Quartiers Lointains, épisode 23 : ROUGE

Ambroise Perrin

Gold fish en anglais, rouge chez nous, on se dit qu’elle drôle de vie de poisson à tourner ainsi en rond dans un aquarium carré. Descartes expliqua qu’un animal était une machine dotée d’un instinct mais purement mécanique, n’ayant ni âme ni raison, étant sans ressenti ni pensée. Les défenseurs de la cause animale aujourd’hui voient rouge et estiment que le philosophe a tenu un raisonnement aberrant. Anthropomorphisme, humanité attribuée à des animaux ? Pour se faire plaisir, quand le majuscule ennuie nous sclérose…

Quartiers Lointains, épisode 22: PARTIR

Ambroise Perrin

Choisir une ligne au hasard, dans un tortillard qui traverse la campagne comme dans les vieux westerns, descendre à l’arrêt numéro 13, petit village coquet, et rester à l’hôtel Chez Léo, sans téléphone ni ordinateur. Il y a quelques livres sur les rayons du salon, on prend pension… On est bien. Même si l’on se sent glacé dans un lit de hasard, si l’on se sent tout seul peut-être mais peinard, si l’on se sent floué par les années perdues. Partir, c’est toujours chanter un peu…

Quartiers Lointains, épisode 21: TRAVAUX

Ambroise Perrin

Il n’y a jamais personne quand vous passez, alors pourquoi ces barrières vous narguent depuis des semaines ? Les travaux n’avancent pas. Bien entendu vous êtes de mauvaise foi puisqu’un matin le ténébreux et mystérieux macadam vous dit d’arrêter de râler et de passer tout droit. Les chantiers font bien gamberger les automobilistes dérangés dans leurs habitudes assorties à leurs plaisirs de bougonner. Les engins et les panneaux de signalisation disparaissent. C’est mieux qu’avant mais on ne s’en souvient pas.

Quartiers Lointains, épisode 20: PARKING

Ambroise Perrin

Un tel stationnement, c’est un rêve au centre-ville. Qui d’autre qu’un automobiliste badin, ayant retrouvé au grenier les cartons de son enfance, oserait sortir ses Dinky Toys pour les aligner ainsi, imaginez place Kléber à Strasbourg ? Cette photo est une blague pour faire bisquer les khmers anti bagnoles. On a tous de la tendresse pour les Dauphines, les Simca 1000 et les DS 19. Et les 2 CV qui pétaradent dans la fumée blanche, on se retourne lorsqu’une passe. On sourit, mais nous aussi, on veut sauver la planète.  

Quartiers Lointains, épisode 19: MESSTI

Ambroise Perrin

On met le portable sur silencieux pour pas que les parents rappellent qu’il est minuit passé, et on traine encore avec son groupe de copines et de copains, chacun dans son coin, retiens la nuit… La fête du messti est terminée puisque l’orchestre a remballé. Il y a 20 ans c’est comme cela qu’à la Fête des cerises à Westhoffen les parents se sont rencontrés. 

Quartiers Lointains, épisode 18: CONTOURNEMENT

Ambroise Perrin

C’est une petite complicité typiquement alsacienne, contourner le contournement, ne pas suivre le panneau Strasbourg mais prendre la direction de Schiltigheim ou du Port du Rhin, pour éviter l’imposture de quelques 10 km de détour et un péage pour rejoindre le centre-ville après s’être perdu dans les mailles de Hautepierre. Chantons sous la pluie, Der hans im schnokeloch, ce qu’il veut il ne l’a pas, et ce qu’il a il ne le veut pas.

Quartiers Lointains, épisode 17: FANFRELUCHES

Ambroise Perrin

Elles n’ont guère picoré de grenouilles dans les marais le long du Rhin, ces peluches du Bangladesh. Les échassiers migrateurs, fanfreluches censées refléter l’âme alsacienne, n’amusent guère les touristes, même en mal d’idées de cadeau. Tiens pourquoi ne pas offrir un livre, un roman, l’Ami Fritz d’Erckmann-Chatrian, un récit, le babil Marthe et Mathilde, une biographie, Il faut marier Maria, la princesse Leszczynskade Wissembourg ?

Quartiers lointains, épisode 14: MORCEAU

Ambroise Perrin

Il fait tard, il commence à faire frisquet et c’est le dernier petit bout déjà bien froid. Qui se sacrifie, on ne va pas laisser cela ? Les tartes rondes sont en triangles, les carrées en rectangles, on en a mangé plus qu’une par personne, c’est vrai qu’on ne sait pas s’arrêter. Le dernier petit morceau. Toujours commander des ‘normales’, les traditionnelles c’est le nom des tartes flambées pour touristes. 

Quartiers lointains, épisode 12: LIBERTÉS

Ambroise Perrin

Big Brother est maintenant une inoffensive expression dans le langage courant. Tout aussi banale, l’acceptation des caméras de surveillance, pour ‘’notre bien’’, nous qui n’avons rien à nous reprocher, et qui approuvons ce qui, en 1984, était une atteinte aux libertés fondamentales et à la vie privée. En 2026, être un individu anonyme ? Une personne qui ne laisse aucune trace, qui traverse la voie et la vie sans être quelqu’un pour quelqu’un d’autre ? Qui a la liberté de disparaître quand il décide de ne plus être là ?

Quartiers lointains, épisode 11: SAMEDI

Ambroise Perrin

Il faut balayer devant sa porte !  L’injonction ne concerne pas de petits forfaits d’ingérence avec conseil de ne s’occuper que de ses propres affaires. Non, en fin de semaine, on astique le trottoir devant la maison pour ne pas ‘’recevoir la honte’’ du samedi poussiéreux, du déshonneur des papiers gras et parfois même de l’infamie d’un mégot indélicat. Aujourd’hui, seules les mauvaises herbes écologiques trônent avec circonspection sur le bas-côté de nos traditions et la haute considération de nos voisins. 

Quartiers lointains, épisode 9: AMERTUME

Ambroise Perrin

Accoudé au comptoir, que l’on préfère à une table dans les moments de solitude, et ce n’est pas un café que l’on boit, l’œil vague l’on rumine sa petite philosophie de vie dans le brouhaha des pompes qui font couler la bière dans les verres tout juste rincés, rassuré par les bavardages opportuns des autres clients de Madelon, la patronne qui vous ressert une rasade dès que vous baissez le regard. L’amertume des sympathies interrompues.

Quartiers lointains, épisode 6: FIERTÉ

Ambroise Perrin

Elles sont le bonheur des jardiniers, les belles boules de la famille Hydrangea, ces hortensias qui narguent les chétifs buissons du voisin. On dit qu’il faut mettre des boites de conserve vides sous les racines, le métal rouillé permettant de modifier les couleurs et de stimuler cette fierté… Trop belles pour être cueillies, les fleurs veillent sur la maison.

Quartiers lointains, épisode 3: INSTAMATIC

Ambroise Perrin

C’étaient les vacances 1964, on partait pour Rimini, nous étions tellement excités, on ne dormait plus depuis trois jours. Un tout nouvel appareil photo, un Instamatic, il n’y avait rien à régler, parfois juste un peu trop de soleil. Avec la cassette 126 on prenait 24 photos couleurs carrées, toutes précieusement conservées, aujourd’hui encore, dans une boîte à chaussures. 

En Vain d’Alsace va au loin, voici maintenant QUARTIERS LOINTAINS

Ambroise Perrin

Ça s’arrête, et voilà, fin de la série de 185 épisodes intitulés « En vain d’Alsace » pour raconter des histoires vraies que j’ai eu du plaisir à inventer depuis le 16 septembre 2023 (Du plus loin de l’oubli dans la forêt du Struthof à Au revoir les amis), jeux de hasards et de disparitions, de Recherche et de citations (Parler avec les mots des autres, voilà ce que je voudrais. Ce doit être ça, la liberté disait Jean-Pierre Léaud dans le film formidablement bavard La Maman et la Putain), bref je cesse ces chroniques phraseuses « reflets d’un temps flippant » (je vais les regrouper en un bouquin aux Éditions Bourg Blanc) et poursuivre l’aventure de l’AFP, Ambroise-Fiction-Presse avec « Quartiers Lointains », tout à fait autre chose, de très courts textes sur « rien », faussement illustratifs de photos les plus banales possible, que j’ai déjà eu le plaisir de publier dans l’hebdomadaire Maxi-Flash diffusé partout en Alsace dans les petites villes, pour des lecteurs qui parfois ne lisent pas, tournent les pages des publicités, et lisent quand même, pour maintenant les présenter à mes modestes et géniaux abonnés sur WordPress qui ont du souffle pour avoir terminé cette longue phrase, et je termine en annonçant quelques autres bouquins à venir de ma pomme, 1313Bons Baisers de MoldavieMaria et Marie, CandidatChez Moi … oui ça n’arrête pas. 

En vain, d’Alsace ; épisode 185 : AU REVOIR LES AMIS

Ambroise Perrin

Il y a tant de belles façons de dire au revoir. Louise et Gustave s’aiment, ils sont bien installés, mais prendre le large les tentent ; ils disent simplement, il faut savoir changer. Donc organisation d’une belle fête d’adieu après avoir vendu les meubles, une immense « party » avec plus de 50 amis dans l’appartement déjà vide. Ils partent pour au moins un an, destination le Bhoutan.

Au revoir, au revoir, on vous donnera des nouvelles, ou peut-être pas trop, à 7000 m d’altitude pas certain d’avoir du réseau… D’accord, des cartes postales ! Grâce à un jumelage universitaire, ils vont donner des cours de littérature comparée sur le Campus du Bonheur de Thimphou. Ils quitteront l’Alsace dans 10 jours, dès que leurs visas seront arrivés. Déjà un petit appartement les attend à Trongsa, près du collège Taktsé. Ce matin nouveau coup de fil de l’ambassade du Boutan à Paris, il va falloir attendre quelques jours de plus, oui, l’Union européenne a bien des relations diplomatiques avec le Bhoutan, mais pas la France, c’est le Royaume-Uni qui gère pour l’Europe, mais depuis le Brexit, il y a des difficultés. 

Il faut suspendre les billets d’avion et s’arranger avec l’agence immobilière. Sans vraiment se concerter, Louise et Gustave, qui ont dit au revoir à tout le monde, décident de ne plus se montrer dans les rues de leur quartier. Deux semaines, trois semaines passent, toujours pas de visa, pour tout le monde ils sont partis, ils sont là-bas. Comme pour ne pas avouer un échec, le couple vit caché dans l’appartement, cela ressemble à un film, ils sont enlisés dans la paranoïa et la désillusion. Subrepticement, une sortie au loin pour faire des provisions. Un soir, c’est le noir, l’agence a coupé l’électricité. « Nous sommes bien arrivés, on vous racontera, c’est formidable », message laconique pour prévenir la famille qui s’inquiète et les amis qui sont curieux. 

Le temps ne passe pas, il faut s’organiser, pas de bruit pour les voisins, recharger les téléphones la nuit sur la prise de la cave, inventer une interprétation créatrice de la réalité. Dans l’appartement vide, ils sont devenus des personnages de fiction. Au Bhoutan ! T’es sûr que c’est vrai ? Ils savent aujourd’hui, -cela fait 2 mois- qu’il ne partiront pas, l’envie de sortir devient une belle affabulation. Il n’y a pas de tromperie, l’imagination est devenue leur certitude. Après avoir été un bel exemple de réussite, avec leur généreux engagement civique et professionnel, et la solidité de leur couple uni dans un idéal exemplaire, les voilà tous les deux à l’avant-garde de la mauvaise conscience.

Bien sûr un roman, c’est un voyage. Parfois on ne part pas, parfois on reste très longtemps au loin. Au plus loin de l’oubli. Il voyagea. Il revint. Le désespoir est une destination, c’est un pays pour personnages désemparés. Écrire, c’est un billet low cost quand l’auteur a la prétention de l’humilité. Et aussi celle de se sentir supérieur à qui il ne sait pas et pas forcément des lecteurs. Le voilà seigneur espérant un royaume. 

Commencer un livre, sans réussir à l’écrire, c’est ce voyage sans départ, cette thérapie matinée de belles lettres, bien sûr à compte d’auteur. Instrumentaliser sa naïveté, parce qu’on a lu Flaubert, Proust, Raymond Carver, Pérec, Modiano ou Borges… On a rêvé de cette échappée dans un pays mythique, avec des virées en Chine, en Thaïlande, au Laos, au Cambodge. Des rencontres merveilleuses, des amis inconnus, des paysages insolites, des épithètes originaux, une intrigue banale, un chapitre sans la voyelle ‘e’, des phrases longues, des coq-à-l’âne improbables. Un brouillon désespérant, un laborieux premier jet qu’on ne fait lire à personne. Donnez-moi un billet pour n’importe où, le premier train qui part. On est puceau de l’horreur comme de la volupté.

Écrire est une somme de hasards et de compromis comme un retard d’avion et un hôtel fermé : on se débrouille. Et on se demande quel est son mérite à ne pas être aveugle devant tant d’inutilité, partir, écrire. Combien d’œuvres, même de fiction, pourraient s’intituler Ma vie ? Il resterait alors d’être le pire des salopards pour entamer un débat passionné consistant à dissocier l’œuvre de l’auteur, et d’acquérir une double notoriété que l’on aimerait toutes usurper.

Encore quelques semaines, puis un nouveau message à la famille et aux amis, « nous sommes rentrés plus tôt que prévu, on ne vous oublie pas, on s’installe maintenant à Wissembourg ».