Saleté de vingt ans, Journal d’un reconfiné (22) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, mercredi 18 novembre 2020

C’est une détresse lue dans les journaux, dévastatrice et qui bouleverse, une solitude noyée dans le cliché des fêtards conspués, une péripétie de l’adversité qui nous rappelle que peut-être nous avons eu un jour 20 ans et que cela avait été le plus bel âge de la vie.

Quarante présidents d’université et des médecins directeurs de services de santé universitaires alertent sur les abîmes psychologiques de certains étudiants.  Une souffrance silencieuse dans l’isolement et la précarité avec une statistique effarante, chez les jeunes le suicide est la deuxième cause de mortalité. En France il y a un psychologue pour 29 882 étudiants (aux Etats-Unis un pour 1600). La crise du Covid-19 augmenterait de 30 % cette situation dramatique. «L’intégralité des enseignements de l’université bascule en distanciel» : pour ceux qui viennent d’arriver en fac, cela veut dire une piaule de 9 m², pas encore de réseaux d’amis, aucune possibilité de job d’étudiant et la honte mal assumée de se nourrir dans les cantines caritatives. Huit heures par jour de cours par ordinateur et autant de temps pour travailler et réviser devant son écran. Pas de confrontation pour acquérir une méthode, pas d’épaule solidaire pour élargir l’horizon. Certains très diplômés sont bloqués par l’absence de stages, presque toujours annulés du fait de la pandémie. En cité universitaire le Covid c’est 154% de plus de demandeurs d’aide par rapport à l’année dernière. Le reconfinement a été une dégringolade, notamment pour les étudiants étrangers sans famille pour les urgences. La précarité est extrême comme pour cette étudiante en Master 2 que hante l’image de la clocharde qui tend la main.

A l’hôpital les étudiants ne sont plus dans des rôles d’observateurs. L’épidémie a imposé un tempo qui pousse les soignants dans leurs limites physiques et mentales. Tous les gestes se succèdent sans relâche, les équipes se sentent en décalage avec le monde extérieur, les étudiants s’enfoncent dans ce tunnel, le mot stress est un euphémisme, à ce rythme on apprend vite. On craque aussi pour aller pleurer dans le placard à linge sale. Commencer sa carrière dans ce tourbillon épidémique est une grosse épreuve. Le Covid-19 peut tuer une vocation plus vite qu’un malade.

L’Espérance d’une bonne raclette, Journal d’un reconfiné (21) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, mardi 17 novembre 2020

L’Espérance, ce n’est pas seulement le nom des tavernes collées aux églises ou une bière brassée à Schiltigheim, c’est le concept qui régit toute la communication sur la Covid-19. Portez-vous bien, parole d’évangile, ayez confiance en l’avenir, vous désirez le retour à la vie d’avant, vous pouvez compter sur nous, nous allons réaliser votre désir. Alors en attendant, aujourd’hui, information primordiale à la radio, il y a une ruée sur un produit de grande nécessité, la raclette. Objet de partage, la raclette unit la famille autour de la table, une communion fromagère pour sauver son âme du reconfinement. L’avenir est dans la paix des troupeaux de vaches laitières menés par le berger (y’a pas de cow-boy en Alsace). Soirée raclette respectant les règles sanitaires et rupture de stock dans les magasins d’alimentation ! La Suisse en produit pourtant 12 000 tonnes de ce fromage pour l’espérance de soirées conviviales.

Après cet intermède gastronomique (la Bible et les Evangiles en sont truffés, Simenon et San Antonio aussi, et Chabrol…) l’espérance en plein reconfinement c’est de renoncer au pire. Renoncer à l’idée que le pire est toujours certain. « N’ayez pas peur… » Cela ne va pas de soi d’avoir à chaque journée de pandémie une idée optimiste, « dès que c’est fini je pars à la mer » disait cette dame à la boulangerie (bien sûr elle achetait une part de tarte au fromage, la meilleure, rue Geiler, etc.) et j’ai trouvé malin de demander Méditerranée ou Océan Atlantique, son espérance c’était les deux ! 

Blaise Pascal a théorisé la notion d’espérance pour savoir comment répartir les mises dans les jeux de hasard. Christian Huygens a rédigé le premier Traité du hasard en 1656, l’espérance mathématique étant une « variable aléatoire réelle» dans la théorie des probabilités. Le coup de chance, c’est la gloire éternelle dans l’autre monde, on l’appelle la foi. Le coup de bol, à la roulette, c’est 1 case sur 37. L’espérance c’est de se dire que dans le monde on ne fait pas encore partie des 55 millions 333 374 infectés ni du 1 million 332 390 décédés de la Covid-19 (chiffres Santé publique France ce soir à 23h13).

Quand Flaubert (toujours lui) brouillonne sa première Tentation de saint Antoine il voit «cette belle espérance qui consiste à croire sans preuve, à adorer ce qu’on ignore et à attendre avec ferveur ce qu’on ne sait pas du tout ».

Le vaccin aux trousses, Journal d’un reconfiné (20) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, lundi 16 novembre 2020

Un vaccin ! Coup de théâtre ! Alors que la pandémie étend toujours des vagues de désespoirs, que les morts battent à nouveau des records et que les réanimés critiques sont transportés par avion dans les hôpitaux non saturés, alors que les ministres pataugent dans tout ce qui est gâché et que tout est saccagé, que les scientifiques s’entre-tuent mais que les coupables agonisent, voici l’aurore, un deuxième vaccin fiable à 94,5 %.

Comme lorsque le polar, le film ou la pièce de théâtre tirent en longueur, une péripétie sensationnelle bouscule le train-train du scénario et annonce la fin de l’histoire. Un ou deux vaccins vont nous sauver de la Covid-19. Dans une série B on dira que c’est trop gros et qu’on n’y croit pas. Aujourd’hui le vaccin est entré en scène comme le deus ex machina. Il descend des cintres, dieu de la tragédie grecque, parce que la situation est sans espoir. Terminée la logique dramatique du récit qui mène de l’hôpital à la morgue, le coup de théâtre permet de remonter sur les planches.

On appelle ce moment de dénouement inattendu « les cinq dernières minutes », même si elles sont inconcevables et démontrent la paresse des scénaristes. Bon Dieu ! Mais c’est… bien sûr ! Parfois le coup de théâtre prend le spectateur comme complice ou le malade comme cobaye, on jubile de voir Orgon sortir de sous la table et le Labo annoncer un milliard de doses.

Le coup de théâtre réussi garde les pieds dans le réel, la chloroquine de Didier Raoult et l’eau de Javel de Donald Trump relevant du navet. Alfred Hitchcock donnait volontiers sa recette du suspens, une combinaison d’angoisse, d’identification et d’insolite. Et pour que le film soit bon il fallait qu’à la fin, des acteurs meurent.

L’imagination en garde à vue, Journal d’un reconfiné (19) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, dimanche 15 novembre 2020

L’imagination c’est parfois l’asthénie du désespoir. On imagine que tout est comme avant à plus de 300 dans un loft de 300 m² pour faire la fête jusqu’à ce que la police débarque et mette les organisateurs en garde à vue. On imagine pouvoir se rencontrer sans masques, danser, draguer, se moquer de la société. On imagine que l’on ne va pas transmettre le virus aux autres en rentrant chez soi. Quelle tristesse ! Alors que l’imagination c’est une puissance de création, c’est la puissance « reine ».

Reconfinés, sommes-nous complétement désenchantés ? Ah, l’imagination, made in mai 68… la jeunesse qui s’est enfermée hier à deux heures du matin pour une soirée clandestine imagine être créative en méprisant les règles sanitaires. Baignée dans les vagues monotones des smartphones, leur adolescence n’a pas eu le temps d’avoir de l’imagination, coincée dans le pragmatisme des lycées qui préparent à un métier. Les professeurs d’utopie ne sont plus au rendez-vous. Quand dans un souci de simple cohérence un prof partage les valeurs de l’Histoire et de la République, il risque sa tête. Parler de l’imagination, c’est chercher à cerner une faculté ambivalente nécessaire et dangereuse à la fois, c’est savoir suspendre son acquiescement à ce qui ne nous convainc pas entièrement.

Les consignes de reconfinement contre la pandémie Covid 19 ne sont pas prépondérantes ? A l’heure de toutes les théories de complot, Hold-up et compagnie, «la recherche de la vérité» est un argument, réfléchi ou non. Mais «celui qui court vite sur la mauvaise route arrive moins rapidement au but que celui qui boîte sur le bon chemin». Choisir de braver les consignes sanitaires, une question de morale ? La célèbre formule de Malebranche, « la morale démontrée et expliquée par principe est à la connaissance de l’homme ce qu’est la connaissance des lignes courbes à celle des lignes droites » ne rejette pas le pouvoir de l’imagination.

L’imagination joue un rôle important dans la constitution de la pensée rationnelle, explique le philosophe. Elle permet de distinguer l’obscur ou le faux, elle nous aide à être plus attentif. Alors comment comprendre que l’on prenne tant de risques de contagion? Quelle idée ? L’imagination, la mémoire et les habitudes sont liées par les règles de la répétition dont dépend un principe fondamental, celui de l’imitation. Pauvre dévoiement de l’imagination, vouloir être différents… comme les autres.

Des loups dans la steppe, Journal d’un reconfiné (18) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, samedi 14 novembre 2020

Je vais vous dire, tout le monde triche. Les détenteurs de multiples attestations, une par poche, les malins décrocheurs de primes, dossiers simplifiés, les gros commerçants qui cartonnent, pick and collect, et tous ceux qui sont tenus pour des paragons de vertu. Mais il y a aussi tout ceux qui plongent dans la pauvreté et pour eux on a créé une drôle d’expression le « reste à vivre», (4 euros par jour et par personne quand « tout le reste» est payé).

Muni de notre attestation de déplacement dérogatoire, nous croisons beaucoup de gens. Comment reconnaître les tricheurs ou les pauvres ? Ont-ils chacune différente une nuance dans leur attitude, une hardiesse dans le regard ? Bien sûr ils ne sont pas dotés d’un signe qui indiquerait leur prépotence et qui résumerait l’inavouable fascination que nous éprouvons nous, êtres ordinaires, pour ceux qui hors normes, se fondent dans la masse. La pauvreté suscite la compassion, et la solidarité exprimée par la société est un appel sans discussion à notre naturelle générosité. Et les tricheurs ? Balançons l’idée de la délation. D’une certaine façon, leur différence inspire la crainte, parce qu’ils ont «inventé une histoire» comme s’ils s’identifiaient à Caïn, le fort qui a tué le faible.

Nous sommes tous égaux face aux injonctions du gouvernement et aux règles du confinement, mais lorsqu’un fort a pris le pas sur un faible et considère avoir fait un acte héroïque, nous les faibles sommes pleins de frayeur. Et pourquoi pas eux ? Parce qu’ils nous considèrent comme des lâches, des imbéciles ? L’attestation d’une heure ils en ont trois en poche. Et puis en cas de contrôle il leur suffit de dire que…

Comment admettre que Caïn est un être noble ? Et nous, Abel, on se sacrifierait pour lui ? Nous ne vivons pas dans un monde lumineux et pur, la Covid rode et la mort est au coin de la rue. Tricheurs ou respectueux, nous nous croisons, masqués certes, mais nous formons ensemble le peuple du deuxième confinement. Seuls nos yeux, aux étranges éclats au-dessus du tissu, expriment la sérénité, la crainte ou, peu honorable, une légère exaspération. Quels qu’en soient les mauvaises raisons, «trahir» le décret numéro 2020–1310 du 29 octobre 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l’épidémie de Covid-19 dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire a quelque chose de jubilatoire que nous ne pouvons partager. N’empêche que…

Nos histoires ont un goût de non-sens, de folie, de confusion et de rêves, comme la vie de tout homme qui ne veut plus se mentir. Dans la steppe, le loup. Tel n’est humain, écrivait Hermann Hess pour qui la morale pouvait être remplacée par l’esthétique, tel n’est humain que dans sa partie supérieure, et poisson en bas. Tous nous sortons du même sein, nous pouvons nous comprendre les uns les autres, mais personne n’est expliqué que par soi-même.

Mon cœur de silex, Journal d’un reconfiné (17) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, vendredi 13 novembre 2020

Comment te dire adieu en ce vendredi 13 faux jour de chance ? Sous aucun prétexte, et interdiction de passer du temps en zone Covid à l’hôpital pour lui tenir la main. Des funérailles avec personne au cimetière.

Le mort avait peur de la mort, de la douleur, il a laissé sa trace, celle d’un être fragile et faible. De lui on ne se souvient que de choses banales et absurdes. Avant de mourir il a encore exprimé sa haine pour ce qu’il va quitter, sa famille, son travail, la société, son insipide vie secrète.

Pourtant il aimerait bien s’accrocher, le Covid certains s’en sortent ; on lui dit qu’on va l’endormir pour le mettre en réanimation. Il aurait bien aimé écrire quelques lettres pour dire adieu.

On s’en fout pas, Journal d’un reconfiné (16) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, jeudi 12 novembre 2020

Il est 18 heures passés quand on sonne à la porte en plein « Castex». « Oui je sais me dit la voisine, mais cela ne m’intéresse plus ». Je jette un œil par la fenêtre, il y a du monde dehors. Je laisse la radio allumée. « Mais il faudra bien savoir quels sont les nouvelles mesures ? On s’en fout, on connaît la réponse c’est toujours ça dépend… en tout cas il ne faut pas oublier l’attestation ils font des contrôles en ville ! La CTS fait la police, bientôt c’est les gendarmes qui vont conduire le tram. On n’est plus que des pions ». Même à l’intérieur de l’appartement on a l’impression d’être dehors et ce n’est pas seulement le télétravail qui a supprimé la notion de havre protecteur du domaine privé. Il y a cette ambiance de contrôle diffus et de pagaille incontrôlée, et des petites phrases qui ne sont pas anodines, comme « le masque même chez-soi ».

Le premier ministre a commencé par présenter ses condoléances, puis c’est une litanie de chiffres sur un ton très assuré, professoral. Il serait irresponsable… On attend 18 minutes pour entendre l’attendu 15 jours de plus. Puis les ministres défilent en se défilant, comme à la fête de fin d’année au lycée pendant la distribution des prix. Dans l’ordre la santé, l’éducation, l’emploi, l’économie. Rien pour la culture même pas un accessit. On s’en fout. Et puis encore ce pitoyable et maladroit aveu: l’ennemi ce n’est pas l’Etat c’est le virus. 

Elles n’ont même plus la niaque pour l’ouvrir, ni la démangeaison de la ramener, ni l’espoir de la solidarité applaudissante du mois de mars : les infirmières–renfort-réanimatrices du Covid à qui on avait promis une prime de 1500 euros et qui ne l’ont pas perçue se sont trouvé un nom, les dé-primes : «on s’en fout du fric mais pas du manque de reconnaissance… l’impression d’être des Kleenex ». La déprime. Elles ne rempileront peut-être pas malgré la violence de la deuxième vague. « C’est pas vrai mais on va dire qu’on s’en fout ».

La solitude du coupable que personne ne soupçonne, Journal d’un reconfiné (15) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, mercredi 11 novembre 2020

Quand le prof fait une faute au tableau c’est pour voir si nous sommes attentifs. Quand Emmanuel Macron fait deux fautes d’orthographe chez De Gaulle, c’est qu’il est ému (et ça le rend sympathiquement humain). Quand l’ambassadeur de France à Washington offre trois bouteilles d’eau de Javel à Donald Trump, il fait de la publicité pour les produits français (source : AFP, Ambroise Fiction Presse). Quand à Strasbourg des financiers du Qatar ferment le Printemps, le magasin fait la Une des DNA et les propriétaires de l’émirat offrent à chacun des 200 salariés licenciés un abonnement à Charlie Hebdo (même source). Quand l’Obs de ce jour publie que John Lennon a été l’amant de David Bowie, on se dit qu’on aime tous les deux. Quand l’empereur Mutsuhito ouvre le Japon à la modernité occidentale et invite le major-général prussien Meckel à inculquer l’esprit de soumission et d’obéissance militaire à l’armée impériale, il offre quatre ginkgo biloba au Kaiser Guillaume 1erqui les plante à Strasbourg (c’était en 1880, l’année de la mort de Flaubert, et les arbres sont toujours là, magnifiques, place de la République). Quand la maison de retraite à Guebwiller se nomme Les Erables, on pense aux feuilles mortes et aux 32 résidents sur 83, positifs. 

Quand on veut échapper à son confinement et que l’on se sent condamné à la bassesse, on se dit que les seules limites sont celles où l’on se morfond. Quand on est seul face à la peur, on comprend que personne ne vous comprend. Quand on passe sa vie à trahir, tout ce qui éloigne l’angoisse semble juste et bon. Quand on vous prouve (dans les journaux, à la radio) que le virus rend anxieux, on fuit l’inquiétude morale, les scrupules et les remords et l’on s’attache à être veule devant l’effort et les conflits moraux. Quand on fait le test et que l’on sent sa chute irrémédiable, fermée à tout retour, on tue l’espoir qui empoisonne la déchéance. Se complaire dans sa lâcheté, toujours Alain Berthier croisé à nouveau pas par hasard, coupable.

Ils demandent le chef, Journal d’un reconfiné (14) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/10/murmures-des-murs-journal-dun-reconfine-13-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, mardi 10 novembre 2020

Nous ne sommes même plus blasés. La routine Covid régit nos journées. Si le mot n’avait un souvenir glorieux nous dirions que nous sommes une armée des ombres, résistante. On baisse la tête et le masque dans les queues au Carrefour City, chez la marchande de journaux, sur le trottoir de la boulangerie (oui la tarte au fromage rue Geiler !).

Et pourtant ce n’est pas pareil, ce nouveau confinement, ça grouille de monde dans la rue, il y a toujours des voitures et des PVs partout et les sourires complices et apeurés ont disparu. Les informations disparates soulignent la confusion et nous côtoyons de plus en plus de malades et de morts dans nos entourages. Nous avons du mal à nous enthousiasmer à l’annonce d’un prochain vaccin. On se demande qui commande dans ce bazar.

Ils demandent le chef, je me nomme, ils se rendent. Le combat cessera-t-il faute de combattants ? Nous sommes prévenus, cela ne sera pas terminé à Noël. Alors les chefs que l’on n’attend pas se nomment. Par exemple le patron du Medef affirme organiser les jauges de clients pour garder les boutiques ouvertes. C’est lui qui décide ou bien les parlementaires ceints de la légitimité démocratique et de la responsabilité déléguée ? Caïd ou le Cid ? Nous accepterions quelques morts (ou Maures) de plus pour sauver les cadeaux ?

Mais sans cesse ignorants de nos propres besoins / Nous demandons au ciel ce qu’il nous faut le moins… Les deux alexandrins de Boileau sont à souffler au ministre de la santé que l’on n’écoute plus sans ressentir de la pitié.

Murmures des murs, Journal d’un reconfiné (13) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, lundi 9 novembre 2020

Mon papa, dont c’est l’anniversaire aujourd’hui, et qui était un professeur adoré par ses élèves, nous faisait le soir de Noël une dictée. Avec des pièges bien sûr. Tout est question de contexte répétait-il. Il y a du basilic le long de la basilique, une amende à celui qui a grignoté les amandes du kouglof, je serre le cerf du serf (il adorait le Moyen-Âge), un chant dans le champ s’éleva, je fis signe au cygne de s’envoler, ne pas entamer le flanc du flan (à la pistache son préféré), il l’est vraiment, laid !, c’est un leurre de l’imaginer à l’heure, la reine pris les rênes du renne, ils sont cent-vingt sans vin (à Cana), je murmure derrière le mur les mûres sont mûres.

C’est aussi l’anniversaire de la chute du Mur de Berlin, j’ai dans mon garage une Trabant échangée ce soir là au Bornholmer Brücke. The Wall (pas de Pink Floyd) de Trump porte le chiffre 13767, décret signé le 25 janvier 2017 pour protéger les Américains des hordes de Mexicains. Il s’avère parfois assez facile à percer, seuls les animaux sauvages font des détours pour passer par la ville, la nuit. Que vont devenir ces briques de béton et d’acier? La frontière entre les deux pays est 3142 km et traverse des terrains privés dont les propriétaires rechignent à vivre dans l’ombre d’une hauteur variable de 10,5 m, 16,5 m et même 27 m (90 pieds) qui ont culminé dans un discours enflammé de son instigateur.

Le mur des 200 000 morts du virus a été franchi aux Etats-Unis depuis déjà plusieurs semaines. Hadrien et Antonin construisirent leurs murs contre les barbares aux limites de l’Angleterre et de l’Écosse. L’Enfance d’un chef est la dernière nouvelle du recueil de Jean-Paul Sartre, Le Mur. Elle se termine par l’évocation du triomphe du fascisme. Le héros décide alors de se laisser pousser la moustache.

Soleil noir de la mélancolie, Journal d’un reconfiné (12) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, dimanche 8 novembre 2020

Il y a des pages d’enthousiasme et d’autres de déprime. La presse salue Joe Biden au bout du suspense et pour parler de la Covid-19 évoque une «vague psychiatrique» ; nous brassons du noir et n’avons pas le moral. Ce deuxième confinement provoque une grosse déprime et avec une avalanche de chiffres et d’études scientifiques de psychiatres et de neuropsychologues on évoque notre vulnérabilité. Un encadré donne le pourcentage de suicides. Nous vivons dans le stress de la peur d’attraper le virus et l’isolement social créé par la crise sanitaire. Hier samedi cinq malades bas-rhinois sont décédés du coronavirus et le journal tient les comptes, 1618 Alsaciens morts depuis le début.

Nous n’avons plus de géraniums aux silencieux balcons de 20 heures ni de gags parfois rigolos via Internet. Nous sortons plus souvent en dérogatoire mais la mélancolie est aussi beaucoup plus grande.

Quand Gérard de Nerval ne termine pas son récit poétique et mélancolique Aurélia pour se suicider et échapper à son confinement halluciné, il dit simplement que dans l’affection qu’il porte à ses semblables il y a trop de passé pour qu’il n’y ait pas beaucoup d’avenir. Je suis le Ténébreux…

Passation, Journal d’un reconfiné (11) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, samedi 7 novembre 2020

Un virus soit il disparaît à un moment ou à un autre, soit on le bat. Aux Etats-Unis de valeureuses élections ont permis de battre le bouffon, le pays aurait été sinon confiné quatre autres années. Pour la Covid-19, qui ne disparaîtra peut-être pas aussi soudainement qu’elle est apparue, tous espèrent qu’elle sera battue par un vaccin.

Le vaccin du pouvoir, c’est la justice, la démocratie, Dieu en qui l’on croit si on a des dollars en poche et c’est en France la liberté, l’égalité et la fraternité. Aller jouer au golf au moment où le destin du pays bascule n’est pas vraiment une « fraternité attitude ». Se faire couper la parole par les plus grandes chaînes de télévision décidant de refuser de diffuser des mensonges, c’est là une preuve de liberté, celle de journalistes répondant plus à une éthique qu’aux ordres présidentiels.

Pour trouver le vaccin qui nous sortira du spectre des confinements, les chercheurs doivent reconnaître l’importance majeure de la confrontation des convictions et des découvertes. Les rapports de force peuvent être emportés et combatifs. Si l’organisation, le laboratoire ou la république, fonctionne de façon apaisée, le meilleur en sortira. Grâce à quoi ? A la prise en compte de la pluralité et de la conflictualité.

Une surface de 9,8 millions de kilomètres carrés avec 330 millions d’habitants et un diamètre entre 60 et 140 nanomètres (1 nm = un milliardième de mètre) : pour se protéger on construit un mur et l’on porte un masque, «pour que cela ne passe pas ».

Les mots de la mort, Journal d’un reconfiné (10) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, vendredi 6 novembre 2020

Après cinq jours sous oxygène à l’hôpital, son ami est rentré à la maison. Très affaibli, il dort, ça va. Et vivant, fait-elle mine de s’étonner, cynique comme une ex-future veuve. C’était du lourd, il s’en est sorti. Elle aussi a la Covid 19, en léger. Interdiction de venir puis une visite autorisée et des heures à attendre dans un couloir, isolée. «Écoutez Madame, si vous voulez qu’on sauve votre mari, arrêtez de pleurer ».

C’est une histoire qu’il faudrait raconter et au détour d’une chronique du Monde on lit que «la mort n’est qu’un mot» et que suivant l’azur Nathalie Léger dit que finalement «l’écriture c’est le seul truc réel». Et qu’elle aimerait inventer un temps grammatical pour parler des morts au présent sans avoir l’air fou.

A la Une du quotidien une publicité pour le prix Femina avec un bandeau rouge un peu roué «Le livre un bien de première nécessité». Qu’est ce qu’un «besoin essentiel» (pour ne pas mourir) questionne Libé avec en illustration un livre bien relié en forme de tarte au fromage (la meilleure à la boulangerie rue Geiler) sur une assiette blanche. La liste des courses est un très bon exemple de cet essentiel à géométrie variable… l’eau, le savon, des Corn Flakes, un abonnement à Téléfoot ou le dernier Goncourt ? Mort de faim, mort d’ennui, mort de mots ? Parenthèse, en dernières pages, hommage à Jean-Pierre Vincent mort hier à Mallemort, qui au TNS disait dans les si regrettées années 70 aux jeunes spectateurs que pour aimer le théâtre il fallait lire (l’Education Sentimentale) et voir des films (la Règle du Jeu).

Est-ce qu’un mot peut défier la mort ? Il y a des ambulances qui foncent à l’hôpital, d’autres devraient s’arrêter devant la BNU pour sauver des vies. J’ai en main les volumes de la correspondance de Flaubert, où tout est à lire pour survivre, écrire c’est vivre. Je me promène une heure durant, Ernest Chevalier, Alfred Le Poittevin et bien sûr Louise Colet. « La bêtise c’est de conclure». Et conclure, ce n’est pas mourir un peu ?

Virus et Orages d’acier, Journal d’un reconfiné (09) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, jeudi 5 novembre 2020

La deuxième vague est plus forte et ce sera plus cruel qu’au printemps. Les ministres se succèdent pour mettre le feu au rouge écarlate. Mais le respect des consignes de confinement semble bien pris à la venvole. Les rues sont pleines, même la fleuriste a du monde, patientant gentiment au croisement.

Au-dessus des masques les yeux graves racontent la résistance au virus comme si la lutte contre la pandémie devenait un exil intérieur. «La chauve-souris, sous les voussures crevées des cathédrales, voletait à la clarté de la lune». Les malades, au bord des falaises de marbre, vivent dans la terreur de l’invisible et la dictature des interdictions. On attend le barbare, le poison mortel, comme dans le Désert des Tartares ou le Rivage des Syrtes.

Si l’on a les symptômes, on fait le test. Si le test est positif, d’abord on s’isole, Puis on attend que cela passe ou que cela empire, jusqu’à l’hôpital. L’hôpital certes, mais pas en réanimation. On dira de vous que vous êtes entré en réanimation aux soins critiques mais «il s’en sortira». Pendant tout ce temps, avec une prudence stylistique flaubertienne, on cherche à savoir « qui » et « comment » on a attrapé «cette saloperie». On multiplie les versions possibles de la rencontre fatale.

Le scénario probable est celui de l’agonie. On devient un soldat pris dans des orages d’acier. L’écrivain allemand Ernst Jünger recommande d’être un rebelle, celui qui doit se confronter à la liberté, se révolter contre ceux qui semblent des automates, les «techniciens» de l’avant trépas. Il dit qu’il faut refuser d’en admettre la conséquence éthique, le fatalisme. 

Tissu est dans iode, Journal d’un reconfiné (08) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, mercredi 4 novembre 2020

Pour résister aux virus, tous, médecins et malades, tous, citoyens propagateurs potentiels de l’horreur, tous pourraient faire le serment de ne déposer les armes que lorsqu’à nouveau l’on pourra se promener partout sans risque, s’embrasser sur la bouche et manger avec les doigts et sans masque.

« Tissu est dans iode », c’est la magnifique phrase codée de la division blindée du lieutenant-colonel Rouvillois pour annoncer la libération de Strasbourg le 23 novembre 1944. Quand allons-nous être libéré de la Covid-19 , et aussi, autre association d’idée pas trop incongrue, être libéré du bouffon Donald Trump, puisqu’à cette heure le suspense se poursuit aux Etats-Unis ? Une phrase au destin devenu légendaire a marqué notre entrée dans la crainte du coronavirus, « nous sommes en guerre». Quelle phrase accompagnera notre sortie ?

Tant de phrases sont à l’image des éphéméroptères, ces insectes qui ne vivent que quelques heures, après avoir déposé leurs œufs sur des eaux marécageuses aux flux aussi imprévisibles que les canaux des réseaux sociaux. À suivre de près, journaux papier, radio, la dantesque question du confinement ne mobilise qu’un pauvre vocabulaire, de tristes clichés qu’un ton martial ne rend guère poétiques. Le serment de Koufra était lyrique ; la tragédie, le cauchemar que nous vivons en cette fin 2020 peut se nourrir sans indécence de la prosodie.

Les ailes des éphéméroptères sont transparentes, finement nervurées et rigides, et les imaginer peuplant les deux rives du Rhin provoque l’exaltation de l’explorateur qui sommeille en nous et qui apprend que leurs larves ont une longévité de parfois 10 ans et que leur vie a la brièveté des quelques instants nécessaires pour se reproduire. Les sentences qui se répètent et qui règlent désormais nos vies de confinés à déplacement dérogatoire ne cherchent pas à enjoliver la formule technocratique. À l’Assemblée nationale hier soir, un texte certes dénué d’aimables phrases sur l’état d’urgence sanitaire devait être voté, les députés de la majorité ont séché, peut-être pour prendre le temps de lire chez eux de la poésie… Tissu est dans iode.

La résignation forme de l’art, Journal d’un reconfiné (07) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, mardi 3 novembre 2020

Le confinement exclut les dilettantes. A la rigueur pouvons-nous être dandy en choisissant la couleur de nos masques mais être dilettante c’est difficile puisqu’il s’agit de ne se fier qu’aux impulsions de ses goûts. 

La pandémie élève la résignation en une forme de l’art. Alors que le dandy ne souhaite que vivre et mourir devant un miroir, le dilettante s’entiche de sarcasmes et de désinvolture. Et comme nous sommes (toujours) en guerre, il doit se résigner à la lâcheté la plus sommaire, obéir. Cette culpabilité que nous pourrions ressentir face à notre veulerie trouve refuge dans l’actualité du jour, les merveilleux cafouillages dans les consignes données officiellement pour obéir à nous confiner. 

Comme nous avions peur de mourir lors du premier confinement, nous vous avons étiré jusqu’à des proportions démesurées notre sens de l’abdication. Se remplir soi-même une autorisation et craindre d’en dépasser l’heure, c’est établir une figure systématique d’allégeance, de docilité, de résignation.

Nous avions peur et donc nous jubilions de nous complaire sans avoir honte dans l’univers de notre chambre. Au deuxième confinement, si nous le respections aussi strictement, cela puerait le bagne, la déchéance acceptée étalée dans notre famille, dans un laisser aller définitif et un débraillé éternel. Et au retour d’une petite heure dérogatoire nous ressentirions un plaisir honteux.

Nous jouons une tragédie de l’enlisement sans avoir vraiment envie de poursuivre la petite étincelle de pureté qui nous reste dans l’abjection. Si écrire est la recherche de l’exacte pesanteur de la vie, il faudrait pouvoir toucher des doigts cette lourdeur et donc n’écrire que pour les mains. Heureusement tout nous distrait. Et même si l’air que nous respirons contient des aphorismes de malheur et de bassesses, nous nous adaptons à ce consensus qui consiste à attendre la fin sans savoir si et quand nous y serons. Sur internet un humoriste fait tourner un sketch relatant son 27econfinement et son rire est motivé par la perte du goût de la controverse.

Notre lâcheté. Dans ce petit roman paru en 1930, Alain Berthier pose cette question vertigineuse : « que peut être la pitié d’un homme qui couche avec l’objet de sa pitié ?» L’incipit servira de conclusion à cette nuit qui tombe si tôt sur la rue Geiler, où heureusement nous avons toujours l’affichage lumineux du pressing, en lettres de néon vert donnant la date, l’heure et la température ambiante. : « Je voudrais oublier mon passé».

Je crois en toi, promesse toute-puissante, Journal d’un reconfiné (06) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, lundi 2 novembre 2020

C’est un grand magasin d’une chaîne très « Active» qui vend de tout, du bricolage, des cosmétiques, des fleurs en plastique, des cadres avec Marilyn et des soupes chinoises en sachet. On y va pour acheter un pot de colle et on ressort un panier plein ; aujourd’hui les trois quarts des rayons sont couverts d’un grand film transparent qui masque les produits interdits à la vente. La peinture blanche pour plafond est autorisée : «c’est incompréhensible» me dit une vendeuse. Je suis seul dans les rayons. Pour ne pas rester désœuvrées, quatre de ces dames font du « réassort ». Elles portent des gilets orange à bandes fluorescentes avec dans leur dos, imprimé et souligné: distance de 1,5 mètre, et plus bas : merci ! « On ne comprend rien, ça change tout le temps, on ne sait pas quoi faire, ce n’est pas impossible qu’on ferme demain. Les patrons ne peuvent rien nous promettre».

Machiavel disait au Prince qu’il n’y avait pas d’obligations à tenir ses promesses, il suffisait, les hommes étant ce qu’ils sont, de simuler et de dissimuler. Montaigne lui respectait sans conditions une promesse, haute valeur éthique, pour ne pas manquer à l’humanité. Les philosophes distinguent deux promesses, celle du contrat et celle de l’alliance. Le contrat relève de l’institution sociale. L’alliance est un schéma biblique, l’alliance entre Dieu et un peuple et à travers lui l’humanité.

Quand les gouvernants nous promettent la survie à la pandémie, ils établissent une structure théologique du politique. Le confinement ressemble à un pari de publicistes, mêlant des démagogues, des technocrates, des savants et parfois des prophètes. La mort si présente dans les déclarations du président et du premier ministre confronte la toute puissance de l’homme à celle mystérieuse d’une fatalité qui se nommerait Dieu. Promettre, analyse Vincent Peillon philosophe ancien député européen et ministre de l’éducation, promettre est une action de réparation et de promotion de la justice sociale. 

Pourquoi ce deuxième confinement semble-t-il déjà montrer ses limites ? Parce que la dimension éthique, qui nous faisait applaudir chaque soir à 20 heures, est perdue. L’individu se désengage et se déresponsabilise. La promesse que l’on accepte en signant une attestation de déplacement dérogatoire n’est pas un contrat commercial ou juridique. C’est la reconnaissance d’une alliance avec la politique, la politique réparatrice des souffrances et des injustices. Je crois en toi, promesse toute-puissante…

Tout ce que le ciel permet, Journal d’un reconfiné (05) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, dimanche 1ernovembre 2020

Si la rue Geiler était un décor et le reconfinement un genre cinématographique, serait-ce un film d’horreur, une tragédie musicale, une comédie ou un mélodrame ? C’est l’automne, dans le désarroi des lumières et des ombres et la vivacité des illusions et des verdures, moteur, place Golbéry. Le noir du deuil et le carmin des feuilles jonchent les pavés et s’apparient comme les moineaux tranquilles dès l’heure du couvre-feu, (quand on est sereinement confiné chez soi, plus la peine d’apparier ses chaussettes). Un clair-obscur qui sied à la profondeur des contrastes de l’actualité du virus. Aujourd’hui elle envahit les librairies indépendantes qui rappellent en pétitionnant qu’un livre est un produit de première nécessité. Tout drogué de littérature en crise de manque n’a-t-il pas chez lui cinq, vingt, cent bouquins pas encore lus, et quelques œuvres complètes jamais ouvertes ? Mais il s’agit d’un noble et légitime combat contre la concurrence commerciale amazonienne et supermarchéenne. C’est chaud, 232,8° Celsius (= Fahrenheit 451), cette affiche « livres interdits » entre les conserves et le PQ. Le PM squatte le 20h d’une chaîne commerciale pour faire un solo théâtral à la gravité emphatique, un acteur à Avignon tentant de couvrir l’éclat du vent dans la Cour d’honneur du pape. Ça crie mais on n’entend rien.  

L’isolement et la solitude ont un remède, la télévision, « tout ce que vous avez à faire c’est de tourner le bouton et vous aurez la compagnie que vous pouvez désirer, là sur l’écran, le drame, la comédie, la parade de la vie sont à la pointe de vos doigts ». Les héros du film de la rue Geiler sont des citoyens fougueux qui se soumettent par leur volonté même d’être de bons citoyens. On peut s’évader du présent en nourrissant un imaginaire qui refoule toutes contestations. A Hollywood des réalisateurs pensaient que ce monde de la demi-conscience était d’essence féminine. Covid, la star de notre film est un mot féminin mais que beaucoup utilisent au masculin. A Paris (nouvelle vague) des réalisateurs pensaient que l’idée d’un film devait être cachée. Dans les solitudes du confinement l’idée du ‘vivre ensemble’ structure le scénario du film de notre rue. Nous nous camouflons, mais cela ne se voit pas, c’est hors cadre. Aimons l’amour éternel des mélodrames qui se terminent en disant « vous n’êtes pas seuls ».  

La perversité des rituels engendre une société tyrannique, hégémonique, impérieuse, qui ne fonctionne que par injonction ou prescription. La douleur de l’artifice est une appréhension dangereuse, et l’arrogance versatile d’ordres si désordonnés nous ramène à cet effarant saisissement, le nouveau confinement enferme moins nos peurs que celui d’avant. On verra si c’est tout ce que le ciel permet.

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L’huile sur le feu, Journal d’un reconfiné (04) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/10/30/terrasser-le-dragon-journal-dun-reconfine-03-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, samedi 31 octobre 2020

Un homme préhistorique. A l’époque on mourait probablement plus de faim et de blessures que d’un virus. Le dessin de Charb est formidable, dans un vieux Charlie Hebdo. Notre ancêtre a la bonne tête du quidam, ses yeux qui roulent disent, «attention les gars il va se passer quelque chose d’énorme pour l’humanité !» Il hésite un peu mais il va le faire : l’invention de l’humour. Dans une main une coque pleine d’huile. Dans l’autre une torche avec du feu. Il va mettre de l’huile sur le feu.

Il a inventé l’humour, l’irrespect et le blasphème. Bientôt on inventera la roue. Plus tard, autre bouleversement pour tous les humains, le coronavirus, mais là ce n’est pas un progrès, pourtant aujourd’hui dans l’actualité on a mélangé les deux. 

Une attaque à Lyon, un prêtre orthodoxe grièvement blessé par balles devant son église. Terrorisme ? On ne peut s’empêcher de faire le lien avec les assassinats à Nice il y a deux jours, et le meurtre il y a 15 jours à Conflans-Sainte-Honorine. Sur France Info la journaliste interview un gradé syndicaliste de la police ; au détour d’une phrase de relance « on peut dire que les caricatures ont mis de l’huile sur le feu ?» avant de répéter le sésame, mot de passe de la bonne conscience, celui de « la défense de la liberté d’expression ». L’archevêque de Toulouse avait hier versé sa bouteille d’huile sur le feu des caricatures blasphématoires.

On apprend aussi par le file-flash-info que le soleil du samedi après-midi incitait bien des gens à aller se promener pour « profiter de cette dernière journée ». « Ce deuxième confinement on n’a pas trop envie qu’il commence ».

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Terrasser le dragon, Journal d’un reconfiné (03) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, vendredi 30 octobre 2020

Ce sentiment de déjà-vu, alors que les règles sont nouvelles et que la période de confinement commence à peine, cette madeleine de notre vie quotidienne n’incite guère à l’écriture. Lire les chroniques ‘Idées’ ou ‘Rebonds’ provoque des soupirs d’admiration et ouvrir quelques pages des Pléiades des rayonnages renforce l’enthousiasme ressenti pour les génies littéraires.

Bref, ça rend plus que modeste. Mais si l’humilité était une condition première à l’écriture, il n’y aurait plus de blogs pour faire courir son chat. (Je n’ai jamais eu l’envie de cohabiter dans mon bureau bordélique avec un animal domestique même rimeur)

Donc ça recommence et pour le moment ce n’est pas comme avant. Léo Ferré chante à la radio « et puis ce magnifique ennui qui nous sclérose », je vais garder l’air en tête toute la journée. On contemple quand même des gens faussement nonchalants qui sortent du Carrefour City trois paquets de PQ au bout des bras. Et à la boulangerie la cliente replète se prend trois éclairs à la vanille en lançant à la cantonade (nous ne sommes que deux le boulanger et moi – pas plus de deux clients à la fois) « que maintenant on va pas se priver de se faire plaisir ». C’est cela qui a changé, dans cette deuxième vague on ose le dire.

Avec sa tronche de voleuse à l’étalage la toute grise souris employée de Streeteo longe le trottoir en se faisant quand même remarquer quand elle photographie les voitures et rédige sur son arnaqueur numérique des PVs à ceux qui garé en vitesse font la queue pour une baguette. Sait-elle la haine et la fureur bouillonnante qu’elle provoque face à ces «injustices», mesure-t-elle le ridicule de sa réponse faux-cul « je peux rien, c’est parti » ? Dans la rue préconfinée, tous font mine de convivialité, quelle incongruité que ce sale job « pour gagner mon salaire », de participer à ce qui est ressenti comme un racket ? Cela ne doit pas être facile pour elle de se faire alpaguer et de se faire mettre le nez dans ces petites bassesses hypocrites, c’est cela qui a changé depuis hier, on ose lui dire.

Voilà, j’ai osé raconter une petite histoire de la rue Geiler.

Et puis, même si le lien avec notre metteuse de PVs semble lointain,  la chronique ‘Idées’ de Raphaël Glucksmann qui évoque l’idéologie totalitaire qui gagne du terrain et la cité où l’on se retire, se replie, se recroqueville. Le philosophe dit qu’il faut combler le vide qui fait prospérer les répressions. Qu’il faut réapprendre le civisme. Et une jolie phrase : «seul un récit terrasse un récit».

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Le diable des mots, Journal d’un reconfiné (02) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, jeudi 29 octobre 2020

C’est quoi le purgatoire ? C’est cette zone grise avant d’entrer, soit dans le confinement, soit à l’hôpital ; Primo Lévi a écrit pour relever l’ambivalence de cette notion ; est-il inconvenant de s’interroger, avec en mémoire les scrupules de l’écrivain italien pour user de mots justes, de s’interroger sur la complexité des jours que nous vivons et nos rapports à l’autorité ? Zone grise, mais les morts du coronavirus, ce n’est pas la même chose, d’accord. Aujourd’hui c’est aussi le temps juste avant que cela ne commence vraiment. Cette étendue floue comme une raison de tolérance, cette zone purgatoire du prochain week-end pour rentrer de vacances à la maison, pour aller se calfeutrer et s’envoyer tout seul des postillons sans risquer la prison. On est jeudi donc la veille de la veille du week-end. Prenons un livre au purgatoire, le Dictionnaire amoureux du Diable, d’Alain Rey, le génial linguiste qui vient de casser sa pipe, le mot de la fin. Il aimait les bons mots, les grands mots, haïssait la bêtise mais avait certainement de la tendresse pour Bouvard et Pécuchet qui voulaient tout savoir comme un dictionnaire sait tout, Alain Rey un Flaubert contemporain a dit Pierre-Marc de Biasi pour lui rendre hommage.

Dans la cage d’escalier chez nous, le paradis est au cinquième étage sans ascenseur les enfants, et on cause avec distances : « ça nous pendait au nez, on pouvait s’en douter, ça durera plus qu’un mois ». Ce que l’on n’avait pas prévu, c’était de revoir le président avec d’autres mots solennels, quelques heures plus tard la nuit à peine passée, à Nice devant la basilique Notre-Dame de l’Assomption, après l’assassinat de 3 personnes aux cris de « Allahou akbar », une attaque au couteau, mimétique de celle du professeur d’histoire de Conflans-Sainte-Honorine. L’attaque terroriste islamiste mêle ses phrases de peur à celle de la Covid-19. « En France il n’y a qu’une communauté, la communauté nationale» martèle Emmanuel Macron.

Il pleut rue Geiler ; à 20 heures et pendant juste quelques instants voilà un temps simplement nuageux pour envelopper les balcons, mais il fait déjà nuit et peut-être fait-il noir au paradis ? On pourrait écrire un dictionnaire du «comment dire que cela recommence » en pointant les journaux : un jour sans fin, le pays sous clé, confinement acte II, après le relâchement de l’été, le président urgentiste, un mois au ralenti, reconfinement comment s’y préparer, le confinement reprend la main, plus dur et plus meurtrier c’est maintenant, la foire aux chimères, on rempart pour un tour, du mieux et du flou, ici l’Élysée les confinés parlent aux confinés, la deuxième vague, échec du consensus, le coût de chaque vie sauvée (pour l’économie, 6 millions selon Bercy), la mise sous cloche, vivre avec, Covid la montée en flèche. Allez, chère cathédrale, 142 mètres…

Le président du Conseil européen veut créer au sein de l’Union européenne l’Union des Tests et des Vaccins. Une coordination européenne. L’UTV pour le dictionnaire des acronymes.

Le Chat du 28 veut pas mourir, Journal d’un reconfiné (01) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, mercredi 28 octobre 2020

Quand à 20h22 ce mercredi 28 octobre 2020 le président Emmanuel Macron eut terminé son allocution depuis le Palais de l’Elysée, je quittais de suite l’écran de mon iPhone sur la table de la cuisine pour me rendre sur le balcon qui surplombe du 1er étage la rue Geiler à Strasbourg. La rue Geiler était vide et ce n’était pas encore le couvre-feu. 

Je repris avec ferveur et un peu d’appréhension les applaudissements de 20h. Oui, le confinement, ça recommence, mais là, hommage aux morts, à tous ceux disparus marqués du virus, morts au Champ d’horreur de la Covid 19. Nostalgie ? Ce beau sentiment sentirait le soufre pour évoquer les temps du 17 mars au 11 mai dernier, où la stupeur nous avait confiné dans un étourdissement inconnu. Gardons l’amertume pour une porte close, penchons-nous de notre balcon sur la vitrine Ivre de Livres, la boutique d’occasions, merveilleuse librairie où les surprises se pavanaient sur les rayonnages et où le libraire liait amitié avec tout le quartier. Du confinement, les livres nous sauveront ! 

C’était bien avant ! Ce soir le président a dit que hier 527 compatriotes étaient du virus décédés (lisait-il un prompteur ou a-t-il mémorisé tous les chiffres par cœur ?). Et il a fait appel à notre lucidité. Les opérations du cœur, et du cancer, sont parfois déprogrammées. Acte de contrition, avons-nous tout bien fait ? – non ! Nous sommes tous surpris en Europe ! Oui, rappelons que nous sommes européens, pas chacun dans notre coin.  La deuxième vague sera plus dure et plus meurtrière que la première, toujours à bout de souffle. Ma responsabilité, ton martial. On attend, ça fait déjà cinq minutes. Alors ? Si on ne fait rien, 400 000 morts de plus. Toute l’Eurométropole de Strasbourg. Heureusement le président trébuche sur deux consonnes, il est humain. 

J’ai décidé. Confinement total. Mobilisation de tous. Civisme. Le poison de la division. Le Chat du 28 a peur de mourir.

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