Listes

Listes

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 20 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

http://editionsbourgblanc.com/content/?id=298

C’est sur le sable d’une belle plage, chez le bon Dieu au paradis, Christophe dessine un beau visage, puis il chante et il dit, j’ai crié Aline pour qu’elle revienne.

Je vais sur Wikipédia pour chercher la liste des personnalités mortes ‘de la Covid 19’. En tête d’un étonnant très très long tableau, décédé le 25 janvier 2020 à Wuhan en Chine, Liang Wudong le premier médecin emporté par la maladie. Ensuite dans la même ville une dizaine de professeurs et de spécialistes médicaux dont l’ophtalmologiste qui de suite avait donné l’alerte… Des dizaines de pages, d’abord des Iraniens, des Italiens, Espagnols, Américains, le premier Français répertorié est l’ancien maire et sénateur de Corse Nicolas Alfonsi. Puis Marguerite Derrida, Manu Dibango, la princesse Marie-Thérèse de Bourbon-Parme, Henri Tincq, Pape Diouf, François de Gaulle le neveu, Henri Weber, Claude Goasguen, Liliane Marchais, Bernard Stalter, Jean-Pierre Vincent, Nelly Kaplan, Michel Robin, Giscard répertorié Covid lui aussi, Kim Ki-duk, Kenzo, Robert Hossein, Hubert Auriol, Rémy Julienne, Larry King, Jean-Louis Servan-Schreiber, Fausto Gresini, quelques 500 noms ‘célèbres’…

Ils ne reviendront pas, Aline, Aline… morts du Covid. Ces morts gloires immortelles bénéficient parfois d’hommages ‘en ligne’, des offrandes virtuelles, des conférences et des ateliers, et même des capsules audiovisuelles culturelles, capsules comme pour voyager dans l’espace ou boucher une pétillante bouteille.

En Espagne El Païs mentionne les morts ordinaires du Covid par une courte notice biographique, déjà 28 400 noms, ‘la génération qui a grandi dans l’après-guerre, traversé la dictature et permis l’ascension sociale de ses enfants par sa lutte pour cimenter la démocratie’. Partout des célébrations collectives en présence de têtes couronnées et de chefs d’État : il faut des rituels pour passer le cap.

En France, on dédie le défilé du 14 juillet aux soignants mais pas de mise en scène codifiée risquant de déstabiliser l’ordre social que maintient le pouvoir en place. 100 000 morts Covid-19 en France, des associations demandent une journée d’hommage national. Apprivoiser la mort quand les cadavres sortent de l’hôpital dans une housse et direction le crématorium ? : ce mari voudrait ‘quand même voir sa femme’, impossible lui dit-on ; sac-poubelle de luxe pense-t-il.

Les morts célèbres ont une fin de notice Wikipédia mention ‘Covid’ ; quand on mourait du cancer autrefois on ne citait pas la maladie. Les morts ‘ordinaires’ ont été neutralisés, ils n’ont été ni identifiés ni pleurés collectivement, comme cela est organisé après un attentat ou une catastrophe ; ils ont été réduits à des décomptes destinés à faire peur et à rendre prudents ‘les survivants’ et à les forcer à respecter les consignes.

Le Monde interview une psychanalyste strasbourgeoise qui lance le ‘Covideuil’ pour étudier les changements de relations avec la mort. Et les effets de panique provoqués par le virus.

La mort est une menace, la mort est un échec, donc la mort est quelque chose que l’on cache. Alors les morts célèbres dont on parle nous désolent. Pas de chance spécule-t-on avec compassion.

2021-04-21 22h13 ap

Cabane

Cabane

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 19 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

http://editionsbourgblanc.com/content/?id=298

Quand les pompiers ont croisé dans l’escalier le médecin légiste flanqué des policiers ils ont lancé ‘encore un escargot’, les cadavres de gens repliés sur eux-mêmes, qui ne sont pas sortis de chez eux depuis des semaines, et qui finissent par rentrer dans leur coquille.

C’était une jeune fille très timide a dit la voisine. C’est vrai qu’elle ne sortait jamais, elle se faisait parfois livrer une pizza.

Pendant que l’inspecteur fouillait dans un sac à main à la recherche d’un contact de famille, le toubib regardait s’il y avait un mot ou des médocs laissés quelque part. Je suis certain qu’elle est clean, elle s’est juste laissé aller comme cela dans son fauteuil. Pas de drogue, pas de médicaments, juste attendre de finir, on verra à l’autopsie, elle semble vraiment clean.

Tous les syndromes ‘de la cabane’ ne finissent pas en DCD, mais il rencontrait de plus en plus de gens qui avait renoncé à reprendre une vie normale, des TOC, troubles obsessionnels compulsifs qui dépassaient leurs crises d’angoisse en plongeant dans une funeste léthargie. L’alternance confinement, couvre-feu, télétravail, perte des contacts sociaux faisait surgir ces petites détresses refoulées.

La dame elle n’est pas morte du Covid mais à cause du Covid répéta le toubib au flic, c’est comme les taulards qui sont paumés en sortant et qui regrettent presque de ne plus être pris en charge par les matons. L’inspecteur questionnait la voisine, elle faisait quoi comme travail, elle avait des amis ?

Dans le journal demain une psychologue clinicienne expliquera que tous les âges et tous les profils sont touchés par cette insidieuse inclination à se renfermer, à s’isoler, à ne plus avoir envie d’aller voir dehors. Ces victimes avaient commencé par adorer le confinement car cela leur facilitait la vie, elles n’avaient plus besoin d’affronter leurs collègues grâce au télétravail ni à avoir à adopter une apparence sans même à changer de tee-shirt, on pouvait garder le même 15 jours de suite. La jeune fille avait cessé de faire le tri de ce qui pouvait être essentiel sans vraiment remettre en cause les jalons de sa vie, ses études, ses choix professionnels, ses amis, sa famille et de nouveaux automatismes s’étaient imposés.

Ce n’était pas un suicide, plutôt une panne de vie. Dans son casque encore branché, en boucles éternelles, le Quatuor n°14 en ré mineur D 810 de Schubert, ne crains rien, donne-moi ta main, je suis ton amie. La vie a besoin de la mort pour être considérée. Au mur, un poster de Rembrandt, Hadès enlevant Perséphone. Des cartes postales de vacances. Elle avait grimpé au sommet du Mont Tremblant et trouvé un abri dans une cabane en rondins puis s’était endormie en oubliant la providence.

2021-04-19 22h13 ap

Traces

Traces

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 18 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

http://editionsbourgblanc.com/content/?id=298

Nous sommes aujourd’hui le vendredi 17 décembre 2128, et ce monsieur quoiqu’alerte un petit peu labile s’enfonce dans un doux fauteuil en krypton et fouille dans sa mémoire dont il vient de renouveler la carte d’élixir de perpétuité. Il est né le 17 décembre 2020, et donc a été conçu le 17 mars, premier jour du Premier Confinement Mondial, bien après la Première Guerre Mondiale. A 108 ans il est depuis 20 ans à la retraite, et son ourdisse-125 lui laisse encore quelques 17 années de présence terrestre avant de perdre ses droits à l’assistance et de devoir s’abandonner à la nature.

Il a donc survécu au Covid coronavirus, une variante de la grippe ibérique et de la peste black qui avaient éliminé le tiers des populations mondiales par manque de vaccins, les clonages moléculaires instantanés n’ayant pas encore été mis au point. Il y a eu en un siècle tellement de cataclysmes, quels souvenirs remontent jusqu’à son enfance ? Quelles traces garde-t-il des années 2020 – 2030 ? 

Oui, 108 ans plus tard… Aujourd’hui le 18 avril 2021 cherchons ce qui marquera la mémoire collective ; depuis le premier jour où la Terre cessa de tourner et où chacun avait pour ordonnance de ne plus bouger, en mars 2020 donc, les enchainements se sont effacés les uns après les autres, et déjà en une année on oublie, on s’habitue, on continue, résigné à son destin comme baigné dans un éternel Fado. 

La mémoire de 2128 respectera-t-elle la mélancolique fortune du conformisme qui ânonne que tout était mieux avant ? Et nous, quelles impressions avons-nous de 1913 ? Il y a 108 ans les Alsaciens étaient des Wackes, humiliés à Saverne par un jeune prussien arrogant. Proust publiait Du côté de chez Swann à compte d’auteur, Chaplin tournait sa première bobine, Nijinski sacrait le Printemps de Stravinski, Roland Garros traversait en aéroplane la Méditerranée, le canal de Panama était percé, le tango remplaçait le triple boston qui avait fait oublier la valse, 11 millions de pauvres en Europe émigraient, les actions du caoutchouc reconstitué grimpaient, le ministre Albert Lebrun passait des Colonies à la Guerre, Mayol chantaient Le long du Missouri, la thyroïdine Bouty étaient reconnue par l’Académie de Médecine, le lait antéphélique dépuratif Candès assurait la pureté du teint et le sirop Frany guérissait l’asthme et la tuberculose, les dames sujettes à la constipation et l’obésité prenait du Lin-Tarin, la lotion Midirette parfumée Lavandor luttait contre les pellicules, l’argenterie de famille s’achetait chez Girard et Boitte Maison-de-confiance et les trousseaux à la Cour Batave, les autochromes Lumière étaient en couleur et le Gaumont-Palace, 6000 fauteuils, était le plus grand cinéma du monde. Pour rêver à un autre monde, frivole, bigarré et indolent. 

2021-04-18 16h13 ap

Latin

Latin

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 17 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

http://editionsbourgblanc.com/content/?id=298

C’était un vieux monsieur qui n’était pas si vieux, il est mort tout seul, ce sont les voisins qui ont appelé les pompiers, cela faisait un mois qu’ils n’avaient pas de nouvelles. Aloyse F. était professeur de latin, il était « connu » de milliers d’élèves, tous les élèves passés au bahut pendant presque un demi-siècle. Il avait un surnom, Alzheimer, c’était une époque où les profs avaient un sobriquet qui se transmettait de classe en classe. Une année, ce fut Heil sa mère, une autre Al Capone. 

Il sortait peu, ne semblait pas avoir de famille. On le voyait sur le pas de la porte quand il raccompagnait un élève des cours particuliers, une courtoisie vieille Gaule qui le menait parfois jusqu’à la grille à l’angle de la maison. À l’heure du Covid ses seules apparitions furent celles à l’heure des poubelles, il attendait le passage du camion pour mettre son sachet dans le container roulant et il saluait les éboueurs en portant un masque énorme en tissu noir qui lui couvrait aussi les yeux et les oreilles. À l’enterrement organisé par le notaire, il n’y avait que trois de ses anciens élèves, un professeur a pourtant parfois plus d’influence sur votre avenir que des parents. Certains de ses élèves étaient devenus prof de latin bien sûr, un autre énarque et ambassadeur, et des médecins, un violoniste, un champion automobile, un écrivain presque prix Goncourt et aussi un journaliste. 

Il n’avait aimé que les livres. Un neveu lui rendait visite à chaque Noël, un sapin sous le bras. Une année, il apporta un perroquet empaillé sur un perchoir. Son corps était vert, le bout de ses ailes roses, son front bleu et sa gorge dorée. 

Il est probable que le confinement n’avait guère bouleversé ses habitudes. Sa pédagogie basée sur un oukase enthousiaste n’avait jamais varié durant toute sa carrière : vous me lirez cela pour demain. Il avait accepté qu’un élève le filme avec son téléphone, (comme si on épluchait les pommes de terre avec une cafetière ?) et on pouvait le voir proposant des mots insolites comme le mort-de-froid, un champignon, ou le coyau, une pièce de charpente. Il avait appelé son perroquet dodo, oiseau disparu de l’île Maurice et ne craignait pas les laissées, les gros cacas noirs des bêtes de la forêt de Haguenau où il n’allait jamais. Il cuisinait pour sa semaine une garbure, soupe au chou avec des haricots blancs, du lard et du confit d’oie. Le merl sans e (Pérec ?) c’est du sable de mer et le merlin une énorme masse pour assommer les boeufs. La roquille une confiture d’écorces d’orange et le sisyphe un petit scarabée, et pour lui les Beatles ce n’étaient qu’une coupe de cheveux.

Aloyse F. le misanthrope découvrit le plaisir de raconter des histoires. Il était le premier spectateur, ébahi et enthousiaste, des petites vidéos où il s’admirait sur l’iPhone de son élève. Il choisissait un mot au hasard et improvisait une sentence érudite comme une leçon au tableau. Pour faire plus vrai, il pérorait une craie à la main. Il confia qu’il avait fait du théâtre dans sa jeunesse et que peut-être il aurait dû embrasser une carrière de tragédien. Il n’arrivait pas à comprendre que des «spectateurs» à Melbourne ou à Los Angeles suivent ses prestations grâce aux «réseaux sociaux». 

Le confinement le prit de cours, il imagina une vengeance céleste, les séances vidéo s’interrompirent, il retourna à la lecture solitaire de ses livres jaunis. Il avait en main un volume du poète Stace quand on découvrit son corps desséché par la pandémie. 

2021-04-17 19h13 ap

Peste

Peste

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 16 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

http://editionsbourgblanc.com/content/?id=298

Ils traitaient la prudence de poltronnerie et se moquaient de ceux qui redoutaient la maladie. Dans une maison gisaient huit personnes mortes depuis peu. Ils renversèrent le lit et se couvrirent de la plume qu’ils en tirèrent pour parcourir la ville et narguer les habitants. Deux heures plus tard une fièvre chaude s’emparaient d’eux, et un moment après ils expiraient. Un tiers de la population allait être décimé.

Par un effet d’aphérèse l’ancien mot français tempeste serait devenu peste. Saint-Roch que l’on fête le 16 août est le patron des professions médicales et le guérisseur des pestiférés. Maria Leszczynska la princesse de Wissembourg qui épousa Louis XV, fort dévote, désirait une relique de Saint-Roch. L’archevêque d’Arles fit transporter avec beaucoup de solennité un os, probablement, du saint jusqu’à la chapelle du Grand-Commun à Versailles où la Reine fit chanter un Te Deum pour se protéger de toutes les pandémies.

En temps de peste les citoyens deviennent étrangers les uns aux autres et les magistrats communaux donnent l’exemple de la désertion. La panique est si générale qu’on voit des morts causées par la seule peur de la maladie. Le frère et la sœur se fuient comme deux ennemis irréconciliables. Les mères abandonnent leurs enfants. Plus funeste et hideux que les monceaux de cadavres entassés, la défiance réciproque et la monstruosité des soupçons. L’air retentit de hurlements affreux. Des hommes forts comme des taureaux tombent morts en mettant le pied dans la rue. On se jette dans les puits, dans le feu, dans les rivières, on se heurte la tête contre les murailles jusqu’à en faire sortir la cervelle. Une jeune femme ayant perdu son mari et deux de ses enfants se cousit elle-même dans son linceul. Pour s’assurer une sépulture chrétienne dès que l’on se sentait atteint du mal contagieux, on allait une croix de bois blanc entre les mains, se coucher dans une des nombreuses fosses creusées à l’avance dans le cimetière du village. Une jeune fille de 20 ans, après trois jours sans mouvement sur un monceau de morts, ressentit la douleur causée par l’éruption d’un bubon et rentra chez elle. Les fripiers, les priseurs, les couturiers et les revendeurs ne purent continuer leur métier, la peste pouvant être retenue dans leurs tissus. Les soldats protégeaient parfois les apothicaires, un équipage spécial armé de carabines, on les nomma les Carabins, sobriquet que les étudiants en médecine ont gardé.

À consulter les douze volumes des Fléaux de l’humanité que le docteur Cabanes a publié en 1908 après avoir exploré Les Mœurs intimes du Passé, on imagine les chroniques qui relateront dans quelques siècles le fléau du coronavirus. Les chirurgiens et les barbiers seront tenus de ne pas jeter le sang des saignées et les cadavres dans les rivières. Défense à tous de verser les urines par les fenêtres, les propriétaires des maisons étant tenus de creuser des latrines. Il sera expressément interdit d’étaler des draps aux fenêtres donnant sur la rue. Les légumes non cuits seront déclarés dangereux et l’on portera des bâillons d’herbes aromatiques et des masques arrosés de vinaigre et de parfums. 

Autre ouvrage d’un médecin de la faculté de Paris en 1722 : « par une discipline intelligente, mais pas toujours consentie, les hommes parvinrent à vaincre un mal dont ils ignoraient tout ou presque ».

2021-04-16 19h13 ap

Grandire

Grandire

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 15 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

http://editionsbourgblanc.com/content/?id=298

Quand Gérard est sorti des Urgences il a dit qu’il n’y avait pas de sang mais de la folie. Ses parents pensaient qu’il serait hospitalisé mais il n’y avait pas de place. La salle d’attente était pleine de jeunes comme lui, beaucoup de filles et des garçons de même pas 10 ans.

Personne ne parle. On ne joue pas ensemble. C’est une cocotte-minute dit une maman pour excuser sa gamine qui se vautre sur la table. Oui je comprends ne vous en faites pas. Justement on s’en fait, depuis qu’à la radio on a entendu que le suicide des jeunes avait doublé depuis le Covid.

Gérard, peut-être pour l’acteur des Valseuses ou l’auteur de « je suis le Ténébreux » (que l’on a retrouvé pendu), un peu sale gosse, presque bon élève, et champion pour les bêtises dans l’immeuble, ne dort plus, pleure tout le temps et mange mal.

La pédopsychiatre des Urgences passe une tête, répond à une maman « depuis trois mois des centaines sont tombés ». La toubib ne s’écoute pas, elle parle machinalement, elle travaille à la chaîne. Tous dans la salle scrutent son visage, lisent dans ses yeux mais elle n’a pas le temps, à qui le tour ? Je pense aux Poilus à l’assaut des tranchées, des milliers, tombés au champ d’honneur.

Gérard a contaminé son père et son grand-père, ce sont les analyses qui l’ont prouvé et ils sont tous les deux en réanimation ; bien-sûr aucune remarque, aucun reproche mais pendant qu’on cherchait avec des tests, Gérard a compris. Personne dans la famille n’a compris qu’il avait compris. Ce n’est peut-être pas pour cela qu’il a avalé toutes les pilules de l’armoire à pharmacie et les 50 cachets de Xanax de sa maman.

Il n’y a plus de judo, il n’y a plus de foot, il n’y a plus de goûter chez les copains. Gérard passe son temps à vérifier l’heure avant le couvre-feu. Il retourne à l’école, l’estomac lavé, et on répète la veille au soir à la maison des réponses pour quand les copains poseront des questions. Le matin il s’est enduit de la tête aux pieds de gel désinfectant. Il a mis un masque dans chaque poche. C’est ce jour-là qu’il s’est mis à bégayer. L’autre grand-mère a dit envoyez-le moi. Mais c’est impossible, trop loin, trop compliqué. Sous la douche on a vu qu’il s’était mutilé, comment a-t-il fait et quand, alors que nous les parents on est toujours là, en télétravail ?

À l’hôpital, l’infirmier si gentil qui lui a passé la sonde dans l’estomac lui a dit tu n’as quand même pas envie de mourir, Gérard a répondu oui j’ai envie. L’infirmier a dit ensuite « il faut les porter à bout de bras ». À la télé on a parlé d’un chèque-psy pour aller consulter un spécialiste du stress. Comment faire pour l’obtenir ? Les médecins contactés sont complets complets.

Gérard a eu son anniversaire. Personne n’a oublié, le gâteau, la Tata et les grands-mères au téléphone. Mais un anniversaire sans la fête avec les copains, ça compte pour du beurre. Le Covid c’est comme si on faisait du surplace, on n’avance pas.

Gérard écoute le Premier ministre faire des annonces qui vont encore changer la vie. C’est pour ton bien, pour le bien de tous dit maman. L’enfant répond « Castex il ne sait pas que dans la population il n’y a pas que des adultes ».

Il a fait une corde avec son drap et l’a accrochée au lustre de sa chambre. Il a grimpé sur deux chaises, peut-être un peu comme au cinéma. Mais c’était pour de bon. Ça n’a pas marché, pas facile de réussir, et peut-être ne voulait-il pas vraiment réussir ont pensé les parents. Sur son bureau il avait laissé une lettre, très courte, dans une enveloppe, comme un secret. « Je veus grandire ».

2021-04-15 18h13 ap

Loin

Loin

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 14 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

http://editionsbourgblanc.com/content/?id=298

Léon était parti à la retraite 13 jours avant l’annonce du confinement. Ses préparatifs pour partir en vacances tombaient à l’eau. Léon s’appelait Léon parce que baptisé le jour du 20e anniversaire du Front populaire, Léon Blum. Et il y avait aussi l’oncle Léon à Planois qui avait des vaches et qui portait d’immenses draps de foin sur son dos la tête en avant pour descendre la colline jusqu’à la ferme où l’on passait les grandes vacances dans les années 60. 

Partir, partir… Dès que l’on pourra, à la fin du confinement, à la fin des mesures sanitaires et la limite des 10 km, on partira ! Il y aura une explosion de départ, partir, et partir n’importe où si possible ! Encore qu’aujourd’hui le 10 km de rayon autorisé, cela fait quand même un grand tour de 62,83 km.

Léon en était à sa troisième grande crise, mai-juin 1936 vécue par procuration dans les récits familiaux, mai-juin 68 qui reste la grande aventure mythique de son adolescence et 2020-2021, là, maintenant.

En 1936 l’Humanité avait titré « Tout n’est pas possible ». En 1968 on affichait bien plus d’optimisme « L’imagination au pouvoir ». En 2021 à la sortie de la crise on dira « Tous au loin ! »

L’été 1936, sous les congés les vacances et la beauté du soleil. L’été 1968, sous les pavés la plage. L’été 2021, Léon pourra-t-il aller au loin ? Aller loin, c’est d’abord quitter le désespoir. En 1934 à Mulhouse un coiffeur au chômage tuait ses deux filles avant de se suicider, une lettre sur la table : « je suis un pauvre veuf, je ne suis pas fou, nous avons trop souffert ». À Strasbourg les gardes mobiles à cheval ne peuvent contenir, place du Corbeau, une foule de 20 000 personnes qui protestent contre le marasme économique, 150 blessés, le pont maculé de sang.

Léon dit : « le confinement c’est comme la grève, ce qui se passe après est imprévisible.  En 1936 on a eu les congés payés, en 1968 on a pris nos désirs pour des réalités, et en 2021 on aura quoi ? » Sur France Info une pédopsychiatre raconte les suicides d’enfants, parfois de huit ans, tellement déboussolés par les contraintes que le Covid impose aux familles.

En 1936 les parents de Léon sont allés pour la première fois à Gérardmer en bus. Avec la Gym Union ils ont construit un chalet au Schneipfenried pour les fins de randonnée. Les enfants partaient deux mois en colo. On descendait l’Ill en canoë et en kayak. On allait d’une auberge de jeunesse à l’autre à vélo.

Où ira Léon quand la pandémie coronavirus sera finie ?

2021-04-14 21h13 ap

Variant Zeus

Variant Zeus

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 13 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

http://editionsbourgblanc.com/content/?id=298

Par Jupiter ! Zeus était un sacré virus ! S’il est, en version grecque, le dernier dieu de la liste alphabétique, il est le premier dans la hiérarchie de l’Olympe. Homère écrivit qu’il lui suffisait d’agiter sa chevelure parfumée et l’Olympe entier en était ébranlé. Il a aussi suffi qu’un pangolin myrmécophage de Wuhan secoue ses écailles de pholidote pour que le monde entier soit ébranlé.

Il a une longue langue visqueuse.

Le Covid, aujourd’hui dieu universel, est honoré et craint de tous. Coronavizeus règne sur le ciel par sa splendeur et ses pouvoirs, et sur les hommes par sa capacité à changer de nom, Jupitervirus chez les Romains.

Les orages sont le reflet de ses humeurs et de ses foucades. Son rôle de justicier et son sens de la famille ont assuré sa renommée auprès de tous les habitants de la planète. Comme il est partout, bienfaiteur et sauveur, on craint ses caprices. Et comme il sait tout, pédagogique et péremptoire, on se fie au hasard pour ne point le rencontrer.

Zeus a séduit une Tinatide nommée Métis, la Prudence, pour s’introduire chez les hommes. Il avait auparavant drogué Cronos, le seul qui aurait pu contenir ses élans envahisseurs.

En quelques mois Zeus est devenu le maître de tous les dieux. Il gouverne les nuages et lance la foudre. En même temps les dieux tentent de respecter les gestes barrières, portent des masques et imaginent des vaccins. Mais la puissance de Zeus écrase ces hommes immortels, du plus profond des Enfers aux Cieux les plus éloignés de la Terre.

Variant anglais, sud-africain, brésilien ou alsacien, tous provoquent effroi, lâcheté et panique. Vêtus de l’égide, accompagnés d’un aigle, des soignants lancent des oracles. Zeus perd son rôle d’arbitre suprême. Homère relate qu’il subit nombre d’attaques et de trahisons. Prométhée le trompe en le détroussant du feu. Les EHPADs sont sauvés. Apollon tue les Cyclopes qui forgent ses armes. Le confinement est levé. Tantale lui vole ses secrets. Asclépios révèle la formule du vaccin aux laboratoires du monde entier. Sans contreparties.

Tous les dieux sont punis, le cap des 3 millions de morts est atteint, la guerre de Troie a bien lieu. Chiffres officiels du 12 avril 2021 trouvés sur Google, 136.526.438 cas positifs confirmés. Zeus sait compter. Le Titan sera-t-il détrôné par ses descendants ? Pour échapper à l’oracle funeste, le dieu qui se métamorphose en pluie d’or dévore ses propres enfants. Désespérée, une jeune mère, la déesse Rhéa, accouche en secret de son sixième nourrisson sur le mont Lycée et le confie en rhéanimation aux Nymphes qui l’élèvent au lait de chèvre parfumé de miel.

Zeus sort guérit de réa et multiplie les conquêtes amoureuses sur terre et dans le ciel. Il est volage et séducteur. Un masque de travers, une main mal lavée, un éternuement impromptu, tous les subterfuges de la fatalité lui permettent de duper et de se marier. Métis, Thémis, Dioné, Eurynomé, Mnémosyne, Léto, Déméter, Héra… Les compagnes sont mystérieuses, les enfants innombrables, et les apparences trompeuses. Les statues meurent aussi. Où séjourner après la mort ? Hadès accueille les hommes vertueux morts du Covid dans un paradis situé sous les Enfers où le soleil brille éternellement et où la végétation est luxuriante. Le colza est en fleur, les asperges pointent, comme c’est bon juste à moins de 10 km, la campagne. Cela a un très beau nom, monsieur Jupiter. Cela s’appelle les champs Élysées.

2021-04-13 22h13 ap

Morceaux

Morceaux

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 12 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

Comme un roi d’Angleterre, ou même un prince, elle est morte à 99 ans avec toute sa tête et une peur restée intacte, celle de revoir la guerre. L’immortelle Tante Gretel aimait bien confondre les générations, elle le faisait délibérément pour tester notre attention. Elle parlait beaucoup, en alsacien, en allemand, en biélorusse, en polonais et aussi en français avec les petits (petits petits) enfants. Mais jamais en russe qu’elle connaissait bien pourtant. Ses histoires étaient souvent les mêmes avec des versions toujours différentes. Par exemple les péripéties de cet ancêtre qui pour nourrir sa famille avait volé une vache et avait été condamné à mort, l’abigeat.

L’abigeat c’était le grand-père de son grand-père, celui dont le fils s’était battu dans l’armée de Napoléon, ou plus probablement contre l’Empereur. Ses descriptions étaient toujours allègres, par exemple tous les détails du costume blanc immaculé des grognards de la Vieille Garde, comme si elle y avait été. Une seule fois son récit fut effaré, quand elle évoqua le souvenir de la boue noire sur l’uniforme des soldats russes à Berlin en 1945; aussi ne descendait-elle jamais à la cave, lieu d’épouvante.

Sa vie entière fut comme un confinement irrémissible. Une haine farouche qui surgissait au détour d’une trace dans sa mémoire, et qui faisait dire à son entourage qu’elle était méchante. Jeune fille elle avait vieilli de 20 ans en moins d’une semaine. Mais elle n’en parlait jamais. Elle avait alors décidé de ne plus lire de romans, de refuser de plonger dans de belles histoires heureuses. Elle n’aurait pour lecture, activité qui lui était aussi indispensable que les verres de schnaps, que celle des dictionnaires. La taille des gros livres la rassurait. Les mots sans histoire la faisaient rêver. Il lui fallait quatre années de plongée quotidienne pour atteindre la dernière page des 17 volumes, les deux suppléments compris, du Larousse du XIXe siècle. Lecture complète, dans l’ordre alphabétique page après page en immersion totale comme en entrant au couvent, retraite qu’elle fit trois fois dans sa vie.

Elle aimait donc ce mot qui remontait aux sources de sa famille et aux premières lignes du tome 1, abigeat, l’ancêtre condamné pour vol de bétail. En droit romain, un mouton, on vous coupait l’oreille, un cheval ou un bœuf c’était la peine de mort. Elle en tremblait encore. Cependant Gretel ne tarissait pas d’éloges sur cet héros qui, dans une période de famine, avait été si audacieux pour tenter de sauver sa famille. Et dans la nôtre de période, de la pandémie du coronavirus avec son cortège d’interdictions et de précautions sanitaires impératives, l’abigeat devint un modèle absolu. Elle porta le masque, elle n’eût pas le temps d’être vaccinée.

Après les funérailles, nous grimpâmes au grenier, son antre, avec ses malles à trésors bondées de vieux journaux. Et cachées des regards inquisiteurs, sur d’épaisses étagères de bois brut et sous de lourds draps brodés à ses initiales, nous découvrîmes, prêtes à affronter un futur de terreur, scellées en blocs et durcies par l’insipide fuite du temps, murées par l’amertume des tristesses et l’étourdissement des angoisses, narguant la peur comme une garantie éternelle de survie si jamais ils revenaient, nous découvrîmes, exactement, 113 boîtes pleines de sucres en morceaux.

2021-04-12 23h13 ap

Le bruit

Le bruit

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 11 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

C’était il y a un an jour pour jour, Georges mourait. Vous vous mouchez dans votre coude nous répétait-il et quand il s’était senti un peu mal son docteur de famille l’avait envoyé faire des examens à l’hôpital, malaise, réanimation, une semaine de réa et terminé sans ainsi-soit-il. À l’époque les masques étaient inutiles puisque même la clown officielle ne savait pas comment les mettre et seuls les hospitaliers avaient de quoi se protéger. Atrabile et futile.

Deux hommes parurent. Habillés en cosmonaute, l’un étudiant en biologie, l’autre en médecine, ils faisaient partie des volontaires dans les services de l’hôpital. Le couloir de la solidarité était exalté et le chemin de la peur asphalté. 

Quand on ne connaît personne personne ne vous connaît et de novices de bonne volonté les voilà ‘upgradés’ combattants de l’adversité. On fait quoi ? Aller dans la 113… Ils y vont, ben y’a quelqu’un qui dort ? On fait quoi ? Ben vous mettez une double housse et vous descendez dans la réserve. C’est le nom pour l’endroit quand la morgue est pleine. Et après vous désinfectez à fond, on vous montrera.

Quand on n’a jamais vu de morts, de vrais morts, même en cours d’anatomie, ce n’est pas évident. Le long bruit de la fermeture éclair du sac en plastique rappelle la toile de tente des camps scouts. Il est terrible le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain, il est terrible ce bruit quand il remue dans la mémoire de l’étudiant qui chie dans son froc.

Pas évident de soulever et de tasser dans cette foutue housse. On a l’impression qu’il vous regarde le monsieur. L’infirmière s’excuse, je croyais que vous aviez l’habitude. Ce sera plus facile demain. C’était oui, il y a un an, le 11 avril 2020. zzzzzziiiiiiiiiiiippppppp…

2021-04-11 23h13 ap

Vélo mode d’emploi

Vélo mode d’emploi

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 10 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

Vous auriez un guide des pistes cyclables à Strasbourg ? Oh vous savez ce n’est pas cela qui manque… Par exemple vers l’Orangerie le tour du parc. Si vous voulez vous promener allez vers le pont des Deux Rives c’est très agréable vers le Rhin… Oui ça reste dans les 10 km.

Moi, si vous voulez avoir des frissons, roulez avenue des Vosges et ensuite avenue de la Forêt-Noire, avec les camions trouille garantie ! Ça ne va pas, vous voulez qu’elle se suicide la dame ? Le vélo à Strasbourg c’est encore plus dangereux que le Covid ! Vous ne pouvez pas dire cela, cela n’a rien à voir. N’empêche que des suicides en ce moment il y en a plus. 

Il y en a toujours eu. J’avais une voisine elle a mis sa tête dans la cuisinière, il y avait encore le gaz à l’époque… Oui, le four à gaz c’est ce qu’il y avait de mieux pour le gâteau de santé. G’sundheitkuehe ! Eh bien, avant d’ouvrir le gaz, elle avait fait tout son ménage, la vaisselle, elle avait bien plié son linge, tout était propre… C’était vraiment une alsacienne.

Les hommes ils se suicident autrement, un coup de fusil sous le menton… Ou alors il se pendent. Les femmes c’est plutôt les médicaments ou alors se jeter dans le vide ? Ou en voiture seule sur l’autoroute en fermant les yeux ? Mais si elle se rate, elle est handicapée toute sa vie.

2021-04-10 10h13 ap.

Feu rouge

Feu rouge

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 9 avril 2021

Le feu était au rouge. La voiture dans la file à côté fit comme si c’était le moment de démarrer, un petit bond en avant. Elle mit donc machinalement la première et s’engagea. Un camion à l’autre feu accélérait pour passer avant que son feu ne passe à l’orange. La voiture de la file d’à côté s’était déjà arrêtée. Mais elle, elle était déjà bien engagée. Tuée sur le coup.

Le chauffeur du 38 tonnes ne comprenait pas pourquoi elle avait démarré au rouge. L’autre conducteur qui avait cru faire une blague s’enfuit. Les caméras de surveillance ont permis de reconstituer son petit jeu. Il avait essayé d’attirer l’attention de la jeune fille, petit dragueur va…

Le coronavirus est un petit peu comme cela, un mélange de hasards, de circonstances, de manque d’attention, de pas de chance, de ternes salopards arachnéens.

2021-04-09 15h13 ap

(suite de la chronique sur le confinement rue Geiler à Strasbourg…)

10 km

10 km

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 8 avril 2021

À son enterrement on a dit c’était un taiseux. J’avais neuf ans et je me suis dit que je serai un parleur. La maison était petite, il y avait la chambre des grands-parents, où Mémée resterait seule, celle des parents et celle des enfants, on était quatre, côté filles côté garçons avec un rideau au milieu.

Il avait fait la guerre, il avait été gazé, il avait une jambe plus courte que l’autre avec un éclat d’obus dedans. Il fumait la pipe et tous les jours il coupait les légumes pour la soupe, on admirait les parfaits petits cubes d’un demi-centimètre. «Ça sent bon la soupe de grand-père» avec une goutte de Maggi. Lui une bonne goutte de rouge quand Mémée détournait les yeux.

Les 10 km du confinement d’aujourd’hui cela a été toute notre enfance. Grand-père était graniteur, polisseur de pierre avant la guerre. Et puis aussi tailleur de pierre, sculpteur et quand il le fallait fossoyeur. On disait qu’il passait sa vie avec les morts même si parfois il était avec les vivants quand il réparait les calvaires au bord des chemins. C’est dans les cimetières qu’on lui donnait du travail. Il y avait beaucoup de grès rose mais c’est le granit noir qu’il préférait. À la carrière il donnait les dimensions pour la scie hydraulique et ensuite il faisait tout tout seul, avec ses échafaudages en bois et ses cordes inusables. Pendant la guerre il avait aussi été pontonnier. Dans le grès il sculptait des anges. Il a sculpté pendant plus de deux ans une Sainte de trois mètres à côté d’une vierge Marie et on a reconnu le visage de la sœur de maman Sainte Madeleine. Parfois quelqu’un passait à la maison pour des commandes avant la Toussaint. Parfois aussi le Souvenir français, pour un transfert de corps, il fallait une belle pierre avec le prénom, le nom, le grade et les années de naissance et de mort.

Grand-père avait fait la guerre à cheval dans les Uhlans, au début, puis comme Todeschreiber parce qu’il avait une belle écriture. Il avait même une médaille qu’il ne montrait jamais, mais qu’il gardait en mémoire des autres qui étaient ‘tombés’. Papa avait dit un jour, il était prof d’Histoire, que des morts à Verdun, il y en avait eu plus d’allemands que de français. 

Grand-père partait toujours tôt le matin avec sa sacoche de cuir, très lourde; il mettait la table pour le petit déjeuner des enfants avant qu’on ne parte à l’école. C’est papa qui nous réveillait quand grand-père avait fermé doucement la porte, il criait « debout les Maures », plus tard il nous a expliqué que les morts c’étaient les arabes dans le Cid de Corneille. Le soir Mémée demandait alors tu étais où aujourd’hui et il disait vous verrez dimanche.

Parce que les 10 km, c’était cela. Pas plus loin que 10 km de la maison sinon il ne prenait pas le travail, trop loin. Et donc le dimanche à pied ou à vélo, nous allions en promenade après le repas. Où est-ce qu’on va ? Surprise, disait grand-père avec son gros accent, il parlait mal le français. Et on partait sur les chemins (à bicyclette, bien avant la chanson d’Yves Montand). Les filles sur le porte-bagages des parents et les deux garçons qui faisaient la course. Et on arrivait. À chaque fois, Mémée, qui descendait du vélo dans les montées et qu’il fallait toujours attendre, disait ça c’est un beau cimetière, j’irais bien ici. Elle avait un cancer mais à l’époque personne ne prononçait ce mot de malheur, on disait une longue et pénible maladie supportée avec un grand courage mon dieu miséricordieux.

On entrait dans le cimetière, on avait le droit de courir, et il fallait trouver où c’était. Et on voyait une tombe fraîche, un monument où la pierre n’avait pas encore de mousse, un marbre brillant comme celui dans la cour des pompes funèbres. Ensuite on pique-niquait le quatre heures sur place, la route ça creuse, grand-père coupait les tranches de pain avec son gros canif (il m’avait dit quand je serai mort, il sera pour toi, et je l’ai toujours, et je le donnerai à ma fille). Il lui manquait un doigt, pas parti pendant la guerre, mais un accident quand le rémouleur ambulant passait dans le village (on l’appelait Peau-de-lapin) et qu’il affûtait les outils de la sacoche. Grand-père tenait son burin sur la meule, l’autre vieux avait fait un faux mouvement, le doigt s’était infecté et il avait fallu le couper, on disait amputé. Mémée disait qu’il en avait connu d’autres, des bouts coupés, et pas que des doigts, elle le disait en alsacien mais on comprenait quand même.

Les enfants ensuite faisaient du calcul mental. On se promenait entre les tombes et il fallait calculer l’âge du défunt en faisant des soustractions. Parfois c’était facile, parfois quand la naissance était dans les années 1880 c’était plus difficile car il fallait sauter la centaine. On calcule dans la tête sans les doigts disait papa. Et quand c’était un enfant, on disait une prière. Maman chuchotait en regardant une tombe, elle, je l’ai connue avant la guerre. Nous on savait que c’était l’autre guerre, 39-45, où elle avait tellement souffert même de faim, mais on n’en parlait pas sauf quand on ne terminait pas notre assiette.

Aujourd’hui je ne sais plus si grand-père était fier de ses œuvres. Il sculptait sur place, même quand il pleuvait, pour être seul. Il aimait beaucoup Mémée, ils s’étaient mariés après la guerre, mais il aimait surtout être seul. De la Deuxième guerre, ce qu’il avait fait, réfugié au Dorat tout en bas de la France, il n’en parlait jamais. Parfois il sculptait le bois, tard le soir, un cheval à bascule avec des cagettes d’orange, une médaille avec un grand «1» en rouge sur fond blanc pour mon bon bulletin en 11e, ou une toupie pour la petite sœur, la dernière, la chouchou.

On a très peu de photos, mais elles sont toutes très belles. Et aucune photo dans un cimetière à moins de 10 km de la maison.

2021-04-08 20h13 ap

Allo, AZ ?

Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle

Allo, AZ ?

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 7 avril 2021

C’est un annuaire téléphonique, les pages blanches Bas-Rhin, daté novembre 2018 – 2019. L’ultime à avoir été imprimé sur papier. Appeler le premier et le dernier numéro de l’ordre alphabétique de la Ville de Strasbourg. Des noms sur 3 colonnes, du bas de la page 624 au milieu de la page 851, avec à peu près 138 numéros par colonne soit 414 noms par page. À Strasbourg 93 978 téléphones dans l’annuaire, ça fait beaucoup. Presque un acrostiche où l’alpha et l’oméga défilent pour raconter une histoire. 

Les annuaires imprimés apparaîtront comme l’une des rares traces miséricordieuses permettant à nos lointains enfants, quand ils seront grands et bienveillants, de se souvenir de nous. Si Patrick Modiano habitait Strasbourg, il se glisserait page 774 tout en haut de la colonne du milieu entre Modestou et Modica. Dans Dora Bruder l’écrivain part à la quête d’une jeune fille de 15 ans, 1m55, visage ovale, chaussure sport marron. Il retrouve des photos, des documents administratifs et un annuaire téléphonique pour reconstituer un puzzle dont on n’est pas certain que toutes les pièces existent. Il a obtenu le Prix Nobel de littérature pour cet art de la mémoire avec lequel il évoque les destinées humaines les plus insaisissables. Page 791 de l’annuaire pythonisse il y a exactement 39 Perrin. Le jour où les annuaires électroniques ‘buggueront’, que les serveurs brûleront, qu’un satellite infecté effacera nos historiques et que nos disques durs supprimeront toutes les photos de nos empreintes sur terre, nos vies virtuelles se déconnecteront, nous n’existerons plus. 

En attendant nous mourrons du Covid. Après le ça recommence du 28 octobre au 24 novembre 2020 qui faisait suite au ça commence du 17 mars au 11 mai 2020, voilà, troisième confinement, et ça repart, à partir du lundi 5 avril 2021. Couvre-feu à 19h, interdiction de s’éloigner à plus de 10 km de chez soi et attente tragiquement folklorique pour pouvoir se faire vacciner.

Rien n’est comme avant. L’avant de maintenant c’était il y a un an, quel anniversaire. On restait bloqué à la maison, on se signait soi-même des attestations pour s’autoriser à aller chercher à manger, on applaudissait à 20h les soignants. Les journaux racontaient la mort, à l’hôpital et dans les EHPADs. Des cercueils privés d’adieux attendaient l’incinération stockés dans les entrepôts réfrigérés de Rungis. Aujourd’hui on a oublié cet abasourdissement. On s’adapte comme on peut et surtout on en a marre.

Le chat du 28 prend le soleil racontait au jour le jour les petits riens anecdotiques entre la clinique de l’orangerie et la queue devant la boulangerie. Le chat du 28 veut pas mourir s’est enfoncé dans l’intraitable mélancolie, les angoisses traîtresses, les désespoirs embrigadés et la jubilation de la déchéance. Encore une suite, donc : raconter des histoires.

Au soleil il attendait que cela se passe. Ensuite il s’appliqua à ne pas mourir. Maintenant le chat du 28 affirme, comme Flaubert épuisé par cinq années de rédaction de Madame Bovary, comme Vargas Llosa réfléchissant à l’art d’être écrivain, que « le seul moyen de supporter l’existence, c’est de s’étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle. Le vin de l’Art cause une longue ivresse et il est inépuisable. C’est de penser à soi qui rend malheureux » écrivit Gustave à Mademoiselle Leroyer de Chantepie le 4 septembre 1858. Le Chat du 28 rêve d’une Orgie perpétuelle. J’appelle.

AA Majxxx : ce numéro ne peut être obtenu, vérifiez…

AACHxxx Mohaxxx : nos bureaux sont fermés, laissez un message…

AACHxxx Nawxxx : pas de réponse…

AADMxxx Drifxxx : allo ? une voix très sympathique ; – bonsoir Madame… j’écris une histoire sur Strasbourg et le Covid… -excusez-moi je ne comprends pas excusez-moi… – vous êtes au tout début de l’annuaire alors… – excusez-moi… – vous parlez … ? – non, non moi je parle arabe… – un peu le français aussi ? – oui mais je ne suis pas malade, mon mari et moi on ne sort pas, on reste à la maison, pas sortir, excusez-moi… mais bien-sûr, merci madame, au revoir… – au revoir…

J’essaye le numéro suivant ?

AADMxxx AHMxxx : allô c’est pour une commande ? – Non, je m’appelle… Et j’écris… Si vous avez deux ou trois minutes… – Mais bien sûr ! – Vous avez un restaurant ? Oui, le Sushi Aos ! Vous êtes peut-être japonais ? Il rigole, le courant passe bien, Aos c’est House. – On fait le maximum pour respecter. À l’intérieur pas possible. Alors on fait des livraisons. J’apprends que les commandes commencent à 20 € et que depuis le Covid les bons pourboires ne sont plus liés au quartier. Ça dépend vraiment des gens. Cet hiver j’ai pu rentrer en Martinique, mon frère y est resté, maintenant beaucoup de gens y sont malades, ce sont des vacanciers qui ont amené le virus.

Je passe à Z

ZYExxx Basxxx : répondeur…

ZYBOWxxxxx Katarzxxxxx : allo ? … vous êtes à la fin de l’annuaire… raconter une histoire… 

oui jouer avec le hasard… – avec plaisir, mais je dois coucher les enfants… – bien, alors je peux vous dire dobranoc ? – ah , ah ? dobranoc … c’est très intéressant votre histoire, vous écrivez des livres ? – oui, déjà sur la princesse de Wissembourg, Maria Leszczynska…  – oui la Reine de France, Louis XV, mais je dois coucher les enfants… 

2021-04-07 21h13 ap

Strasbourg, première ville de France « fleurie sans carbone »

AFP Ambroise-Fiction-Presse, 1er avril 2021

Strasbourg, première ville de France « fleurie sans carbone »

« Elles sont plus vraies que nature, et elles répondent parfaitement à nos préoccupations environnementales » : la maire écologiste de Strasbourg, Jeanne Barseghian, annoncera ce jeudi 1er avril que désormais les fleurs artificielles remplaceront les fleurs coupées à toutes les occasions officielles dans l’Eurométropole. Qu’elles soient en plastique (biologique), en soie, en batiste, en velours ou en lin, et même séchée enduite de cire, les fleurs factices sont parfaitement réalistes et ne présentent que des avantages. Fini le gaspillage des grands bouquets pour une petite heure de cérémonie, les vases qui se renversent sur l’ordinateur, les allergies au pollen, les odeurs fétides après une semaine d’oubli. Les fleurs artificielles ont des coloris immuables et se rangent dans une armoire. La gerbe au monument pourra resservir l’année suivante.   

Les ensembles fleuris des ponts, des places et des ronds-points seront également remplacés progressivement par des plantes factices. Les géraniums, symbole flamboyant du patrimoine strasbourgeois, garderont leur rouge éclatant aux fenêtres à colombage toute l’année. Cette campagne s’inscrit dans la lutte globale écologiste pour la réduction des émissions de carbone, en supprimant les camions de plantation au printemps et d’arrosage l’été. Les réserves d’eau seront ainsi mieux protégées. La municipalité entend ainsi devenir la première ville de France « fleurie sans carbone » et incite la population à faire les mêmes choix, notamment lors de la Fête des mères. Pour les anniversaires, un service de prêt de bouquets artificiels soucieux de l’environnement sera en place dans les mairies de quartier, tenu par d’anciens fleuristes dans le cadre d’un programme de reconversion.

2021-04-01 00h13 ap

‘Le Chat du 28 veut pas mourir’ à la librairie Kléber-Strasbourg, lien internet

https://fb.me/e/3sCQvGdTE

Une présentation suivie par les spectateurs (aujourd’hui internautes) fidèles des débats des Rencontres en librairie.

https://fb.me/e/3sCQvGdTE

Duo insolite, le curé Dominique Moog et Ambroise Perrin l’auteur du livre, pour répondre à la question du Covid « on veut pas mourir »: quelle est la nature de notre peur ? … la littérature un chemin vers l’éternité?

…à revoir sur le site Facebook -même sans être inscrit Facebook- de la salle blanche Kléber.

Le livre disponible : http://editionsbourgblanc.com/content/?id=298

Bon visionnage et bonne lecture !

http://editionsbourgblanc.com/content/?id=298 « Le Chat du 28 veut pas mourir , journal d’un reconfiné, 28 octobre – 24 novembre 2020 »

 bonne lecture :
http://editionsbourgblanc.com/content/?id=298
apologie de la déchéance (pas seulement littéraire), le livre vient d’être mis en place dans (presque) toutes les bonnes librairies; couverture et dessins de Liza Reichenbach.

Lecture épuisante et passionnante de cette chronique sombre et littéraire du reconfinement, un roman rédigé depuis le balcon des applaudissements du premier confinement. L’auteur Ambroise Perrin a pris une attestation de déplacement dérogatoire pour visiter les auteurs des ports de l’angoisse, on croise des gens ordinaires qui se complaisent dans une lâcheté dépressive et meurtrière. Il y aurait une seule jubilation, celle de tuer l’espoir qui empoisonne la déchéance. On se vautre dans cette déchéance au fil des journées du Chat du 28 rue Geiler à Strasbourg. Bonne idée aussi, en deuxième partie du livre, une chronique photos du confinement, fenêtre sur cour, et les textes du blog commencé le 17 mars 2020, observations insolites qui comme le Covid, ne laissent aucune indication de quand elles s’arrêteront. A lire ! Vous adorerez détester ce livre !


Préface

 Le Chat du 28 veut pas mourir 

Poison

Préface

Poison

La suite ? L’auteur de ces lignes pourrait finir dépressif ou meurtrier, mais ce n’est pas si simple. La suite de « Le Chat du 28 prend le Soleil » s’intitule donc « Le Chat du 28 veut pas mourir ». Le prolongement du confinement « Covid-19 » c’est cette 2ème vague, le reconfinement avec cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Oui pas si simple de convoquer les écrivains que l’on copie, sans autorisation dérogatoire, pour reprendre une chronique de confiné, journal du 17 mars au 11 mai et maintenant du 28 octobre au 24 novembre, 2020. 

Quelle année ! Cette mort qui nous hante, nos défunts que l’on voit reposer au creux de la tombe, les insouciances qui sont peut-être criminelles et plus personne au balcon à 20h. Des personnages obscurs ont pris le pouvoir de dicter une brillante vie quotidienne à notre lâcheté. On se console en mijotant notre civisme, l’étendard sanguinolent de notre conscience. Et on fait dorer des bredele dans un four pas trop chaud, nous sommes juste avant Noël, à fêter en faisant de bonnes barrières. 

Que faire ? Questions brûlantes… Reprendre les traits affectueux et ironiques en observant ses voisins n’aurait pas répondu à la lassitude du « ça recommence », avec l’incompréhension anémiée des obligations, une démobilisation flapie et un repli sur soi filou. La peur est devenue apodictique et le vaccin anacréontique. Sortie autorisée dans les dicos, et dans la presse à échos, le président et le poison de la division, la zone grise entre la bêtise et la mort, la police qui tape et le récit qui seul peut terrasser un récit, les complots, l’espérance aléatoire, la détresse effarante des étudiants, la vitale apologie du blasphème, les mortelles barricades pour les livres, les contrôles diffus et la pagaille incontrôlée, les loups dans la steppe de la pauvreté, le désespoir sur le rocher, la tragédie de l’enlisement, l’état d’urgence éméché, le bout du tunnel, le mort qui avait peur de la mort, nous plongeons dans le rouge écarlate des falaises de marbre, si vous voulez qu’on sauve votre mari, Madame, arrêtez de pleurer.

Qu’écrire ? La vie est belle. La science nous sauve. On vit une époque formidable. Les jolies filles de passage que l’on ne reverra plus. Les délires de la fête et le bon vin. La tarte au fromage rue Geiler. 

La résignation ? C’est devenu une forme de l’art. L’armée des ombres va envahir, multicolore, les boutiques des franchisés qui crient famine, et bien dansez maintenant même si les remontes pentes restent fermés. Quand on passe sa vie à trahir, tout ce qui éloigne l’angoisse semble juste et bon. Amen. Ou alors s’appliquer, dans une dernière jubilation, à tuer l’espoir qui empoisonne la déchéance.

Ambroise Perrin

Le 3 mars 2021 

15 € + 6,50€ frais de port http://www.editionsbourgblanc.com virement bancaire, Paypal, carte crédit, chèque, bisous, boulangerie et fleuriste rue Geiler, ou en main propre à Strasbourg avant le couvre-feu.

Il est là !

« Le Chat du 28 veut pas mourir » se faufile hors de l’imprimerie, parution ce 8 février 2021; commande via editionsbourgblanc@gmail.com, 15 €, et on se rencontre masqué, ou + 6,50 frais de port (oui, la Poste…) par virement bancaire, IBAN http://www.editionsbourgblanc.com ou chèque envoyé à Editions Bourg Blanc, 25 rue de Rosheim 67300 Schiltigheim, en précisant votre adresse postale, super ! 256 pages.

Poison

La suite ? L’auteur de ces lignes pourrait finir dépressif ou meurtrier, mais ce n’est pas si simple. La suite de « Le Chat du 28 prend le Soleil » s’intitule donc « Le Chat du 28 veut pas mourir ». Le prolongement du confinement «Covid-19» c’est cette 2ème vague, le reconfinement avec cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Peut-être que dans un siècle l’on dira « 2020 une année formidable, ils ont sacrifié l’économie mondiale pour sauver leurs vieux ! ». Mais en 2021 pas si simple de convoquer les écrivains que l’on copie sans autorisation dérogatoire pour reprendre une chronique de confiné, journal du 17 mars au 11 mai et maintenant du 28 octobre au 24 novembre, 2020. 

Début 2021 ! Quelle année 2020 ! Cette mort qui nous hante, nos défunts que l’on voit reposer au creux de la tombe, les insouciances qui sont peut-être criminelles et plus personne au balcon à 20h. Des personnages obscurs ont pris le pouvoir de dicter une brillante vie quotidienne à notre lâcheté. On se console en mijotant notre civisme, l’étendard sanguinolent de notre conscience. Et on fait dorer des bredele dans un four pas trop chaud, nous sommes juste avant Noël, à fêter en faisant de bonnes barrières. 

Que faire ? Questions brûlantes… Reprendre les traits affectueux et ironiques en observant ses voisins n’aurait pas répondu à la lassitude du « ça recommence », avec l’incompréhension anémiée des obligations, une démobilisation flapie et un repli sur soi filou. La peur est devenue apodictique et le vaccin anacréontique. Sortie autorisée dans les dicos, et dans la presse à échos, le président et le poison de la division, la zone grise entre la bêtise et la mort, la police qui tape et le récit qui seul peut terrasser un récit, les complots, l’espérance aléatoire, la détresse effarante des étudiants, la vitale apologie du blasphème, les mortelles barricades pour les livres, les contrôles diffus et la pagaille incontrôlée, les loups dans la steppe de la pauvreté, le désespoir sur le rocher, la tragédie de l’enlisement, l’état d’urgence éméché, le bout du tunnel, le mort qui avait peur de la mort, nous plongeons dans le rouge écarlate des falaises de marbre, si vous voulez qu’on sauve votre mari, Madame, arrêtez de pleurer.

Qu’écrire ? La vie est belle. La science nous sauve. On vit une époque formidable. Les jolies filles de passage que l’on ne reverra plus. Les délires de la fête et le bon vin. La tarte au fromage rue Geiler. 

La résignation ? C’est devenu une forme de l’art. L’armée des ombres va envahir, multicolore, les boutiques des franchisés qui crient famine, et bien dansez maintenant même si les remontes pentes restent fermés. Quand on passe sa vie à trahir, tout ce qui éloigne l’angoisse semble juste et bon. Amen. Ou alors s’appliquer, dans une dernière jubilation, à tuer l’espoir qui empoisonne la déchéance. Ambroise Perrin

Un très beau volume, magnifiquement imprimé et modestement génial, 15€; mémoire du reconfinement, non pas un livre sur l’exaspération mais un livre sur la lassitude. Hésitez à l’acheter maintenant, soyez goguenard dans 10 ans en le relisant et incrédule dans 50 ans (ou vos petits enfants) en ne croyant pas qu’en 2020 la Terre s’arrêta de tourner et que tout ce qui éloignait l’angoisse semblait juste et bon. « On se vautrait dans l’idée que le Covid pouvait nous faire mourir, comme le chat du quartier, celui du 28 rue Geiler, et on s’appliquait dans une dernière jubilation à tuer l’espoir qui empoisonnait cette délicieuse déchéance. Nous survivions et nous aimions cette lâcheté ». Le Président a salué 60 millions de procureurs, le livre reconnaît 60 millions de comédiens et martyrs. On se reverra ? Ambroise Perrin. editionsbourgblanc@gmail.com

Le livre: Le Chat du 28 veut pas mourir – Ambroise Perrin

Bonjour! C’est l’histoire du reconfinement, qui semblait moins contraignant qu’au mois de mars et qui fut plus sombre; ces 28 journées étranges et désabusées, où la mort devint familière et les souvenirs cruels. Des chroniques où l’on passait son temps à attendre; elles forment un nouveau volume, « Le Chat du 28 veut pas mourir », après « Le Chat du 28 prend le Soleil ». Le livre sera disponible au tout début de janvier 2021, un tirage réservé, que l’on peut donc réserver sans s’engager en envoyant simplement un e-mail à editionsbourgblanc@gmail.com… Comme on dit, on se tiendra au courant pour tout, l’épaisseur et la sortie du livre, le vaccin, la fin de la pandémie. « Mais sans cesse ignorants de nos propres besoins / Nous demandons au Ciel ce qu’il nous faut le moins ». L’Art poétique à la rescousse du Covid? La science au secours de la déprime ? Quelques observations dans d’effarentes et silencieuses détresses. With love chantait John Lennon il y a déjà plus de 40 ans, from me to you… Ambroise Perrin

L’allocution des souvenirs en fleurs, Journal d’un reconfiné (28, fin) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/24/du-vernis-pour-cercueil-journal-dun-reconfine-27-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, mardi 24 novembre 2020

Voilà, nous y sommes mardi 24 novembre 20 heures, en direct de la salle de crise de l’Élysée, le déconfinement du reconfinement, par étapes avec d’autres dates… nous savions bien que la situation ne permettrait pas de dire que tout redevenait comme avant.

Le président a échaudé l’avenir serein qu’aucun des «chers compatriotes» n’osait échafauder. Mais il n’a parlé que de cela, «oui j’ai donné beaucoup de détails», sans résignation ni colère. Notre capacité d’innovation, la science, la bienveillance, tenir, vaincre.

Cette triste étape du Covid, attendue et pourtant bien singulière, prend fin. Une sourde résignation, une lassitude, l’envie de passer à autre chose, comme pour ces épisodes parfois sombres qui vont laisser « Le Chat du 28 » vaquer ailleurs.

Cette triste fatigue dans le regard présidentiel, protecteur et pourtant bien désabusé, prend fin. Une étrange et moucharde allusion à ceux qui ont un sens des responsabilités inégal, et l’envie de passer à autre chose, comme oui, bien sûr à la recherche du temps perdu.

Prenez votre plume ouvrez vos cahiers c’est l’heure de la dictée. C’est un texte magnifique, si vous faites des fautes, ne vous en faites pas, nous ferons ensemble le corrigé. Oui c’est un texte de souvenirs comme tous les compatriotes aimeraient en écrire. Oui mes enfants (c’est le prof qui parle), vous aussi vous pouvez écrire des histoires et de la poésie, et penser que votre texte vous le lirez à la télé et qu’un jour il sera une dictée. Pourquoi le président n’a-t-il pas pris un peu de son temps d’allocution pour parler des souvenirs, de raconter les émois du passé, par exemple au bord de la mer le tout jeune homme au passage de jolies jeunes filles se fait la promesse de les revoir. D’habitude, elles ne reparaissent pas; le Président nous dit que d’ailleurs la mémoire oublie vite leur existence. Que nos yeux ne les reconnaîtraient peut-être pas. Et déjà passent de nouvelles jeunes filles que l’on ne reverra pas non plus. 

Depuis le 17 mars dirait le président, depuis neuf mois nous avons construit une autre façon de voir le monde, ce fut l’annonciation, maintenant une naissance. A ce moment-là ses yeux perdraient leur voile d’ahan car le hasard ramène avec insistance ces souvenirs devant nous. Ils nous paraissent alors beaux, car nous discernons en eux, comme un commencement d’organisation, d’effort, pour composer notre vie. Notre mémoire, mes chers compatriotes, nous rend facile, inévitable et quelquefois cruelle la fidélité des images à la possession desquelles nous nous croirons plus tard avoir été prédestinés… 

Le président marque une pause… il va dire Vive la République, Vive la France, les Français pensent à leurs souvenirs, ceux que nous aurions pu, tout au début, oublier, comme tant d’autres, si aisément. Sur le selfie sourit le petit chat du 28 qui ne veut pas mourir.

Au revoir, à bientôt, Ambroise Perrin

Du vernis pour cercueil, Journal d’un reconfiné (27) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/23/le-patre-sur-le-rocher-journal-dun-reconfine-26-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, lundi 23 novembre 2020

Les Alsaciens sont des saumons qui remontent le Rhin malgré les barrages, pour frayer dans les marécages de leurs origines. Quand nous sommes confinés, nous sommes en pause. Pause à la maison entre deux sorties en déplacement dérogatoire, pause entre deux réunions en zoom, pause entre deux allocutions qui vont chiffrer notre probabilité d’être contaminés. Parfois il faut profiter d’une pause pour se faire entendre. Entre confinement et reconfinement nous sommes sur ce mode pause. Ce temps qui ne s’écoule pas est pourtant un monde de stupeur avec pour horizon violence et nihilisme. Les pauses sont-elles des temps vides ? Les artistes s’appliquent dans la composition de leurs œuvres à y inscrire ces vides, où il ne se passe rien, où il n’y a rien à voir.

Etre à la maison à attendre. Ce temps entre deux temps invite à remonter le temps. Enfant à l’école, la récré, la pause entre deux classes. Dans le village, la fête, le messti, deux jours de délire, flonflons, bière et stand de tir, la pause dans la vie raisonnable de toute une morne année. Il y avait un mauvais sylvaner, le Totabàuimpolitür, littéralement du vernis pour cercueil, qui aidait à tromper l’attente.

Les Alsaciens remontent le fleuve de leurs histoires pour suspendre le temps des malheurs, ils ont appris à patienter. Comme les saumons du Rhin, ils passeront. Le bon moment viendra.

Le Pâtre sur le rocher, Journal d’un reconfiné (26) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/22/its-a-wonderful-life-journal-dun-reconfine-25-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, dimanche 22 novembre 2020

Nous devinons les échos qui monteront des profondeurs dans deux jours, de la voix forte du chef de l’État. Les ministres dans la vallée se chargent des ballons d’essais: ce n’est pas vraiment la fin du reconfinement. Modalités bon train, morosité sans fin. Noël pour horizon on connaît la chanson, les râleurs au diapason, des promesses à foison et pour les libertés une oraison. Ce qu’il dira c’est ce qu’il sera. Martial, pédagogique, condescendant, compréhensif, autoritaire. Exprimera-t-il cette mélancolie et ce désespoir, composition sombre et romantique de variations sur des lieder, président miroir du chef maudit aimé des siens, cherchant perpétuellement un bonheur inaccessible ?

Lieder, Schubert. Berger solitaire juché sur le sommet du pouvoir, notoriété perdue au lointain, alors que toujours «nous sommes en guerre», il lui faudra partager ce désespoir tragique avec tant de «chers concitoyens» dans leur prudent et mesuré isolement. Les yeux plongés dans la vallée je chante et s’élève des sombres ravines un noir chagrin qui me consume… tout espoir m’a quitté… je suis seul. Il faut maintenant s’apprêter à partir. Mardi nous aurons d’autres chiffres exemplaires, des réponses indécises aux boutiquiers, des solidarités essentielles et convenues. Et le leitmotiv du vaccin, l’âme de nos ténèbres sentimentaux, qu’un Français sur deux refuserait de se faire injecter. Est-il l’heure d’une causerie magnifique au lyrisme délicat exprimant la profondeur des sentiments d’un chef de l’état qui transcenderait ses propres émotions et s’approprierait les douleurs les plus enfuies de ceux qui légitimement lui font confiance ? Il y a des rendez-vous parfois manqués et des conférences qui se noircissent comme les prémonitions de funestes abandons.

Cette mélancolie serait un de ces discours qui plonge dans la science du malheur, de celui qui croit toujours aller vers l’autre mais ne va jamais qu’à côté, lignes mélodiques simultanées, punctus contra punctum, intervention à 20 heures, coda sans artifice d’un legato à grande écoute, pour dire simplement la sincérité.

It’s a Wonderful Life, Journal d’un reconfiné (25) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/21/larme-de-la-science-journal-dun-reconfine-24-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, samedi 21 novembre 2020

Formidable ! Arthur le boulanger propose la tarte au fromage en double portion rue Geiler ! Voilà pour sa voisine qui trouve que tout est si sombre… 

Alfred l’accordéoniste joue à distance au marché et Hans et Irmgard les marchands des quatre saisons offrent une fleur à chaque cliente, monsieur Klein met des guirlandes aux vitrines de sa boucherie, à côté Elodie la vendeuse de journaux propose de savoureux gâteaux de Noël fait maison, Valérie cuisine des recettes à la table de Flaubert dans le supplément Femina des DNA, Isabelle annonce que les vendanges tardives seront les meilleurs du siècle en Alsace, Rachid de Streeteo dit qu’on a de la chance sa machine est bloquée pour les PV du samedi matin, Marie-Hélène la cartomancienne horoscopeuse devine à deux jours près la sortie du confinement, Marie promène son petit chien noir ébouriffé en souriant, Marcel (Proust) trône place Saint-Maurice en vitrine du bibliobus, Laïlaï s’est fait vacciner en 10 minutes contre la grippe, Alain a retrouvé le vélo (électrique) qu’on lui avait volé, Jeanne annonce que les transports en commun sont gratuits en ville (c’est une blague), Simone m’a envoyé la recette du Baeckeoffe au saumon sauvage et André celle du ragoût de sanglier à la nage, Arsène m’assène que les écrivains sont des voleurs, un compliment de gentleman empereur, et Marie-Thérèse qui gère là-haut le soleil illumine les balcons de la cour et des jardins toujours en fleurs!

Merci Frank, la Vie est Belle ! 

L’arme de la science, Journal d’un reconfiné (24) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/20/fiat-lux-et-facta-est-lux-journal-dun-reconfine-23-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, vendredi 20 novembre 2020

Ça y est, ça redescend ! Les chiffres nous disent tout ! Alors on fait «fuiter» quelques éléments de bonnes nouvelles, qui sollicite notre foi et nos capacités à l’optimisme, avant une déclaration solennelle annoncée et avancée de quelques jours, probablement prudemment radieuse, celle du président. La rigueur de la science ne rivalise pas avec les mouvements de grogne. Larmes irrévérencieuses. Le recul du Covid, le nombre d’hospitalisés, la réouverture des magasins, la faillite des artisans, nous allons les affronter avec l’arme du «scientifique». Au moment de reconfiner, c’était «difficile», il fallait souligner la gravité, graphiques colorés en main et prendre ses responsabilités, réalité chiffrée en tête. «Je crois» est un acte personnel, «Nous croyons» est une démarche communautaire. Le Credo de la politique qui s’adresse démocratiquement à tous, c’est donc l’avis des scientifiques.

Existe-t-il une hiérarchie fiable chez les scientifiques, le top du top de ceux qui savent vraiment, et sur qui les politiques peuvent s’appuyer pour prendre une décision ? Tel chef de service des maladies infectieuses devenu star de la télé, une éclosion rentabilisée par les 100 000 exemplaires bien vendus de son essai, se retrouve fanfaron sur la sellette de l’ordre des médecins. Tel autre, chercheur pressé de donner une date pour la découverte d’un remède miracle, harcelé de questions contradictoires, lâche exaspéré qu’il y a certainement 60 millions de spécialistes en France, allez leur demander.

Éloignons-nous du virus avec un exemple de travail scientifique des plus singulier, la recherche atomique. Le projet «Manhattan» avait à sa tête Robert Oppenheimer, Hiroshima et Nagasaki, exploit technique et responsabilité morale. Dans un célèbre discours en novembre 1945 le physicien évoque la responsabilité des scientifiques dans leurs relations avec les citoyens, c’est ce qui nous concerne aujourd’hui : «nous ne sommes pas que des scientifiques, nous sommes aussi des hommes». Dépendre de ses semblables dit-il c’est le lien le plus fort du monde. Le dilemme de ce théoricien intellectuel et cultivé ce fut de poursuivre la recherche scientifique tout en tenant compte des exigences pratiques. Trouver un vaccin au Covid sauvera le monde comme la bombe H l’a détruit. Ah, Reiser, on vit une période formidable!

Fiat lux et facta est lux, Journal d’un reconfiné (23) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/19/salete-de-vingt-ans-journal-dun-reconfine-22-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, jeudi 19 novembre 2020

En guise de dernier soupir il souffla mehr Licht, davantage de lumière. Et Goethe s’éteignit. Certains exégèses traversant la place du café Brant pour saluer la statue du poète amoureux de la fille du pasteur de Sessenheim estiment que ce fut mehr nicht, il y en a marre, ça suffit maintenant. Lumière du jour derrière les rideaux ou lumière de l’éternité au paradis des écrivains, on peut choisir. Un doux et lumineux poème adressé à la tendre Frédérique qui de son attrait sans artifice, de sa sérénité prudente, de sa naïveté réfléchie et de sa spontanéité prévoyante enflammait l’imagination de Johann Wolfgang débute passionnément : Mon cœur a battu…

Terminaux soupirs dans les hôpitaux, les cœurs n’y battent plus et même si l’on observe un ralentissement de la croissance de la courbe de la seconde vague du coronavirus, les soignants sont loin de voir la lumière du bout du tunnel. Un tunnel mortifère et aveugle qui éclaire les articles de presse préférant poser la question puisque l’on est sans réponse : Covid-19, quand verra-t-on le bout du tunnel ?

Gros soupirs des gros marchands de l’Eurométropole strasbourgeoise qui veulent faire des chiffres ensoleillés à Noël et qui ont déjà vu la lumière : des illuminations flamboyantes autour de leurs commerces, avec sapin antimorosité et si notre mobilisation est entendue, vin chaud et bredele. Les clients raisonnables siroteront le jaja collant en respectant les distances sanitaires sous les guirlandes multicolores dont le clignotement éblouissant est l’ADN des clients alsaciens selon l’association des commerçants illuminateurs : nous vous proposerons mille lumières en un parcours scintillant pour des moments magiques. Sauf si Noël est reporté au printemps, ou peut être même après les élections régionales de juin : le petit Jésus en visioconférence le 14 juillet priant pour un virus envolé, des rois mages vaccinés, des contaminés rassurés. Et sous le feu d’artifice la crèche illuminée.