Quartiers lointains, épisode 14: MORCEAU

Ambroise Perrin

Il fait tard, il commence à faire frisquet et c’est le dernier petit bout déjà bien froid. Qui se sacrifie, on ne va pas laisser cela ? Les tartes rondes sont en triangles, les carrées en rectangles, on en a mangé plus qu’une par personne, c’est vrai qu’on ne sait pas s’arrêter. Le dernier petit morceau. Toujours commander des ‘normales’, les traditionnelles c’est le nom des tartes flambées pour touristes. 

Quartiers lointains, épisode 12: LIBERTÉS

Ambroise Perrin

Big Brother est maintenant une inoffensive expression dans le langage courant. Tout aussi banale, l’acceptation des caméras de surveillance, pour ‘’notre bien’’, nous qui n’avons rien à nous reprocher, et qui approuvons ce qui, en 1984, était une atteinte aux libertés fondamentales et à la vie privée. En 2026, être un individu anonyme ? Une personne qui ne laisse aucune trace, qui traverse la voie et la vie sans être quelqu’un pour quelqu’un d’autre ? Qui a la liberté de disparaître quand il décide de ne plus être là ?

Quartiers lointains, épisode 11: SAMEDI

Ambroise Perrin

Il faut balayer devant sa porte !  L’injonction ne concerne pas de petits forfaits d’ingérence avec conseil de ne s’occuper que de ses propres affaires. Non, en fin de semaine, on astique le trottoir devant la maison pour ne pas ‘’recevoir la honte’’ du samedi poussiéreux, du déshonneur des papiers gras et parfois même de l’infamie d’un mégot indélicat. Aujourd’hui, seules les mauvaises herbes écologiques trônent avec circonspection sur le bas-côté de nos traditions et la haute considération de nos voisins. 

Quartiers lointains, épisode 9: AMERTUME

Ambroise Perrin

Accoudé au comptoir, que l’on préfère à une table dans les moments de solitude, et ce n’est pas un café que l’on boit, l’œil vague l’on rumine sa petite philosophie de vie dans le brouhaha des pompes qui font couler la bière dans les verres tout juste rincés, rassuré par les bavardages opportuns des autres clients de Madelon, la patronne qui vous ressert une rasade dès que vous baissez le regard. L’amertume des sympathies interrompues.

Quartiers lointains, épisode 6: FIERTÉ

Ambroise Perrin

Elles sont le bonheur des jardiniers, les belles boules de la famille Hydrangea, ces hortensias qui narguent les chétifs buissons du voisin. On dit qu’il faut mettre des boites de conserve vides sous les racines, le métal rouillé permettant de modifier les couleurs et de stimuler cette fierté… Trop belles pour être cueillies, les fleurs veillent sur la maison.

Quartiers lointains, épisode 3: INSTAMATIC

Ambroise Perrin

C’étaient les vacances 1964, on partait pour Rimini, nous étions tellement excités, on ne dormait plus depuis trois jours. Un tout nouvel appareil photo, un Instamatic, il n’y avait rien à régler, parfois juste un peu trop de soleil. Avec la cassette 126 on prenait 24 photos couleurs carrées, toutes précieusement conservées, aujourd’hui encore, dans une boîte à chaussures. 

En Vain d’Alsace va au loin, voici maintenant QUARTIERS LOINTAINS

Ambroise Perrin

Ça s’arrête, et voilà, fin de la série de 185 épisodes intitulés « En vain d’Alsace » pour raconter des histoires vraies que j’ai eu du plaisir à inventer depuis le 16 septembre 2023 (Du plus loin de l’oubli dans la forêt du Struthof à Au revoir les amis), jeux de hasards et de disparitions, de Recherche et de citations (Parler avec les mots des autres, voilà ce que je voudrais. Ce doit être ça, la liberté disait Jean-Pierre Léaud dans le film formidablement bavard La Maman et la Putain), bref je cesse ces chroniques phraseuses « reflets d’un temps flippant » (je vais les regrouper en un bouquin aux Éditions Bourg Blanc) et poursuivre l’aventure de l’AFP, Ambroise-Fiction-Presse avec « Quartiers Lointains », tout à fait autre chose, de très courts textes sur « rien », faussement illustratifs de photos les plus banales possible, que j’ai déjà eu le plaisir de publier dans l’hebdomadaire Maxi-Flash diffusé partout en Alsace dans les petites villes, pour des lecteurs qui parfois ne lisent pas, tournent les pages des publicités, et lisent quand même, pour maintenant les présenter à mes modestes et géniaux abonnés sur WordPress qui ont du souffle pour avoir terminé cette longue phrase, et je termine en annonçant quelques autres bouquins à venir de ma pomme, 1313Bons Baisers de MoldavieMaria et Marie, CandidatChez Moi … oui ça n’arrête pas. 

En vain, d’Alsace ; épisode 185 : AU REVOIR LES AMIS

Ambroise Perrin

Il y a tant de belles façons de dire au revoir. Louise et Gustave s’aiment, ils sont bien installés, mais prendre le large les tentent ; ils disent simplement, il faut savoir changer. Donc organisation d’une belle fête d’adieu après avoir vendu les meubles, une immense « party » avec plus de 50 amis dans l’appartement déjà vide. Ils partent pour au moins un an, destination le Bhoutan.

Au revoir, au revoir, on vous donnera des nouvelles, ou peut-être pas trop, à 7000 m d’altitude pas certain d’avoir du réseau… D’accord, des cartes postales ! Grâce à un jumelage universitaire, ils vont donner des cours de littérature comparée sur le Campus du Bonheur de Thimphou. Ils quitteront l’Alsace dans 10 jours, dès que leurs visas seront arrivés. Déjà un petit appartement les attend à Trongsa, près du collège Taktsé. Ce matin nouveau coup de fil de l’ambassade du Boutan à Paris, il va falloir attendre quelques jours de plus, oui, l’Union européenne a bien des relations diplomatiques avec le Bhoutan, mais pas la France, c’est le Royaume-Uni qui gère pour l’Europe, mais depuis le Brexit, il y a des difficultés. 

Il faut suspendre les billets d’avion et s’arranger avec l’agence immobilière. Sans vraiment se concerter, Louise et Gustave, qui ont dit au revoir à tout le monde, décident de ne plus se montrer dans les rues de leur quartier. Deux semaines, trois semaines passent, toujours pas de visa, pour tout le monde ils sont partis, ils sont là-bas. Comme pour ne pas avouer un échec, le couple vit caché dans l’appartement, cela ressemble à un film, ils sont enlisés dans la paranoïa et la désillusion. Subrepticement, une sortie au loin pour faire des provisions. Un soir, c’est le noir, l’agence a coupé l’électricité. « Nous sommes bien arrivés, on vous racontera, c’est formidable », message laconique pour prévenir la famille qui s’inquiète et les amis qui sont curieux. 

Le temps ne passe pas, il faut s’organiser, pas de bruit pour les voisins, recharger les téléphones la nuit sur la prise de la cave, inventer une interprétation créatrice de la réalité. Dans l’appartement vide, ils sont devenus des personnages de fiction. Au Bhoutan ! T’es sûr que c’est vrai ? Ils savent aujourd’hui, -cela fait 2 mois- qu’il ne partiront pas, l’envie de sortir devient une belle affabulation. Il n’y a pas de tromperie, l’imagination est devenue leur certitude. Après avoir été un bel exemple de réussite, avec leur généreux engagement civique et professionnel, et la solidité de leur couple uni dans un idéal exemplaire, les voilà tous les deux à l’avant-garde de la mauvaise conscience.

Bien sûr un roman, c’est un voyage. Parfois on ne part pas, parfois on reste très longtemps au loin. Au plus loin de l’oubli. Il voyagea. Il revint. Le désespoir est une destination, c’est un pays pour personnages désemparés. Écrire, c’est un billet low cost quand l’auteur a la prétention de l’humilité. Et aussi celle de se sentir supérieur à qui il ne sait pas et pas forcément des lecteurs. Le voilà seigneur espérant un royaume. 

Commencer un livre, sans réussir à l’écrire, c’est ce voyage sans départ, cette thérapie matinée de belles lettres, bien sûr à compte d’auteur. Instrumentaliser sa naïveté, parce qu’on a lu Flaubert, Proust, Raymond Carver, Pérec, Modiano ou Borges… On a rêvé de cette échappée dans un pays mythique, avec des virées en Chine, en Thaïlande, au Laos, au Cambodge. Des rencontres merveilleuses, des amis inconnus, des paysages insolites, des épithètes originaux, une intrigue banale, un chapitre sans la voyelle ‘e’, des phrases longues, des coq-à-l’âne improbables. Un brouillon désespérant, un laborieux premier jet qu’on ne fait lire à personne. Donnez-moi un billet pour n’importe où, le premier train qui part. On est puceau de l’horreur comme de la volupté.

Écrire est une somme de hasards et de compromis comme un retard d’avion et un hôtel fermé : on se débrouille. Et on se demande quel est son mérite à ne pas être aveugle devant tant d’inutilité, partir, écrire. Combien d’œuvres, même de fiction, pourraient s’intituler Ma vie ? Il resterait alors d’être le pire des salopards pour entamer un débat passionné consistant à dissocier l’œuvre de l’auteur, et d’acquérir une double notoriété que l’on aimerait toutes usurper.

Encore quelques semaines, puis un nouveau message à la famille et aux amis, « nous sommes rentrés plus tôt que prévu, on ne vous oublie pas, on s’installe maintenant à Wissembourg ».

En vain, d’Alsace ; épisode 184: ALOÏS

Ambroise Perrin

On est rentré d’un voyage, au loin pendant un mois, et on repart bientôt. Maintenant juste une petite visite. On sait bien que c’est la fin. Ce n’est pas de la lassitude c’est peut-être simplement le temps de boucler l’exercice de style. Il pourrait y avoir tant d’autres épisodes.

On toque à la porte, quelques phrases de politesse, et on lui dit je t’aime avec un peu moins de pudeur parce qu’avant, et bien, on n’avait pas le temps, elle était toujours là et cela était bien suffisant. Et aujourd’hui, où est-elle ? Est-ce qu’elle nous comprend, peut-être que oui mais elle ne nous répond pas, peut-être même qu’elle ne veut pas. Entre nous on disait ‘’c’est Aloïs’’, tu vois ce que je veux dire ? Ben tu vois, ça commence aussi pour toi, petit sourire, on essaye d’être insouciant. Si on ressent un peu de gêne, c’est pour avant, quand on ne prenait pas le temps de passer du temps avec elle, et qu’on ne pensait pas à Aloïs Alzheimer.

Tu reviens quand ? Désolé maman je suis absolument ligoté à mon job, un emploi du temps de dingue. Tant mieux, tant mieux si tu aimes ton travail, alors la semaine prochaine ? Plutôt en vacances, cet été. À Noël on sera tous ensemble. Chacun pense dans son coin, pourquoi on ne lui l’a pas dit avant, elle aurait tant aimé ce voyage ensemble à Lisieux, et là, elle demande t’es qui toi à Barbara, Barbara qui la met dans l’embarras, Barbara qu’elle a tant chéri voir grandir, et qui a maintenant juste cinq ans. 

Ça a commencé l’an dernier, elle ne trouvait plus les prénoms de ses sept petits-enfants, on riait sans se moquer d’elle, on avait dit chaque jour de la semaine un des petits-enfants l’appelle, bonjour c’est lundi ! Comment tu vas, tu as des devoirs ? Ça a duré trois semaines, et les enfants ont dit ça ne sert à rien on n’a rien à dire ! Raconte ce que tu as fait en rentrant de l’école, le piano, la piscine ! Mais c’est toujours la même chose ! 

Et on ne savait pas si c’était cela, la maladie Aloïs, qui se développait. Et puis elle n’a plus pu rester seule chez elle, le jour où le gaz sous les pommes de terre avait brûlé toute la nuit. Partir dans une maison de repos, elle sera encore plus perdue qu’à la maison, même si on aménage la chambre avec la petite commode qui date du mariage de ses parents, avec sa collection de canards en verre, en bois et en peluche, et les photos dans des cadres aussi figés que les sourires, les photos d’avant-guerre qui n’ont pas bougé, celles d’aujourd’hui, trois semaines au soleil du salon et elle s’évanouissent, les photos d’aujourd’hui perdent la mémoire disait-elle avant de confondre son frère, son père et son grand-père qui racontait qu’il avait connu dans sa jeunesse un vieux soldat qui avait marché avec Napoléon en Russie, et si on calculait ce n’était pas impossible, et puis il fallait maintenant l’aider pour s’habiller, elle répondait toujours oui quand on lui demandait le chemisier rose avec des fleurs ou le chemisier bleu brodé avec les oiseaux ?

Et elle disait, elle est gentille mais elle est méchante, de l’aide-soignante qui venait tous les matins pour la toilette. Nous étions fort courtois à son égard et infiniment reconnaissant. Un matin je l’ai croisée quand elle redescendait et j’ai vu qu’elle pleurait. Moi je n’avais encore jamais pleuré, peut-être que j’attendais que cela s’améliore. Le médecin a dit on ne sait jamais, la médecine n’est pas une science infaillible, il voulait simplement dire une science exacte, une science qui fait des progrès, on a trouvé une nouvelle molécule qui laisse plein d’espoir.

Alors j’ai cherché le DVD du fils de Cassavetes, Nick, The Notebook, où la vieille dame, Gena Rowlands, a écrit son histoire avant de l’oublier, et où son mari lui lit ce récit dans son carnet, comme si c’était une fiction. Tous les jours les mêmes pages comme si la mémoire n’était qu’un éternel recommencement, quand la treizième heure est à nouveau la première.

Je sais que le livre qu’elle garde tous les jours en main, en enlevant ses lunettes et en se penchant si près de l’assiette sur la table de la cuisine qu’elle ne doit distinguer qu’un mot ou deux, ce livre, le tome trois à la page 13 des Hommes de bonne volonté de Jules Romains, il sera un jour le plus précieux de ma bibliothèque, et j’imagine qu’un autre jour, on me mettra dans le cercueil un volume de Madame Bovary entre les mains, celui de l’édition des Belles lettres, joli petit ouvrage à la jaquette bleue et je regarde cette vieille dame qui me sourit, je lui tiens la main, je n’ose pas lui dire qu’il faut que j’y aille, et je me sens piteux de penser à la mienne, de fin, de penser à ma mort, mais pour l’instant je n’ai pas le temps.

C’est fini, encore un épisode et on boucle, on enferme, on relie, ce sera une couverture rigide pour digressions souples, cela s’appellera bien entendu « En vain d’Alsace », 185 épisodes aux Éditions Bourg Blanc. Un livre en papier c’est simplement garder de la mémoire dans une bibliothèque pour ne pas trop vieillir. Avec une seule illustration, insolente et insolite, un dessin qui raconte en couleurs que depuis toujours tout ce que l’on invente est vrai. Tous ces épisodes forment un voyage, demain point final avec un drôle de retour d’un pays pas si lointain, ce n’est qu’un jeu, le monde entier est une scène, chacun fait ses entrées, chacun fait ses sorties, on connait … 

En vain, d’Alsace ; épisode 183 : LE JUIF DU COMPTOIR

Ambroise Perrin

Si l’on regarde bien, on ne voit que ça. Bien astiqué, il brille sur le comptoir, ce crâne qui sert de tirelire à pourboires. Comme l’on pense que c’est un faux, personne ne fait d’astuces et les « to be or not to be » ont vite été épuisés. Parfois, un petit coup de jaja l’éclabousse, puis un autre coup, d’éponge, lui évite d’attirer les mouches trop alcoolos. La musca domestica, elle, préfère la bière. Elles se ressemblent, et pourtant elles ne sont pas pareilles, et il y a des races qu’on aime bien écraser, on ne sait pas trop pourquoi. À côté de la calotte supra orbitale trône la boutanche de château de Jau, qui a donné son nom aux injonctions avinées, allez Monsieur Adonis, verse-moi encore un verre de Jaja !

Monsieur Adonis, le patron, est vieux, moche, antipathique, on se dit qu’on le voit mal amoureux d’Aphrodite, l’Alsacot. Il y a trois ans, le 11 novembre 1942, quand la ligne de démarcation a été franchie, il a transformé son épicerie de Délicatessen en bistrot très accueillant ! Avec les nouveaux venus, il avait une belle clientèle, il aimait papoter et même donner des renseignements ; en échange, il était le premier à pouvoir choisir de la marchandise dans les appartements chics qui se « libéraient » entre la Saône et le Rhône, à la suite d’une aryanisation, ce n’était pas un mot facile à prononcer sans bafouiller.

L’alsacien de Lyon avait vraiment fait fortune rapidement, et pas seulement avec des tableaux et des meubles, mais aussi en devenant une discrète et bien tolérée plaque tournante du marché noir.

Tout cela, le crâne ne pouvait pas le raconter. Aujourd’hui les habitués du bistrot n’étaient que des clients désireux de tout oublier et précisément, c’était des clients qui avaient envie que l’on ne se souviennent pas d’eux. Alors les autres, ceux pour qui toutes ces années étaient jonchées de terribles souvenirs, ceux-là ne mettaient plus les pieds dans l’établissement. Certains étaient même allé faire part de leurs doutes à la police. On leur répondit être trop occupé pour embêter le bistrotier et son picrate, son vin des « Frères Margnat » n’étant pas si mauvais malgré tout.

Le crâne n’avait pas une longue vie de personnage insolent sur le comptoir. Le 3 septembre dernier, il y a tout juste un an, en 1944 donc, les amis du bistrotier, très pressés, lui ordonnèrent de venir débarrasser trois « pièces », des stücks, dans une cave, et sans poser de questions. Il était l’un des seuls encore à avoir un Renault Primaquatre, il pouvait bien rendre ce service alors que ses amis fuyaient, puisque les Américains de la 36e division arrivaient. Les pièces étaient en très mauvais état, on les avait oubliées depuis plus de deux ans, le plus simple, c’était de les balancer dans la Saône, dans des sacs de pommes de terre. La tête d’une des pièces se détacha et c’est ainsi qu’elle se retrouva sur le comptoir du farceur Adonis.

Bonjour Monsieur Adolphe, dit le jeune homme en rentrant dans l’épicerie qui était devenu un café. Monsieur Adonis fut stupéfait, tiens, tu es là, toi, tu es de retour ? Les clients se retournèrent, oui, l’Alsacien avait changé de prénom à la Libération. Le garçon devant lui attendait. Tu veux quoi ? Vous auriez les clés ? L’appartement au deuxième, c’était chez lui. Il était le seul rescapé, sa mère, sa sœur, son oncle, après le trajet en wagon à bestiaux, avaient tout de suite disparu, pas la bonne file.

Qui les avait dénoncés ? Il fréquentait pourtant les scouts catholiques, il avait même été baptisé en 1940, et il avait toujours le certificat sur lui.

Mais il est occupé l’appartement ! Comme vous étiez absents… Jamais le bistrot ne fut si silencieux… Soudain, un gloussement, un rire nerveux, la serveuse derrière la caisse. Les yeux du jeune homme sont comme un peloton d’exécution. Il se retourne, il sort, il n’est plus un adolescent ayant survécu aux marches de la mort, le garçon que la Croix-Rouge a gardé deux mois dans un centre en Suède pour qu’il reprenne quelques forces. Il a 16 ans, et c’est un adulte qui n’aura jamais d’adolescence insouciante. Un jour il se vengera. Ou alors il ne racontera rien pendant un demi-siècle. 

Ouf, le danger est passé, souffle la serveuse. Le patron caresse sa tirelire. Au moins celui-là, il ne reviendra pas nous faire chier !

Clin d’œil au Yorick club, « Panier de crânes » MVO Éditions

En vain, d’Alsace; épisode 182: L’AUTORITÉ

Ambroise Perrin

C’est une histoire que l’on pourrait qualifier d’extraordinaire. Elle va sembler commodément banale, la redécouverte d’un carton d’archives familiales dans un placard du grenier. On s’était promis de dépouiller tout cela, c’était il y a maintenant plusieurs dizaines d’années. Il fallait bien l’ouvrir un jour parce que l’on sait bien que les enfants jamais ne s’y intéresseront.

D’abord, extravagante, l’odeur. Elle force un respect que l’on croyait perdu, surprenant comme l’encens de la Consécration honorant la présence réelle de Jésus-Christ. Ce parfum, c’est la preuve de la réalité. Il y a des médailles dans une petite trousse de velours grenat, des photos pêle-mêle dans une boîte à chaussure écrabouillée, deux cartes d’état-major qu’il serait dangereux de déplier, et des carnets. Oui, l’oncle Otto est là.

Cette senteur n’est pas fétide, c’est une émanation suave comme un engourdissement qui nous punit de ne pas avoir pris le temps d’ouvrir plus tôt ces pages du passé, à l’encre violette et aux rondeurs Kurrentschrift. Il y a une grande feuille de papier de soie qui protège le tout avec un seul mot écrit en grand, impérieux, et en français, L’AUTORITÉ.

Que racontent ces carnets ? Officier dans la 7e armée du Reich, proche du Général Josias von Heeringen, Otto sauve ses hommes et ses chevaux à la bataille de Dornach, le 19 août 1914, en allant négocier, – en français – avec un officier ennemi. Il prétend bien connaître le général Bonneau. Louis Bonneau est né comme lui à Wissembourg et le chef des français répond qu’il a un grand respect pour la bravoure des Uhlaner allemands. On comprend que Louis Bonneau se retire alors à Belfort et Otto Schreiner à Karlsruhe, en promettant de se revoir, les batailles terminées et en se souhaitant de rester en vie. Otto raconte ensuite les tranchées entre Noyon et Berry-au-Bac, puis il est transféré à l’Est, peut-être parce qu’il est un peu trop francophile, et il participe à l’offensive de Gorlice-Tarnow. Lorsque le maréchal Auguste von Mackensen est décoré de l’ordre de l’aigle noir, Otto est à ses côtés, lui-même recevant le titre honorifique d’À la suite. Ensuite, il manque un carnet. Dans la famille on sait que Otto était en poste de décolonisation pour la SDN en Tanzanie, et qu’il a fait une carrière de diplomate allemand au Japon.

Il revient souvent à Wissembourg pour rendre visite à sa petite sœur adorée, Pauline, qui y tient la plus grande épicerie de la rue de la République. Il la surnommait la Belle Hélène et en bon Alsacien et donc aussi en bon Français, il jouait au grand seigneur en embarquant le dimanche toute la famille à déjeuner en allant en expédition au loin, au Mont Sainte-Odile. Il avait une grande voiture Mercedes avec chauffeur.

Il y a ensuite un carnet intitulé ‘’Travail avec Eugen Fried’’ ; Il fréquente Maurice Thorez, et ils se lient d’amitié parce qu’ils ont été tous les deux enfants de chœur. On lit, et c’était peut-être imprudent, qu’en tant qu’Allemand il se méfie des agités de Munich et du nouveau pouvoir de Berlin. Mais après 1933, après avoir épousé une aristocrate juive danoise avec un passeport de protestante, il garde son poste d’ambassadeur du Reich et en 1940 il est à Paris avec un haut grade dans la Wehrmacht, dans l’administration militaire avec Ernst Jünger, avec qui il partage une passion pour les papillons, la littérature française et précisément Flaubert ; ils fréquentent Sacha Guitry, Cocteau et même Céline. Leurs souvenirs de la guerre de 14 les réunissent, Otto a lu le ‘’Voyage au bout de la nuit’’ mais on lit dans son carnet qu’il se désole ‘’avec effroi’’ de sa haine aujourd’hui des juifs. Et l’ancien combattant note qu’en 1916 tous les médecins militaires étaient juifs, et que les meilleurs officiers uhlan dans la Heer étaient juifs.

Et puis il y a ce grand carnet, un cahier Clairefontaine avec un titre, ‘’20 juillet 1964 anniversaire’’ et, d’une autre écriture ‘’Behörde’’. Dans la marge il y a les coordonnées du ‘’professeur’’ Julien Hervier, et c’est peut-être lui qui a rédigé cette histoire extraordinaire que j’ai évoquée au début de cet épisode. J’aurais probablement dû raconter uniquement ce qui va suivre. Otto n’avait pas pris part directement, le 20 juillet 1944, à la tentative d’attentat contre Hitler, mais il partageait le secret des préparatifs du coup d’État pour renverser le régime nazi. Il a été rapidement soupçonné, arrêté par la Gestapo, et sans l’intervention immédiate de Ernst Jünger, il aurait été de suite exécuté. Le texte précise ‘’pendu par le bas du menton à un crochet de boucher, jusqu’à ce que le sang remplisse les poumons dans une horrible agonie’’. Jünger aurait contacté directement le Führer…

Otto fut envoyé à Dachau puis dans trois autres camps. À Mauthausen, les détenus sont nus sur la place d’appel, par -20°, et ils furent arrosés par une lance d’incendie, les SS redoublant de cruauté. Tous mourraient gelés. Et c’est là que le ‘’transfert d’autorité’’, expression soulignée dans le carnet, pourrait relever du récit romanesque. Parmi les gardes du camp, il y a un gradé qui avait été un simple soldat en 1916 sous les ordres de Otto. Se sont-ils vraiment reconnus ? Sans aucune raison, ce SS va faire en sorte que Otto soit épargné, en l’expédiant au cachot. 

Inversion de hiérarchie, et d’autorité, mais peut-être aussi fidélité à un esprit chevaleresque et à la grâce du mythe des Bienveillantes, que les horreurs nazies avaient pourtant rendues obsolètes. J’imagine comment l’Oncle Otto a ressassé ce ‘’miracle’’ pour évoquer son statut de survivant. Je suis tombé un peu par hasard sur ce passage, et il y a beaucoup de pages dans ces carnets que je n’arrive pas à déchiffrer. Ces drames appartiennent aux historiens mais leurs récits ont façonné la vie quotidienne après-guerre, celle de nos parents, puis, récits des récits, la nôtre. Il y a tant de carnets pour lesquels nous n’avons ni la compétence ni simplement le temps pour qu’ils soient honorées d’un juste intérêt, et qui dorment donc à jamais dans des cartons qui finiront sans être ouverts à la déchetterie, lors d’une triste journée de succession, quand le notaire aura signé un acte de vente pour une maison au grenier vide, en faveur d’un jeune couple d’héritiers se complaisant à ignorer tout de la vie de leurs aïeux.

En vain, d’Alsace; épisode 181: LA CROÛTE

Ambroise Perrin

La seule personne à qui elle parle dans la journée, c’est la serveuse de la boulangerie. Elle choisit l’heure où il y a le plus de monde, peut-être qu’une autre cliente lui demandera comment ça va ? Une demi-ficelle s’il vous plaît…

Ce n’est pas beaucoup. L’autre demi-ficelle qui restera en rayon sera invendable. C’est la moitié de 0,80 €.

Prenez une entière, vous pourrez la congeler si vous ne mangez pas tout, passez-là au grille-pain, elle redeviendra croustillante et cela vous évitera de venir tous les jours.

Elle a un petit pain au chocolat à la place du ciboulot se dit la vieille dame qui n’en a que faire de rissoler son dernier bout de croûton.

En vain, d’Alsace; épisode 180: L’ACCIDENT

Ambroise Perrin

Quand son père a demandé le divorce il avait 15 ans. Tu es grand maintenant. Tu sais j’aime toujours ta mère. Et sa mère lui a dit, j’aime toujours ton père, je ne comprends pas. Vous allez rester bons amis leur a-t-il répondu, ce n’était pas vraiment une question. Mais tous les deux, on t’aime, c’est cela l’essentiel.

Il est resté chez sa mère qui gardait l’appartement. On va se voir toutes les semaines lui a promis son père. Toujours des rendez-vous dans un café, parfois un restaurant. Il n’avait pas beaucoup de temps son père. Tu as gardé le même boulot ? Oui, oui bien sûr. Et parce qu’il fallait remplir des papiers et que le hasard fait mal les choses, la nouvelle adresse de son père – qui n’avait pas encore de nouvelle adresse – lui a été fournie par la secrétaire du notaire.

Je vais lui faire une surprise et lui dire bonjour ce samedi soir. Juste un couple d’initiales dont celle de son père sur la sonnette, il entend des pas, c’est Paul qui lui ouvre… Bonsoir Paul ? Papa est là ? Ben… Je ne sais pas, mais que fais-tu là ?

Le papa est arrivé à ce moment-là, qu’est-ce que tu fais là répéta-t-il, entre maintenant. Tu connais Paul ? Oui il connaît Paul, bien sûr qu’il connaît Paul, depuis qu’il est tout petit… Voilà tu vas comprendre, tu dois comprendre, Paul et moi, on vit ensemble. Vous êtes coloc ? Non on est ensemble, on va se marier bientôt. Il a très bien compris mais il n’aurait jamais deviné. Et maman, elle sait ? Pas encore mais c’est moi qui vais lui dire, elle comprendra.

Comprendre, c’est quoi ce mot, comprendre, il ne veut pas qu’on lui demande de comprendre comme si on lui demandait d’être raisonnable, non il veut simplement savoir. Mais ça fait longtemps que… ? Oui, oui, et papa enfin semble gêné, il regarde Paul, oui, depuis toujours. Mais quand tu as épousé maman ? Mais je l’aime ta mère, je l’aime toujours, mais ce n’est pas la même chose… Et quand je suis né ?

Et là c’est Paul qui répond, avec sa sale gueule de faux-cul ravi, ce n’était peut-être pas tout à fait prévu… Tu n’as manqué de rien pendant ton enfance et ton adolescence…… Oui papa, tu as assuré le… comment dire… il n’ose pas dire l’accident.

En vain, d’Alsace; épisode 179: BLUES EXPRESSO

Ambroise Perrin

Il y a une souffrance plus grande que celle de mourir, c’est celle de se voir mourir, et il n’y a rien de plus niaiseux que de prendre ce genre de phrase au sérieux, de prétendre que cela pourrait faire un sujet au bac de philo, alors qu’il s’agit simplement d’une effronterie de fin de soirée pour faire croire à un autre malheureux qui vous écoute que c’est la philosophie qui mène la vie.

Disons que la mort on ne n’y pense pas, sauf si on est malade à en crever, ce qui, pour quelqu’un qui en parle, est une terre inconnue. Are you experienced ? Bref nous voilà dans un Congrès de croque-morts et ça c’est tout à fait rigolo, surtout quand un peu plus tard on raconte l’expérience. Si d’ennui aux funérailles vous étudiez les tronches des types-porteurs sous le cercueil, plutôt médiocres acteurs, faut reconnaître c’est du brutal, parce qu’on voit leur compassion à cent sous de l’heure et qu’une fois le macchabé plié, ils iront boire la bière.

Ainsi la mort pour une chronique bouffonne, c’est un défi et je vais donc vous notifier votre propre enterrement. D’abord où ? Si, vous êtes sans aucune dernière volonté, ça va être compliqué, la tombe de vos parents étant pleine et là où vous habitez, vous n’y avez jamais mis les pieds, dans ce cimetière de quartier lointain. Surtout pas de four crématoire, les ancêtres savent pourquoi, vous préférez les pissenlits par la racine. Y’a là de la mélancolie de poète qui s’ignore avec une petite imposture d’introspection, le mourant que vous êtes imaginant la transfiguration de son moi dans les grandes ardeurs mystiques d’une âme retrouvée… Vous avez beau dire, y’a pas seulement que d’la philosophie, y’a autre chose !

Il s’est dit alors qu’il s’était pas mal auto-supplicié dans la vie, que finalement il était content d’être en bonne santé, que les enterrements de famille, ça servait juste à revoir les cousines nantaises perdues de vue (et qu’est-ce qu’elles ont vieilli !). Il a pris sa bagnole jusqu’à un petit village du Kochersberg, au hasard, que la nature est belle, au resto on était un peu étonné d’avoir un client tout seul qui parlait tout seul, et dans sa solitude il a choisi vraiment tout ce qu’il aimait, comme le cordon-bleu flambé à la crème épaisse aux champignons, une bouteille de gewurztraminer tardif pour commencer avec le feuilleté de langoustine et un rare pinot noir pour le fromage et le dessert, et une mirabelle maison avec le café. Il fut le dernier client. 

Il a bien dit ne vous en faites pas, je ne vais pas conduire, et il a passé la nuit sur le parking, siège couchette et vitre entrouverte. Le matin un double expresso avec le sourire de Lulu la patronne, « vous faites ce que vous voulez mais j’ai bien vu que vous étiez quelqu’un de raisonnable, allez le café c’est pour moi, ça va mieux ce matin ? »

En vain, d’Alsace ; épisode 178: CIMETIÈRE PREMIER ÉTAGE RUE GEILER

Ambroise Perrin

Le bruit est bizarre, plutôt étouffé, avec parfois un bris de verre. Ce sont les cris d’interpellations qui sont gênants, je vais au balcon et je vois les fenêtres grandes ouvertes au premier étage de l’immeuble en face, on jette plein d’affaires dans une benne juste en dessous.

Sentiment d’indignation, j’observe pendant de longues minutes, et ce pourrait être une description de la Vie mode d’emploi. La dame voisine âgée a dit à la boulangère que sa famille la dirigeait, c’est le mot qu’elle a employé, vers un EHPAD. Mais quelque chose de vraiment bien a-t-elle insisté. Les neveux sont là, sur le trottoir, aucun ne dit qu’elle ne reviendra plus, qu’elle ne pourra plus revenir, qu’elle ne rajeunira pas, qu’elle ne peut plus être autonome, et que pour payer cet établissement hospitalier, il faut vendre l’appartement, ou peut-être juste cesser de payer un loyer, elle habite là depuis au moins quarante ans, et ces deux bonshommes qu’elle ne devait pas voir souvent ont dû se charger des démarches auprès des organismes de tutelle.

Il y a probablement quelques meubles qui ont été déménagés dans le grand 19 m² de l’EHPAD, pour un semblant d’univers familier, avec les albums photos noir et blanc, le livre sur les pharaons, le violon de son mari, cinq chemisettes et deux pulls, un manteau, les chaussons d’hiver aux semelles antidérapantes, une trousse de toilette, et maintenant il faut trouver quoi faire du reste. Emmaüs a été sollicité, puis la Croix-Rouge. On a lu une petite annonce pour le débarras des maisons, des blasés qui savent ce qui peut se monnayer sont venus. Prenez ce que vous voulez et jetez le reste.

Et c’est comme cela que moi à mon balcon je vois passer et s’écraser un fauteuil, un miroir, des cadres, des livres, de la vaisselle, des cartons pleins qui ne s’ouvrent même pas dans leur chute, les chaises de la cuisine qu’il faut briser parce qu’elles prennent trop de place, les planches des étagères, des monceaux d’habits, une collection de petits chiens en plastique, des boites de conserve peut être périmées.

Au début il y avait un gars qui mettait de temps à autre quelque chose de côté, il a monté une pile d’objets sur le trottoir et puis il faut aller vite, l’appartement doit être vide avant 16 heures quand le camion viendra récupérer la benne, alors tout tombe, toute une vie tombe.

En vain, d’Alsace ; épisode 177 : PAYS BRIGITTE BARDOT

Ambroise Perrin

L’année du bac, 1972, l’été en stop, pas de destination, Katmandou c’est trop loin, la bretelle d’autoroute à Kehl en face de Strasbourg, et on verra bien. Hasard des rencontres, trois jours plus tard, un village au sud de Karlovac en Yougoslavie, une petite auberge qui accepte les deutsche mark, tu viens d’où toi ? Euh, Strasbourg, France, Frankreich, Franchouille ? Paris, Parisse ? Eiffel Touwaer ? Tatatata allonzenfantspatriiiie ?

Alors l’aubergiste, un grand sourire, remontant ses deux grosses poignes sur les seins, ah, Du kommst Brigiiitte Bardot ? Oui, oui, mon pays c’est Brigitte Bardot !