En vain, d’Alsace ; épisode 64 : LA DISPARITION DE KYLIAN M’BAPÉ AU NEUDORF

Ambroise Perrin

J’ai un peu fanfaronné en avouant n’avoir jamais vu un match de foot dans un stade. Oui, j’avais suivi une finale de Coupe du monde sur un grand écran en Allemagne, qui jouait contre la France, c’était marrant de voir tous ces hystériques, surtout les filles. Et puis par hasard dans un café en Belgique, qui jouait contre le Japon, une ambiance formidable, j’avais adoré cette sorte de communion dans le suspense et les tournées de bières offertes à chaque dribble réussi.

Ce jour-là j’avais été invité à Strasbourg au Congrès mondial de l’Association internationale des journalistes sportifs, ceux qui font la pluie et le beau temps dans la ferveur sportive de la population de toute la planète. Soirée décontractée mais en fait extrêmement officielle, de grandes décisions allaient être annoncées, qui allaient modifier les relations de la presse avec les stars sportives professionnelles, pour se dégager de nombreuses suspicions de corruption. Certains de la délégation française étaient des copains journalistes, nous avions été de la même promotion il y a 40 ans à l’école de journalisme à Strasbourg, l’un était rédacteur en chef à l’Équipe, l’autre responsable du service des sports à Libération… et il y avait celui que l’on jalousait en le poursuivant de nos sempiternelles moqueries, un cancre devenu vedette à la télévision, champion du baratin insipide sur le Tour de France et le Paris-Dakar. Nous étions quelques années avant notre retraite, on avait pris le temps de retrouvailles devant l’ancien bâtiment de l’École, le CUEJ, rue Schiller au bord de l’Ill, avec l’envie de faire un petit jogging dans le parc de l’Orangerie et de manger une glace à la roulotte de Franchi. Bref, du bon temps et du beau monde. Et on ne parlait que de cinéma, de voyages, de divorces, et du polar sportif que Jean-Paul venait de remettre à son éditeur.

Deux hommes parurent. Ils avaient l’air jovial, et semblaient excellents comédiens, en jouant aux petites gens modestes.  Les deux messieurs semblaient à l’aise dans ce parc noir de monde, où comme des aimants, ils attiraient les regards. C’étaient deux joueurs de football, l’un, je l’ai reconnu, c’était celui que le président Macron avait tenu dans ses bras parce qu’un tireur de son équipe avait loupé un penalty. À la télé l’homme politique montrait qu’il voulait consoler le malheureux sportif devant un milliard de spectateurs. Le joueur perdant, qui se nomme Kylian Mbappé, n’avait pas levé une seule fois les yeux vers le consolateur. Il voyait sans regarder. Ces regards qui jamais ne se croisaient auraient pu sembler d’une belle hardiesse, puisqu’ainsi le consolé devenait le dominant. Cela rendait le joueur assez sympathique.

Les footballeurs saluèrent mes puissants amis journalistes, et comme il n’y a pas de hasard dans ce genre de jeux, ce furent des déférences non feintes, chacun sachant ce que l’autre pouvait lui apporter.

Comme je ne connaissais aucun nom de joueurs espagnols, ce qui fut le premier sujet de discussion, nous nous mimes à parler de livres, et j’ai dit à Kylian que pour moi Madame Bovary était un modèle, et il m’a répondu, ah oui, Flaubert.

Puis on a parlé gros sous, quelqu’un avait lancé la conversation sur les droits télés, les sponsors et les ventes de maillots qui rendaient ridicule le chiffre d’un salaire mensuel de 6 Millions d’euros, sans compter les primes ; et les partenariats qui en plus doublent cette somme. J’ai vite calculé, cela fait 85714€ de l’heure, 1423€ par minute, ce que gagne un smicard par mois, ou 24€ par seconde ; je lui redis « bonjour, enchanté » et ce sont déjà cent euros € de passés, c’est rigolo.

Puis on en vint aux histoires de transferts, et quelqu’un prononça le mot de « disparition » à propos d’un autre joueur bien payé, mais qu’on ne voyait plus sur les stades ; j’ai embrayé sur Georges Perec, la disparition de la fameuse voyelle e, mais aussi la disparition de sa famille dans les camps. Je raconte comment dans ce cas, en littérature, la contrainte produit du sens. Cela intéresse beaucoup Kylian, il me dit, on se tutoie, j’aime ton prénom, Ambroise. Et il m’a demandé, qu’est-ce que je pourrais mettre en place comme contrainte, un truc artistique que tout le monde verrait, mais que personne ne décèlerait vraiment, puisque cette contrainte n’aurait pas de signification immédiate. Je lui réponds, jouer en ne touchant la balle qu’avec le pied gauche ! Non, non, me dit-il, c’est trop évident, tout le monde s’en apercevra de suite, impossible pendant un match.

J’ai alors une idée, inspirée par la célèbre journaliste Florence Aubenas qui s’était transformée en modeste femme de ménage anonyme pour écrire sur cette humble condition. Je lui dis, Kylian, tu vas vivre tout seul dans un tout petit studio au Neudorf avec exactement 1429€ pour le mois. On te trouve un boulot de serveur, tu portes une barbe, une perruque et un faux nez, avec un peu de chance, tu te fais 10 ou 20€ de pourboire dans la journée. On te trouve des habits chez Emmaüs, éventuellement une vieille télé et tu dois tout payer, le loyer, les charges, la bouffe, peut-être que tu pourras aller une fois au ciné, et tu iras chercher des bouquins dans les boîtes à livres dans les parcs, si tu aimes la lecture. Tu vis avec absolument rien de ta fortune. Personne ne doit être au courant, et pour ta famille, tu es en stage d’entrainement en altitude, et on sait qu’en montagne il n’y a pas de réseau.

Le plus difficile, m’a-t-il répondu, c’est de penser à ce qui va se passer au bout d’un mois, quand je vais « revenir » de ma piaule du Neudorf. Moi je n’aurais pas envie d’écrire un livre, l’expérience aura été trop personnelle pour la raconter. Je ne veux pas que cela soit compris comme une thérapie, ou une expérience sociologique. Mais je vais la faire, géniale ton idée, ce sera chouette de faire sa petite popote. Je donnerai des ordres à mon staff pour qu’on me laisse tranquillement m’isoler. Je suis impatient de savoir si je vais m’ennuyer.

Je crois, me dit-il encore, que ce sera tellement invraisemblable que je n’aurais pas besoin de faire d’efforts d’imagination.

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