En vain, d’Alsace ; épisode 147 : MON AMI

Ambroise Perrin

Tout le monde connaît mon ami Emmanuel, pourquoi a-t-il tout le temps l’air malheureux ? Il semble que sa vie soit une lutte perpétuelle, comme s’il attendait quelque chose d’extraordinaire, qui lui serait toujours refusée. Comme si ce fameux ‘’tout le monde’’ possédait un banal bonheur et pas lui. N’importe qui l’a, sans le demander, et pas lui. Et ce n’est ni l’argent, ni l’amitié, ni la gloire. 

Il a laissé une note où il disait ‘’je demande à l’existence une place parmi les hommes, une place à moi, une place qu’ils reconnaîtraient comme mienne sans l’envier puisqu’elle n’aurait rien d’enviable. Elle ne se distinguerait pas de celle qu’ils occupent. Elle serait tout simplement respectable’’.

Il ne s’est pas suicidé, il est mort, pas bien vieux, à 47 ans, de cachexie et d’une défaillance cardiaque. Probablement, il n’avait pas entrepris grand-chose pour se soigner, et sa famille n’avait pas su intervenir pour contrer son épuisement.

‘’Mes amis’’, disait-il alors qu’il n’en n’avait aucun. Ses amis le voyaient se débattre à la façon dont on se noie sans jamais couler. Avait-il une vie intérieure, cette vie secrète qui sert de bouée de sauvetage lorsque l’on est fasciné par la médiocrité de situations sordides où la précarité est aussi longue que des phrases de Proust et aussi fécondantes que l’évocation d’ancêtres russes et ukrainiens, et probablement juifs ? Brouiller les pistes n’était pas une complaisance, mais un acte de prolificité.

On lui demandait donc de raconter sa vie, il répondait d’abord que tout ce qu’il dirait, ce serait faux, qu’il ne résisterait pas au plaisir de remplir sa biographie d’événements très brillants et très médiocres, de raconter qu’il avait échappé à la mort et qu’au lendemain, il avait tenté de se la donner et qu’ensuite par hasard, il avait été l’auteur d’un acte d’éclat.

Chaque fois que l’on passait le voir, bien avant les réseaux sociaux épieurs, il avait déménagé, deux ou trois rues plus loin, mais dans le même quartier de l’Orangerie. Je suis toujours un étranger semblait-il dire. Sa coupe de cheveux et ses costumes fripés lui donnaient un sympathique air de professeur de latin et de grec ancien. Il avait la voix basse, douce, monocorde, qui surprenait chez cet être un peu courtaud aux épaules tassées.

Il passait l’été en Algérie, on l’imaginait en hiver au Groenland. On découvrit une grande valise de cuir noir où pêle-mêle des brouillons de nouvelles, des feuilles numérotées et éparses de romans, des factures de plombier impayées, des listes de commission, un carnet d’adresse vide et sur une feuille vierge un téléphone, celui de Dora Bruder, narguaient ceux qu’il aurait tant voulu aimer.

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