Quartiers Lointains, épisode 43: VACANCES

Ambroise Perrin

On aimerait grimper sur un tabouret pour le toucher. Il est à quelle hauteur ce nuage ? Il passe pour nous souhaiter de bonnes vacances. Ou bon retour de vacances. Le hasard que deux nuées aient exactement la même forme n’existe pas. Alors admirons les tous, sur une plage, à la montagne, au camping ou depuis le balcon à la maison. Un cumulus comme zénith protecteur pour lire un roman, la plus belle destination de voyage. Carte postale, comme autrefois. Bons baisers, Ambroise. 

Quartiers Lointains, épisode 42: SAPIENS

Ambroise Perrin

Attaque de drones ? ou bien nids au sommet des branches ? Il y a 200 000 ans Sapiens confectionnait des nids dans les arbres pour passer la nuit, de peur des animaux prédateurs. Qui pionce encore dans le gui ? Les anthropologues nous enseignent qu’il y a seulement 40 000 ans, nos ancêtres venaient d’Afrique, après un détour par l’Asie, et nous les Alsaciens on avait la peau noire et les yeux bleus.

Quartiers Lointains, épisode 41: CHEWING-GUM

Ambroise Perrin

Jusqu’à ce qu’il n’ait vraiment plus de goût et qu’il devienne dur au point d’être sans bulles, on le mâche en jouant au cow-boy. Parfois il reste collé à la chemise, il faudra prendre un fer à repasser pour l’enlever. Mais surtout, le chewing-gum, c’est interdit à l’école. Enfin, c’était il y a longtemps car aujourd’hui ce sont les jeux vidéo et les téléphones portables que les maitres et les maîtresses interdisent. 

QUARTIERS LOINTAINS, épisode 40: PLAFOND

Ambroise Perrin

On ne lève pas les yeux, les rayons de marchandises si colorées nous accaparent, on est pressé, on passe à la caisse. La visite d’un supermarché ou d’un hall d’administration ne mérite pas notre attention comme dans un musée ou à la Cathédrale. Les hauteurs commerciales et administratives sont de piètres éléments décoratifs, alors qu’au-dessus d’un vitrail, la beauté des formes vous raconte des histoires, celles du génie d’une culture qui sublime le plaisir de n’importe quel visiteur. Ce plafond technique n’est que pratique, des tubes, des câbles, des fils électriques et parfois, paraît-il, de petites souris.

QUARTIERS LOINTAINS, épisode 39: RÉGIME

Ambroise Perrin

Sans être un obsédé de la balance, vérifier la perte de 3 kg fait plaisir. On mange trop, et n’importe quoi au restaurant. On sait bien que là, le menu ce sont les autres convives, les amis et les habitudes. Et on a beau se dire que l’on doit faire un régime, le régime BLM « bouffe la moitié », et ‘’bouger plus, manger des fruits et des légumes, faire du sport, aller à pied au bureau’’, céder à la tentation, cela fait du bien.  

QUARTIERS LOINTAINS, épisode 37: VOYAGE

Ambroise Perrin

Cette invitation au voyage toute émaillée fut proposée dans une brocante avec un argument littéraire. On voit des papiers peints fleuris, les WC sur le palier et le matin un solide petit déjeuner avec une confiture d’abricot faite maison. Le café est un mélange de malt et de chicorée et vous êtes probablement le héros du commissaire Maigret, ou peut-être l’assassin ?

Bonne fin de vacances.

Quartiers Lointains, épisode 36: CIEL

Ambroise Perrin

On ne lève même plus la tête, le vrombissement est familier, la protection civile avec un blessé ou la police qui contrôle un accès. Un baptême de l’air en hélicoptère est une escapade assez ensorceleuse, ça tourne dans tous les sens, pas comme en avion, et on voit au ras des pâquerettes la monotonie de notre petite vie quotidienne. On se dit qu’on resterait bien en l’air plus longtemps.  

Quartiers Lointains, épisode 34: PUCES

Ambroise Perrin

Ici il y a le ‘rien’, l’objet tellement banal, mais avec lequel vous allez vous raconter une histoire. Faire les puces c’est faire de la place et c’est encombrer sa mémoire. Chacun son petit truc, se lever tôt le matin, comme les brocanteurs professionnels, pour dénicher avant tout le monde la bonne affaire, ou alors passer juste avant la fermeture et rafler au dernier moment l’objet encombrant à un prix dérisoire. On ne va quand même pas le ramener à la maison. Mais l’attrait des puces, ce sont les amis que l’on croise par hasard et à qui on montre l’objet nostalgique (le 45 tours de Rain and Tears) que l’on recherchait, sans vraiment s’en souvenir, depuis des années ! 

Quartiers Lointains, épisode 33: ROULEAU

Ambroise Perrin

C’était dans la chambre du haut, celle de la tante Ida. Elle n’a jamais voulu qu’on remplace le papier ou qu’on repeigne les murs, elle aimait beaucoup ces motifs qui sentaient la naphtaline et le matelas de crin, assortis aux gros rideaux de velours rouge. Elle disait qu’il avait été posé juste après la guerre par ses parents. On a retrouvé dans l’armoire des albums photos et un rouleau entier du même papier peint.

Quartiers Lointains, épisode 32: URTICA

Ambroise Perrin

En short le long du chemin qui sent bon le foin, vous traversez ce bosquet et vos jambes sont maintenant piquantes comme une merguez à la harissa. Les trucs ensuite sont nombreux pour vous soulager, ils ne sont guère vérifiés, les orties ayant plus d’un tour dans leur fourberie. Et il y aura toujours quelqu’un pour dire qu’en tisane, c’est un bienfait.

Quartiers Lointains, épisode 30: TASSE

Ambroise Perrin

On s’en est servi pendant des années, et aujourd’hui elle est tombée. Il y en a plein d’autres, et de toutes les couleurs dans le placard, mais c’est celle-là (mais pourquoi ?) qu’on utilisait. La tasse du matin préférée, café pressé, on file, on la lavera en rentrant. Habitude intime, secrète, elle fut longtemps comme une confidente.

Quartiers Lointains, épisode 29: ÉGLISE

Ambroise Perrin

Il y avait des plaques de cuivre gravées aux noms des familles les plus cossues du village, peut-être aussi les plus généreuses pour la paroisse. Si aujourd’hui la modestie est de mise, on garde néanmoins cette habitude, pas vraiment un privilège, d’avoir son banc et de s’agenouiller toujours à la même place. Gamin, on s’ennuyait dans les vapeurs de l’encens et les chiffres nous faisaient gamberger. Aujourd’hui la nostalgie succède à la piété, avant l’oubli.

Quartiers Lointains, épisode 27 : CRINIÈRE

Ambroise Perrin

Quand on la perd, on en a une en réserve dans son sac à main. A la recherche de la broche perdue, bien plus d’irritation que de littérature. La broche n’est pas juste un accessoire pour affirmer un style pratique, c’est un modeste bijou pour choisir entre la crinière relevée, la queue de cheval, ou simplement, souplement, les cheveux sur les épaules. Un innocent complice de liberté.

Quartiers Lointains, épisode 25: FÊTE

Ambroise Perrin

Il ne reste que les fanions trop haut perchés pour être décrochés, ils vibraient aux airs joyeux de la fanfare regroupant toutes les associations… Un peu comme à l’époque du Covid, la canicule joue les trouble-fêtes, les enthousiasmes sont partis au frais, et si les couleurs sont délavées, c’est parce que ce sont les petits drapeaux de l’an passé. Tout paraît flétri peut-être parce qu’une bonne ambiance, c’est le souvenir des petits détails de celle d’avant…

Quartiers Lointains, épisode 23 : ROUGE

Ambroise Perrin

Gold fish en anglais, rouge chez nous, on se dit qu’elle drôle de vie de poisson à tourner ainsi en rond dans un aquarium carré. Descartes expliqua qu’un animal était une machine dotée d’un instinct mais purement mécanique, n’ayant ni âme ni raison, étant sans ressenti ni pensée. Les défenseurs de la cause animale aujourd’hui voient rouge et estiment que le philosophe a tenu un raisonnement aberrant. Anthropomorphisme, humanité attribuée à des animaux ? Pour se faire plaisir, quand le majuscule ennuie nous sclérose…

Quartiers Lointains, épisode 22: PARTIR

Ambroise Perrin

Choisir une ligne au hasard, dans un tortillard qui traverse la campagne comme dans les vieux westerns, descendre à l’arrêt numéro 13, petit village coquet, et rester à l’hôtel Chez Léo, sans téléphone ni ordinateur. Il y a quelques livres sur les rayons du salon, on prend pension… On est bien. Même si l’on se sent glacé dans un lit de hasard, si l’on se sent tout seul peut-être mais peinard, si l’on se sent floué par les années perdues. Partir, c’est toujours chanter un peu…

Quartiers Lointains, épisode 21: TRAVAUX

Ambroise Perrin

Il n’y a jamais personne quand vous passez, alors pourquoi ces barrières vous narguent depuis des semaines ? Les travaux n’avancent pas. Bien entendu vous êtes de mauvaise foi puisqu’un matin le ténébreux et mystérieux macadam vous dit d’arrêter de râler et de passer tout droit. Les chantiers font bien gamberger les automobilistes dérangés dans leurs habitudes assorties à leurs plaisirs de bougonner. Les engins et les panneaux de signalisation disparaissent. C’est mieux qu’avant mais on ne s’en souvient pas.

Quartiers Lointains, épisode 20: PARKING

Ambroise Perrin

Un tel stationnement, c’est un rêve au centre-ville. Qui d’autre qu’un automobiliste badin, ayant retrouvé au grenier les cartons de son enfance, oserait sortir ses Dinky Toys pour les aligner ainsi, imaginez place Kléber à Strasbourg ? Cette photo est une blague pour faire bisquer les khmers anti bagnoles. On a tous de la tendresse pour les Dauphines, les Simca 1000 et les DS 19. Et les 2 CV qui pétaradent dans la fumée blanche, on se retourne lorsqu’une passe. On sourit, mais nous aussi, on veut sauver la planète.  

Quartiers Lointains, épisode 19: MESSTI

Ambroise Perrin

On met le portable sur silencieux pour pas que les parents rappellent qu’il est minuit passé, et on traine encore avec son groupe de copines et de copains, chacun dans son coin, retiens la nuit… La fête du messti est terminée puisque l’orchestre a remballé. Il y a 20 ans c’est comme cela qu’à la Fête des cerises à Westhoffen les parents se sont rencontrés. 

Quartiers Lointains, épisode 18: CONTOURNEMENT

Ambroise Perrin

C’est une petite complicité typiquement alsacienne, contourner le contournement, ne pas suivre le panneau Strasbourg mais prendre la direction de Schiltigheim ou du Port du Rhin, pour éviter l’imposture de quelques 10 km de détour et un péage pour rejoindre le centre-ville après s’être perdu dans les mailles de Hautepierre. Chantons sous la pluie, Der hans im schnokeloch, ce qu’il veut il ne l’a pas, et ce qu’il a il ne le veut pas.

Quartiers Lointains, épisode 17: FANFRELUCHES

Ambroise Perrin

Elles n’ont guère picoré de grenouilles dans les marais le long du Rhin, ces peluches du Bangladesh. Les échassiers migrateurs, fanfreluches censées refléter l’âme alsacienne, n’amusent guère les touristes, même en mal d’idées de cadeau. Tiens pourquoi ne pas offrir un livre, un roman, l’Ami Fritz d’Erckmann-Chatrian, un récit, le babil Marthe et Mathilde, une biographie, Il faut marier Maria, la princesse Leszczynskade Wissembourg ?

Quartiers lointains, épisode 14: MORCEAU

Ambroise Perrin

Il fait tard, il commence à faire frisquet et c’est le dernier petit bout déjà bien froid. Qui se sacrifie, on ne va pas laisser cela ? Les tartes rondes sont en triangles, les carrées en rectangles, on en a mangé plus qu’une par personne, c’est vrai qu’on ne sait pas s’arrêter. Le dernier petit morceau. Toujours commander des ‘normales’, les traditionnelles c’est le nom des tartes flambées pour touristes. 

Quartiers lointains, épisode 12: LIBERTÉS

Ambroise Perrin

Big Brother est maintenant une inoffensive expression dans le langage courant. Tout aussi banale, l’acceptation des caméras de surveillance, pour ‘’notre bien’’, nous qui n’avons rien à nous reprocher, et qui approuvons ce qui, en 1984, était une atteinte aux libertés fondamentales et à la vie privée. En 2026, être un individu anonyme ? Une personne qui ne laisse aucune trace, qui traverse la voie et la vie sans être quelqu’un pour quelqu’un d’autre ? Qui a la liberté de disparaître quand il décide de ne plus être là ?

Quartiers lointains, épisode 11: SAMEDI

Ambroise Perrin

Il faut balayer devant sa porte !  L’injonction ne concerne pas de petits forfaits d’ingérence avec conseil de ne s’occuper que de ses propres affaires. Non, en fin de semaine, on astique le trottoir devant la maison pour ne pas ‘’recevoir la honte’’ du samedi poussiéreux, du déshonneur des papiers gras et parfois même de l’infamie d’un mégot indélicat. Aujourd’hui, seules les mauvaises herbes écologiques trônent avec circonspection sur le bas-côté de nos traditions et la haute considération de nos voisins. 

Quartiers lointains, épisode 9: AMERTUME

Ambroise Perrin

Accoudé au comptoir, que l’on préfère à une table dans les moments de solitude, et ce n’est pas un café que l’on boit, l’œil vague l’on rumine sa petite philosophie de vie dans le brouhaha des pompes qui font couler la bière dans les verres tout juste rincés, rassuré par les bavardages opportuns des autres clients de Madelon, la patronne qui vous ressert une rasade dès que vous baissez le regard. L’amertume des sympathies interrompues.

Quartiers lointains, épisode 6: FIERTÉ

Ambroise Perrin

Elles sont le bonheur des jardiniers, les belles boules de la famille Hydrangea, ces hortensias qui narguent les chétifs buissons du voisin. On dit qu’il faut mettre des boites de conserve vides sous les racines, le métal rouillé permettant de modifier les couleurs et de stimuler cette fierté… Trop belles pour être cueillies, les fleurs veillent sur la maison.

Quartiers lointains, épisode 3: INSTAMATIC

Ambroise Perrin

C’étaient les vacances 1964, on partait pour Rimini, nous étions tellement excités, on ne dormait plus depuis trois jours. Un tout nouvel appareil photo, un Instamatic, il n’y avait rien à régler, parfois juste un peu trop de soleil. Avec la cassette 126 on prenait 24 photos couleurs carrées, toutes précieusement conservées, aujourd’hui encore, dans une boîte à chaussures. 

En Vain d’Alsace va au loin, voici maintenant QUARTIERS LOINTAINS

Ambroise Perrin

Ça s’arrête, et voilà, fin de la série de 185 épisodes intitulés « En vain d’Alsace » pour raconter des histoires vraies que j’ai eu du plaisir à inventer depuis le 16 septembre 2023 (Du plus loin de l’oubli dans la forêt du Struthof à Au revoir les amis), jeux de hasards et de disparitions, de Recherche et de citations (Parler avec les mots des autres, voilà ce que je voudrais. Ce doit être ça, la liberté disait Jean-Pierre Léaud dans le film formidablement bavard La Maman et la Putain), bref je cesse ces chroniques phraseuses « reflets d’un temps flippant » (je vais les regrouper en un bouquin aux Éditions Bourg Blanc) et poursuivre l’aventure de l’AFP, Ambroise-Fiction-Presse avec « Quartiers Lointains », tout à fait autre chose, de très courts textes sur « rien », faussement illustratifs de photos les plus banales possible, que j’ai déjà eu le plaisir de publier dans l’hebdomadaire Maxi-Flash diffusé partout en Alsace dans les petites villes, pour des lecteurs qui parfois ne lisent pas, tournent les pages des publicités, et lisent quand même, pour maintenant les présenter à mes modestes et géniaux abonnés sur WordPress qui ont du souffle pour avoir terminé cette longue phrase, et je termine en annonçant quelques autres bouquins à venir de ma pomme, 1313Bons Baisers de MoldavieMaria et Marie, CandidatChez Moi … oui ça n’arrête pas. 

En vain, d’Alsace ; épisode 185 : AU REVOIR LES AMIS

Ambroise Perrin

Il y a tant de belles façons de dire au revoir. Louise et Gustave s’aiment, ils sont bien installés, mais prendre le large les tentent ; ils disent simplement, il faut savoir changer. Donc organisation d’une belle fête d’adieu après avoir vendu les meubles, une immense « party » avec plus de 50 amis dans l’appartement déjà vide. Ils partent pour au moins un an, destination le Bhoutan.

Au revoir, au revoir, on vous donnera des nouvelles, ou peut-être pas trop, à 7000 m d’altitude pas certain d’avoir du réseau… D’accord, des cartes postales ! Grâce à un jumelage universitaire, ils vont donner des cours de littérature comparée sur le Campus du Bonheur de Thimphou. Ils quitteront l’Alsace dans 10 jours, dès que leurs visas seront arrivés. Déjà un petit appartement les attend à Trongsa, près du collège Taktsé. Ce matin nouveau coup de fil de l’ambassade du Boutan à Paris, il va falloir attendre quelques jours de plus, oui, l’Union européenne a bien des relations diplomatiques avec le Bhoutan, mais pas la France, c’est le Royaume-Uni qui gère pour l’Europe, mais depuis le Brexit, il y a des difficultés. 

Il faut suspendre les billets d’avion et s’arranger avec l’agence immobilière. Sans vraiment se concerter, Louise et Gustave, qui ont dit au revoir à tout le monde, décident de ne plus se montrer dans les rues de leur quartier. Deux semaines, trois semaines passent, toujours pas de visa, pour tout le monde ils sont partis, ils sont là-bas. Comme pour ne pas avouer un échec, le couple vit caché dans l’appartement, cela ressemble à un film, ils sont enlisés dans la paranoïa et la désillusion. Subrepticement, une sortie au loin pour faire des provisions. Un soir, c’est le noir, l’agence a coupé l’électricité. « Nous sommes bien arrivés, on vous racontera, c’est formidable », message laconique pour prévenir la famille qui s’inquiète et les amis qui sont curieux. 

Le temps ne passe pas, il faut s’organiser, pas de bruit pour les voisins, recharger les téléphones la nuit sur la prise de la cave, inventer une interprétation créatrice de la réalité. Dans l’appartement vide, ils sont devenus des personnages de fiction. Au Bhoutan ! T’es sûr que c’est vrai ? Ils savent aujourd’hui, -cela fait 2 mois- qu’il ne partiront pas, l’envie de sortir devient une belle affabulation. Il n’y a pas de tromperie, l’imagination est devenue leur certitude. Après avoir été un bel exemple de réussite, avec leur généreux engagement civique et professionnel, et la solidité de leur couple uni dans un idéal exemplaire, les voilà tous les deux à l’avant-garde de la mauvaise conscience.

Bien sûr un roman, c’est un voyage. Parfois on ne part pas, parfois on reste très longtemps au loin. Au plus loin de l’oubli. Il voyagea. Il revint. Le désespoir est une destination, c’est un pays pour personnages désemparés. Écrire, c’est un billet low cost quand l’auteur a la prétention de l’humilité. Et aussi celle de se sentir supérieur à qui il ne sait pas et pas forcément des lecteurs. Le voilà seigneur espérant un royaume. 

Commencer un livre, sans réussir à l’écrire, c’est ce voyage sans départ, cette thérapie matinée de belles lettres, bien sûr à compte d’auteur. Instrumentaliser sa naïveté, parce qu’on a lu Flaubert, Proust, Raymond Carver, Pérec, Modiano ou Borges… On a rêvé de cette échappée dans un pays mythique, avec des virées en Chine, en Thaïlande, au Laos, au Cambodge. Des rencontres merveilleuses, des amis inconnus, des paysages insolites, des épithètes originaux, une intrigue banale, un chapitre sans la voyelle ‘e’, des phrases longues, des coq-à-l’âne improbables. Un brouillon désespérant, un laborieux premier jet qu’on ne fait lire à personne. Donnez-moi un billet pour n’importe où, le premier train qui part. On est puceau de l’horreur comme de la volupté.

Écrire est une somme de hasards et de compromis comme un retard d’avion et un hôtel fermé : on se débrouille. Et on se demande quel est son mérite à ne pas être aveugle devant tant d’inutilité, partir, écrire. Combien d’œuvres, même de fiction, pourraient s’intituler Ma vie ? Il resterait alors d’être le pire des salopards pour entamer un débat passionné consistant à dissocier l’œuvre de l’auteur, et d’acquérir une double notoriété que l’on aimerait toutes usurper.

Encore quelques semaines, puis un nouveau message à la famille et aux amis, « nous sommes rentrés plus tôt que prévu, on ne vous oublie pas, on s’installe maintenant à Wissembourg ».

En vain, d’Alsace ; épisode 184: ALOÏS

Ambroise Perrin

On est rentré d’un voyage, au loin pendant un mois, et on repart bientôt. Maintenant juste une petite visite. On sait bien que c’est la fin. Ce n’est pas de la lassitude c’est peut-être simplement le temps de boucler l’exercice de style. Il pourrait y avoir tant d’autres épisodes.

On toque à la porte, quelques phrases de politesse, et on lui dit je t’aime avec un peu moins de pudeur parce qu’avant, et bien, on n’avait pas le temps, elle était toujours là et cela était bien suffisant. Et aujourd’hui, où est-elle ? Est-ce qu’elle nous comprend, peut-être que oui mais elle ne nous répond pas, peut-être même qu’elle ne veut pas. Entre nous on disait ‘’c’est Aloïs’’, tu vois ce que je veux dire ? Ben tu vois, ça commence aussi pour toi, petit sourire, on essaye d’être insouciant. Si on ressent un peu de gêne, c’est pour avant, quand on ne prenait pas le temps de passer du temps avec elle, et qu’on ne pensait pas à Aloïs Alzheimer.

Tu reviens quand ? Désolé maman je suis absolument ligoté à mon job, un emploi du temps de dingue. Tant mieux, tant mieux si tu aimes ton travail, alors la semaine prochaine ? Plutôt en vacances, cet été. À Noël on sera tous ensemble. Chacun pense dans son coin, pourquoi on ne lui l’a pas dit avant, elle aurait tant aimé ce voyage ensemble à Lisieux, et là, elle demande t’es qui toi à Barbara, Barbara qui la met dans l’embarras, Barbara qu’elle a tant chéri voir grandir, et qui a maintenant juste cinq ans. 

Ça a commencé l’an dernier, elle ne trouvait plus les prénoms de ses sept petits-enfants, on riait sans se moquer d’elle, on avait dit chaque jour de la semaine un des petits-enfants l’appelle, bonjour c’est lundi ! Comment tu vas, tu as des devoirs ? Ça a duré trois semaines, et les enfants ont dit ça ne sert à rien on n’a rien à dire ! Raconte ce que tu as fait en rentrant de l’école, le piano, la piscine ! Mais c’est toujours la même chose ! 

Et on ne savait pas si c’était cela, la maladie Aloïs, qui se développait. Et puis elle n’a plus pu rester seule chez elle, le jour où le gaz sous les pommes de terre avait brûlé toute la nuit. Partir dans une maison de repos, elle sera encore plus perdue qu’à la maison, même si on aménage la chambre avec la petite commode qui date du mariage de ses parents, avec sa collection de canards en verre, en bois et en peluche, et les photos dans des cadres aussi figés que les sourires, les photos d’avant-guerre qui n’ont pas bougé, celles d’aujourd’hui, trois semaines au soleil du salon et elle s’évanouissent, les photos d’aujourd’hui perdent la mémoire disait-elle avant de confondre son frère, son père et son grand-père qui racontait qu’il avait connu dans sa jeunesse un vieux soldat qui avait marché avec Napoléon en Russie, et si on calculait ce n’était pas impossible, et puis il fallait maintenant l’aider pour s’habiller, elle répondait toujours oui quand on lui demandait le chemisier rose avec des fleurs ou le chemisier bleu brodé avec les oiseaux ?

Et elle disait, elle est gentille mais elle est méchante, de l’aide-soignante qui venait tous les matins pour la toilette. Nous étions fort courtois à son égard et infiniment reconnaissant. Un matin je l’ai croisée quand elle redescendait et j’ai vu qu’elle pleurait. Moi je n’avais encore jamais pleuré, peut-être que j’attendais que cela s’améliore. Le médecin a dit on ne sait jamais, la médecine n’est pas une science infaillible, il voulait simplement dire une science exacte, une science qui fait des progrès, on a trouvé une nouvelle molécule qui laisse plein d’espoir.

Alors j’ai cherché le DVD du fils de Cassavetes, Nick, The Notebook, où la vieille dame, Gena Rowlands, a écrit son histoire avant de l’oublier, et où son mari lui lit ce récit dans son carnet, comme si c’était une fiction. Tous les jours les mêmes pages comme si la mémoire n’était qu’un éternel recommencement, quand la treizième heure est à nouveau la première.

Je sais que le livre qu’elle garde tous les jours en main, en enlevant ses lunettes et en se penchant si près de l’assiette sur la table de la cuisine qu’elle ne doit distinguer qu’un mot ou deux, ce livre, le tome trois à la page 13 des Hommes de bonne volonté de Jules Romains, il sera un jour le plus précieux de ma bibliothèque, et j’imagine qu’un autre jour, on me mettra dans le cercueil un volume de Madame Bovary entre les mains, celui de l’édition des Belles lettres, joli petit ouvrage à la jaquette bleue et je regarde cette vieille dame qui me sourit, je lui tiens la main, je n’ose pas lui dire qu’il faut que j’y aille, et je me sens piteux de penser à la mienne, de fin, de penser à ma mort, mais pour l’instant je n’ai pas le temps.

C’est fini, encore un épisode et on boucle, on enferme, on relie, ce sera une couverture rigide pour digressions souples, cela s’appellera bien entendu « En vain d’Alsace », 185 épisodes aux Éditions Bourg Blanc. Un livre en papier c’est simplement garder de la mémoire dans une bibliothèque pour ne pas trop vieillir. Avec une seule illustration, insolente et insolite, un dessin qui raconte en couleurs que depuis toujours tout ce que l’on invente est vrai. Tous ces épisodes forment un voyage, demain point final avec un drôle de retour d’un pays pas si lointain, ce n’est qu’un jeu, le monde entier est une scène, chacun fait ses entrées, chacun fait ses sorties, on connait … 

En vain, d’Alsace ; épisode 183 : LE JUIF DU COMPTOIR

Ambroise Perrin

Si l’on regarde bien, on ne voit que ça. Bien astiqué, il brille sur le comptoir, ce crâne qui sert de tirelire à pourboires. Comme l’on pense que c’est un faux, personne ne fait d’astuces et les « to be or not to be » ont vite été épuisés. Parfois, un petit coup de jaja l’éclabousse, puis un autre coup, d’éponge, lui évite d’attirer les mouches trop alcoolos. La musca domestica, elle, préfère la bière. Elles se ressemblent, et pourtant elles ne sont pas pareilles, et il y a des races qu’on aime bien écraser, on ne sait pas trop pourquoi. À côté de la calotte supra orbitale trône la boutanche de château de Jau, qui a donné son nom aux injonctions avinées, allez Monsieur Adonis, verse-moi encore un verre de Jaja !

Monsieur Adonis, le patron, est vieux, moche, antipathique, on se dit qu’on le voit mal amoureux d’Aphrodite, l’Alsacot. Il y a trois ans, le 11 novembre 1942, quand la ligne de démarcation a été franchie, il a transformé son épicerie de Délicatessen en bistrot très accueillant ! Avec les nouveaux venus, il avait une belle clientèle, il aimait papoter et même donner des renseignements ; en échange, il était le premier à pouvoir choisir de la marchandise dans les appartements chics qui se « libéraient » entre la Saône et le Rhône, à la suite d’une aryanisation, ce n’était pas un mot facile à prononcer sans bafouiller.

L’alsacien de Lyon avait vraiment fait fortune rapidement, et pas seulement avec des tableaux et des meubles, mais aussi en devenant une discrète et bien tolérée plaque tournante du marché noir.

Tout cela, le crâne ne pouvait pas le raconter. Aujourd’hui les habitués du bistrot n’étaient que des clients désireux de tout oublier et précisément, c’était des clients qui avaient envie que l’on ne se souviennent pas d’eux. Alors les autres, ceux pour qui toutes ces années étaient jonchées de terribles souvenirs, ceux-là ne mettaient plus les pieds dans l’établissement. Certains étaient même allé faire part de leurs doutes à la police. On leur répondit être trop occupé pour embêter le bistrotier et son picrate, son vin des « Frères Margnat » n’étant pas si mauvais malgré tout.

Le crâne n’avait pas une longue vie de personnage insolent sur le comptoir. Le 3 septembre dernier, il y a tout juste un an, en 1944 donc, les amis du bistrotier, très pressés, lui ordonnèrent de venir débarrasser trois « pièces », des stücks, dans une cave, et sans poser de questions. Il était l’un des seuls encore à avoir un Renault Primaquatre, il pouvait bien rendre ce service alors que ses amis fuyaient, puisque les Américains de la 36e division arrivaient. Les pièces étaient en très mauvais état, on les avait oubliées depuis plus de deux ans, le plus simple, c’était de les balancer dans la Saône, dans des sacs de pommes de terre. La tête d’une des pièces se détacha et c’est ainsi qu’elle se retrouva sur le comptoir du farceur Adonis.

Bonjour Monsieur Adolphe, dit le jeune homme en rentrant dans l’épicerie qui était devenu un café. Monsieur Adonis fut stupéfait, tiens, tu es là, toi, tu es de retour ? Les clients se retournèrent, oui, l’Alsacien avait changé de prénom à la Libération. Le garçon devant lui attendait. Tu veux quoi ? Vous auriez les clés ? L’appartement au deuxième, c’était chez lui. Il était le seul rescapé, sa mère, sa sœur, son oncle, après le trajet en wagon à bestiaux, avaient tout de suite disparu, pas la bonne file.

Qui les avait dénoncés ? Il fréquentait pourtant les scouts catholiques, il avait même été baptisé en 1940, et il avait toujours le certificat sur lui.

Mais il est occupé l’appartement ! Comme vous étiez absents… Jamais le bistrot ne fut si silencieux… Soudain, un gloussement, un rire nerveux, la serveuse derrière la caisse. Les yeux du jeune homme sont comme un peloton d’exécution. Il se retourne, il sort, il n’est plus un adolescent ayant survécu aux marches de la mort, le garçon que la Croix-Rouge a gardé deux mois dans un centre en Suède pour qu’il reprenne quelques forces. Il a 16 ans, et c’est un adulte qui n’aura jamais d’adolescence insouciante. Un jour il se vengera. Ou alors il ne racontera rien pendant un demi-siècle. 

Ouf, le danger est passé, souffle la serveuse. Le patron caresse sa tirelire. Au moins celui-là, il ne reviendra pas nous faire chier !

Clin d’œil au Yorick club, « Panier de crânes » MVO Éditions

En vain, d’Alsace; épisode 182: L’AUTORITÉ

Ambroise Perrin

C’est une histoire que l’on pourrait qualifier d’extraordinaire. Elle va sembler commodément banale, la redécouverte d’un carton d’archives familiales dans un placard du grenier. On s’était promis de dépouiller tout cela, c’était il y a maintenant plusieurs dizaines d’années. Il fallait bien l’ouvrir un jour parce que l’on sait bien que les enfants jamais ne s’y intéresseront.

D’abord, extravagante, l’odeur. Elle force un respect que l’on croyait perdu, surprenant comme l’encens de la Consécration honorant la présence réelle de Jésus-Christ. Ce parfum, c’est la preuve de la réalité. Il y a des médailles dans une petite trousse de velours grenat, des photos pêle-mêle dans une boîte à chaussure écrabouillée, deux cartes d’état-major qu’il serait dangereux de déplier, et des carnets. Oui, l’oncle Otto est là.

Cette senteur n’est pas fétide, c’est une émanation suave comme un engourdissement qui nous punit de ne pas avoir pris le temps d’ouvrir plus tôt ces pages du passé, à l’encre violette et aux rondeurs Kurrentschrift. Il y a une grande feuille de papier de soie qui protège le tout avec un seul mot écrit en grand, impérieux, et en français, L’AUTORITÉ.

Que racontent ces carnets ? Officier dans la 7e armée du Reich, proche du Général Josias von Heeringen, Otto sauve ses hommes et ses chevaux à la bataille de Dornach, le 19 août 1914, en allant négocier, – en français – avec un officier ennemi. Il prétend bien connaître le général Bonneau. Louis Bonneau est né comme lui à Wissembourg et le chef des français répond qu’il a un grand respect pour la bravoure des Uhlaner allemands. On comprend que Louis Bonneau se retire alors à Belfort et Otto Schreiner à Karlsruhe, en promettant de se revoir, les batailles terminées et en se souhaitant de rester en vie. Otto raconte ensuite les tranchées entre Noyon et Berry-au-Bac, puis il est transféré à l’Est, peut-être parce qu’il est un peu trop francophile, et il participe à l’offensive de Gorlice-Tarnow. Lorsque le maréchal Auguste von Mackensen est décoré de l’ordre de l’aigle noir, Otto est à ses côtés, lui-même recevant le titre honorifique d’À la suite. Ensuite, il manque un carnet. Dans la famille on sait que Otto était en poste de décolonisation pour la SDN en Tanzanie, et qu’il a fait une carrière de diplomate allemand au Japon.

Il revient souvent à Wissembourg pour rendre visite à sa petite sœur adorée, Pauline, qui y tient la plus grande épicerie de la rue de la République. Il la surnommait la Belle Hélène et en bon Alsacien et donc aussi en bon Français, il jouait au grand seigneur en embarquant le dimanche toute la famille à déjeuner en allant en expédition au loin, au Mont Sainte-Odile. Il avait une grande voiture Mercedes avec chauffeur.

Il y a ensuite un carnet intitulé ‘’Travail avec Eugen Fried’’ ; Il fréquente Maurice Thorez, et ils se lient d’amitié parce qu’ils ont été tous les deux enfants de chœur. On lit, et c’était peut-être imprudent, qu’en tant qu’Allemand il se méfie des agités de Munich et du nouveau pouvoir de Berlin. Mais après 1933, après avoir épousé une aristocrate juive danoise avec un passeport de protestante, il garde son poste d’ambassadeur du Reich et en 1940 il est à Paris avec un haut grade dans la Wehrmacht, dans l’administration militaire avec Ernst Jünger, avec qui il partage une passion pour les papillons, la littérature française et précisément Flaubert ; ils fréquentent Sacha Guitry, Cocteau et même Céline. Leurs souvenirs de la guerre de 14 les réunissent, Otto a lu le ‘’Voyage au bout de la nuit’’ mais on lit dans son carnet qu’il se désole ‘’avec effroi’’ de sa haine aujourd’hui des juifs. Et l’ancien combattant note qu’en 1916 tous les médecins militaires étaient juifs, et que les meilleurs officiers uhlan dans la Heer étaient juifs.

Et puis il y a ce grand carnet, un cahier Clairefontaine avec un titre, ‘’20 juillet 1964 anniversaire’’ et, d’une autre écriture ‘’Behörde’’. Dans la marge il y a les coordonnées du ‘’professeur’’ Julien Hervier, et c’est peut-être lui qui a rédigé cette histoire extraordinaire que j’ai évoquée au début de cet épisode. J’aurais probablement dû raconter uniquement ce qui va suivre. Otto n’avait pas pris part directement, le 20 juillet 1944, à la tentative d’attentat contre Hitler, mais il partageait le secret des préparatifs du coup d’État pour renverser le régime nazi. Il a été rapidement soupçonné, arrêté par la Gestapo, et sans l’intervention immédiate de Ernst Jünger, il aurait été de suite exécuté. Le texte précise ‘’pendu par le bas du menton à un crochet de boucher, jusqu’à ce que le sang remplisse les poumons dans une horrible agonie’’. Jünger aurait contacté directement le Führer…

Otto fut envoyé à Dachau puis dans trois autres camps. À Mauthausen, les détenus sont nus sur la place d’appel, par -20°, et ils furent arrosés par une lance d’incendie, les SS redoublant de cruauté. Tous mourraient gelés. Et c’est là que le ‘’transfert d’autorité’’, expression soulignée dans le carnet, pourrait relever du récit romanesque. Parmi les gardes du camp, il y a un gradé qui avait été un simple soldat en 1916 sous les ordres de Otto. Se sont-ils vraiment reconnus ? Sans aucune raison, ce SS va faire en sorte que Otto soit épargné, en l’expédiant au cachot. 

Inversion de hiérarchie, et d’autorité, mais peut-être aussi fidélité à un esprit chevaleresque et à la grâce du mythe des Bienveillantes, que les horreurs nazies avaient pourtant rendues obsolètes. J’imagine comment l’Oncle Otto a ressassé ce ‘’miracle’’ pour évoquer son statut de survivant. Je suis tombé un peu par hasard sur ce passage, et il y a beaucoup de pages dans ces carnets que je n’arrive pas à déchiffrer. Ces drames appartiennent aux historiens mais leurs récits ont façonné la vie quotidienne après-guerre, celle de nos parents, puis, récits des récits, la nôtre. Il y a tant de carnets pour lesquels nous n’avons ni la compétence ni simplement le temps pour qu’ils soient honorées d’un juste intérêt, et qui dorment donc à jamais dans des cartons qui finiront sans être ouverts à la déchetterie, lors d’une triste journée de succession, quand le notaire aura signé un acte de vente pour une maison au grenier vide, en faveur d’un jeune couple d’héritiers se complaisant à ignorer tout de la vie de leurs aïeux.

En vain, d’Alsace; épisode 181: LA CROÛTE

Ambroise Perrin

La seule personne à qui elle parle dans la journée, c’est la serveuse de la boulangerie. Elle choisit l’heure où il y a le plus de monde, peut-être qu’une autre cliente lui demandera comment ça va ? Une demi-ficelle s’il vous plaît…

Ce n’est pas beaucoup. L’autre demi-ficelle qui restera en rayon sera invendable. C’est la moitié de 0,80 €.

Prenez une entière, vous pourrez la congeler si vous ne mangez pas tout, passez-là au grille-pain, elle redeviendra croustillante et cela vous évitera de venir tous les jours.

Elle a un petit pain au chocolat à la place du ciboulot se dit la vieille dame qui n’en a que faire de rissoler son dernier bout de croûton.

En vain, d’Alsace; épisode 180: L’ACCIDENT

Ambroise Perrin

Quand son père a demandé le divorce il avait 15 ans. Tu es grand maintenant. Tu sais j’aime toujours ta mère. Et sa mère lui a dit, j’aime toujours ton père, je ne comprends pas. Vous allez rester bons amis leur a-t-il répondu, ce n’était pas vraiment une question. Mais tous les deux, on t’aime, c’est cela l’essentiel.

Il est resté chez sa mère qui gardait l’appartement. On va se voir toutes les semaines lui a promis son père. Toujours des rendez-vous dans un café, parfois un restaurant. Il n’avait pas beaucoup de temps son père. Tu as gardé le même boulot ? Oui, oui bien sûr. Et parce qu’il fallait remplir des papiers et que le hasard fait mal les choses, la nouvelle adresse de son père – qui n’avait pas encore de nouvelle adresse – lui a été fournie par la secrétaire du notaire.

Je vais lui faire une surprise et lui dire bonjour ce samedi soir. Juste un couple d’initiales dont celle de son père sur la sonnette, il entend des pas, c’est Paul qui lui ouvre… Bonsoir Paul ? Papa est là ? Ben… Je ne sais pas, mais que fais-tu là ?

Le papa est arrivé à ce moment-là, qu’est-ce que tu fais là répéta-t-il, entre maintenant. Tu connais Paul ? Oui il connaît Paul, bien sûr qu’il connaît Paul, depuis qu’il est tout petit… Voilà tu vas comprendre, tu dois comprendre, Paul et moi, on vit ensemble. Vous êtes coloc ? Non on est ensemble, on va se marier bientôt. Il a très bien compris mais il n’aurait jamais deviné. Et maman, elle sait ? Pas encore mais c’est moi qui vais lui dire, elle comprendra.

Comprendre, c’est quoi ce mot, comprendre, il ne veut pas qu’on lui demande de comprendre comme si on lui demandait d’être raisonnable, non il veut simplement savoir. Mais ça fait longtemps que… ? Oui, oui, et papa enfin semble gêné, il regarde Paul, oui, depuis toujours. Mais quand tu as épousé maman ? Mais je l’aime ta mère, je l’aime toujours, mais ce n’est pas la même chose… Et quand je suis né ?

Et là c’est Paul qui répond, avec sa sale gueule de faux-cul ravi, ce n’était peut-être pas tout à fait prévu… Tu n’as manqué de rien pendant ton enfance et ton adolescence…… Oui papa, tu as assuré le… comment dire… il n’ose pas dire l’accident.

En vain, d’Alsace; épisode 179: BLUES EXPRESSO

Ambroise Perrin

Il y a une souffrance plus grande que celle de mourir, c’est celle de se voir mourir, et il n’y a rien de plus niaiseux que de prendre ce genre de phrase au sérieux, de prétendre que cela pourrait faire un sujet au bac de philo, alors qu’il s’agit simplement d’une effronterie de fin de soirée pour faire croire à un autre malheureux qui vous écoute que c’est la philosophie qui mène la vie.

Disons que la mort on ne n’y pense pas, sauf si on est malade à en crever, ce qui, pour quelqu’un qui en parle, est une terre inconnue. Are you experienced ? Bref nous voilà dans un Congrès de croque-morts et ça c’est tout à fait rigolo, surtout quand un peu plus tard on raconte l’expérience. Si d’ennui aux funérailles vous étudiez les tronches des types-porteurs sous le cercueil, plutôt médiocres acteurs, faut reconnaître c’est du brutal, parce qu’on voit leur compassion à cent sous de l’heure et qu’une fois le macchabé plié, ils iront boire la bière.

Ainsi la mort pour une chronique bouffonne, c’est un défi et je vais donc vous notifier votre propre enterrement. D’abord où ? Si, vous êtes sans aucune dernière volonté, ça va être compliqué, la tombe de vos parents étant pleine et là où vous habitez, vous n’y avez jamais mis les pieds, dans ce cimetière de quartier lointain. Surtout pas de four crématoire, les ancêtres savent pourquoi, vous préférez les pissenlits par la racine. Y’a là de la mélancolie de poète qui s’ignore avec une petite imposture d’introspection, le mourant que vous êtes imaginant la transfiguration de son moi dans les grandes ardeurs mystiques d’une âme retrouvée… Vous avez beau dire, y’a pas seulement que d’la philosophie, y’a autre chose !

Il s’est dit alors qu’il s’était pas mal auto-supplicié dans la vie, que finalement il était content d’être en bonne santé, que les enterrements de famille, ça servait juste à revoir les cousines nantaises perdues de vue (et qu’est-ce qu’elles ont vieilli !). Il a pris sa bagnole jusqu’à un petit village du Kochersberg, au hasard, que la nature est belle, au resto on était un peu étonné d’avoir un client tout seul qui parlait tout seul, et dans sa solitude il a choisi vraiment tout ce qu’il aimait, comme le cordon-bleu flambé à la crème épaisse aux champignons, une bouteille de gewurztraminer tardif pour commencer avec le feuilleté de langoustine et un rare pinot noir pour le fromage et le dessert, et une mirabelle maison avec le café. Il fut le dernier client. 

Il a bien dit ne vous en faites pas, je ne vais pas conduire, et il a passé la nuit sur le parking, siège couchette et vitre entrouverte. Le matin un double expresso avec le sourire de Lulu la patronne, « vous faites ce que vous voulez mais j’ai bien vu que vous étiez quelqu’un de raisonnable, allez le café c’est pour moi, ça va mieux ce matin ? »

En vain, d’Alsace ; épisode 178: CIMETIÈRE PREMIER ÉTAGE RUE GEILER

Ambroise Perrin

Le bruit est bizarre, plutôt étouffé, avec parfois un bris de verre. Ce sont les cris d’interpellations qui sont gênants, je vais au balcon et je vois les fenêtres grandes ouvertes au premier étage de l’immeuble en face, on jette plein d’affaires dans une benne juste en dessous.

Sentiment d’indignation, j’observe pendant de longues minutes, et ce pourrait être une description de la Vie mode d’emploi. La dame voisine âgée a dit à la boulangère que sa famille la dirigeait, c’est le mot qu’elle a employé, vers un EHPAD. Mais quelque chose de vraiment bien a-t-elle insisté. Les neveux sont là, sur le trottoir, aucun ne dit qu’elle ne reviendra plus, qu’elle ne pourra plus revenir, qu’elle ne rajeunira pas, qu’elle ne peut plus être autonome, et que pour payer cet établissement hospitalier, il faut vendre l’appartement, ou peut-être juste cesser de payer un loyer, elle habite là depuis au moins quarante ans, et ces deux bonshommes qu’elle ne devait pas voir souvent ont dû se charger des démarches auprès des organismes de tutelle.

Il y a probablement quelques meubles qui ont été déménagés dans le grand 19 m² de l’EHPAD, pour un semblant d’univers familier, avec les albums photos noir et blanc, le livre sur les pharaons, le violon de son mari, cinq chemisettes et deux pulls, un manteau, les chaussons d’hiver aux semelles antidérapantes, une trousse de toilette, et maintenant il faut trouver quoi faire du reste. Emmaüs a été sollicité, puis la Croix-Rouge. On a lu une petite annonce pour le débarras des maisons, des blasés qui savent ce qui peut se monnayer sont venus. Prenez ce que vous voulez et jetez le reste.

Et c’est comme cela que moi à mon balcon je vois passer et s’écraser un fauteuil, un miroir, des cadres, des livres, de la vaisselle, des cartons pleins qui ne s’ouvrent même pas dans leur chute, les chaises de la cuisine qu’il faut briser parce qu’elles prennent trop de place, les planches des étagères, des monceaux d’habits, une collection de petits chiens en plastique, des boites de conserve peut être périmées.

Au début il y avait un gars qui mettait de temps à autre quelque chose de côté, il a monté une pile d’objets sur le trottoir et puis il faut aller vite, l’appartement doit être vide avant 16 heures quand le camion viendra récupérer la benne, alors tout tombe, toute une vie tombe.

En vain, d’Alsace ; épisode 177 : PAYS BRIGITTE BARDOT

Ambroise Perrin

L’année du bac, 1972, l’été en stop, pas de destination, Katmandou c’est trop loin, la bretelle d’autoroute à Kehl en face de Strasbourg, et on verra bien. Hasard des rencontres, trois jours plus tard, un village au sud de Karlovac en Yougoslavie, une petite auberge qui accepte les deutsche mark, tu viens d’où toi ? Euh, Strasbourg, France, Frankreich, Franchouille ? Paris, Parisse ? Eiffel Touwaer ? Tatatata allonzenfantspatriiiie ?

Alors l’aubergiste, un grand sourire, remontant ses deux grosses poignes sur les seins, ah, Du kommst Brigiiitte Bardot ? Oui, oui, mon pays c’est Brigitte Bardot ! 

En vain, d’Alsace ; épisode 176 : LA BÛCHE

Ambroise Perrin

C’est le soir de Noël. Il sait qu’il est farci de métastases comme une bûche de crème fruits de la passion. C’est quoi qui te ferait plaisir ? ‘Du temps’ répond-il pour plomber l’ambiance. La famille est là, toute la famille, chaque gamin filme le Papy avec son portable et lui sourit avec mauvaise grâce. Il débouche un Pommard 1953 et tous pensent qu’il liquide ses meilleures bouteilles.

Dans la grande pièce de la vieille maison il y a encore la cheminée que l’on allume uniquement ce soir-là, cela amuse les enfants qui y jettent les papiers d’emballage des cadeaux. C’est magique dit le Papy. Il faut y mettre une belle bûche, un bout de la branche du pommier qui est tombé, et la laisser brûler jusqu’au retour de la messe de minuit.

Les restes de bois calcinés, c’est cela la vraie magie de Noël. Ah bon ? Le grand-père du grand-père du grand-père utilisait ce charbon de bois pour guérir les maladies, apporter de bonnes récoltes, éloigner les maléfices, favoriser les naissances, protéger des incendies et de la foudre, on lit cela dans un recueil d’archives à la bibliothèque de la mairie. Le soir du réveillon chacun mangeait pour sa santé un morceau de la bûche calcinée. Aujourd’hui on a la carte vitale et on préfère celle du pâtissier. Pas certain que celle-là guérisse du cancer, même si c’est à ce moment-là que l’on s’embrasse en se souhaitant bonne santé.

Noël c’est aussi la soirée où l’on pourrait dévoiler des secrets de famille, il y en a toujours que tous ne connaissent pas, et ceux que l’on croit deviner, ceux que l’on a envie d’oublier et ceux que l’on ne partage pas non pour ne pas blesser mais par cupidité. Alors par convention sociale on théâtralise de grandes joies, on fait montre de générosité pour masquer ses frustrations et ses rancœurs. On verra l’an prochain.

Mais Noël tout seul, ce n’est vraiment pas dans notre mode de vie ; l’année dernière, à cause des grèves du train, Papy a passé sa nuit de Noël devant sa télé avec ses DVDs, Voyage à Tokyo et d’autres films d’Ozu. Et une pensée pour Mamie, morte en quelle année encore ? Il s’était acheté une mini-bûche, ‘portion une personne’ à la boulangerie en face, et quand il s’est éloigné trottinant avec son petit paquet et sa baguette au levain, la vendeuse l’a rattrapé sur le trottoir pour lui faire la bise avec ses bons voeux.

Noël c’est une journée cruelle, un rite pour faire savoir aux gens tristes qu’ils sont tristes, et aux gens seuls qu’ils sont seuls. Avec pour spectacle les guirlandes qui traversent les rues mais pas les cœurs, les insolentes illuminations qui forcent les malheureux à regarder de riches bonheurs mis en scène par des familles aveugles et affairées.

Si au lieu du pôle Nord le Père Noël venait de Ouagadougou et qu’il traversait la Méditerranée à la nage sur une embarcation gonflable, ce serait magique d’une autre façon. La bûche congelée de chez Picard serait décorée de girafes et de lions et elle aurait fondu au soleil d’Afrique avant d’atteindre dans nos assiettes à dessert son rôle culturel et économique de fête hégémonique mondiale.

Le Papy qui a lu son journal ‘gauchiste’ murmure ainsi qu’il veut échapper à la conspiration mondiale de la joie mercantile du Père Noël. Allez, c’est le réveillon pas la rébellion de Noël ! On rigole en lui réexpliquant qu’il est toujours un adolescent révolté et trouble-fête et la famille entière entame les pires chansons en chœur avec entre les dents le couteau à fausses notes qui servira plus tard pour la volaille et la bûche.

Le sapin reste seul au salon avec ses boules récupérées de l’an passé et qui serviront encore l’an prochain, mais il sait bien qu’il ne sera plus là.

En vain, d’Alsace ; épisode 175 : CAPRICES

Ambroise Perrin

Il avait commencé le violon à cinq ans. Sa grand-mère, qui pensait avoir raté l’éducation de sa fille, se rattrapait avec lui. Une petite demi-heure tous les soirs, puis l’école de musique municipale à Haguenau, pour vite jouer avec d’autres enfants.

Il était plutôt doué, il progressait parce qu’il travaillait son violon tous les jours. Il a l’oreille juste s’enthousiasma Madame Küchler la professeur du conservatoire, et il a une bonne mémoire. Avait-il du plaisir à jouer ? Il n’eut jamais l’occasion de se poser la question. Mais le solfège, quand les copains avaient piscine, là, il s’amusait vraiment. 

À 10 ans il joua dans l’orchestre de l’association culturelle de la banque, sa grand-mère y était soliste, Bach, Haendel, le Kyrie en ré mineur de Mozart, avec le chœur de la paroisse ; il était un peu la sympathique coqueluche de ces amateurs passionnés.

Il était bon à l’école, il voulait être aviateur, les maths étaient son fort et la vie passait, manger, violon, lycée, devoirs, violon, dormir. Il fit des études de pharmacie, on cessa de lui demander de jouer à Noël devant la famille, il prit son violon au cimetière quand on enterra la grand-mère, et tous les mardis soir, répétition avec l’orchestre qui se produisait trois fois par an à la Salle des fêtes ou à l’Église protestante…

S’il arrêtait de jouer pendant un mois, en vacances au loin, il ressentait ce manque qu’il imaginait être celui des drogués. Sa pharmacie était prospère, il finança un petit orchestre de chambre, un quatuor, pour Béla Bartók. Parfois, discrètement, il prenait la place du second violon, là c’était vraiment pour le plaisir. Il aurait aimé jouer dans un philharmonique, le Messie de Haendel, ou dans un Opéra, la Flûte enchantée.

Il se lança un défi, les 24 Caprices de Paganini. Il se remit à travailler son instrument sérieusement. Les enfants étaient grands, il n’avait imposé à aucun la musique et aucun ne jouait d’un instrument, ni même n’allait, comme lui assidûment, aux concerts à Strasbourg.

Se lancer dans Paganini, ce fut comme faire un truc en cachette, avoir une maîtresse, il n’en parla à personne, il imaginait y arriver au bout d’un an, et ce furent de longues années à s’accrocher vraiment, tous les jours. Il voulait être content de lui avant la retraite, à la vente de la boutique. Les Caprices décida-t-il, c’est comme un marathon, peu importe le chrono final, ce qui compte c’est de franchir la ligne d’arrivée. Un marathon en cinq ou six heures, pas d’importance, et ses Caprices furent comme cela, trop lents, laborieux, hésitants, il gardait les yeux fermés presque tout le temps, et parfois il entendait la cloche du 30e km, les notes graves pour ceux qui titubent mais jamais n’abandonneront.

Il ne faut pas partir trop vite parce que l’on a confiance en ses jambes, même si l’on sent que cela roule tout seul. Les premiers Caprices parurent accessibles, il essaya de tous les défricher à la queue leu leu ’’juste un peu pour voir’’. Très vite il comprit qu’il ne devait pas passer au suivant avant de bien maîtriser celui en cours. Il travaillait parfois trois heures par jour, et bientôt il abandonna la partition, son oreille lisait sans peine les notes gravées dans sa tête. Virtuose il ne l’était pas, il ne l’avait jamais été, mais rapide, cela à force il le devint, c’était absolument indispensable.

Il y a des passages complexes, des pièges d’artifices savamment écrit par Il Cannoni. Avec un ami kiné, il fit des exercices d’agilité de ses doigts, pour ne pas sombrer aux passages chromatiques et aux arpèges. Tout est affaire de mental se répétait-il quand il devait surmonter ses réflexes pour donner une grande indépendance à ses doigts. Il adorait les passages en doubles cordes, comme des défis de folie, l’index en sang. 

Ses doigts commandaient sa vie quotidienne, il alterna les étirements, les massages pour affermir les tendons et détendre les muscles, les tapotements pour améliorer la circulation sanguine, il utilisa des crèmes pour hydrater le coussinet de peau sous les premières phalanges. Il trempait ses inestimables bouts de doigts dans des bains tièdes de paraffine puis dans de la glace pilée, avant de les enduire d’huile avec de l’arnica ou du camphre. 

Quand vinrent les pizzicati et les glissandi, ce fut l’Everest, il fallait assurer chaque pas, planter un python entre chaque note. Il cessa d’écouter les enregistrements de Heifetz, de Grumiaux son préféré, de Boulier, de Garrett, d’Accardo, du russe Markov, il les avait tous. C’est Kreisler qu’il avait le plus écouté, peut-être le plus expressif mais aussi le moins virtuose, et Hadelich, le plus joyeux. Tous sont merveilleusement désespérants. Il devait se sevrer, il ne devait n’y avoir plus que lui, et lui seul avec sa propre teinte, ses trébuchements, ses petites tricheries techniques auxquelles il refusait son désespoir.

Arriva en la mineur le numéro 24. À 3 km de l’arrivée personne n’abandonne la course. On est galvanisé parce qu’il ne reste qu’une ligne droite, mais c’est la plus difficile, le thème de la mélodie semble simple et il y a 11 variations et un final. Tout ce que l’on a réussi jusqu’à présent doit se contracter en une seule foulée, les accords sont extrêmement complexes, l’archet doit chevaucher des doubles et triples cordes, il faut réussir des intervalles de dixièmes, le premier doigt sur la corde mi et le quatrième sur la sol, pas étonnant que Paganini fut considéré comme le diable.

Il n’enchaîna jamais, dans son salon tapissé de livres, les 80 minutes des 24 caprices d’une seule traite. Oser cet aboutissement avait le goût du fruit interdit du paradis. Et un jour son ami Serge, patron du téléthon, lui proposa de venir jouer à la télévision le solo qu’il voulait, dans une émission du genre ‘’les amateurs à l’antenne pour la bonne cause’’. Toute la journée les musiciens se succédaient, studio portes ouvertes, pour récolter des fonds et financer la recherche médicale… Un pharmacien violoniste c’était aimable ! L’apothicaire dévoila son programme à l’animateur, qui lui-même mélomane fut franchement abasourdi. Flairant une aubaine assez racoleuse, avec les probables plantages du violoniste, il se dit que débonnaire ou non, la prestation stimulerait l’audience, et il lui donna le temps d’antenne qu’il lui faudrait.

On se doute que, puisqu’on raconte cette histoire, notre héros réussit l’exploit en enchaînant les bijoux féeriques comme un maréchal à la tête de 2000 hussards lancés au galop.  Il laissa les dernières notes du 24èmeCaprice en l’air, au ciel un ange avait posé sa main sur l’archet. Il fixa un instant la caméra, les yeux dans les yeux, il prit dans sa manche la petite capsule qu’il avait préparée, à la pharmacie il avait tout ce qu’il fallait. Il reprit les notes finales avec déjà une grimace de douleur, il eut encore le temps de poser le violon au sol, ce temps qui était maintenant vertigineusement court. ‘’C’est bien fanfaron tout cela, le diable m’attend’’ se murmura-t-il en se penchant, pour ne pas l’écraser, de l’autre côté de son fidèle instrument et il s’écroula, peut-être heureux.

Une bave couleur d’encre coulait sur son menton, ses mains, comme celles de Pierre Boulez, tentaient quelques gestes minimaux pour diriger l’orchestre, l’ange lui fit une petite tape sur l’épaule, ‘’c’est bon, ça va maintenant’’, il trouva la force de sourire, il était sur scène, il était mort.

En vain, d’Alsace; épisode 174: VIEUX

Ambroise Perrin

Son père lui a dit, tu ne l’épouseras pas, en tout cas pas avant 50 ans ! Et cinquante ans plus tard, elle a 67 ans, elle est veuve, ils se retrouvent par hasard, lui aussi, il est veuf !

Tu te souviens ? Bien sûr que je me souviens, je voulais mourir quand ton père a refusé… ‘´Je crois que l’on ne s’est jamais embrassé’´… On dîne ensemble un de ces soirs ? Ce soir ? Oui…

On résume, et les voilà mariés, quelle belle histoire. Mais vite, très vite, ils n’ont rien à se dire, ils ont chacun leurs petites habitudes, leurs maniaqueries qui n’ont aucune chance de se combiner… Alors la belle histoire part en eau de boudin, et la fatidique petite phrase ´´restons bons amis’´conclut ce conte de fée mal embouché.

Bon Dieu, comme on se sent seul, passé l’âge de croire aux amours éternels, mais bien peinard, oui seul dans son lit à écouter Léo Ferré et à se lever à 3h de la nuit pour se faire des spaghettis. Même si l’on se sent floué par les années perdues, si l’on se sent glacé dans un lit de hasard.

En vain, d’Alsace ; épisode 173 : PAR PLAISIR

Ambroise Perrin

Il a 104 ans, il n’est pas encore mort, et il ne veut aucune médaille. Aujourd’hui, il dit qu’il préfère dormir que d’avoir des souvenirs, oui il se lève tard le matin. Dormir la vie. Avant c’était souvent vivre la nuit. À midi il va pisser, il braille qu’il chie à la gueule de tout le monde et comme on imagine qu’il perd un peu la tête, l’aide-soignante, qui lui lave les fesses, le traite comme un bébé.

Elle me laisse entrer pour lui dire bonjour. Il y a un petit coffret en bois sur son bureau, pas de fric, pas de bijoux, pas de lingots, rien qu’un cahier. Une date, 1945, il avait donc 24 ans, après la guerre. Sous le carton du fond de la boîte, caché, un poignard dans un étui qui schlingue.

J’ai dix minutes avant que l’on ne parte, je lis son cahier en diagonale. ‘’J’ai tué, parfois au couteau, souvent par plaisir’’. Il y a ainsi une cinquantaine de pages joliment anacoluthiques. Cela ne ressemble pas à des notes de confession, c’est écrit avec une distance littéraire comme si tout allait être publié en un roman ; et il précise aussi que ce ne sont pas des secrets de mémoire de guerre, simplement des réminiscences et ‘’surtout pas de procès’’ ; je sais qu’il a refusé qu’on le trimbale sur les plages de Normandie, où d’ailleurs il n’a jamais mis les pieds pendant la guerre. C’était pile lors de ses 100 ans, pour le faire poser avec d’Anciens Combattants et des Vétérans américains, russes, allemands ‘’réconciliés’’, et il avait hurlé qu’il détestait ces gens. La terre entière.

Et bien en 1945 ‘’je suis possédé par la haine, comme César haïssait Pompée ‘’ écrit-il. ‘’La haine et le péché, c’est ce qui fait marcher le monde. J’ai une double passion, pour la vie sauve et pour le meurtre. Mon alexandrin préféré c’est celui de Phèdre, Ah ! Je t’ai trop aimé pour ne pas te haïr. Je lis encore : ‘’J’ai appris à tuer comme on attrape une maladie à son insu, sans raison et sans but’’. 

‘’Dans la neige de Russie je me récitais Molière, Vous voulez un grand mal à la nature humaine ; Oui j’ai conçu pour elle une effroyable haine’’. Je poursuis ma lecture. ‘’Je suis le premier que je déteste, je me hais, mon narcissisme c’est de me faire souffrir moi-même. Mon premier souvenir c’est d’avoir détesté ma mère, sa présence, puis son absence. C’est comme cela que je suis devenu un intégriste de la haine’’.

Je tourne quelques pages et je me demande s’il a vraiment déversé cette bile au sortir de la guerre, si ce texte est hardiment spontané. Eh bien là il précise que tout est vrai. Ce qu’il raconte, c’est le sang qui pisse toujours abondamment, le sang chaud, mousseux quand on enfonce la lame dans le cou du gars lié sur la chaise, ou alors dans le ventre, dans les reins, ou plus rapide, pour rien, un caprice, dans le cœur. Mais là, le sang s’étale plus lentement sous la chemise. Et il ajoute ‘’je préfère le cou’’. 

‘’J’ai un don de naissance, l’égoïsme. Je me fous de la morale, au Front ma satisfaction c’était ma survie. Me voir vivant, c’était mon plaisir’’

Je me dis que ce salaud a dû tabasser sa femme, martyriser ses enfants et empoisonner la vie de ses voisins. C’est une crapule qui aurait pu crever à la guerre, et comme il allait mourir, il a pris du plaisir à tuer, pas comme un sadique, mais comme un miraculé intermittent des saloperies. Comme un romancier qui jubile à aligner de belles phrases, il a balancé des grenades sur des familles coincées dans un couloir. Autant d’importance que de bien tourner un palabre pour placer un imparfait du subjonctif. Je lis qu’il aurait aimé qu’une de ces vermines à étoile jaune sorte un flingue et le descende, il se vante qu’il se serait glorifié à agoniser les boyaux sur les genoux comme ses camarades de Barbarossa, il a vu passer les balles qui assassinent, peut-être les a-t-il vraiment vues, et il est là, il n’est pas mort.

En vain, d’Alsace; épisode 172: FAMILLE

Ambroise Perrin

Maintenant que la mère est morte, elle est vieille. Les frères et sœurs sont restés au loin, c’est elle qui s’en est occupée. Au notaire ils ont dit qu’elle pouvait garder tous les meubles, mais comme elle n’avait aucune place où aller…

Elle dit quand même que c’est elle qui s’était aussi occupé de la chaudière, elle est encore neuve, mais cela ne compte pas a dit le notaire.

Elle a dormi pour la dernière fois dans la chambre à côté de celle de la mère. Elle devra donner une adresse pour quand la vente sera finie. Et ouvrir un compte parce que celui de la mère a été fermé.

Depuis on n’a aucune nouvelle, et oui ça va faire bientôt dix ans.

En vain, d’Alsace ; épisode 171 : LA VIE EST BELLE

Ambroise Perrin

Le feu passe à l’orange, vite, orange sanguine, pas de chance deux motards en face. Coupez votre moteur s’il vous plaît, papiers du véhicule. Ce n’est pas possible, il est tellement, tellement pressé, mais s’il commence à discuter, cela risque d’être encore plus long. Les deux gendarmes ont une proie, ils vont lui faire la totale, l’assurance, les pneus, quand on cherche, on trouve quelque chose qui cloche.

Son téléphone sonne et se connecte automatiquement au haut-parleur de la voiture, « Professeur, professeur, où êtes-vous, il faut commencer de suite ! »

C’est là que commence l’aspect optimiste de cet épisode, parce que les gendarmes savent être curieux, sympas et efficaces. « Je suis le professeur Jean-Luc Voirdumoulin, je dois commencer une greffe du cœur, et si je ne suis pas au bloc dans cinq minutes, l’organe est perdu ». Le motard l’observe : « Avec tous ces travaux et ces rues barrées… Oui, oui, c’est pour cela que je suis en retard et que j’ai forcé au feu, il faut absolument que j’arrive maintenant à Hautepierre… Monsieur c’est impossible à cette heure-ci, il vous faudra au moins une demi-heure… »

Le motard se tourne vers son collègue : « Tu vas ranger la voiture sur le trottoir, débranche ta radio et passe-moi ton casque. Voilà professeur, montez derrière moi, calez-vous au dossier et accrochez-vous ! »

Le chirurgien entrevoit un bon dieu protecteur de la science et complice des forces de l’ordre, et les deux fesses collées au cuir de la BMW R 1250 GS le voilà, cramponné à l’Archange Gabriel, qui s’envole en zigzaguant sur les trottoirs pour descendre l’avenue des Vosges toujours bloquée, et qui fonce à 180 km/h sur la bretelle d’autoroute le gyrophare allumé et la sirène hurlante.

En vain, d’Alsace; épisode 170 : LE PERROQUET DU CHÂTEAU DE VERSAILLES

Ambroise Perrin

Pendant quarante-deux ans Madame Müller travailla comme femme de ménage au château de Versailles. On l’appelait la Pompadour mais son prénom était Reine. Cela avait amusé le chef du personnel, et ainsi il l’avait embauchée à l’essai. C’était juste après la guerre, un tel emploi représentait une sacrée chance.

Reine Müller arrivait de Wissembourg, à la frontière allemande, elle venait de se marier en quelques semaines, son fiancé, qui était son voisin de la rue du sel, revenait lui de Russie, et elle avait failli ne pas le reconnaître, après quatre années d’absence…

Il n’avait jamais voulu raconter ce qu’il avait fait ‘’là-bas’’. Il disait juste ‘’il faut oublier’’, mais l’administration ne l’avait pas oublié, c’est pour cela qu’ils étaient partis à Paris. Au bout de quelques semaines, parce qu’il y avait des procès, qu’il avait été gradé, qu’il était Alsacien mais qu’il avait en fait toujours la nationalité allemande, Otton dit à Reine qu’il partait plus loin. Un jour elle reçut une lettre postée en Uruguay, puis plus rien.

Le château de Versailles devint sa maison, son foyer, chez elle. Ce qui surtout lui plaisait, c’étaient les passages secrets. Quand le roi quittait sa reine au milieu de la nuit pour aller voir la Pompadour, il y avait de quoi rêver et d’oublier les horreurs de la guerre. Les gendarmes sont venus trois fois lui demander si elle savait où était son mari, non, il était parti, aucune nouvelle.

Des années plus tard, quand des touristes allemands se promenaient dans la galerie des Glaces, elle les observait, elle les écoutait, mais elle ne disait pas qu’elle les comprenait. Elle ne revint en Alsace que pour l’enterrement de sa mère, le curé la reconnut, ils ont parlé quelques instants, il ne lui a pas posé de questions. Elle ne dormit même pas à la maison, elle prit une chambre à l’Ange. Elle préférait être seule.

Elle lut des livres sur l’opération Barbarossa, sur les Einsatzgruppen, sur les Malgré-nous, sur la réconciliation franco-allemande, mais disait-elle, cela ne l’intéressait pas plus que ça. Elle lut aussi l’Œuf et Moi et toute la série des Jalna, les 16 volumes qui l’emmenaient de l’autre côté de l’océan, mais elle n’attendait plus, et un jour elle se dit qu’elle n’était plus amoureuse. Elle pensa bien à se remarier, elle était encore plutôt jolie, mais il aurait fallu faire des papiers et des années passèrent.

Alors qu’elle approchait de la retraite, un jeune homme vint la voir au château, c’était le fils d’une de ses nièces, il voulait l’interviewer sur ses souvenirs de guerre, mais elle se méfia et de toute façon elle n’avait rien à dire. Elle ne lui demanda pas comment allait la famille et lui ne lui raconta que les histoires de ses copains ‘’à la fac’’.

Quand elle dû partir, le nouveau directeur organisa une fête avec de la musique royale en son honneur, et lui offrit une copie du portrait de Marie Leszczynska. Elle avait toujours bien aimé la femme de Louis XV qui avait habité Wissembourg avant son mariage. Les collègues s’étaient cotisé pour lui offrir un perroquet moqueur, et peut-être venait-il d’Uruguay.

Bientôt elle n’eut plus aucun contact avec les autres employées du château. Les voisins de son immeuble changeaient souvent. Elle fut triste lorsqu’à la supérette sa caissière préférée changea de magasin. C’était la seule personne avec qui elle bavardait, il fallait venir le matin juste avant 10 heures, l’heure creuse.

La Pompadour est décédée à l’hôpital et personne n’est venu réclamer le corps. C’est un service de la municipalité qui a procédé aux funérailles de Madame Müller Reine née Schreiner et l’agence immobilière se chargea de vider l’appartement. Le perroquet, depuis longtemps empaillé, que les vers dévoraient, dont une des ailes était cassée et dont l’étoupe sortait du ventre, fut jeté à la benne, pour la déchetterie.

En vain, d’Alsace ; épisode 169 : C’EST LA FIN 

Ambroise Perrin

C’est une star. Une très grande comédienne au théâtre, une très grande vedette au cinéma, sur son nom on monte des films à gros budgets, et je ne dirai pas son nom pour ne pas me vanter.

Je l’ai rencontrée en 1991 au Festival de Cannes, elle n’était pas connue, une interview sympa, elle avait du temps. On a aussi parlé de Chabrol et de sa Madame Bovary qui allait sortir, elle ne connaissait ni L’Éducation Sentimentale, ni Bouvard et Pécuchet. En sortant de son majestueux hôtel, je suis passé dans une librairie, et je lui ai laissé les deux livres à la réception.

Hier, elle était en tournée de promotion pour son 43e film, une seule date en Europe, j’apprends par hasard qu’elle est à Strasbourg, je ressors ma bonne vieille carte de presse et je me faufile parmi les happy few. Le service d’ordre pour un blockbuster hollywoodien, ce sont des gardes-chiourmes américains, l’attachée de presse est américaine, la maquilleuse est américaine, et en fait seuls les journalistes sont européens, venus de Londres, Rome, Berlin, Paris.

Une photo d’elle en couverture, cela fait vendre du papier, un gros tirage assuré, en échange pub maximum pour le film, photocall dans 27 minutes, je comprends le plan média maous en me faisant éjecter poliment. What’s your name ? me demande la deuxième assistante de la troisième attachée de presse. Alors je fanfaronne et je crie bien fort «Flaubert… et je suis français comme Madame … » en citant le nom de famille de la star !

Elle m’a entendu dans l’autre pièce, elle passe la tête dans le couloir de la suite, « eh, et bien ça fait longtemps, attendez cinq minutes s’il vous plaît ».

Je ne suis pas le seul à être baba, et me voilà effectivement cinq minutes plus tard, un peu intimidé quand même, à papoter. Elle se marre parce que je n’ai pas vu le film du jour, « plus d’un million d’entrées aux USA en 15 jours, oui, les Américains, ils m’aiment bien, et bien jeune homme, j’ai lu tout Flaubert, merci encore pour les deux bouquins. Et surtout sa correspondance, avec Louise Colet, cela m’a beaucoup aidé pour mes rôles au théâtre… »

« Vous êtes toujours journaliste à la télévision ? » Je lui raconte que je fais maintenant un blog où j’invente beaucoup la réalité… « Vous faisiez faire une lecture enregistrée d’une page de Bouvard et Pécuchet, à chacune des personnes interviewée… ». Elle se souvient de cela ! « Je me suis arrêté après le premier chapitre… Vous veniez de faire Michel Piccoli ! »

« Vous savez, regarder en arrière, jauger sa carrière, il arrive un moment où tous les artistes le font… Et il y a tant de regrets… Mais ce n’est pas facile de prendre le temps d’être honnête avec soi-même, et quand on se lance, on grince des dents…

Je vous parle comme cela, parce que vous ne prenez pas de notes ; entre-nous, sans une bonne dose d’arrogance, on a tendance à tout oublier… D’arrogance ? Oui, ou de vanité… Ma scène préférée au cinéma, c’est dans Singin’ in the rain quand Gene Kelly raconte le soir d’une Première le début de sa carrière… Le héros s’invente alors une vie !

On a tous des réussites et des échecs, c’est une banalité, mais ce qui compte c’est d’avoir su en tirer quelque chose de créatif. Quand on a eu du succès dès le départ, faire des choix de carrière est très difficile. Après on oublie ses échecs. Et plus vite que le public, parce qu’on y a tiré une belle expérience. On adore avoir été téméraire, mais on n’avoue jamais les remparts qui nous protègent. Et à n’importe quel âge, on pense à l’avenir, et en 2025 une vieille comme moi n’a même plus besoin de faire semblant d’être jeune ! »

Je n’ai pas le temps de protester, l’attachée de presse s’impose et me murmure « sorry, maintenant, c’est la fin. »

En vain, d’Alsace ; épisode 168 : I CAN’T GET NO, BELLY

Ambroise Perrin

Le jour où, devant la glace, il renonça à l’illusion de faire un régime pour perdre sa bedaine, il se dit, ça y est je suis vieux. Il avait tenté BLM sans beaucoup de conviction, bouffe la moitié, un truc simple qui demande juste un peu de volonté.

Qu’est-ce qu’il en avait usé, de la volonté, pour réussir les diplômes les plus hardis en fac, et pour se hisser au sommet de son entreprise, où, années après années, il écrasa tout le monde, surtout ses meilleurs amis.

Il se rappela qu’il avait été plat comme un beau ventre dans ses sentiments. Les bons sentiments redondants, ils dégoulinent de piètres compromis et mènent à la ruine de l’agressivité combative nécessaire pour gagner. Et gagner, c’est éliminer les autres pour être le seul, le premier, le premier de cordée, c’est la mode d’y croire, que l’on peut ainsi grimper et grimper.

Et là il n’arrivait pas à éliminer quelques cinq ou six kg de trop, alors il se dit, oui, c’est l’âge. Au lieu des sentiments, il fallait montrer beau, et c’était devenu impossible. Ce qu’il n’osait s’avouer, c’est qu’il se complaisait dans cette torpeur, alors que toujours son hyperactivité masquait sa lâcheté. 

Il était président de pas mal d’associations culturelles et caritatives, du Cercle des anciens  chefs d’entreprise du Bas-Rhin, et membre d’une foule d’autres petits clubs où sa renommée et sa fortune suscitaient, dans un merveilleux malentendu, le respect.

Son chauffeur Alfred était resté à son service, il entretenait à la perfection sa discrète vieille Jaguar. Il pouvait ainsi se garer à 100 m d’un rendez-vous afin d’arriver tranquillement à pied.

Il rassembla ses carnets pour rédiger ses mémoires, décida de passer par la fiction, embaucha un journaliste vénal comme nègre, s’en débarrassa , rassembla trois anciens et dévoués membres de son cabinet qui laborieusement usèrent de flatteries à chaque paragraphe, il relut, et prenant le regard inquisiteur de Truman Capote comme modèle, réécrivit lui-même le tout.

Le résultat fut un sac fourre-tout sucré-salé, non pas indigeste, mais insipide, et qui eût beaucoup de succès à sa publication. Il accepta une rencontre publique à la salle blanche de la Librairie Kléber, ses ennemis politiques qu’il avait battu à chaque élection étaient là à le féliciter, au premier rang, et il vit plus tard sur une photo que le pan de sa chemise dépassait sur son pantalon, décidément, il était bien vieux.

Quand comme cela, cela sent le sapin, on se tourne vers sa famille. Ses enfants n’avaient pas le temps, son épouse se battait avec ses propres problèmes et ainsi il nota qu’il n’avait personne à qui se confier. 

Il voyagea. Il revint. Des années passèrent, le petit ventre rond était toujours là. Il mangeait sainement, faisait du sport, buvait peu de whisky, juste du japonais, le meilleur. Il lut beaucoup, se remit à écrire, et là, cela lui plaisait.

À 16 ans, il avait fait le tour de l’Angleterre en auto-stop, 60 ans plus tard il recommença l’aventure. Trois heures sous la pluie à la sortie de Liverpool, alors que la nuit tombe, que l’on ne sait pas encore où dormir, ce fut un délice. Sauf que le temps perdu, cela ne servait à rien de le rechercher, l’auto-stop c’était terminé, obsolète, d’ailleurs impossible de trouver un bon endroit pour être vu et où un automobiliste pas méfiant aurait pu s’arrêter. C’est finalement une voiture de police qui le déposa devant un hôtel, après que le flic lui a demandé s’il ne voulait pas voir un médecin, tellement il grelottait.

Il traversa l’océan, retrouva le campus où il avait brillamment réussi dans le Massachusetts. Il ne reconnu que peu de bâtiments et tous les étudiants lui parurent profondément débiles. Quand on déteste les jeunes, c’est que l’on est vraiment vieux.

Il refit le trajet du transsibérien, mais cette fois en cabine de luxe, il survola des cascades en hélicoptère au fin fond de l’Afrique, se baigna dans le Blue Lagoon à Reykjavik, inutile de compléter la liste de ces privilèges de retraité aisé.

Il cessa même de refuser de faire une croisière en Méditerranée à la poursuite des héros des mythologies locales, de vieilles histoires qui n’avaient pas vieillies, pour faire plaisir à son épouse. À 4h du matin, il se leva pour aller manger une pizza sortant du four au buffet gargantuesque du bateau.

Tant que tu as la santé, lui répétaient ses amis. Il commença à découvrir que cela faisait maintenant plus de 70 ans qu’il était en forte déprime, même s’il ne mentait pas en disant que toujours, tout l’intéressait.

Quand son notaire lui dit qu’il était prudent de préparer sa succession, et que le banquier lui souffla qu’il lui fallait optimiser le pognon qui dormait sur ses comptes, il se déshabilla dans la salle de bain et se mit à contempler avec satisfaction sa belle bedaine. D’ailleurs, c’est Mick Jagger qu’on entendait à la radio.

En vain, d’Alsace ; épisode 167: PREMIER SINISTRE

Ambroise Perrin

C’est jour de fête. Depuis qu’il est seul, il a un peu plus de temps, il est président de la Maison des associations. Il fait essentiellement du social et pas trop de gestion ; l’actualité bouscule tout, les clubs se boycottent, les affiches sont arrachées, et chacun se replie sur lui-même, dans son clan, pétri de certitudes et de mauvais sentiments.

Son discours sera de langue de bois, que dire d’autre qui ne ressemble à un éditorial d’un magazine bien-pensant ? « Ne cédons ni aux sirènes de la haine, ni à la tentation du désespoir, ces forces corrosives qui rongent les âmes et brisent toute espérance ». Applaudissements de politesse, c’est le 50e anniversaire de la Maison, quelques notables vont se succéder pour des bribes de solennité dans leurs discours. Trois gamins démarrent une démonstration de hip-hop cloud rap. Le buffet est du genre plutôt fauché.

Et en sortant, on lui aura volé sa bécane; il croira d’abord à une blague, à une petite vengeance ou à un test, non, le vélo est parti, envolé; avec tant de monde, le voleur était vraiment gonflé. Le cadenas sectionné lui a donné le blues, il l’a ramassé, peut-être pour l’assurance. Vous aussi, dira le planton de service à la Police, revenez demain.

Son bon vélo, pas vrai tout neuf mais quand même, ce n’est pas son vol qui lui donne tant d’amertume. Il fut il y a longtemps gamin, et il a vécu mai 68 et ensuite par procuration et par prolongation, il a eu envie de tout lire et de tout changer; il a toujours été un chic type, le chef de bureau sympa, il n’a jamais divorcé et les enfants ont tous bien réussi, il a plutôt super bien gagné sa vie, son appartement pour sa retraite ressemble à un palace, de belles bibliothèques, des tableaux de peintres renommés, il voyage, des colloques, des conférences, des crapahutages partout aux coins de la planète… 

Mais aujourd’hui ce sont les divisions dans la société qui gèlent son cœur et sa pensée. Quelle désespérance ! Drôle d’impression de se sentir bâillonné, d’être un pauvre pion ballotté. Il doute de ses convictions, c’est peut-être cela qui maintenant le rend malheureux. Dans sa vie quotidienne, aucune raison objective de se plaindre, mais ça ne va pas. Sa solitude n’est pas du maniérisme. Et c’est difficile de partager ce sentiment, il a trouvé le mot, le spleen, ce truc « bas et lourd qui pèse comme un couvercle.»

Bien entendu ses multiples occupations permettent de masquer les dilemmes qui se faufilent dans ses habitudes d’opiniâtre persévérance. Il ne se sent pas encore assez vieux pour tout laisser tomber, la santé ça va, merci beaucoup.

Les haines qu’il perçoit et qui l’entourent se transmettent par des gens qui n’ont aucune culture, par exemple un manque crasse de références historiques. D’anodins clichés entretiennent les confusions et il y a des amis avec qui il préfère ne plus parler, effaré de ne pas avoir soupçonné tant de bêtises, et ce, depuis des années. 

Un jour il lui faudra épurer le passé et reconstruire les amitiés. Ce ne sera pas facile, la mémoire collective instaurera une sorte d’indignité nationale envers ceux qui par lâcheté et complaisance, et, surtout par intérêt personnel, auront créé cette atmosphère atrabile .

Mais pour le moment il doit conclure son discours d’inauguration, il y a de nouveaux locaux, l’atelier attenant à la Maison des associations ayant été réhabilité. 

Il scrute les visages, il cherche des signes de reconnaissance qui rappelleraient qu’un jour la raison reprendrait ses droits. Il perçoit que certains sont prêts à l’invectiver. D’autres, nonchalants, ont discrètement le nez dans leur téléphone portable.

Les meilleurs speechs seraient les plus courts, encore une bêtise, sauf lorsque l’on n’a rien préparé et que l’on tente d’improviser en faisant de l’humour. Pour une fois, pas de blague, pas de complicité avec le public désabusé, il répète simplement le mot convivialité partagée, en se disant qu’il fait un gros mensonge.

Et par facilité il fait une citation, Gramsci sans le nommer :  « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

Et si l’on refuse de voir ces monstres, on risque soi-même d’en devenir un.

En vain, d’Alsace ; épisode 166 : SUZANNE DRAGUE LES VIEILLARDS

Ambroise Perrin

Suzanne est une sacrée aguicheuse, elle se tape des vieillards, ça se sait, et tous se racontent cette histoire. On disait qu’elle se vengeait, qu’elle vengeait les filles qui avaient mauvaise réputation, celles qui avaient pourtant bien plus d’aplomb et d’ardeur que les mecs.

Ses seins gambadaient sous une chemisette transparente, il faisait chaud, elle s’en allait, prétendait-elle, à la rivière se baigner, un pied déjà dans l’eau.

Les petits vieux baveux trouvent un prétexte pour s’approcher, elle rit de leurs mains baladeuses vite audacieuses, et son rire s’enflamme en encouragements. Ce n’était pas une fable de La Fontaine ou une chanson de Georges Brassens, elle minaudait fort peu et les gens bien intentionnés se demandaient si son mari Daniel savait. 

Elle faisait commerce avec l’innocence, mais elle n’était pas dupe du double voyeurisme qu’elle provoquait, les gros dragueurs qui lui tournaient autour et les mateurs qui se marraient.

Ordure, dégueulasse, saleté murmuraient les pitoyables pendards qui se réfugiaient dans leur morale bienséante de frustrés. Le curé aurait dit une messe pour son âme. Les matrones voulaient sa peau. Sa copine Bethsabée ne disait rien.

Suzanne embarque ses proies dans les bosquets de drôles de jardins des délices, elle pousse de petits cris stridents qui carillonnent au fond des frocs ; à qui le tour supputent les badauds peu effarouchés, sans penser qu’un jour elle leur trancherait la tête et que tous verraient le sang gicler.

En vain, d’Alsace; épisode 165 : DES POULES, DES MOUCHES ET L’IMPOSSIBLE CONSOLATION DE NOTRE DÉSESPOIR 

Ambroise Perrin

Au petit déjeuner, des œufs mimolettes, des œufs durs, à la coque, des œufs brouillés, ou une omelette… Une mouche tournait sur les assiettes, cherchant la sortie de la salle du petit déjeuner de l’hôtel. Dès qu’elle se posa, il la rafla, il faisait cela depuis l’enfance, dans la ferme des grands-parents. On gardait la main fermée et on y introduisait le pouce pour l’écraser.

Déjà une semaine dans ce faux palace à attendre la femme aimée. Elle ne viendra pas, il le sait, prisonnier de sa soudaine liberté. Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, lui avait écrit son ami suédois avant de prendre le large avec elle. 

Personne ne sait quand tombera le crépuscule. La vie n’est pas un problème, c’est juste un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas.

Combien d’œufs pond une poule en une vie, qui peux atteindre huit ans ? Un œuf par jour à partir de cinq mois, un peu moins en vieillissant. Il échafaude alors, avec l’aide de moult coqs pour couvrir les pondeuses, que tous les œufs soient conservés jusqu’à la naissance de poussins, imaginant que les Français renonçassent à leurs quatre œufs hebdomadaires. Et vu que nous sommes 68 millions, qu’il y a jusqu’à 9 poules au mètre carré dans un élevage en plein air, que la France s’enorgueillit de 551 695 km², et que notre pays est souvent pris pour modèle, il se mit à envisager la terre entière recouverte de poules et à reconsidérer son désarroi face à ce fatal déferlement gallinacéen. 

Les hommes ressentiraient alors le défi effroyable que l’éternité lance à leurs existences. Seule consolation, se rappeler que rien de ce qui est humain ne dure… Il se dit qu’il lui fallait s’assurer que sa vie n’était pas absurde, qu’il n’était pas seul sur terre, et qu’il lui fallait écrire un livre qu’il offrirait au monde pour inciter à vivre simplement, pour prendre ce que l’on désire, et pour ne pas avoir peur des lois, pitoyable allégeance à la certitude que la liberté n’existe pas.

Les poules lui enverraient le signe définitif de sa servitude à la peur de vivre. Les pages qu’il écrirait aurait la capacité de créer de la beauté à partir de son désespoir, de son dégoût et de ses faiblesses. Pour lui, ce ne serait pas le devoir avant tout, mais la vie avant tout. Choisir des moments où il ferait des pas de côté et sentirait que hors de cette masse que l’on appelle la population mondiale, il était aussi un être autonome.

Combien de pages aurait-il le temps d’écrire avant de mourir ? Qui compterait ? Un lever du soleil n’est pas une performance, mais la vie humaine, elle, est extraordinaire puisqu’elle cherche à atteindre la perfection. Dans cet immense poulailler il serait stupide de nier que la réalité de la vie c’est d’avoir la mort sur ses talons. Les organisateurs des oppressions savent faire comprendre ce message, nulle part l’on peut vivre libre si l’on sort des formes de la société. 

Dans ce monde de plumes, de coquilles et de caquetages, il décida de ne pas se laisser écraser par le nombre et de trouver une ardeur qui soit plus forte qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre.

Stig en avait fini de disséquer dans sa lettre d’adieu sa culpabilité, ses émotions, sa peur, sa solitude. Il lui avait piqué sa nana et lui donnait maintenant des leçons de survie. Il faut dire qu’il connaissait le malheur. Il avait témoigné, dans un livre qui eut un grand succès, des conditions infernales de la vie des rescapés de la dernière guerre, la famine, la haine, les souffrances, les horreurs. De quel autre sujet pourrait-il parler aujourd’hui ?

Oui, j’étais devenu son interlocuteur et son souffre-douleur bien-aimé et dans ma réponse je lui ai rappelé la mouche. La femelle ne s’accouple qu’une seule fois, car elle stocke le sperme du mâle, qu’elle utilise à chaque ponte. C’est-à-dire un millier d’œufs en plusieurs salves. Les larves mettent une dizaine d’heures à devenir asticots. Si tous survivent, en moins de dix jours (et parfois en deux seulement si le temps est vraiment clément), les nymphes deviennent adultes et jusqu’à 12 générations peuvent ainsi se succéder chaque année.

Au-dessus des fientes de nos poules, les couches de mouches vont se superposer. Il n’est pas nécessaire d’être un expert en progressions exponentielles pour réaliser que très rapidement de grosses épaisseurs de mouches dépasseront les 1,75 m de nos petites personnes, et que les problèmes de consolation de notre désespoir seront résolus.

En vain, d’Alsace ; épisode 164 : LE DORMEUR DU VAL-DE-MODER

Ambroise Perrin

Est-ce une maladie ? Dès qu’il est assis en classe, il s’endort. Ce n’est pas qu’il dédaigne les cours, il est bon élève, il a de bons résultats ; non, il ne passe pas ses nuits sur un écran et les réseaux sociaux, il lit des livres en papier, il se couche tôt, il fait du sport, il mange bien, mais là, dès qu’il est assis, dès que le cours ronronne, il s’assoupit, il finit par fermer les yeux.

Il habite Pfaffenhoffen à Val-de-Moder où il n’y a pas grand-chose de vraiment attractif pour un jeune de 16 ans. Il y a des clubs, des associations, une vie extrascolaire guère passionnante. Garçon effacé, sans problème. Indifférent à bien des choses, et s’abandonnant sans peine à ne rien faire dans l’atmosphère de banalité du patelin.

S’endort-il de même au cinéma, au théâtre, au concert ? Non, là ça va, il tient le coup, c’est en classe qu’il bat en retraite ! Le médecin scolaire lui a suggéré de faire des tests, pendant 15 jours il est venu en classe bardé de petites ventouses sur la peau, avec un capteur dans la poche, pour enregistrer le rythme cardiaque et la tension. Il a fait des analyses de sang, arrêté de manger trop sucré, bu de l’eau à la récré. Il répète quelques exercices de gymnastique d’éveil avant d’entrer en classe.

Il a sa place à côté d’une fenêtre, qu’il peut laisser entrouverte pour bénéficier de l’air frais et vivifiant du parking des profs.

Comme il a de bonnes notes, les profs, certes un peu dépités d’avoir un dormeur sous leurs yeux, suivent le bon conseil de la psychologue scolaire : foutez-lui la paix ; peut-être que simplement il s’ennuie en classe, et que c’est vous les profs qui êtes lénifiants.

En vain, d’Alsace ; épisode 163 : T’ES D’OÙ, TOI, VRAIMENT ?

Ambroise Perrin

Slimane El Laoui est, comme son nom l’indique, français, et quand on lui demande ‘’mais vraiment, tu es d’où, toi ?’’ il répond d’Elsenheim. C’est encore le Bas-Rhin, commune juste en face de Grussenheim dans le Haut-Rhin.

Slimane est Lieutenant-colonel de gendarmerie au GIGN, l’unité d’élite de la gestion de crises et d’intervention dans les prises d’otages. Il ne paraît peut-être pas grand et fort, il est spécialiste de nombreux sports de combat, notamment le krav maga, une technique très physique qui ne fait pas rigoler. 

Donc ce soir-là, rue Clemenceau à Marckolsheim à l’autre bout de la gendarmerie, lorsqu’il sort du restaurant Little Italy et que trois malabars en goguette lui lance un ‘’alors Mohamed on a bien mangé, et on se tape une petite alsacienne, elle est jolie ta blondasse’’, Slimane ne dit rien, ne pense qu’à mettre son épouse en sécurité, et raidit les muscles.

Dans le métier, il y a une frontière infranchissable entre action en mission et petit problème personnel, ce qui ne veut pas dire se laisser casser la figure par des imbéciles racistes croisés par hasard.

Première étape, la force mentale, faire le dos rond ; deuxième s’excuser, ‘’pardon laissez-nous passer s’il vous plaît’’, troisième, et il est champion pour cela, la négociation, ‘’je vous paye un pot et c’est bon’’, quatrième, discrètement déclencher son portable pour contacter tout le bastringue, cinquième, et ce sera dans quelques secondes car Slimane sait anticiper, se préparer au contact physique. ‘’Eh Mohamed, on ne veut pas rentrer à la maison ?’’, que lui dit le gros rondelet en lui versant le reste de sa canette de bière sur le crâne. Sa femme entre-temps s’est réfugiée au restaurant, et tout cela a bien duré 30 secondes.

Sixième étape, après un ‘’désolé monsieur’’, deux coups pour se dégager car ils sont déjà à trois sur lui, et quelques prises inexpiables que l’on pratique avec le sourire à l’entraînement. Le gars immobilisé par terre est ko l’épaule bloquée, son copain est simplement assommé et les parties génitales écrabouillées, et le troisième qui sort un couteau, quel festival, il lui fait un peu peur en lui retournant le bras avec l’arme, à 2 cm des yeux, avant que la douleur au poignet, qui fait un bruit de verre brisé, ne lui la lui fasse lâcher. Les trois sont au sol, anéantis, ‘’neutralisés’’.

Les gendarmes arrivent, c’est eux qui vont gérer le trouble à l’ordre public ; les collègues de la police municipale se pointent, l’un dit ‘’quelle rigolade, mais on les connaît ceux-là, ils ne sont pas méchants’’ et Slimane disparaît avec délicatesse et officiellement anonyme.

Les trois racistes seront déférés au parquet sans que la victime n’ait à se déplacer, et les quelques spectateurs de la scène finale, sortis de la pizzeria, broderont une histoire que les familles des trois braillards en garde à vue n’arriveront jamais à démêler. 

En vain, d’Alsace; épisode 162 : MAMAN EST MORTE

Ambroise Perrin

Maman va très mal, elle a été hospitalisée à Wissembourg, son état se dégradant petit à petit et sans qu’on le dise, irrémédiablement. Je suis là, dans la gestion de mes sentiments, de mes souvenirs, et de tous les trucs administratifs avec les toubibs, lorsqu’un coup de fil, et pas de la famille, vient perturber le trouble quotidien de ma course contre le temps.

C’est Christophe, comme le saint de 11 m de l’abbatiale Saint-Pierre-et-Paul, qui par un étrange hasard me demande comment ça va et ce que je deviens. Cela doit faire 50 ans que l’on s’est perdu de vue !

Je reconnais curieusement sa voix et nous partageons immédiatement la familiarité de notre adolescence, lorsque nous avions fait un tour d’Europe en auto-stop au gré des coups de chance pour de courts ou de plus longs trajets, récompensant nos attentes à la sortie des villes.

Je lui parle de maman, là, à l’hôpital de Wissembourg, il me dit qu’il est à Zyrardòv à l’ouest de Varsovie, le dernier mot du dictionnaire des noms propres, que ses enfants sont grands maintenant et qu’aujourd’hui il parle mieux le polonais que le français.

‘’Oui Wissembourg, je me souviens très bien, sais-tu qu’une année après notre voyage, j’étais passé chez toi, mais tu étais en fac à Strasbourg, et sans me connaître, ta maman m’avait accueilli ? Elle m’a d’abord offert un chocolat chaud puis un repas, je suis resté trois jours dans ta chambre, tes parents ont été simplement merveilleux et accueillants. Aujourd’hui on dirait que j’étais un parfait étranger, et je n’avais pas l’accent alsacien ! Un soir on est allé manger une tarte flambée, du lard et des oignons… Pour le Nouvel An, je leur avais envoyé une carte postale, ils ne t’en ont pas parlé ?’’

Je pense à ta mère me dit-il encore, on se reverra bientôt, d’ici là soigne la bien. 

Oui le téléphone de la maison n’a pas changé depuis 1973, avec son numéro qui se termine par 13 13.

Et 43 jours plus tard, le voilà, Christophe, qui frappe à minuit à la porte alors que maman survit miraculeusement dans son lit médicalisé installé au milieu de la salle à manger. Christophe ! Sa famille polonaise l’appelle Werner et il a fait carrière dans le cinéma, surtout à la télévision… Moi dans le journalisme et la politique européenne… Tu as faim ? Oui je veux bien…

On n’a pas trop envie de nous raconter nos vies… Un long silence, une deuxième bonne bouteille… Peu importe conclut-il. Et il commence son récit.

Dès qu’il a su que maman était malade, il a tout arrêté et il est parti, à pied… À pied ? Oui à pied, et il me raconte la tradition des pèlerinages votifs, et que par souvenir certes lointain mais soudainement ragaillardi, il avait de manière profane décidé que l’heure, pour ma maman, n’était pas encore venue de mourir. Bien entendu, lui seul connaissait cette action propitiatoire, ce sacrifice qui nouait un échange symbolique avec la mort pour que la dame qui lui avait si généreusement offert l’hospitalité il y a 50 ans, vive. 

‘’J’ai pris une veste, une boussole, un sac marin et les affaires indispensables. Mes bottes étaient tellement neuves qu’elles m’inspiraient confiance. Je me suis mis en route pour Wissembourg par le plus court chemin avec la certitude qu’elle vivrait si j’allais à pied’’. 

Pendant près de deux mois il a marché à contre-courant du monde contemporain. Souvent seul, parfois accompagné par un autre marcheur, un breton, qui tint un journal de bord de leur traversée des champs, un éloge de la marche. Ils sautaient les barrières croisant le bord des routes, cédant parfois à la tentation de l’auto-stop. Ils ont traversé des paysages hantés par le froid, la neige, le gel ou la pluie.

Je le laisse parler, comme si les mots de sa solitude débordaient soudain. Il marchait contre la mort d’une vieille dame qu’il n’aurait pas reconnu en la croisant dans la rue. ‘’Mes pas allaient à la recherche du temps, avec mes moyens d’homme, en misant sur une sorte de souveraineté du cœur’’.

Le soir venu, il a fracturé les portes de résidences secondaires, il s’est enfoui dans la paille des étables, il a loué des chambres dans des auberges improbables. Il se souvient de la frayeur de bruits qu’il ne comprenait pas. Dans ce corps à corps avec des horizons qu’il traverse comme un orgueilleux animal invincible, il passe comme une ombre dans les villages endormis.

Ses allures sont toujours silencieuses, sans cérémonie. Il arrive devant la maison, il entre à l’improviste. Il ne s’étonne pas que maman le regarde avec un fin sourire, comme si elle savait. Elle savait les kilomètres parcourus, pour elle.

Il m’a dit alors, elle m’a compris. Quelque chose de doux traversait la chambre et virevoltait le long de leurs deux corps, chacun exténué.

Elle lui fit signe d’ouvrir la fenêtre. Plus de lumière.

Un jour il me dira, oui il fallait que je marche pour que ta maman vive. Effectivement elle n’est morte que cette nuit-là.

En vain, d’Alsace; épisode 161 : TERMINUS

Ambroise Perrin

La petite Mamie est là, dans le 10, celui qui fait le tour de la ville en passant par la gare. Elle revient de chez sa sœur, elles se voient une fois par mois, elle tient son ticket et son sac à main bien serrés et elle sourit de temps en temps au jeune homme tatoué qui s’est levé pour lui donner sa place.

Un couple avec des sacs à dos essaye de suivre l’itinéraire sur l’écran au milieu du bus, we need to know when it is, the station. Three stops répond la Mamie, ben oui, ce n’est pas parce qu’on est une vieille dame fatiguée au look RSA qu’on ne parle pas parfaitement l’anglais.

Elle décèle de suite qu’ils sont américains, from where are you coming from ? Illinois ! Ah ! Les champs de maïs, comme chez nous en Alsace… C’est ici, la gare, et comme son billet est valide pendant une heure, elle se dit tiens, je vais les accompagner, ça me fera des vacances de papoter avec eux.

Les voilà autour d’un coca (véridique !), attablés au sushi bar puisqu’il n’y a plus de buffet ou de brasserie dans le hall d’entrée, transformé en Centre commercial. Les deux racontent leur tour d’Europe, en 10 jours, Finlande et Maroc compris. Ils sont rigolos, Strasbourg c’est l’Allemagne, true ? Ils ont mangé une merveilleuse pizza à la brasserie du Canon, choisie parce que sur Internet on dit que c’est là que la bière Kronenbourg a été inventée.

Les écouter, pour notre vieille dame, cela ressemble vraiment à des vacances exotiques. En la quittant, la jeune fille lui offre son « passe trois jours trajets illimités » et bien entendu, on échange les adresses e-mail.

Trois jours à se promener sans s’arrêter à Strasbourg ? Eh bien voilà des destinations de vacances ! Elle décide de prendre toutes les lignes, d’abord les bus, puis plus audacieuse, les trams, jusqu’à leur terminus.

Terminus, Madame, tout le monde descend lui dit gentiment le conducteur. Et vous repartez dans combien de temps ? Dans 10 minutes ! Et bien je me promène un peu et je repars avec vous. Elle est la première installée, elle peut donc choisir un siège dans le sens de la marche, elle a pris soin d’emporter un carnet. Elle note joyeusement ses impressions de voyage, les tenues super décontractées parce qu’il fait chaud, la station où un barbu dort et ne réagit pas quand le bus s’arrête, et en fin de course des terrains vagues avec des cabanes qu’elle n’aurait jamais imaginées à la sortie de Strasbourg.

Au centre-ville les gens disent bonjour au conducteur, ailleurs, ça rouspète parce que la poussette a une roue cassée. Le pire, ce sont ceux qui hurlent au téléphone comme s’ils étaient seuls, elle ne savait pas qu’on parlait autant de langues différentes à Strasbourg, mais personne en allemand, personne en anglais.

Pour changer de ligne, elle demande aux conducteurs. Elle déteste l’échangeur place de l’Homme de Fer et la foule du Centre Halles. Sa plus belle station, ce fut Gallia, elle est sortie pour aller au resto U, cela faisait 60 ans qu’elle n’y avait pas mis les pieds. À l’entrée un étudiant lui a dit ‘’c’est bon passez devant moi’’ et elle a mangé à l’œil, petits frissons !

En trois jours la Mamie aura fait 17 terminus, c’est épuisant les vacances !

En vain, d’Alsace; épisode 160 : L’HOSPICE

Ambroise Perrin

Il ne peut plus lire, ses yeux lui font mal. Après quelques lignes, tout est flou, la pupille brûle, les larmes coulent, il arrête. Toute la machine se déglingue raconte-t-il. Parce qu’il a cassé quelques assiettes et renversé le guéridon avec le vase Art déco, la famille qui ne s’occupe pas de lui pense qu’il ne peut plus rester seul. Ce sera mieux pour toi d’aller dans une belle maison de retraite, tu auras ta chambre avec tes meubles, et bla-bla-bla.

La seule chose qui lui importerait vraiment, ce serait d’emmener sa ‘’chaîne stéréo’’ (les enfants, on ne rit pas) et comme en plus il est un peu sourd, il la mettra toujours volume à fond. Non, il ne veut pas de casque, si ça gêne les vieux de l’Ehpad, vous n’avez qu’à insonoriser ma chambre avec des plaques de liège comme Proust.

On découvre alors qu’il y a 2m³ de CD livres audio et trois fois un mètre de haut de 33 tours à trimbaler jusqu’au mini studio d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, et qu’il est absolument impossible, mais vraiment absolument pas question de faire un tri ; s’il en manque un, je n’y vais pas !

Raconte-nous Pépé ça parle de quoi tes CD ? Ça raconte l’histoire d’animaux qui font des sons tellement forts en pétant tout le temps qu’on les enferme dans un zoo avec des chèvres. Et puis il y a aussi la chèvre d’Esméralda, la danseuse de Victor Hugo. J’adore écouter les quatre CD d’André Dussollier, sa voix monte sur les murs de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Vous m’emmenez à Paris faire une visite ?

J’écoute aussi Paroles de Poilus, mon grand-père était un Poilu, ce sont des lettres qui commencent toutes par ‘’vous n’allez pas me croire’’… C’est comme de la musique classique ? Non, pour Bach, Mozart, Beethoven, il y a plein d’enregistrements mais pour les artistes de mon époque il n’y a que la télévision qu’on oublie avant même que l’émission soit terminée. Alors quand j’entends des voix qui racontent ou chantent ce que j’aime depuis ma jeunesse, je ferme les yeux et je vois tout !

Mais tu es presque aveugle ! Oui mais moi j’ai mon imagination grande ouverte, je vois Cocteau, Prévert, Michel Simon, Chagall chez Jacques Chancel, Pagnol. Et j’écoute tous les romans lus par de grands comédiens ! À la recherche du temps perdu ce sont 110 CD ! Merci Proust ! Pour d’autres auteurs, les textes sont parfois coupés, ce sont des extraits, tant pis ! Dis-toi bien mon petit gaillard, ce n’est pas de la nostalgie passéiste quand je passe la journée avec du blues d’avant-guerre à la Nouvelle-Orléans, c’est pour qu’un jour toi aussi tu écoutes cette musique formidable ! Pour que tout cela continue à exister ! À quoi servent tous ces souvenirs ? À mieux aimer !

Je raconte la fin de l’histoire, la famille n’avait pas le temps avec ses caprices de farfelu. C’est l’aide-soignante qui venait tous les matins pour la toilette qui a trouvé une belle solution. Elle a raconté la vie de Pépé sur Facebook pour trouver un menuisier qui a cloué les meubles pour qu’ils ne tombent pas, un restaurateur qui livrait des repas à domicile, un journaliste qui enregistrait les anecdotes pour son émission de radio… Cela a duré 15 jours. Les pompiers sont venus une nuit le relever, ‘’opération tortue’’, il était sur le dos et il n’arrivait plus à se relever, il avait été obligé de presser sur le bouton de sa montre bracelet d’alarme.

En vain, d’Alsace ; épisode 159 : LIVRET DE FAMILLE

Ambroise Perrin

Que sait-on d’un homme qui a tué sa femme et ses deux enfants, deux petites filles de cinq ans et qui a raté son suicide ? Il n’en a pas eu le courage ont-ils pensé, les membres du jury. Lâcheté ont persiflé les chaînes en continu, tant mieux, il va devoir s’expliquer. On va comprendre ! 

Comprendre, comprendre, ils ont tous ce mot-là dans la bouche, tous depuis qu’il est tout petit lui ont dit de comprendre. Il fallait comprendre qu’on ne joue pas avec l’eau, qu’on ne se salit pas dans la terre, qu’on doit manger lentement, qu’on doit donner une pièce au mendiant. Mais il n’a jamais voulu comprendre, et maintenant on lui demande, expliquez-vous.

Est-ce qu’il n’a pas envie de vivre ? Sentir l’air froid du matin sur sa peau nue, tomber de fatigue après avoir encore passé une heure de plus réveillé pour vivre la nuit ? ‘’Je le plains’’ a-t-il lu sous la plume d’un éditorialiste. S’il était mort, il n’y aurait pas de procès, les victimes n’auraient pas droit au défilé des témoins affligés. Sans procès, ce serait un peu comme si elles n’étaient pas vraiment mortes…

Entre ici, pauvre femme, pauvre épouse, pauvre mère. Quand il a su qu’elle attendait des jumeaux il décida de les appeler Étéocle et Polynice. Raté, ce furent des filles, de futures femmes. Un témoin a dit qu’il fut un père très aimant, un papa gaga. Le bonheur l’irradiait lorsqu’il promenait ses enfants en poussette. 

C’est un homme seul, il était seul au sein de sa famille, se consacrant uniquement à son règne de chef, réfléchi, audacieux, travailleur, gagnant bien sa vie, pas d’alcool, pas de tabac, sportif, tennis et course à pied, dit un autre témoin.

Tous les experts allaient expliquer ce que lui ne savait pas, comme par exemple exprimer des regrets, alors que oui bien sûr il regrettait. Il allait nier des détails sans importance, s’engouffrer dans de fausses pistes, désespérer ses deux avocats. Il n’y avait rien de nouveau à avouer, alors que dire ? Que raconter ?

Oui il était seul avec tout ce sang. Ce sang sur ses mains, cela lui appartenait. Mais sitôt qu’il prononça cette allégation, une humble quérulence qui lui semblait être une banalité, le président le bombarda de questions pour y voir un geste sacrificiel. Il était épuisé, il se laissa somnoler jusqu’à s’endormir, le président demanda au garde, un gendarme, de le réveiller. On n’avait jamais vu cela aux Assises. ‘’Mes amis disent que je suis sympathique’’ lança-t-il avec lassitude, ce qui n’était guère une réponse à la question posée. 

En fait, on ne lui demandait pas son avis, il n’avait rien à dire, c’était juste un long défilé de veuleries condescendantes à l’image de la société qui surtout ne pouvait être coupable d’une pareille horreur, il écoutait révérencieusement les balbutiements, les louvoiements, les scrupules et les réticences des experts, de sa famille, de sa première petite amie, de ses collègues de bureau. On percevait ses efforts d’homme affable à ne pas présenter de sourires railleurs.

Il demanda des feuilles de papier, un stylo. Le droit permet-il qu’il fasse autre chose que d’écouter ? Cela faisait trois années qu’il était en prison, il aimait le trajet quotidien jusqu’au tribunal, même s’il voyait très peu le paysage, dans le fourgon, le long de l’Ill. Être indifférent à tous et à soi-même.

La journaliste du Monde développa une double page qu’il trouva bien écrite et quand il eut la parole, il la félicita, ce qui gêna les protagonistes du tribunal. Vous faites le critique littéraire s’indigna l’accusation. ‘’De sang-froid’’ répliqua-t-il.

Je suis fatigué répondit-il au président. Vous ne dormez pas la nuit ? Si, très bien, non, je veux juste que l’on en finisse ! Mais cela ne vous intéresse pas, ce qui va vous arriver ? Mais oui bien sûr, mais qu’est-ce que je peux y faire maintenant, je ne bouge qu’avec des menottes, mon seul intérêt c’est d’observer la salle, il y en a qui ont tous les jours les mêmes habits, d’autres qui changent tout le temps comme si c’était eux les vedettes ! 

Vous êtes une vedette ? bondit le président. Mais non, pas du tout, ne comprenez pas de travers ce que je dis, je suis quelqu’un de bien ordinaire, je pourrai être à votre place, j’ai fait des études de droit. Et vous à la mienne… Et il ajouta : ‘’je trouve que vous n’avez pas l’air sympathique, Monsieur le président, en vous écoutant depuis une semaine je me demandais si vous aimiez votre femme et si vous aviez des enfants’’.

En vain, d’Alsace ; épisode 158 : DÉDICACE 

Ambroise Perrin

Il a dit qu’il était mon meilleur ami. Je m’attendais à « tu es mon meilleur ami » puisqu’il aurait aimé que je le consolasse lorsqu’il feignait l’indifférence dans ce Salon du livre où sa table était désertée comme la sale farce d’un rendez-vous bidon.

Il adorait ces séances de signature car il voyait des files longues comme un prix Goncourt. C’était juste deux ou trois copains qui passaient par là, et qui avaient déjà le bouquin à la maison.

Certains auteurs quittent leurs piles éternelles pour baguenauder. Ils traînent leurs bottes dans les allées numérotées, le visage illuminé de bonté pour les chers collègues, et ce ne sont pas les sourires qui seuls trahissent la condescendance.

Vous êtes écrivain. Vous êtes amoureux. Vos sonnets la font rire. Tous vos amis s’en vont. Et lui, le célèbre, il s’arrête là, à votre stand. Salut, alors ça va, un peu de monde ? Moi j’ai attrapé un torticolis du poignet à force de signer. Dis donc, j’ai lu une bonne critique de ton bouquin, content pour toi ! Ah? Eh bien tiens ! Je te l’offre !

Et vous prenez celui d’en-dessous de la pile, comme si c’était le plus précieux, et vous vous lancez dans une dédicace inspirée, devant l’insolent qui poireaute. Punaise, c’est quoi son nom encore ?

Va-t-on débuter par « à mon ami », et griffonner quelque chose qui tentera de ne pas être convenu, laborieusement poivré d’une once d’humour et subtilement salé d’un relent de vacherie ? Que nenni ! Avec majestueusement en tête la dédicace de Proust en 1914 à Marie Scheikévitch dans l’édition originale de Grasset de Du Côté de chez Swann, vous couvrez d’une bien fine écriture tous les espaces vierges des trois premières pages, une longue lettre où vous reprenez les grands thèmes de votre cours de littérature à vos étudiants en licence de lettres.

Vous ne levez pas les yeux, surtout ne pas donner prise à un « je te laisse je repasse tout à l’heure » et vous concluez par une phrase retournée dans la marge où seul le mot solitude est un peu lisible. Son cadeau sous le bras, le célèbre écrivain s’en alla.

Et lui mon ami, son hold-up de notoriété accompli, sa petite rage de jalousie apaisée, il me chuchota, devant mes yeux ébahis, « t’as vu comment je me suis consolé » ?

En vain, d’Alsace ; épisode 157 : JUSTE DES IMAGES

Ambroise Perrin

Il ne vivait que pour ça, le cinéma. Une vie par procuration sur grand écran. Sa vie c’était dans les salles et depuis peu la nuit devant son écran de téléviseur, uniquement des films classiques. Un carnet pour noter ce qu’il avait vu, 2 ou 3 films par jour, souvent plus, il ne notait que les titres, le nom du réalisateur et l’année de sortie.

Il n’avait pas d’amis, il détestait ses parents, ou plutôt ses parents le détestait. Le mépris, c’était réciproque et cela n’aurait pas fait un scénario de série B comme ceux que l’on voyait au ciné-train. On y entrait au milieu du film et à la fin on restait pour voir le début, et si c’était avec Gary Cooper, on voyait la fin une deuxième fois.

Truffaut raconte à propos des 400 coups qu’il allait parfois l’après-midi en cachette au cinéma, en se glissant sous le guichet de la caissière, et si le soir on allait voir le film en famille, il ne pouvait avouer l’avoir vu auparavant : le revoir devenait une leçon de cinéma, où il s’intéressait plus aux mouvements de caméra et au montage qu’à l’histoire qu’il connaissait déjà. 

Son petit emploi de bureau lui permettait de vivre, le loyer, des pâtes, de la bière, et surtout des livres. Aux vacances, un billet de train pour aller à Chaillot, à la cinémathèque du Trocadéro. Henri Langlois lui disait bonjour à l’entrée. Un jour son voisin de fauteuil fut Rüdiger Vogler, et le soir Bulle Ogier. Wenders, la Salamandre.

Il prit des cours du soir et passa son CAP de projectionniste en Art cinématographique, épreuve pratique passé au ‘’Broglie’’ à Strasbourg et stage d’une journée chez les pompiers. Des remplacements, parfois le week-end ou pendant des Festivals, et cela lui permettait ensuite d’avoir des ‘’exos’’, des exonérés du CNC, pour entrer ainsi gratuitement dans la salle. Il adorait l’Alpha à Schiltigheim, avec la caissière qui sentait bon le pain chaud, pour son Festival des films des Droits de l’homme et celui du film amateur.

Au Club, Madame Fabienne laissait l’issue de secours entrouverte afin que les cinéphiles fauchés puissent entrer et grimper à la séance de 23 heures, salle Marilyn, après avoir acheté Le Monde au Drugstore. On y allait même sans connaître le programme, car il n’y avait que des chefs-d’œuvre ‘’Art et Essais’’.

Il visita avec Monsieur René une fabrique de vélo, grande comme une usine, avec assez d’espace pour y créer le Star, plusieurs salles, ce qui était très astucieux commercialement, mais le projectionniste devait chaque jour courir un marathon dans les escaliers, d’une cabine à l’autre. Le Star avec une drôle de cave qui aura son heure de malheur et son grenier où un petit appartement avait été bricolé pour s’y reposer.

Quand le studio Kléber ferma, ce fut un crève-cœur. L’Ariel grand-rue se nommait auparavant le Kosmos. Il y avait des cinémas partout à Strasbourg, de grandes salles, le Vox, les Arcades, l’ABC et le Ritz où il gagnait double prestation le dimanche matin pour les séances de ‘’Connaissances du monde’’.

Un soir au Méliès, il réussit à passer la même bobine en même temps dans deux salles en faisant tout un circuit pour la pellicule 35 mm d’un projecteur à l’autre. C’était un James Bond et bien sûr le film cassa lors de la poursuite en Aston Martin. On appelait ‘’choucroute’’ le tas de pellicule qui s’entassait au sol lorsque la bobine de réception coinçait.

Si le Club, c’était culturel avec des réalisateurs invités, le Capitole UGC c’était commercial, les grosses sorties avec des stars pour le lancement des films. Il assistait aux rencontres avec les journalistes. Il était parfois invité au restaurant les soirs d’effervescence, par exemple à côté d’André Dussollier qui lui avoua qu’à son avis, ‘’Trois hommes et un couffin’’ était un gentil petit film qu’il avait tourné par amitié pour Coline Serreau, et que cela ne marcherait pas.

En 1984 il rencontra son idole Jerry Lewis, le Zinzin d’Hollywood venu tourner une comédie Quai des Bateliers.

Tout cela, il le racontait un soir de grande mélancolie, dans le désordre de ses souvenirs, à une jeune fille qu’il croisait souvent dans les salles, une solitaire comme lui, mais qu’il n’avait jamais osé aborder. Elle lui dit aussi, je n’aime pas la vraie vie, je n’aime que le cinéma.

Ce soir-là, c’était le 1er octobre 1992, et Monsieur Hochwelker fermait le Ciné-bref. Une dernière séance, pour cette salle de films érotiques, où les spectateurs faisaient attention à ne pas être reconnus. Il aimait bien le bruit de son projecteur vieillot et déglingué. La jeune fille était venue car comme lui, elle faisait parfois des remplacements, caissière au porno cela la faisait rire. Quand ‘’Gémissements frénétiques’’ fut terminé, ils restèrent jusqu’à après minuit à se raconter des histoires de cinéma à Strasbourg. Leur Ciné-bref, on le désignait par des périphrases, ‘’l’endroit que vous savez’’, ‘’dans un certain immeuble, au début du Vieux marché aux vins’’. Ils riaient en évoquant les noms de notables qu’ils y avaient surpris et se contèrent prolixement les détails de l’obsession secrète de tous les adolescents. Ah ces souvenirs, c’est bien là ce que nous avons de meilleur…

Maintenant que les cinémas avaient disparu, que leurs vies allaient se résumer à des piles de cassettes VHS, que le jour allait se lever, mais que tout était gâché, que tout était saccagé et que l’air pourtant se respirait et qu’on avait tout perdu, leurs yeux se cherchèrent et comme dans un film muet, leurs regards formaient les plus beaux des dialogues.

Quel est ton film préféré ? Et toi ? Attends, écrivons-le chacun sur un bout de papier. Et tous les deux, miracle des plus beaux scénarios, écrivirent en même temps ‘’l’Aurore’’ de Murnau. L’amour, crurent-ils, devait arriver tout à coup avec de grands éclats et des fulgurations, ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l’abîme le cœur entier.

Et ce couple qui paraissait maintenant bien vieux, et dont tant d’années se résumaient aux faisceaux de lumière d’un projecteur et aux dialogues qui provoquaient parfois des larmes sans pudeur, ces deux personnages se tenaient doucement les mains avec ces sourires qui font rêver 25 fois par seconde. Ils se répétaient les mots doux qu’ils connaissaient par cœur : ‘’dis-moi un mensonge, dis-moi que toutes ces années tu m’as attendu. Dis-le-moi. – Toutes ces années, je t’ai attendu. – Que si je n’étais pas venu ce soir, tu serais morte. – Si tu n’étais pas venu, je serais morte. – Pas une seconde tu n’as cessé de m’aimer. – Pas une seconde, je n’ai jamais cessé de t’aimer’’.

En vain, d’Alsace ; épisode 156 : BABETTE S’EN VA-T-EN GUERRE

Ambroise Perrin

C’est la fille d’un très bon ami, elle a 33 ans, je l’ai connue bébé, elle est prof de philo à la Fac et elle vient d’annoncer qu’elle partait se battre en Ukraine. 

Je sais qu’elle n’a jamais tiré un coup de feu, qu’elle ne connaît rien aux techniques de mouvements de troupe, qu’elle est ignare en analyse de satellites et de bombardements par drônes, et ce n’est pas son genre d’aller jouer les infirmières sur le Front. Peut-être simplement a-t-elle lu Sun Tzu, l’Art de la guerre, ce qui date un peu pour bouter l’envahisseur d’un pays où elle n’a jamais mis les pieds.

On m’invite à une bouffe, son père réunit quelques copains avant son départ. Hallucinés pourrait être le mot, pour nous qualifier nous les potes, qui sommes plus des pacifistes post-mai-68 que des va-t-en-guerre trumpiens. On a les yeux ronds et les questions prudentes.

Difficile de comprendre ce barouf, elle a certainement de bons contacts avec le Quai d’Orsay puisqu’elle a aussi été major de Sciences Po et a tenté par deux fois l’ENA, mais que va-t-elle faire dans cette galère et, interrogation plus judicieuse, pour quoi faire ?

Elle nous dit d’emblée qu’elle part à la guerre en tant que philosophe. Nous vivons dans l’illusion d’être en paix en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Le déclic a été un colloque à l’Université de Bruxelles, sur les philosophes du XXe siècle. Leurs travaux ont toujours été en référence aux guerres. Parfois, de façon très elliptique, parfois de façon plus saisissable. Verdun, et un quart de siècle plus tard la Shoah furent le point de départ des travaux de tous les philosophes.

Depuis peu, la guerre au nom du progrès, c’est-à-dire les guerres coloniales, ont été revisitées pour dénoncer un sentiment de supériorité civilisationnelle. L’Algérie fut la dernière guerre de conscription en France, pour les conflits suivants, ailleurs dans le monde, notre société, ou en tout cas la population, ne se sentait pas concernée. Si on ne risque pas d’y perdre sa vie, les conflits nous sont étrangers, malgré aujourd’hui la surabondance d’informations et d’images culpabilisantes sur chacune de ces batailles. Le sort des populations civiles sous les bombes à l’heure du dîner provoquent nos indignations, mais ce n’est pas « chez nous ».

Chez nous, nous avons des usines qui fabriquent des armes de guerre, mais pour les exporter vers les guerres « ailleurs », pas pour les utiliser chez nous. Nous pensons ne pas être en guerre parce que nous n’avons pas nos corps blessés ou tués. Ce sentiment de distance fait que la réalité de la guerre n’affecte pas notre réalité quotidienne, même si elle n’a jamais été autant visible via notamment les réseaux sociaux. Les moyens de communication régis par une éthique journalistique, par les « vraies » télévisions, n’hésitent plus à diffuser des images filmées par n’importe qui sur un téléphone portable.

Nous vivons dans une fascination guerrière, et l’inauguration du Salon de l’aéronautique du Bourget, où ne se vendent que des armes dernier cri entre nations plus ou moins belligérantes, est un évènement d’une banalité effrayante. L’impression de visiter des agences de voyage proposant des expériences guerrières comme des licences de jeux télévisés exotiques.

Pour un philosophe, et de plus pour une femme (je ne suis pas Lysistrata !) cette glorification de guerre est un terrain d’études. Partir à la guerre, c’est accomplir une envie de vivre intensément aux frontières de son intimité.

Je vous vois goguenards, oui je suis sportive et je me prépare à partir à la guerre comme je m’entraîne pour courir un jour un marathon en moins de trois heures. Pour ma génération l’Ukraine devrait être traumatisante comme l’a été le Vietnam pour les jeunes américains. 

Les stratèges dans les « situation rooms » n’intègrent pas de philosophes à leurs tactiques de combat. Ils redoutent certainement que ces sages soient foncièrement pacifistes. Moi d’instinct, je suis antimilitariste, mais comme philosophe, je vais sur le terrain.

– Tu écriras un livre à ton retour ?

Si je rentre vivante, oui.

En vain, d’Alsace ; épisode 155 : L’ANGE GARDIEN

Ambroise Perrin

Il vient de perdre sa mère, je suis allé aux funérailles, une messe avec des chants grégoriens et le cimetière sous un ciel voilé, et en sortant il me dit, j’ai perdu mon ange gardien. C’était plutôt toi qui t’occupais d’elle, lui dis-je, et je sais que ce fut long.

Je me souviens, répondit-il, quand j’étais petit enfant, dans la plus gracieuse et la plus pure tradition de la religion, j’avais un ange gardien, spécialement chargé de veiller sur moi et sur mon âme. C’était un ami céleste, inspirateur de mes meilleures pensées et qui me préparait le chemin pour aller, le jour venu, directement au paradis. 

On chemine entre des tombes.

C’était plus que la voix de ma conscience pour révéler le bien et le mal. Je pouvais demander conseil à mon ange gardien parce qu’il savait tout. Avec un peu de résolution et de sang-froid, on triomphait des attaques les plus redoutables. J’ai ainsi appris à craindre la fournaise de l’enfer, où de faux amis auraient pu m’entraîner, une pente dangereuse vers des gouffres brûlants.

Je réponds par courtoisie ; ce danger d’il y a maintenant un demi-siècle ne doit plus nous faire peur. Non, ne cherche pas, rien n’a changé, il n’y a pas de temps perdu. Il me prend à témoin. En grandissant j’ai cultivé le souvenir de cette présence, mon ange gardien est toujours un compagnon discret et secret.

Je ne l’ai jamais renié et j’ai compris sous quelle forme il m’entourait. Mon ange gardien n’était pas aussi invisible que nous l’avait expliqué le curé en classe de catéchisme. Il avait de l’amour et du dévouement, et c’était ma mère. Tous les enfants ont besoin des conseils de leur mère. Elles ont toujours un tempérament exquis de fermeté et de douceur qui est l’autorité sous la forme la plus persuasive et la plus irrésistible. C’est le secret des mères. C’est à une mère uniquement que l’on obéit pour faire plaisir et par plaisir. L’obéissance, qui répugne tant à notre nature orgueilleuse et déchue, devient une joie quand il s’agit d’une bonne mère. Le curé n’a-t-il pas dit dans son oraison funèbre ‘’thesaurizat ita et qui honorificat matrem, celui qui honore sa mère amasse un trésor ‘’ ?

Il faut songer à ce qu’elle a souffert pour ses enfants. Ma mère a veillé sur mon berceau quand j’ai été malade, elle interrompait son sommeil pendant ma petite enfance, elle m’entourait de soins délicats en s’oubliant elle-même, elle sacrifiait ses joies les plus légitimes pour toujours être à son poste de soldat vigilant. ‘’ Ego dormio, et cor meum vigilat, je dors mais mon cœur veille ‘’.

Lorsque dans ma vie je suis face à des situations qui troublent mon intelligence, je fais appel à mon ange gardien, je me demande ce que penserait ma mère, qui me répondrait, ‘’ celui qui s’attache à des visées trompeuses veut saisir l’ombre et poursuivre le vent ‘’.

Les mères possèdent un privilège, les intuitions du cœur pour leurs enfants, comme des instincts de justice et de vérité. Combien de fois, adulte, j’aurais gagné à me refaire petit enfant pour retrouver sur les genoux de ma mère ce sens commun que ma conscience avait perdu.

Mon ange gardien est frappé d’un sûr instinct, d’une espèce de divination quand il s’agit de me juger. J’ai en lui une confiance absolue parce que son cœur est dépositaire de toutes mes incertitudes, de tous mes atermoiements, de tous mes chagrins, de tous mes repentirs.

Dans les moments de trouble et de lutte, une fâcheuse tristesse encombre souvent l’âme. Mon ange gardien répond aux foules de pensées vagues mal définies et peu approfondies qui m’envahissent dans ces heures de doute.

Ce fut le moment de sortir du cimetière. Deux anges parurent. Il pleuvait.   

En vain, d’Alsace ; épisode 154: ROMANCE DERRIÈRE LE FRIGO

Ambroise Perrin

Elle a 17 ans et vit un nouvel amour éternel tous les 15 jours ; les parents sont sympas et elle ‘’ramène’’ les copains à la maison, ils sont bien reçus, on boit un chocolat chaud à la cuisine et papa et maman ont depuis longtemps compris que la conversation ne devait pas commencer par un interrogatoire du genre ‘’alors vous êtes dans la même classe, vous allez faire quelles études, vous jouez aussi d’un instrument de musique ; Clémentine joue du violon, et vous jeune homme ?’’

La maman a un truc très précis, à la suite d’une grosse bourde, où elle attribua le prénom d’un ex à un nouveau… Elle n’est pas très physionomiste alors il faut être prudent ! ‘’Vous êtes amoureux, loué jusqu’au mois d’août, vous êtes amoureux, vos sonnets la font rire.’’ Au verso d’un banal ticket de réduction pour du raifort râpé en sauce à la supérette express du bout de la rue, accroché nonchalamment au frigo par un magnet, elle écrit à chaque fois comme un pense-bête, le prénom du nouvel élu du cœur de sa fille. Un coup d’œil discret permet quand il faut un joli moment de complicité avec ‘’sa fille chérie adorée’’ qui, un jour de nostalgie, pourra consulter la liste avec peut-être aussi un peu de mélancolie.

Mais la vie est belle, quand on n’est pas sérieuse. Un beau soir, foin des bocks et de la limonade des cafés tapageurs aux lustres éclatants, on va sous les tilleuls verts de la promenade.

C’est une vieille histoire, Clémentine est restée seule toute sa vie. Des dragueurs, des soupirants, des petits amants sincères, elle en a toujours été entourée. Mais la vie n’est pas si belle. La tristesse de son âme et le désespoir de sa solitude atavique masquaient de moins en moins, à mesure que le temps filait, ce temps perdu, les oublis des hasards des rencontres. La lassitude un jour l’emporta sur la flamboyance, et on ne la vit plus. On a dit qu’elle s’était mariée et qu’elle vivait dans une caravane. 

En vain, d’Alsace ; épisode 153 : GARE AUX LARMES

Ambroise Perrin

Il prépare les prochaines élections. On lui demande des fiches sur des sujets racoleurs, le stationnement, l’impossibilité de rouler en ville, les inaltérables et inénarrables crottes de chien (en cause, les piétons du ‘tard le soir’ avec un clébard pour se rassurer en rentrant chez soi parce que le parking est forcément excentré), les cyclistes à 30 à l’heure, les SUV à 3 à l’heure, les futurs traumatisés crâniens en trottinette appelés aussi donneurs d’organes, le Parc de l’Orangerie sans zoo et son lac sans eau. Il trouve des argumentaires autres que ‘ce n’est pas moi, c’est les autres’ pour l’arnaque délibérée du GCO vers les mailles de Hautepierre, ‘suivre Schiltigheim pour aller à Strasbourg’, bref, il déprime dans son frétillant boulot de conseiller des élus.

Un grand lieu de passage pour lequel chacun a un avis, c’est la gare et ses transformations. Il est admis que les usagers n’aiment pas les changements sans explications. Le bureau de la CTS a fermé comme si le tram devenait gratuit pour les touristes, le distributeur de billets de la banque a disparu et pour les toilettes faut payer. Le Hall d’entrée est devenu une scintillante mais quand même glauque et pitoyable annexe de galerie commerciale, impossible de trouver les horaires des trains au milieu des 423 panneaux de publicité qui tournent et des enseignes qui clignotent, il a compté. Et surtout, aucun stand d’information de la SNCF !

Il ne parle plus que de cela et sa conversation est loin d’être passionnante. Il a des arguments pour dire que l’on marche sur la tête : certes, la Ville de Strasbourg est fière de sa gare construite par les Allemands après l’annexion de l’Alsace en 1871. Elle fut emballée dans un sac en plaques de verre, comme un plastique de protection, un peu plus d’un siècle plus tard, caprice d’un architecte qui ne savait pas que les murs en grès des Vosges, cela reste toujours beau. Bien sûr la gare ce n’est pas vraiment la Ville qui décide, il y a le Département, la Région, l’État, tous les financiers spéculateurs investisseurs qui se cachent dans la SNCF et ses filiales, il y a même des trains et des voyageurs à qui on ne demande pas leur avis et qui prennent leurs billets selon des augmentations aux variations de presse-citron. Il y a des grévistes à l’improviste les jours de départ en vacances et des patrons qui pleurent sur les déficits alors que les actionnaires font des bonds si hauts que leurs chiffres restent secrets ; quelqu’un a pour rôle de réussir à obtenir des millions de subventions de l’État en prenant un air de bon samaritain d’un truc obsolète appelé service public. Si ça marche, il touche probablement une grosse prime des actionnaires et bien entendu très discrètement ! Il a l’air bien aigri, en racontant cela, l’ami !

Il est intarissable. Si un voyageur va au guichet qui est à l’autre bout de la gare, là où il y a des travaux, et demande qui c’est le responsable de la gare de Strasbourg, personne ne pourra répondre. De toutes façons les voyageurs les plus malins prennent leur voiture à trois ou quatre, ça revient bien moins cher, sauf si on achète son billet TGV trois mois à l’avance une nuit de pleine lune avec un ordinateur qui n’est pas sous l’influence de votre recherche de renseignements et sous condition d’avoir sous la main le mot de passe de la Carte des Amateurs de Cookies, le Cac, bien sûr 40, qui est le nombre de billets mis en vente à tarif réduit à minuit ce jour-là.

Il se lance dans une diatribe bien construite : à Strasbourg le train devrait être gratuit pour les habitants de souche, parce que c’est là à Illkirch que les alsaciens ont fabriqué pendant un siècle les locomotives à vapeur, même pour les Allemands pendant la guerre ! C’est vrai qu’après 40 ans de labeur à la SNCF, le TER est gratuit pour vous si vous allez à Wissembourg. 

Dans une gare ce ne sont plus les trains qui sont intéressants. C’est son implantation qui allèche, car elle est très bien située dans une zone passante : le bâtiment va donc se transformer en centre commercial burger-kebab-sushis, T-shirt-bijoux-téléphonie, et toutes les marques qui ont les mêmes boutiques aseptisées dans le monde entier. Les magnifiques salons de Guillaume II seront peut-être transformés en restaurant, avec spécialités impériales, et rêvons que l’on rouvrira le fameux ciné-train avec un film de Gary Cooper en noir et blanc, séance toute la journée en boucle, vous prenez un billet d’entrée et vous restez une demi-heure ou quatre heures si vous voulez revoir le début, si vous vous êtes endormi, ou si vous avez une bonne compagnie tarifée que vous venez de rencontrer sur le trottoir de la gare.

Quand une patrouille de police ou de militaires passe entre les halls où l’on poireaute pour voir enfin le quai s’afficher sur un écran, elle est assaillie de demandes sur le retard des trains. Elle n’en sait absolument rien ; un employé débusqué au filtrage d’entrée des TGV, les plus rentables, explique que sa hantise, ce sont les voyageurs désemparés par manque d’information, la page SNCF sur leur téléphone en berne. 

La distraction du contrôleur, c’est de rendre service : la dame, plutôt bonne vivante, avec une poussette, trois enfants, trois grosses valises, quatre sac à dos, un petit chien, en train de téléphoner sur son portable en grimpant dans une voiture qui n’est pas la bonne deux minutes avant le départ, puis les gosses qui courent et braillent partout, la bouteille de soda qui fuit, le chien qui grogne contre l’autre dame qui a un chapeau et fait semblant de dormir pour ne pas s’en mêler, et quand la valise n’entre pas dans le casier, la mère de famille demande de l’aide, cela fait déjà 20 minutes que l’on roule.

Strasbourg est l’une des capitales de l’Europe, la capitale des hommes d’affaire, la capitale du livre, la capitale du business de Noël, la capitale de l’association des amis des capitales en congrès, et même si tout se passe à Paris, il y a des réunions qui se tiennent dans la capitale alsacienne une fois par mois. 

Alors mon copain qui a changé de job et écrit maintenant des fictions pour une série de la télévision locale, Chez nous derrière le nid de cigogne, a inventé cette histoire : il y a des gens importants qui ne payent pas leur billet, puisque c’est leur boîte qui s’occupe des factures. Ils arrivent en train super première classe pour être tranquille, travailler douillettement et pour somnoler. La SNCF a une idée de marketing très puissante, faire une voiture spéciale très confortable et sobrement décorée, sans passage intempestif vers une voiture-bar, sans annonce dans les haut-parleurs, sans sonnerie de téléphone portable et surtout, surtout, sans enfant ! Rien de plus énervant que ces gosses qui s’égosillent en se chamaillant pour jouer aux cartes. Et ces morveux qui font des batailles de jeu vidéo bip bip bip, ces mioches qui se convoquent sur leur portable réglé haut-parleur d’un bout du wagon à l’autre !

Un billet super première classe garanti sans garnements ! Quelle bonne idée, moyennant supplément, mais le calme, c’est indispensable, quel luxe, quelle volupté. La série télé est construite sur des épisodes rigolos : à Strasbourg on a des trains, on a des principes d’équité, on a les Droits de l’homme, et on a aussi des parents et des enfants ! On a l’esprit frondeur, on a de l’imagination, du pétrole et des idées. Alors dans le bon wagon ouaté aux sourires feutrés de l’entre-nous, soudain, Monsieur costume-cravate Hermès se met à geindre. Trois sièges plus loin une dame en costume Chanel pousse des petits cris et appelle sa maman. Et à l’autre bout un monsieur à tête de PDG à l’ancienne sanglote si fort que son voisin lui donne un biberon. Le contrôleur, alerté par les discrets micros et caméras de la voiture reliés à sa cabine déboule, effaré. Dans le wagon de munificence, ambiance crèche le jour où pas un gosse ne veut dormir. Les passagers grand luxe donnent maintenant un concert de pleurs, de hurlements et de saine petite rébellion. Ouf, son histoire est terminée, heureusement que cela fait longtemps que je ne regarde plus la télé avec ses émissions maladroitement farfelues et insolentes pour racoler des spectateurs entre les pages de publicité. 

En vain, d’Alsace ; épisode 152 : LE DIABLE, PROBABLEMENT

Ambroise Perrin

Nous avons rendez-vous très tôt, à 9h, au Brant. Pour tous les deux, ensuite, des journées très chargées. Je trouve qu’il a l’air bien fatigué. Je dors mal me dit-il. Et ce depuis l’enfance. Ah bon ? Oui chaque nuit je rencontre le diable, c’est épuisant. Difficile de prendre au sérieux une telle confidence.

Quand j’avais neuf ans, la confession était obligatoire. Et le curé m’a nargué en prétendant pouvoir être non seulement le Bon Dieu, mais aussi le Diable. Je ne me souviens plus des péchés que j’avais débités, il fallait en inventer pour être crédible. Mais l’ecclésiastique, dont bizarrement je n’ai retenu que le prénom, Jean-Paul, parce qu’il était gravé sur un burlesque écriteau en bois, amovible, à la porte du confessionnal, est devenu effrayant, grossier, rugissant, hautain, et même faux-jeton et menaçant, en prétendant être, derrière la crasseuse petite grille en bois souillée de tant de péchés et dont les trous en losanges rabougris et opaques sentaient la sueur, le Prince des Ténèbres.

J’imaginais qu’il s’agissait de m’inciter à trouver un droit chemin. La scène me poursuivra pendant toute ma destinée, même si parfois, en me réveillant au milieu de la nuit, je me raisonne en pensant que la créature diabolique exagère.

C’est le Rôdeur de mes cauchemars, l’esprit du Mal qui erre, épie et soudain passe à l’attaque. Je garde farouchement le vivace souvenir d’une peur bleue. J’ai bien pensé à en faire un roman pour me débarrasser de la présence de cet esprit malfaisant qui tourne inlassablement autour de moi, en le métamorphosant en fiction avec un accident interrompant les apparitions. Je suis resté terrorisé comme lors de la première nuit, et j’attends que, sous l’édredon, il surgisse de l’obscurité.

Dans l’obscurité, je le distingue parfaitement, Lucifer et ses forces du Mal. Le Prince de la Mort est plus présent que jamais. Je me réveille immensément fatigué, et je ressens une grande tristesse, impossible à partager. Oui, j’ai la trouille de me lever. Cela fait 70 ans que cela dure. Et pour disparaître, ce sentiment attendra probablement que je prenne le temps de mourir.

En vain, d’Alsace; épisode 151: L’AMI MALHEUREUX

Ambroise Perrin

Il m’a dit, « je suis l’homme le plus malheureux du monde ». S’il avait dit « je suis l’homme le plus heureux du monde », bon, certes cela aurait été plutôt banal, mais on aurait pensé au jour de son mariage, à la naissance de sa fille, ou qu’il avait gagné le super gros lot au loto, ce qui serait bien trivial. Non, il m’a dit « je suis l’homme le plus malheureux du monde ».

Qu’est-ce qui t’arrive, ta femme t’a quitté ? -Tu rigoles, non, elle s’en fout. Un petit moment de silence. C’est bien plus grave. Ah bon, quoi ? (on dit ah bon parce que dans la langue française on ne peut pas dire: ah mauvais, quoi ?) et on pensait, sans rien dire, car cela pouvait être gênant, quelqu’un est mort, il vient d’apprendre qu’il a un cancer, ou rigolo, on lui a volé sa Porsche Cayenne full options. En plus couleur blanche, quel plouc !

J’attends donc qu’il me dise quoi, quel malheur lui est tombé dessus. – Je ne peux pas te dire, c’est trop horrible… Bon, ça ne doit peut-être pas être trop grave, laissons-le parler. -Tu ne peux pas t’imaginer… – Dis-moi… – C’est, comment dire…

Bien entendu, à ce moment-là, son téléphone portable se met à vibrer. Vas-y, réponds… Allô ? Ah c’est toi… Euh, ça va, ça va… Écoute, je ne peux pas te parler, là, je suis avec un ami, je te rappelle, promis, juré… Il en profite pour vérifier un truc dans ses SMS, une commande de fonds de tarte flambée à livrer le soir même, il est commerçant.

Alors dis-moi ce malheur ? En fait, c’est un bon pote, et maintenant je m’en fous complètement de ses états d’âme, je suis juste curieux, si ce n’est ni une histoire de cul, ni une histoire de fric, ça doit être assez insolite…
– Comment te dire…

Il recommence à ergoter, on croirait un sketch, il paraît que les humoristes de stand up (autrefois en français, on disait one-man-show) ce n’est pas eux qui écrivent leurs solos, ils ont des nègres qui testent leurs astuces sur des publics cibles, ou alors ils se servent des logiciels de l’intelligence artificielle. On est loin de Fernand Raynaud, de Bourvil ou de Raymond Devos.

Maintenant j’ai juste envie de le secouer ou de me barrer, il a toujours eu tendance à finasser, je le connais bien, il doit y avoir un truc énorme, c’est un gros sentimental, mais là il exagère vraiment !


Vas-y, accouche ! Raconte !

En vain, d’Alsace ; épisode 150 : LES AGRAFES NUCLÉAIRES

Ambroise Perrin

Il n’y avait plus d’agrafes dans l’agrafeuse, et il y avait un paquet dans le bureau de son père. Dans le tiroir, la petite boîte est bien là. Il l’ouvre, à l’envers, toutes les agrafes tombent au fond, sous les paquets d’enveloppes, les documents, les stylos, la chemise avec les factures en cours.


Il soulève le tout pour récupérer les petits bouts d’agrafes, les barres étaient cassées, c’est pour cela qu’elles se sont éparpillées. Il soulève tous les papiers et les pose sur la chaise. Il y a au fond du tiroir une plaque en carton, comme un double fond, des agrafes se sont glissées dessous.


Il soulève, il y a aussi une grande enveloppe, avec des tampons officiels, ministère de la justice.
Il sait qu’il ne devrait pas l’ouvrir, il lit en 20 secondes, son père a été libéré de prison, au bout de neuf mois ‘’ayant manifesté des efforts de réinsertion’’ et ‘’ayant présenté des gages sérieux de réadaptation sociale’’. Il range le tout, ses jambes flageolent, il est effaré. Le juge d’application des peines a prononcé la présomption de bon comportement avait-il cru lire.


Il ne dit rien, des jours et des jours. Il passe de ‘’pourquoi papa n’a rien dit’’ à ‘’qu’est-ce qu’il a fait, papa’’. Il se décide à chercher sur Google, rien. Il passe des heures sur Internet, il ne trouve rien. Qu’est-ce qui mérite un an de prison ? Ce n’est peut-être pas si grave que cela, et pourtant un an, c’est une lourde de peine, c’est un procès, une condamnation. Une escroquerie, une affaire de mœurs, un hold-up, du sang sur les mains ? Peut-être était-il innocent, et il n’a pas voulu dénoncer quelqu’un ?


Il faudrait qu’il rouvre le tiroir pour lire à nouveau les papiers et trouver la date. C’est cela qui lui manque, et avec la date du procès il trouvera dans les vieux Journaux sur Gallica ce qui s’est passé. Il meurt de peur à l’idée de l’ouvrir ce tiroir, il prend une photo avec son portable de l’agencement des enveloppes pour tout remettre exactement en place.


La date, le 3 mai 1975. Un article du Monde évoque un attentat à l’explosif contre la centrale de Fessenheim, avec l’écrivain Françoise d’Eaubonne, qui se vantera de ce ‘’terrorisme’’ au micro de Jacques Chancel, Radioscopie sur France Inter.


C’est donc son père qui a manié les explosifs, il venait de faire son service militaire, il savait comment se procurer et placer des bâtons de dynamite. Il a de suite été interpellé, déjà connu pour son activisme depuis la manifestation du 12 avril 1971, contre l’implantation de la centrale, ‘’la signature était évidente’’.


Il a surtout été condamné pour sa collusion avec le commando allemand Ulrich-Meinhof, organisateur de l’attentat. Il avait 23 ans. Pourquoi garde-t-il le secret de ce fait d’armes ? Est-ce une honte dans la famille ? Un demi-siècle plus tard, ce militantisme serait presque glorieux.
Son papa n’est pas encarté chez les Verts, il se moque des écolos, il fustige les khmers verts qui pourrissent la vie des citoyens sous prétexte de sauver la planète, et qui imposent des mesures contraignantes et punitives qui n’ont aucune efficacité, si ce n’est que de manier du symbolisme culpabilisant.


Et les symboles, c’est terminé, non merci. Simplement, par nostalgie, il continue à voter communiste quand c’est possible. Et pour se battre contre les suppressions d’emplois, il est allé manifester samedi 22 février 2020 contre la fermeture de sa fameuse centrale nucléaire à Fessenheim ! Il y avait bien peu de jeunes à cette manif pépère. Retour sur le lieu du crime ! Les forces de l’ordre furent fort aimables. Ce n’est pas le temps qui passe, c’est l’envie de foutre le bazar qui a trépassé. Ça l’a bien fait marrer !

En vain, d’Alsace ; épisode 149 : L’ART DE LA VENGEANCE

Ambroise Perrin

‘’J’avais sept ans. En 11e on jouait aux billes à la récré’’, me raconte-t-il, ‘’et le Georges Meyer, celui de la boucherie, a triché, il m’a piqué ma grosse agathe. Moi j’avais gagné mais il m’a regardé d’un air de dire sale binoclard et il a menti, il savait qu’il mentait, il a dit c’est moi le plus proche et il m’a piqué ma bille. Sale voleur’’.

‘’Je ne savais pas me bagarrer, c’était donc fini. Et bien je me suis vengé, je m’en souviens particulièrement bien’’ tient-il à préciser. ‘’J’avais déjà entendu le dicton la vengeance est un plat qui se mange froid. En classe, quand la maîtresse avait le dos tourné pour écrire au tableau, on en profitait pour chahuter un peu, par exemple on mettait le doigt dans la bouche et on faisait un ploc en tirant sur la joue. La maîtresse se retournait brusquement et surprenait le garnement en train de baisser la main de sa bouche, il chopait un mauvais point et il allait au coin. Moi je réussissai à faire le bruit sans le doigt, en coinçant la lèvre inférieure derrière les dents supérieures et en poussant brusquement. Le bruit était le même’’. 

‘’J’ai les bras bien croisés sur la poitrine, je fais le ploc avec ma lèvre et je fixe mon regard sur Meyer et ça ne manque pas, c’est lui qui se fait gronder, il n’a pas le droit de protester, c’est pas moi maîtresse, – et en plus il est menteur !, un mauvais point. Trois mauvais points et c’est une remarque dans le carnet. Je ne sais pas si Meyer a compris ce qu’il lui arrivait mais moi, je m’étais vengé’’.

‘’La vengeance a toujours été pour moi la façon de rattraper ce que je subissais dans la vie’’. L’ami qui me raconte sa petite philosophie personnelle a aujourd’hui plus de 70 ans. ‘’Me venger cela a été comme une rapide réponse ou bien remonter le temps, revenir en arrière, juste au bon moment. Les petits et les grands échecs de ma vie quotidienne ont été nombreux. Alors j’ai joué avec mon imagination pour mettre des bâtons dans les roues de ceux qui commettaient des injustices à mon encontre, ou qui n’appréciaient pas ma façon de faire, et me rejetaient’’.

‘’Et des idées pour me venger, j’en ai toujours eues. Mettre dans le filtre à air de la voiture neuve d’un salopard de collègue les sardines et leur huile de deux boîtes passées au mixeur. Publier une petite annonce matrimoniale alléchante payée en liquide à l’agence pour cette dame si méprisante. Passer en boucle l’enregistrement à fond d’un chien qui hurle, dans l’appartement quand vous n’êtes pas là. Des broutilles, des gags me dit-il, en fait la pensée de la vengeance a été pour moi la façon de combler à retardement mes frustrations. Parfois l’idée seule suffisait à me faire plaisir’’.

‘’Vous aviez toujours un train de retard, lui demandai-je. Certainement, mais c’était devenu un mode de fonctionnement systématique. Une gymnastique de l’esprit, peut-être rouée, mais finalement très constructive. Je passais le dernier et j’écrasais les autres. Je jouais au modeste pour mieux masquer ma vanité. J’étais devenu un champion de voltige, exécutant en deux jours ce que les autres avaient entrepris depuis plus d’une semaine. J’étais un gros travailleur’’.

‘’On me prenait pour un fayot, on me jalousait, on me dénigrait par dépit. J’ai très vite compris qu’il ne fallait pas argumenter mais dire oui pour la forme et faire ce que je voulais. Ce sont souvent les maillons intermédiaires qui me provoquaient des ennuis, de façon irrationnelle, j’attirais les insultes, les menaces et lorsque je passais les barrages, je triomphais par la réalité de mon boulot. J’ai eu le droit à des motions de défiance avec des arguments de médisance qui furent pour moi des compliments. Je fus contraint à démissionner, la boîte coula trois mois plus tard’’.

‘’Un jour en plein procès interne dans une filiale à Strasbourg, accusé par des cadres rageurs et des syndicalistes rapaces, un message de Paris me proposa un nouveau poste important au siège de la direction générale. J’avoue aujourd’hui que j’avais donné quelques coups de fil’’.

Il n’en peut plus de me raconter sa vie, il adore. Je lui dis que je comprends son désarroi et lui demande s’il y a eu ensuite réconciliation. ‘’Non, répond-t-il vivement, surtout pas, cela serait abandonner l’idée de vengeance. Quand on signe l’armistice pour finir une guerre, ce n’est pas pour faire copain-copain, mais pour prendre des forces afin de taper plus fort ensuite’’.

‘’Mais maintenant à votre âge, vous laissez tomber ? Pas du tout, j’ai encore des velléités de sales coups 40 ans plus tard, des châtiments sous forme de calamités, ils auront intérêt à avoir une bonne mémoire pour comprendre pourquoi ils encaissent des torpilles’’. 

Il n’avait pas l’air malheureux.

En vain, d’Alsace ; épisode 148 : LES VINGT ANS DU NONAGÉNAIRE

Ambroise Perrin

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Il n’est pas tellement vieux, il est né en 1931. Avoir été un adolescent au sortir de la guerre, c’était pouvoir assurer à ses souvenirs un label d’authenticité, même si adulte on ne parlait jamais des horreurs que l’on avait vécues, avant de se mettre à répéter, le grand âge venu, toujours les mêmes anecdotes. Et là cela devint des témoignages qui à force d’insistance empruntaient leur style à la fiction.
‘’Quelle horreur, la guerre‘’ récidivait-il, pour se débarrasser de questions plutôt bêtasses. Les auditoires de lycéens n’attendaient que des réponses standardisées et donc convenues.
Quand il fut au milieu du siècle et qu’il eut donc vingt ans, il ne vint pas à penser que ce n’était pas le plus bel âge de la vie. Ses racines plongeaient dans l’Histoire tourmentée des dernières années et son avenir était le devoir de faire l’Histoire des années suivantes.
Sa prestance en 2025 au café Brant, toujours en présidant un stammtisch composé d’un dentiste facétieux, érudit et pas encore retraité et d’un ancien champion de tennis joyeusement taciturne, incitait les serveurs à faire montre de déférence. Ces habitués accueillaient volontiers autour d’eux des clients d’autres tables, et à leur âge, ils connaissaient tout le monde. On parlait fort, on buvait des tisanes, des expressos, des bières en panaché et aussi de bons whiskys. On observait, flatté, les autres buveurs qui guettaient le bon moment pour passer les saluer.
Il avait fait fortune dans ce qui était fort hasardeux l’année de ses vingt ans, la production de pétrole et d’uranium. Lui l’Alsacien tellement enraciné dans son village d’Outre-Forêt débutait toutes ses phrases par un solennel ‘’en France, à l’époque‘’…
À l’époque on parlait de solidarité planétaire, du prix du pain qui grimpait et de la valeur de la vie à Paris. Lui, avait lu les Nus et les Morts dès sa parution et il s’identifiait à la révolte des soldats qui ne voulaient pas être des héros. Il était allé avec ses copains faire un tour à Saint-Germain-des-Prés. Il parle encore aujourd’hui de cette frénésie d’aller sillonner d’autres mondes, et la porte d’entrée, avait-il découvert en 1951, c’était la culture.
Le petit-fils de son voisin de table a justement vingt ans, ils bavardent et le nonagénaire, un peu retord, s’amuse à quelques questions de connaissances générales. Les réponses le laisseront éploré : le gamin confond tout, Napoléon, Jules César et de Gaulle, Victor Hugo il connaît il a vu le film, Beethoven est un chien, le Biafra c’est la maladie du gros ventre et Auschwitz une bataille des juifs contre les nazis. Qui a perdu ? euh… Alors qui a gagné ? Les juifs ?
Avoir vingt ans chez nous en 2025 c’est débouler tout neuf tout frais dans un monde de paix (sauf en Ukraine, etc.…). Pour le papy, ce fut y arriver en passant par les pires épreuves. Ils forment tous deux, le gamin et le vieillard, une masse commune devant les urnes, mais leurs bouillons de culture sont inassimilables. 
À la sortie de la guerre les jeunes gens rêvent d’un modèle qui est un mythe, et les jeunes filles rêvent d’aimer ces affabulations. Aujourd’hui les garçons rêvent toujours des jeunes filles, qui elles, leur affranchissement conquis, ne perdent plus de temps à rêver. Le monde bruisse de vieilles histoires, comme celle d’être amoureux. Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées ! Mais les étoiles au ciel n’ont plus de doux frou-frou, les soupirants croient toujours à l’amour mais n’osent plus le dire.
‘’Quand j’avais vingt ans en 1951, mes parents estimaient me larguer dans un monde meilleur. La misère matérielle n’était que transitoire, j’allais vivre des années glorieuses, et mes enfants pourraient encore améliorer tout cela‘’. C’est ce qui s’est passé, non ? -Vous croyez me répond-t-il, bien sûr on mange à sa faim… les gamins nés en 2005 me semblent tellement immatures et incultes…‘’
Je m’indigne mollement, la perception d’une génération catastrophiquement ignare n’est en rien une réalité scientifiquement établie. Et vous à vingt ans, vous aimiez quels écrivains, quels peintres, quels musiciens ?
Il plisse les yeux et déroule sans barguigner une liste comme si elle était l’inventaire d’un bonheur de receleur : À vingt ans, moi, Malraux, Gide, Stendhal, Saint-Exupéry, Claudel, Verlaine, Racine, Valérie, Rimbaud, Proust, Montherlant, Musset, Shakespeare, Cocteau, Sartre, Prévert, Dostoïevski, Victor Hugo, Anouilh, La Tour-du-Pin. Et puis Van Gogh, Rembrandt, le Greco, Goya, Rubens, Utrillo, tous les impressionnistes, Monet, Toulouse-Lautrec, Corot. Et enfin Mozart, Bach, Beethoven, Chopin, Debussy, Wagner, Brahms, Schuman, Ravel, Granados.
Le petit jeune voisin de vingt ans n’a pas écouté, il est déjà reparti. Le nonagénaire ajoute qu’aujourd’hui bien sûr il aurait 50 autres noms à ajouter. ‘’Mais je déteste le rap, vraiment, et pour toujours. Je n’aimerais pas avoir vingt ans aujourd’hui‘’.

En vain, d’Alsace ; épisode 147 : MON AMI

Ambroise Perrin

Tout le monde connaît mon ami Emmanuel, pourquoi a-t-il tout le temps l’air malheureux ? Il semble que sa vie soit une lutte perpétuelle, comme s’il attendait quelque chose d’extraordinaire, qui lui serait toujours refusée. Comme si ce fameux ‘’tout le monde’’ possédait un banal bonheur et pas lui. N’importe qui l’a, sans le demander, et pas lui. Et ce n’est ni l’argent, ni l’amitié, ni la gloire. 

Il a laissé une note où il disait ‘’je demande à l’existence une place parmi les hommes, une place à moi, une place qu’ils reconnaîtraient comme mienne sans l’envier puisqu’elle n’aurait rien d’enviable. Elle ne se distinguerait pas de celle qu’ils occupent. Elle serait tout simplement respectable’’.

Il ne s’est pas suicidé, il est mort, pas bien vieux, à 47 ans, de cachexie et d’une défaillance cardiaque. Probablement, il n’avait pas entrepris grand-chose pour se soigner, et sa famille n’avait pas su intervenir pour contrer son épuisement.

‘’Mes amis’’, disait-il alors qu’il n’en n’avait aucun. Ses amis le voyaient se débattre à la façon dont on se noie sans jamais couler. Avait-il une vie intérieure, cette vie secrète qui sert de bouée de sauvetage lorsque l’on est fasciné par la médiocrité de situations sordides où la précarité est aussi longue que des phrases de Proust et aussi fécondantes que l’évocation d’ancêtres russes et ukrainiens, et probablement juifs ? Brouiller les pistes n’était pas une complaisance, mais un acte de prolificité.

On lui demandait donc de raconter sa vie, il répondait d’abord que tout ce qu’il dirait, ce serait faux, qu’il ne résisterait pas au plaisir de remplir sa biographie d’événements très brillants et très médiocres, de raconter qu’il avait échappé à la mort et qu’au lendemain, il avait tenté de se la donner et qu’ensuite par hasard, il avait été l’auteur d’un acte d’éclat.

Chaque fois que l’on passait le voir, bien avant les réseaux sociaux épieurs, il avait déménagé, deux ou trois rues plus loin, mais dans le même quartier de l’Orangerie. Je suis toujours un étranger semblait-il dire. Sa coupe de cheveux et ses costumes fripés lui donnaient un sympathique air de professeur de latin et de grec ancien. Il avait la voix basse, douce, monocorde, qui surprenait chez cet être un peu courtaud aux épaules tassées.

Il passait l’été en Algérie, on l’imaginait en hiver au Groenland. On découvrit une grande valise de cuir noir où pêle-mêle des brouillons de nouvelles, des feuilles numérotées et éparses de romans, des factures de plombier impayées, des listes de commission, un carnet d’adresse vide et sur une feuille vierge un téléphone, celui de Dora Bruder, narguaient ceux qu’il aurait tant voulu aimer.

En vain, d’Alsace ; épisode 146 : L’AURA DE LAURA

Ambroise Perrin

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On la remarquait de suite dans le groupe, on ne voyait qu’elle et on se disait qu’est-ce qu’elle est belle. Pourquoi la repère-t-on presque accidentellement mais immanquablement alors que votre meilleur copain qui est dans le sillage, vous avez beau chercher, vous ne le voyez pas ?

L’aura de Laura (ah ah) c’est un port de tête qui s’envole d’épaules impassibles, un pied posé doucement comme si tout était de velours, la pointe qui caresse l’asphalte et le talon long de 11 raisonnables centimètres d’aiguille en sortant des cours. Le regard au-dessus de l’horizon, le sourire monalisien, et l’œil qui dit de suite bonjour, bien sûr dans un reflet d’or.

On hésite à oser se retourner et donc on imagine un conte de fées. En fait Laura a toujours été comme cela, et avant tout sympa, la bonne copine disponible, brillante, elle était la meilleure, elle prêtait ses petits pulls moulants aux élèves de la classe, les profs les reconnaissaient, elle fut la première à passer son permis et à faire l’amie-taxi, et pour sortir le soir les autres parents avaient confiance en elle. Non pas parce qu’elle semblait raisonnable mais peut-être parce qu’elle rayonnait le bonheur, promis, retour avant minuit.

On se revoit donc quarante ans plus tard par hasard, tu n’as pas changé, on aurait envie de recommencer et de poser ses lèvres sur ses lèvres, elle a tout son temps, comme si elle vous attendait, là, devant un café au Brant, et son chemisier si blanc dans un si beau coton si lisse, à la coupe si épurée, laisse deviner une exécutive woman.

Aussi inéluctablement que naturellement, qu’est-ce que tu deviens, tu as des enfants, tu as vécu où, et ton métier, et les copines, tu en as revues ?

On reprend un expresso, je raconte un peu ma vie. Et toi ? Rien, tu sais, depuis le lycée j’ai toujours été très très seule…

En vain, d’Alsace ; épisode 145 : ACCORD DE SEPTIÈME DE DOMINANTE AVEC NEUVIÈME AUGMENTÉE

Ambroise Perrin

Cela fait 30 ans que la boîte tourne bien, et elle vient d’être rachetée par plus grosse qu’elle. Fusion, dit-on, mais c’est bien un rachat avec soumission au nouveau patron, le jeune loup big boss de la boîte avaleuse. Nouvelles ambitions, internationalisation, restructuration, mutualisation des effectifs.

Inquiétude à tous les étages, on se doute que Jimi le luxuriant, fastueux, opulent nouveau seigneur va débarquer avec ses chasseurs gardés, une bande de jeunes avant tout économistes, et leur ennemi ce ne sera pas la finance. 

Il dit qu’il va consulter. Il va former un cabinet genre bureau exécutif qui centralisera tous les pouvoirs. On voit déjà les majors des grandes écoles, diplômés aux États-Unis, brillants et sans scrupules, carnets d’adresses imbattables, parlant cinq langues et avalant les dossiers avant même que les représentants du personnel n’aient eu le temps de les lire. Des fonceurs efficaces, sympathiques et tueurs.

La nouvelle directrice des ressources humaines, Foxy Lady, demande la liste de l’ensemble du personnel des dix dernières années. Elle passe 15 jours à donner des coups de fil tous azimuts, elle donne des rendez-vous dans un petit bureau discret loin du siège de la boîte. 

Première réunion du nouveau cabinet de direction. Non, pas de golden boys, mais des anciens de l’entreprise, des cadres retraités de 70 ans et plus, des vieux de la vieille qui connaissent la machine par cœur, et qui étaient partis avec plein d’idées laissées de côté, des enthousiasmes contrariés dans des voies de garage et pourtant une vénération sans une trace de rouille pour leur maison, celle à qui ils ont déjà donné corps et âme des dizaines d’années, et où ils reviennent avec bonheur pour défier les ukases de la retraite et leur arthrose subitement guérie, leur chère boîte qui maintenant sollicite ce que personne d’autre ne peut offrir, l’expérience. Are you expérienced ? Can you see me ?

En vain, d’Alsace ; épisode 144 : ANTE MORTEM

Ambroise Perrin

Il a senti un drôle de truc et il s’est dit, c’est maintenant, maintenant je vais mourir, là, d’un coup. Pas qu’il soit malade, ou qu’ils se sente vraiment très vieux, non, un truc qui lui montait de l’estomac dans les narines, amer, gluant, irritant. Il s’est levé précipitamment jusqu’à la salle de bain, il a craché en faisant beaucoup de bruit, il avait envie de vomir, il but un peu d’eau et se brossa les dents avant de se recoucher, il lut une page de son livre en cours, De la nature des choses, Lucrèce.

Le dégoût de la vie, la peste d’Athènes, la critique de la religiosité populaire. Les poèmes du sublime Lucrèce ne périront que le jour où le monde entier sera détruit. Puis la folie, le suicide, châtiments inventés par l’imagination populaire pour punir l’impie qui refusait de croire à la survie de l’âme. Un chapitre sur l’ataraxie, un sentiment de plénitude, de tranquillité et d’harmonie dans l’existence. Il prend des notes.

Une nouvelle remontée amère, la gorge, encore dans les narines. Les poumons qui sifflent, la tête qui tourne, même plus la force de se lever, comme si le pape est mort, presque envie de rire parce qu’il n’a rien préparé, il n’est pas prêt et il se rend compte soudain que cela n’a pas beaucoup d’importance. Un goût de sang dans la bouche.

En se réveillant le lendemain matin il lut ses lignes qu’il trouva ridicules. 

En vain, d’Alsace ; épisode 143 : GNOTHI SEAUTON ET TU CONNAÎTRAS L’UNIVERS ET LES DIEUX

Ambroise Perrin

Elle m’a dit, tu sais j’ai des seins magnifiques, tu devrais écrire un épisode sur moi, dommage que tu ne mettes pas de photo. Je précise de suite qu’elle est Femen, militante féministe très active, sincère pour de nombreuses causes, et alsacienne pur sucre, elle est de Haguenau. Sa copine est polonaise, celle d’avant était ukrainienne et un peu moldave, et je ne doute pas une seconde de la candeur de leurs combats.

Elles se sont connues à la Fac, Karolina la polonaise fait son Master II sur Tristan Tzara et Mathilde mon haguenovienne est en thèse de biologie moléculaire. Cela n’empêche pas d’avoir des conversations effarantes, elles détestent la Gay Pride mais elles y vont à chaque fois pour draguer. Non, c’est sur les mensonges de la société qu’elles cherchent à me convaincre.

Elles sont, disons à 50 %, persuadées que la Terre est plate, et elles me font suivre des vidéos Tok Tok toquées, censées m’ouvrir les yeux. Connais-toi toi-même. Et pour ne pas se fâcher, je préfère ne pas argumenter. Est-ce qu’elles se moquent de moi ?

Je sais bien que l’on ne connaît jamais ses amis, que nous avons tous des lits cachés et des vies secrètes, et que cela n’empêche pas de bien s’aimer. Mais c’est quand même dingue d’entendre que tous les médias mentent, que les journalistes, -sauf moi-, sont tous des complotistes à la solde de pouvoirs occultes, et que si j’avais le courage de poser la question, je m’apercevrais que beaucoup, beaucoup de gens pensent comme elles, avec peut-être juste un peu d’appréhension à le faire savoir.

Ne craignez-vous pas le ridicule ? Question audacieuse, qui me vaut une litanie sur tous les malheurs du monde, liste incomplète pourtant bien réelle, voilà la preuve que l’on est tous manipulés, leur conclusion est imparable. Belles, intelligentes, cultivées et chtarbées. N’empêche que d’avoir été en photo en page 3 de Libé reste un moment de gloire, avec de faux tatouages entourant leurs mamelons et une vraie fierté, celle d’avoir défié l’ordre de la société, et un regret, d’avoir fait pleurer de honte chacune de leurs mamans. C’était avant le Covid, et on en parle encore. Elles étaient montées à Paris pour une manif, s’étaient montrées délicieusement insolentes, et le photographe du journal avait capté leurs audaces.

J’apprends aussi qu’il y a un truc pour que les flics ne réussissent pas à vous saisir pendant les quelques secondes d’exhibition contestataires en public : il faut s’enduire la poitrine, le dos, les bras, le pantalon, d’une huile extrêmement glissante qui rend impossible toute prise aux agrippeurs qui cherchent à vous écarter. Et personne n’osera vous saisir par les cheveux car sur les photos et les vidéos, ce serait vraiment considéré comme d’une ignominieuse violence contraire aux droits de l’homme et de la femme. Aujourd’hui c’est la pleine lune, le jour parfait pour faire je ne sais plus quoi, elles me l’ont dit mais j’ai oublié.

On peut passer de chouettes moments ensemble, mais ce qu’elles cherchent, c’est le bonheur éternel, celui qui existe au sein d’autres civilisations, peut-être moins rétives que la nôtre sur terre. Elles sont prêtes à accueillir des extraterrestres venus du fin fond de notre galaxie. Mais pour rencontrer cette autre civilisation avec peut-être aussi des seins ronds, il faudrait une double coïncidence, d’abord spatiale, c’est-à-dire qu’il faudrait qu’elle ne soit pas trop éloignée, disons à moins de 100 millions d’années-lumière de chez nous, et également une coïncidence temporelle, car il faudrait pouvoir communiquer et si nos extraterrestres ont cherché à entrer en contact avec nous, disons au XIXème siècle, mais en envoyant des ondes de téléphone portable, on les aurait loupés. Je réponds que ce n’est pas faux mais incroyablement improbable.

Elle me parle du paradoxe de Fermi, des dangers de l’anthropocentrisme et de l’étroitesse de raisonnement qui consiste à voir la réalité qu’à travers la seule perspective humaine. Sommes-nous la seule civilisation intelligente et technologiquement avancée de l’univers ? Je somnole en écoutant leur longue démonstration qui évoque la formule cosmic silence et les expériences menées pour approfondir l’étude des mécanismes moléculaires impliqués dans la réponse biologique aux radiations environnementales, et le concept de grand filtre qui bloquerait la plupart des évolutions, car le développement de la matière inerte vers la matière vivante et structurée est peut-être une vue géocentrée et je me demande si je ne vais pas avoir un PV de stationnement.

En vain, d’Alsace ; épisode 142 : BON APPÉTIT

Ambroise Perrin

Il n’aime pas le mot ‘détail’ mais c’est celui qu’il m’a mentionné pour raconter cette histoire impensable, qui a fait qu’il a démissionné de l’Éducation nationale. Il y a parfois un petit truc microscopique qui va influencer tout le cours de votre vie, comme la fois où à la sortie d’une pièce de théâtre, le comédien, qu’il rencontra par hasard dans la brasserie en face, lui demanda s’il avait aimé le spectacle puis lui avait conseillé de lire l’Éducation sentimentale de Flaubert. 

Dès la classe de seconde, en A, alors que les bons élèves étaient plutôt orientés vers le scientifique, il savait qu’il voulait être prof de français ; la littérature française le passionne, les auteurs du XIXe siècle. Il lit beaucoup.

En Fac il est membre d’une troupe de théâtre amateur, il publie des nouvelles dans une revue des Amis de Flaubert et Maupassant. Quelques ambitions pour un cursus classique, tenter un jour le CAPES puis l’agrégation. En attendant il décroche un poste de maître auxiliaire remplaçant dans un gros bahut de Strasbourg, et il jette un regard nostalgique sur sa collection lycéenne de Lagarde et Michard ; bien sûr c’est dépassé, mais quand même, il y a là un petit parfum dont il s’enivre avant sa première rentrée, non plus comme étudiant stagiaire ou adjoint d’enseignement mais comme professeur certifié.

C’est vraiment le bazar avec les changements de bus et de tram, il vient donc en voiture, bien à l’avance ; il n’a pas le macaron pour rentrer dans la cour mais un autre prof le fait passer, et voilà, ‘pour lui la vie de prof va commencer’…

Eh bien non, de suite, une collègue hargneuse lui demande de ‘dégager sa bagnole’ car les places de parking sont réservées aux professeurs titulaires ! Non ce n’est pas un gag de 1er avril, c’est comme cela, il faut ressortir du parking des demi-dieux ! ‘Places réservées aux titulaires’, faut oser, il y a effectivement un panneau. Le pompon, ce sera quand il découvrira qu’il y a deux salles de profs, dont l’une est réservée aux agrégés !

Il calcule qu’il va passer 35 années de sa vie avec des petites choses dérisoires pour la marche du monde mais pour lesquelles il lui faudra chaque jour faire un insignifiant compromis avec ses envies de transgression et son appétence pour les batailles contre la connerie. Il lui faudra abandonner ses petites velléités d’anticonformisme. Il croise alors la Proviseure venue accueillir les nouveaux, et lui raconte sa petite affaire… Elle lève les yeux et murmure, je sais, mais on ne peut rien y faire, sinon c’est la révolution, j’ai d’autres drames à gérer. C’est une petite chose, n’y pensez pas, ou plutôt pensez à votre carrière, et un jour vous aussi vous irez dans cette salle des profs. Je ne veux pas être patient souffla-t-il en partant.

Par courtoisie le lendemain matin il prit rendez-vous avec la chef d’établissement pour expliquer sa fuite. Mais vous avez un très bon dossier objecta-t-elle, vous n’allez pas compromettre votre carrière pour une place de parking et un casier en salle des profs ! Non, expliqua-t-il, mais pour être un bon prof il ne faut pas abandonner son insouciance. Insouciance ? Oui, pour transmettre cet enthousiasme qui est la passion de la culture, celles qui forme des élèves prêts à choisir eux-mêmes des responsabilités dans la société qui s’ouvre à eux, je ne veux pas commencer par faire des accommodements… Enfin ! Ce n’est que symbolique tout cela, passez outre !

J’ai revu mon ami quelques mois plus tard. Il a ouvert un restaurant avec sa copine, c’est lui à la cuisine, une petite salle assez sympa avec des menus plein d’imagination. Le resto se nomme le Passez-outre, venez de ma part, il vous offrira l’apéro.

En vain, d’Alsace ; épisode 141 : AU PAYS DES BISOUNOURS

Ambroise Perrin

Homosexuel, c’était vivre caché. Aujourd’hui c’est comme une fierté. Ce monsieur de 79 ans qui est toujours jeune déteste les jeunes qui portent en étendard la façon dont ils font l’amour. À défaut d’être honteux, on est discret. Il fut un temps où l’on s’activait pour sortir de la clandestinité ; puis ce fut le temps des sourires entendus qui se voulaient complices ; maintenant c’est comme si de rien n’était.

Quand il avait 20 ans il militait au FHAR, le front homosexuel d’action révolutionnaire, un truc un peu intello. On se réunissait dans la boutique Maspero à Paris, on sortait pour faire un tour à la vespasienne du coin pour revenir 10 minutes plus tard, c’était bien avant le sida qui a emporté tant d’amis.

Il vit en couple, pépère depuis 30 ans, un couple classique avec des voisins adorables dans un immeuble chicos à l’Orangerie. Comme ils sont souvent à la maison, ils aident les enfants pour leurs devoirs, ils ont été prof tous les deux. Un soir la maman du troisième, on les remerciant avec une tarte aux fraises faite maison, leur a dit, si ingénument, on sait bien qu’homosexuel ce n’est pas pédophile.

À leur mariage, ils ont fait une grande fête au foyer de la paroisse Saint-Maurice, tout le monde est venu, l’ambiance était formidable. Dans la grande salle de la mairie, l’adjointe avait susurré « je suis vraiment très heureuse de célébrer votre union, au nom de la République, parce que je vois bien que vous, vous vous aimez ; vous savez des mariages arrangés j’en vois passer, et d’autres avec des remarques du genre on y va mais c’est pour les impôts ».

J’écoute avec presque la larme à l’œil, que la vie est belle… Marcel a été mon prof à la fac, on l’appelait Marcel parce qu’il était un grand spécialiste de Proust et qu’il avait passé des dizaines d’années à publier sa correspondance. Il allait régulièrement donner des cours de littérature à l’université de Champaign-Urbana près de Chicago.

Je ne sais pas trop quel domaine est celui de son mari, mais dans leur salon, vu le nombre de livres, ils partagent certainement la même passion pour la littérature.

Non, tout n’est pas bisounours dit-il soudain grave. Hier on avait appelé un taxi, j’ai accompagné Joseph en bas, et on s’est embrassé sur la bouche, juste un petit bisou d’aurevoir. Le chauffeur l’a fait descendre, « je ne prends pas de pédé dans mon taxi, allez faire vos saletés ailleurs ».

En vain, d’Alsace ; épisode 140 : TOUT EST POLITIQUE

Ambroise Perrin

Je marche à grandes enjambées pour fuir la place Kléber, et place Broglie un taxi s’arrête à ma hauteur. Jean-Christophe C. que l’on surnomme Camba et non Combat, l’ancien premier secrétaire du parti socialiste, en sort en trombe et bras de chemise malgré la température presque polaire. Il me salue d’un mot et me demande « comment tu vois les choses ? »

Je raconte cette histoire parce qu’elle montre que mes gambadages à prétention littéraire, que je me plais à murmurer dans ce blog, n’échappent pas à la terrible sentence que, quoiqu’on fasse, « tout est politique » et les lecteurs qui « par ailleurs » pensent qu’il faut changer le monde d’aujourd’hui m’approuveront.

Aujourd’hui c’est la session plénière au Parlement européen, et le vénérable responsable politique qui m’accoste ignore, j’imagine, que je suis devenu un modeste retraité, loin de mes antérieures fonctions de porte-parole du président du Groupe socialiste, et que si je suis à Strasbourg, c’est que j’y habite !

Bien entendu, une pointe de vanité et un vieux réflexe de journaliste font que je ne réponds pas vraiment et que je prononce ce petit truc qui plaît toujours aux gens importants : « tu as raison… alors, et toi ? » L’invitation au déballage est comme l’invitation au voyage, mon camarade, mon frère, songe à la douceur de faire encore de la politique pour que tout soit qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

Mon avis serait qu’il faut trahir, retrouver nos idéaux progressistes hors-sol et être hypocrites pour ne pas exclure une Union autour d’un projet. Comme je suis biberonné à la nostalgie de mes convictions post mai 68, et que je sais qu’il faut être réaliste, camarade, je me tais prudemment pour l’écouter m’exposer sa vision de la situation politique et de ce que devrait faire le PS ; il suffit d’approuver une fois par minute par une onomatopée pour que le déroulé de son futur discours se poursuive, dont il espère que je glisserai un petit mot d’approbation au bon moment.

La situation est épouvantable à l’intérieur et exécrable à l’extérieur. Nous avons changé de monde en moins d’une décennie. Nous vivons la fin de la domination du monde occidental. Le capitalisme numérique, l’obscurantisme religieux, le complotisme servent de repères. L’antisémitisme est de retour alors que la xénophobie tend à être ordinaire. C’est le retour des guerres militaires ou commerciales. Les déséquilibres du monde et celui des vies se conjuguent au point de donner à chacun le tournis.

J’ai l’impression d’être sur la banquise et qu’un ours traverse le passage protégé au moment de l’arrivée du tram.

J’approuve une nouvelle fois son constat clairvoyant, et je m’apprête à écouter sa stratégie pour défendre l’esprit de justice, l’égalité réelle, la liberté ordonnée, la fraternité laïque et une démocratie sociale écologique en rétablissant les principes républicains. 

C’est un jeu de hasard, ou une réminiscence d’un temps perdu où je racontais mon engouement pour les voyelles et la disparition du « e » ? Voilà qu’il me dit : « il faut penser le monde avant d’espérer le panser. »

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En vain, d’Alsace ; épisode 139 : VIVRE

Ambroise Perrin

Cette dame est une victime, une survivante de la Shoah. À 95 ans elle témoigne inlassablement, invitée dans des manifestations littéraires, des rencontres historiques ; elle accepte volontiers de se rendre dans les écoles, les élèves ne posent pas toujours la même question, « vous avez rencontré Hitler ? ».

Elle avait 15 ans à Auschwitz. Quand elle est revenue personne ne l’attendait, Wissembourg ce n’était plus chez elle. Elle passa trois années dans des hôpitaux inconnus, des sanatoriums anonymes. Qui aurait voulu entendre l’histoire de son arrestation, dénoncée dans un petit village près de Toulouse, les gendarmes français ayant trouvé les juifs réfugiés qui se cachaient pour les donner aux Allemands.

Le journaliste avec qui elle avait enfin rédigé ses mémoires, 75 années plus tard, s’efface quand elle parle du livre. Ce sont toujours les mêmes mots, la même émotion, la répétition de la sidération, le silence dans la salle. Lui dit juste qu’il a une extrême empathie pour cette dame si digne. L’éditeur l’a sollicité parce qu’il est un spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, il est aussi historien.

En fait il est l’auteur de plusieurs ouvrages de témoignages sur des gens ‘’de l’autre côté’’, des anciens nazis, des alsaciens qui se sont de suite ralliés au national-socialisme, souvent plus par facilité que par conviction, une dictature étant confortable puisque l’on n’y a pas besoin de prendre des responsabilités et que l’on pense pour vous. L’épuration le passionne, la vie de gens ordinaires qui se sont ‘’vraiment mal comportés’’ par veulerie, par lâcheté, par petit intérêt immédiat. On fait une petite action qui a de terribles conséquences, on s’en doutait, mais quoi, à l’époque, c’était chacun pour soi.

Le journaliste n’a pas rédigé un chapitre dans le livre des mémoires, celui où elle raconte la déshumanisation de sa petite personne adolescente, dès l’arrivée à Auschwitz. Elle, qui était pétrie de belles valeurs familiales pour avoir la tête haute en société, n’eut pas à réfléchir pour oublier tout esprit de solidarité et d’entraide. Survivre, c’était le hasard qui permettait d’atteindre la fin de la journée, une chance où les notions de bien et de mal, de juste et d’injuste, ne pouvaient exister. Il fallait être indifférent au sort des autres, et aujourd’hui elle ne saurait comment raconter qu’elle était en concurrence avec les détenus à ses côtés pour simplement vivre, et sans ressentir de pitié. Les autres étaient des choses.

Le journaliste l’avait amenée à donner des exemples précis. En relisant le chapitre elle dit que rester humain tout seul était impossible. Mais comprendre cela, en 2025, était aussi impossible, supprimons ce passage. Étais-je aussi monstrueuse que mes bourreaux ?

Le survivant strasbourgeois Jean Samuel, cité comme Pikolo par Primo Lévi dans son livre ‘’Si c’est un homme’’, racontait toujours aux élèves qu’il rencontrait que le plus beau cadeau de sa vie, et qui ne pouvait être égalé par aucun autre, c’était une tranche de pain fine comme du papier de cigarette qu’un autre détenu lui avait offerte dans le Lager. Tous les survivants affirmeront ensuite souffrir d’avoir manqué au devoir de solidarité. Il n’était pas question de philosophie, il y avait seulement parfois des exemples, comme celui de Jean Samuel.

À la parution du livre, le journaliste ressenti ce malaise inévitable après une grande période de tensions et de rigueur pour finaliser un travail. Il avait déjà entamé un autre récit, une famille qui avait découvert 20 ans après la guerre que leur père avait été un volontaire de la LVF, un soldat français Waffen SS qui avait participé aux massacres en Biélorussie. La survivante-rescapée-écrivain était sollicitée pour des rencontres orchestrée par l’attachée de presse de la maison d’édition. 

Il vint assister à une présentation publique, c’était très émouvant, les spectateurs applaudissaient sincèrement, il se retrouva en tête-à-tête avec elle, et ce fut presque un moment de gêne, comme si elle lui avait transmis un secret qu’il refusait d’entendre. Ce n’est pas parce que mes souvenirs sont flous, c’est parce qu’ils sont glauques, dit-elle. 

Ils se dirent qu’ils s’aimaient beaucoup ; ils avaient vécu une année ensemble, à se voir trois ou quatre fois par semaine pendant une heure, et il se retrouvait avec elle le soir, devant son ordinateur, où il tentait des phrases sans pathos et qu’il remplissait un petit carnet de questions pour le lendemain. Ils s’aimaient beaucoup mais ils n’avaient plus rien à se dire.

En vain, d’Alsace ; épisode 138 : AU PIED, COGITO !

Ambroise Perrin

Brutus est mort. Brutus, c’était comme Misère le nom de la chienne qui n’avait que trois pattes, un chien. La mort d’un chien est une histoire de famille, même si tous savent qu’un chien ce n’est pas une personne. Certains pleurent à la mort de leur chien.

Homère raconte que Ulysse essuya une larme lorsque le vieil Argos, son chien qui l’avait attendu pendant 20 ans et venait de le reconnaître, mourut à ce moment-là, car Ulysse feignit l’indifférence pour continuer à être anonyme.

On se trompe, mais on observe souvent qu’un chien c’est un peu un remplaçant d’enfant. Là, c’était une amie qui revenait de trois semaines de mission, un long voyage en Inde. Je l’accueille à l’aéroport. Elle est contente, tout va bien, elle doit donner un coup de fil, je pense à sa maman que je connais et qui est très malade. L’amie s’effondre, des larmes, des cris, elle hurle comme un loup au cinéma, je me demande si elle joue la comédie, non son malheur est sincère. Ce n’est pas sa mère, c’est son chien qui est mort. La copine qui gardait la bestiole n’a rien osé dire avant son retour, un accident, le chien s’est échappé, il a sauté dans la Seine olympique, emporté par les flots.

J’observe cette douleur irrationnelle, désemparé. On ne présente pas de condoléances pour une sorte de machine, perfectionnée certes, mais qui a un instinct simplement mécanique, et qui n’a ni âme ni raison ; un animal, précise Descartes, n’est pas un humain, qui lui dispose de la pensée et du langage.

Bon, aujourd’hui on reconnait qu’un chien est un animal sensible, que c’est un merveilleux compagnon, et pas seulement pour les mamies qui vivent seules et leur achètent du filet de bœuf haché trois fois par semaine.

Il y a tant d’anecdotes tellement plaisantes sur l’attachement des humains à leurs animaux de compagnie. Lors d’un divorce me dit un ami avocat, le plus long est d’organiser la garde alternée du chien. Ce n’est pas mon sujet que de s’amuser à dénoncer l’anthropomorphisme en listant plein d’exemples contraires où les animaux ont eu une attitude extraordinaire.

Je salue au passage le copain qui vient de m’envoyer un e-mail me proposant d’ajourner de 15 jours notre rencontre : ‘je viens de perdre mon chien, cela faisait 13 années ensemble, c’est un moment très difficile’. Je réponds que je comprends. Je ne vais pas ricaner comme je l’ai fait avec l’amie du début de cette histoire : elle ne me parle plus et je pense qu’à cause de Brutus, on est brouillé.

En vain, d’Alsace ; épisode 137 : LE MÉPRIS

Ambroise Perrin

De suite il a trouvé le mot juste : amertume. Pendant près de quarante ans cet instituteur avait cherché les mots justes pour raconter la vie quotidienne des gens de son village, les associations, les clubs de sport, les réunions du conseil municipal.

Quarante années à avoir été le correspondant du ‘journal’, à signer modestement de son numéro 3337, avec parfois son nom pour légende d’une photo, mais 3337, tout le monde au village savait que c’était lui.

Il aimait cela, et en tant que secrétaire de mairie il savait tout. Il savait équilibrer les demandes, alterner les passages, débusquer de petites originalités, il savait répondre toujours présent lorsque ‘Strasbourg’ le sollicitait sur un thème particulier qui allait dépasser ‘la locale’. Un article pour ‘la région’, le Graal ! Les boulangers qui cuisaient encore leur pain au feu de bois, les Allemands qui achetaient de vieilles maisons à retaper pour des résidences secondaires, la fermeture des petites épiceries et la dernière tournée de la bouchère dans son tube Citroën gris.

C’est lui qui eut l’idée de raconter l’histoire des trois agriculteurs qui refusaient de vendre leurs terres pour l’installation d’un élevage industriel de 50 000 poules. L’article fut repris en première page, mais sans son nom. Il avait dû monter en voiture au journal pour apporter sa pellicule photo, d’habitude il la confiait au conducteur de l’autorail et un coursier de la rédaction la récupérait à la gare.

L’article sur le poulailler fit venir la radio et la télévision, FR3 Strasbourg mais aussi une équipe de Baden-Baden. Et même le Nouvel Obs envoya son journaliste régional dans le village.

Sa mission était reconnue comme essentielle dans la bonne marche de la petite communauté, et lui se voulait impartial. Il ne se fâchait avec personne et n’acceptait aucune, comme il disait, influence. Il fallait comprendre des petits cadeaux, certes anodins, mais quand même. Parfois il devait faire face à des vexations, par exemple lorsqu’il manqua des joueurs sur la photo du club de basket. La photo avait été recadrée à Strasbourg pour qu’elle rentre mieux dans la page.

L’argent des piges couvrait juste ses frais. Seul avantage, son abonnement au journal était gratuit. Il se levait tôt chaque matin pour ramasser son exemplaire devant la porte et vérifier, en ouvrant l’édition par les dernières pages, que son article avait bien paru. Son épouse les découpait systématiquement, et les collait dans de grands cahiers.

Il y eut une époque où la ‘locale’ de Wissembourg bénéficiait de neuf pages, avec un peu de publicité et les annonces mortuaires, pour couvrir 68 communes. Il publiait un article sur sa grande petite ville tous les deux ou trois jours.

Et puis ce fut le Covid, alors plus rien, plus de pages locales. C’est vrai qu’il ne se passait plus grand-chose. Mais ensuite le bureau de Wissembourg est resté fermé, bonne occasion pour le journal de faire des économies, et rompre avec une institution qui pourtant était un vrai service public. En fait ce fut la fin du journal. Il ne resta que trois ou quatre pages où l’on mélangeait Wissembourg, Haguenau, Erstein et Sarreguemines. Il envoya encore quelques articles, on lui dit que c’était inutile. Un journaliste lui expliqua que maintenant le journal cherchait des lecteurs pour son site web sur internet et pour Facebook.

Chaque année, après le nouvel an, le responsable des ‘arrondissements’ organisait dans une brasserie de Strasbourg, la Bague d’Or en face de la Nuée Bleue, une grande réception pour tous les correspondants, qui étaient invités avec leurs épouses. On se saluait, le directeur du journal remettait quelques médailles et le rédacteur en chef exprimait sa considération, elle était sincère, et donnait quelques consignes liées à l’évolution technologique. C’était un vrai banquet et au dessert on prenait une ‘photo de famille’, un cliché qui allait paraître sur une demie page complète à la Une de la Région. Avant de rentrer dans son village on allait visiter les rotatives.

Aujourd’hui plus rien. Aucune réponse aux appels téléphoniques. Qu’il est loin le temps des aimables sténos qui prenaient le texte au téléphone. Au village il s’ennuie presque de ne plus être aux aguets de ce qui se passe. Parfois il découvre qu’un journaliste y est venu. Il a pondu un article plein d’imprécisions. Lui, il n’avait même pas été prévenu. On nous a jeté, discutait-il avec d’autres correspondants des villages voisins.

Il a donné quarante années de sa vie au journal, il a passé des soirées et des week-ends à rencontrer ses concitoyens pour à chaque fois quelques trente lignes… Trente lignes que tout le monde allait lire, et qui créaient un véritable lien entre tous les habitants.

Aujourd’hui le journal alsacien est fait à Paris, et on murmure que bientôt le magnifique et immense bâtiment de la Nuée Bleue sera vendu et transformé en un hôtel de luxe, comme le commissariat de police voisin. Un agent commercial expliquera que maintenant, grâce au numérique, le journal n’a plus besoin de bureaux. Juste des articles de plus en plus courts, et tous coupés par de la publicité.

Finies les pages ‘anniversaires’ sur les octogénaires du canton félicités par le maire du village. Finis les titres inoxydables comme ‘deux oui pour un nom’ félicitant un mariage.

Pour les accidents, il faut qu’il y ait un mort, alors vous pouvez téléphoner lui a dit un journaliste, sinon cela n’intéresse plus personne.

Il n’avait jamais couru après les honneurs, même s’il ne pouvait s’empêcher d’être flatté lorsqu’on le félicitait pour son article. Il déclina une place éligible aux élections municipales, on raconta qu’il aurait fait un excellent maire. Il préféra la fausse humilité d’un modeste émissaire de tous les villageois, comme un phare dans les tempêtes de la vie quotidienne de ce village qu’il aimait tant, et dont il avait rédigé l’histoire qui remontait à 1145, et qui devint français après la Révolution. Un bel ouvrage, préfacé par le député, et qui fait encore autorité.

Non, ce qui l’affligeait, ce n’était pas d’être le sujet de la tristesse qui est si commune lorsque l’on refuse de faire face aux ingratitudes, ce n’était pas la triste histoire d’une fin de carrière qui reflétait les inconstances de l’air du temps. C’était le manque d’humanité qui avait provoqué cette situation plus banale et plus pitoyable qu’un fait divers, cette indifférence dont il ne pouvait se confier à aucun lecteur.

Car cette histoire n’aurait aucun intérêt si elle ne révélait la cruelle grisaille, si commune, qui résume une existence à l’usage d’un Kleenex.

En vain, d’Alsace ; épisode 136 : IN MEMORIAM

Ambroise Perrin

On a trouvé dans ses papiers des lettres d’amour. Elles n’étaient pas cachées, c’était simplement de vieilles lettres. Juste avant de mourir on devrait pouvoir écrire si on a été heureux ou malheureux, l’amour étant souvent une boussole dans une existence vénérable.

Mais écrire à qui ? Parfois en pensant au laboureur sentant sa mort prochaine, on ne fait pas venir ses enfants pour leur parler sans témoin, mais on brûle des lettres, petit sursaut pour que la trace que l’on espère laisser dans l’éternité, qui dure 5 ans, 10 ans, après c’est un majuscule oubli, soit conforme à l’image sympathique que l’on a dessinée pendant les plus ou moins 80 années passées ici, avant l’au-delà.

Si on a un peu de chance, quelqu’un, un héritier, fera un tri, plus pour une question de place que par morale familiale. Vider un appartement c’est aussi faire disparaître par mégarde la vie secrète de son occupant.

Et l’ère du numérique est une catastrophe pour la mémoire des simples gens. Quelle chance de pouvoir se réjouir en trouvant un paquet de lettres parfumées dans une boîte à chaussures. Aujourd’hui au décès d’un être proche, on ne recopie pas le disque dur de son ordinateur. Les albums photos sommeillaient dans la bibliothèque du salon avec des légendes énigmatiques, ‘le Donon 1963’. Les lettres et les photos numériques, elles, s’évanouissent sans cliquer gare. Un bug aura suffi pour que de ces 30 dernières années l’on n’ait plus comme souvenir que la photo d’une carte d’identité.

Alors que restera-t-il de soi ? Une action que l’on aurait faite, une phrase que l’on aurait dite. Une parole invérifiable, qui se diluera dans les récits d’intermédiaires peu fiables. Une vie réduite à un cliché : d’après ce que l’on dit, et on m’a dit que, ce que l’on sait, il paraît… d’après moi, et avec tout ce que l’on entend, ce devait être cela, ce cher papy.

Ah, peut-être que je confonds… Et l’on peut tenir compte de quelques précautions oratoires, pour introduire une marge d’incertitude dans la bonne description de votre personnage… Si encore quelques 30 années après votre mort on dit que vous avez dit Madame Bovary, c’est moi, ce n’est pas certain que vous soyez Flaubert (qui n’a jamais écrit ni probablement dit cette phrase).

Que disait-il dans ces lettres d’amour qu’une vague cousine parcourt en lisant debout, avant de décider si elles iront à droite ou à gauche, le carton ‘à garder’, ou le carton ‘à jeter’ ? : ‘’Quant à l’amour, c’est le grand sujet de réflexion de toute ma vie. Ce que je ne donne pas à l’art pur, au métier en soi, est là, et le cœur que j’étudie, c’est le mien. Que de fois j’ai senti à mes meilleurs moments le froid du scalpel qui entrait dans la chair’’.

La vie du pauvre défunt va se résumer à ces quelques mots sans contraintes, alors que son bonheur fut peut-être tout de calcul et de ruse. Imaginons qu’il aurait aimé que l’on se souvienne de la rectitude de ce cœur scalpélisé ayant la même justesse d’esprit que ce qu’il portait à l’art. Que son œuvre, plongée dans l’oubli par sa mort, était liée à son âme, et qu’il aurait fallu aller au-delà de la surface pour cerner sa propre personnalité. Que s’il avait vécu quelques fractions de siècle de plus, en refusant les jalousies inhérentes à l’égoïsme et à l’orgueil, il aurait pleuré sur sa vie et il se serait levé pour voir dans la glace ses larmes couler. C’eût été une chose drôle d’en ressentir le comique. Il aurait accepté d’être le témoin pédant de son amour-propre obnubilé par la postérité.

Mais la vie est courte. Qui saura qu’il venait de lire tout l’Enfer de Dante, qu’il y avait trouvé de grandes allures avec un souffle immense et de fatigantes répétitions ? … Les rabâcheries qu’il condamnait ainsi résument pourtant sa vie. Dans une autre lettre il dit qu’il aurait aimé tout lire, qu’il aurait fallu boire des océans et les pisser.

La mémoire de son existence va jouer à saute-mouton en passant de bouche-à-oreille. Les quelques banalités proférées aux funérailles vont faner plus vite que les bouquets sur la tombe.

En vain, d’Alsace ; épisode 135: GÉNÉRATIONS

Ambroise Perrin

Dire ‘je’, c’est jeliment une imposture, quand on invente de jolies histoires. Je rencontre en ce moment beaucoup de profs, des connaissances de la fac et du lycée, et des instits que je trouve souvent émouvants, empêtrés dans des combats logistiques et psychologiques, avec les parents, les collègues, les directives du rectorat, avec leur fougue naïve et les écueils de leur mauvaise conscience.

Quand un mioche dit ‘maman’ à la maîtresse, c’est gentil, quand il a besoin d’un bisou pour se calmer, c’est naturel. J’ai dit un jour que le plus beau métier du monde, avant même celui d’écrire des histoires, c’était d’apprendre à lire à un enfant.

Mon ami instituteur avait organisé une sortie ‘pédagogique’ pour sa classe et celle parallèle, 60 adolescents d’une quinzaine d’années encadrés par les deux enseignants et leurs dévouées épouses pour l’intendance, un camp au bord du lac de Retournemer dans les Hautes Vosges. C’était encore une époque où la bureaucratie et les angoisses de prise de responsabilité n’entravaient pas les enthousiasmes créateurs. Les élèves admiraient leurs profs et les profs ouvraient des mondes éclatants aux élèves. Nous étions au bord de la cascade Charlemagne.

On avait donné quelques consignes de prudence, qui devaient être respectées dans une atmosphère de confiance. Le soir à la veillée comme chez les scouts, la lecture à la lueur du feu de camp des textes du ‘Lagarde et Michard’ était passionnante ! Ah ! Chevaucher avec Emma et Rodolphe dans les bois des alentours, que d’émois insoupçonnés se réveillaient, alors que dans une salle de classe ces tendres petits galops auraient été tellement ennuyeux !

Et ce fut le drame. Deux lascars se lancèrent sur le lac à bord d’une barque découverte dans les roseaux, et au milieu de l’eau, elle chavira. L’un nagea, l’autre coula.

Quelques jours plus tard j’ai retrouvé mon ami qui venait de présenter sa démission au directeur. 

« – Je comprends vos raisons mais revenez sur votre décision, ce n’est pas possible, vous vous sentez responsable mais vous avez fait de votre mieux. Les parents l’ont également bien compris.

– J’avais dit aux élèves de faire attention. Si je l’avais dit plus fermement, personne n’aurait pris de barque, tout le monde m’aurait écouté. Cela fait trois ans que je suis avec eux, on se connaît bien. Tout le monde doit m’écouter. Je n’ai pas fait assez attention, j’ai manqué à mon devoir.

– Vous ne devez pas exagérer vos responsabilités…

– Merci de vous faire du souci pour moi, mais ma décision est prise.

– Je sais bien, pourtant…

– J’ai remis ma lettre de démission, Monsieur le directeur m’a compris.

– Ce n’est pas la question.

– Écoutez, laissez-moi partir. J’y ai bien réfléchi, mais je ne veux plus garder les enfants des autres. Cela me fait peur. Je n’ai pas cessé de penser aux parents de cet élève qui s’est noyé. Moi aussi, j’ai un enfant. L’avoir élevé jusqu’à cet âge et le perdre, c’est insupportable. Leur fils partait joyeux avec sa classe, trois jours plus tard, il revient mort alors que son professeur l’accompagnait. C’est inacceptable pour les parents. En plus il avait acheté un souvenir pour sa mère. À leur place je ne confierais plus jamais un enfant à un professeur. Ce métier me fait peur maintenant. J’ai peur. Je n’en suis pas digne.

– Mais qu’allez-vous faire demain ?

– Je vais retourner dans ma petite ville, je trouverai un travail pour nourrir ma famille, et puis, j’ai toujours rêvé d’organiser un ciné-club pour projeter des films tournés dans des horizons lointains. Le cinéma est merveilleux pour connaître d’autres cultures. Je sais qu’une séance de cinéma ne pourra jamais faire oublier ce malheureux élève ; mais au cinéma on s’approprie la vie des autres, le cinéma permet de vivre par procuration. Je commencerai par des films qui réussissent à rendre visible et sonore le temps qui passe, dans la vie quotidienne et sa banalité à laquelle j’aspire. Des films où à l’image, les personnages sont souvent absents. J’aime les paysages impersonnels qui ont le charme de la tristesse des choses.

J’imagine qu’un jour les élèves de ma dernière classe viendront me rendre visite, nous évoquerons le lac de Retournemer et le souvenir de leur camarade. Ils assisteront à une séance du film Il était un père de Yasujiro Ozu, ils m’inviteront au restaurant et ils me raconteront qu’ils sont mariés et qu’ils ont maintenant des enfants ».

En vain, d’Alsace ; épisode 134 : LE BÛCHER DÉSABUSÉ

Ambroise Perrin

C’est le plus brillant d’entre nous, tout lui réussit, gros bosseur, ascension éclatante, formidable carrière. Super grosse boîte, il voyage tout le temps, excellent salaire, des primes hors norme, et il est sympa, ne montre aucune vanité, et se débrouille pour être disponible avec les copains, sa famille est merveilleuse, sa femme et lui bossent ensemble et pour les deux gamins, tout va très bien.

Passer directeur général à 37 ans, félicitations, quelle trajectoire, tu iras encore plus loin prédisent les bons amis, avec plus d’extase que de jalousie.

Eh bien non, il ne passera pas directeur général, il renonce dit-il, il refuse explique-t-on, il est blackboulé imagine-t-on.

Il raconte simplement qu’il n’a plus envie, cela suffit, finies les ambitions, bye-bye la fureur des sommets de la hiérarchie, je me rebiffe dit-il.

Il dit aussi que cela lui a pris guère de temps pour se décider à décliner. Que bien sûr il est parfaitement à l’aise dans l’entreprise et qu’il se sent capable de très grandes envergures et de responsabilités colossales. Mais grimper encore en carrière, aujourd’hui, ce n’est plus dans sa perspective de vie.

Surprise et embarras des représentants des actionnaires de la société, incompréhension des collègues et des amis, quelque chose sous roche ? Il va prendre un poste subalterne pour se dégager du temps dans la journée, c’est lui qui cherchera les gosses à l’école, la maison est payée, il va revendre son 4×4 et son chalet dans les Alpes, petite vie pépère sans plus trop bouger, et puis il organisera les Salons du livre en faveur d’Amnesty international, il est à jour de sa cotisation à la section de Strasbourg.

Ce qui a déclenché sa décision, c’est un gag plutôt sympa. Malgré un emploi du temps démentiel, il réussissait toujours, quel que soit le pays de son déplacement, à faire chaque jour une bonne demi-heure de course à pied, souvent sur un tapis roulant dans la fitness room de l’hôtel. Hier il a couru le marathon de l’Europe dans les rues de Strasbourg, il est en super forme physique, belle performance, juste un peu plus de trois heures… Et à 50 m de l’arrivée, il abandonne, passe sous le ruban rouge et blanc qui retient les spectateurs et rentre tranquillement chez lui. Son nom ne figurera pas dans la liste des résultats publiés par le journal.

Il sait que les invitations de prestige par les grosses entreprises branchées vont disparaître peu à peu. Il aura du temps pour lire. Il fera tout pour ne pas avoir de regards condescendants envers ceux qui s’engageront dans la brèche entrouverte pour lui succéder. Bonne chance les collègues !

Non ce n’est pas une expérience mystique, ce n’est pas un revirement écolo dans une société déliquescente, ce n’est pas une apologie de l’indiscipline puisée dans la nostalgie de Mai 68. Mais alors, c’est quoi ?

En vain d’Alsace; épisode 133: LE BIGLEUX MALHEUREUX 

Ambroise Perrin

Où sont ces foutues lunettes ? Il les avait forcément sur le nez en entrant dans l’appartement, donc elles sont là. 

Trois possibilités : à la salle de bain, sur la table de nuit ou encore à la rigueur aux toilettes. Ou même à la cuisine. Il y est passé quatre fois, il a soulevé tous les objets possibles, impossible de les trouver.

Quelqu’un a vu mes lunettes ? – Là où tu les as laissées… – Très drôle ! Deux minutes plus tard: – non mais pas de blague, où sont mes lunettes ? Si c’est une farce…

Bien sûr que non, on va chercher avec toi… – C’est quand la dernière fois que tu les avais sur le nez ? Tu les as posées où ? – Si je savais, je ne serais pas en train de les chercher… Attention en vous asseyant, de ne pas les écraser…

Tout le monde cherche, on est à quatre pattes pour voir sous les meubles, on ouvre les tiroirs de la cuisine. Peut-être dans le frigo par inadvertance ? Tiens, tu as mangé une pomme en arrivant, peut-être dans la poubelle ? On fouille, on trouve le trognon, pas les lunettes. 

Au bout d’une heure, bon, on arrête, je vais prendre mon ancienne paire dans mon bureau…

Mais c’est impossible, elles n’ont pas pu se perdre DANS l’appartement ! On va vérifier dans la voiture, si par hasard tu les avais laissées, en voulant mettre des lunettes de soleil… En hiver, non, pas de lunettes de soleil, et rien dans la boîte à gants, ni sur le tableau de bord, ou entre les sièges…

Non, mes lunettes sont forcément dans l’appartement, si j’étais entré sans lunettes, je m’en serais aperçu en utilisant la clé… on va refaire le tour de toutes les pièces, on finira bien par les trouver…

En vain, d’Alsace; épisode 132 : TATIE CHOUCHOU

Ambroise Perrin

Elle pleura plus à la mort de son chien qu’à celle de sa mère. Dans la famille, on l’avait toujours appelée ´Tante´ et à 18 ans elle était déjà vieille fille. Les frères et sœurs, ensuite, cessèrent de lui demander pourquoi elle ne se mariait pas.

Elle se plaignait toujours de la vie chère et ses chagrins ne concernaient que la santé de son chien. Parfois on ne l’invitait pas aux fêtes de famille et quand sa nièce Adèle se maria, un raout de 100 personnes, elle ne l’apprit que six mois plus tard, lorsqu’un autre cousin, Philippe, lança l’idée d’un cadeau commun pour le baptême de la gamine, Anaïs, déjà arrivée.

Elle ne se vexa pas, elle devint donc encore plus méchante. Au fil des ans, Tante Rita fut l’objet des soins attentifs et des bonnes œuvres constantes de son entourage, la boîte de chocolats à Noël et les bisous des enfants (´ça sent pas bon´) lors des visites obligatoires.

On savait que son chien dormait dans son lit, c’était une minuscule boule blanche qui lui coûtait fort cher en vétérinaire, en salon de toilettage et en croquettes. Chouchou était aussi méchante que sa maîtresse, elle mordillait les bas de pantalon et jappait son discontinuer pour la grande exaspération des voisins, lorsque le monstre observait les passants du haut de son balcon.

Au bureau, on interdit à madame Rita de garder chouchou à ses pieds. Le chien somnolait toute la journée de travail dans la voiture sur le parking, avec par conséquence des visites continuelles, ce qui perturbait la continuité et la sérénité du service. La directrice des ressources humaines demanda au bureau de prévention et de santé du travail son avis, la médecin déclara qu’il valait mieux accepter la situation pour le bien-être psychologique de l’employée.

On se revit donc pour les funérailles de la maman, et chacun fut comme toujours très gentil. Chouchou resta sagement tranquille dans un panier au bras de sa maîtresse, la chienne commençait à se faire vieille et à perdre de la voix.

Après la cérémonie, on se retrouve pour un café-brioche où trône encadrée la photo de la défunte, celle du cercueil, pour ne pas l’oublier trop vite. Ceux qui se sont déplacés de loin sont chaleureusement salués, on se demande qui sont ces quatre personnes à la table ronde, et on se dit gravement que c’est bien triste de ne se revoir que dans de telles circonstances.

Comme Tante Rita est un peu seule, Tante Elisabeth se sacrifie pour lui faire la conversation, tout le monde sait qu’Élisabeth est la tante la plus aimable de la famille ; incidemment elle demande ´et Chouchou, comment ça va ?´ 

Sans que l’on comprenne bien pourquoi, Rita explose en insultes, crie que l’on se moque d’elle et quitte le café en grondant.

C’est un voisin de l’immeuble, monsieur Anton, qui téléphona pour prévenir que la dame au petit chien n’allait pas bien. Chouchou était morte…

Depuis une semaine Rita restait prostrée et refusait de se nourrir. Elle hurla à la mort, comme un loup un soir de pleine lune, lorsque le pompier qui accompagnait le vétérinaire s’empara de la petite chose qui commençait à empester.

En vain d’Alsace; épisode 131: LE CLOCHARD CÉLESTE

Ambroise Perrin

Il m’a appelé par mon prénom, je me retourne, il me crie d’une voix éraillée, salut ! Je pose mon vélo… salut ?…

C’est Maurice, me dit-il. Maurice ? Le gars a l’air d’un clodo, en fait c’est un clodo, la barbe hirsute, un bonnet vraiment crade, trois couches de fringues, il est entouré de sacs de supermarché qui semblent remplis d’autres sacs en plastique…

Maurice ! On était en journa ensemble ! Journa, le CUEJ, l’école de journalisme, diplôme en 1976… Bien sûr, Maurice ! L’excellent, le génial Maurice, il a de suite décroché un stage en or à l’AFP, de temps en temps je voyais son nom; puis chef d’agence à Berlin, à Moscou et à Bruxelles pour les 28 pays de l’Union en 2004…

Surtout ne pas lui demander « qu’est-ce que tu deviens ». Mais faire comme si de rien n’était, ce n’est pas possible… tu vis à Strasbourg ? Je m’arrête, je fais comme si c’était une évidence, je m’assied sur le rebord en béton à côté de lui.

Mais qu’est-ce qu’il schlingue, s’il est en reportage infiltré chez les SDF, c’est réussi… Oui je voulais revoir la rue Schiller… Je sais, ça fait quelques années que je suis sur la route, je n’ai pas trop envie de remonter la pente…

Je me dis, le picolo, la drogue, une histoire de cœur… J’essaye quand même… ça me fait plaisir de te revoir, depuis… oui, un demi-siècle ! On passe en revue le nom de nos profs, ben oui tous morts, et des autres étudiants ; lui a fait carrière au Monde, il a écrit une biographie de Coluche, et de Boris Vian, lui a été directeur de la rédaction de RTL, il faisait de la merde, et machin, vedette à Antenne 2…

Je me demande, je le ramène à la maison ? Ça va être craignos, et il va peut-être rester 15 jours ; je ne peux plus maintenant le lâcher. OK, je lui dis « je vois que t’es un peu dans la merde, je vais te filer du pognon »… « Non, non, ne t’en fais pas, le pognon, je veux bien, mais je ne suis pas malheureux, tu sais ! »

Oups, manœuvre de diversion, dis-moi, comment tu m’as reconnu ? Ce sont les lunettes, tu n’as pas changé… Et puis je te voyais parfois à la télé, avec des pontes… J’enchaîne en lui demandant si cela fait vraiment longtemps qu’il est comme cela ? Raconte-moi, viens, je t’emmène au resto !

Au resto, c’est le patron en personne qui vient nous voir pour dire qu’il y a un problème… « Monsieur, il y a 55 ans, on venait déjà ici, on a connu Fernand avant vous, avec son bibeleskaes, ail, oignons, ciboulette et pommes sautées… ». Bon, je vais vous mettre là… c’est la table qui fait le coin entre le quai et le boulevard… On a gagné une victoire me souffle Maurice…

Deux cordons-bleus… Et tu bois quoi ? Carola verte, tu sais c’est pas l’alcool qui… J’écoute, mais il ne raconte rien, on parle de géopolitique et de country music, j’essaye le terrain de la famille, tu es grand-père ? Il prend l’air d’un épagneul dans un dessin animé, j’ai dû toucher la corde sensible, et il enchaîne sur Boris Eltsine qui était beaucoup moins stupide qu’on ne le pensait.

Je parie que tu es pressé, tu allais où sur ta bécane ? Oui je suis dans une dizaine d’associations et j’essaye d’écrire des romans, j’ai souvent de bons sujets en tête, mais cela s’arrête à quelques paragraphes dans un blog…

Il sourit, il me dit, tu te souviens d’Yves Lefromment, notre prof à tout faire ? Il nous bassinait avec de la persévérance, de la persévérance…

En vain, d’Alsace ; épisode 130 : LA TRACE ET LE PRISONNIER

Ambroise Perrin

C’est une dame que l’on connaissait dans la famille, commerçante comme les grands-parents à Wissembourg, mais je crois que j’étais trop jeune pour l’avoir bien connue.

Pourquoi je pense aujourd’hui à elle ? Les incohérences téméraires d’internet m’ont proposé un extrait du film La Vache et le Prisonnier, sans lien aucun avec ma recherche documentaire, et je me souviens maintenant que l’on parlait de cette dame parce qu’elle avait permis à 60 prisonniers de s’évader. Elle les cachait, leur donnait un peu de nourriture et des habits civils, et organisait leur fuite par des chemins dans la forêt, jusqu’à Gérardmer, la ville de papa, dans les Vosges, en France.

Pendant la guerre toute la famille de maman était allemande puisque l’Alsace était annexée au troisième Reich. La dame qui avait un débit de tabac s’est faite prendre, avec d’autres femmes de la filière d’évasion, par la Gestapo. Je me souviens, enfant, qu’on racontait qu’elle avait été condamnéeà mort et transférée dans des prisons terribles et des camps encore pires. Quand elle est rentrée, à la Libération, elle ressemblait à un cadavre.

Cette dame avait agi quand les autres n’osaient rien faire. Elle avait résisté, a-t-on dit ensuite, la résistance contre les Allemands qui occupaient Wissembourg, les nazis. C’était une héroïne peut-être sans vraiment s’en rendre compte, et ensuite après la guerre, on n’en a plus parlé.

Des années plus tard, en fait une génération plus tard, ‘’on a ressorti ces histoires’’ comme disait maman dans l’épicerie, avec dans la voix une admiration, et même une exaltation faite de reconnaissance. Mais pourquoi on n’en avait pas parlé plus tôt ? On savait qu’il y avait eu des actes de solidarité, que des gens avaient pris des risques par humanité, et aussi par patriotisme français, mais après la guerre, oui, ‘’on ne voulait plus en parler’’, m’avait-elle dit, presque gênée. Elle avait un 33 tours en alsacien de Germain Muller, du théâtre, qui disait Enfin… redde m’r nimm devun, enfin, on n’en parle plus.

La dame résistante, qui avait été torturée et tellement maltraitée, ne voulait peut-être pas chercher des mots pour raconter et préférait s’enfermer dans son silence comme dans une chasse gardée, même pour sa famille, parce que probablement elle savait que c’était impossible à écouter et à comprendre.

Elle n’était pas la seule. Bien sûr, elles reçurent des médailles et elles se sont regroupées dans des associations. Mais après la guerre, il y avait tellement de problèmes matériels, des membres de la famille qui avaient disparu et d’autres dont on découvrait qu’ils avaient été des traîtres, et les maisons détruites, et les voisins allemands qui avaient exterminé tant de juifs et de tziganes, comment était-ce possible, et il y avait un climat de misère tel qu’on ne voulait penser qu’à sa survie ‘’maintenant que tout était fini’’. Tout le monde affichait être une victime dans cette pauvreté, ce qui permettait de ne pas se sentir coupable de ce qui s’était passé.

Cette dame avait-elle réfléchi avant de commencer à aider les prisonniers ? Cela avait été un réflexe spontané, sans préparation préalable à l’organisation clandestine, une générosité d’instinct… Peut-être avait-elle été chez les scouts, où elle avait appris la débrouillardise ? Mais apprendre à faire face au danger, c’est autre chose. Des femmes se sont levées, parce qu’être une femme, c’était avoir vraisemblablement plus la propension à porter assistance à autrui, à ne pas être indifférente à la détresse.

J’ai lu dans le texte d’une historienne que ces silencieuses héroïnes se sont emparées de leur destin à une époque où la femme était encore considérée comme une mineure civique et politique. Elles n’ont pas hésité à traverser des zones forestières isolées pour accompagner les prisonniers dans leur fuite, elles ont organisé des transferts, elles ont trouvé des cachettes et des faux papiers. Elles ont risqué leur vie.

En regardant le film avec Fernandel, on rigole. En cherchant dans notre mémoire les traces de ces quelques petits récits de notre enfance, on se dit qu’il y a des histoires qu’il ne faut pas oublier.

En vain, d’Alsace ; épisode 129 : MON CŒUR DE SILEX

Ambroise Perrin

Attends que je sois en Terminal, pour prendre un amant, en phase terminale. Et j’aimerais bien le rencontrer.

Il est là avec son putain de cancer dans un fauteuil en cuir rouge, commandé par une zapette intégrée, son épouse proteste mollement.

Silence. Il reprend, tu te souviens de Christine ? Gros bêta bien sûr qu’elle se souvient de Christine, elle n’a pas été aveugle à ce point, elle n’avait pas de preuve mais comme elle, elle avait Gérard, et que lui ne s’en doutait probablement pas, elle a fait comme si de rien n’était. Qu’est-ce qu’il lui trouvait à cette pimbêche, avec son air de poupée Barbie rafistolée et son hypocrite gentillesse le jour où ils se sont croisés par hasard à la sortie du TNS ?

Cela lui prend tout d’un coup, l’envie de tout déballer, avant la fin ? Ah non, elle le soigne avec tout son amour, sincère, tendre, désespéré, mais même si un bon moral peut servir la thérapie, pas question d’encaisser le lavage de son âme par le filtre de sa chimio. La règle implicite, c’était on n’en parle pas, alors, pas maintenant, jamais !

Prendre un amant et refaire sa vie ! Sa petite crise de générosité, son pseudo souci de ne pas la laisser seule, merci, ce sera son affaire à elle, il n’aura qu’à les contempler du haut du ciel, et ça ne devrait pas tarder !

En vain, d’Alsace ; épisode 128 : UNE VIE DE PROF, QUELQU’UN DE BIEN

Ambroise Perrin

Il a été prof d’Histoire pendant près de 40 ans, d’abord dans des collèges, puis un lycée en rase campagne, puis une nomination à Wissembourg, d’où il n’a plus eu envie de bouger. Il a vite fait partie des meubles, car il fut la référence et la mémoire de ce bahut alsacien, et il s’engagea avec dynamisme dans la vie active de la cité. 

Il a ainsi rénové tout le service des archives de la Ville, il est devenu président du ciné-club, il a organisé les voyages de fin d’année, et c’était lui le commentateur des défilés des fêtes folkloriques. Quand il a commencé à avoir en cours les enfants de ses anciens élèves, qui venaient maintenant aux réunions des parents en fin de trimestre, il a réalisé qu’il prenait, comme il disait, un coup de vieux. ‘’Demande un peu à ton père de ressortir son cahier d’Histoire, que je vois comment je faisais il y a 20 ans’’.

Bien entendu il y avait des directives de l’Académie, des changements de programme, des ministres qui voulaient tout bousculer, comme abandonner la chronologie ; il passait encore un peu de temps à préparer ses cours, mais bon, c’était la routine, et comme le bahut était vraiment tout petit, chaque année il était le seul prof d’Histoire-Géo. Donc tous les élèves de la ville passaient dans sa classe, il aurait pu se présenter aux élections à la mairie, il était un vrai champion question notoriété. Quand pendant quelques années des classes plus fournies furent dédoublées et qu’ils furent deux à enseigner l’Histoire-Géo, cela se passait bien avec le ou la collègue, « chacun a sa méthode » disait-il.

Sa phrase préférée, prononcée toujours les premiers et derniers jours de classe, et à chaque remise des interros, -il adorait commenter chaque copie, et cela pouvait durer une heure pour les 30 élèves-, ce qu’il répétait toujours c’était ’’ayez l’esprit critique’’.

Et il expliquait avec bonheur l’art de la contradiction, la remise en cause des évidences, le plaisir de rechercher des arguments dans des lectures complémentaires ; l’Histoire, ce n’est pas une succession d’évènements et de dates, c’est comprendre comment l’on vivait dans les siècles passés, c’est analyser les faits et les décisions qui ont bouleversé les populations, c’est connaître les mécanismes qui ont mené aux guerres, c’est tirer les leçons du passé pour devenir de bons citoyens épris de liberté, d’égalité et de fraternité, avec pour ambition de participer à une société la plus démocratique possible.

Il adorait raconter, il maîtrisait les digressions et les anecdotes, il n’avait de cesse d’interpeller les cancres avec bienveillance au détour d’une phrase. ‘’Le cours est passionnant’’ avait dit un jour un élève, ‘’c’est comme un spectacle’’. ‘’Si vous ne complétez pas le cours par des lectures je perds mon temps, et vous perdez votre temps’’ répétait le professeur, qui citait alors l‘un ou l’autre ouvrage. La bibliothécaire du centre culturel et le petit libraire marchand de journaux suivaient la progression de son cours grâce aux commandes de livres des élèves.

‘’L’Histoire, avertissait-il, ce n’est pas le monopole des historiens, vous devez aussi vous y intéresser par la musique, le théâtre, la littérature, les sciences, tous les arts ; l’ensemble de la culture doit vous permettre de vivre dans un monde que vous rendrez meilleur’’. 

En salle des profs on l’appelait le rêveur, mais son surnom, celui que les élèves se transmettaient à chaque génération, c’était Mapomeléon, gagné le jour où il était arrivé le bras plâtré, plié comme celui de l’Empereur, les doigts dans le gilet, à la suite d’une chute d’un pommier.

Les périodes de guerre étaient celles où l’attention des élèves était la plus sollicitée, et toujours il proposait un récit transnational. La fête de la Victoire, le 11 novembre 1918 : au lycée de Bad Bergzabern, à 5 km d’ici en Allemagne, comment l’appelle-t-on ?

Enseigner l’Histoire ce n’est pas seulement raconter ce qui s’est passé, mais aussi relever les traces successives, c’est-à-dire comment on se souvient de ce qui s’est passé. ‘’Demandez à vos parents et à vos grands-parents s’ils savent ce qu’a vécu votre famille pendant la dernière guerre. Vos grands-parents ont-ils questionné leurs propres parents, ont-ils raconté cette période à leurs enfants, et s’ils n’ont rien dit, essayez de comprendre pourquoi. Mettez tout cela par écrit, et si c’est trop personnel, gardez-le pour vous, vous le ferez lire à vos propres enfants un jour’’.

Le cours le plus important était celui consacrée à la Shoah. Les élèves visionnaient des films, Nuit et BrouillardLa liste de Schindler, pour comprendre la spécificité de cette période et les implications avec l’antisémitisme d’aujourd’hui, et l’actualité de la lutte contre le racisme et la xénophobie. Il expliquait la Shoah comme élément charnière de la mémoire européenne. Une élève d’origine polonaise dit un jour ‘’mes parents sont venus en Alsace avec leurs morts’’.

Tous lurent Si c’est un Homme de Primo Lévi. Jusque dans les années 2010, des survivants étaient invités au lycée, des rencontres toujours émouvantes avec les élèves. Le rectorat favorisait les voyages scolaires sur les lieux de mémoire, le Struthof, Mauthausen, Auschwitz.

Lui le prof, il veillait à ne pas céder à la routine. Il était conscient que la mémoire historique se ritualisait d’année en année et devenait moins importante à chaque génération. Jusqu’à sa retraite, il discutait avec les autres profs des risques de faire un cours englobant et harmonieux sous prétexte de mieux communiquer. Il est toujours plus facile de simplifier que de conceptualiser : ‘’mon rôle de prof, disait-il, c’est de ne pas perdre la force de la provocation’’.

Aujourd’hui le retraité de l’éducation nationale donne des conférences à l’Université du temps libre, une sorte de club du troisième âge où il faut parler fort et ne pas bousculer ceux du premier rang qui s’endorment. Et son plus grand plaisir, venu le temps des questions à l’issue de son exposé, c’est quand un ancien élève joue au frondeur anticonformiste, et lui pose une question contradictoire avec une petite touche d’insolence, jolie réminiscence des injonctions de son professeur d’Histoire lorsqu’il avait 15 ans.

En vain, d’Alsace ; épisode 127 : VIVE LA MORT

Ambroise Perrin

Ses parents étaient les deux instituteurs du village, et son père, en plus, le secrétaire de mairie. Tous les soirs, devoirs, devoirs, devoirs ; bachelier à 16 ans et demi.

On achète un studio à côté de la fac de médecine, il rentre à la maison le vendredi soir avec le linge sale et repart tôt le lundi matin avec des provisions pour toute la semaine. Il n’a pas le temps d’avoir des amis, d’ailleurs il est tellement timide qu’il ne connait personne.

Étudiant brillant, à 23 ans il entame un cycle de spécialisations… Il déteste être interne à l’hôpital, l’ambiance des salles de garde, les blagues, les infirmières, et pire encore, les tête-à-tête avec les malades.

Aujourd’hui il est enfin heureux, il est médecin légiste.

En vain, d’Alsace ; épisode 126 : LE BANC AUX CROISSANTS

Ambroise Perrin

Dans ce vieux quartier, il y a une boulangerie qui fait la meilleure tarte au fromage de Strasbourg, et qui vend à la pause de midi des sandwiches aux filles de l’école privée, celles qui sèchent la cantine. Avec une pâtisserie, un Dampfnudle à la compote de pomme le mardi, des Streusel, des Bredele en hiver, ou bien une tranche de Schneckekueche, que les parisiens appelle chinois mais qui est un escargot roulé aux amandes. Les gros gâteaux à la crème, ce sont plutôt les personnes âgées qui les choisissent. C’est assez drôle d’observer la file à l’entrée sur le trottoir, les jeunes font des politesses aux personnes âgées, et ainsi les générations s’alternent devant le comptoir de verre et de formica. Et pour vous mademoiselle ? Un croissant aux amandes s’il vous plaît.

On apprit qu’une jeune fille de 16 ans s’était suicidée, chez elle, le week-end. Tous voyaient très bien de qui il s’agissait, et forcément on n’a parlé que de cela pendant 15 jours. Dans les bavardages il y avait de la pudeur, de la compassion et bien de l’incompréhension. Elle semblait toujours seule, c’est vrai, mais quand même…

On aurait voulu savoir mais personne ne cherchait de détails, il y eut très peu de ‘’il paraît que’’ et de ‘’j’ai entendu que’’. Au bout de trois jours un professeur colla sur la vitrine la photocopie de la note de la classe principale de l’élève. Le texte disait qu’il fallait respecter le deuil des parents mais aussi celui des camarades de classe, qu’il valait mieux parler que de se taire et qu’une infirmière et une psychologue allaient passer la semaine au collège et que tout le monde, même les gens du quartier, pouvait aller les rencontrer.

On rigole moins déclara un des gamins au gérant du Carrefour Express qui filtrait les entrées à l’heure du grand rush de midi. Ce n’est pas quelque chose que l’on oublie en quelques jours… Les gens du quartier relevèrent, intrigués, un sage climat de torpeur chez les groupes de jeunes d’habitude si turbulents… 

C’est au lendemain des funérailles que les pleurs éclatèrent. Elle aimait la quiche brocolis-saumon, tous demandèrent la quiche brocolis-saumon, la boulangère avait compris, et elle leur dit je vous comprends. Complicité si douce lorsque l’on a 15 ans. Va t’asseoir, je te la réchauffe…

Car il y a un banc à l’entrée de la boulangerie, on ne se demande pas ce qu’il fait là, à encombrer, car il a toujours été là. On y voit des dames qui y font la pause avec leur chien ou le cuisinier du petit restaurant chinois qui y grille une clope. A midi ce sont les élèves… C’est un vrai banc, sans anti-squat ni entraves contre les SDF, c’est un banc à l’ancienne, avec de belles planches en bois.

La boulangère laisse les clients aux bons soins du jeune vendeur et sort avec la quiche brocolis-saumon passée au micro-ondes. L’élève est seul sur le banc, il lève les yeux. Il y a du monde dans la boutique, mais elle s’assied à côté de lui, et pose entre eux la quiche, qui n’a pas besoin d’être mangée. Elle est là juste à côté de lui, cela lui fait du bien, il ne la connaît pas, même pas son nom, mais il poserait bien sa tête sur son épaule. C’est elle qui pose sa main sur la sienne. Ce n’est pas la peine de parler.

On le verra parfois revenir s’asseoir sur le banc, il reste là, quelques minutes. Et parfois aussi la boulangère sort s’y asseoir, elle y reste un petit instant. Un jour la dame du balcon du troisième en face de la boulangerie descend à l’heure de la pause des élèves, elle s’assied à côté du garçon. C’était ta copine, si tu veux me parler tu peux… Un autre jour, la vieille dame s’installa sur le banc déserté, elle s’attardait… La boulangère l’observait à travers la vitrine, elle sortit une minute, et la dame du balcon lui dit qu’elle aussi se sentait souvent seule. C’était étonnant de dire quelque chose de si intime sans rien dire d’autre… La boulangère lui répondit que oui, elle aimait bien ce banc.

Un matin, c’était un dimanche, la boulangerie est ouverte jusqu’à 13 heures, le copain de la suicidée arriva avec une brosse, des chiffons, de vieux journaux et un pot de peinture. Maintenant le banc repeint appartient à tous les gens du quartier, comme un souvenir offert par les élèves. Les copains et les copines savent que l’on peut y prendre place et attendre que quelqu’un s’assoit à côté de vous pour parler. Ne rien dire, rester silencieux n’est plus quelque chose d’étrange. 

Il avait choisi une sorte de rouge foncé, il expliqua que c’était le rouge Caravage, celui du tableau avec Judith et Holopherne. On comprit qu’il y avait là un message très personnel. Il dit aussi qu’elle méritait mieux qu’un banc du cœur, ou un banc de l’amitié, d’une trop grande banalité.

En vain, d’Alsace ; épisode 125 : VERY CALMOS

Ambroise Perrin

Il insinuait qu’il était détendu du gland en valsant au volant, vantard, râleur, jamais content et magistralement doué, capable de pisser de la copie plus vite qu’il ne pensait, et le résultat était toujours excellent. Ceux qui le détestaient le confessaient. On ne lui connaissait aucun ami.

Au restaurant, sans rien dire, il prenait pour lui la note de 20 personnes et les ingrats baragouinaient, en dénonçant un fanfaron qui avait tellement besoin de reconnaissance. Il n’avait peur de rien, ni de plaire, ni de déplaire, il aimait choquer. Il estimait le blasphème comme la plus belle des libertés. Il ne montra aucun ressentiment quand deux petits minables marmottèrent qu’il était peu sympathique. Ils furent virés le lendemain.

Car c’était lui le chef. Tous rêvaient de le déboulonner, aucun n’aurait pu le remplacer. La boîte marchait du tonnerre de Zeus, en trois ans il avait triplé le chiffre et quintuplé sa mauvaise réputation. Les clients ne s’y trompaient pas, adorant s’encanailler, ils étaient prêts à payer le prix fort car lui seul pouvait livrer un rapport de 100 pages en trois jours alors que les autres boîtes de com’ auraient exigé trois semaines.

Quand il se plantait, c’était avec brio, somptueusement, mais son flair, son érudition et son talent le faisaient toujours retomber sur ses pieds. Alors il fallait que la machine le suive, que l’équipe accepte ses extravagances et que tous foncent nuit et jour dans la direction qu’il donnait.

Le drôle de l’affaire, c’est que ses manières de voyou suscitaient la fascination. On condamnait mais on était le premier à prendre une part du gâteau. Son statut de star le protégeait, les admirateurs étaient sincères, il fit les couvertures de magazines populaires. L’idole pouvait être horriblement misogyne, les stagiaires se bousculaient pour être coincées dans son bureau. Il était aussi menteur, tricheur, sans-cœur. Il refusait pourtant la gloriole des gros succès, ce que je veux, disait-il, c’est que ma renommée tienne de la trace que je laisse, du mépris où les connards m’enferment, de mon irrévérence et de mon anticonformisme. Le scandale qui avait formé son aura devenait une marque, et profitait à tous. Un soir de réception officielle, il avait été le nègre d’un politicien qui se piquait de littérature, et le bouquin venait d’être nommé pour le prix Goncourt, il fut si ignoble de mépris et de grossièreté que ses employés chuchotèrent, en son nom, d’honteuses excuses alambiquées.

Ce n’était ni une posture, ni une stratégie commerciale. Ce type est génial répétait-on. Sans être sorcier ou psy, il était très simple de comprendre que sa créativité sulfureuse masquait une angoisse du vide, du néant, de la mort. Lui-même ne faisait pas mystère d’être profondément malheureux. 

La boîte fut la plus inventive et recherchée pour les spots de pub télé, il écrivit des chansons pour Johnny en une nuit, son équipe rassembla la documentation exhaustive de 3 albums Pléiade, et elle fut sélectionnée pour participer à la campagne d’un candidat à la Présidence de la République, qui fut élu. En moins de 10 ans, il devint riche, très riche. Il laissa tout tomber, et on dit qu’il vit maintenant en Amérique et qu’il a changé de métier.

Je sais qu’il a pris un autre nom et qu’on le considère comme un grand auteur, une machine à pondre des scénarios de films où il chie dans chaque scène, en tenue de soirée, à la gueule de la société ; et les spectateurs adorent ça. 

En vain, d’Alsace ; épisode 124 : L’ÉDUCATION NARCOLEPTIQUE

Ambroise Perrin

Dormir a été la belle découverte de son grand âge. Il savait que bientôt ce serait 24 heures sur 24, en attendant il prolongeait un peu plus chaque jour les six heures qui avaient façonné sa vie hyperactive.

Quand il était 7 heures il se retournait sur son oreiller après avoir mis le réveil sans la sonnerie sur midi. À 13 heures il écoutait les informations et ressentait de suite une grande fatigue. Petite sieste, avec un bouquin, il s’endormait après trois lignes. Dans la soirée il cherchait une cassette VHS enregistrée au « Cinéma de Minuit » trente ans plus tôt, il y avait des publicités désuètes rigolotes avant le film qui commençait en retard, et pendant le générique l’image devenait blanche, comme les nuits noires de son enfance. Il n’avait plus personne contre qui bouder, il entendait encore son père gronder « sois un grand garçon, va ranger ta chambre ».

Aujourd’hui c’était toujours un sacré bazar, la moitié du lit, côté mur, jouait à la Tour de Pise avec des piles hétéroclites de journaux, il lui restait juste de quoi s’effondrer, il s’endormait en faisant semblant d’oublier d’éteindre la lumière pour pouvoir éventuellement se relever de suite.

Le samedi, dix minutes après l’heure de fermeture, il filait au marché Boulevard de la Marne remplir un sac, des bananes trop mûres, un demi camembert bio en souffrance sur l’étagère d’un camion frigorifique et des rouleaux de printemps l’automne venu de la dame vietnamienne qui souriait même quand elle ne vendait rien. Le marchand de fleurs libanais l’attendait, c’était un rituel, il tendait un billet de dix euros et repartait avec une brassée disparate de bouquets dépareillés et un peu fanés.

La trotte l’avait épuisé, il se recouchait, rêvait éveillé, inventait une histoire, prenait la peine de prendre un carnet et il se mettait à remplir trois ou quatre pages qu’il trouvait géniales. Il aurait fallu avoir de la persévérance, se lever, faire un plan, écrire, travailler, arrêter de glander. Alors il se rendormait, le bienheureux.

La nuit, à 3 heures du matin, il faisait un peu de ménage, il n’osait pas lancer une machine à laver, le bruit pour les voisins, il se faisait un paquet entier de spaghettis, assez pour deux ou trois jours, lisait ses mails, faisait une liste à qui répondre et passait trois heures à fouiller tout l’appartement pour retrouver l’édition du Club de l’Honnête Homme de l’Éducation sentimentale, peut-être l’avait-il prêtée, mais à qui ? Du coup il lisait des nouvelles de Raymond Carver, traduites par Jean Vautrin, comme des vitamines de bonheur.

Un jour il se dit que dormir à ne rien faire, vivre la nuit, dormir la vie, ce n’était pas bien ennuyeux.

Une vieille amie qui par politesse s’inquiétait de sa misanthropie lui conseilla de faire du sport, il se fit livrer un tapis roulant qu’il installa dans la cuisine, il était prêt à courir 10 km par jour mais au bout de 300 mètres il s’ennuya à faire le cochon d’Inde, même avec Deep Purple à fond.

Non, il n’était pas déprimé, plus rien ne l’intéressait, ses amis lui semblait insipides, France Culture ne passait que des rediffusions, quand il prenait la plume il radotait. 

À la rigueur passer du temps à scruter la pointe de l’érable qui dépasse du toit voisin, pour observer un éventuel oiseau. Et comme aujourd’hui il pleut, il va se recoucher.

En vain, d’Alsace ; épisode 123 : DOUBLE BIG BURGER

Ambroise Perrin

Les flics sont arrivés, pas trop discrètement, quatre bagnoles pour bloquer chaque carrefour et un officier est monté jusqu’à l’appartement, avec une équipe qui attendait trois mètres derrière, dans l’escalier… Bonjour Madame votre fils est là ? Daniel, viens voir ! Le flic montre sa carte…

Ah vous venez pour le hacking des notes du bahut ? Venez dans ma chambre je vous montre… Le flic explique que ce n’est pas une visite de courtoisie, qu’il y a eu plainte, qu’ils ont enquêté, ce sera arrestation, procureur, juge d’instruction etc.… Oui c’est du sérieux, il risque une énorme amende et de la prison, on va saisir tout son matériel, faire une perquisition etc.

Le flic note que le gamin ne joue pas au naïf comme il aurait pu l’imaginer. Le hackeur commence par lui dire asseyez-vous, on prend un café au salon, et je vous raconte. De toute façon, je sais que c’est mon prof de maths qui vous a donné mon nom.

Oui, j’ai piraté le site du bahut, pas très difficile, j’ai remonté les notes de toutes les classes terminales, j’ai modifié les dates de réunion des profs, pour le fun ; mais ne touchez pas à mon ordi, en deux minutes je remets tout comme avant, j’ai fait bien sûr une sauvegarde, et au lycée ils ne pourront pas le faire car j’ai changé leur mot de passe.

Le flic dit, oui peut-être, mais il faudra me suivre au commissariat. Vous êtes un spécialiste numérique lui demande l’élève ? Non, mais le spécialiste est dans l’escalier. Alors faites-le venir !

Et Daniel qui a 17 ans et qui prépare son Bac leur explique comment il a réussi à franchir les mots de passe, à contourner les antivirus et les pare-feu… Le flic informaticien est plutôt baba, il pose des questions, l’élève répond, il ne se vante même pas…

À ce moment-là, le flic lui demande, vous n’avez hacké que votre lycée ? Daniel sent le piège, il devine ce que le flic a deviné… McDo ? Nom de dieu, cela fait un mois qu’il enquête, la comptabilité de McDonald Grand-Est est piratée, et c’est lui le gamin ?

Bah oui, j’ai fait des petits transferts de moins de 1000 € à chaque fois sur un compte au Luxembourg, et je reverse le tout aux Restos du cœur, c’est marrant non ? Le flic téléphone au procureur, qu’est-ce qu’on fait, on le coffre ?

L’affaire a un joli côté Robin des bois, c’est un peu comme cela qu’on se la racontait au lycée, car ce fut bien sûr beaucoup plus embrouillé, Daniel est passé au tribunal, il a été condamné, et aujourd’hui il est chef informaticien à l’administration centrale de McDonald’s France. Une belle histoire pour se remonter le moral. 

En vain, d’Alsace ; épisode 122 : 91 ANS 

Ambroise Perrin

On l’a retrouvée morte dans sa cuisine, probablement un malaise, elle avait encore eu le temps de couper le gaz et d’ouvrir la porte du four, puis de se traîner, deux ou trois mètres sur le carrelage, elle ne voulait pas d’aide à domicile. Le décès remontait à une semaine, le gâteau commençait à moisir.

Quand on a 17 ans on n’imagine pas la solitude de sa grand-mère qui tente chaque semaine de vous attirer pour une visite gourmande en disant, au téléphone, viens donc, j’ai fait ton gâteau préféré, un G’suntheitkueche avec des fruits confits.

En vain, d’Alsace ; épisode 121 : QU’EST-CE QUE JE VAIS DEVENIR ?

Ambroise Perrin

Il m’a violée quand j’avais 15 ans, je suis tombée enceinte, mon père lui a dit tu l’épouses et je dois dire qu’il a été un merveilleux mari, je n’ai jamais connu d’autres hommes. Mais oui, je peux dire que j’ai eu une vie heureuse, une maison avec quatre enfants.

Quand il est mort, j’avais 40 ans, je ne savais faire rien d’autre que le ménage, les enfants, et organiser les fêtes de famille. Tout de suite il m’a manqué, il me manquera toujours, et dans 30 ans je penserai encore à lui. Qu’aurait été ma vie sans cet après-midi où il m’a emmenée dans sa voiture avec des sièges couchettes pour me montrer je ne sais plus quoi et où il m’a dit, laisse-toi faire, tu ne risques rien, j’avais dit non sans rien savoir de ce qu’il me demandait, j’étais vraiment naïve, et ça m’a fait mal, il a éjaculé en 10 secondes et j’ai demandé « et alors » et il m’a dit « c’est fini, c’est bon, on rentre ».

Heureusement ma grande sœur s’est occupée de moi, elle savait ce que c’était d’être en cloque, elle ne l’avait jamais été mais elle connaissait les symptômes. Après c’est le toubib qui a prévenu mes parents, ma mère a pleuré, mon père est allé voir son père, et lui il dira qu’il pensait que je l’avais deviné, les parents ont décidé qu’il devait réparer, et voilà, on s’est marié, j’avais un bouquet de fleurs devant le ventre sur la photo faite chez le photographe du quartier, je n’ai pas vraiment l’air heureuse, peut-être juste angoissée, en fait je ne comprenais pas ce qui se passait.

Mes quatre enfants ont tous une bonne situation, ils ne s’intéressent absolument pas à mon histoire alors je ne leur ai rien raconté.

À 40 ans je n’ai pas envie d’être vieille, mais que faire ? Après l’enterrement le curé m’a dit, c’est bien vous êtes digne… digne, c’est quoi ? Juste ne pas la ramener, ne pas crier, ne pas hurler que moi aussi j’aurais pu rêver d’autre chose que ces 25 ans avec un mari qui ramenait sa paye et ces quatre enfants qui me semblaient insipides, cela avait été comme 25 ans dans un couvent.

Aujourd’hui j’ai envie d’avoir à nouveau 15 ans, sortir en boîte par exemple, mais quand je l’ai proposé à mon aînée, elle m’a dit « ça ne va pas maman, j’aurais trop honte ». Ma mère part l’an prochain à la retraite, elle aussi est veuve alors je crois qu’on ira faire une croisière ensemble, un grand bateau au soleil de minuit comme dans les brochures, en tout cas je mets l’argent de côté pour cela. Sinon quoi ?

J’en ai marre de regarder la télé l’après-midi, avec un petit verre de porto, j’achète les bouteilles en cachette dans un supermarché en Allemagne, ma voisine m’a dit vous devriez refaire votre vie, vous avez déjà la maison ! C’est vrai que mon mari est mort juste l’année après que l’on ait terminé de la payer. Il paraît que sur Internet, on trouve des « âmes sœurs » mais il paraît aussi que ce sont des « faux frères », tous des profiteurs. Et puis je suis déjà grand-mère, ça risque de décourager pas mal de gens.

Je ne sais pas ce que je vais devenir. Je me suis inscrite dans l’association de la paroisse, mais là, à fuir, que des vieilles biques, j’étais la plus jeune et elles me regardaient comme de la m… Même la présidente qui est la femme du maire m’a demandé si j’étais certaine de vouloir venir ! La semaine prochaine elles font un championnat de bingo, depuis la mort de mon mari j’ai horreur de ça.

Qu’est-ce que je vais devenir ?

En vain, d’Alsace ; épisode 120 : LE DÉBAUCHÉ DES VANITÉS

Ambroise Perrin

(Texte découvert dans la table de nuit d’un vieux monsieur parti aux Urgences, et qui n’est pas encore revenu) : Demain je fête mes 100 ans et le RNU, (Réseau National Unifié) a déjà publié, comme pour tous les centenaires, ma biographie autorisée. J’ai donc connu Staline (je suis né le jour de ses funérailles), Mai 68 (j’avais 15 ans au lycée), la Chute du Mur de Berlin (j’y étais, journaliste à la télévision), la Signature du Traité de Maastricht (conseiller politique du Président du Parlement européen), le confinement du Covid (j’ai écrit trois livres sur ce sujet, lorsque j’étais bloqué chez moi), j’ai vécu l’envahissement de la Pologne par la Russie (ma photo par hasard à la Une de Libération lors d’une manifestation à Strasbourg), l’échec des Nouvelles Brigades Internationales (mon fils a été déporté en Sibérie), le mariage de Trump et Poutine pour leurs 200 ans (Make America and Russia gay again) et le lancement des 10 m² pour tous (surface individuelle pour cultiver ses rations de survie). 

L’OM (l’Ordre Moral) m’a déjà notifié que je ne serai pas autorisé à dépasser les 113 ans, compte tenu de mes faibles périodes de cotisations sociales. C’est une des conséquences de ma frivolité. Heureusement je n’ai pas opté pour changer de sexe afin de devenir une femme, car ce sont elles qui posent problème, les femmes centenaires étant beaucoup plus nombreuses que les hommes. Les grossesses à 60 ans ont renforcé leur système immunitaire, elles ont pris le pouvoir dans la majorité des administrations et diffusent leur propagande dans Les Increvables, leur magazine traduit dans chacune des langues de l’Univers.

Dans mon CCCP (Centre Concentrationnaire pour Centenaires Populaires) j’ai le privilège d’avoir pu garder du papier, (des cahiers et même des livres), en prétendant avoir contracté dans ma jeunesse, vers 70 ans, un début de DCD (Détérioration de la Cataracte Distordante) qui altère ma vision des écrans numériques.

Un contrôleur anti fatuité, (un CAF) vient de passer à l’improviste. Interrogatoire serré sans assistance numérique d’expression orale, et je l’ai impressionné en utilisant dans la même phrase, conformément à la Charte mondiale d’humilité collective, des mots comme dégoût et vanité. Je lui ai parlé de tête, en utilisant également les mots égoïsme, amour-propre, autosatisfaction… Plutôt sympathique, il m’a dit, hors protocole, que je mourrais jeune mais que j’aurais vécu longtemps, grâce aux mots qui se sont glissés dans ma mémoire avant notre programmation par intelligence artificielle. (J’ai trouvé à la lecture de ce texte approximativement testamentaire une componction bien maladroite)

En vain, d’Alsace ; épisode 119 : À POIL !

Ambroise Perrin

Il a gardé le trousseau de clés en main, il n’avait pas de poche puisqu’il était tout nu. Personne dans l’escalier, dans la rue il fait un peu frisquet, là, tout le monde le regarde !

‘’Un mec à poil’’ a-t-il entendu deux fois de suite. Il a parcouru les 100 m jusqu’au Carrefour Express, sans chaussures ce n’est pas facile les petits cailloux sur le trottoir ; des scrupules mais qui ne pesaient pas sur sa conscience.

À la porte du magasin, très gentiment, une dame lui a demandé ‘’ça ne va pas monsieur, vous voulez de l’aide ? Non ça va, merci beaucoup madame’’.

Petits conciliabules dans les allées, il fait mine de les ignorer, il prend une bouteille de lait frais entier et un paquet de petits sablés. À la caisse, il présente sa montre connectée et il demande ‘’vous avez bien enregistré ma carte de fidélité’’ ?

À la sortie, une voiture de police est déjà là, ils sont très polis, désemparés ; la femme flic à la queue de cheval lui donne une couverture, elle ne sait pas trop quoi dire, elle demande ‘’vous êtes souffrant ? – Non, non j’habite là à 100 m je rentrais chez moi…’’ Le flic au volant est en contact avec son chef, qu’est-ce qu’on fait ?

Bah non, il n’a pas l’air malade, ce n’est pas un exhibitionniste… Pas la peine de l’amener aux Urgences. ‘’Embarquez-le, on verra bien !’’ Le flic rigole : ce qui est certain, c’est qu’il n’a pas sa carte d’identité sur lui !

Au poste, cela devient plus compliqué, on a de l’humour dans la police mais on a aussi des procédures. Que peut-on lui reprocher de s’être ainsi baladé à poil ? L’attentat à la pudeur n’existe plus, il n’y avait pas d’enfants dans les parages, ‘’dites-nous monsieur pourquoi vous vous promenez ainsi, ce n’est pas une rue de naturistes, la rue Geiler ?’’

‘’C’est pour retrouver mon enfance répond-t-il, ou plutôt pour redevenir sauvage, un peu comme un animal, pour sentir cette sensation, tout nu… Je n’ai pas réfléchi, c’est venu comme cela, je suis descendu… Je sais bien que la décence, la morale, les conventions, et même certainement la loi imposent d’être habillé en public. Mais je n’ai fait de mal à personne…

Non, je ne vais pas à la sortie des écoles à poil dans un imperméable, je suis sorti comme cela pour la première fois, et n’ayez crainte je n’ai pas envie de recommencer. J’ai été étonné, personne n’a été agressif à mon encontre. Même pas de rires moqueurs, non, juste un peu de curiosité…

Que vous voulez que j’ajoute ? Vous n’avez qu’à mettre dans votre rapport que c’est un signe de pauvreté, que je suis tellement fauché que je n’ai plus d’habits à me mettre’’.

En vain, d’Alsace ; épisode 118 : IL CONNAISSAIT TOUT LE MONDE ET TOUT LE MONDE L’AIMAIT

Ambroise Perrin

Ce fut quelques jours après le nouvel An. Personne ne s’était soucié de savoir qu’il avait passé le réveillon seul chez lui. 

C’était quelqu’un de formidable. On le savait obsédé par ses souvenirs, on l’écoutait, fasciné, amusé, goguenard. Quand il parlait, sa force était celle d’un champ magnétique. Un récit enthousiaste, on y croyait. Le talent des hâbleurs, c’est l’excès. Parfois c’était tellement gros, on ne pouvait qu’y croire. Et on y croyait parce qu’autrement cela aurait été vraiment invraisemblable.

Quand il répétait dix fois les mêmes détails mais en les racontant chaque fois autrement, c’était la preuve qu’il n’inventait pas. Ce n’était pas un récit bien construit, c’était du vécu. Ses impostures révélaient sa carrière professionnelle, ses exploits sportifs, la réussite de ses enfants tous déjà mariés, mais aussi la sienne d’enfance, malheureuse. Et cet accident où tous étaient morts sauf lui quand la voiture avait glissé dans un ravin, ou bien quand la porte de l’avion s’était ouverte en plein vol, et quand il fut victime d’une intoxication alimentaire en Chine, quand il se trouva pris en otage dans un hold-up, quand un mari jaloux scia le câble des freins de sa Volvo.

Il aurait certainement fait un excellent vendeur dans un magasin de fauteuils en cuir en promotion. Il était capable de baratiner des flics au bord de l’autoroute jusqu’à ce qu’ils disent ‘’c’est bon pour cette fois mais soyez prudents’’. Il avait lu cette histoire d’un président d’une association d’anciens combattants, toujours invité à la télévision et qui en fait n’avait jamais tenu un fusil ni n’était allé à la guerre, ou autre histoire, celle de ce faux médecin qui partait tous les matins en consultation et qui après 19 années de mensonges avait assassiné sa famille.

Mais il n’était pas un escroc, il se pensait Robin des bois, il ne cherchait pas une reconnaissance publique et il n’avait même pas envie qu’on l’aime de trop.

C’était un jeu, des pirouettes d’imagination, il aimait embellir la vie et raconter des histoires en était un bon moyen.

Il fut élu maire de Taüschenheim au bord du Rhin, parce qu’il avait répété aux électeurs l’histoire que chacun avait voulu entendre, alors forcément une belle majorité vota pour lui. Il baratina le président de la communauté de communes, la sous-préfète, le directeur de la banque, tout le monde, pour le bien de sa commune : tel Jean Valjean il réalisa des projets grandioses. Les conseils municipaux tiraient en longueur car il justifiait chacune des décisions avec un langage si fleuri que les séances devinrent des attractions pour les citoyens.

Un problème ? Il connaissait quelqu’un. Il possédait le plus beau carnet d’adresses du département. Lors des spectacles au centre culturel, il connaissait toutes les vedettes, il avait travaillé avec elles il y a 20 ans, elles ne s’en souvenaient plus mais en étaient encore reconnaissantes.

Il dépensa l’ensemble de sa fortune personnelle pour l’épicerie sociale et les colonies de vacances des enfants aux parents sans ressources, il prit en charge la restauration du vieux musée, l’achat d’une collection complète de Pléiades pour la bibliothèque de la ville, des dons discrets, de très grands montants. Il prit sa retraite municipale pour laisser la place aux plus jeunes. Il fut actif dans de nombreuses associations, mais on apprécia de moins en moins son dynamisme envahissant. Ses idées pertinentes étaient maintenant considérées comme les lubies d’un farfelu. 

Personne n’avait pris la peine de comprendre qu’il vivait en solitaire. Ses histoires, aujourd’hui, il devait se les raconter à lui tout seul. Il édita à compte d’auteur, avant son suicide, un roman, fort bien écrit, qu’il intitula La solitude.

En vain, d’Alsace ; épisode 117 : BONNE ANNÉE (ET BONNE SANTÉ !)

Ambroise Perrin

La tante Ida, qui est paraplégique depuis sa chute dans l’escalier parce qu’il manquait un clou à la clenche de la porte du haut, on vient de lui diagnostiquer un cancer, du foie apparemment. Sa sœur, chez qui elle habite, est malade depuis 30 ans, c’est Auguste, son mari, qui se démène de tout, avec la bonne, mais lui, il est tellement gros, qu’on ne sait plus de quoi il souffre, peut-être de la goutte.

La fille de la tante Ida, qui est infirmière, avait épousé son amant de toujours ; il a 28 ans de plus qu’elle, il est médecin et en six mois il est devenu totalement Alzheimer, pas facile à gérer, ils n’ont bien sûr pas d’enfants ; lui en a deux de son premier mariage, il est veuf, mais les deux ne parlent plus à leur père depuis son remariage. Il n’a jamais su qu’il était grand-père trois fois.

À Noël, tous les ans, la tribu se rassemble chez Mamie Hélène, mais cette année cela n’a pas été possible. Sa sœur Mathilde est morte le 17 décembre, il lui a fallu s’occuper de tout et elle n’a vraiment pas la tête à cuisiner pour la smala. Le fils de Nathalie, qui s’était fait renverser par une voiture il y a deux ans, ne va plus au centre de rééducation, cela ne servait à rien, il est condamné au fauteuil roulant toute sa vie. Nathalie, dont le premier mari était allemand, s’est pendue par désespoir, c’est Auguste qui l’a décrochée juste à temps.

Maintenant, on est à la veille du Nouvel An, et quand on se souhaite bonne année, on le pense vraiment.

En vain, d’Alsace ; épisode 116 : PANIER DE NOËL 

Ambroise Perrin

La mémoire possède un filtre noir, et parfois rouge ou or. On regardait Thierry la Fronde lorsque le gitan a toqué à la porte, maman lui achetait un panier et lui disait d’attendre, elle avait préparé de vieux habits de papa, toujours emballés dans un papier cadeau récupéré du Noël d’avant, et elle lui faisait un sandwich avant qu’il ne reparte. Aujourd’hui j’imagine que c’était une façon de montrer de la considération, elle offrait un joli paquet et non pas la charité.

Le gitan vivait seul dans une cabane près du petit bois avant le terrain d’aviation route de Marienthal. Dans la rue on l’entendait crier, pour savoir si quelqu’un avait des peaux de lapin. C’était il y a plus de 60 ans et je me demande pourquoi aujourd’hui, 60 ans plus tard, sans jamais y avoir pensé, l’image du gitan me revient à l’esprit.

On racontait des choses que l’on ne savait pas, qu’il ne se lavait pas, que sa famille avait été assassinée pendant la guerre, qu’il était allemand, qu’il volait des poules mais qu’il était gentil. Il me revient une rumeur, un hiver très froid la mairie avait voulu le mettre dans un abri ou à l’hôpital, et il s’était sauvé.

Je me demande s’il y a une trace du gitan dans les archives de Haguenau, ou dans les souvenirs des gens de mon âge. On avait vaguement l’idée que si l’on ne travaillait pas bien à l’école, on finirait comme lui. Nous n’avions aucune appréhension lorsqu’il venait, parfois au bout de 15 jours, parfois après trois mois, je dirais qu’il ne nous faisait pas peur ou plus précisément on ne ressentait pas le besoin de se méfier.

Si j’avais eu du vocabulaire, j’aurais dit qu’il était pittoresque. Le gitan était le garant de notre insouciance, nous vivions sans crainte, allant seul à l’école dès le plus jeune âge, laissant notre vélo devant la maison sans risque de le voir disparaître et personne n’avait de clé pour fermer l’appartement. Le souvenir de cette nonchalance, impossible à vivre en 2024 et bientôt (mes meilleurs vœux) en 2025, remonte à la fin de deux malheurs. Nous avions la nécessité absolue d’oublier l’époque de la guerre, et l’époque de la misère qui avait suivi.

Peut-être qu’il buvait, le gitan, ce qui aurait expliqué son malheur ? Peut-être voulait-il être libre comme dans les chansons de Georges Brassens ? Peut-être était-ce sa nature (on ne disait pas encore sa culture) de vivre ainsi ? Ce qui me paraît aujourd’hui très clair, c’est que de toute évidence, nous les enfants, on acceptait sa différence, il n’était pas comme nous, voilà et c’était comme cela. Cette légèreté serait considérée maintenant comme une formidable richesse car aujourd’hui le premier apprentissage d’un gamin est celui de se méfier de tout, d’éviter des pièges, d’être plus malin que ce que propose la vie ordinaire pleine de suspicions. Être retors c’est être intelligent pour ne pas se faire duper. Le téléphone portable d’un adolescent permet de tout savoir sur lui et la société se vante d’avoir installé des milliers de caméras de surveillance pour la sécurité de tous. Pauvre gitan, il ne pourrait plus être anonyme. Il aimait tellement de ne se souvenir de rien, il l’avait dit à maman.

Un soir de fête, comme on l’avait vu approcher de l’immeuble, papa lui a dit de monter, et de manger avec nous, les quatre enfants et les grands-parents, on s’était serré en faisant des politesses. Bien sûr cela je l’invente, comme le reste, avec l’âge la vie est belle et on a envie de faire un peu de mélo le soir de Noël.

En vain, d’Alsace ; épisode 115 : IL EST TERRIBLE LE BRUIT DE L’ŒUF DUR

Ambroise Perrin

C’était juste, cette année-là, avant Noël, il avait passé dix jours en prison, condamné à trois mois, c’était une carambouille de fausses factures, et depuis, c’était comme s’il avait peur de son ombre. Il conduisait prudemment, il souriait aux voisins qui l’évitaient, il voulut changer de quartier et il payait ses impôts trois jours avant la date limite.

Trois mois plus tard son comptable se fit prendre la main dans le sac pour une autre affaire, c’était donc lui le coupable. Oui, c’est vrai, disons que vous étiez responsable mais pas coupable, quand même un peu au courant, donc vaguement d’accord… Son avocat lui suggéra de partir en guerre pour laver son honneur et récupérer l’argent des amendes, mais le lieutenant de la brigade financière qui avait fait l’enquête, et qui était un chic type, lui expliqua la ‘’vraie’’ procédure à suivre et lui conseilla vraiment de laisser tomber, on risquerait de trouver pire si on creusait un peu plus, et les juges d’instruction n’aiment pas qu’on leur mettre le nez dans le caca. Oui, peut-être, vous devez avoir raison. C’était injustice, un peu. 

De toute façon il était épuisé, il n’avait pas envie de se battre et rien ne lui ferait oublier les horribles dix jours passés auprès de pauvres types, la crasse de la garde à vue, les nuits sur un matelas au sol, les gardiens sympas et polis et le gros con hargneux qui se croyait au cinéma en roulant des mécaniques et en braillant qu’il détestait les intellectuels. La télévision toujours à fond dans la cellule, -il aurait payé pour être seul- et les lourdes de blagues de cul tout au long de la journée. Dix jours d’enfer, il n’imaginait pas dix années possibles, même en ayant tué père et mère.

Tu oublieras vite qu’on lui prédit. Mille jours plus tard il en faisait encore des cauchemars. Comment une société pouvait-t-elle autant mépriser ce qui seul paraissait rédempteur, la dignité ?

Chaque année, comme en pèlerinage, il allait seul dans une chambre d’hôtel au loin d’un village perdu, sans sortir, à lire Victor Hugo ou Zola, pour tester sa capacité à transformer le cauchemar en période de jubilation intérieure. Un rituel qui faisait craindre à sa famille qu’il n’entrât dans un monastère ou qu’il rejoignît une secte.

Il avait été seul pour ‘’fêter’’ ses 10 ans de sortie de taule, puis ses 20 ans, ses 30 ans et aujourd’hui ses 40 ans, 40 ans déjà cette mésaventure, et elle l’obsédait toujours. On lui proposa plusieurs fois d’en parler à un psy, pas question de devenir une sorte de témoin, genre ‘’un ancien taulard vous parle’’, aveu professionnel. 

Il changea de métier après un mois de repos dans un club de vacances. Il liquida son prospère cabinet d’expert-comptable et commença une carrière de pigiste aux Dernières Nouvelles d’Alsace. Rapidement il intégra la rédaction, évita la rubrique police-justice pour lorgner sur la culture, mais c’était chasse gardée. Il partit en reportage. Le compte-rendu d’un procès aux assises lui donna le goût de fréquenter, ‘’à nouveau’’, le tribunal. Le hasard qui n’existe pas en matière de justice fit qu’il rencontra l’enquêteur et le juge qui l’avaient envoyé en prison. Ils sifflèrent quelques bières ensemble et il rédigea un excellent papier d’ambiance, comme on disait dans les années 1990, quand le journalisme avait encore des lettres d’or. Le goût de l’écriture devint plus qu’une thérapie. Il conçut une passion pour la narration. 

Le hasard qui lui existe dès qu’il s’agit d’enthousiasme l’envoya suivre un colloque intitulé ‘’l’orgie perpétuelle’’ où les chefs de files des belles-lettres contemporaines citaient Flaubert pour qui le seul moyen de supporter l’existence, c’était de s’étourdir dans la littérature. Il embrassa donc une carrière d’écrivain où chacun de ses romans parlaient de façon sibylline de l’enfermement. ‘’Les 10 jours du Monarque’’ racontait une chasse aux papillons. Un Danaus plexippus venait de parcourir 4000 kilomètres, il rencontrait un Éphéméroptère, qui après trois années sous forme de larve, se métamorphosait, se reproduisait et mourait quelques heures plus tard.

‘’Monsieur Crusoé je suppose’’ fut un grand succès, il emmenait le lecteur sur une île déserte partager les dix premiers jours du naufragé. Il reconstitua la dernière semaine du Marquis de Sade à la Bastille, pour la notice de la Bibliothèque de la Pléiade. Il écrivait, il écrivait toujours. Il courut la renommée, se délecta d’une gloire qu’il refusa d’être miséricordieuse. Car dès qu’un critique littéraire évoquait l’épisode prison comme source de son inspiration, la lourde porte de sa cellule raisonnait dans sa mémoire comme l’œuf dur de Prévert sur un comptoir d’étain. 

Il revoyait alors le judas avec son optique grand-angle, un filet de lumière traversait la porte du cachot blindé comme un ruban qui s’enroulait dans sa mémoire. Il attendait, tétanisé, l’écho du claquement de la barre de fer sous la serrure. Il fermait les yeux pendant deux ou trois secondes. Si cela se passait sur un plateau de télévision, en direct, cette absence était terrifiante.

Il n’avait jamais réussi à trouver pourquoi, mais à chaque fois, cela lui faisait penser à Buster Keaton. Alors il ne bougeait plus, il ne disait rien. Il ne riait jamais. Il était là où on ne l’attendait pas. Et on était encore à la veille de Noël.

En vain, d’Alsace ; épisode 114 : DÉSACCORDS

Ambroise Perrin

Un petit jeu, une habitude, un petit truc passe-temps, chaque fois que je vais à un concert, avec mon téléphone portable anodin, et comme si je prenais une photo avant que les musiciens ne commencent, j’enregistre les instants où les instruments s’accordent. La première fois, un violoniste soliste qui passait l’archet sur les cordes, mi, la, ré, sol, puis le mi à nouveau, la corde la plus fine, pour donner un petit tour imperceptible au tendeur.

Avec un quatuor, le moment où les musiciens s’accordent me plaît particulièrement car il révèle des jeux d’influence, l’alto à la place parfois ingrate revenant impétueusement plusieurs fois sur son jeu, les trois autres musiciens l’observant impassibles jusqu’à ce qu’un très léger clignement des yeux précise sa satisfaction et fasse naître un imperceptible sourire ironique chez le premier violon qui, se permettant encore une seconde de silence, d’un infime lever de manche, donne le signe du début du programme. 

Mais bien entendu ce sont les longues conversations dans un orchestre philharmonique qui me ravissent le plus, un hautbois caché derrière la forêt des cordes débute avec son la 3 à 440 Hz (en musique ancienne le la est à 415 Hz), le premier violon qui se lève, la clarinette qui tente une percée, le la du hautbois qui revient, les vents qui s’imposent, parfois avec un si bémol comme pour la Symphonie n°4 de Beethoven, les violoncelles et les contrebasses passent, les harpes font un petit solo, on entend par groupes les cors encore, puis des vagues qui grimpent et lorsqu’elles s’apaisent, un musicien tout seul reprend son instrument et pousse son petit cri bien accordé juste pour saluer un copain dans la salle. 

Je n’ai pas cherché à connaître le protocole précis d’un grand orchestre, cette codification qui n’est pas un jargon mais une indispensable tradition. Pour un concerto pour piano, le piano a été accordé avant le concert, le hautbois ne peut que ravaler sa vanité et tout l’orchestre s’accorde sur le piano. À ce moment-là les harpes recommencent à gazouiller, l’humidité et la température de la salle faisant jouer leurs cordes aux montagnes russes. Et puis voilà la chanteuse soprano qui ce soir va monter bien haut, les cordes pourront suivre mais les vents resteront au sol. 

J’enregistre à chaque fois avec délectation en espérant que le rituel se prolonge furtivement jusqu’à la petite seconde de silence qui déclenche les applaudissements, car le jeu de lumière qui jaillit des coulisses indique que le chef a franchi la porte. Le bruit de ses pas sur le bord de la tribune va renaitre après l’étouffement des applaudissements, parfois il sert la louche au premier violon en un petit amusement de déférence, il grimpe sur son estrade, lève la baguette, j’ai déjà coupé mon enregistrement, le concert commence.

Mises bout-à-bout, toutes ces séquences où les instruments s’accordent forment une œuvre étonnante. Avec mon ordinateur et un logiciel de montage, je joue à superposer des séquences et à décaler de quelques fractions de seconde, (comme deux ou trois images en film à 24 images/seconde), le même enregistrement copié une deuxième fois. Je gagne ainsi plus d’ampleur, j’aime mixer les sons en embellissant ce qui ressemble à un couac ; j’adore les raclements de gorge, les rires, les chuchotements, parfois le bruit de tonnerre d’un pupitre qui tombe et l’exclamation étranglée du maladroit. 

Je viens d’atteindre les 90 minutes, c’est la durée d’un film que l’on regarde les yeux fermés. Et non, cette bande son ce n’est pas tout le temps la même chose, je connais par cœur les différentes nuances, l’oreille s’habitue très vite à une écoute répétée, et une fois une séquence calée, après l’avoir passée des dizaines de fois, on a mémorisé chaque coloration, chaque accent et ce serait discordant d’y retoucher.

Un des premiers albums que j’ai possédé adolescent, c’était le Sergent Pepper des Beatles, j’ai toujours une vénération pour les sons sourds et les grésillements du vinyle sur la platine 33 tours que j’ai conservée. J’ai détesté, mais vraiment du fond de mes tripes, le remix de l’album qui a été proposé au public pour célébrer le 50e anniversaire du Lonely Hearts Club Band. C’est horrible ! La voix de Lennon n’a plus rien de nasillarde et dans la soupe de A Day in the Life on distingue tous les éléments qui composent le bouillon et cela heurte ma mémoire.

Mon œuvre qui ne comporte qu’une seule note, le la du diapason, prend son temps comme un concert en entier, je l’écoute sans relâche. À 6 ans mes parents m’avaient mis au violon, qui consistait à d’abord ingurgiter des cahiers de solfège avant de pouvoir émettre quelques sons. À 14 ans Jimi Hendrix m’a dissuadé de poursuivre ce que maman appelait alors les leçons de crincrin ; les cinq cordes de la guitare électrique prêtée un jeudi après-midi par un copain se révélèrent aussi disharmonieuses que les quatre du violon. Mais c’est comme le vélo, cela ne s’oublie pas, et aujourd’hui mon stradivarius ne proteste plus lorsque je m’amuse à être virtuose.

Je peux fermer les yeux, Bach, Mozart, Chostakovitch, Ysaÿe, des dizaines, des centaines de compositeurs sont là, dans mon préambule qui n’a pas besoin de suite. Cela s’appelle, quand le concert n’a pas encore commencé, mais que les sons montent et s’harmonisent, cela porte un joli nom, cela s’appelle l’Aurore.

En vain, d’Alsace ; épisode 113 : HOMMAGE AUX GARDIENS DE MES ORTEILS

Ambroise Perrin

C’est un objet tout simple, une paire de chaussons, on dira évidemment une bonne vieille paire de chaussons.

Quand on y pense, cela fait plus de 30 ans qu’on les possède, achetés impulsivement en une minute sur un marché, et que depuis, on ne les a jamais jetés.

Au début, on devait en avoir une autre paire qu’on ne mettait pas souvent, on traînait plutôt en chaussettes, ou bien en mocassins légers qu’on enfilait en rentrant du boulot.

Les chaussons sont devenus un rituel, et sans y faire attention, je m’y suis attaché, peut-être le jour où je me suis dit qu’ils avaient connu mes trois copines successives, et qu’aucune n’avait tenté de me les remplacer par des neufs. Oui, très vite, mes chaussons sont devenus vieux, et j’ai eu l’impression qu’avec l’âge, ils grandissaient aussi. Une seule fois j’ai fait une couture à l’arrière du pied droit, parce que la bordure en feutre se détachait, j’ai une boîte avec des aiguilles, des bobines de fil, des boutons, j’aime bien.

On aime bien l’habitude des chaussons parce que les pieds commandent alors au reste du corps de se mettre en position ‘’relaxe’’, ils enferment l’esprit dans la quiétude de l’appartement et ils font des blagues quand vous les oubliez pour descendre ainsi chaussonné à la boulangerie.

Ce ne sont pas des Louboutin, mais en remontant dans l’appartement en rigolant, et en notant le regard amusé de la voisine qui voit tout, je me suis dit que je pourrais peindre la semelle en rouge.

À part les livres qui s’amoncellent dans les rayonnages, surtout quand on réussit à en mettre trois couches pour dégager les piles au sol, (et ceux tout derrière sur l’étagère sont aussi là depuis 30 ans), aucun objet n’est aussi fidèle.

Si un jour je rédige un testament, je me moquerai des vivants par un poncif, j’indiquerai que je souhaite être mis dans le cercueil avec aux pieds mes bons vieux chaussons.

En vain, d’Alsace ; épisode 112 : LE GENDARME ET LE MÉRINOS

Ambroise Perrin

Aujourd’hui on évoquerait doctement le rapport à l’autorité mais le souvenir que j’ai de l’époque, c’est simplement d’avoir découvert que la vie, c’est du théâtre. 

J’avais presque huit ans, mon petit frère six, nous étions seuls avec papa qui conduisait notre belle 2CV grise avec son coffre rond, et je me souviens de l’immatriculation 701 DS 67. Rouler en DS, en 1960, cela faisait rêver ! Le trajet Haguenau-Wissembourg était une vraie expédition, avec sandwich pour l’arrêt en cours de route, au sommet de la côte de Schœnenbourg car il fallait laisser reposer le moteur. Et on avait promis à maman de ne pas se bagarrer sur le siège arrière, fait de caoutchouc tendu sur un cadre métallique gris, et recouvert d’une sorte de tissu, un peu comme les toiles de tentes, et pas salissant. On dépassait largement les 70 km/h dans les descentes, et ça vibrait.

En fin d’une ligne droite bien dégagée, papa stoppe pour un besoin pressant. Il n’est pas de retour au volant que deux motards paraissent. Le premier s’arrête et cale sa moto juste devant la voiture pour lui interdire de repartir, le deuxième est une vingtaine de mètres plus loin, peut-être pour avoir de l’avance en cas de fuite. (C’est papa qui faisait toujours des astuces avec le vocabulaire et je devais expliquer à mon petit frère la fuite du pipi derrière un arbre et la fuite du voleur poursuivi par les gendarmes).

Le premier gendarme demande en grondant les papiers de la voiture, il nous menace de sa grosse voix, vous savez qu’il est interdit de s’arrêter ainsi au bord de la chaussée. Papa explique son pipi, mais vous n’aviez qu’à entrer dans un chemin creux. Le gendarme fait ‘’le tour du véhicule’’, il vérifie les pneus. Ne faites pas les imbéciles nous dit papa, avec les gendarmes on ne joue pas aux malins, mieux vaut paraître idiot. 

Il prend son temps, faites marcher les clignotants, appuyez sur le frein, bon, les lumières rouges à l’arrière fonctionnent, et papa qui dit oui monsieur, très bien monsieur, la prochaine fois soyez prudents, bien sûr monsieur. 

Et voilà que le deuxième gendarme, celui de devant, il s’amène, il devait s’ennuyer le pauvre, et là, coup de tonnerre, papa commence à s’exclamer mais c’est pas vrai, c’est pas vrai ! Il engueule véritablement le gendarme, mais qu’est-ce que tu fais là Wendling, tu es gendarme maintenant ?

Et le pauvre Wendling tout penaud lui dit oh bonjour Monsieur Perrin, ça me fait plaisir de vous revoir ! Mais enfin, tu es passé du CAP au Brevet, on t’a fait grimper au Bac, je sais que tu as réussi avec une mention, tu voulais faire l’école d’instituteur, j’avais de l’ambition pour toi, et tu es flic maintenant ?

Mais Monsieur j’ai fait mon service, et comme j’adore la moto et bien après, on m’a mis à la gendarmerie, j’ai une grosse moto, je roule tous les jours, mais je vous promets, juré, ce n’est que pour trois ans, ensuite je vais à l’École normale, j’ai réussi le concours d’entrée !

Ah je suis fier de toi, tu te souviens, tu détestais la section chaudronnier… Oui, oui, je sais que c’est grâce aux cours du soir que j’ai réussi, vous disiez ‘’de la persévérance Wendling, de la persévérance’’, et il se tourne vers son collègue, c’est mon prof, Monsieur Perrin, très bon prof tu sais ! 

Et papa lui demande, tu connais encore mon surnom ? Mais bien sûr, Mérinos, parce que vous aviez les cheveux en brosse, enfin parfois Perrinos ou Mérinos, ça dépendait des années…

En vain, d’Alsace ; épisode 111 : LE FEU ROUGE PLACE BRANT AVANT NOËL

Ambroise Perrin

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Feu rouge, place Brant, les étoiles du Marché de Noël éclairent mal les deux voies qui vont former un goulet d’étranglement bordé de plots jaunes. Comme un barbelé qui empêcherait de narguer l’ambassade de Russie et qui surtout rappellent aux automobilistes qu’ils ne sont pas les bienvenus, avenue des Vosges à Strasbourg.

On rêvasse au volant, cela ne va pas vite, la voiture dans la file à côté fait un bond comme si c’était le moment de démarrer, un petit bond en avant comme si le feu était passé au vert. Et donc machinalement, elle enclenche la première et démarre. 

À sa droite, à l’autre feu, un gros camion de livraison accélère pour tromper le feu orange. Mais elle est déjà en train de rouler, elle est engagée. Elle sera tuée sur le coup. 

Le chauffeur du 38 tonnes n’a pas compris pourquoi elle avait démarré au rouge. L’autre conducteur, qui avait cru faire une blague, s’est enfui. Les caméras de surveillance ont permis de reconstituer son petit jeu. Il avait essayé d’attirer l’attention de la jeune fille. Une petite drague.

Peut-être voulait-il l’inviter à partager un verre de vin chaud à la cannelle. L’ambiance de Noël c’est cette pseudo euphorie, une mixtion de hasards comme dans un sachet de bredeles un peu rances, avec des circonstances de mauvaise fortune, une excuse de probabilités improbables, et un manque routinier d’attention.  Et le malheur, et cela arrive tous les jours, de s’arrêter au feu à côté de la bagnole d’un type à la bêtise arachnéenne.

En vain, d’Alsace ; épisode 110 : SON BORD

Ambroise Perrin

Ce sont des amis de quarante ans qui insidieusement sont en train de se brouiller. Ils ont traversé mille histoires de passions culturelles, de coups de pouce pour un boulot, de complicités d’amour et aussi de trahisons, mais là, c’est la stupéfaction. Le clivage est terriblement simple, le Hamas terroriste et l’antisémitisme masqué par un antisionisme larvé.

De droite ou de gauche, jusqu’à présent, on souriait, on se connaissait, on se tolérait, on ne faisait pas de la politique un objet de querelle. Des détours d’éthique, le bal de la morale, des tolérances parfois rances, des ironies qu’ensuite avec mauvaise foi l’on nie ! ‘’Quel con, ou quelle connasse’’, ponctuait de généreuses absolutions. Si l’on était croyant, c’était en une religion où rien n’avait d’importance, et oui, chacun pouvait penser ce qu’il voulait.

Maintenant, ce n’était plus comme cela. Aucun ne pouvait prétendre être un spécialiste du conflit au Moyen-Orient et du terrorisme qui hébétait tout entendement. Mais chaque parole était scrutée, analysée, jugée et donc condamnée. On n’argumentait que furtivement mais on se faisait une opinion définitive, surtout après des silences. On comprenait ‘’de quel bord il était’’.

Il fallait répéter que la politique ne devait surtout pas céder aux émotions face aux horreurs du 7 octobre, devant la mort d’enfants, du drame des otages, de la destruction de villes entières. ‘’Oui, mais’’ ponctuent chaque réponse. Peut-on définir l’humanité par la rationalité ? Comment vivre en étant constamment en alerte ?

Les relations entre les amis ont perdu toute sérénité. On ne se chambre plus avec frivolité. Tous les malheurs sont à pleurer mais n’y a-t-il pas une hiérarchie dans les malheurs ? L’un tente l’exercice, un bébé décapité à la porte du kibboutz et un bébé écrasé dans la maison qui s’effondre sous un missile, il est rabroué, ses exemples supplantent la pensée rationnelle, ces situations complexes nourrissent des positions manichéennes.

Perfidement les désirs de vengeance et de revanche effacent l’esprit de légitimes combats, censés suivre des buts stratégiques. La philosophie, la littérature et l’histoire sont-elles des matières qui pourraient sauver notre amitié ?

‘’On s’enlise’’, réplique le plus cohérent de la bande (We Few, We Happy Few, Band of Brothers aimait-il répéter après une joute où chacun rêvait de gloire et d’immortalité, alors que tout semblait perdu), ‘’on perd son temps à raconter n’importe quoi, on ne va pas en faire une chronique, qui serait maladroite et probablement insipide’’.

‘’À côté de la plaque’’, dit doctement celui qui avait compté combien étaient dans chaque camp. Oui, c’était dramatique, désormais les non-dits, les soupçons et les allusions aux indignations exemptes de bravoure avaient séparé les amis. Une scission probablement irrémédiable.

Quelqu’un cita Flaubert, l’Éducation sentimentale, quand Frédéric et Deslauriers veulent se débarrasser d’Hussonnet : ‘’Ce crétin là me fatigue ! Quant à desservir une opinion, le plus équitable, selon moi, et le plus fort, c’est de n’en avoir aucune’’. La citation étonna. Et la discussion reprit sur l’hypothèse de faire gérer la société par des savants. Et peut-être aussi par des artistes.

En vain, d’Alsace ; épisode 109 : DE BONS PETITS DIABLES

Ambroise Perrin

Ils lisent déjà beaucoup disent les parents en parlant de leurs jumeaux de huit ans, un garçon et une fille, qui préfèrent rester enfermés dans leur chambre plutôt que d’aller jouer dehors dans le parc. Ils lisent des mangas, juste les images, et depuis longtemps ne s’intéressent plus aux contes de fées de leur âge.

Et ils dessinent tout le temps, ils racontent des histoires dans des cahiers, des BD disent-ils. À tour de rôle, c’est elle qui a l’idée et lui dessine, et à la page suivante ils inversent. 

Et ça raconte quoi vos histoires ? Ils ne répondent pas et cachent leurs cahiers dans une petite boîte fermée à clé. Les parents ont eu la curiosité d’y jeter un œil par indiscrétion et aussi, quand on a des enfants artistes, par fierté… et ils sont effarés. C’est du porno, dit la mère qui n’avait jamais lu un livre pornographique, c’est dégueulasse répliqua le père. On voyait quoi ? Des scènes scabreuses avec des sexes gros comme des gourdins, des animaux entassés les uns sur les autres en copulant, des enfants nus jouant au ballon, la maîtresse d’école avec un gros ventre, enceinte. Mais où avaient-ils vu tout cela ?

C’est grave docteur demanda le père à la psychologue, avec qui ils avaient pris rendez-vous, en montrant des photos sur son téléphone. Vous en avez parlé avec vos enfants ? Non, non, ils ne savent pas qu’on a regardé leurs cahiers, on voudrait d’abord comprendre. Est-ce qu’ils ont accès à internet questionne la médecin. Non, pas encore, dans leur chambre pas de tablette, pas de téléphone portable. Quand ils regardent des dessins animés c’est au salon. De mon temps… reprit la mère, qui se souvenait d’avoir joué à 1, 2, 3 soleil ! en lançant la balle le plus haut possible contre le mur. 

Y a-t-il beaucoup d’enfants aussi pervers ? Non ce n’est pas de la perversité… Mais ce n’est pas normal quand même, est-ce que nos enfants sont malades ? Nous n’imposons aucun mode de vie à cause d’une religion, et nos choix éducatifs sont très ouverts et ne provoquent certainement pas des velléités de révolte. Qu’est-ce qui a pu les influencer comme cela ?

Peut-être simplement leur imagination et leur curiosité répond la psychologue, ce qui laisse encore plus désemparés les parents. Vous avez bien fait de venir m’en parler, mais je pense que c’est plus un problème de parents que d’enfants… Je ne dis pas cela pour que vous culpabilisiez d’une quelconque erreur d’éducation, non, je vous propose que je rencontre vos enfants, ils viendront en consultation, d’abord ensemble puis je les recevrai individuellement. Mais n’ayez pas peur, ils sont normaux vos jumeaux ! Vous savez, il ne faut pas se taire sur ces sujets, il y a de bonnes études scientifiques qui développent ce thème, la transgression enfantine. 

Nous sommes dans une période de confusion de la réalité et de nos impressions, les enfants sont des explorateurs, les vôtres ont le talent d’exprimer leurs découvertes… 

Mais c’est quand même gênant, je n’oserai jamais en parler à d’autres parents, à la famille, on va penser que je suis un pervers, reprit le père. Non, lisez ces articles, ce ne sont pas des fantasmes inavouables. Il n’y a pas de monstruosités au fond de votre âme, vous n’êtes pas des parents immoraux !

Seront-ils un jour des adolescents malheureux, demande encore la mère, à l’idée de gâcher 20 ans de sa vie à gérer une famille et d’avoir des monstres comme résultat. La question surprend la psychologue. Vous découvrez qu’il n’y a pas d’âge pour commencer à se débarrasser des parents et d’avoir envie de vivre tout seul, vous avez raison, il faut leur souhaiter d’être, même sans vous, toujours heureux… Les parents ne soupçonnent pas leur solitude. 

En vain, d’Alsace ; épisode 108 : TRAHISON

Ambroise Perrin

En sortant de cette réunion, blaguant comme toujours, il avait perdu une fois encore cette désinvolture qui l’accompagnait depuis 60 ans, cette sérénité qui rendait si simple de faire confiance à tous pour les choses de la vie. Une douche froide, il a du shampooing dans les yeux et du savon sur tout le corps et soudain il n’y a plus que de l’eau glacée pour se rincer. Il se dit qu’il allait avoir des cheveux blancs. Soudain fatigué, la langue saumâtre comme si la bile s’y mettait aussi, il ne reprit pas la main dans la discussion et observa, inquiet, cette lassitude qui soudain l’étreignait.

Il était abasourdi, ils s’étaient concertés, et avaient avoué quelques coups de fil dans son dos ; trahison toute simple, pour des intérêts mesquins, mais surtout par incompréhension, par manque d’aplomb, par molle facilité, par flatterie mutuelle de leurs petits égos et par arguments non vérifiés basés sur des poncifs. On n’est pas comme toi, dit l’une et tout était dit, il n’était plus le chef rigolo et audacieux qui réussissait de jolis coups que tous ensuite s’attribuaient, il était celui qui ne comprenait pas les autres, et ne savait pas ce qui était bien pour eux. Il s’amusa avec cette vieille rhétorique, je ne cherche pas à bien faire ce que les gens semblent demander, je cherche à faire ce que ma culture, mon éthique, mes engagements me font penser que c’est bien pour les gens. Un petit jeu de provocation assez prévisible pour provoquer une bronca qui appela au secours pêle-mêle la démocratie et un bon sens partagé par tous.

Petite bravade supplémentaire, il proposant en sortant, mine de rien, d’aller prendre un pot dans la brasserie en face, personne ne répondit. Cela faisait quand même mal parce que ce coup-là, il ne l’avait pas vu venir, même si la mise en cause de son pouvoir ne le chagrinait guère, c’était ce sentiment de confusion consterné qui l’intriguait. Se remettre en question, passer la main, oui, sauf que quinze minutes plus tard, il avait toujours cette certitude d’avoir raison.

Cela ne servait à rien de se dire qu’ils étaient tous balourds, et il avait comme une certaine tendresse pour la frénésie avec laquelle ils avaient mené leur petite bataille, pas tous, car certains avaient quand même fait montre d’un peu de sympathie à son égard, et il avait surtout une sorte d’admiration condescendante pour l’autre zigue, celui qui lui asséna ce qui constituait pour lui une belle insulte, tu sais on n’est pas des intellectuels comme toi, nous on aime les choses simples, un bon resto et se retrouver entre amis, ton truc de prestige, ça n’intéresse personne. C’était un beau compliment. Et ce grand sournois fit semblant d’avancer dans l’ordre du jour pour entériner leur petite fourberie collective. Il protesta pour la forme et chercha à se souvenir d’autres conflits dans sa carrière où il était ainsi tombé des nues.

Ils ont peut-être raison se dit-il en rentrant chez lui mais cela ne dura pas, il se répéta qu’ils étaient vieux dans leurs têtes pleines de clichés et de certitudes, cette démagogie qui était dans l’air du temps. Il n’allait pas accepter l’inusable amertume de la sympathie interrompue ni laisser ses ambitions d’esprit diminuer. Il y avait tellement d’autres choses passionnantes à faire ! 

Il se dit en traversant la place, que quand même, si maintenant un 38 tonnes l’écrasait sur le passage clouté, cela ne réglerait pas vraiment son dérisoire et récurent problème de critiquer éternellement, et avec un brin d’arrogance, la veulerie dans la société. Il adorait son complexe de supériorité. Qu’ils aillent au diable !

En vain, d’Alsace ; épisode 107 : LES BONHEURS EN AUTOCAR

Ambroise Perrin

Ce sont de tout petits souvenirs magnifiés comme les émois de nos 12 ans et j’y repense après avoir lu à l’instant dans À la Recherche du temps perdu comment Proust raconte qu’il était tombé amoureux d’une jeune fille qu’il observait, au loin. Elle se promène sur la plage, et il écrit qu’il l’aime déjà d’un amour vraiment éternel et qu’il pourrait mourir là, tout de suite, pour elle, mais que le lendemain, au milieu de toutes les jeunes filles à l’ombre des parasols, il ne pense même plus à essayer de la reconnaître.

À Haguenau il y avait les autocars Antoni, on les prenait quand, deux ou trois fois par hiver, on allait au ski avec la mairie, qui nous prêtait tout l’équipement. On allait au Champ du Feu ou au Schnepfenried et le chauffeur était toujours le même. Les plus audacieux prenaient les places tout au fond du bus au milieu des sacs de chaussures et des skis entassés parce que là il y avait toujours les deux filles du dentiste qui embrassaient les garçons sur la bouche, certains disaient même avec la langue, et moi je n’y suis jamais allé mais c’est certain que c’était vrai.

On aimait aussi se raconter une autre histoire, celle de Marie-France, qui était amoureuse du chauffeur, et cette histoire aussi est vraie car lorsqu’on raconte plus de trois fois la même chose, ça devient vrai. Le matin Marie-France allait au dépôt et elle grimpait dans le car sans savoir quelle allait être sa destination, il y avait toujours une place de libre, ou quelqu’un qui se désistait, ou bien on pouvait s’asseoir à trois sur les deux sièges. Puis elle se débrouillait pour être devant, tout près du siège du chauffeur. Il devait bien l’aimer car il ne disait rien, il la laissait faire, elle restait dans le car vide quand les passagers faisaient des visites, elle attendait, c’est tout. Elle a vu plusieurs fois le Haut Koenigsbourg, le Mont Sainte-Odile, et une autre fois c’était avec un club du troisième âge, la Route du vin et les Bords du Rhin, et au retour la Cathédrale de Strasbourg. On rêvait avec elle, et franchement, on était jaloux.

Un jour le car est parti en Autriche, et c’était pour une semaine, on a appris dans la cour de récré que les parents étaient morts d’inquiétude, qu’ils avaient alerté la police et comme il n’y avait pas encore de téléphone, personne ne savait où Marie-France était. Quelqu’un a raconté l’histoire du car et qu’elle séchait la classe des journées entières, les parents ont alors certainement contacté l’Autriche et nous on l’imaginait dormant dans la montagne en mangeant des Bratwurst et buvant de la bière.

Je l’ai revue 30 ans plus tard, c’est elle qui m’a reconnu, et on s’est à nouveau perdus de vue, et je viens d’apprendre qu’elle est morte d’un sale cancer dans une petite ville du Texas, et peut-être aussi de chagrin après la mort de son fils dans un accident de voiture contre un autocar.

En vain, d’Alsace ; épisode 106 : AIMER ET COMPRENDRE

Ambroise Perrin

Elle avait huit ans et elle s’est pendue. Le pompier qui l’avait décrochée après avoir défoncé la porte, et qui avait des enfants de son âge, et qui en avait vu des malheurs, se demanda, bouleversé, ‘quand même pourquoi une telle funeste extrémité’ ? 

Des jeux vidéo, des clips ridicules de bêtise, un monde numérique irréel ? Elle avait laissé une petite lettre, ‘je ne vous aime pas’ qu’on pouvait traduire par ‘personne ne m’aime’. Sa mère dit alors ‘comment a-t-elle pu me faire ça, à moi ?’

Le journal publia gauchement le drame dans la rubrique fait divers en interviewant une psychologue, comme pour rassurer tous les parents-lecteurs. Ceux de la gamine répondaient qu’il s’agissait d’un accident. Et pour les copines, fallait-il créer une cellule psychologique ? Et la meilleure copine, détenait-elle un secret ? Une spécialiste de la police nationale entrepris de la questionner. Elle n’avait rien à dire et la flic nota simplement qu’elle n’avait pas l’air triste. 

Ceux qui savaient qu’il fallait être triste déposaient des bouquets de fleurs blanches devant la grille de l’école. Quand on vit le père qui était venu chercher le petit frère à la sortie de la classe, personne n’osa lui parler. De toute façon depuis ce jour-là, il ne parlait plus. La police aussi l’avait interrogé et fouillé dans son ordinateur. Il ne lui était pas venu à l’esprit qu’on aurait pu le soupçonner de quelque chose. 

Rien à l’autopsie. On explora ses jeux vidéo, il y avait des roquettes, des mitraillettes, des bazookas, des bombes à retardement, des crashes au sol, des explosions, mais pas de corde pour se pendre. 

En fait, le plus triste c’est que ‘l’on ne comprenait pas’. Son instituteur confia à un journaliste que c’était peut-être une marque de liberté. Le lendemain il faillit se faire lyncher.

En vain, d’Alsace ; épisode 105 : LA PHILOSOPHE EST DANS LE PRÈ

Ambroise Perrin

Elle a lu ce sondage, à la question « êtes-vous heureux », 80 % des Français répondent oui, et même 81 % des Alsaciens répondent oui.

Elle marche dans les rues de la Krutenau, il y a du monde, elle compte, 1, 2, 3, 4, 5 celui-là est malheureux ; 1, 2, 3, 4, 5 … Elle se compte comme une ‘1’.

Si elle était malheureuse, elle serait une ‘5’… Elle se dit, j’ai tant de bonnes raisons d’être malheureuse, et elle me raconte son histoire. C’est effarant et quand elle a fini, soit elle exagère soit il y a de quoi se flinguer.  Y-a-t-il des gens heureux qui se flinguent ou bien faut-il être malheureux pour le faire ? Le bonheur, cours-y vite il va filer. Elle me dit, je suis prof de philo, je pense à mes élèves, heureusement ils ne savent rien de moi, et je lui réponds, malheureusement ils ne savent rien de toi.

Ah ? – Oui, ils n’ont peut-être pas souvent l’occasion de se marrer.

En vain, d’Alsace ; épisode 104 : LES ADULTES SONT DES CONS

Ambroise Perrin

Encore une histoire de centenaire !

– Toc, toc, toc ? On entend du bruit.

– C’est qui qui est là ?

Les gamins entrent penauds dans le salon de la maison de retraite médicalisée.

– C’est l’école !

– Et on ne vous apprend pas qu’on ne dit pas kiki ?

– Euh, on vient pour l’interview…

– Vous m’avez apporté quoi comme cadeau ?

– Mais c’est pour la fin ! Une boîte de chocolats…

– Et bien vous n’avez pas beaucoup d’imagination, je vais faire une sieste de cinq minutes et pendant ce temps-là, trouvez une autre idée de cadeau !

Et il s’endort. Ce n’était vraiment pas comme cela qu’ils avaient répété en classe, pour l’interview du vieux monsieur.

– Bon, s’il vous plaît, première question, c’était comment quand vous aviez notre âge ?

– Et bien c’était le début de la guerre… Alors, mon cadeau ? Cherchez-pas, un vélo électrique !

– Vous faites encore du vélo ?

– Mais je conduis j’ai toujours ma 2 CV ! Non je blague j’ai une vieille Volvo… Elle roule très bien, comme moi ! Bon, question suivante ?

– Quelle est la chose la plus importante dans votre vie ?

– C’est quand j’ai trouvé au grenier un cahier où mon père raconte comment il a tué un Allemand dans une tranchée à Verdun. Je me suis dit que si c’est lui qui avait été tué, moi je ne serai pas là.

Les gamins plongent dans leur feuille pour trouver la question suivante. 

– À quel âge vous vous êtes dit ‘je suis une personne âgée’ ?

– Vous devez dire ‘un vieux’ ! Vous connaissez Sénèque ? C’est un philosophe romain, ce n’est pas le nom d’un chien. Sénèque a écrit un traité intitulé « De la brièveté de la vie » et on connaît une citation, « seul le temps nous appartient ». Et bien je vais vous dire, petits élèves, moi j’ai tout le temps l’impression de ne pas avoir le temps, je suis toujours en retard. Je fais trop de choses à la fois. Et vous prenez des notes ? Vous allez retenir ce que je vous raconte ? J’ai eu une vie heureuse même si j’ai traversé beaucoup de malheurs. Il ne faut pas croire que l’on oublie les mauvais moments. À 15 ans, comme vous, j’avais la tuberculose. Le docteur a dit à ma mère que j’allais mourir.

– Qu’est-ce que vous aimez bien dans la vie ?

– La confiture de framboise… Est-ce que vous allez écrire que je suis un rigolo ? Je crois que je suis un homme triste. Je fais beaucoup de cauchemars, mais quand je me réveille, j’adore, comme si je sortais du cinéma. Vous avez vu Casablanca ?

Les élèves se concerte pour trouver dans leur liste une autre question.

– Vous avez beaucoup voyagé ?

– Oui parce que c’est drôle de se coucher chaque soir dans un autre hôtel. Le matin il me fallait un peu de temps pour savoir où j’étais. Vous avez déjà fait de l’auto-stop sans avoir de destination ? Mon fils est parti une année en Angleterre pendant trois semaines, il avait 15 ans, on a eu sa carte postale deux jours après son retour, on n’était pas inquiet.

– Vous n’allez pas me croire, mais je ne me souviens presque plus de ma famille. Il y a des petits-enfants qui vont venir avec d’autres boîtes de chocolats débiles, ils n’auront rien à raconter et je vais m’ennuyer. 

– En fait je n’aime pas les vieux. Être vieux, c’est faire croire qu’on se prend au sérieux. Pas moi. Par exemple je n’ai pas encore de couches-culottes ! Ça vous bouche le trou du cul, hein, les mômes ? Je vais vous donner un conseil, ne soyez pas impatient d’être des adultes. Moi je ne me sens pas bien dans le monde des adultes. Je ne vous dis pas cela pour que vous fassiez les clowns mais pour que vous profitiez de ces moments magiques où l’on s’enthousiasme pour tout !

– Intéressez-vous à tout ! Lisez tous les livres ! Écoutez toutes les musiques ! Surtout bouchez-vous les oreilles quand on vous dit d’être raisonnable ! J’avais un prof d’histoire qui nous disait toujours « ayez l’esprit critique ! » 

– Alors, vous en avez assez pour écrire votre rédaction, ‘visite au centenaire’ ? Toi, ouvre-moi ce placard, cherche, elle est bien planquée, ma bouteille de whisky. Donne ! Filez maintenant !

– Au revoir monsieur !

– À l’année prochaine les enfants !

En vain, d’Alsace ; épisode 103 : LE GRAND SOMMEIL

Ambroise Perrin

Quarante ans de vie commune, ce n’est pas mal, il est 100 % latex, housse en coton, à l’époque ils avaient fait le choix de la qualité. Il est encore ‘très bien’, mais on change de chambre, donc de lit et de literie, avec des matelas pour des sommiers à moteur électrique.

Parvenu à la retraite, beaucoup coupent tous les ponts, même sans renier les années passées. Pour se donner contenance ils font semblant de chantonner ‘pour moi la vie va commencer, et mon passé sort de l’oubli, et sous le ciel de ce pays, mes années passeront sans bruit’. La chanson du jour où ils l’avaient acheté.

La fidélité est une drôle d’histoire, là il s’agit de 1,90 m x 1,40 m, un peu serrés, la chambre était petite, ils étaient encore étudiants, une allégeance avec un côté été et un côté hiver que l’on oubliait de retourner. Ce soir-là ils rentraient du cinéma Le Latin, la tête confuse par leurs premiers émois et par l’intrigue complexe où Humphrey Bogart et Lauren Bacall n’aidaient pas à comprendre le titre du film.

Quarante années de belle densité, de fermeté et de zones de portance, le latex élastique ami de la nuit, 25 cm d’épaisseur remplis d’alvéoles impassibles, et couverts d’une housse qui passait à la machine à laver après un café renversé.

Pourquoi ressentir tant d’amertume à l’idée de se débarrasser de ce matelas sur lequel on passait le tiers des heures de chaque année ? On garde pourtant jalousement les boîtes de diapos qui racontent ce temps aujourd’hui perdu.

« Ce matelas ne sera même pas un souvenir et pourtant, c’est sur lui, oui, que nous avons fait nos trois enfants ».

En vain, d’Alsace ; épisode 102 : NE PAS VIEILLIR

Ambroise Perrin

La lassitude a trahi sa fatigue. Toujours en pleine forme se disait-il, mais il n’avait plus envie rien, ou de pas grand-chose. Il fut un temps pas si lointain où il égrenait avec plaisir toutes les étapes de sa vie agitée. Il trouvait cela maintenant futile, peut-être parce qu’il commençait à apprécier les soirées où il restait tout seul à ne rien faire. L’idée de commettre une félonie, en pensant à son destin, lui faisait plaisir.

Il y a une rangée d’albums photos qu’il s’est promis d’ouvrir un jour, où chaque image doit être d’une mélancolie infinie. Il n’est pas certain d’y jeter un œil demain. À 10 ans il voulait être poète, c’est en tout cas le souvenir qu’il s’est forgé lorsqu’à 15 ans il écrivit un premier roman.

Il s’étonne encore, un demi-siècle plus tard, de ne pas avoir changé de style, des énumérations bizarres ressemblant à des collections de mots et des adjectifs rares piqués dans le dictionnaire. Cet adolescent est devenu un ami perdu de vue.

Ensuite, une vie faite de hontes et de fiertés, de sympathiques impostures qui lui semblent bien banales et qui ne lui appartiennent plus.

Il rêvasse dans un fauteuil profond comme un poncif, avec des piles de bouquins partout et un petit carnet pour compléter la liste de tout ce qu’il va faire, bientôt. Il se dit qu’il devrait éprouver de la curiosité pour sa vie, à laquelle il peine à s’identifier. Il aimerait que ses souvenirs appartiennent à d’autres, un papier peint panoramique qui demanderait moins d’efforts que de prendre la plume, ou le clavier, pour décrire son passé devenu un paysage.

Être gentil avec tout le monde, perdre son esprit critique, sourire aux emmerdeurs, éprouver de la bienveillance pour cette vieille connaissance qui vous tape sur l’épaule et dont vous ne vous souvenez plus du nom.

L’indifférence n’est pas une philosophie, c’est une vanité d’une belle richesse, pour se dire que l’on sait tout, qu’on est le meilleur, et que ce n’est pas la peine de le prouver. Se débarrasser du passé n’est pas facile, il échafaude un nouveau roman vide de tout souvenir : il croise dans la rue la caissière du Carrefour-express qu’il ne connaît que de vue, ils partent ensemble de suite, dans une autre ville, refaire leur vie, leur complicité consiste à ne pas se poser de questions et le récit développe ce bonheur sans jamais évoquer de problèmes matériels.

Le titre du livre serait précisément Le Bonheur, clin d’œil à Agnès Varda et Thierry la Fronde. Le passé serait une autoroute tonitruante au loin, alors qu’ils gambadent sur un petit chemin bordé de coquelicots, tôt le matin. C’est un déménagement dans l’avenir radieux qui n’appartient qu’aux couples heureux.

Refuser le temps qui passe permet d’observer sa propre personne et d’abandonner celle d’avant, la laisser dans le temps perdu. Mais nous sommes l’addition de tant de gracieuses années que l’on revient un jour ou l’autre à aimer, dans un jeu incestueux, sa vie d’avant, parce que lorsque l’on rêve, les souvenirs reprennent le dessus.

Alors élégamment on prétend être toujours jeune, les projets s’accumulent, et on apprend à refuser de dire que l’on est vieux.

En vain, d’Alsace ; épisode 101 : RECETTES CAFARDEUSES DU PASSÉ

Ambroise Perrin

C’est un recueil qui date de 1896, un beau livre en français offert à sa parution à ma grand-mère wissembourgeoise, la dédicace en allemand date de 1900. La coiffe est un peu déchirée et le coin droit émoussé. Des pages mouchetées, avec quelques rousseurs éparses, se détachent. Le titre est explicite.

‘Utile à tous, les recettes du siècle, nouveau dictionnaire pratique d’économie domestique pour la ville et pour la campagne’. J’apprends sur Gallica que l’auteur se nomme Catherine de Bonnechère, joli pseudonyme. Et que chère ne s’écrit pas chair, que le mot vient du bas latin cara, qui signifie visage, ‘faire bonne chère’ c’est accueillir avec le sourire celui qui frappe à la porte à l’improviste, peut-être pour bien manger ?

Il y a un avant-propos très actuel intitulé avertissement, qui nous raconte pertinemment que lorsque l’on est fatigué des nouvelles politiques et des faits divers sensationnels, il faut lire avant de s’endormir quelques recettes pratiques, par exemple de cuisine, celles que l’on trouve éparpillées dans les coins des journaux près des réclames. Le lecteur arrache la feuille pour conserver le précieux renseignement, mais le lendemain, parce que personne n’a le temps de collectionner ces coupures, la feuille s’est envolée, on ne la retrouve plus.  Pourtant, grâce aux invraisemblables progrès de la science en ce début de XXème siècle, nous aurions eu là un moyen pour vivre mieux.

Donc l’intérêt de ce livre, c’est de reprendre toutes ces coupures pratiques et de les classer : par exemple ce meuble en acajou, la meilleure manière de le nettoyer c’est d’utiliser de la cire jaune râpée et diluée dans de l’essence de térébenthine. On soignera les inflammations des yeux par des gouttes faites de miel que l’on aura simplement dissout dans de l’eau chaude.

Voilà maintenant la recette d’une boisson hygiénique, on peut envisager de grosses quantités pour toute la maisonnée. Dans 50 litres d’eau, plonger 4 kilogrammes de sapin, des branches avec des aiguilles de moyenne grosseur. On ajoute un demi-litre de seigle, un demi-litre de blé, un demi-litre d’orge, un demi kilo de pain blanc. On fait bouillir pendant huit heures, puis on y mélange trois livres de sucre et on laisse macérer plusieurs jours dans un tonneau. Il faut ensuite écumer la mousse blanche, et mettre en bouteille cette boisson de sapin, aujourd’hui j’imagine qu’elle avait la couleur du Coca-Cola.

On apprend des choses formidables dans ce livre de bon usage. En Alsace on utilise un rabot pour couper les choux en lanières alors qu’on se sert d’un couteau dans presque toutes les villes de France. On consomme partout de la choucroute, mais sans saucisse ni jambonneau.

Voilà un condiment assez original qui se croque comme des cornichons : les prunes au vinaigre. Prendre des prunes à cochon, celles qui sont communes, charnues et non juteuses, comme la variété des damas violets qui se vendent à des prix insignifiants. Il faut les percer cinq ou six fois avec une aiguille, on les verse dans un vase de grès en ajoutant 150 g de sucre pour chaque livre de prunes, de la cannelle et des clous de girofle. On arrose le tout d’un bon vinaigre très fort et bouillant. Le vase doit être fermé hermétiquement.

J’ai posé le livre en souriant à ces incitations alsaciennes de sapin et de quetsches. Je voyais ma grand-mère toute jeune devant les murs noircis de sa cuisinière à bois en fonte émaillée, avant que mon grand-père ne parte en 14 dans l’armée du Kaiser. La vie quotidienne rythmée par ces recettes était-elle une vie heureuse ? Je me disais, en jouant à être mélancolique, qu’il faudrait prendre le temps de vivre parfois autrement, et que j’étais trop pressé par d’innombrables projets pour jouer au philosophe du quotidien dans sa cuisine. Et qu’en 2024 je ne passerai pas une demi-journée à faire 50 litres de limonade au sapin pour toute la famille. J’ouvris le frigo, j’avalais un bout de camembert et un yaourt, et je m’amusais à imaginer ceux qui, le soir en rentrant du boulot, prendraient au drive-in un hamburger géant.

En vain, d’Alsace ; épisode 100 : LA FEMME QUI HURLE

Ambroise Perrin

Elle ne parle pas, elle crie. Ce n’est pas qu’elle parle fort, non, ce sont des phrases hurlées. Elle ne crie pas pour son entourage, qui n’est pas sourd, elle crie pour elle, et l’on comprend vite que c’est sa seule façon de s’exprimer.

Qu’est-ce qui lui arrive ? On sait qu’elle a eu un grand malheur, c’est peut-être sa façon d’exprimer sa souffrance. À la maison, quand les petits dorment, elle prend un carnet et griffonne quelques mots. Mais dehors elle refuse d’être «raisonnable» comme on le lui demande. À la boulangerie on a pris l’habitude, et aucun client ne ricane. La vendeuse a juste cessé de lui demander « et avec ça ? ».

En ville, quand elle doit s’exprimer, ses phrases si fortes font sursauter, on la prend pour une dingue. Avec ses élèves au début c’était compliqué. Les autres profs étaient abasourdis, ils ont tenté de comprendre, de l’aider, ils lui demandaient de baisser de ton, elle souriait et continuait à hurler.

Les gamins ont été les premiers à être «tolérants», ils ont expliqué aux autres classes que c’était comme un handicap, et que leur prof était différente, c’est tout. Pendant son cours, elle mange du miel parce que sa gorge irritée lui fait mal. Comme elle parle plus lentement tout le monde assimile mieux le vocabulaire qu’elle choisit plus attentivement.

Vient le jour du tribunal pour condamner celui qui a fait son malheur. Le juge tente de lui expliquer que pour la sérénité des débats, elle doit se conformer aux usages de la Cour. Elle explose, elle hurle encore plus fort. Moi, après tout ce que j’ai subi, vous voudriez que je redevienne «normale» ? Vous voudriez une atmosphère feutrée entre personnes convenables après tout ce que j’ai vécu d’insensé ?

Rassurez-vous en vous disant que je hurle parce que je souffre. Je hurle parce que je ne sais plus parler. Je hurle parce que cela vous dérange et pour que le salopard en face de moi fasse des cauchemars, je hurle parce que jamais je ne serai guérie, je hurle parce que c’est devenu ma vie. Je ne peux plus vivre comme avant, le tribunal ne pourra jamais me redonner ma voix harmonieuse, polie, respectueuse.

Je hurle pour ne pas devenir folle même si vous me prenez pour une folle parce que je hurle.

En vain, d’Alsace ; épisode 99 : MOI, PREMIER MINISTRE

Ambroise Perrin

Du jour de la dissolution à celui de la nomination de Michel Barnier, il acheta chaque matin toute la presse, Le Monde, Libération, le Figaro, La Croix, parfois L’Humanité quand elle était livrée ; il se disait, ce sont des journées historiques, et dans vingt ans je replongerai avec malice dans ces incroyables moments d’actualité alors que l’Ukraine et le massacre terroriste du 7 octobre en Israël devraient seuls passer à la postérité.

Il a dressé une liste qu’il pense complète de tous les noms qui ont papillonné au poste de Premier ministre. Il en a compté 53, certains convenus, d’autres issus d’analyses pleines d’évidences standardisées, des médaillées inconnues des îles lointaines aux étonnants humbles serviteurs du service public ou aux arrogants serviles de la société civile. Seuls des caciques de la politique avaient un peu de notoriété, et les portraits, obsolètes avant même d’avoir été publiés, car c’était à la radio que l’on annonçait les sorties de route et les niet par les faiseurs d’Histoire et de chaos, les portraits, sans contraintes ni racines, étaient des bonheurs de découvertes. Et probablement aussi des bonheurs de fantaisie, il imagina les enfants de ces gloires warholiennes collant les coupures dans un obsolète cahier en papier (il n’y a plus d’album photo depuis si longtemps).

Moi, Premier ministre… Notre ami est instituteur, président de deux associations, l’une sportive, l’autre culturelle, et il s’est mis à table pour composer son gouvernement. La tâche est sérieuse, définir les priorités et inventer des profils ministériels pour les mettre en œuvre. Ce n’était pas un jeu, c’était un exercice de santé mentale. Que ferais-je si j’avais autant de responsabilités ? Penser être à la hauteur, ce n’est pas du narcissisme c’est réfléchir à sa propre vie, ses engagements, ses convictions.

Au lieu d’être exaltant l’exercice fut déprimant. Tout le renvoyait à sa solitude. Très vite il se heurta à la médiocrité de ses connaissances ; il comprit que les premières difficultés auraient dû s’appeler manque de persévérance et lâcheté consommée.

Il avait pensé s’amuser en jouant seul à la prise de pouvoir. Le miroir lui renvoya sa petitesse, certes un moment aiguisée par la vanité, mais qui étalait ses évidentes faiblesses. Certains noms avaient tenu trois jours, d’autres étaient cités au fond d’une ligne par un journaliste recherchant un peu d’air, noyé dans des poncifs qui ne vivaient qu’une heure. L’étoffe des héros. De quoi sont faits les Premiers ministres ?

Il se dit qu’aujourd’hui ce n’était plus la culture, l’expérience et le mérite qui vous propulsait, c’était le hasard. Être là au bon moment. C’était bien celui venant de traverser la rue qui était soudain ici au firmament de la gloire. Et il se rappela toutes les étapes de sa vie intime et de son parcours professionnel: des successions de coups de bol. Il reprit à son compte la jubilation des jeux de l’amour et du hasard et de la recherche du temps perdu, et tant qu’on y était, abandonnant ses divagations de Premier ministre et de partage des responsabilités du pays, il s’alarma sur son amertume et la diminution de ses ambitions d’esprit : « il supportait le désœuvrement de son intelligence et l’inertie de son cœur. »

À la nuit tombante, comme il était seul dans sa chambre, un souvenir lui vint. C’était son papa, déjà grabataire, qu’il avait accompagné aux toilettes et qu’il remmaillotait dans une replète couches-culottes. Il croisa son regard, pas du tout sénile, un peu gêné, de montrer ainsi sa pudeur non à l’aide-soignante mais à son fils… En regardant à la dérobée ce riquiqui petit zizi flétri, il dit, mais peut-être il n’osa pas, « tu sais papa, c’est de là que je suis sorti » …

En vain, d’Alsace ; épisode 98 : UN BÉBÉ DEVANT LA BOULANGERIE, UN MATIN DE BONNE HEURE

Ambroise Perrin

L’histoire est triste comme dans ces mièvres romans qui dégoulinent, pleins de bons sentiments de rédemption, de larmes racoleuses parce que l’horreur est racontée dramatiquement, saturée de poncifs à l’eau de rose. Et pourtant, ce matin c’est un fait divers peu banal. Un type au volant d’une grosse bagnole se penche pour récupérer son téléphone portable tombé entre les sièges, et il percute une voiture en stationnement devant la boulangerie, un jour de Dampfnüdle.

Dans la voiture côté trottoir, une maman est agenouillée dans l’habitacle à l’arrière, elle est en train d’accrocher son Ludovic d’un an sur le siège bébé. Elle n’a pas encore bouclé la ceinture que le choc projette le bébé contre la vitre de la voiture. Le bébé ne pleure pas et il ne bouge plus. Il n’y a pas de sang. Faudrait l’emmener chez un médecin ou à l’hôpital ; quelqu’un appelle le Samu, aux urgences, on s’affole, commotion cérébrale, non, la nuque est brisée ; le bébé est mort. Ces histoires de bébé reviennent tout le temps.

Dans la rue, le conducteur de la grosse voiture est effaré, il reste puisqu’on a appelé le Samu, il s’excuse mille fois pour la bosse, son assurance payera, il remplit un constat, et comme il y a un blessé, la police passe. Le gars a l’air complètement normal, on vérifie ses papiers, on lui demande de passer de suite au commissariat, et quand il sort il téléphone à la mère. On lui dit que le bébé va mal, très mal mais on ne veut rien lui dire d’autre. Il veut prendre des nouvelles, au téléphone une autre voix lui répond et coupe de suite.

Il va à Hautepierre, il connaît quelqu’un en traumatologie, qui se renseigne et qui lui dit que le bébé vient de mourir. Il repart à pied et sur la sortie d’autoroute vers Auchan, au moment où un camion s’élance sur la bretelle, il fait un signe au conducteur du genre « je m’excuse » et il se jette sous les roues du 38 tonnes. Écrasé sur dix mètres. Sa femme et ses deux enfants ne comprendront rien à ce suicide jusqu’à ce qu’on leur explique l’accident avec le bébé.

La mère du bébé deviendra folle, elle refusera d’aller voir un psy, elle enverra valser le papa et elle menacera de mort sa copine qui lui a dit « tu es jeune, tu en auras un autre ». C’est vraiment une histoire merdique.

En vain, d’Alsace ; épisode 97 : TRISTE TROP BONNE HUMEUR

Ambroise Perrin

Il n’évitait aucune fête de famille, non qu’il y fût vraiment le bienvenu, mais parce que lui, il aurait eu l’impression de manquer quelque chose. Il n’osait s’avouer qu’il s’y ennuyait, effaré par les tonnes de banalités qui liaient chacun des membres de cette confrérie stéréotypée. Il tentait de ne pas passer pour un snob étalant sa culture, il ne réussissait qu’à susciter des sourires d’agacement, et des reproches pour ce que chacun jugeait comme des provocations.

Que n’eut-il pas fermé sa grande gueule quand il se moqua de la petite nièce végétarienne qui ne mangeait que des fruits tombés par terre, de peur de traumatiser l’arbre en les cueillant ; il décela qu’elle n’avait rien lu de Proust. C’est qui ? Mais ça n’a rien à voir, on peut vivre sans, on n’a pas les mêmes valeurs !

Bref on ne le lui disait pas mais il faisait chier, à prôner l’intolérance, le refus de la compassion et le rejet des émotions en guise de réflexion. La tête plutôt que les tripes. Emmerdeur.

Il était célibataire, non pas endurci mais de circonstances, et il tentait quelques complicités avec un neveu ou une nièce plutôt sympa. En fait c’était avec les conjoints qu’il réussissait à ne pas être un mouton noir, les ‘pièces rapportées’ qui elles aussi parfois se demandaient ce qu’elles faisaient là.

Sa veulerie et ses moyens confortables étaient cependant bien acceptés, quand il s’agissait d’être généreux pour payer le resto à toute l’assemblée. Mais bon, c’était normal puisque à chaque fois c’est lui qui casquait. Si on avait su combien il se retenait de ne pas étaler sa tristesse, cette lassitude qu’il masquait par des fanfaronnades… Oui il faisait le clown, les tout-petits l’adoraient car il était un champion pour raconter des histoires et répéter lui-même la question ‘quel est le meilleur ami d’un garçon de cinq ans ? Cherche ! Un chien ? Non… Et après la langue au chat : un livre !’  Ouais, bof…

Cette langueur monotone, il l’escamotait en récitant, toujours bien à propos, des textes qu’il connaissait étonnamment par cœur ; on lui dit ainsi qu’il aurait dû faire du théâtre. Il ne répondit pas que c’était ici qu’il jouait la comédie.

Cette amertume face aux platitudes de la vie, il la noyait dans mille projets qu’il détaillait quand il en avait l’opportunité. On y croyait, on le jalousait, on lui demandait conseil, et même on essayait de se placer. Quand il s’enthousiasmait trop et tentait d’entraîner un membre de cette foutue famille dans une de ses réalisations, forcément exaltante, on n’y voyait que les difficultés et les aspects négatifs. De quoi sombrer dans la lypémanie, la mélancolie teintée de bile noire.

Tu ne dis rien lui demandait-on soudain ? Si, si, et sa machine reprenait du poil de la bête, comme si un besoin de reconnaissance allait ressusciter un bon allant enchanté. Et il virevoltait parmi les membres de la famille comme un infatigable oracle de bonne humeur.

En vain, d’Alsace ; épisode 96 : AUPARAVANT

Ambroise Perrin

C’est un tic de langage, on l’entend mais on ne l’écoute pas. En fait, c’est clair, je veux dire, d’ailleurs, alors, bref, du coup, pas de soucis, mais bon, heu…

Lui son tic c’est auparavant ; et c’est peut-être plus qu’un tic, c’est une manière de penser. Il n’est pas là, il est avant. Il vit avec cette mélancolie d’un passé qu’il pense avoir vécu et qu’il s’invente avec sincérité et nostalgie. 

L’étude du fonctionnement du langage, et des tics, explore cette volonté d’être puriste et de ne pas avoir de défauts d’élocution compulsifs. On lui répète « arrête de dire auparavant » comme si c’était une faute, un péché, une névrose devant engendrer une autocritique. Mais il n’a que faire d’être agaçant.

Quand Ulysse eut terminé son beau voyage fait d’embûches, de découvertes, de drames, de morts, de dieux et de déesses, il gardait le souvenir d’une histoire pleine de bruit et de fureur ; mais le mari de Pénélope n’avait plus qu’une envie, celle de rentrer tranquillement à la maison, en espérant qu’à son retour la vie serait comme auparavant, avec son chien au pied du fauteuil.

Lui, il pense à ses années éteintes, les jobs qui lui sont passés sous le nez, les dames qu’il aurait pu épouser, les amis qu’il a trahi par lassitude et ceux qu’il a trompé en prétendant être toujours trop occupé. Il n’a jamais voulu reconnaître qu’il se vautrait dans une molle solitude, et qu’il détestait cela. Il avait peur d’être seul, alors, quand il en avait l’opportunité, il racontait qu’auparavant… et ses histoires étaient belles ; et un peu modestes pour être crédibles.

Il vivait en marche arrière, alors forcément, toutes ses phrases commençaient par auparavant. Peut-être rajeunissait-il chaque fois qu’il prononçait cet adverbe d’antériorité, avec la tentation de mettre la phrase du passé au présent. C’était quand il avait 20 ans et qu’il croyait vraiment que c’était le plus bel âge de la vie. Il rêvait d’une autre vie comme Madame Bovary. Flaubert avait utilisé cinq fois le mot auparavant dans son roman. 

Aujourd’hui il répète qu’il n’aime pas les changements, qu’il déteste voyager et qu’il a horreur des surprises. Il reste au lit le week-end entier à rêvasser, lisant deux ou trois pages d’un roman qu’il aura du mal à terminer, en se disant qu’auparavant il aurait marché dans les Vosges, visité un musée ou repeint la salle de bain.

Auparavant c’était aussi l’histoire de sa famille, les années de guerre de ses parents, il imaginait comment lui aurait survécu au camp et résisté aux Allemands. Il aurait été auparavant tireur d’élite pour abattre le chef des kommandos, il aurait été cheminot et fait sauter sa machine en partance pour la Pologne.

Il aurait bien aimé ne plus être obsédé par cet auparavant, dont il ne connaissait que quelques bribes, personne n’ayant vraiment raconté ce qui s’était passé. Un psy qui voulait l’aider l’avait encore plus embrouillé en lui proposant d’écrire des romans de fiction.

Alors il continuait à commencer toutes ses phrases par auparavant, et il attendait, il ne savait vraiment pas quoi, en soupirant.

En vain, d’Alsace; épisode 95 : VIVE LES FEMMES (AU VOLANT)

Ambroise Perrin

C’est une histoire pleine d’amertume, Reiser l’a dessinée dans un de ses albums, Vive les Femmes, une femme tombe en panne, pneu crevé, elle a le cric en main et sa petite robe lui colle à la peau sous la pluie, deux ou trois automobilistes font mine de stopper avec un changement de roue lubrique dans le regard, il pleut toujours et les boulons sont aussi serrés que le tissu est galbé sur le coffre arrière par un vain effort sur la manivelle.

Reiser insiste avec bonhomie : un automobiliste s’arrête, poli, aimable, je vais vous aider, allez-vous sécher dans ma voiture, mon épouse vous donnera une serviette pour vos cheveux. Il peine, il se démène, la roue résiste pour prouver qu’elle existe, et puis elle se laisse changer et il range tout dans le coffre.

Quel gentleman, il y a encore des types biens, comment vous remercier, elle prend le cric et assomme son sauveur et Reiser conclut que pour une fois qu’elle rencontrait quelqu’un de magnifiquement bienséant, elle n’allait pas laisser une autre en profiter.

Elle se raconte les pages de cet album en attendant Touring Secours, ici aussi il pleut, le gars a une demi-heure de retard sur l’heure annoncée. Il est juste professionnel, bosse vite et bien, et ne dit rien, signez ici Madame, et bonne route.

Par courtoisie il attend dans son camion qu’elle reparte, bah non, maintenant c’est le démarreur qui refuse de fonctionner, reuh, reuh, reuh… comme si la batterie était à plat.

Il redescend de son engin, soulève le capot, l’étiquette sur la batterie montre qu’elle est neuve, c’est le lanceur qui a lâché, je suis dépanneur mais pas réparateur, je n’ai pas la pièce, montez  je vous ramène en ville.

La mécanique lui donne envie de tuer l’humanité et si la batterie est en danger, elle n’est plus prête à se battre, elle déteste tout le monde, qu’ils crèvent tous.

En vain, d’Alsace ; épisode 94 :  C’EST JUSTE DU CINÉMA 

Ambroise Perrin

C’était le ciné-club au bahut, le jeudi après-midi. Il y avait dans la Salle des Fêtes, celle de la remise des prix, les Prix d’Excellence, et les Accessits dans chaque matière, et les mentions Encouragements ou Félicitations, un projecteur 16 mm avec un long câble pour le haut-parleur placé sous un écran amovible brinquebalant pour l’appareil de diapos et une rallonge qui allait dans la prise sous l’armoire à côté de l’entrée. La cuisinière de la cantine nous avait cousu de grands rideaux noirs qu’on accrochait en grimpant sur l’échelle du concierge.

De quels films se souvient-on, après les années de cinéma Arts-et-Essais en fac et des soirées de La Dernière Séance à la télévision qui ont rendu obsolète le bruit du film qui saute derrière l’objectif du projecteur et oublié les interruptions pour recoller la pellicule lorsque la boucle devenue trop courte cassait ?

Tant de merveilles qu’un prof présentait avec gourmandise devant des élèves pas du tout blasés. À 15 ans, nous étions des cinéphiles intransigeants pour les grands chefs-d’œuvre répertoriés dans les revues « Cinéma, Positif, les Cahiers, Cinémaction, Écran » que l’on consultait à la Bibal, la bibliothèque, des chefs-d’œuvre dont la liste se découvre aujourd’hui sur Internet à la rubrique « Incontournables »

Trois titres soudain remontent à la mémoire, Nuit et Brouillard, Le Voleur de bicyclette et Le Masque du démon, certainement parce que le débat après le film avait été perturbant et stimulant pour nous autres gamins. On disait à l’époque « éduquer les élèves ».

On aimait aussi accompagner le prof, ou un pion, en 4L à Strasbourg pour chercher et rendre les bobines dans des boîtes en gros carton de couleur grenat. On allait à l’UFOLEIS, au centre-ville, les locaux sont maintenant un bar célèbre, les Aviateurs. On était accueilli par des animateurs très enthousiastes qui organisaient aussi un club-photo avec des stages à Klingenthal. Et on allait également à la CRCC où il y avait Alfred, fanatique de films fantastiques. Sur sa table de montage on pouvait revoir des séquences image par image, et recoller le film là où il avait cassé. Surtout ne pas faire de réparation provisoire avec un trombone, ou pire, une épingle qui vous déchirait les doigts quand on rembobinait le film en maintenant les bords. Il fallait couper les quelques images déchirées et cela allait faire une saute à la prochaine projection… Cette chute de pellicule on la gardait précieusement, imaginez avoir Lauren Bacall en 16 mm collée dans votre cahier de texte !

Les ciné-clubs nous ont donné envie de lire, les films sont des portes ouvertes sur la littérature. Quand le son était mauvais, comme très souvent, on complétait le récit par son imagination, et l’on recréait des dialogues comme si nous lisions un roman dans notre tête. Toute une génération de cinéphiles et de consommateurs plus tard de films Art et Essai est née dans ces ciné-clubs de bahut. On allait « voir des films », choisis en fonction de réalisateurs, et non « au cinéma », expédition dans des complexes multisalles qui annonçaient un film de Belmondo ou d’Alain Delon.

On a tous une séquence en tête, un passage unique que l’on aimerait avoir vu plusieurs fois, non pas un coup de cœur mais un coup dans le cœur, quelques minutes secrètes qui nous ont changé la vie, même si l’expression est pompeuse. Une séquence vu qu’une seule fois, mais vingt fois dans sa tête. Les répétitions sans fin offertes par le numérique chez soi ont supprimé le charme de cette empreinte éphémère.

Dans le film de Roberto Rossellini Païsa, composé de six séquences racontant la Libération de l’Italie par l’armée américaine, il y a l’histoire de ce soldat qui sort de son tank, une jeune italienne l’accueille chez elle pour qu’il fasse un brin de toilette, ils arrivent à bavarder je ne sais plus trop comment, le lendemain le soldat doit partir et on comprend bien qu’ils sont tombés amoureux, il jure qu’il reviendra, ils échangent leurs prénoms, je ne m’en souviens plus… Six mois plus tard les soldats sont de retour dans l’effervescence de la fin de la guerre, une prostituée aborde le tankiste, il est tellement saoul et fatigué qu’il va s’endormir mais il raconte quand même qu’il est amoureux depuis son arrivée en Italie de Francesca, son nom me revient, et il décrit la maison, la petite fontaine où ils se sont rencontrés, et il aimerait tant y retourner, il est certain qu’elle l’attend. La jeune fille comprend que c’est elle dans le récit, mais les deux ne se sont pas reconnus ; elle lui laisse son adresse sur un papier pour un rendez-vous près de la fontaine, elle patiente sous la pluie pour ces belles retrouvailles, mais lui, il n’a pas compris, il jette le papier sans le lire, « l’adresse d’une pute » …

Ce n’est pas une séquence mélodramatique, c’est juste une désolante amertume, cette odieuse insolence que l’on nomme fatalité, une quête d’un temps un jour perdu, une mélancolie qui vous empêche d’oublier le cliquetis saccadé 24 fois par seconde des images qui passent et qui ne sont pas les vôtres et que vous vous êtes appropriées.

En vain, d’Alsace: épisode 93 : IL EN EST MALADE 

Ambroise Perrin

Quand on est médecin généraliste, c’est par vocation, ou, si on a déjà 70 ans, c’est pour gagner « encore » sa vie. Il a été toubib pendant plus de 40 ans, médecin sans frontières aux quatre coins du monde, humanitaire sans peur, sans reproche et souvent sans cotisations sociales. 

Il s’est remarié sur le tard, les deux gamins sont étudiants, ça coûte cher. Le toit de sa belle maison à l’Orangerie est pourri, il faut tout refaire.

Il y a 10 ans il s’est associé avec un vieux pote qui avait ouvert un cabinet au fin fond du quartier le plus populaire du Koenigshoffen. Que des cas sociaux, des alcoolos invétérés, des femmes seules boulimiques désespérées. Il joue au psy et prescrit des placebo.

Le soir où il a pris une douche en rentrant de son cabinet de détresse, avant d’aller à une belle soirée à l’Opéra, il a compris que ce qu’il lavait, c’était toute cette misère, les corps délabrés, les dignités abandonnées et les congés de maladie de complaisance.

Il a un grand cœur mais il ne supporte plus ce jeu de chat et de souris avec ses patients tellement veules que l’hypocrisie serait une politesse. Il est fatigué de cette pauvreté d’esprit, de cette tristesse abrutie par huit heures quotidiennes devant une télévision débile, des programmes par câble sur des écrans géants plus chers qu’une bonne santé.

Il ne veut plus de condescendance par gentillesse ou par vieux réflexe de culpabilité d’ex-petit-bourgeois maoïste. Son éthique l’interdit, il va refuser des patients. Il ne dira pas “votre cirrhose m’emmerde tant que vous continuez à picoler”. Non, simplement “plus aucune place pour un rendez-vous avant deux mois”.

En vain, d’Alsace ; épisode 92 :  JUSTE QUELQU’UN DE RIEN

Ambroise Perrin

Son mec était un salopard, leur fils un vrai petit con, et maintenant elle est grand-mère à 46 ans, la fleur de l’âge, elle pète la forme. A l’Orangerie au bord des bacs à sable on la prend pour la maman. Enfin elle adore la vie !

Avoir deux ans ce n’est pas chiant, comme le grogne sa belle-fille, jalouse que la mioche se réfugie si facilement dans les bras de sa mamie… Elle adore flâner chez « Coquillettes et Petits Pois » acheter des petits pulls trop grands. Elle va grandir.

Entre « femmes » on se comprend raconte-t-elle à ses voisines de bureau, fière de tant de complicité. Prétexte, c’est vrai que pour les parents c’est toujours moins cher qu’une baby-sitter. Et la mamie arrive à l’heure le soir à la crèche.

Quand les deux zigotos se sont séparés, elle a bien compris que la garde alternée, cela se ferait à trois, mamie-roue-de-secours presque tous les jours. La petite grandit, toujours dans les pattes de sa grand-mère, d’ailleurs elle a plus d’affaires chez elle, la mamie, que chez son père ou chez sa mère. Son père a une nouvelle copine, qui a déjà deux enfants, plus grands, et qui la détestent, la martyrisent, l’ignorent, l’humilient, elle ne veut plus aller chez son père. Sa mère a trouvé un nouveau job, loin, elle ne rentre que le week-end, parfois seulement une fois sur deux.

Les années passèrent ; des années de confusions, de routines, de complications, de rires, guère de pleurs. Seule la mamie ne vieillissait pas.

Elle est maintenant une belle jeune fille. Le papa est parti en Espagne, ou au Mexique, peut-être en Colombie, pour ses affaires, plus aucune nouvelle, on n’en attend pas. La maman a beaucoup changé, une fois elle ne l’a même pas reconnue.

Un jour elle dit à sa mamie, tu es comme ma grande sœur. La mamie pleura toute la nuit de bonheur. Juste quelqu’un de bien, juste quelqu’un de rien. Elle le sait, un jour elle partira, c’est une histoire qui se répète souvent, les enfants partent sans savoir qu’ils laissent derrière eux bien plus que des souvenirs.

En vain, d’Alsace ; épisode 91 : AVOIR 18 ANS

Ambroise Perrin

Il va fêter ses 18 ans, il aimerait bien organiser un gros truc avec ses copains, et en attendant c’est la famille qui se rassemble. Le père dit que lui, les grands repas de famille, c’était à l’occasion de la Communion solennelle, et bien sûr des mariages et des enterrements. 

À l’époque avant 1974, la majorité c’était à 21 ans, mais on partait au service militaire à 18 ans. On ne connaissait rien de la vie, on était encore un gamin.

On a sorti pour l’occasion le grand-père de l’Ehpad, en fait c’est l’arrière grand-père. Et soudain le vieillard prend la parole, et ce n’est même pas encore le dessert. Il se moque du gosse qui fait le malin, et il dit que lui à 18 ans, il était vraiment vieux, oui déjà très vieux, Du, armer kleiner Bendel, parce que c’est à 16 ans qu’il est parti à la guerre, en direct des Hitlerjügend, et ce qu’il a fait en Pologne et plus loin encore dans le Kommando du Gruppe B, avant de faire demi-tour en Ukraine, et cela ne faisait même pas six mois qu’il était parti d’Alsace, et bien là, il a eu très vite 18 ans.

Tout le monde sait que le grand-père, il n’aime pas raconter « sa » guerre, il n’a jamais rien dit, il a souvent été le seul survivant par chance et par hasard après un assaut ou une bataille quand les Russes arrivaient, sinon il ne serait pas rentré, et à 18 ans il est devenu vieux et taiseux, comme les autres de son âge qui ont survécu.

On sait qu’il a raconté au curé qu’il a fait des horreurs là-bas, mais avec l’uniforme, ça ne compte pas ; il répète parfois que c’était quand même des saloperies, dort war es immer noch Müll, et qu’il ne donnera pas de détails, mais que oui, à 18 ans, on peut être déjà vieux pour toute la vie.

On a écouté parce qu’il ne parlait pas souvent, on aurait bien aimé qu’il dise c’étaient quoi les saloperies qu’on peut faire avant 18 ans sous un uniforme, et on est passé à autre chose, pour sa fête de 18 ans le petit petit-fils avait invité des potes, et maintenant ils vont nous chanter du rap pop urbain façon Aya Nakamura.

En vain, d’Alsace ; épisode 90 : LE CONCERT MUET 

Ambroise Perrin

Vadim Solpin est l’un des violonistes les plus virtuoses de notre époque. Soliste à l’orchestre de Strasbourg, il vit en Alsace depuis plus de 10 ans, avec ses enfants. Vadim Solpin est russe et depuis l’invasion de l’Ukraine, sa vie n’est pas simple. Alors qu’il était invité par les orchestres du monde entier, son passeport l’empêche de participer au moindre festival.

Oui, dans des conversations entre amis on perçoit ses prudentes réticences si l’on évoque le conflit. Son épouse Olga n’est pas revenue de Moscou en Alsace depuis deux ans. Elle est cantatrice, une star dans son pays, et on l’a dit proche du Cercle des Artistes dont on cite les noms comme des soutiens obligés du président Poutine.

Vadim sait que s’il remet aujourd’hui les pieds en Russie, avec les enfants qui veulent revoir leur maman, il ne pourra plus sortir du pays. Sa solitude n’est pas seulement familiale, il n’est pas un artiste qui vit isolé dans son génie, sa vie c’est la musique avec « les autres », les orchestres, les amis, les voisins, la vendeuse à la boulangerie et le mécanicien qui lui a réparé le dérailleur de son vélo en montrant son habileté pour remonter la chaîne sur la roue dentée, et qui lui a souri lorsqu’il l’a félicité pour la précision de ses doigts plein de cambouis. En fait, il ne sait rien, entre les manifestations d’hostilité devant l’ambassade, l’exclusion des diplomates par le Conseil de l’Europe et l’arrogance de ceux qui vivent encore à Strasbourg, et le désarroi de la communauté des réfugiés d’Ukraine, toutes les rumeurs alimentent les indignations strasbourgeoises.

Il est très sympathique, mais… c’est le « mais » qui fait que cela rend la situation bouleversante. La participation du violoniste à un concert du Palais des Congrès a été « reportée » … Un soir il a joué, sans que cela soit un défi, comme simple violoniste, au milieu des autres pupitres. Les réactions scandalisées fusèrent à l’entracte, autant des musiciens de l’orchestre, -ils n’avaient pas été prévenus, que du public ; Vadim ne restera pas en deuxième partie et confia à la journaliste correspondante de Libération que s’il avait joué à l’instant, c’était uniquement parce qu’il aimait autant Schubert que Chostakovitch, et que son Stradivarius ne faisait pas de politique. 

Ses enfants sont discrètement protégés par la police lorsqu’ils sortent du lycée par une porte dérobée en face du quai Lezay-Marnézia. Il ne dit pas qu’il a peur. Ses amis ont organisé un concert solo par amitié, mais aussi par bravade, à l’église Saint-Bernard. Pas d’annonce, que le bouche-à-oreille, les autorités sont prévenues, le programme est absolument époustouflant : des sonates d’Ysaÿe, de Bach, de Bartok, les Anthèmes de Boulez, le Tambourin chinois de Kreisler, pas de pause, et il enchaîne les yeux fermés les 24 Caprices de Paganini, incroyable performance, 79 minutes où le temps cessa d’exister. La terre ne tournait pas plus, tous les hommes vivaient en paix.

Et tous les mélomanes pleuraient de bonheur. Le public est debout, en harmonie avec l’artiste prodige. On bat des mains avec frénésie mais aucun bruit ne s’échappe de ces applaudissements. Toutes ces mains s’effleurent sans se frapper. C’était la consigne simplement chuchotée à l’entrée : on applaudit sans un son. Essayez, vous verrez, les mains peuvent se toucher en restant muettes. Ce tonnerre insonore dura plus de trois minutes. Vadim Solpin salua trois fois. Les bras s’agitaient de plus belle.

Le musicien leva son archet, et prononça distinctement ces mots olympiens : « je dédie ce bis à toutes les populations qui veulent vivre en paix chez elle ». Il leva son bel instrument, inspira, et ses yeux scrutant tous les spectateurs, il posa son archer à quelques millimètres des cordes, et joua sans les toucher, dans ce silence terrible où l’on craint que l’écho d’une bombe qui s’écrase tue le bonheur d’être un artiste au milieu de son public.

En vain, d’Alsace ; épisode 89 : TANTE GEORGETTE EN MONTGOLFIÈRE

Ambroise Perrin

La tante Georgette va fêter ses 100 ans. Des centenaires ça devient presque banal depuis que Jeanne Calment a battu tous les records, 122 ans. La photo dans le Journal, c’est peu probable, puisque c’est à Paris maintenant que sont rédigées les nouvelles d’Alsace et qu’il n’y a plus de correspondants dans les villages. Mais les 100 ans de Georgette, c’est quand même un événement !    

Il y aura donc une grande réunion de famille, avec des badges de couleur pour faire connaissance. Chacun aura une grande fiche en main, plus facile qu’un Excel sur son téléphone, pour se situer dans l’arbre généalogique.

Car Tante Georgette, elle a eu 11 enfants et elle-même était la 7ème d’une famille de 12. Elle avait quitté ses Vosges natales, Planois, pour épouser un douanier alsacien. Comme elle n’était pas vraiment belle, et plutôt timide, les parents avaient d’abord pensé à la faire entrer au couvent, il fallait bien caser les mômes, et les garçons de trop à la ferme allaient à l’armée. Finalement elle a rencontré le gentil Constant, en plus un bon parti, puisqu’il devait hériter d’une ferme dans un village, très loin, en Alsace, de l’autre côté de la forêt de Haguenau.

Quand ce fut le jour, les promis se sont dit voilà c’est maintenant, elle était toujours là, elle l’avait attendu, et lui aussi, et après les noces, ils ont bougé comme on disait. Dans ce village redevenu français en 18 et en 45, ils étaient bien les seuls à ne pas parler l’alsacien ou l’allemand, mais rapidement, comme ils étaient travailleurs, les presque boches les ont bien aimés. Et depuis elle n’avait plus bougé.

Un journaliste, ami d’une arrière-petite-fille, vint lui rendre visite pour lui demander combien d’invités viendraient à sa fête de centenaire ? Il avait proposé de réaliser un clip vidéo pour le jour de la cérémonie. Comme la question ne l’intéressait pas, Georgette répondit qu’elle voulait une tombe à part, en tout cas pas à côté de feu son mari, qui toujours avait été poussé sur trop de boisson, et qu’il était hors de question d’aller au ciel à côté d’un alcoolique, même si cela faisait plus de 30 ans qu’il était mort. Et pour le nombre de gens qui allaient venir, il fallait demander à Claude, le Claude de Roch, le fils d’Eugène, son cousin germain, parce que des Claude, il y en avait cinq dans la famille.

Il y avait aussi des Jean-Louis, des Gaston, des Nicole, des Ginette, des Madeleine, des Julia, des Isidore, des Marguerite, des Cécile, des Léon, des Colette, des Georges, des Paul, parce que lorsqu’on arrivait à la 3 ème ou la 4 ème génération, les prénoms des grands-grands-parents ressortaient, sauf pour les infortunés qui furent affublés gamin d’un Kevin désaméricanisé ou d’une alerte Pamela. Et il y eut la période des Thierry et des Isabelle quand Thierry-la-Fronde passait à la télévision.

Alors en faisant quelques additions, avec les conjoints, les familles recomposées, les « ex » d’avant divorces qui avaient gardé de bons liens avec la famille, cela faisait 300 personnes pour ce fameux week-end. Une Liliane qui était la patronne d’une grosse boîte événementielle de communication avait monté toute l’organisation, les contacts, les hébergements, les traiteurs, les finances, les fleurs, la Croix-Rouge.

Que ne fallait-il pas oublier ? Organiser une photo avec tout le monde. Et puis une liste des tours de rôle pour aller faire la bise, sans trop la fatiguer, à la centenaire. Vraiment ? C’était une vraie question, car si chacun lui parlait cinq minutes, cela faisait douze cousins-cousines à l’heure. Donc il faudrait plus d’une semaine. Impossible. Mais ceux qui venaient spécialement d’Australie, ils tenaient vraiment à avoir un contact direct avec la mémé, avec selfie. Et si on limitait à une minute ou même à 30 secondes, cela deviendrait comme un défilé de condoléances à côté d’une tombe ouverte, inévitablement trop sinistre.

Je faisais partie de la « Georgette team », – on parlait en anglais à cause des allemands, on s’est amusé à imaginer d’inviter des sosies, des mamies doublures qui se seraient promenées parmi les invités, bien-sûr l’idée était une blague. Comme la tante Georgette n’avait jamais raté une messe du dimanche en un siècle, on invita bien entendu le curé, mais aussi le pasteur et une femme rabbin, pour la branche d’Amérique, deux frères et deux sœurs vosgiens ayant émigré avec des alsaciens à New York en 1871, puis s’étaient mariés dans des familles juives polonaises très religieuses parlant un yiddish qui ressemblait à de l’alsacien. Avec Internet et les réseaux sociaux, on avait retrouvé bien des membres de ces familles dispersées qui profitaient de cette aubaine pour un voyage aux sources familiales.

Moi je pris l’initiative de gérer les velléités de cadeaux. Tante Georgette, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Un nouveau tablier, dit-elle tout d’abord, sans avoir à réfléchir. Puis, elle aimerait un cheval à côté de la charrette dans la grange, juste pour l’odeur. Elle ajouta qu’il fallait donner l’argent au curé pour les pauvres. Mais pour vous, Tante Georgette juste pour vous ? (Dans les Vosges, on vouvoyait toujours ses parents, et on avait conservé cet usage). Et là, stupéfaction, elle me dit Ambroise pour le jour de mes 100 ans je veux faire un tour en montgolfière !

En montgolfière ? Eh bien oui, c’est vrai qu’aux beaux jours, on voit une montgolfière sur les hauteurs de Schœnenbourg. Il y a un club de ballons chauds qui s’est installé dans le village, après avoir investi deux grands bâtiments agricoles désaffectés pour pouvoir y stocker du matériel volumineux. Pourquoi pas ? D’abord poser la question à son médecin, qui nous traite de fou, vous voulez la tuer ? C’est lui qui tient absolument à la mettre dans une maison de retraite, mais la Georgette, qui a encore toute sa tête, et qui entend fort comme elle dit quand il faut crier pour dépasser sa surdité, refuse catégoriquement de quitter la cuisine de sa ferme, elle a juste accepté qu’on lui aménage une chambre dans l’ancien saloir attenant au rez-de-chaussée, pour lui éviter l’escalier, et elle a, matin et soir, une jeune fille aide-ménagère qui passe pour la toilette et les repas, et quelques pilules pour le cœur après le très petit et rituel schnaps.

Mais est-ce vraiment dangereux un tour en montgolfière ? Non, s’il n’y a pas de vent, l’excursion est très calme. Aucun problème, sauf l’atterrissage, parfois, ça secoue, on ne sait pas très bien où l’on va se poser. Et le panier peut rebondir sur un obstacle me dit le président du club. Lui est tout de suite enthousiaste et trouve que cette idée de cadeau est une très bonne idée. L’ascension peut se faire au bout d’une corde, et si on choisit un nylon fin et léger, on grimpe jusqu’à cinquante mètres. Et à cette altitude, le panorama est déjà magnifique, on voit les clochers de tous les villages et presque la Cathédrale de Strasbourg, et sa flèche de 140 mètres de haut. On aperçoit la Forêt Noire, c’est magique.

Pour descendre, d’en bas on tire sur la corde en douceur et le panier se pose comme une fleur. On explique donc à Tante Georgette que oui, la montgolfière, on pourra le faire, espérons qu’il fasse beau. Le beau temps est prévu et quand les jours suivants je lui montre la photo du gros ballon sur mon téléphone elle me répond que oui, elle aimera bien !

Question, on en parle à tous ou on en fait une surprise générale ? Déjà dans le groupe de sept personnes autour de moi, tous des membres de la famille très proche, c’est la foire d’empoigne entre les pour et les contre. Trop dangereux, elle va faire une crise cardiaque, elle n’appréciera pas, elle ne se rendra pas compte de la montée, ou bien elle va hurler de peur, on se fait plaisir avec un truc spectaculaire, etc. Ou alors il faut un médecin, un urgentiste à côté d’elle, mais vous vous imaginez la responsabilité s’il lui arrive quelque chose ? C’est trop risqué…

Le lendemain, Georgette cette fois-ci n’a pas oublié, et demande si c’est prêt pour la montgolfière ! Elle a sorti des étagères le fameux livre de Jules Verne, elle n’arrive plus à voir les lettres trop petites, mais l’aide-soignante le lui en a lu le premier chapitre hier soir et elle est prête pour survoler les sources du Nil.

Je cale donc cela avec le président du Club de montgolfière, qui me demande s’il pourra inviter la télévision ? Mais oui, pourquoi pas ? On accrochera la corde au milieu de la place du village, c’est assez dégagé et les maisons plus loin coupent le vent. D’ailleurs, ce sera gratuit le baptême de l’air, vous imaginez la publicité que cela va faire au club, Cinq Minutes en Ballon ! La Centenaire en Montgolfière ! Les pompiers, le SAMU et la fanfare seront là, il faut encore prier pour avoir vraiment du beau temps. Et puis, parce que c’est légal, c’est indispensable et peut-être un peu déloyal car elle n’a peut-être plus toute sa tête, il faut lui demander de signer une décharge de responsabilité. Au cas où il arriverait quelque chose. Et tante Georgette m’a répondu, mais s’il m’arrive quelque chose, c’est très bien car je serai déjà plus près du Bon Dieu !

En vain, d’Alsace ; épisode 88 : LA DÉBAUCHE DU MOINE

Ambroise Perrin

C’est un vieux, vieux copain, on était à la Fac ensemble, on a réussi à ne pas attraper, pour plus tard, un ulcère à l’estomac en fréquentant assidûment le Resto’U Gallia (le menu c’était les copains), on a fait tous les deux de bonnes carrières assez hors norme, parfois tordues, en se rendant des coups de pouce spécial copinage, on a réalisé quelques trucs artistiques ensemble, on s’est rendu visite dans des pays pas trop démocratiques (il était prof, moi journaliste), désabusés par l’engourdissement de nos convictions post-mai 68, et puis il y a eu un truc, pas une histoire de nana, non, un truc plus ou moins professionnel, chacun pensant que l’autre était devenu nul, bref, un froid, et puis, bref à nouveau quelques années plus tard, on a fait comme si de rien n’était.

Maintenant je le trouve plutôt vieux, je lui fais un e-mail lui demandant comment ça va, voilà sa réponse : « j’ai toujours vécu sans distraction ; il m’en faudrait de grandes. Je suis né avec un tas de vices qui n’ont jamais mis le nez à la fenêtre. J’aime le vin ; je ne bois pas. Je suis joueur et je n’ai jamais touché une carte. La débauche me plaît et je vis comme un moine. Je suis mystique au fond et je ne crois à rien. » Quand il dit qu’il ne croit à rien, là, je veux bien le croire. Le reste c’est une belle posture, qu’il a recopiée dans la correspondance de Flaubert, c’est plutôt amusant.

Je passe donc comme autrefois chez lui, il a dû déménager dix fois dans Strasbourg. Dans les années 1970, on passait pour voir si le copain était là, et on laissait un mot. On n’avait même pas de téléphone fixe, au besoin on savait où la clé était cachée, je sonne, il est là, un peu surpris.

Je lui dis « salut, je viens te taper de 1000 euros », il a un petit mouvement de surprise, « en ce moment… – mais non, je déconne, rien, je passe juste pour te voir, fais-moi un café ». L’inévitable « alors tu fais quoi en ce moment » sort plus vite que l’arabica, on se raconte vaguement nos projets en cours, « bon, j’attends quelqu’un, il faut que tu me laisses ».

« On se revoit bientôt ? Bien sûr, bien sûr, téléphone avant. »

En vain d’Alsace, épisode 87: TOUS ACCUSENT LEUR CHEF, TOUS DÉTESTENT LEUR CHOIX

Ambroise Perrin

Je retrouve des amis à Kiev, dans un quartier presque tranquille, trois frères. Ils sont russes ! Que font-ils là dans cette famille, en ce dimanche après-midi estival, où chacun tente d’oublier ce qui se passe hors de cette salle à manger, réunis autour des plats délicieux de la babusya ?

Une grande famille, avec aussi trois frères ukrainiens, et des sœurs toutes si jolies ? Les frangines sont mariées aux Russes, qui eux-mêmes ont des sœurs qui ont épousé les Ukrainiens ! Les Horace et les Curiace ! 

C’était bien avant la guerre, ils sont champions de basket. Ils se sont rencontrés dans des tournois internationaux, ils ont joué aux États-Unis, au Brésil, en France, ils se sont croisés, ils se sont rencontrés, ils ont adoré ! Et maintenant leur devoir est de se haïr ! 

Horace le Russe est marié à Sabine l’Ukrainienne, dont le frère Curiace est fiancé à Camille, la sœur d’Horace ! Moscou contre Kiev, et les amis se retrouvent face à face, emportés par leur devoir patriotique, se lamentant d’un destin si cruel. Corneille aurait ici brandit ses épées pour faire jaillir ce sens de l’honneur plus fort que les liens de cœur qui unissent ces familles.

Ces divers sentiments n’ont pourtant qu’une voix, / Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix.

Je suis là invité dans cette famille à la politesse exquise, les Ukrainiens parlent en russe la langue de leurs ennemis et les Russes aident à la vaisselle dans la cuisine de la mamie ukrainienne. J’avais rencontré tous ces champions lors d’une compétition à Strasbourg et en tant que journaliste sportif j’avais aimé leur joyeuse décontraction, on avait sympathisé très rapidement. Je leur avais fait visiter les coulisses du Racing et ils avaient prolongé leur séjour de quelques jours en restant chez moi à la maison, waedele, flammekuche, cervelas au raifort et gewurztraminer vendanges tardives avaient scellé notre complicité. Vont-ils s’affronter, vont-ils se battre, vont-ils se tuer ?

Et ne pouvant souffrir un combat si barbare, / on s’écrie, on s’avance, enfin on les sépare.

D’ailleurs, comment les Russes ont-ils fait pour venir comme cela à Kiev ? En 1640, le devoir l’aurait emporté sur la passion, la défense de l’honneur aurait submergé les sentiments amoureux.

Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort. / Je l’adorais vivant, je le pleure mort.

Non merci ! Aujourd’hui l’honneur c’est du pipi de chat, leur seule motivation consiste à ne pas aller mourir les pieds dans la gadoue, ils sont hermétiques, dans chaque camp, aux incitations patriotiques et ils attendent avec impatience les passeports français que l’ambassade leur a promis. Vive Corneille et la langue de Molière ! Ils sont impatients de prendre des cours de conversation française !

Et les prochaines médailles de mes amis basketteurs russes et ukrainiens, elles seront françaises !

Qui maudit son pays renonce à sa famille?

En vain, d’Alsace ; épisode 86 : FOLLE PARTIE DE CAMPAGNE

Ambroise Perrin

Elle a d’abord dit je suis stupide, puis je suis folle, folle de t’aimer alors que je sais qu’un jour, bientôt, tu partiras et je serai folle de continuer à t’aimer, je serai folle de penser que tu reviendras, que tu n’es pas parti, que tu es toujours là au café Brant avec moi, parce que tu sais que je t’aime et que personne ne t’aimera comme moi.

J’attendrai, je pleurerai et j’irai voir Jolaine. Jolaine, je t’en prie Jolaine, tu es bien plus belle que moi, ton sourire est comme le souffle du printemps mais ne me prends pas mon homme Jolaine, toi tu peux tous les avoir, moi je ne veux que celui-là, c’est mon homme, Jolaine, laisse-le-moi, parce que moi je l’aime cet homme, je n’aime que lui, je sais, je suis folle de l’aimer, je sais Jolaine, ils finissent tous par partir mais pas celui-là, laisse-le-moi !

Combien de jours gâchés, combien de nuits gâchées, à attendre et à pleurer, mais moi je suis folle, je continue de l’aimer, un jour il me dira voilà, je suis là, je suis là pour toi, mais je continuerai à me dire que je suis folle, folle de penser qu’il n’y aura pas un jour où il partira, un jour où je cesserai de pleurer.

Je suis folle de pleurer quand tu me dis que tu m’aimes, qu’à ce moment-là je me sentirais tellement déprimée, parce que je sais que tu ne m’aimeras que le temps que tu voudras, et qu’un jour tu me quitteras à nouveau pour quelqu’un d’autre, tu m’auras dit ne t’inquiète pas, tu répéteras ne t’inquiète pas, jusqu’au jour où tu partiras, et je me dirais qu’est-ce que j’ai mal fait, qu’est-ce que j’ai bien fait, je dirai que je veux me jeter du haut de la Cathédrale, pourquoi est-ce que je n’arrête pas de pleurer, pourquoi je ne peux pas arrêter de pleurer, pourquoi je suis folle de penser que mon amour pourrait te retenir, je suis folle de penser que je n’ai pas tout essayé, je suis folle de dire que je te comprends, je suis folle de te pardonner, de te laisser faire ce que tu veux, de te répéter ne pars pas, reste avec moi, je suis folle de t’aimer.

En vain, d’Alsace ; épisode 85 : PAUVRE MARCEL

Ambroise Perrin

Jamais il ne lira Proust. Je le connais depuis 70 ans, et je lui ai toujours dit, depuis un demi-siècle, essaye, réessaye, et une fois que tu y seras plongé ce sera tellement passionnant et addictif que tu liras jusqu’à 4h du matin.

Ce qui me désole c’est qu’il est quelqu’un de plutôt cultivé, qui a bien réussi sa vie avec un bon métier prospère dans la banque, il aime sa femme et ils sont heureux avec trois enfants, mais pour Proust, ce n’est même pas « pourquoi pas », c’est non.

Quels clichés a-t-il dans la tête ? Que lit-il ? Je sais qu’il est plutôt cinéphile, pour la littérature j’ignore ses goûts, ce sont peut-être des livres pratiques, des essais sur la société, des biographies historiques.

J’avoue que je suis surtout vexé qu’il ne me fasse pas confiance, je ne suis pas un vrai fana de Proust mais je dis que si l’on peut vivre sans, on vit mieux avec. Je l’ai lu à 25 ans dans une situation cocasse, un reportage d’un mois en Inde avec de grands temps morts, je savais qu’au bout de trois temples visités je trouverai le temps long. J’avais emporté, pas trop gros comme bagage, la « Recherche » en Pléiade ! Quel plaisir ! Moi qui ne jurais que par Flaubert…

Alors une idée, je lui suggère d’écouter au lieu de lire ! Je lui ai proposé mon coffret « intégrale Proust », 111 CD lus par des acteurs formidables, Dussolier, Wilson, Renucci, Gallienne, Podalydès, Lonsdale… Quand je fais de longs trajets en voiture, c’est merveilleux, je reste parfois 20 minutes sur un parking pour finir d’entendre un chapitre, je prends des notes, je réécoute trois fois le même passage…

Que doivent faire les profs au lycée pour être convaincants et faire lire leurs élèves ? Pourquoi Proust est-il devenu comme une obligation morale, un marqueur social et intellectuel, une médaille pour les snobs qui pensent ainsi appartenir à une élite ? C’est ainsi que le fustige Paul Valéry (que je n’ai pas lu, et dont le premier prénom est Ambroise) et qui lui n’a parcouru que le premier tome de Proust, et se présente comme un non-lecteur de la Recherche…

De temps en temps je reviens à la charge. Je raconte que Proust parle des plaisirs du train, de la voiture, et même de l’avion. Et du téléphone, du cinéma, et bien sûr beaucoup de pages sur la musique. J’essaye de le charmer avec Bergotte, Elstir et Vinteuil.

Proust c’est l’amour, la jalousie, la mort, la pratique du deuil. À nos âges, perdre deux ou trois mois de sa vie « qui reste » pour se plonger dans le temps perdu, ce n’est pas perdre son temps.

On dira peut-être que je me suis brouillé avec lui parce que dans un repas de famille j’avais été trop insistant. On avait dit que j’étais méprisant. Je ne suis qu’un simple technicien, j’ai passé toute ma carrière à servir des collègues avec mon micro dans une humilité qui n’était pas feinte, moi derrière et eux devant, je ne suis pas un intellectuel mais j’aime lire. La littérature me permet de prendre mille initiatives par procuration. Avec Proust j’apprécie d’être quelqu’un d’effacé. Je suis un homme seul, probablement mal à l’aise dans la société et dans ma famille.

J’ai arrêté d’être enthousiaste et de vouloir faire partager mes engouements. C’est rocambolesque, Proust aujourd’hui me laisse maussade et blasé, je ne montre à mon entourage que de l’aigreur alors que ses pages me rendent toujours euphoriques.

En vain, d’Alsace ; épisode 84 : BOMBANCES ANACHORÉTIQUES

Ambroise Perrin

Il aurait répondu « Le Festin de Babette » ou mieux « La Grande Bouffe » si on lui avait demandé quel était son film préféré. Il adorait manger. Il jouait au gastronome, c’était un festival quand on était invité chez lui, et comme disaient ses amis, tu aurais pu ouvrir un restaurant. Il s’amusait avec des plats insolites, comme des oreilles de cochon grillées découpées en lanières et très relevées avec du piment d’Espelette dans un fond d’Armagnac.

Il inventait, et son imagination était sans limite avec ce qu’il trouvait dans son frigo et son congélateur, toujours archipleins. Mais aussi, à 4h du matin, il pouvait se lever et se faire des spaghettis saupoudrés d’ail en poudre et noyés dans de l’huile d’olive. Il dévorait une baguette chaude avant d’être rentré chez lui.

Il s’amusait à se faire deux restos en solo dans la soirée. Alors il rotait et il pétait honnêtement, comme chez Rabelais. Au boulot le médecin du travail l’avait mis en garde, il faut vous contrôler, faites des listes précises d’alimentation saine et respectez-les strictement, au besoin pesez vos denrées, je peux vous aider à faire une grille de menus avec les quantités. Un collègue lui indiqua le régime BLM, Bouffe La Moitié, encore que personne n’osait lui faire des remarques ouvertement. Quand il n’arrivait pas à retenir un gros coup de klaxon dans un couloir, il s’excusait, il avait avalé un drôle de truc la veille. Il n’allait plus à la cantine pour éviter les regards sur son plateau.

Parfois à midi, en moins d’une heure, il se tapait deux plats du jour dans deux restaurants différents. Chez le pâtissier qui lui faisait les yeux doux, c’était toujours un gâteau pour quatre, j’ai des invités. Pareil au rayon boucherie du supermarché, un pot-au-feu pour quatre…

Un jour il crut reconnaître Andréa Ferréol sur une place de marché, il lui dit bonjour, elle répondit gentiment, il n’osa poursuivre la conversation, elle devait probablement être exaspérée d’être saluée de par son rôle de grande bouffeuse.

Son frère le supplia d’aller consulter un psy, il prit rendez-vous, le pauvre guérisseur ne put rien lui dire après avoir entendu « c’est simple cela me plaisir c’est tout ».

Dans les restaurants dès l’ouverture en soirée, on avait repéré ses généreux pourboires et comprit qu’il ne tolérait aucune trace d’humour ni aucune allusion ironique. Il s’installait là où la lumière était la meilleure et sortait un roman qu’il lira tout en mangeant, impassiblement. Il parlait de lui à la première personne du pluriel, « nous allons prendre en entrée le pâté de lièvre et les escargots en feuillantine, puis comme plats… ». Un garçon qui se voulait opportunément complice mentionna avec sourire « vous avez bon appétit ». Il sourit également, se leva, et quitta immédiatement le lieu gastronomique par un « je crois que j’ai changé d’avis » pour aller s’installer dans une brasserie cossue 50 m plus loin.

Ses restaurants préférés étaient ceux avec de belles vraies nappes blanches, en coton, et bien repassées, comme autrefois chez sa maman le dimanche à midi.

Il mangeait, il mangeait toujours.

En vain, d’Alsace ; épisode 83 : ET PLUS SI AFFINITÉS

Ambroise Perrin

N’oublie pas comment on s’est rencontré, c’était sur un site de rencontres. On devait bien être un peu paumés, chacun de notre côté, et ce n’était pas vraiment glorieux. On a fait des tris, on a jaugé la marchandise en trichant pas mal, surtout sur l’âge, et quand on s’est vu pour de vrai à la Bague d’Or près de la Nuée Bleue, après quelques semaines de baratin payant, assez cher pour moi en tout cas, mais pour toi aussi j’en suis sûre, tu avais certainement d’autres choix possibles en tête.

Bon, c’était quand même un peu le bazar parce que le grand roublard, en fait, c’était ce site du Minitel rose qui faisait tourner le compteur du téléphone. Les animateurs balançaient tellement de compliments que tu avais envie d’y croire et finalement ce qui était, sans qu’on se l’avoue, un plan cul, est devenu autre chose, surtout parce qu’on était un peu timides et qu’on voulait faire comme si de rien n’était. On s’est tutoyé la deuxième fois, anxieusement familiers et compères comme si on avait déjà baisé, en fait on s’observait et on ne peut pas dire que cela a été le dingue coup de foudre. Sans se l’avouer, c’étaient deux solitudes qui se rejoignaient grâce à une formule soi-disant mathématique, et je t’ai trouvé différent qu’imaginé par ta voix. Toi aussi, tu me l’as dit, tu me voyais avec un autre visage. 

Voilà, on n’en a jamais plus parlé ensuite, de la façon dont s’est connu. On disait simplement par des amis. Au bout d’une semaine, c’est-à-dire trois rencontres au troquet, c’est moi qui me suis lancée en prenant les devants, je t’ai demandé si tu voulais voir comment c’était chez moi et là tout de suite tu m’as sauté dessus, je m’y attendais, donc je t’ai laissé faire, je dois dire que tu étais gentil, assez plan-plan les yeux fermés, et quand tu eus fini tu m’as demandé si je voulais que tu continues, c’était, je ne sais plus, charmant ou pathétique.

On s’est vite mis ensemble, mais on a mis du temps à se raconter nos histoires d’avant, tu étais resté dix ans avec la même nana, moi j’étais plutôt évasive, de toute façon on ne se raconte jamais tout et je suis certaine que maintenant encore, je ne sais pas tout. C’est vrai que je t’ai vite jugé comme pouvant être un bon père, plutôt qu’un bon mari, vu nos âges, pour faire un bébé, car pour moi c’était presque maintenant ou trop tard. Cela n’a pas été facile, des piqûres de stimulation, on nous a proposé une FIV quand on a trouvé que ton sperme n’était pas aussi paresseux que l’on pensait. C’est un truc qui prend énormément d’énergie et de temps, les rendez-vous, les toubibs, la clinique, et je dois dire que ce projet nous a rapproché. On a vu une assistante sociale qui jouait la grande psychologue et là on a été très bons tous les deux, très complices, probablement le meilleur moment de notre vie. C’est vrai, tout ensuite est devenu évident, le compte commun, l’achat de l’appart’, et on n’a plus jamais ouvert le Minitel.

D’abord une fausse couche, on a recommencé et ça a marché, maintenant la petite, elle vient de terminer son Master 2, on sera, j’espère, bientôt grands-parents, parce qu’elle a un « régulier ». Un moment elle était en couple avec sa colocataire, quand elles venaient dîner, elles ne faisaient que de se marrer et de faire des allusions salaces, puis elles se sont séparées et l’on n’a pas dit que c’était tant mieux. Son mec là, une perle, parfait, bon boulot, sportif, fana d’opéra, on est invité chez ses parents ce soir et on se demande si on doit apporter des fleurs ou des bonbons.

En vain, d’Alsace ; épisode 82 : RACONTER CE QU’ON N’A PAS VÉCU

Ambroise Perrin

Elle a commencé par leur dire, je n’y étais pas et pourtant je vais vous en parler. Tous les élèves observent une totale attention. Cette dame semble vieille, elle dit qu’elle appartient à la deuxième génération. Elle parle de solitude, la solitude des quelques survivants rescapés des camps, et bien souvent silencieux. Elle dit qu’elle sait ce qu’ils ont souffert et que le poids de cette tragédie est toujours présent.

Avant sa venue en classe, le professeur a écrit au tableau « La Shoah » et a fait son cours sans note. La plupart des élèves ne connaissaient pas le mot « Auschwitz », c’est une ville, non, un lieu en Pologne, le nom allemand pour Oświęcim, le plus grand centre d’extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Non, Auschwitz, ce n’est pas une guerre, les Allemands contre les Juifs. C’est une usine de meurtres de masse. À 15 ans on essaye d’être rationnel. Mais pourquoi, Monsieur ?

Le proviseur est venu la saluer, quand elle est arrivée avec le professeur, la dame de l’association « Filles et Fils de déportés ». Elle a de suite dit que ce devoir de mémoire n’était pas un choix, mais une nécessité. Que de parler de ces traces de vie, c’est leur donner une âme. Que l’Histoire c’est le pilier de l’humanité. Que savoir tout cela, c’est un rempart contre la haine. Et elle raconte, elle donne beaucoup de détails, les cachettes, le hasard, l’arrestation, peut-être une dénonciation, la police française qui donne les juifs aux Allemands, le train, le voyage avec déjà des morts dans les wagons à bestiaux, l’arrivée après plusieurs jours, la sélection sur le quai, un geste, à droite, à gauche, et ensuite, aucun témoin… Elle avait deux ans, cachée dans  une ferme. Elle raconte toujours, elle cite des livres, Primo Lévi, le témoignage de Jean Samuel de Strasbourg, et le livre de Raul Hilberg qui donne même le nom du serrurier et la facture des portes en fer des fours crématoires.

Une élève prend la parole et demande à la dame si elle a des enfants qui pourront aussi raconter ? Ce que je vous transmets, dit la dame, c’est l’expérience personnelle de mes parents. Ils ne sont jamais revenus, probablement gazés et brûlés le premier jour. Mais les émotions et les enjeux sont universels. C’est pour cela que l’on peut témoigner de ce que l’on n’a pas vécu, et que cette démarche est légitime. 

La semaine prochaine le professeur vous fera regarder tous ensemble le film « La liste de Schindler », en classe. C’est du cinéma, écrit comme une fiction, mais ce qui est vrai, c’est que le réalisateur s’est approprié tous les destins qu’il a mis en scène, et que pour le spectateur c’est un message de connaissance et de vie.

Les élèves approuvent cette idée de désir de mémoire, et de savoir, de partage, de transmission. Ne m’applaudissez pas dit la dame, je ne suis pas un héros, si vous applaudissez c’est pour rendre hommage à la tristesse de mes parents, descendant des wagons après ce long trajet chaotique, et comprenant peut-être déjà que la fumée noire sortant des bâtiments au fond du terrain, ce sera eux dans quelques instants.

Et les élèves posent encore des questions. Elle répond avec précision et évoque les parcours des survivants qu’elle rencontrait régulièrement il y a quelques années. Beaucoup n’avaient rien expliqué à leurs enfants, ils avaient l’impression que leur histoire ne pouvait pas être dite, que la vie avait changé…

C’est parfois à leurs petits-enfants qu’ils ont transmis ce récit. Si on les sollicitait ils répondaient à des invitations pour participer à des conférences. Et il y a eu quelques enregistrements, et des livres rédigés avant de mourir de vieillesse. Mourir de chagrin cela aurait été bien avant.

La dame qui témoigne, comme l’appelle le professeur, pose à son tour des questions aux élèves : « est-ce que vous avez déjà interrogé vos parents et vos grands-parents sur leur histoire personnelle ? Que savez-vous de vos origines ? » Elle insiste sur l’importance de parler de soi et des autres. Si on ne connaît pas les autres on en a peur. 

À votre âge il faut développer sa conscience civique, vous vivez dans une démocratie avec des droits grâce aux lois, et quand vous apprenez ce qui se passe dans le reste du monde, dites-vous que vous avez la chance de pouvoir aimer la liberté.

Vous allez encore y penser, à notre rencontre, demain ou dans une semaine… Et après ? Moi je fais parfois la nuit des cauchemars, parce que l’évocation du traumatisme qu’ont vécu mes parents, je ne l’invente pas, je le revis. Le frère de ma mère à lui survécu à Auschwitz, son silence et ses souffrances ont marqué tous les enfants de la famille. La nuit il hurlait au point de réveiller toute la maison, il n’a jamais voulu raconter son histoire. On disait que c’était son secret, celui de son arrestation en même tant que mes parents, et puis tout ce qui s’est passé au camp pour survivre, le secret sur les bourreaux, la marche de la mort, les hasards, et peut-être en rentrant la culpabilité d’être un survivant. 

Mon oncle aurait pu donner un témoignage avec des émotions brutes. Moi, témoin de la deuxième génération, mes émotions sont plus complexes, c’est un traumatisme qui traverse les générations. C’est aussi une compréhension différente de la manière de faire face à cette mémoire de la Shoah.

Chers élèves, ce que je vous apporte, c’est une continuité, la filiation avec les victimes contribue à humaniser l’histoire et à la rendre plus accessible pour le public. En Alsace, certainement plus qu’ailleurs, on répète que notre génération aura été celle « artisan de la réconciliation ». Ce mot est assez galvaudé. Pensez-vous que si l’on a survécu à toutes ces horreurs, on n’a pas quelque part envie de se venger ? Vous en parlerez avec votre professeur.

Aujourd’hui nous sommes des explorateurs de ce passé, nous sommes sur les traces des absents, des disparus. Vous qui avez 15 ans, lisez le livre de Patrick Modiano, Dora Bruder. L’écrivain a tenté de faire surgir du néant cette jeune fille de votre âge. Elle avait 1,55 m, un visage ovale et des yeux gris marron, elle portait un manteau sport gris et un pull-over bordeaux, comme la décrit une petite annonce de recherche, car elle avait peut-être fait une fugue, non, elle avait été mise dans un convoi vers Auschwitz. Pour combler ce vide, l’écrivain a écrit ce roman. 

La littérature permet l’empathie et la maîtrise de la sensibilité. Ces détours respectent la vie privée. Lorsque la fiction s’accapare d’un récit, le style et l’écriture produisent plus de sens que le récit lui-même.

J’ai des enfants qui sont un peu plus âgés que vous, continue la dame. Eux, c’est la troisième génération. Ils réfléchissent à cet héritage, la disparition d’une partie de leur famille dans les fours crématoires. Ils relient le passé au présent, avec une prise de conscience des problèmes de société actuels, la montée des extrémismes, de l’antisémitisme et de la xénophobie…

Je vais conclure en évoquant une amie belge qui faisait du cinéma, née d’une famille juive polonaise déportée à Auschwitz et dont la maman a été la seule à revenir. Elle s’appelle Chantal Ackerman, elle est bien connue par les cinéphiles. Ses films racontent sa relation avec sa mère survivante et comment les témoignages des juifs d’Europe de l’Est ont marqué ses propres engagements artistiques. Ce n’était pas toujours évident, c’est une mémoire très lourde à porter. Quand sa mère est décédée, Chantal a été profondément troublée, désemparée. Et elle a alors décidé de se suicider.

Dans la cour de récréation, à la fin de la séance, le professeur l’accompagne, le proviseur les rejoint, les remerciements fusent. La conférencière se lâche, elle éclate, « ce sont tous de petits imbéciles vos élèves. Ils sont ignares et seront dociles si les nazis revenaient au pouvoir. Pas un ne m’a demandé si j’avais une mitrailleuse pour leur tirer dans le tas ». Les enseignants sont stupéfaits. Elle poursuit : « Vous imaginez cela, une enfant d’Auschwitz qui fait un massacre lors d’un meeting ? Est-ce qu’on dirait que ces morts sont des innocents? Et quel juge oserait envoyer quelqu’un d’Auschwitz en prison ? »

Sa colère ne semble pas très sincère, peut-être est-ce juste le plaisir d’une petite provocation, pour ne pas laisser l’image d’une gentille petite dame…

En vain, d’Alsace ; épisode 81 : LE MONDE D’AVANT

Ambroise Perrin

Chaque matin il descend chercher le journal. Il ne va pas au kiosque, d’ailleurs il n’y en a plus à Strasbourg, non, il descend à la cave. Là, « Le Monde » l’attend. Ce sont des piles de 2,55 m de haut, elles atteignent le plafond. Soit en moyenne 4,9 cm par semaine.

Depuis ses années d’étudiant, il achète « Le Monde » tous les jours. Systématiquement, même en voyage, ou bien il fait mettre un exemplaire de côté par une marchande de journaux. Il n’a pas toujours le temps de lire son journal en entier, certains jours il ne l’ouvre même pas. Les tas du « Monde » s’accumulent au pied du lit, dans son bureau, le couloir est envahi, son épouse râle. Impossible de les jeter et il connaît par cœur le refrain « jamais tu ne les liras ». Il ruse en stockant des piles dans la grange des beaux-parents à la campagne, il a acheté tous les pièges à souris de la quincaillerie pour éviter des trous dans l’actualité.

Il a passé un été à tout regrouper dans les trois caves et le garage de la maison de famille qu’il a rachetée à ses frères et sœurs. Une centaine de mètres de « Monde » classés par années.

Le jour de ses 70 ans, calculant devenir centenaire, il plongea dans les années d’antan et il retrouva ce temps perdu qui nargue son lecteur par des auréoles aux fils jaunâtres et par ses lignes d’alors, très serrées, sans photo. Mais surtout les années passées ont chacune leur odeur, ce parfum des vieux papiers qui ouverts, se délivrent de l’actualité, des flagrances comme des souffrances qui s’échappent des titres à l’encre noire, enfin considérés.

C’est une affliction qu’il reconnaît, lui qui a passé une vie d’endurance à suivre l’actualité au jour le jour, avec ses douleurs et ses désolations et maintenant il traduit cette affliction somme toute très personnelle en se plongeant dans une mélancolie qui le rajeunit de 30 ans, ce chagrin qu’il n’a jamais su exprimer. 

Terminé, l’actualité ne l’intéresse plus, ou plutôt il jubile à ne plus s’y intéresser, par ce bond d’amertume 30 ans en arrière. Ce n’est pas un jeu, non, simplement l’actualité qui a façonné toute sa vie, aujourd’hui, lui semble insipide. Il est désabusé, mille fois désabusé. Alors il a instauré cette descente qui va devenir un rituel, il lit chaque jour « Le Monde » d’il y a exactement 30 ans. Les couloirs entre les piles lui permettent de saisir ainsi le journal du jour, aujourd’hui l’édition du mardi 9 août 1994. 

Sa lecture n’est ni celle d’un universitaire sociologico-analytique, ni celle d’un historien vérifiant des aveuglements ou des contresens. Il lit son journal sans égarement, comme il le fait depuis un demi-siècle. Il s’était amusé avec un autre scénario, lire d’abord le journal de la veille, puis celui de la veille de la veille et remonter ainsi le temps jusqu’à l’exemplaire de ses 20 ans, le plus bel âge de la vie, journal qu’il lirait à l’anniversaire de ses 120 ans. Retrouver le temps perdu, ricane-t-il…

Ça commence par dix-sept morts dont six dans un même accident en Haute Saône, deux voitures qui se heurtent de front sur une nationale, l’article précise vitesse cumulée de 250 à 300 km/h, six jeunes de quinze à vingt-et-un ans. Et cinquante-trois blessés dans un carambolage sur l’autoroute A9. Route des vacances d’été.

Au Rwanda l’énigmatique général Kagami exerce son pouvoir avec une grande fermeté au tribunal militaire, qui réprime la lutte anti guérilla.

En Tunisie, création d’un mouvement d’islamistes intégristes qui prônent la violence par la lutte armée dans une publication intitulée El Rajaa (la prière).

En Malaisie, une secte musulmane, Al-Arqam, est interdite et ses biens confisqués. C’est également la fermeture de 257 écoles…

Au festival de musique de Montpellier l’absence de star (comme Julia Mingenes Johnson l’an passé) fait que le public devient rare, les salles ne sont remplies que par des invitations gratuites qui donnent le change.

Comment va le monde se dit-il en poursuivant sa lecture (c’est intéressant n’est-ce pas ?). 

Le docteur Jean-Pierre Allam, inculpé dans le scandale du sang contaminé, va quitter Fleury-Mérogis. Il y a un ouragan sur Haïti et le jazzman belge Jacques Pelzer est décédé. Boris Eltsine annonce qu’il assistera au retrait des 800 000 soldats russes de Berlin. Un trafiquant allemand arrêté avec six grammes de plutonium 239 russe. Berlusconi mis en cause pour confusion entre les affaires publiques et les siennes privées, et Bill Clinton essuie un revers pour son projet de loi anti criminalité, défait par le lobby de vente libre des armes à feu. La race de porc pie noir basque sauvée de l’extinction. Enfin, culture, le bassiste Bill Wyman ne sera pas de la tournée « Voodoo Lounge » des Stones et le réalisateur Alexandre Sokourova projette une adaptation littéraire, « Emma Bovaritch», tournée à St Petersbourg… enfin, et c’est bien entendu son premier coup d’œil, le dessin de Plantu ! Devinez…

En terminant sa lecture quotidienne, lucide, il s’est avoué « je fais quand même une grosse déprime »… Mais il a cette qualité qu’il avait préconisée toute sa vie à ses enfants et à ses équipes au bureau : la persévérance. 

Il vécut donc au jour le jour avec toujours 30 ans de retard. Le matin de ses 88 ans, bon anniversaire, il glissa dans l’escalier de la cave et l’on retrouva son corps huit jours plus tard sous les piles de journaux qui s’était effondrées, il avait l’exemplaire du 9 août 2012 en main, les basketteuses françaises s’étaient qualifiées pour la finale des jeux olympiques en battant la Russie 81 à 64. Sa famille publia une annonce mortuaire immortelle dans les pages « Région » des Dernières Nouvelles d’Alsace. 

En vain, d’Alsace ; épisode 80 : LES PLAISIRS ET LES JOURS

Ambroise Perrin

Ils ne savent plus trop bien qui a franchi en premier la porte, mais voilà, cela fait trois mois qu’ils sont « séparés », ça fait long, ils sont toujours en contact, mais pas trop, et chacun raconte que c’est l’autre qui a refusé de faire des concessions, avec des évidences : « tu choisis, c’est ça ou moi ! ». Le « ça » étant à géométrie variable, la maison, le boulot, les parents, les vacances, les amis, l’heure à laquelle on éteint la lumière et la quantité de sel dans l’eau des pâtes.

Aucun des deux ne pense que c’est définitif, mais chacun sent bien que c’est parti pour l’être. 

On a surtout des nouvelles via les amis qui sont d’une prudence de sioux quand on leur demande comment va l’autre et qui sont d’une bienveillance de curé de paroisse pour écouter les détails des doléances de chacun.

« Au moins restez bons amis… », phrase assassine, conseil stupide, entre l’amour et l’amitié on sait qu’il n’y a qu’un lit de différence. Tâchant quand même d’être aimable, il s’entendit dire « son amour est trop possessif voilà pourquoi j’ai fui ». Maintenant il apprend qu’elle est très déprimée, qu’elle est allée habiter chez ses parents et qu’elle passe sa vie au pieu, probablement à pleurer, dans un proche avenir c’est peut-être de bon augure pour lui.

Il entreprend alors un épisode « série Arlequin », il se pointe à l’improviste chez ses parents douze roses rouges à la main, il a l’air d’avoir 18 ans, les beaux-parents très aimables le font entrer, désolé elle n’est pas là, elle devrait rentrer ce soir ou demain, je vous sers un café, tiens, elle me vouvoie maintenant ?

Et parce que l’on se connaît bien depuis quand même pas mal de temps, le beau-papa dit, je vais l’appeler pour lui dire que tu es là… Inutile, elle ne me répond plus au téléphone… Laisse-moi faire, moi elle me répond. Et oui de suite, elle répond, le papa détaille la situation, il est là, tu veux lui parler ? Oui, oui, passe-le moi… Les beaux-parents se retirent à la cuisine… Écoute, là je suis vraiment très prise mais je te promets, je t’écris ce soir…

Il quitte les beaux-parents en se disant qu’il avait peut-être gagné une manche. Mais comme cela, sans prévenir, il aurait pu tomber sur une situation plus cocasse, par exemple qu’elle ait été avec un nouveau copain.

Il ne savait plus vraiment ce dont il avait envie. Il avait l’impression d’être un pion alors qu’il voulait jouer au héros. L’ambition enivre plus que la gloire; le désir fleurit, la possession flétrit toute chose, il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre ce soit encore la rêver, mais moins mystérieusement et moins clairement à la fois, d’un rêve obscur et lourd… Il n’attendait plus ni plaisirs ni jours ambitieux, ne pas recevoir de message l’aurait autant peu surpris que d’en recevoir un. Oui, elle lui envoya le soir même une belle déclaration, dont il ne devina pas si il s’agissait d’une moquerie pour gagner du temps ou d’un récit codé pour de nouvelles règles dans leur couple. Il s’était dit que le seul vrai test, c’était celui de savoir s’ils avaient toujours envie de faire l’amour, plutôt que de courir pour retrouver le temps perdu.

Il lut deux fois le message, trouva la première phrase un peu longue, admira les images créées par le vocabulaire et apprécia les impressions qui flattaient sa mémoire, il se convainquit qu’elle avait un talent littéraire qu’il n’avait point soupçonné et conclut qu’elle lui réouvrait la porte, sans en être parfaitement certain : « mon chéri ! Il est doux quand on a du chagrin de se coucher dans la chaleur de son lit, et là tout effort et toute résistance supprimés, la tête même sous les couvertures, de s’abandonner tout entier, en gémissant, comme les branches au vent d’automne. Mais il est un lit meilleur encore, plein d’odeurs divines. C’est notre doux, notre profond, notre impénétrable amour. Quand il est triste et glacé, j’y couche frileusement mon cœur. Ensevelissant même ma pensée dans notre chaude tendresse, ne percevant plus rien du dehors et ne voulant plus me défendre, désarmée, mais par le miracle de notre tendresse aussitôt fortifiée, invincible, je pleure de ma peine et de ma joie d’avoir une confiance où l’enfermer ».

Il eut l’impression d’être trop fleur bleue dans une réponse enthousiaste spontanée qu’il n’envoya pas. Il tenta des alexandrins flatteurs qui lui firent perdre un temps précieux pour répondre finalement et simplement « oui ». Son oui fut sans effet. Il réessaya de téléphoner, son numéro était toujours rejeté. Il feinta à partir d’un autre téléphone portable, elle raccrocha dès qu’elle reconnu sa voix, il n’eut pas le temps de dire « c’est moi ».

Bien des semaines plus tard, évoquant à un ami curieux et lettré qu’il était doux, quand on avait du chagrin, de se coucher dans la chaleur de son lit pour s’abandonner tout entier en gémissant, il comprit qu’elle n’avait que copié un paragraphe d’un recueil de nouvelles de Proust pour se débarrasser de lui. 

En vain, d’Alsace ; épisode 79 : VACANCES DE RIEN

Ambroise Perrin

Il a fait ce qu’il n’avait jamais pris le temps de faire, ou peut-être osé faire, ou plus certainement pas eu l’idée de faire : prendre des vacances. Non pas partir en vacances comme lorsque l’on est en congé, non, être en vacances tout seul, pour prendre soin de soi-même ; les circonstances faisaient qu’il était là, ce jour là, et pour un bout de temps, sans la famille, et qu’il n’avait pas envie, -il découvrait cette bienheureuse paresse- de contacter des amis; il avait pourtant des adresses partout, partout où il savait qu’il serait le bienvenu.

Il a rempli un sac de voyage en deux minutes, attendu le bus numéro 10 en vain, il a marché jusqu’à la gare, il n’avait prévenu personne, il est monté dans un TER où il n’y avait pas grand monde et est descendu au 13e arrêt parce qu’il aime bien le chiffre 13, c’était Goxwiller. La rue de la gare se prolonge en rue principale, et il n’y a rien d’autre, si ce n’est un peu plus bas, la rue des Vosges qui se prolonge en rue de la montagne. Il y a un restaurant, « Aux 3 Clefs », pas d’hôtel mais la voisine de la serveuse loue parfois une chambre d’hôte, c’est parfait merci.

On lui demande s’il vient ici à cause de la peintre Hélène de Beauvoir qui avait un atelier dans une ferme restaurée à Goxwiller, non, pas du tout. Il n’ose pas dire que c’est par hasard qu’il est là, et qu’il a du temps à perdre. Et si ça va pour vous, ce sera pour la semaine.

Rien à faire, glander, prendre son temps, décompresser… des expressions qui font ricaner, on sait comment cela se termine se disait-il, dans un club de yoga à transpirer en pensant à autre chose et à arrêter son abonnement à la troisième séance. Il était là pour prendre soin de lui-même, sans le regard des autres. Mais déjà cette pensée l’exaspérait comme si prendre soin de soi était un processus thérapeutique pour jouer avec l’évocation des semaines, des mois et des années passées, et pour se guérir des colères, de la rage, de la tristesse, du désespoir, des envies, des batailles gagnées qui avaient jalonné ce temps perdu.

Peut-être qu’il partira demain retrouver ses habitudes avec son groupe d’amis sur la terrasse du Brant. Ou alors il aimera tellement sa solitude qu’il découvrira la sérénité des moines qui s’enferment un an dans une cellule aveugle, cela ferait un bon scénario au cinéma, 1h30 pour raconter 365 jours dans 6 m², il adore persifler.

Il ouvrit dans son téléphone portable le carnet d’adresse, plus de 2000 notées en une petite dizaine d’années, cela faisait presque deux par jour, combien de prénoms, noms, et numéros de portable dont il ne se souvenait absolument pas; de qui s’agissait-il ? Effacer pour n’en garder qu’une bonne dizaine ? Une amie qui venait de décéder d’un long cancer avait mis au point un truc assez rigolo, un message SMS à toute sa liste de connaissances annonçant sobrement, rédigé à la première personne, son départ dans l’au-delà, commençant par « bonjour, je viens de mourir il y a cinq minutes » et terminant par « merci de ne pas répondre à ce message », l’infirmière des soins palliatifs lui ayant promis de cliquer sur la bonne touche au bon moment.

De quoi avait-il envie de parler et qu’il taisait, au boulot, en famille ? Rien ne lui venait à l’esprit, il avait cessé depuis bien longtemps d’exprimer son esprit critique. S’il était capable de s’enthousiasmer très rapidement, il avait aussi l’habitude d’être très analytique, de tout décortiquer, de déceler le bluff, les failles et de trouver bien des choses archi-nulles.

Au bout de trois jours, il sortit faire une petite promenade dans les prés et les vignes environnant le village, c’était sympa, il manquait juste un chien gambadant pour compléter le cliché. Il décida de faire tous les jours le même parcours, il n’était pas là pour explorer les environs.

Maintenant quand il croisait des gens dans la rue, il disait bonjour et on lui répondait. Il aurait bien aimé installer des rituels, à l’épicerie, au café et pourquoi pas dans une boucherie ? Rien de tout cela, sa logeuse qui allait tous les samedis matin « au Leclerc» lui proposa de lui faire quelques courses. 

La seule habitude qu’il instaura, au retour de sa promenade, fut de s’asseoir sur le banc en face de la mairie et d’attendre rien du tout pendant 15 minutes en regardant les géraniums. À gauche il y avait une petite maison d’un seul étage, avec deux ou trois poutres de colombages qui ne semblaient pas factices, la fenêtre de la cuisine donnait sur la rue, et il aimait y sentir l’odeur du pain grillé. Il imagina toute une romance avec la dame de la cuisine qui devait certainement faire ses propres confitures, mais cela faisait trois semaines qu’il passait et il ne la vit jamais.

C’est fatiguant de ne rien faire, il commença donc à prendre l’habitude d’une petite sieste dans l’après-midi ; quand il se réveillait il était épuisé, il aurait pu se recoucher. Prendre soin de soi, quelle blague.

Et il attendait avec impatience le lendemain matin, quand il irait s’asseoir devant les marches en grès de la mairie, qui ressemblait à une église surmontée d’un clocher insolite, avec six fenêtres arrondies comme au gothique, deux oeils-de-bœuf au troisième étage, un crépi rose entre les colonnes de pierre style moitié du XIXe siècle; on n’apercevait pas de devise officielle sur le mur. Il somnolait en surveillant les géraniums.

En vain, d’Alsace ; épisode 78 : JEUX OLYMPIQUES ALSACIENS

Ambroise Perrin

Il a été décrété que c’était bon pour le moral. Cette chronique, je l’écris avant que l’épreuve n’ait lieu et vous la lirez quand la médaille d’or aura été remise à la vainqueur, je sacrifie bien volontiers à cet engouement pour l’évènement du siècle (depuis 1924 !), les Jeux Olympiques chez nous : même les journaux les moins sportifs sont dithyrambiques, on ne peut plus allumer la radio sans entendre « quelle émotion ! » à propos d’un sportif qui va plus haut ou plus loin qu’un autre.

Nous ne sommes qu’au deuxième jour des épreuves et l’on est déjà noyé dans les médailles. J’imagine (je blague) que le dernier jour on titrera, lassés, en grand et en « Une »: OUF !

Je suis certain que l’on trouvera des champions « médaille d’or » dont la grand-mère est alsacienne, et l’on s’appropriera une sportive qui vit ici (de passage par hasard) depuis un an pour lui coller une glorification régionale. Donc moi aussi ! 

Prenez par exemple Augusta Muller, qui court très vite, elle était championne de sa classe au stade de l’Union à Haguenau, elle est arrivée première aux courses académiques, puis départementales, puis régionales (elle a gagné à Charleville-Mézières), elle a fait des stages en équipe de France et voilà, elle est qualifiée pour les épreuves de cross-country olympique féminine…

Je raconte vite puisqu’il s’agit surtout d’associer Jeux Olympiques et Alsace pour plaire à mes chers lecteurs alsaciens, voilà, c’est la Finale, un groupe de cinq coureuses en tête, puis trois, puis à 200 m de l’arrivée un beau duel en vue, les deux championnes se jaugent, la tactique c’est de laisser l’autre lancer le sprint pour la doubler à l’arrivée, Augusta observe son adversaire, mais c’est Karolina, l’Ukrainienne réfugiée à Wissembourg, nous sommes à 10 m de l’arrivée, Augusta accélère, passe Karolina, lui prend le bras, le lève avec le sien et la pousse sur la ligne en restant 30 cm en retrait, Médaille d’Or pour la réfugiée, une belle histoire larmoyante, que c’est beau et même grandiose l’esprit olympique, « émotion ! », je vous avais prévenu. (Et ce n’est pas plus nul que les vrais exploits des dingues qui pleurent d’avoir raté la médaille pour 1/100 de seconde).

En vain, d’Alsace ; épisode 77 : MADAME

Ambroise Perrin

À 45 ans, elle ne se demandait plus si elle était désirable, cela faisait si longtemps que Paul, son petit mari, sans rien dire, se réveillait de temps en temps, pour ce qui semblait correspondre à cette horrible sentence, le devoir conjugal. Elle se pomponnait toujours, par simple habitude, mais pas seulement, l’élégance étant une manière de vivre que l’on n’oubliait pas.

Bien sûr, elle se faisait toujours draguer, et elle imaginait, avec une indifférence qui était vite devenue lassante, que c’était pareil pour son mari. Il avait si peu de caractère qu’elle avait du mal à imaginer qu’il la trompait. Paul, en latin, cela veut bien dire « petit ». Que dirait-il si elle prenait des amants ?

Rodolphe ou Léon, pour plonger dans la tristesse de Madame Bovary ? Avec plus ou moins de délectation elle s’est mise « à jouer avec le feu », elle aimait cette expression, en portant de petites robes légères, en retenant ses cheveux avec des lunettes de soleil de marque, en ne mettant plus de soutien-gorge sous des pulls aussi moulants que son blue-jeans trop serré. Advienne que pourra ! Elle trouva des copines pour passer du temps à la terrasse du café Brant en sirotant à la paille des mojitos.

Peut-être n’aurait-elle pas dû rompre avec sa vie parisienne, les tourbillons de la Fac puis un super job dans une entreprise américaine, peut-être ne pas accepter « par amour » de venir ici à Strasbourg. Elle aurait pu rejoindre le siège à Chicago, épouser un Texan et vivre aujourd’hui à Miami. Et là, elle était membre de la chorale Saint-Maurice ! Le seul beau mec, c’était le vicaire, qui devait être gay ! Et demain, grande occupation, ce seront de nouveaux stores au salon, ils deviennent grisâtres au bout de 10 ans.

Son boulot, elle allait changer de boîte pour se persuader qu’elle était toujours ambitieuse, trouver un poste de responsabilité bien payé, avec son expérience, ce n’était pas un problème.

Mais surtout, ces bouffées d’amour, avant qu’il n’en reste que de la mélancolie, elle les reportait sur ses enfants, envahissant son petit garçon qui devenait adolescent de bisous en public, ce qu’elle ne pouvait plus faire avec sa grande de 16 ans, qui n’offrait maintenant à sa mère que des regards de pitié, qui masquaient mal sa gêne devant la « transformation », -elle lui sortit ce reproche un soir-, de sa petite maman !

Le temps allait passer, elle le savait. 

En vain, d’Alsace ; épisode 76 : C’EST HORRIBLE

Ambroise Perrin

Quand il est revenu, c’était de Tambov et si on lui demandait, distraitement, alors c’était comment, il répondait, c’était horrible. Et il ne disait rien d’autre. Il avait oublié les promesses qu’on lui avait faites pour y aller, deux ans auparavant. Il avait fait un trajet de trois mois pour revenir. Libéré par accident, ou par hasard, pris en charge par les Américains, ou les Anglais, il avait 19 ans, en paraissait 40 et ne pesait pas plus qu’un gamin de 12 ans. Puis la Croix-Rouge, puis des kilomètres à pied, puis un camp de transit et un hôpital, puis des wagons vers le sud, des pays qu’il devinait, l’Iran, la Palestine, puis l’armée française, il était trop malade pour s’y joindre, et un bateau, un centre de tri, un camion, des trains, l’arrivée dans le village, personne ne l’attendait, ah tu es là toi, avait dit une voisine.

Il ne parlait pas, mais la nuit parfois il hurlait dans son sommeil, le matin il ne se souvenait de rien, on comprenait, on disait, c’est la guerre qui remonte.

Comment parler des camps ? Il a répété simplement, c’était horrible, sa mère aussi disait « mais c’est horrible » quand les tomates commençaient à pourrir à la cave.

Parfois, une mère se déplaçait pour lui demander des nouvelles de son fils qui était parti à 17 ans comme lui. Comment raconter que l’on ne connaissait même pas les noms de ceux qui mouraient à côté de soi, s’ils avaient réussi à se faire faire prisonniers par les Russes. Quand un Alsacien désertait l’armée allemande, il pouvait tomber sur des soldats soviétiques qui exécutaient aussitôt leur prisonnier d’une balle dans la nuque. Et il avait vu ensuite comment ils passaient avec leurs blindés sur les cadavres de leurs ennemis, pour en faire une masse de chair, d’os et de sang, nourriture pour les corbeaux, les renards et les loups.

Pendant plus de 40 ans il n’a rien raconté. Il faisait bien partie d’une association « d’anciens » mais personne ne voulait parler. Quelques uns ont écrit des livres, d’autres ont été interrogés par des journalistes, on leur a demandé leur avis sur Oradour et le procès de Bordeaux ; plus tard ils ont été invité par des lycées pour rencontrer des élèves.

Un gamin lui a demandé s’il avait vu Hitler. Un autre si on courait vraiment vite quand on avait peur. Il comprit un jour que la classe confondait le film Spartacus qui était passé la veille à la télé avec la Seconde Guerre mondiale.

Alors il a continué à vieillir, ce qui était de fait un exploit qui l’étonnait tous les jours; à la retraite il s’est mis à ne rien faire, et il ne faisait rien; autour de lui tout le monde avait oublié la guerre et lui le soir quand il se disait tiens je n’y ai pas pensé aujourd’hui, il y pensait toute la nuit. 

Avant de mourir il demanda au curé si les horreurs qu’il avait faites en tant que soldat dans les Einsatzgruppen en Ukraine, il aurait dû s’en confesser, et que l’on écrive sur sa tombe, au village, « c’était horrible ».

En vain, d’Alsace ; épisode 75 : LA VIEILLE DAME QUI « FAICHIÉ »

Ambroise Perrin

Place Saint-Maurice, dans le coin sous le magnolia mauve et blanc, une belle balançoire à l’écart de cet espace public qui sert de cour de récréation aux écoles privées des alentours et dont les élèves sont donc très courtois. Les gamins se bousculent « pour faire un tour », c’est-à-dire grimper sur la planchette qui sert de siège et monter, à la force des abdominaux et du bon moment pour lancer les jambes, le plus haut possible.

Sauf que ce matin, Madame Meyer, la vieille dame qui habite dans l’immeuble au-dessus de la pizzeria qui était autrefois l’épicerie chez Ahmed ouverte tard le soir, Madame Meyer est assise sur la balançoire. Elle lit son bouquin et n’entend pas les enfants qui demandent poliment s’il vous plaît Madame on peut avoir la balançoire ?

Elle semble sourde. S’il vous plaît Madame il y a un banc là, qui est libre, vous voulez pas y aller ? Elle lève les yeux, fait un beau sourire, et elle ne bouge pas. Mais madame, c’est notre balançoire ! Vous voulez qu’on vous pousse, pour vous balancer ? Non, non, j’aurais trop peur de tomber. Et elle reste assise.

Les gamins se lassent un peu, ça fait un bout de temps que la vieille dame occupe le siège, elle se lève, se dégourdit les jambes en s’accrochant aux deux cordes de la balançoire, les gamins rappliquent : « la prochaine fois dans le tram, vous vous lèverez et vous laisserez votre place aux vieilles dames ! »

Quelle farceuse !

En vain, d’Alsace ; épisode 74 : UNE JEUNESSE DANS LE CHARBON

Ambroise Perrin

À 9 ans elle dû s’occuper de ses petits frères, à 10 le grand commença à la tripoter, à 12 son père couchait avec elle, à 13 le curé mettait la main dans sa culotte, elle trouva donc délicieux de se marier enceinte de 7 mois à 14 ans, à 18 ans elle avait déjà quatre enfants, elle avait divorcé trois fois et était même pour le second mari, veuve.

C’est une histoire vraie.

Elle s’appelle Loretta, et pour gagner sa vie, elle va dans des bars, elle a maintenant six enfants, elle chante pour les clients en ayant appris toute seule à jouer de la guitare ; « Coal Miner’s Daughter » est un grand succès, elle y raconte sa vie de fille de mineur de charbon. Ça se passe en Amérique, là où l’on chante de la country. On a aussi des mines en Alsace profonde.

En vain, d’Alsace ; épisode 73 : LES GRÉVISTES PARTENT EN VACANCES 

Ambroise Perrin

Puisque ce sont les vacances, amusons-nous avec la grève des trains, la grève des contrôleurs « pour-le-bien-des-voyageurs », (vive la bagnole ? …c’est moins cher…) ; voilà, trois semaines de grève sont terminées, en plein dans les Jeux Olympiques, un premier train part de Strasbourg vers le sud de la France, c’est archibondé et comme c’était le bazar sur les quais, plein de voyageurs se sont faufilés et sont montés dans n’importe quelle voiture, les agents sont débordés, l’essentiel c’est de participer, et de rouler.
 
Deux débonnaires contrôleurs paraissent, pas du genre sympas qui plaisantent en rendant service pour trouver des horaires cachés dans une application secrète, non, des bourrus qu’il ne faut pas embêter ; y’a du monde il faut y aller, les QR codes sont récalcitrants, la dame là, elle est tellement stressée qu’elle ne sait plus sa date de naissance et il y a la petite connasse qui veut absolument s’asseoir à sa place et pas ailleurs, levez-vous madame vous êtes sur MA place, sauf qu’elle s’est trompée la petite hargneuse avec son gros sac et ses bras tatoués, une fois son enregistrement vérifié, non, vous êtes dans la voiture à côté, ici c’est la 13 ; au revoir Madame. Tout le monde rigole.
 
L’un des deux débonnaires me demande mon billet, et avec un grand sourire, je dis très fort « désolé je suis en grève », on continue de rigoler. Comment ça en grève ? Eh bien oui, je suis en grève, vous connaissez ! Ah monsieur, je n’ai pas de temps à perdre, j’ai trois voitures à contrôler… Eh bien moi monsieur, j’ai perdu trois semaines, à cause de la grève… 
 
Sur son visage, les signes du décontenancement précédent ceux de l’exaspération. Et vous allez où comme cela ? À Montpellier ! Montrez-moi vos papiers ! Je prends ma carte d’identité, je la lui montre, il veut la prendre, non, surtout ne pas la lui donner, il la garderait « en otage », je lui dis « je peux vous dicter les chiffres » … D’ailleurs s’il vous plaît montrez-moi votre carte de contrôleur ! Les voyageurs à côté observent, intrigués et amusés, d’autant que le contrôleur marmonne à mon égard ce qui ressemble à des insultes. Il sort sa carte. Moi j’ai pris mon carnet et je note, pas si vite laissez-moi voir, son nom, prénom, matricule, et vous êtes bien né le 28 février 1988 ? Vous faites plus jeune, bravo jeune homme, moi je suis né en 1953, je sais moi aussi je ne fais pas mon âge… Vous êtes sportif ?
 
Le gars va exploser et me lance un menaçant « je reviens » et inévitablement les deux acolytes sont de retour cinq minutes plus tard. Le nouveau joue à l’agent aimable, sort sa machine, tapote, « Montpellier c’est bien cela ? », oui je réponds, et j’ai la carte Senior Avantage Galvanisé, mais c’est inutile de me faire un billet, je suis en grève ! Là, Monsieur d’abord il n’y a pas de réduction dans le train, et ça ne va pas se passer comme cela, vous allez voir au prochain arrêt.


Effectivement, dès l’arrêt à Mulhouse, trois Rambo de la sécurité ferroviaire, deux messieurs en gilet pare-balles et une dame en queue-de-cheval, se dirigent directement vers moi et m’intiment l’ordre de me lever, de prendre mes bagages et de les suivre.
 
Mais pourquoi ? Ne discutez pas, vous allez sortir ! Mais je vous dis que je suis en grève ! Dépêchez-vous le train va repartir vous gênez tous les autres voyageurs ; on ne voyage pas sans billet, c’est tout ! Et il me prend fermement le bras, je hurle « ne me touchez pas » ce qui détend un peu l’atmosphère feutrée d’intimidation de l’équipe d’intervention, toute contente d’avoir un petit incident sous la main… La dame Rambo qui flirte RAID-GIGN demande à trois voyageurs de cesser de filmer avec leur téléphone, moi je réponds « vous êtes peut-être déjà une vedette sur Facebook » … ça rigole…
 
On ne voyage pas sans billet, répète le contrôleur qui veut reprendre la main, et moi je réponds, mais j’ai un billet, regardez, je n’ai jamais dit que je n’en avais pas, et je sors un vrai billet cartonné acheté en gare de Strasbourg la veille du départ, bien imprimé, ça existe encore, je vous ai dit que j’étais en grève, mais moi, je ne suis pas un fraudeur !

En vain, d’Alsace ; épisode 72 : C’EST L’AUTOMNE 

Ambroise Perrin

Madame Carillon habite depuis 1939 au quatrième étage sans ascenseur, et elle fête aujourd’hui ses 95 ans, vous pouvez faire des calculs. C’est bien-sûr la grand-mère de l’immeuble, tout le monde l’aide, pour les courses mais aussi bien d’autres services, les médicaments, les papiers administratifs, l’aide ménagère en retard, une part de tarte aux fraises et même un petit pot-au-feu, elle adore. 

Quand il y a de nouveaux propriétaires ou de nouveaux locataires dans l’un des neuf autres appartements, on leur explique « madame Carillon », ses goûts, ses manies, et de quoi on ne doit pas parler avec elle, de la guerre, de ses enfants, de son propriétaire, – le petit-fils du propriétaire, le loyer couvre à peine les charges, c’est un loyer « loi 1948 ». Elle est la seule dans tout l’immeuble à recevoir encore des cartes postales, les enfants en vacances savent qu’il « doivent » écrire à Madame Carillon !

La vieille dame possède un trésor, des pages à l’écriture écolière qui paraissent saugrenues, une sorte de « La Vie mode d’emploi ». C’est un cahier où elle note tous les déménagements, les locataires qui changent tous les deux ou trois ans, les propriétaires qui revendent au bout de 30 ans. Elle ajoute des remarques, les naissances, les décès dans l’immeuble, –mais de nos jours on va mourir à l’hôpital.

Au début du cahier tout de suite après-guerre, on lit les noms de ceux qui avaient une voiture, les premiers qui ont eu la télévision, les travaux sur le toit pour installer les antennes. 

Les toutes premières pages datent de quand elle avait 10 ans, ses parents avait emménagé ici, il n’y avait même pas encore de salle de bain dans les appartements, et elle y décrit la cour avec une écurie, et dans la rue une crémerie, un épicier, un boucher, une cordonnerie, un quincailler. Et même une brasserie, lieu de perdition dont elle ne veut plus se souvenir du nom, à l’angle de là où il y a maintenant un immeuble moderne de cages à lapins.

Mais surtout c’est elle qui règne sur le jardin. Avant les parkings c’était un potager, on faisait pousser des légumes, il y avait des vignes au milieu à mi-chemin des autres immeubles, la partie la plus ensoleillée. Maintenant tous les cinq ans les jardins perdent de l’espace, une hypocrite agence immobilière a coupé à 6h un matin l’érable qui visiblement se portait bien, pour construire des locaux loués hors de prix, l’écurie a été réhabilitée en trois appartements bruyants, la copropriété voisine a monté un grillage pour délimiter sa parcelle de gazon, la buanderie a été transformée en studio, et l’année suivante un permis a été accordé pour y ajouter trois étages et transformer cette partie de la cour en une zone macadamisée de quartier tapageur. 

Madame Carillon veut garder ses cinq mètres de potager, des tomates, des radis, des oignons, il faut élaguer le lilas qui fait de l’ombre, et l’année où rien ne pousse, le matin à l’aube, un voisin plante dans son carré de belles carottes avec les fanes, une botte qu’il vient d’acheter au marché de la Marne.

Cet été on fêtera avec un peu d’avance son presque centenaire, il y aura plein de monde dans le dernier coin d’herbe-gazon, avec un auvent démontable et des chaises en plastique blanches, la fanfare du facteur est invitée, et aussi les vendeuses de la Coop (même si c’est maintenant un Carrefour express) avec qui Madame Carillon va papoter presque chaque jour vers 16h après la sieste.

En vain, d’Alsace ; épisode 71 : UN ASSASSIN

Ambroise Perrin

La sidération passée, la compassion exprimée, c’est l’heure des questions. L’histoire n’est vraiment pas ordinaire, mais elle n’est pas improbable et avec tous les éléments reconstitués, elle se raconte aisément. 

On dit « le désespéré » lorsque quelqu’un monte un stratagème pour se suicider. Ici le désespéré est un salaud. En guerre avec sa famille, sa femme et ses deux enfants. Sa maîtresse l’a largué et a craché le morceau à l’épouse qui depuis explose toutes les 15 secondes. Les enfants sont terrorisés, ils n’ont pas 10 ans et les parents tentent de faire un peu semblant pour qu’ils ne soient pas de petits otages témoins du naufrage familial. Mais bien entendu ils comprennent tout et maladroitement mettent de l’huile sur le feu. 

La haine entre les époux dépasse largement les niveaux d’amour fou des jours lointains de fiançailles. Le venin fou. 

La grand-mère n’avait jamais téléphoné pour inviter ce dimanche-là toute la famille. C’est la gendarmerie qui de suite a compris qu’il ne s’agissait pas d’un accident. Dans le coffre des bidons d’essence. Entre deux caméras sur l’autoroute après Brumath, moyenne de 170 km/h, des témoins diront avoir été doublés imprudemment. Délibérément il a foncé sur un pilier du GCO pour passer par-dessus les glissières. À la dernière seconde il a ouvert sa ceinture de sécurité et sorti la clé pour bloquer le volant. Un choc effroyable, un feu d’enfer immédiat, les autres automobilistes impuissants.

Mais dans le choc il a été éjecté, on la retrouvé presque par hasard tout cassé, mais vivant, alors que les pompiers procédaient à l’extraction des trois corps calcinés.

Un mois de coma, trois mois de soins intensifs, rééducation. Puis la prison, procès pour assassinat. C’est la sale histoire d’un sale type et il paraît que cela arrive parfois comme cela.

En vain, d’Alsace ; épisode 70 : CACAS 

Ambroise Perrin

C’est très sympa, deux grandes photos tirages « artistiques » en noir et blanc, accrochées en vitrine de sa galerie, elles ont la même facture, le même grain et le même contraste pour dire que les deux photos racontent la même histoire. Et sous chacune d’elles une petite vidéo en boucle, les passants s’arrêtent quelques secondes.

De ce côté une grand-mère qui a l’air très fière de bercer un nourrisson, elle donne le biberon à son petit-fils et lui met les fesses à l’air, on connaît ce beau souvenir avec le petit bisou sur le popotin un peu poudré, avant de refermer le lange. La photo encadrée est extraite du film.

La photo de l’autre côté, c’est la grand-mère dans les bras du garçon, elle est visiblement grabataire, la bouche entrouverte, un peu édentée, l’œil hagard, assise dans son lit l’air d’être non pas gênée mais perdue. Un petit plissement de la commissure des lèvres fait subrepticement un signe de remerciement, le jeune homme lui soulève délicatement une jambe pour tirer la couche qu’il a eu du mal à ouvrir, elle est pleine, cela coule un peu, elle cherche à écarter les jambes, il prend le revers de la ouate pour essuyer, le sexe est béant, il plonge un linge dans une cuvette d’eau tiède et répète plusieurs fois le geste où il tient le molleton épais et absorbant du bout des doigts. C’est d’une belle douceur, il essuie à nouveau, il lève la tête et sourit à sa grand-mère, on ne l’entend pas mais il lui parle gentiment, il ouvre une boîte de crème, il sait comment faire, les doigts glissent dans les plis de la peau, c’est peut-être un peu froid, il y a un petit pipi qui s’écoule, de suite absorbé par l’un des linges.

La grand-mère cherche à s’appuyer sur les coudes pour soulever le bassin, il peut remonter la nouvelle couche qu’il referme par des bandes collantes sur le devant, maintenant il lui enfile une sorte de pantalon de pyjama très large, il prend un gant de toilette et lui lave les mains, les rince, les essuie, il fait de même pour les pieds, il lui raconte une histoire, il se tourne vers la caméra d’un air guilleret, il prend un flacon de Chanel N*5, une goutte sur son doigt se pose sur les joues de sa mamie, elle semble déjà dormir, il lui pose un bisou sur le front.

Il y a 25 ans la même séquence n’avait pas été aussi longue. 

En vain, d’Alsace ; épisode 69 : MON FILS, CE HÉROS AU SOURIRE SI DOUX 

Ambroise Perrin

L’histoire est d’une tristesse et d’une bêtise rapide à raconter. Il vient d’avoir 18 ans, il habite à Hautepierre chez sa mère, il a un peu de fric parce qu’il deale de temps en temps, et un copain d’un copain avait un bon plan pour aller se battre à la guerre.

Quelqu’un racontera qu’il l’avait entendu dire « je veux défendre la liberté » et il a raconté à ses potes qu’il partait en Ukraine. 

Il n’a vu aucun film de guerre, il n’est jamais allé au cinéma, mais il est accro aux clips sur les réseaux, surtout les trucs secrets où il faut un code spécial pour entrer. 

Le copain du copain du copain lui a donné sur place, après un long trajet en bus, un faux passeport, dans une ville qu’il ne connaissait pas, et quand il a dit que son vrai nom était Wagner tout le monde s’est marré.

Après, on ne sait pas comment, mais les nouvelles sont arrivées par l’ambassade de France, en fait c’est l’armée russe qu’il avait rejointe, probablement sans le savoir, et il est mort le premier jour, non pas en opération, mais en manipulant une grenade à la caserne. Mort au combat.

Les gendarmes ont dit à sa mère qu’ils surveillaient la filière mais qu’ils ne pouvaient empêcher les jeunes de passer les frontières, et ils ont ajouté « il est mort dans un accident, c’est mieux pour vous »

En vain, d’Alsace ; épisode 68 : BOUVARD ET PÉCUCHET 

Ambroise Perrin

Deux hommes parurent. Deux inconnus qui s’assoient l’un en face de l’autre dans le train qui file vers le nord, ils sympathisent de suite. Il ne va pas me demander de tuer sa femme ! Ils sortent de leur poche tous les deux le même roman, drôle de hasard, probabilité bien moindre que s’ils lisaient tous les deux Le Monde, et la conversation démarre de suite sur la littérature française du XIXe siècle.

Petits assauts d’érudition, références communes, et d’autres points communs, un prof à la fac, un autre écrivain apprécié… Et le cinéma, ah ah, Hitchcock, et l’actualité, Kennedy, Reagan, Trump, les scénaristes américains sont les meilleurs !

Et dans la vie vous faites quoi ? J’ai fait pas mal de métier, mais me voilà à Soultz-sous-Forêt, c’est là que je descends. Déjà ! Et oui, moi je vais jusqu’à Wissembourg.

Seul maintenant dans le compartiment, il se dit qu’ils auraient pu échanger leurs adresses. 

En vain, d’Alsace ; épisode 67 : UN ARC-EN-CIEL EN VACANCES 

Ambroise Perrin

Ils se sont rencontrés chez des amis, ils se sont revus un peu par hasard deux jours plus tard, puis une belle soirée, puis une belle nuit, puis ils se sont vus de plus en plus souvent, c’était sympa, ils étaient libres tous les deux, son appartement était plus grand que le sien et sa colocataire venait de partir, il s’est donc installé chez elle, un jour elle a dit « chez nous », toujours sympa, lui aime bien faire le ménage, il cuisine des plats dont on peut congeler la moitié pour les jours où l’on est à la bourre, le samedi matin le marché, des légumes bio, ils ont commencé une caisse commune, elle s’est intéressée à son boulot et lui au sien, un soir ils se sont raconté leur vie « d’avant », son premier amour, elle avait 16 ans, lui la première fois, ce fut plus tard, à 18 ans, chacun sentait bien que l’autre ne racontait pas tout, mais c’est un peu la règle du jeu quand on fait des aveux.

Puis ils ont commencé à parler de leurs familles, tu n’as qu’à venir ce dimanche chez moi, chez mes parents, il a demandé « t’es sûre », ils vont peut-être se faire des idées… ne t’en fais pas, je ne les ai pas tous ramenés à la maison, et mes parents sont plutôt du genre modernes, et c’est vrai que cela s’est bien passé, avec son petit bouquet de fleurs et puis ce fut le temps des vacances, ils ne se sont même pas demandé s’ils partaient ensemble, cela leur a semblé évident, enfin, chacun a fait comme si c’était évident, une manière d’officialiser les choses, et où aller ?, il fallait trouver une destination, pourquoi pas l’Irlande, ou Venise ? –un peu trop romantique, ou en Ardèche, il a un copain qui y retape une vieille ferme, bref ce fut Prague, par l’autoroute via Nuremberg, on prend ta voiture elle est mieux que la mienne, ils se sont arrêtés bien-sûr à Pilsen boire une bière, finalement la Tchéquie, de Strasbourg c’est moins loin que Paris, et pas de péage…

Les propriétaires du Airbnb parlent bien l’anglais, le gars avait été guitariste dans un groupe de rock qui s’appelait les Chiens Jaunes dans les années 1960 – 1970, il leur raconte Jan Palach et l’ambiance le soir de la chute du Mur de Berlin, la chambre est confortable très maison de poupée avec des broderies partout et des coussins tricotés par la grand-mère, la salle de bain est sur le palier.

Ensuite il fallait trouver quoi faire, explorer le guide du routard et passer à l’Office du tourisme, traverser le Karlův most, le Pont Charles, visiter un musée, le lendemain faire une virée dans les petites villes des alentours, on ne va pas passer l’après-midi à lire dans la chambre, moi je sors sur une terrasse, moi je préfère rester un peu ici, finalement dix jours de vacances c’est super long, qu’est-ce qu’on pourrait faire demain, au bout de trois jours on a déjà des habitudes dans une petite gargote, il y a au coin de la place Venceslas en sous-sol une librairie d’occasions avec un rayonnage de livres en français, tiens le Rouge et le Noir, cela fait longtemps que j’avais envie de le lire, mais tu ne vas pas passer toute la journée dans ton bouquin et svp sors ton slip et tes chaussettes du lavabo, c’est pas un spectacle, et c’est là que le moindre détail prend une importance dingue.

Normal, on est tout le temps ensemble, l’ennui révèle les maniaqueries et les vacances rebellent le prince charmant. La princesse fait sa petite crise, dis-donc tu aimes bien la jolie serveuse de chez « U’ Thomase » !, de quoi tu parles ?, il marche maintenant sur des œufs, ce sont à chaque instant les couleurs de l’arc-en-ciel en plus de celles de Stendhal, tu sais que si on fait une superposition optique des sept couleurs de l’arc-en-ciel on voit du blanc, c’est Léonard de Vinci qui a fait cette découverte sur la persistance rétinienne, bah oui je le sais, ne me prend pas pour une idiote et ne détourne pas la conversation, punaise, c’est long les vacances, et si il faut se creuser le ciboulot pour trouver quoi faire pour passer du temps ensemble, cela pose des questions.

Maintenant elle n’arrête pas de critiquer la moindre de ses initiatives, et lui, plus qu’il est prévenant, plus il l’irrite. C’est une intimité dont ils n’ont pas encore l’habitude, la chambre d’hôtel où l’on ne trouve pas une place pour chaque chose et où l’on trébuche sur la valise coincée devant le petit fauteuil, d’ailleurs il n’y en a qu’un, l’autre s’assoit sur le lit.

Finalement on rentre deux jours plus tôt, le trajet se fait presque en silence, et quand il veut payer l’essence elle dit « on va faire moitié-moitié » ; à l’approche de la frontière il n’ose pas allumer France Info que l’on devrait déjà capter, arrivée à la maison elle dit qu’elle repart de suite voir sa mère, ça fait longtemps ; il dit oui, il est vraiment désolé d’avoir compris, il s’étonne de ne pas être trop triste, il rassemble quelques-unes de ses affaires, va acheter un bouquet de fleurs et laisse un petit mot, « je repasserai ».

En vain, d’Alsace ; épisode 66 : POUR MOI LA VIE VA COMMENCER 

Ambroise Perrin

Il a toujours rêvé de voyager, route 66, il est chauffeur de bus, longtemps les transports scolaires, puis les sorties du troisième âge où il fallait nettoyer les toilettes du bus, mais avec de bons pourboires, et maintenant chauffeur de la navette pour l’aéroport de Francfort, et c’est une promotion dans sa propre estime, après également cinq années à la CTS où il trouvait que les petits chefs de la Ville ne le considéraient pas comme quelqu’un d’agréable.

Et être agréable, c’est ce qu’il préfère. Les voyageurs sont toujours stressés, mal réveillés, ils ont oublié un sac chez eux et c’est trop tard, tant pis. Lui, le chauffeur, c’est le sourire, avant-goût du soleil des Canaries, il fait des blagues au départ et redescend volontiers vérifier dans la soute si le petit sac n’y est pas, mais oui madame, c’est votre mari qui a dû le mettre en même temps que la valise.

Deux impératifs, l’horaire et la sécurité. L’horaire parce qu’il faut faire un rapport écrit en cas de retard, un accident par exemple, mais il est champion pour sortir de l’autoroute et emprunter des voies de traverse. La sécurité, parce que là, ça ne rigole pas, s’il n’a pas été vigilant ça devient vraiment de sa faute, dans les stages on a bien insisté sur les responsabilités du chauffeur, « vous êtes Jupiter à bord », pour dire que c’est lui qui prend les décisions. Un passager bourré qui embête tout le monde pour s’asseoir devant et qui braille comme un cochon, il a un bip pour appeler la centrale qui envoie deux vigiles, suivez-nous monsieur, avec un peu de chance il pourra récupérer sa valise et bye-bye le bus part sans lui.

Alors la routine, ce sont juste des panneaux Ausfahrt qui défilent, il observe les saisons à la couleur des champs, il reconnaît les passagers qui font le trajet toutes les semaines, il n’aime pas quand on lui fait changer de véhicule, on s’habitue vite à ces machines, compagnes indolentes des sempiternelles rotations sur le goudron.

Un jour de nonchalance entre deux plaques de goudron, il est parti faire un tour vers les boutiques qui annoncent les zones d’embarquement, à la recherche d’un kiosque avec de vraies Bratwurst pour touristes, et il observa à un comptoir au milieu de l’allée une animation fébrile et des conversations bizarres, « on prend Tokyo ou Rio de Janeiro » ? Une heure avant le départ, des tickets de vol à 80 €, sans bagages à mettre en soute car trop tard, aller simple, le retour vous verrez sur place, l’aventure commence à l’aéroport.

Il a les clés du bus en poche, il a aussi sa sacoche avec son passeport, il a une idée folle, il y a une place pour Séoul, et le voilà qui s’envole.

En vain, d’Alsace ; épisode 65 : L’INNOCENTE

Ambroise Perrin

D’autres récits auparavant dans le blog

Si on cherchait à comprendre, on ne survivait pas. Rescapée de là-bas, Auschwitz, sa grand’mère n’en parlait jamais, elle hurlait toutes les nuits, on savait pourquoi, les voisins aussi, on ne disait rien. Elle, la petite fille, était hantée par Genet et Koltès.

Je l’ai rencontrée à l’entrée du TNS, élève d’une promotion où l’on osait écrire, elle m’invita à écouter son monologue, du théâtre ; tu verras cela n’a absolument rien de sociologique, c’est juste une manière de s’interroger sur la façon de parler de soi ; je ne savais absolument pas de quoi cela allait parler ; elle me dit, tu sais, on raconte toujours la même chose : éviter de demander « pourquoi ? ». Es gibt kein warum. Voilà, écoutez en lisant peut-être à haute voix et d’une seule traite. 

Le mec il m’dit, tu vois j’le connaissais pas le mec, il me dit lève ton pull, montre-toi, j’te jure, je touche pas et moi je dis ça va pas non, et il m’dit ben quoi t’as pas de sout c’est que tu veux bien, non, et moi je lui dis, ben non, j’veux pas, alors il me dit, allez, sois sympa, montre-moi, et je savais bien que si je lui montrais, il allait toucher, je le connaissais pas ce type mais ça se voyait qu’il aimait les gros nibards, alors je lui fais, bon regarde et je descends mon fute, tu vois là comme ça, avec le risque que tout le monde regarde, j’baisse mon fute et le slip avec, ensemble, alors là le mec, il était scié, dingue, il osait à peine mater, alors je lui fais ben quoi, tu veux pas regarder et tu sais, quand je serre les fesses, ça fait bouger ma chatte, mais grave, ça s’ouvre, ça se ferme, mais vraiment, tu ne vois que ça et le mec il est scotché, il mate un peu et il me fait mais t’es une salope toi, une vraie salope, moi j’touche pas une salope, t’es vraiment dégueulasse, alors je me mets le doigt dedans mais tu vois, d’un coup, jusqu’au fond, et je fouille un peu, et je ressors, y’avait un peu de blanc, ça coulait sur le doigt, le mec il est écœuré, mais alors dingue, il me traite de salope, salope, salope, t’es complètement dingue il me fait, et il se casse, bon débarras, mais moi du coup j’avais envie, mais vraiment envie, mais dingue, dingue, dingue, alors je me frotte le clito, mais à toute blinde, la branlette d’enfer, comme une folle, je frotte je frotte je me retourne si jamais on me voit et je frotte, je ferme les yeux et je sens que ça vient, que ça va être le truc super fort, pas comme une baise à la con, non, le super méga pied, le truc super dingue, et alors je refous mon doigt dedans mais là tout doucement et là ça va vite, ça monte, ça monte putain ça vient mais dingue, j’ai vraiment envie de crier tellement que c’est bon, le pied mais le pied mais aucun mec ne m’a jamais fait ça, j’arrivais plus à respirer, j’avais envie qu’on me frotte les nibards, je me passais la langue en haut en bas sur les lèvres, j’aurais sucé dix queues de suite et puis j’ai senti l’élastique du slip qui serrait, j’ai remonté mon fute, je suis sûre que cela se voyait sur ma tronche, je sais plus si j’étais complètement crevée ou si j’avais encore envie, en tout cas j’avais plus faim mais soif, j’suis allée au tuyau prendre de la flotte, ça débordait dans mon cou et j’ai senti le froid sur la pointe des seins, putain ils étaient tendus comme des flèches, j’avais vraiment envie de me frotter, c’est là que j’ai vu le Président, je ne sais pas ce qu’il faisait là, je suis sûre que c’est par hasard mais rien qu’en voyant ma gueule il a dû comprendre parce qu’il a fait un drôle de sourire, j’aurais pu faire comme si de rien mais j’ai juste un peu serré les yeux alors il m’a regardée et j’ai compris qu’il avait compris, j’ai ouvert la porte des chiottes et j’ai pas fermé, il est venu, il savait pas comment faire il pétait de trouille c’est évident, d’abord j’ai un peu levé mon pull, il osait pas toucher alors je lui ai ouvert son froc putain il bandait mais comme un dingue, mais tu parles j’avais à peine baissé son slip qu’il se met à gicler, comme une cascade, ça touche mon pull, et l’autre con il est là il me dit merci, je t’aime, je t’aime, quel con mais moi j’avais vachement envie, alors je le regarde droit dans les yeux, il était là tout con comme s’il avait couru les Jeux Olympiques, la langue dehors, j’ai voulu prendre sa main mais j’ai bien vu qu’il saurait pas faire alors je me suis branlée devant lui, tout doucement et de plus en plus fort, c’est venu exactement quand j’avais envie, j’avais l’impression que ça glissait le long de ma cuisse et lui il osait pas bouger, je l’ai mis dehors puis je suis sortie putain, j’étais excitée, je retrouvais plus ma copine, je regardais les mecs comme si je pouvais les baiser tous, j’ai vu mon connard de dos avec une pouffe, ça devait être sa femme, je suis passée tout près il a pas osé regarder, moi ça me faisait marrer j’allais pas le faire chier, je sentais mon pull qui frottait sur la pointe de mes nibards et je me disais que j’étais une vraie salope, ça me plaisait bien, la fête continuait et je me suis un peu baladée et j’ai vu l’autre petit con, celui qui était avec le connard d’avant, alors j’avance et je lui dis salut, salut qu’il me répond, et je me dis-toi mon mec, t’es bon, tu vas voir, alors je lui dis tu viens, on va boire un coup alors il me dit ben oui, si tu veux, t’es seul je lui demande, il me dit non mais je ne sais pas où ils sont les autres alors je me dis, c’est bon toi, alors je l’amène aux chiottes, et il a vraiment cru que c’était bon, tu parles, le con et je lui dis laisse-toi faire tu verras je lui baisse son froc putain il attendait que ça et là je me suis dit toi mon mec, tu vas pas rigoler, alors je lui dis il faut que je te fasse un truc alors donne-moi ta chemise sinon on va nous entendre je lui mets son mouchoir dans la bouche et avec sa chemise je le bâillonne, il veut l’enlever mais je lui dis laisse non, respire par le nez, tu verras, t’as jamais connu ça, et je descends, je commence à le sucer putain là je pouvais faire ce que je voulais de lui il était là, à mes pieds, comme le petit connard qu’il était, je lui dis attends et je prends la cordelette du rideau et je lui dis retourne-toi, penche-toi, je voyais son braquemart comme un cœur qui bat, il aurait tout fait pour que je continue, alors je lui ai attaché les mains dans le dos, je savais pas encore ce que j’allais faire mais je savais ce qui allait se passer, putain, j’ai serré, mais serré, il a tourné la tête, il avait une gueule d’enfer, il a vraiment dû se demander ce qui se passait, et moi je lui dis t’en fais pas tu vas aimer et je lui flanque une torgnole sur le braquemart qu’il a ouvert des yeux comme des soucoupes et là j’ai vu qu’il pouvait pas crier, rien, il avait envie de gueuler, de dire arrête, fous-moi la paix, mais que dalle, rien qui sortait, baisé le mec, alors doucement j’ai pris mon épingle, la seule chose que je voulais pas, c’est de voir du sang, je supporte pas, donc il fallait l’enfoncer jusqu’à la limite où ça pète quand ça entre, j’ai commencé dans la bite, puis les roustons, il a essayé de me cogner mais avec les bras coincés dans le dos, dans le chiotte, il pouvait pas bouger, là je crois qu’il croyait encore que ça faisait partie du jeu, qu’il allait encore prendre son pied, que c’était un truc qu’il connaissait pas et qu’il allait avoir l’air d’un con s’il se laissait pas faire, alors je lui ai souri, je l’ai resucé trois quatre fois et il est revenu, bien dur, il avait de nouveau envie, alors je lui ai attaché les pieds avec l’autre bout du rideau, et là il était cuit, il pouvait plus bouger, juste monter son cul et le laisser retomber sur le chiotte, alors je l’ai un peu branlé, pas trop juste qu’il se calme, je me suis mise debout sur ses cuisses, avec mes talons, j’avais ma chatte à 3 centimètres de sa gueule, il avait les yeux comme un dingue, il crachait, il toussait de l’intérieur, son nez on aurait dit un sifflet et je me suis branlée en ouvrant et fermant la chatte, il devait avoir vachement mal aux cuisses parce que je tapais du talon, il arrivait plus à bouger pour me faire tomber, alors j’ai repris l’épingle, je crois qu’il l’avait oubliée et je lui ai mis sur son cou et j’ai appuyé, appuyé, putain ça s’enfonçait sans percer, mon truc c’était ça, surtout pas de sang, il avait les yeux qui sortaient, le nez qui s’ouvrait, il avait bouffé la moitié de sa chemise, je lui ai mis ensuite l’épingle de l’autre côté, il y avait une tâche violette puis j’ai essayé sur la tempe et là ça s’est mis à pisser, connard, salaud, je veux pas que ça saigne, je lui ai filé une beigne d’enfer sur le pif, j’ai cogné mais vraiment comme j’ai jamais cogné, et là le sang s’est mis à pisser, il pissait du nez comme une vache, ça faisait un boucan d’enfer parce qu’il arrivait plus à respirer et il avalait le sang par le nez alors je l’ai cogné dans les couilles, des coups de tatane sur la queue, il est tombé, je lui ai sauté sur le cul, il avait la gueule sur le chiotte, j’ai posé mon cul dessus, je crois que si j’avais pu chier je l’aurais fait, j’étais à la fois dans une fureur dingue, complètement excitée et en même temps complètement calme, je voyais très bien ce que je faisais, j’aurais pu dire à l’avance tout ce que j’allais faire, en même temps je tapais dans tous les sens, je faisais juste gaffe à pas faire trop de bruit, j’avais les seins qui dégoulinaient de sueur, j’aurais voulu avoir une glace pour me regarder, c’est toujours super excitant sans soute, j’voulais pas enlever mon pull, car j’savais pas où le poser dans ce bordel mais la laine me grattait, je me suis frottée de partout putain c’était bon pendant que l’autre con il grognait encore, je l’ai retourné ça saignait pas trop sur sa tempe, je me suis dit que j’avais touché le cerveau en rigolant, je crois qu’il s’est mis à dégueuler parce que ça schlinguait de son bâillon, il avait dû vomi qui sortait du nez, ça allait sortir des oreilles le con, je me suis accrochée à ses couilles pour tirer pour voir ce que ça allait donner, c’est super solide, ça se tire mais ça bouge pas, ça devient très petit mais quand même élastique, je suis sortie en bloquant la porte, je me suis passé un coup de flotte sur la tronche et j’ai cherché les autres et tout de suite j’ai vu l’autre gamine qui rigolait avec le connard, je lui ai dit viens que je te raconte, je viens de me faire sauter par un mec mais génial, une baise d’enfer tu peux pas savoir le pied, la gamine me regardait et disait ah bon, tu crois, t’as déjà baisé je lui ai demandé ben oui qu’elle a dit mais je suis certaine qu’elle était jamais passée à la casserole et je lui ai dit ben à ton âge tu devrais commencer, ah bon, tu crois qu’elle fait, mais faut que ça me plaise, et je lui dis viens je vais te montrer un truc entre nanas, tu sais la baise y’ a que ça de vrai sinon t’es une conne et on a recroisé l’autre connard, il m’a regardée et je lui ai dit t’as envie il savait pas si c’était pour de bon, je suis sûre qu’il l’avait jamais fait comme ça, en fait moi aussi, je l’avais jamais fait juste comme ça, et je lui dis ben viens, je suis avec ma copine, et viens je lui dis à elle, tu vas voir, c’est génial, et on est allé derrière, elle avait envie de se barrer, mais pas question je lui dis tu restes, c’est tout, c’est moi qui te le dis, elle savait pas quoi faire, je me suis frotté la chatte à travers le fute le mec il avait l’air con, il a commencé à se toucher sur le jean moi je sentais mes nibards qui montaient, alors j’ai mis doucement ma main dans le slip de la gamine, elle savait pas quoi faire mais elle avait tellement les ch’tons de passer pour une conne devant le mec qu’elle se laissait faire elle osait pas le regarder, je crois que si elle avait levé les yeux elle se serait barrée, alors j’ai eu l’idée de génie, je lui ai dit retourne-toi je lui ai levé la jupe et je lui ai dit t’en fais pas garanti personne voit ton cul on est bien planqué et j’ai commencé à la caresser, là j’ai vu qu’elle savait ce que c’était parce qu’elle a tout de suite mouillé, je lui ai mis un doigt dans la chatte mais tout doucement, elle a crié ça va pas non mais je lui ai dit mais si laisse-toi faire, je sais moi et j’ai fait signe au mec qu’est-ce que tu attends, putain il a baissé son froc mais il osait pas, alors je lui ai dit mais vas-y, connard, elle veut que ça, tu crois qu’elle est ok qu’il me demande le con mais oui je te dis qu’elle adore ça, et l’autre qui dit non non j’veux pas, j’sais pas et moi je lui dis-moi je sais, t’as envie mais tu n’oses pas, avoue, mais je sais pas moi qu’elle dit, t’es sûre, mais oui tu verras c’est complètement génial alors il s’approche, il bandait tellement qu’il était prêt à gicler, moi je lui tiens le cul à la gamine, j’enlève ma main, et l’autre il veut entrer mais il trouve pas le trou le con, je lui prends la bite pour l’aider et il lâche tout et il s’excuse putain j’en avais partout et ça sent tout de suite très fort mais c’était pendant ce temps-là que les autres sont arrivés ils disaient rien, ils regardaient comme des cons, y en a pas un qui se marrait, alors j’engueule le con qui est là avec sa bite qui goutte et qui a peur de salir son slip, la gamine elle se demande si c’est pas exprès qu’il est pas entré parce qu’elle demande c’est tout ? et les autres se marrent, alors je dis bon c’est chacun son tour, elle demande que ça et l’autre il me demande, comme l’autre avant, t’es sûre que c’est ok, et moi je dis oui, c’est sûr et certain, vas-y, bon ben qu’il fait comme si c’était un ordre et qu’il fallait obéir, alors il baisse son froc mais il sait faire, il la retourne, il lui remonte les cuisses et schlac, d’un coup, il la saute putain la gamine elle hurle, c’est sûr que c’était la première fois, elle braille comme une dingue, je lui mets la main sur la gueule et je crie mais t’es dingue, tu veux alerter tout le quartier, ta gueule, alors elle dit doucement dis-lui d’arrêter, ça fait trop mal, et je lui dis ben non, quand on commence, on termine, et déjà y avait un autre qui suivait, pousse-toi qu’il disait quand l’autre venait de gicler et il se l’est faite en cherchant il a pris sa main pour trouver le trou, la gamine disait non non j’veux plus et moi tranquillement j’ai dit continue, c’est comme ça, alors j’ai bien vu que ses yeux voulaient me poser des questions et je lui ai dit y’a pas de pourquoi.

En vain, d’Alsace ; épisode 64 : LA DISPARITION DE KYLIAN M’BAPÉ AU NEUDORF

Ambroise Perrin

J’ai un peu fanfaronné en avouant n’avoir jamais vu un match de foot dans un stade. Oui, j’avais suivi une finale de Coupe du monde sur un grand écran en Allemagne, qui jouait contre la France, c’était marrant de voir tous ces hystériques, surtout les filles. Et puis par hasard dans un café en Belgique, qui jouait contre le Japon, une ambiance formidable, j’avais adoré cette sorte de communion dans le suspense et les tournées de bières offertes à chaque dribble réussi.

Ce jour-là j’avais été invité à Strasbourg au Congrès mondial de l’Association internationale des journalistes sportifs, ceux qui font la pluie et le beau temps dans la ferveur sportive de la population de toute la planète. Soirée décontractée mais en fait extrêmement officielle, de grandes décisions allaient être annoncées, qui allaient modifier les relations de la presse avec les stars sportives professionnelles, pour se dégager de nombreuses suspicions de corruption. Certains de la délégation française étaient des copains journalistes, nous avions été de la même promotion il y a 40 ans à l’école de journalisme à Strasbourg, l’un était rédacteur en chef à l’Équipe, l’autre responsable du service des sports à Libération… et il y avait celui que l’on jalousait en le poursuivant de nos sempiternelles moqueries, un cancre devenu vedette à la télévision, champion du baratin insipide sur le Tour de France et le Paris-Dakar. Nous étions quelques années avant notre retraite, on avait pris le temps de retrouvailles devant l’ancien bâtiment de l’École, le CUEJ, rue Schiller au bord de l’Ill, avec l’envie de faire un petit jogging dans le parc de l’Orangerie et de manger une glace à la roulotte de Franchi. Bref, du bon temps et du beau monde. Et on ne parlait que de cinéma, de voyages, de divorces, et du polar sportif que Jean-Paul venait de remettre à son éditeur.

Deux hommes parurent. Ils avaient l’air jovial, et semblaient excellents comédiens, en jouant aux petites gens modestes.  Les deux messieurs semblaient à l’aise dans ce parc noir de monde, où comme des aimants, ils attiraient les regards. C’étaient deux joueurs de football, l’un, je l’ai reconnu, c’était celui que le président Macron avait tenu dans ses bras parce qu’un tireur de son équipe avait loupé un penalty. À la télé l’homme politique montrait qu’il voulait consoler le malheureux sportif devant un milliard de spectateurs. Le joueur perdant, qui se nomme Kylian Mbappé, n’avait pas levé une seule fois les yeux vers le consolateur. Il voyait sans regarder. Ces regards qui jamais ne se croisaient auraient pu sembler d’une belle hardiesse, puisqu’ainsi le consolé devenait le dominant. Cela rendait le joueur assez sympathique.

Les footballeurs saluèrent mes puissants amis journalistes, et comme il n’y a pas de hasard dans ce genre de jeux, ce furent des déférences non feintes, chacun sachant ce que l’autre pouvait lui apporter.

Comme je ne connaissais aucun nom de joueurs espagnols, ce qui fut le premier sujet de discussion, nous nous mimes à parler de livres, et j’ai dit à Kylian que pour moi Madame Bovary était un modèle, et il m’a répondu, ah oui, Flaubert.

Puis on a parlé gros sous, quelqu’un avait lancé la conversation sur les droits télés, les sponsors et les ventes de maillots qui rendaient ridicule le chiffre d’un salaire mensuel de 6 Millions d’euros, sans compter les primes ; et les partenariats qui en plus doublent cette somme. J’ai vite calculé, cela fait 85714€ de l’heure, 1423€ par minute, ce que gagne un smicard par mois, ou 24€ par seconde ; je lui redis « bonjour, enchanté » et ce sont déjà cent euros € de passés, c’est rigolo.

Puis on en vint aux histoires de transferts, et quelqu’un prononça le mot de « disparition » à propos d’un autre joueur bien payé, mais qu’on ne voyait plus sur les stades ; j’ai embrayé sur Georges Perec, la disparition de la fameuse voyelle e, mais aussi la disparition de sa famille dans les camps. Je raconte comment dans ce cas, en littérature, la contrainte produit du sens. Cela intéresse beaucoup Kylian, il me dit, on se tutoie, j’aime ton prénom, Ambroise. Et il m’a demandé, qu’est-ce que je pourrais mettre en place comme contrainte, un truc artistique que tout le monde verrait, mais que personne ne décèlerait vraiment, puisque cette contrainte n’aurait pas de signification immédiate. Je lui réponds, jouer en ne touchant la balle qu’avec le pied gauche ! Non, non, me dit-il, c’est trop évident, tout le monde s’en apercevra de suite, impossible pendant un match.

J’ai alors une idée, inspirée par la célèbre journaliste Florence Aubenas qui s’était transformée en modeste femme de ménage anonyme pour écrire sur cette humble condition. Je lui dis, Kylian, tu vas vivre tout seul dans un tout petit studio au Neudorf avec exactement 1429€ pour le mois. On te trouve un boulot de serveur, tu portes une barbe, une perruque et un faux nez, avec un peu de chance, tu te fais 10 ou 20€ de pourboire dans la journée. On te trouve des habits chez Emmaüs, éventuellement une vieille télé et tu dois tout payer, le loyer, les charges, la bouffe, peut-être que tu pourras aller une fois au ciné, et tu iras chercher des bouquins dans les boîtes à livres dans les parcs, si tu aimes la lecture. Tu vis avec absolument rien de ta fortune. Personne ne doit être au courant, et pour ta famille, tu es en stage d’entrainement en altitude, et on sait qu’en montagne il n’y a pas de réseau.

Le plus difficile, m’a-t-il répondu, c’est de penser à ce qui va se passer au bout d’un mois, quand je vais « revenir » de ma piaule du Neudorf. Moi je n’aurais pas envie d’écrire un livre, l’expérience aura été trop personnelle pour la raconter. Je ne veux pas que cela soit compris comme une thérapie, ou une expérience sociologique. Mais je vais la faire, géniale ton idée, ce sera chouette de faire sa petite popote. Je donnerai des ordres à mon staff pour qu’on me laisse tranquillement m’isoler. Je suis impatient de savoir si je vais m’ennuyer.

Je crois, me dit-il encore, que ce sera tellement invraisemblable que je n’aurais pas besoin de faire d’efforts d’imagination.

En vain, d’Alsace ; épisode 63 : PARS, SURTOUT NE TE RETOURNE PAS 

Ambroise Perrin

C’est lui qui embauche et vire le personnel, 30 ans de boîte, et bientôt c’est certain, promotion directeur général, il sera le patron de la filiale des Etats-Unis, Born in the USA, il adore les 4 juillet, il n’écoute que de la country, Johnny Cash comme les dollars, il est bien vu par ses chefs. Aujourd’hui ses chefs lui disent, avec des circonvolutions, que c’est lui qui part. Restructuration, réorganisation, les actionnaires, nouvelles technologies, belle prime etc. Chômage.

Et lui qui pétait la forme, toujours sur la brèche, corps et âme pour la boîte, le voilà qui tombe malade, bien pire que la déprime, la rate qui se dilate, le foie qui n’est pas droit, le ventre qui se rentre, l’épigastre qui s’encastre, reprenez-vous lui dit son généraliste, je vous envoie chez un spécialiste.

Vous souffrez de quoi ? Du chômage… Qu’allez-vous faire pendant ce temps suspendu, vous avez un carnet d’adresses formidable, vous allez retomber sur vos pieds ! J’ai les genoux qui sont mous et les orteils pas pareils… La chanson l’obsède.

Il est devenu invisible, les enfants sont grands, désolé pour toi papa ; la maman a un petit job, heureusement dans une autre boîte, elle est très gentille à la maison mais ne hurle pas à l’injustice, elle ne va pas s’en mêler… C’est une chance, profites-en, tu seras payé à rien foutre, tant de chômeurs tire-au-flanc en profitent, à toi le tour ; merci les amis.

Il ne veut pas vivre aux crochets de la société, il n’a jamais pris de congé de maladie, pas d’artères trop pépères ni de nez tout bouché, pas de fricotage avec un soudain burn-out pour temporiser son limogeage, c’est maintenant qu’il devient confus, envie de rien, il dort mal la nuit, rate ses rendez-vous, cède à la picole, glande toute la journée, à midi il n’a même pas terminé de lire le journal, il veut voir personne, et surtout pas la secrétaire qui l’appelle pour remplir des papiers.

Un jour, on sonne, c’est le magasinier, il est gauche comme s’il rencontrait pour la première fois les parents de sa fiancée, il lui rapporte trois cartons avec ses dossiers… Mais je les avais laissés pour mon successeur ? Bah non elle n’en a pas besoin ! Ah bon ? C’est qui ? Elle ? Pas possible ! La plus nulle des nulles, mais le pauvre gars n’a pas envie de papoter, au revoir Monsieur et bonne chance. Il file, il a une bagnole de la boîte.

Là vraiment il n’existe plus. On lui conseille de faire du sport, de prendre soin de lui, comme s’il était en convalescence après une longue maladie. Sa femme en cause deux mots au toubib, ils vont partir en cure, cela le requinquera, mais non, il ne veut pas être en charge de la société il le répète tout le temps. Il décide de faire comme si de rien n’était, son gouffre de désespoir, c’est à la maison, c’est lui tout seul, dans son bureau à l’étage. Un peu comme s’il avait honte, pense-t-on, on le voit se lancer dans des activités associatives, prendre le temps d’être utile… Il lui faut une semaine pour régler un truc qui lui aurait pris une heure. Il s’engueule avec tous les bénévoles. Il refuse soudain de faire du caritatif comme une thérapie.

À l’agence de l’emploi des cadres, au bout de la deuxième visite, il a envie de restructurer toute l’organisation ; ses interlocuteurs sont tous des incapables, il décèle ceux qui ont fait les trois jours de stage de psychologie et qui répondent toujours « mais bien sûr Monsieur » et les autres qui lui balance des « il faut être réaliste Monsieur ».

Quand son banquier l’appelle parce qu’il a supprimé les achats automatiques mensuels dans son fond d’investissement d’actifs financiers, il l’envoie valser et lui réponds que maintenant son fric, c’est le moment de tout claquer.

Il a peur. Il est tétanisé à l’idée de retourner travailler, il a lu un article dans « Le Monde » qui calcule qu’il y a 14 000 décès chaque année imputables au chômage et qui relève que pour la société ce n’est pas un enjeu de santé publique digne d’attention.

Sa femme avait pris un travail quand les enfants sont devenus grands, elle s’est émancipée, et cela a probablement sauvé leur couple. Un ami d’une boîte de conseil lui répète, si tu te sens avili par ta situation, fais-toi auto-entrepreneur, tu trouveras des contrats. D’un seul coup, il s’est senti usé, un autre homme, à la limite de la médiocrité. Surtout ne pas se sentir assisté.

Sa femme toujours, fait comme si elle s’occupait de lui et dit à ses meilleurs amis qu’elle a peur pour lui, avec ses idées noires. Il y a comme cela des histoires qui finissent mal.

Il est tombé amoureux. Par accident, en inventant un pseudo ringard, il s’est inscrit sur un site de rencontres « sérieux », s’est rajeuni de 20 ans, a rencontré une jolie paumée en décompression de rupture, lui a remonté le moral, l’a emmenée au restaurant, lui a prêté de l’argent sans qu’elle en demande, est devenu copain-copain avec sa gamine de sept ans sans papa, et a trouvé un prétexte bidon de stage à l’étranger pour emmener sa douce conquête en vacances, au bord de la mer ; il a adoré tous les clichés de la vie qu’il détestait, a fait semblant de pleurer quand sa femme s’est offusquée, a rigolé quand son fils lui a dit « papa c’est une passade ne te laisse pas avoir, pense à nous » ; il a trouvé chez un bon bouquiniste des cartes postales des Galapagos et les a envoyées à un copain pour qu’il les poste à sa femme depuis Rio, ça fera la blague.

Sa copine est vraiment ignare, elle ne connait aucune chanson de Johnny Hallyday (« Pour moi la vie va commencer »), ne lit jamais un journal, cuisine vraiment mal, il s’en charge, et il sent qu’elle en aura vite marre de lui, alors il multiplie les petits cadeaux qui fonctionnent comme des aimants pour des amants. Il joue le grand jeu au Crocodile où il connait plein de monde, juste pour frimer ; elle a demandé un Coca-Cola, porte une robe décolletée vraiment indécente, le maître d’hôtel en se penchant évite les collisions du regard, et elle rit si fort qu’il fait de-même, il jubile d’être vulgaire, les loufiats attendent un bon pourboire.

C’est lui qui s’est lassé, mais il n’a pas voulu chanter comme Bob Dylan, « Don’t look back », ou comme Oasis, « In anger ». Ne retourne pas sur le passé avec colère, il y a de meilleurs endroits où jouer, et tu n’y es jamais allé…

En vain, d’Alsace ; épisode 62 : LE TONTON FLINGUEUR

Ambroise Perrin

Haut les mains c’est un hold-up ! La dame qui a aidé le monsieur à monter les trois marches de la Caisse d’Épargne est incrédule. Oui, il a vraiment un pistolet en main. Il y a une employée du côté des chaises pour attendre, il y a la dame qui est toujours au guichet et un peu en retrait le chef de l’agence dans son bureau ouvert, qui donne sur la salle d’entrée. C’est tout petit, tout le monde se connait, bonjour Monsieur Dieb, allez, rangez ce pistolet on voit bien qu’il est en plastique.

Mais monsieur Dieb est sérieux, il veut l’argent du comptoir, et la consigne est claire, ne pas risquer sa vie, donner l’argent au bandit. La caissière donne donc à Monsieur Dieb l’argent liquide de la caisse courante, 6420 francs, vous voulez une enveloppe ?

En repassant derrière le comptoir, l’employée, qui d’ailleurs est nouvelle dans l’agence et ne connait pas Monsieur Dieb, ou peut-être était-ce la stagiaire, on ne s’en souvient plus, et bien c’est elle qui appuie sur le fameux bouton « Alerte hold-up » discrètement et directement relié au commissariat de police.

Monsieur Dieb a empoché le montant de son filoutage, il faut l’aider à redescendre les marches en grès de l’agence et le voilà qui file en remontant la Grand’rue. Arrivé chez Sichel au feu rouge, le premier qui ait été installé au centre-ville, la police est déjà là. Les agents stupéfaits ne comprennent pas, c’est quoi cette histoire de hold-up à main armée, c’est vraiment vrai ce gangstérisme ? Ben oui, voilà, je vous rends l’argent… Attendez, vous n’allez pas partir comme cela, on appelle Strasbourg pour savoir quoi faire de vous… En attendant on vous emmène au commissariat, rue Georges-Clemenceau, bon on vous attend là-bas parce que votre fauteuil roulant, il ne rentre pas dans la voiture.

Au commissariat on lui demande s’il veut un verre d’eau, nous sommes en été, il fait chaud. Racontez-nous ce que vous avez fait, montrez-nous votre arme… Un pistolet à eau, on vous le confisque !

Au téléphone c’est le procureur qui demande qu’on l’écroue. Et voilà monsieur Dieb dans la cellule de la cave, derrière des barreaux. Il aimerait sortir rapidement, la femme de ménage est chez lui, vous comprenez, oui on comprend très bien, mais là ce n’est pas possible vous allez être en garde-à-vue.

La cellule de la cave rue Georges-Clemenceau est sordide, elle est rarement utilisée, une horreur de saleté, une plaque de béton à 40 cm de hauteur sert de châlit à un matelas pourri, et il n’y a qu’un soupirail où la lumière du caniveau n’arrive pas à traverser les toiles d’araignée.

Les policiers sont aussi embarrassés qu’aimables, ils lui donnent une couverture, c’est le règlement, et permettent à la femme de ménage de lui apporter ses médicaments. Quand elle comprend que c’est pour la nuit, elle revient avec une gamelle de fer blanc et un ragoût de chez elle, les policiers lui demandent de reprendre le fauteuil roulant qui encombre, ils ramèneront Monsieur Dieb en voiture. Il est polio depuis l’âge de huit ans, son fauteuil est doté d’un pédalier sur le devant en hauteur, qu’il actionne à la force de ses bras, c’est un fauteuil qui avait été récupéré chez un cul de jatte de Verdun que l’armée du Kaiser avait ainsi soigné en 1919, à moins que cela ait été les « Gueules Cassées françaises » qui l’eut pris en charge. A la mort du soldat on l’avait donné au jeune voisin polio. Bref un engin qui suscite encore le respect.

Quand un avocat, appelé par un policier, vint le voir en lui disant qu’il était commis d’office, Adolf Dieb (oui, son prénom, il était né en 1927, Adolf est un prénom que l’on trouvait dans toutes les familles en Alsace, adal wolf, le loup noble ; après la guerre pour faire plus simple les Adolf ont changé pour Alfred, il ne fallait pas donner prise aux nostalgiques ou aux moqueurs, et le prénom était devenu maudit), Adolf trouva que cela prenait une trop grande ampleur et que l’on en finisse, je paye une punition pour le déplacement et laissez-moi rentrer chez moi.

Eh bien non, il fallait qu’il comprenne qu’il était passible des Assises (c’est quoi ça ?) c’est-à-dire un vrai procès, un crime puni de plusieurs dizaines de milliers de francs d’amende et des années de réclusion criminelle. Tout ça pour un hold-up à la Caisse d’Épargne, et j’ai rendu l’argent ?

L’histoire de Monsieur Dieb a vite fait le tour de Haguenau, le journal n’a pas trop osé raconter les détails, et le directeur de la Caisse d’Épargne a annoncé à tout-va que lui, personnellement, et les employés, ne portaient pas plainte. Mais le siège à Strasbourg déclara qu’il ne pouvait pas intervenir, que c’était à la Justice de prendre tout cela à bras-le-corps.

Au bout de deux jours les policiers le ramenèrent à la maison, le docteur trouva qu’il n’allait pas bien, il avait l’interdiction de sortir du département, de rencontrer les témoins, de faire des déclarations, un vrai criminel.

Il fallut attendre trois années aussi longues qu’un siècle, et ce fut enfin le procès, à Strasbourg dans le grand Tribunal, avec des journalistes partout, sa photo dans Paris-Match, il n’avait pas eu le droit de répondre aux questions de Frédéric Pottecher de France Inter et de l’ORTF.

C’est que l’on savait maintenant pourquoi il avait braqué la Caisse d’Épargne. Il était le responsable de « La Lune au Soleil », une association d’aide aux enfants poliomyélites, il avait rempli un dossier pour un prêt, à la Caisse d’Épargne, de 20 000 francs, pour acheter un Combi Volkswagen d’occasion. C’était pour faire des excursions, avec une remorque pour les fauteuils roulants et la première destination était le lac Titisee à 147 km, partir tôt le matin et rentrer tard le soir, pour des enfants qui n’avaient pour seul horizon que le foyer d’accueil médicalisé derrière la maison Saint-Gérard. La Caisse d’Épargne n’avait même pas répondu, et quand il était allé voir le directeur, il lui avait dit qu’une association de droit local ne pouvait pas faire un emprunt, qu’il fallait demander des subventions, faire un dossier pour le budget de l’an prochain à la Ville. Mais le combi était en vente maintenant, et il pourrait partir en excursion dimanche dans 15 jours, un moniteur d’auto-école de chez Llerena était prêt à faire le chauffeur de bus gratuitement.

Alors si on ne lui prêtait pas l’argent il avait décidé de le prendre ! L’histoire était belle et émouvante, mais la justice est rigoureuse et implacable. Le procureur rappela qu’un hold-up est un hold-up, et qu’une arme est une arme, qu’elle soit efficace ou non, et que le trouble à l’ordre public était manifeste.

À un procès aux Assises l’avocat de la défense peut appeler plein de gens à la barre. Le Maire lui-même vint exprimer le respect que la Ville avait pour ce monsieur, il n’osa pas dire courageux. Le témoignage d’un enfant en fauteuil tira des larmes à toute l’assistance, et puis, une vedette vint défendre Monsieur Dieb, l’acteur Lino Ventura en personne. Il dit, je ne connais pas ce monsieur mais je connais la détresse qui l’a poussé à agir. Les enfants pour qui il a voulu braquer une banque ne sont pas comme les autres, ce sont des « anges incompris ». La médecine les appelle des enfants inadaptés. Parfois ils meurent jeunes, parfois ils survivent longtemps, adultes. Il faut avoir la dignité de leur permettre d’aller jusqu’au bout de leur vie, et ce n’est pas le cas. Lorsque vous rencontrez un enfant pas comme les autres dans la rue, il ne faut pas le regarder comme un monstre. Ce n’est pas de la pitié dont il a besoin mais de la justice, et de la chaleur humaine. Et il faut de l’argent pour les aider à s’intégrer dans la société.

Alors, continua Lino Ventura, braquer une banque c’est peut-être un cri de désespoir ! Monsieur Dieb, on vous écoute monsieur, vous savez quand moi je braque une banque au cinéma, tout le monde est heureux et on m’applaudit, et bien dans la vraie vie, je voudrais aussi vous applaudir !

Le procureur ne laissa pas l’émotion prendre l’avantage, non monsieur, les bons sentiments ne permettent pas de bafouer les règles de la société, vous imaginez, chaque fois qu’une association aura besoin d’argent, elle ira se servir un pistolet à la main ! Je demande l’application de l’article 311–9. Avant que le jury ne se retire pour délibérer, avez-vous quelque chose à ajouter, demanda le président. Oui merci monsieur le juge, tant pis pour la prison, mais qui va payer un nouveau Combi ?

Monsieur Dieb ne se rendait pas compte qu’il risquait une peine jusqu’à 30 ans de réclusion criminelle et de 600 000 francs d’amende. Il ne fut pas acquitté, condamné à trois ans avec sursis et un franc symbolique d’amende. Quand il quitta le tribunal dans sa chaise roulante à pédalier manuel, il traversa une haie d’honneur qui applaudissait comme à l’arrivée du Tour de France.

Dans les jours qui suivirent, il se passa quelque chose d’extraordinaire. Tous les jours le facteur passait avec la petite camionnette déposer des paquets au local de l’association. Des dizaines de paquets postés de toute la France et en les ouvrant y trouvait un pistolet en plastique et une enveloppe avec plein de billets.

En vain, d’Alsace ; épisode 61 : LA VIEILLE DAME TRÈS DIGNE

Ambroise Perrin

Elle dit qu’elle ne fait pas de politique, elle déteste Le Pen et méprise Mélenchon, elle va à la messe tous les dimanches, elle a 70 ans et elle va se marier. Son futur mari est juif, il a 32 ans, et alors ? brave-t-elle quand sa famille « qui-pourtant-est-tolérante » s’étonne un peu. Ils disent qu’ils sont amoureux et ce qu’ils font ensemble c’est comme la vie intime des footballeurs, « cela ne vous regarde pas ».

Elle est riche, elle a toute sa tête, et lui est fauché, et beau gosse. Ni elle ni lui n’ont la frivolité de jouer aux « people » pour narguer les petits cercles strasbourgeois. Tout juste s’amusent-ils quand les braves gens bien intentionnés remarquent que « d’habitude » c’est un homme âgé et prospère qui épouse une très belle dame ayant quinze ou vingt ans de moins que lui. Et on veut alors deviner qu’il « servira d’infirmier » et poussera sa chaise roulante quand elle aura abandonné le déambulateur.

Elle a une copine qui elle, fait de la politique. Elle milite pour les Droits de l’Homme et pense faire des legs à des institutions caritatives, les aveugles parce que son mari était presque aveugle, les restos du cœur à cause de Coluche qu’elle a vu à l’Olympia en 1975 et une association qui fait de l’alphabétisation au Burkina Faso, car elle connaît une nounou sympathique et dévouée qui vient de là-bas. Pourtant, qu’est-ce qu’elle « s’emmerde » dans la vie, sa copine !

Elle, depuis qu’elle est veuve, elle est toujours pétillante, des journées de ministre, elle s’est brouillée avec ses petits imbéciles d’enfants moralisateurs, et elle suit les bonnes idées du conseiller fiscal de feu son mari : ne placez pas votre argent, vos enfants ont de bonnes situations et vous avez déjà tout, « claquez-le ! »

Alors bien sûr elle se fait plaisir. Ce mariage, c’est la porte ouverte à toutes les suspicions, elle est trop naïve, elle se fait exploiter, et d’autres remarques un peu moins subtiles et beaucoup plus assassines. Et qu’est-ce qu’il fait le futur mari dans la vie ? Je vais vous dire, qu’il profite un peu de moi, je serai contente de lui laisser quelque chose ! Et la religion ? La religion c’est à la maison, dehors c’est du poison.

Même le notaire s’y est mis en lui téléphonant discrètement pour lui annoncer que, à propos du contrat de mariage, elle risquait de voir tout se dilapider, qu’elle n’avait pas le droit de déshériter ses enfants etc. Et l’homme de loi lui a révélé, avec la vanité toute mondaine des aristocrates condescendants pour les gens de petites et humbles conditions, qu’il y avait une vérité qu’elle devait connaître. Son heureux élu était papa d’une petite fille de six ans, et que même, il l’avait reconnue ! Bien entendu, il n’a jamais été marié, et… Mais bien sûr c’est formidable lui a répliqué sa cliente, j’adore cette petite, et sa maman aussi est adorable, je les aime beaucoup !

À 70 ans, cela lui plaisait de gaspiller dans des plaisirs futiles les dons de son esprit et de se servir de son érudition pour l’achat d’œuvres d’art, activité qu’elle menait emprunte d’une fausse discrétion pour ainsi satisfaire son désir de briller avec élégance dans la société qui la moquait. Et puis elle tapissa la chambre où ils passaient l’essentiel de leurs journées de plaques de liège brut, et c’est là, dans son « bouchon », qu’elle lui lisait à haute voix les passages qu’elle connaissait par cœur de Le Temps retrouvé.  

Comme elle avait un sacré carnet d’adresses elle ne fit pas dans la retenue en invitant une centaine de personnes à une « maous » réception. Tout le monde politique et culturel de Strasbourg se pressait autour d’un buffet géant, avec orchestre endiablé de country alsaco-tennessienne et récital enjoué par la Maison de la poésie. Le couple était resplendissant et se faisait des papouilles de jeunes fiancés. La vie est belle, on n’est pas sérieux quand on a 17 ans et on en profite. Elle demanda à Berthe Bertini, sa femme de ménage, et Alphonse, le cordonnier, d’être leurs témoins.

Ils se marièrent et firent beaucoup de croisières, au soleil et sous la pluie. Il est mort quatre ans plus tard dans un accident de parapente et elle est redevenu une veuve inconsolable.

En vain, d’Alsace ; épisode 60 : LYSISRAËLTRAGAZA ARISTOPHANE 

Ambroise Perrin

On baise plus tant que les mecs se battent. Vous m’entendez ? Niet, nada, que dalle, allez-vous faire foutre, on ne baise plus, terminé, on veut la paix ! la Paix mondiale ! Ouais… je n’ai pas dit qu’on n’avait pas envie, peut-être plus qu’eux, mais ce qu’il faut leur faire comprendre, c’est qu’on fait la grève ! Ouais les nanas ! La grève contre la guerre ! Ah Miquelas fait des blagues ? Et Guillaume qui meurt de désir son prépuce découvert ? Réveillez-vous les élèves, la pièce de théâtre est au programme du Bac cette année !

Ça va râler, ça va hurler, c’est sûr, mais je vous promets, Lysistrata, ça va marcher ! Femmes d’Athènes, femmes de Sparte, femmes de Gaza, femmes d’Israël, toutes ensemble, toutes ensemble ! Débarrassons-nous de ces terroristes, renversons ces extrémistes. On fait d’abord le ménage chez nous ! On prend les armes contre nos oppresseurs ! Vive les casques bleus d’Aristophane ! Cela fait combien d’années qu’ils se battent comme des malades ? Aujourd’hui Micias nous apporte un espoir de paix, et Darcy lui, dit des conneries, « faites l’amour, pas la guerre ! ». Moi, Lysistrata, je dis « ne faites plus l’amour, ça arrêtera la guerre ! »

On va les attendre, nos mecs, toutes pouponnées, toutes mignonnes, avec nos petites robes couleur safran, nos manteaux droits et nos belles chaussures, les parfums, le maquillage et les petites chemises transparentes ! Ils seront là, à nos pieds, à gémir : « nous bandons ! » Vous bandez ? J’en suis fort aise ! et bien faites la paix maintenant…

On dira que nous sommes des naïves ! Eh bien non, nous sommes des salopes ! Et tout le monde doit le savoir, les citoyens, les étrangers, les métèques, les femmes et les esclaves ! Vous allez voir les ambassadeurs spartiates et athéniens venir nous faire la leçon, nous demander d’être raisonnables… « Comment ça, raisonnables, imbéciles ? Vous prenez des décisions désastreuses et il ne faudrait faire aucune remarque ? À votre tour d’écouter nos conseils et de vous taire, comme nous auparavant. Nous allons vous remettre sur le droit chemin ».

Les filles ! Ce n’est pas pour nous que nous faisons tout cela, c’est pour la Grèce toute entière ! Je ne suis pas une déesse, je suis une femme comme les autres ! Je ne suis pas avide de pouvoir, je ne veux qu’une chose, un banquet de réjouissance en l’honneur de la Paix, où l’on baisera comme des dingues, avec des mecs bien repus. Lampita, Calomice, Myrrhine ! Vous m’entendez ? À aucun moment, il ne faudra céder !

Oui, nous aimons le sexe ! Oui, les hommes aussi ! Mais ce sont de gros balourds, il faut les manipuler pour laisser libre cours à nos rêves de paix et de bonheur ! Messieurs, nous sommes un fléau ? Oui nous sommes le grand fléau des hommes. Tout vient de nous. Les procès. Les disputes. Les rebellions terribles. Les chagrins. Les guerres. Mais voyons, puisque nous sommes un fléau, pourquoi nous épousez-vous, hein, puisque nous sommes un fléau ? Pourquoi ne nous laissez-vous ni sortir, ni pencher la tête dehors, pourquoi déployez-vous tant de zèle à garder le fléau ? S’il arrive que votre petite femme soit sortie et que vous la trouviez dehors, vous voilà fous furieux, alors que vous devriez vous réjouir si vraiment vous estimiez que le fléau a décampé, si vous ne trouviez plus le fléau à la maison ! Allez, voilà, ça commence ! Je suis comme une gourde à attendre sur la place déserte… C’est l’aube…

Si je les avais invitées à une fête de Pan ou d’Aphrodite, ou à une Bacchanale, toutes les voisines auraient accouru, ce serait la pagaille… Ah, il y a Calomice qui arrive ! Elle va encore trouver que j’ai une tête en porte de prison, tellement j’ai l’air de vouloir dire quelque chose de très, très important. J’espère qu’elles vont toutes venir, et ne pas rester à la maison à cajoler leur mari ou à torcher leur bébé. La situation politique dépend de nous, les femmes. Ou alors il ne restera bientôt plus aucun Péloponnésien, toute la Boétie sera détruite… Je suis certaine qu’elles vont toutes venir, elles vont débarquer, les Athéniennes, à la dernière minute en bonnes Méditerranéennes… Et celles de l’île de Salamine… qui mouillent dès le matin… leurs bateaux. Et les Acharniennes, qui souffrent tant de la guerre, et celles des marécages d’Anagyre, qui sentent si fort…

Ah mais voilà Lampita, ma petite spartiate préférée, avec son corps musclé qui pourrait étrangler un taureau… Par Castor et Pollux, quels beaux seins ! Et cette autre fille ? Une Corinthidienne, profonde… d’un côté comme de l’autre ! Mesdames ! Je vous ai convoquassées … (!!!) … vos hommes sont au front, en Thrace, à Pylos… ils reviennent parfois à la maison, posent leur bouclier, se soulagent sans que vous ayez besoin d’un fétiche de huit pouces en cuir… et pffuit, ils sont évaporisés… (!!!)

Êtes-vous d’accord pour me suivre si je vous dis que j’ai un moyen de mettre fin à la guerre ? Voulons-nous toutes forcer nos maris à faire la paix ? Eh bien, nous allons devoir nous passer de quelque chose ! – Vous le ferez ? Vous n’hésiterez pas ? Nous devrons nous passer… de … bites ! Ne protestez pas ! Je sais que certaines seraient prêtes à marcher sur le feu plutôt que de se passer de bites, car rien ne vaut la bite, ma chère… Euripide a raison quand il écrit que nous sommes une belle bande de salopes et que nous ne sommes bonnes qu’à une chose… Roupiller toute seule, sans une bite, c’est pénible, mais tout de même, c’est un cas de force majeure, nécessité de Paix !

On va rester là, chez nous, bien maquillées, à se balader toutes nues sous nos fameuses petites chemises transparentes, le triangle bien épilé… Nos maris banderont comme des fous et voudront aussitôt nous baiser… Eh bien, on se refusera à eux, et si on ne cède pas, croyez-moi, ils feront aussitôt la Paix ! S’ils nous laissent tomber, il faudra, comme dit le poète, « caresser la petite chatte perdue » … S’ils nous attrapent et nous traînent de force dans la chambre, on se cramponnera aux portes ! S’ils nous battent, il faudra bien se livrer, mais il n’y a pas de plaisir quand on fait ça de force. On essayera de leur faire mal. Un homme n’est jamais comblé s’il ne fait pas jouir sa femme. Vous êtes toutes d’accord ? Vous saurez convaincre les vôtres ? L’autre problème, mais on s’en est occupé, c’est l’Acropole et son gigantesque paquet de fric : les plus vieilles vont prétexter un sacrifice pour occuper les lieux. Everything is under control.

Je vous propose maintenant de prêter serment… sur des entrailles ? ou alors comme chez Eschyle, en égorgeant un mouton sur un bouclier ? Bon, un bouclier pour un serment de paix, ce n’est pas l’idéal… On peut aussi découper un cheval blanc en morceaux… ? Oui, Calomice, bonne idée ! Au lieu d’un mouton, on « égorge » une cruche de vin ! Comme du beau sang bien rouge qui gicle bien, et on jure de ne jamais y mettre d’eau ! Ô puissante déesse de la Persuasion, acceptez ce sacrifice et soyez favorable aux femmes ! Répétez toutes après moi : Nul, ni mari, ni amant… ne m’approchera… en érection… je passerai ma vie à la maison… sans homme… m’étant faite belle dans ma petite robe jaune… pour chauffer au maximum mon mari… s’il me prend de force malgré moi… je ne lèverai pas mes jambes au plafond… je ne ferai pas la position de la lionne sur une râpe à fromage… que ce vin soit pour moi si je tiens mon serment…

Vous êtes toutes prêtes à jurer ? Alors, je bois ! Et maintenant allons à l’Acropole aider les autres à se barricader. Au moyen de verrous et de pieux, nous fermerons les neuf portes. Strymodore, avec toutes ses médailles et son chœur de vieillards voudra nous foutre dehors ? Il veut nous enfermer ? Il veut brûler les portes ? Mais voilà que Stratyllis et son chœur de vieilles femmes, portant des cruches d’eau, viennent à notre secours ! Les femmes viennent au secours des femmes ! Les hommes pètent de pétoche ! Stratyllis les défie, comme une chienne qui leur mordrait les couilles ! Elle s’approche du bûcher avec sa cruche… Strymodore la traite d’insolente et veut lui clouer son grand bec, lui brûler les cheveux…

« Je suis une femme libre », répond-elle, grandiloquente… Ça y est ! On a mis en place une « cellule psychologique ». Et y’a le ministre qui arrive ! Il va parler à la télévision ! « Une fois de plus c’est flagrant, les femmes sont des dépravées… » En tant que ministre, je dois, après l’expédition en Sicile, reconstruire la flotte de guerre… Et maintenant que l’on doit payer, les femmes bloquent les portes de l’argent public ! Il faut faire sauter les verrous ! « Gardes, attaquez ! » Et bien c’est nous les femmes qui attaquons les gardes ! Nous sommes plus nombreuses ! Rendez-vous, vous êtes cernés ! Et maintenant le ministre qui veut instaurer le dialogue ! Il accepte de discuter avec les bêtes sauvages !

Oui, Monsieur le Ministre, nous avons barricadé la citadelle pour mettre l’argent public à l’abri, et que cela vous empêche de faire la guerre ! C’est bien pour arriver au pouvoir et voler l’argent que les politiciens font des putschs ! Cela vous paraît incroyable, Monsieur le Ministre, mais c’est nous qui allons gérer l’argent… Vous dites que c’est l’argent de la guerre, mais nous, les femmes, justement, on trouve qu’il n’y a aucune raison de faire la guerre… C’est nous, les femmes, qui allons sauver le pays ! Ah, vous êtes stupéfait, ah, vous trouvez cela absurde ?…

Mais qu’est-ce qui te prend, ministre, à lever la main sur moi ? Tâche de te contrôler sinon c’est toi qui va en prendre une ! Guerre et Paix, maintenant, on va s’en mêler ! Fini le temps où l’on se taisait à la maison… Fini le temps de porter le voile, sur la tête et dans la tête… Finie la soumission ! Tiens, ministre, prends-le, mets-le sur ta tête et tais-toi ! Prends aussi ce petit panier de couture, mets bien ta robe, et fais ton ouvrage en grignotant des fèves. Moi aussi je peux railler. Hector s’adressant à Andromaque dans l’Iliade dit que « la guerre est une affaire de femmes ! » Et merde à Homère ! Allez le ministre, sois belle et tais-toi ! »

Eros et Aphrodite provoquent chez les hommes des raideurs délicieuses, dures comme des bâtons, et nous insufflent du désir à nos seins et à nos cuisses, nous les femmes… Un jour viendra où la Grèce nous appellera Mesdames Armistice. Nous aurons mis fin à la folie des hommes et à leurs habitudes de se promener dans les rues en armes et de parader en 4 x 4 ! N’est-ce pas ridicule de voir un homme acheter du poisson avec son bouclier à la main ?

Le pays, c’est comme une pelote de laine, lorsqu’elle est emmêlée, on la prend comme ça, et on la démêle, un coup par-ci, un coup par-là. On fera pareil avec la guerre, on la démêlera en envoyant des ambassadeurs, un coup par-ci, un coup par-là ! La politique est l’art du tissage, on a un modèle, c’est Platon ; avec notre énorme pelote de laine, on va tisser un manteau pour le peuple. Vous allez voir si les tricoteuses ne connaissent rien à la guerre ! Nous les femmes, on la subit deux fois plus que les hommes. D’abord en tant que mères des soldats envoyés au front, ensuite en tant que femmes devant profiter de notre jeunesse et des plaisirs. Et nous dormons seules à cause de vos expéditions ! Les jeunes filles vieillissent dans leurs chambres, c’est désolant ! Les hommes, même un peu grisonnant, ont vite fait d’épouser une gamine à leur retour, mais une femme qui a raté le coche, plus personne n’en veut !

Alors toi le ministre, ne me touche pas, tu me salis ! Casse-toi, pauvre con ! Va mourir ! Achète-toi un cercueil, prends ces fleurs et fais-t ’en une couronne. Monte dans la barque… Charon, le passeur des Enfers t’appelle… Quant à nous mes amies, restons vigilantes ! Les gardes ne semblent pas vouloir dormir. Ils vont nous accuser de comploter, d’instiguer un coup d’état, comme sous le régime tyrannique de Pisistrate et de ses fils Hipparque et Hippias. Ils vont avoir besoin d’argent pour vivre. Tentons de les réconcilier avec les Spartiates, même s’ils ne leur font pas plus confiance qu’à un loup mélenchonite la gueule grande ouverte.

Tiens Strymodore prêt à lever le poing sur Stratylis… la vieille ne se laisse pas faire ! Les vieilles cocottes, ses copines, arrivent à la rescousse ! Elles enlèvent leurs manteaux… Avis à la population d’Athènes ! Dès l’âge de sept ans, nous avons été consacrées à la déesse Athéna, à dix ans nous préparions les gâteaux sacrés, puis nous avons mis nos premières robes pour servir la déesse Artémis, et belles jeunes filles nous avons porté la corbeille sacrée parées d’un collier de figues sèches. C’est pour cela qu’il est de notre devoir de vous donner de bons conseils. Oui, nous ne sommes que des femmes, justes bonnes à payer leur tribut, à fournir les hommes. Mais vous aujourd’hui, vous avez dilapidé le trésor gagné pendant les guerres Médiques. Vous ne payez pas vos impôts, nous risquons la ruine.

Ah, vous aussi vous enlevez vos manteaux, vous cherchez l’affrontement, vous voulez montrer que vous avez des couilles ? Mais regardez comme on vous agrippe avec nos mains collantes ! Comme on vous surpasse à cheval, nous ne glissons jamais, même au galop ! Vous les hommes vous nous craignez comme les Amazones du peintre Micon ! Vous vous mettez nus parce qu’un homme doit sentir l’homme ? Mes amies, déshabillons-nous vite, qu’ils sentent bien l’odeur des femmes en colère, prêtes à mordre ! Tant que ma petite Lampita et ma copine Imène de Thèbes sont à mes côtés, vous ne nous faites pas peur…

Même si vous faites voter des lois sans majorité ou prenez sept décrets, vous n’aurez jamais aucun pouvoir sur nous, car « il n’y a pas faible qui ne puisse un jour tenir sa revanche ». Esope raconte comment un faible scarabée se venge d’une reine, une aigle toute-puissante qui a tué son compère le lapin, en parvenant à casser par trois fois ses œufs. Voilà des jours que je vous raconte notre lutte de femmes et notre occupation de l’Acropole. Aujourd’hui je me sens découragée. J’ai le blues, et « c’est trop honteux à dire, mais aussi trop dur à taire », comme on le voit si bien dans les tragédies d’Euripide. Je vais faire bref : « Les femmes, nous sommes toutes atteintes de baisophilie ! De plus en plus de copines s’échappent pour s’envoler au septième ciel. Elles rentrent à la maison sous n’importe quel prétexte, mais camarades, la lutte continue !

Tu parles ! L’une veut vérifier que son manteau de fourrure n’est pas mangé par les mites en allant l’étendre sur son lit, l’autre veut se mettre en branle parce que son ménage n’est pas fait, une autre encore prétend retourner chez elle pour accoucher, avec un casque de bronze sur le ventre pour simuler d’être enceinte, encore une qui crève d’insomnie à cause des « hu-hu-hu-hu » des chouettes… Toutes souffrent, comme des diablesses, de menteries ! Elles regrettent leur mari, un point c’est tout. Mais je suis certaine que pour eux aussi, les hommes, les nuits sont une souffrance terrible… C’est pour cela, les amies, pour la victoire, que nous devons rester unies ! Un oracle nous promet cette victoire : « les chattes se blottiront ensemble pour faire fuir le loup ». Je vois les groupes de vieilles et de vieillards qui s’interpellent… Et lui que demande-t-il ? – Hé la vieille, je voudrais te baiser ! – Essaie un peu et tu n’auras pas besoin d’un oignon pour pleurer ! – J’ai vraiment très envie de te taper ! – et si c’est moi qui te donnais un coup de pied ? – On verrait ta chatte poilue ! – Rien ! Toute vieille que je suis, je suis épilée de près.

Oh là, mais il y a un homme qui arrive ! Il marche bizarrement, il semble gonflé à bloc, il est tout raide ! Mais c’est Miquelas, le mari de Myrrhine… Myrrhine, à toi de jouer, chauffe-le, titille-le, câline-le ; je vais t’aider à le cajoler et le faire mijoter ! Bonjour monsieur Miquelas-du-Boncoup, je suis la sentinelle ! Mais il semble que cela tire de partout, tu es tout raide ! Cela doit être une véritable torture ! Ton nom ne nous est pas inconnu, chaque fois qu’elle mange une carotte ou une banane, ta femme soupire « ah si c’était Miquelas ! » … Il paraît que les autres hommes, c’est de la gnognotte à côté de toi, Miquelas… Ah, tu veux que je l’appelle ? Et que me donnes-tu en échange ? Ton sexe en érection ? Bon, je descends l’appeler… Elle dit qu’elle t’aime mais qu’elle ne va pas te voir ! Ah ! Tu ne fais que bander ?

Et voilà Myrrhine qui apparaît, que fais-tu Miquelas, tu veux qu’elle prenne pitié parce que votre enfant n’a pas mangé ni pris un bain depuis six jours ? Eh bien, tu es un bien mauvais père ! Allez fiston, embrasse ton petit papa chéri, mais toi Miquelas, bas les pattes ! Non, ta femme ne rentrera pas à la maison pour célébrer les obligations sacrées envers Aphrodite… Non ! Pas tant que vous n’aurez pas signé la fin de la guerre ! Ah, tu dis que tu verras ? Que tu veux coucher avec elle tout de suite, là, devant le petit ? Tu veux aller dans la grotte de Pan ? Mais Myrrhine ne peut pas, elle a fait un serment ! Tu prends le serment sur toi ?

Myrrhine, tu vas chercher un lit ? Ah Miquelas, tu veux faire cela par terre ? Myrrhine préfère un lit, couche-toi pendant qu’elle se déshabille ! Mais oui Myrrhine, va chercher un matelas, ce sera mieux ! Voilà… un petit bisou ? Mais oui Myrrhine, il faut aussi un oreiller, va chercher un oreiller… Tu parles à ta bite, Miquelas ? Tu as peur qu’elle meure de faim ? Voilà l’oreiller, voilà, sous la tête… Attends, Miquelas trésor, qu’elle enlève son soutien-gorge. N’oublie pas qu’il faudra signer le traité de Paix ! Mais oui Myrrhine, va chercher des couvertures ! Et puis, avant de le laisser te baiser, tu devrais le mettre droit et le parfumer. Toi Miquelas, tu veux faire gicler ton parfum ? Myrrhine, Miquelas aime les parfums de luxe, va en chercher un autre ! Oh ! La belle fiole ! Toi aussi Miquelas tu as une belle fiole… Mais oui Myrrhine, il faut aussi que tu enlèves tes chaussures ! Oh ! Myrrhine est partie en courant ! Miquelas chéri, n’oublie pas de voter pour la Paix !

Qui vas-tu baiser maintenant ? Tu connais un proxénète ? J’ai même pitié de toi, de ton âme, de tes couilles, de tes hanches et de ta queue en érection ! Quelle terrible crampe tu as ! Et oui, Myrrhine est une salope, pas une princesse ! Tu peux toujours demander à Zeus de l’envoyer en l’air et de la faire tomber pile sur ton gland !

Je vais maintenant sur la place du Sénat à Athènes. Mesdames, Messieurs bonsoir… La situation dure depuis des jours, vous voyez autour de moi des messagers, des hérauts, des sénateurs… Tous cachent d’énormes érections sous leur manteau… Ah voilà le messager de Sparte, il ressemble à un démon en rut, non, ce n’est pas une lance qu’il a sous le bras, je vois qu’il retourne son manteau, oui Mesdames et Messieurs, le messager de Sparte bande comme un gros dégueulasse, cela ressemble aux gros tubes où l’on range les messages… Il dit qu’il vient de Sparte pour la pacification, que tous les membres de Sparte sont extrêmement tendus, que leurs sacs à foutre débordent… Il demande si c’est le vieux lubrique de Pan qui a manigancé ce désastre.

Le Sénateur lui répond que ce sont les femmes, et que les femmes de Sparte font partie du mouvement ! Comment cela se passe-t-il dans le reste du pays ? Les hommes marchent pliés en deux, comme des transporteurs de lanternes ? Et les femmes ne veulent même pas qu’on leur touche la touffe tant que la Paix n’aura pas été promulguée avec la Grèce ? Oui, Mesdames et Messieurs, c’est un complot de toutes les femmes réunies. Le Sénateur réclame des négociations ! Des ambassadeurs de la Paix sont nommés, ils vont se rendre à Sparte, à Athènes… leur argument pour convaincre ? Leur bite !

Oui ! Aucun fauve, aucun feu n’est plus dur à maîtriser qu’une femme, et aucune panthère n’est plus enragée ! Nous assistons à des scènes de fraternisations, les femmes vieillardes rhabillent les vieillards, voilà Stratyllis qui enlève un moucheron de l’œil de Strymodore, il la remercie par un câlin, les vieilles femmes embrassent les vieillards… Strymodore jure de faire la Paix, il propose de chanter ensemble et cite le proverbe « avec elles, c’est la catastrophe, mais sans elles, c’est aussi la catastrophe ! »

Maintenant, tous les citoyens s’invitent les uns chez les autres, se préparent à sacrifier des cochons de lait, à dépenser de l’argent dans la liesse générale… Mais les portes restent fermées tant que la Paix n’est pas vraiment signée. Les ambassadeurs de Sparte arrivent devant l’Acropole. Ils ont une espèce de caisse à outils entre les cuisses… Oh ! Le mal a énormément grossi ! L’inflammation s’aggrave, ma parole !

Le Sparte s’adresse à Strymodore-le-Grec, il dit qu’il n’y a qu’une seule chose à faire, la Paix, à n’importe quelles conditions. L’ambassadeur athénien arrive, sa tunique fait des faux plis… Les ambassadeurs des deux pays demandent à me voir… ils me proposent d’étudier l’état des lieux et pour ce faire, ils ouvrent leurs manteaux… Des deux côtés, la même maladie… La douleur prend dès le matin, tous sont complètement exténués. Ils négocient. S’il n’y a pas de négociations, ils disent qu’ils vont finir par se taper la Grande Folle ! Tous se plaignent. Les ambassadeurs évoquent leurs érections, ils sont prêts à se réconcilier ! Ils veulent faire appel à mon expérience, moi, Lysistrata, la plus virile de toutes les femmes ! Ils ont besoin de quelqu’un de bienveillant et de méchant, de tendre et de teigneux, de réel et de surréel, de terrifiant et marrant, de tolérant et d’intransigeant. De belle comme tout, Lysistrata, c’est fou !

Je les séduis par mon charme. Tous les hommes sont gonflés à bloc, pas question de se manipuler les uns les autres, c’est le moment de la Réconciliation, qui doit être belle comme une femme vêtue. Je vais demander aux Athéniens et aux Spartes de se rapprocher, près de moi, je les prends par la main, non, par la bite, tout en caresses, et je les fais se mettre côte à côte…

Écoutez-moi Messieurs ! Je suis femme, et pourtant j’ai de la cervelle ; comme Euripide, j’ai mes idées à moi, qui ne sont pas trop mauvaises. Vous aspergez les autels d’eau sacrée à Olympie, aux Thermopyles, à Delphes, vous vous entretuez, vous détruisez vos villes et vous mourrez en bandant. Souvenez-vous que vous pouvez vous faire du bien ! Souvenez-vous quand l’ambassadeur de Sparte Périclidas est venu ici à Athènes, qu’il s’est prosterné sur les autels, tout blanc dans son uniforme tout rouge, et qu’il a demandé, suppliant, une armée aux Athéniens parce que Sparte avait été touchée par un tremblement de terre. Les Spartiates avaient tant besoin d’aide humanitaire ? Alors Bernardore Kouchneros et Limon l’Athénien, à la tête de 4000 soldats, ont intégralement sauvé Sparte. Souvenez-vous aussi, quand tout le peuple d’Athènes avait été réduit à l’esclavage, que les tyrans avaient pris le pouvoir, Sparte a organisé des Brigades Internationales aller combattre pour la liberté, que les Thessaliens et les soldats du tyran Hyppias ont été tués pour que vous soyez des hommes libres ?

Oui aujourd’hui c’est le jour de la Réconciliation, le premier jour de la construction de l’Union, et ce n’est pas croyable comme son cul est beau ! L’Union a un beau cul ! Et vous, arrêtez de mirer ma chatte pendant que je vous parle ! Vous vous êtes tellement entraidés, pourquoi continuez-vous à vous faire la guerre ? Bon, Sparte, vous voulez récupérer les petites montagnes ? Mais échangez-les contre le mont de Vénus ! Mettez-vous d’accord avec vos concitoyens ! Tous veulent exactement la même chose que vous : baise pour tout le monde ! Allez-vous purifier pour que les femmes puissent vous accueillir dans l’Acropole, les portes grandes ouvertes. Là, vous prêterez serment et vous vous engagerez les uns envers les autres. Puis chacun reprendra sa femme et s’en ira. Préférons la fête, sortez vos couvertures, vos broderies, vos manteaux, vos tuniques, vos bijoux ! Offrez votre blé le plus fin aux serviteurs et aux enfants… Que le banquet commence !

Le banquet se termine ! Je n’ai jamais rien vu de pareil de ma vie. Même les Spartiates étaient charmants. Malgré le vin, on s’est très bien tenu à table. Je crois qu’il faudrait toujours être saoul pendant les rencontres diplomatiques. Quand on n’a pas bu, on ne cherche qu’à foutre la merde. Ce que les Spartiates disent, on ne l’écoute pas, et ce qu’ils ne disent pas, on l’imagine : on ne parle pas de la même chose. Dans un banquet, si quelqu’un se trompe de chanson, et bien, on fait comme si de rien n’était. Un Spartiate a demandé en fin de banquet que les musiciens jouent un air de flûte, pour chantonner une chanson en l’honneur des Athéniens. Il a évoqué le travail de mémoire, que les jeunes gens n’oublient jamais les terribles batailles qui ont opposé leurs parents, la bataille d’Artémis, les bateaux perses, le roi Léonidas et son armée de gros cochons ; il chantait une ode à la joie : « venez voir notre trêve, faisons que notre Union dure le plus longtemps possible, que notre amitié soit éternelle grâce à nos serments ».

Oui, moi Lysistrata, j’invite tous les citoyens de l’Union à ne pas refaire les mêmes erreurs à l’avenir. Que chaque mari à côté de sa femme, que chaque femme à côté de son mari danse en l’honneur des dieux ! Invoquons Dyonisos aux yeux lubriques et ses prêtresses déchaînées ! Invoquons Zeus le roi des dieux ! Invoquons sa maîtresse, bienheureuse et vénérable ! Invoquons toutes les autres divinités… Qu’elles soient les témoins éternels de la Paix obtenue par la déesse de l’Amour !

En vain, d’Alsace ; épisode 59 : COMMENT TE DIRE ADIEU, TSCHÜSS, DO SVIDANIYA  

Ambroise Perrin

À l’âge de 17 ans elle avait vieilli de vingt ans en moins d’une semaine. Les Russes étaient arrivés à Berlin en avril. Le soir de Noël 1944 elle avait fêté son anniversaire, sans rien, juste dans sa tête. Sa mère lui avait offert un bout de livre récupéré sous les gravats d’une maison effondrée, la Cerisaie de Tchekhov. Elle rêvait d’aller au théâtre.

Les Russes, ce fut pire que les bombardements. Les Russes, après, tous les jours, elle ne pensait plus qu’à eux, même à 40 ans, 50, 60, 70 ans et plus, et quand un soir, elle se disait tiens, je n’y ai pas pensé aujourd’hui, elle allait y penser toute la nuit. Des cauchemars de quelques secondes et d’autres aux méandres amnésiques qui se prolongeaient des dizaines d’années.

Il y eut un soldat de 17 ans qui pleurait, il s’excusait, elle lui a demandé, c’est la première fois, il a dit oui, mais je dois, les nazis doivent payer. Elle lui a demandé, et toi, tu crois que je suis nazie ? Il n’a rien dit, il a dit je m’excuse je n’y arrive pas, parce que d’autres soldats attendaient. Il est vite parti, et il a redit Au revoir, Madame, en l’embrassant sur les joues ; attends un peu, et elle lui a demandé à cause de son accent, tu viens de Novossibirsk ? Il a dit oui, vous connaissez ? C’est une jolie ville ? Après, elle invente dans sa tête, pendant que les autres défilent, toujours saouls, les gros, les gras, les blessés, les qui puent, elle lui dit, j’irais bien un jour visiter Novossibirsk, qu’est-ce qu’il y a à voir ? J’habite dans une ferme, je ne connais pas, je ne connais que la gare, mais elle est très belle… Et les gens sont gentils ? Oh oui, très gentils ! Tu vas encore à l’école ? Oui, je veux étudier le théâtre ! Ah oui ? Tu connais Tchekhov ?

Et puis le cauchemar rattrape la rêverie, jamais elle n’a joué Ranevskaya et lui Lophakin pour endiguer cette rencontre qui l’a obsédée pendant que tous les autres la martyrisaient, que le bas de son corps était en sang et qu’elle sauvait sa carcasse grâce à ces bouffées anesthésiantes de romantisme. Quand les mois de viols seront passés, qu’elle deviendra un être fantôme solitaire et mélancolique, elle repensera à ce petit soldat, comment lui dire adieu, alors qu’il se sera probablement fait tuer à un carrefour, mal protégé par un camion éventré, et pris pour cible par un tireur allemand aussi isolé que désespéré. Elle pense à son petit voisin de 15 ans et demi, qui jouait au capitaine dans les jeunesses hitlériennes, parti avec un autre soldat âgé de 18 ans en criant qu’ils allaient défendre la ville.

Les Berlinoises ne parlaient jamais du passage des Russes parce que toutes savaient. L’humiliation et la honte, et une douleur insurmontable, comment leur dire « on vous oublie ? ». Et après avoir subi les viols, elles subissaient le rejet de la société.

Elle habitera une petite ville dans un petit immeuble avec un petit travail sans jamais se marier, sans jamais avoir de vraies amitiés, avec ses petites boîtes de médicaments et ses petites envies de se suicider, et sa grande solitude face à ses souvenirs. Dès qu’un mot en russe était prononcé, elle paniquait. Jamais, jamais elle ne descendait dans une cave, lieu d’épouvante. Elle ne parlait pas, alors elle lisait. Elle décida de n’avoir pour lecture, activité qui lui était aussi indispensable que les verres de schnaps, que celle d’un dictionnaire. La taille des gros livres la rassurait. Les mots sans histoire la faisaient rêver. Il lui fallait six années de plongée quotidienne pour atteindre la dernière page des 20 volumes, avec un supplément et un atlas, de la Brockhaus Enzyklopädie, la 15ème édition publiée en 1935. Lecture complète, dans l’ordre alphabétique page après page en immersion totale, comme si elle entrait au couvent, retraite qu’elle répéta huit fois dans sa vie. L’encyclopédie avait 24 000 pages, textes sur deux colonnes en très petits caractères, elle lisait huit pages par jour.

Elle aimait les mots parce que les mots la rattachaient à une autre vie. La lecture de la définition des mots avait ce pouvoir anesthésiant dont elle ne pouvait plus se passer, et mettre des mots bout-à-bout, dans l’ordre d’un roman, elle n’en avait pas l’envie, en morte qu’elle était. Elle n’avait pas la témérité de rentrer dans un récit, elle les avait tous vécu, en panorama. L’état des choses ? Tout ce dont on a besoin c’est une histoire, disent les scénaristes de cinéma.

A 97 ans, elle peine à lire les mots serrés de sa Grosse Brockhaus, elle prend une loupe, elle s’endort ; une vie entière dans des mots inusités qui subsistent sur l’image du visage d’un jeune homme de 17 ans à qui elle n’a pas trouvé un moyen de dire adieu.

En vain, d’Alsace ; épisode 58 : UN MEC SIMPLE

Ambroise Perrin

On l’a traité de tous les noms, d’abord des insultes, puis ce furent des propos racistes et, « on ne sait jamais il en est peut-être », antisémites. Comment répondre si ce n’est filer en rasant les murs ? Aller se jeter dans l’Ill, de dégout ou de désespoir devant tant de bêtises ? Dénoncer ces deux zigotos qu’il a la charité de prendre pour des imbéciles plutôt que des xénophobes patentés ? Porter plainte oui il le faudrait systématiquement, ou au moins faire un signalement ! Heureusement il y a des associations qui répondent à ces détresses, d’abord une écoute, puis des conseils juridiques s’il le faut. On lui conseilla donc d’écrire, mais il avait une trop haute estime en la littérature pour en faire une thérapie. Il a alors participé à un concours de nouvelles, dont le thème était justement cette année « le rejet des autres dans la vie quotidienne » et il a intitulé son texte « un mec simple ». Voici.

Aux caisses, un coup d’œil. S’il y a une grosse Noire, avec de gros sacs et un caddie rempli de deux enfants, ça va coincer, y’a toujours un truc qui merde, prendre l’autre file. Ça n’a pas loupé, une histoire de barre-code en promo, je suis dehors, elle n’a pas bougé et ça braille. Et bien-sûr dans le caniveau ensuite, le paquet de chips renversé, et moi le héros, je récupère le chiard et le rend à sa maman, merci Monsieur, vous êtes bien aimable ; j’adore rendre service.

J’adore aussi l’équipe de France, mais c’est dingue, seul le gardien est Blanc, tous Blacks, et c’est le Café-Au-Lait qui marque et Macron qui se vante « vive la France », les Blancs ce sont les remplaçants ! Celui-là le Black s’il rate le penalty, on le renvoie dans sa jungle jouer avec les singes une banane dans le cul ! ? Avec les potes, on se marre, oubah ! oubah !  

Dans la bande, y’a des meufs parce qu’on n’est pas des pédés. Les soirs de biture après le match, ça passe à la casserole, faut bien que jeunesse se passe, de toute façon toutes des salopes. Ça n’empêche pas de les ramener en bagnole à la maison, une dernière pipe au volant, on n’est pas des chiens, dehors, c’est dangereux, la nuit, y’a tellement d’Arabes. Faut être sympa quoi…

Je suis marié, jamais de violence contre les femmes, jamais, je suis contre les hommes qui battent leur femme. Enfin, ma femme, parfois, elle me fait chier, mais chier, quelle connasse, on est en bagnole et il faut qu’elle m’emmerde avec des conneries, elle la ramène avec un truc à la con, ça m’énerve, je suis au volant et patati et patata, et tu devrais faire ci, et je t’avais bien dit ça, j’arrive à un croisement, elle est dangereuse cette conne et bing, une bonne mandale dans la gueule c’est parti tout seul, putain elle saigne et le gosse à l’arrière, c’est rien petit, papa et maman discutent, c’est rien qu’elle répète, regarde dehors, mon chéri…

Le week-end, on se retrouve dans les bois à faire la guerre. Enfin, on s’entraîne avec tout le bataclan (lol !), les battle dress, les poignards RZM Obersturmbannführer, les battes de baseball, dans le cul mon pote, pas de bière, pas de shit, cent pompes le matin, close-combat et les conférences sur Wagner, pas les Walkyries mais Prigojine, le rêve, tirer des balles pour de vrai, avec de vrais ennemis, et pas dans des cibles en carton au fond du ravin.

Certains vont dans les manifs foutre la merde, apprendre à taper et à dégager, sentir les flics qui arrivent par derrière, casser mais rien voler, juste l’adrénaline. Le plus drôle c’est le lendemain, sages comme des images, à aider les vieilles dames à traverser la rue, merci jeune homme, heureusement qu’il y a encore des gens comme vous.

Et les Juifs ? Là aussi, on a eu des conférences, c’est assez compliqué parce que ce n’est pas évident, on apprend plein de choses, on ne savait pas qu’ils étaient partout. Chez nous dans le groupe il y en a qui se détestent, des clans les uns contre les autres, mais à part ça, tous ensemble, on déteste les Juifs. Pas la peine de comprendre, c’est eux qui ont le fric, la politique, les journaux, tout.  Le pied c’est quand un curé est venu nous expliquer que c’est les Juifs qui ont tué le Christ et que les camps à Auschwitz, c’est super exagéré. Bon n’empêche que dans mon immeuble, il y a des Juifs, je les connais, ils sont cools, aucun problème, je me demande même si la syndic elle n’en est pas, en tous cas, elle gère vachement bien le plombier et la boîte qui a refait les peintures de l’escalier, alors on ne peut pas dire qu’on est raciste. On s’est même cotisé pour des fleurs et la remercier ! Youpine, ça, ça m’a bluffé, pas grave, faut faire comme si de rien n’était, ça nous arrange.

Un autre truc pour dire qu’on est des gens bien, on organise des soupes populaires, comme les Restos du cœur, des soupes de légumes bien chaudes, sur une carriole, dans de grands gobelets en carton, et on se marre, dans la grosse casserole, il y a un jambonneau et des lardons, ben ouais mon pote, on est en France ici, mon pote, tu veux de la soupe, ben c’est avec du cochon, dans le cochon tout est bon, sinon t’as qu’à prendre un kebab, mais même pour les bougnoules, c’est pas gratuit, alors tu choisis, t’as faim ou non ? Une fois encore je ne suis pas raciste, on a des potes qui rentrent de Turquie (chut ! Ils étaient un peu plus loin), ils ont fait le Jihad, ils nous racontent, l’entraînement, les Kalachs et tout, c’est génial ! Bon, on sait que c’est craignos, on ne les a vus qu’une fois, on était vachement baba.

Les mecs ils ont des couilles, ils se vantent un peu avec leur truc de décapitation de mécréants, on se doute bien qu’ils en rajoutent parce que nous dans le fond, on est des mécréants. Y’a juste des gens qu’on n’aime pas, on a le droit de le dire, non ? On est en France, c’est la liberté, merde, ici.

On est du quartier. Pendant un demi-siècle, les bourgeoises du quartier envièrent à ma mère son fils tellement sage. C’est moi, pour des clopinettes je monte les courses à l’étage, je répare la bagnole, je cherche les gosses à l’école, je bricole les fusibles après le passage du contrôleur. N’empêche, j’ai un casier comme une facture de garagiste, mais quand je sors, je fais tout à chaque fois pour me ranger. Je suis tombé trois fois, toujours pour la même connerie, un mec qui s’affale, je lui filerai bien un coup de schlass, mais je risque de ramasser le bouchon.

Je termine par une histoire marrante, vraiment pas méchante, un jour, un rebeu demande une bière dans notre rade, et quand le mec sort, le patron, il casse le verre d’un grand coup et il fait « dans celui-ci, plus personne ne boira » … La rigolade quand j’ai dit « s’il ti pli missié, timi donnes oun biiire ? » … Alors, tu le casses ce verre ? Dis donc, si t’as 30 clients comme ça l’après-midi, faudra des pailles !

On s’est marré ! On est vraiment une bande de mecs vachement bien. Bon, je sais que c’est difficile de dire qu’un salaud c’est un mec sympa.

En vain, d’Alsace ; épisode 57 : BLANDICES ÉVANOUIES

Ambroise Perrin

Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, elle portait une petite robe absolument découverte. Par plaisir elle avait pesé l’ensemble, le string et l’étoffe vaporeuse, 87 grammes auxquels il fallait ajouter à peu près autant pour ses sandales.

Son rire, sa gorge et ses cheveux flamboyants semblaient l’enivrer dans un nuage d’insolence, elle flottait entre ses amis comme un merle moqueur éperdu dans les boutons de fleurs naissantes d’un cerisier. Elle tend des embuscades, nargue la bienséance et s’envole, son jeu de provocation à peine commencé. Les tristes et les sévères n’osent montrer leurs exaspérations qui ne sont que d’impossibles pointes de jalousie.

I love men prévient un discret tatouage, mais le n est barré, I love me, et on s’y rallie délicieusement. La complicité de ses courtisans est d’une telle évidence que la dévorer des yeux n’est pas un péché. Oui elle adore se montrer, oui on adore la regarder.

Ses petits seins dansent dans les imaginations, elle frissonne de pudeur, on grille de chaleur. Tout est simple et les amis développent nonchalamment leur joie d’être là, sans penser qu’un jour, peut-être pas forcément perdu, ces moments seront des confettis dans leur mémoire, et que tout retour sera impossible.

Ce bonheur deviendra irréel comme un quartier lointain, celui des rues de notre jeunesse, où l’on chercherait en vain la petite maison bleue derrière laquelle on échangeait des baisers.

En vain, d’Alsace ; épisode 55 : LA MALHEUREUSE DU PONT SAINTE-MADELEINE

Ambroise Perrin

L’Ill n’était pas bleue miroir du ciel mais brune des sables des collines vosgiennes, et verte par les algues qui proliféraient. Du Quai des Bateliers on vit un cadavre qui dérivait, gonflé, sur le dos, seuls un nez et des cheveux couleur noir de jais flottaient mollement en longeant l’embarcadère derrière la Cathédrale.

Il avait tant plu, l’eau était haute, la rivière prête à déborder, la navigation arrêtée et les touristes dépités. Le cadavre restait accroché aux branches qui baignaient, nonchalantes, dans le flot paresseux, (petite phrase pseudo romantique pour décontenancer les témoins intrigués).

De suite les téléphones portables crépitèrent, les pompiers, sirènes stridentes, quittèrent rapidement leur caserne de Finkwiller, jusqu’à la berge près du château de Rohan. « Ce n’est pas un spectacle, Madame » gronda l’un des plongeurs, intimant l’ordre de ne pas le filmer.

Un canot pneumatique gris fut mise à l’eau, les pompiers s’harnachèrent, sur le pont qui enjambe la scène on ne put s’empêcher de photographier mais personne ne distingua vraiment le moment où le corps passa de l’eau à l’embarcation, couvert décemment d’une couverture de survie. Pas un mot, les hommes du feu, dans ce qui parut comme une maîtrise totale de l’ensemble de leurs gestes, regagnaient déjà leurs fourgons. Deux voitures de police vinrent se ranger derrière. « Un officier de police judiciaire » murmura un spectateur averti. « C’est compliqué lorsqu’il y a un mort. Ils vont l’amener à la morgue ? C’était un homme ou une femme ? Je l’ai en gros plan ! C’est un suicide ou un accident ? »

Épitaphe plus curieuse qu’indécente, pour une Strasbourgeoise, oui une femme désespérée, qui s’était jetée, malheureuse, en pleine nuit dans les eaux bouillonnantes près des vieux moulins et des glacières, un peu plus haut dans le charmant quartier arpenté par des touristes, heureux, que l’on nomme la Petite France.

En vain, d’Alsace ; épisode 54 : FÊTE DES MÈRES

Ambroise Perrin

Quand la maman de sa maman est décédée, donc sa grand-mère, il avait presque sept ans. Aujourd’hui, c’était il y a exactement 64 ans, un anniversaire auquel il pense chaque année. Une fidélité qui, maintenant retraité, lui paraît évidente. Et surtout ce 10 mai 1960, c’était comme si c’était hier. Il avait vu son grand-père au bord de la tombe frappant de sa canne le rebord en granite « Hélène, Hélène ich komm, j’arrive, Hélène, je viens, attends-moi… » Il se répétait la scène, le grand-père tenant d’une main l’acacia qui surplombe la fosse, il voit le cercueil qui descend un peu de travers, les cordes qui remontent…

Sauf qu’aujourd’hui, en lisant le journal intime de son père, l’agenda en cuir noir témoin d’une vie entière, il lit sans aucune équivoque que lui, l’enfant, il n’a pas assisté à l’enterrement, il est resté pendant trois jours à la garde de la voisine Madame Lembach ; un enterrement ce n’était pas un spectacle pour un enfant ou plus prosaïquement, les parents avaient bien d’autres tracas qu’un gamin probablement encombrant.

Donc pendant toute une vie, il avait vécu avec un souvenir, qui certes lui appartenait, mais qu’il avait inventé. À sept ans il s’était approprié la mémoire de sa grand-mère chérie et si on lui avait demandé de jurer au tribunal, oui il avait été présent ce jour-là…

Ce temps perdu qu’il vénérait avait été formé par des bribes de conversations des adultes, recueillies innocemment lors de réunions de famille ; il en avait gardé une sensation qui avait certainement un peu nourri sa formation d’adulte. Sa mémoire volontaire avait cru pouvoir percevoir avec netteté la réalité d’un petit épisode banal, un événement qui comme tant d’autres jalonne les enchaînements quotidiens d’une existence.

Il venait de comprendre que ce temps retrouvé, qui le passionnait tant dans ses lectures de Proust, c’était cette mémoire affective involontaire qui lui donnait le privilège de revivre le passé plutôt que de le reconstruire « avec des preuves ». Il s’était fait un roman dans la tête : par conséquent la seule vie réellement vécue, c’était celle de la littérature.

D’autres images firent alors une farandole dans ce retour vers le passé. Les images qui surgissent de sa mémoire racontent des histoires et les histoires dont il se souvient créent des images. Ce n’était pas seulement le temps qui était perdu. Quand il avait invité ses parents à Chicago où il était assistant à l’Université, sa maman avait disparu au détour d’un quartier commercial. Au bout de deux heures de panique, son père, anticlérical féroce, se mit à genoux sur le trottoir pour prier le Notre-Père et le Je Vous Salue de son enfance. Probablement efficace puisqu’on retrouva la maman chez un coiffeur, loin d’Al Capone, sous un casque à bigoudis, avec une dame qui lui polissait les ongles et une autre qui lui apportait non pas un thé ou un café mais une Bud pas trop froide, comme elle l’avait commandée, grâce à son anglais appris avec des soldats américains à Wissembourg, à la fin de la guerre.

Autre souvenir, le petit frère de quatre ans qui s’est perdu lors d’un voyage en Tunisie… Il s’était échappé dans le souk de la médina, on retourna sur ses pas dans les ruelles dont on confondait chaque croisement, mais oui on l’avait vu le petit blondinet rouquin, regardez : il est là, assis sur un tabouret, à passer la brosse sur les chaussures de passants hilares, encouragé par le cireur sur le pas de son échoppe, et qui avait eu la gentillesse de céder aux caprices du gamin : « maman regarde, j’ai déjà deux pièces, pour toi, pour la Fête des Mères » … Et le Carambar qu’on avait laissé au fond de la poche arrière du pantalon pour qu’il ramollisse, et qui passa par la machine à laver : de belles taches brunes sur le postérieur, pour toujours.

Une bouffée de chaleur le subjugua, la vie est belle, il faut en profiter. Il renifla le bouquet des frivoles réminiscences du cuir du carnet noir. Comme un refrain, un mot revenait, le temps perdu, le temps perdu. Et puis voilà, surgit alors cette chanson du temps où il devait se coucher de bonne heure. On la chantait sans en connaître les paroles sur le chemin de l’école. On connaissait le nom de ce chanteur qui ne se prenait pas au sérieux, Henri Salvador. La chanson racontait une histoire impossible à croire, avec un suspens de pacotille de cinéma, ceux qui avaient la télé et ceux qui ne l’avaient pas pouvaient en partager l’intrigue, une chanson qu’il avait oubliée toute sa vie d’adulte. Le rythme de la musique se faufila entre les paroles si balourdes, il était ému, il murmura Rosebud en retrouvant ces traces d’une enfance longtemps niée.

Dans sa vie il avait tout eu, sauf cette pièce, perdue, du puzzle de l’amour de sa maman, la chanson devenait une chorégraphie en noir et blanc, et il osa se dire que sans se presser, avec son cheval et son grand chapeau, son grand lasso et son vieux banjo, Zorro est arrivé !

En vain, d’Alsace ; épisode 53 : D.I.V.O.R.C.E 

Ambroise Perrin

Le prof de français, qui était aussi notre prof principal,– c’était en sixième au début des années 1960, a envoyé Cefalu chez le concierge chercher de la craie. « Écoutez bien, c’est grave, il va falloir être très gentil avec votre camarade Ferdinand ». C’est drôle, jamais les profs ne nous appelaient par notre prénom. « Oui, je viens de l’apprendre, ses parents ont divorcé, alors je compte sur vous pour bien comprendre la situation ».

Quand Cefalu est revenu de la loge, trente-et-une paires d’yeux le cajolaient avec des bouffées de tendresse qu’aucun d’entre-nous ne soupçonnait pouvoir retenir dans les insouciantes entrailles de nos sentiments. Le divorce ! Le mot faisait plus peur que le récit de la guerre que l’on subissait tous à la maison… Le divorce des parents, c’était plus dramatique qu’une bataille de tanks Tigre Panzer ou un combat au corps à corps, avec le poignard des Totenkopf, dans la neige de Russie.

Oui, on allait être très gentil avec notre copain ! Comme lorsque l’on apprenait qu’une grand-mère était décédée et que l’on portait un ruban noir cousu sur le manteau. 

À la récré, bien entendu, on l’a assommé de questions, il ne savait pas, c’est son père qui était allé voir le proviseur, il ne pouvait pas dire ce qui allait changer pour lui et ses frères et sœurs. Son père gueulait parfois quand il rentrait, parce qu’il était ingénieur dans plusieurs usines partout en France, et sa mère, elle n’arrêtait pas de pleurer, mais le divorce il ne savait pas, ils n’en avaient jamais parlé dans la famille.

Après quelques jours, le divorcé, –c’était devenu son surnom, avait moins de copains qu’avant, un peu comme s’il était devenu contagieux. On avait tous envie d’aller le jeudi après-midi chez lui pour voir une maison de divorcés. Mais après quelques semaines, ou peut-être un mois ou deux, au retour des vacances de Pâques, on avait un peu oublié et on avait arrêté de parler à voix basse dès qu’on l’approchait, et de lui passer le ballon pour le consoler, et de créer autour de lui comme un nuage de respectueuses condoléances. 

En l’observant bien, il n’avait pas changé et aucun d’entre nous n’avait une idée précise de ce qu’étaient des divorcés, on devinait juste que c’étaient des parents qui ne vivaient plus ensemble, qu’ils étaient la honte de la société et que c’étaient les enfants qui en souffraient.

J’y pensais l’autre jour en écoutant un 33 tours de Tammy Wynette en m’amusant à m’étonner du temps qui passe. L’évolution de notre société ce sont des petites phrases du genre «  personne n’avait le téléphone dans l’immeuble, il fallait aller à la Poste, ou si c’était urgent chez la bouchère ». Oui on dit que la vie bouge, on est peut-être plus heureux aujourd’hui, ou simplement moins pauvre qu’il y a 50 ans.

Ma petite fille m’a demandé, dit Papy, pourquoi papa et maman ne divorcent pas, les autres à l’école ils ont tous deux maisons à Strasbourg, et deux papas et deux mamans, et à Noël ils auront plus de cadeaux !

En vain, d’Alsace ; épisode 52 : SES ILLUSIONS DE BONHEUR

Ambroise Perrin

Elle avait une propension à se prendre pour le personnage du livre qu’elle lisait. C’était un exercice physique parfois compliqué, mais elle interprétait son rôle avec conviction, sans crainte d’incongruité. Dans le quartier on s’amusait de son excentricité.

Le café Brant était son théâtre, elle y donnait ses rendez-vous. Son enthousiasme débordant ne détonnait guère dans la Nef des Fous. Elle imagina très vite que la désinvolture des clients du café était une marque de respect et de discrétion pour son talent ; par courtoisie on n’importunait pas la star, qui devait certainement apprécier d’avoir le loisir de jouer à quelqu’un de tout simplement ordinaire.

Mais cette imagination exaltée n’était pas à la hauteur de son ardeur, car elle était banalement laborieuse. Pour jouer Madame Bovary, elle posait le DVD avec Isabelle Huppert sur la table et interpellait les garçons par d’affectueux « Rodolphe, Léon » que ni Florian ni Bernard ne comprenait. Après avoir puisé dans Balzac, Zola et George Sand, attifée de pauvres costumes, estimables dans une classe de théâtre de collège mais ridicules au Parnasse strasbourgeois, elle s’aventura dans Bérénice et puis choisit Ophélie, la copine de to be or not to be…

Baudouin, le patron du Brant, eut la charitable idée de lui proposer d’annoncer en arrivant le nom de son personnage aux serveurs, puisqu’elle allait rester du matin 9 h jusqu’à la fermeture passées 21 h, à la même table. Parfois elle recevait un partenaire de scène venu prendre un café, c’était un journaliste ébloui par une vedette un soir de triomphe ; ou une assistante sociale en mission chez la vieille tante qui attend dans le hall d’entrée de l’Ehpad. 

À chaque changement de service, elle laissait de généreux pourboires pour compenser le nombre réduit de consommations qu’elle commandait. On peut imaginer que toute la journée, elle lisait l’ouvrage de son personnage du jour : non, si le livre était bien en évidence à côté de son infatigable expresso, elle ne l’ouvrait pas. Pénétrée par son rôle, elle fixait, de la scène, les spectateurs qui entraient et sortaient, intrigués par son regard insistant, détournant parfois les yeux ou au contraire la saluant comme on le fait d’une personne dont on ne se souvient plus ni du nom ni des circonstances d’une précédente rencontre, mais à qui on témoigne cependant une connivence hésitante et un prudent sourire.

Elle aurait aimé que l’on dise qu’elle faisait partie des meubles, elle était aimablement admise dans sa gentille folie, une sorte d’attraction qui ne gênait guère. Elle ne manifesta jamais d’agacement à cette indifférence et appréciait lorsque, moins par curiosité que par complicité, on lui demandait « alors aujourd’hui ? Dora Bruder ! Ah, Modiano, j’adore, vraiment…, mais vous ne vous ennuyez pas toute la journée à rester là, comme cela ? »

Elle avait peut-être un secret, elle lisait la nuit, et le jour elle se repassait le film du roman dans la tête, avec les entrées et les sorties des personnages par la porte battante du Brant, à deux enjambées de sa petite table ronde, la seule couverte jusqu’au soir d’une nappe en coton blanc bien repassée. 

Un jour, après une assiduité de trois mois sans faille, elle ne vint pas. Son mari que l’on n’avait jamais vu passa le soir même à la fermeture et c’est ainsi que l’on apprit qu’Emma, au petit matin, un livre à la main, s’était suicidée. 

En vain, d’Alsace ; épisode 51 : LES TOURMENTS DE JUTTA ET LES CANARDS DU SCHAFTHEURHEIN

Ambroise Perrin

Il y a vingt ans encore, comme pendant des décennies auparavant, elle aurait eu la visite du maire, pressé, avec un panier surprise, flanqué de l’adjointe, parfumée, avec un bouquet forcément énorme. Et quelques jours plus tard sa photo dans le journal avec une légende aussi floue que son sourire. Oui, demain, la voisine du village fête ses 100 ans, et franchement à Rhinau, comme on dit en alsacien, ceux qui dansent, dansent ensemble, mais ceux qui pleurent, ils pleurent tout seuls.

Et se lamenter, elle connaît la Jutta. Elle a toujours eu l’impression d’être du mauvais côté du Rhin, un prénom allemand et un nom français, Gilliot, son arrière-arrière-grand-père, François, avait été notaire, et il avait construit la plus belle maison. Mais elle était née plus loin, dans une petite grange côté allemand, avant Kappel, dans des pâturages qui dépendaient de la commune française. Aujourd’hui, avec les bras du Rhin qui ont changé de lit à cause du barrage, il faut traverser sur un bac pour y accéder. Et tous ceux qui changent de lit…

Pendant la guerre, sa meilleure amie, Ilse, avait été membre de la prestigieuse Bund Deutscher Mädel. Elles avaient 20 ans, une bonne place à l’usine List, où elles fabriquaient des boutons pour des bombes, et surtout, elles avaient plein d’amoureux, souvent des soldats avant qu’ils ne repartent au front. Après la guerre, Ilse a eu des ennuis, Jutta aussi. Ilse a changé de vie en Allemagne, Jutta a commencé à être seule, parce qu’à Rhinau, on savait ce qu’on savait. Elle prit un mari insignifiant, elle eut 4 enfants, le mari est mort de la tuberculose et les 4 enfants sont partis, l’aîné en Australie, les autres ailleurs.

La centenaire, ça fait exactement 27 ans qu’elle vit dans la même petite chambre, sombre, rance et écaillée, au premier étage de la maison de retraite. Elle n’a pas besoin de l’ascenseur et on dit qu’elle n’est pas aimable. La directrice, elle l’a connue gamine la Marguerite, n’est guère aimable non plus, alors elles se détestent.

Demain, je rendrai visite à Jutta avec son gâteau préféré, une épaisse tarte au fromage au goût de vanille et d’eau de rose ; l’infirmière dira « vous nous enterrerez tous, Jutta » et puis « il faut qu’elle fasse sa sieste ». J’attendrai que la vaniteuse brancardière ait le dos tourné pour poser des questions à la vieille dame, des choses banales qu’on ne lui demande jamais j’imagine, si elle allait se baigner au Geissenköpflen, dans quelle rue le premier feu rouge a été installé au village et si c’était vrai qu’elle avait été monitrice d’escrime chanbara à la salle polyvalente. Et si pendant la guerre elle savait pour les juifs. Si elle pensait que les Allemands allaient être victorieux. Si des gens lui avaient fait des reproches pour ses amoureux un peu nazis. Si elle avait eu peur qu’on lui rase la tête. Si elle pensait que cela avait été un péché d’être amoureuse de gentils garçons ennemis.

Elle me dira juste qu’elle veut faire un tour à vélo jusqu’au Schaftheurhein pour donner du pain sec aux canards. Elle s’endormira au milieu d’une phrase et je penserai qu’elle ne m’a pas dit grand-chose pour raconter son histoire.

En vain, d’Alsace; épisode 50: LE FOND DU VERRE EST FRAIS

Ambroise Perrin

C’est la dernière goutte, tu te maries dans l’année ! Dans le brouhaha, l’ami espagnol me dit, non, la dernière goutte de vin c’est le droit d’aller faire une petite sieste, va dormir deux minutes sur le canapé, et reviens, c’est du Ribera del Duero , Pago de Carraovejas 2021, la meilleure année ! Une vigne qui se bonifie par le froid la nuit et un soleil flamboyant le jour !

Franchement j’avais goûté cinq jambons différents, un plat de queues de bœuf marinées trois jours, avant d’être cuisinées à basse température, et testé quatre bouteilles différentes, -les amis se disaient « vinophiles », ce qui était moins prétentieux que œnologues, bref ça picolait sec et l’extrême qualité de ces grands crus excusait le manque de retenue quand un goulot se penchait sur votre verre.

Donc, plutôt prudent, j’imaginais déjà appeler un taxi pour rentrer chez moi; le canapé m’attendait, je me suis dit « allez, cinq minutes »…

J’avais présumé de ma capacité à jouer au spécialiste taste-vin puisque c’est le lendemain qu’une douce main me réveilla, « tu dors depuis hier soir tu ne veux pas rentrer chez toi ?,  je t’ai préparé un café… ».

Les vins espagnols, pour un alsacien rompu aux subtilités du gewurztraminer, sont comme le bulldozer face à une trottinette : cela avance doucement mais en écrasant tout sur son passage. Un peu traître, mais plein de bons souvenirs.

En vain, d’Alsace ; épisode 49 : À QUOI BON

Ambroise Perrin

Son fatalisme lui donne des airs de Gainsbourg, l’Aquoiboniste chanté par Jane Birkin. Il ne le dit pas mais « Je m’en fous » est son refrain. Par exemple au restaurant on demande si on prend une gratinée pour changer après une série de tartes flambées traditionnelles, -ou normales, vocabulaire dans les villages, il répond « comme vous voulez ».

La cravate pour le mariage de son frère, sa femme lui en montre trois, il dit « je les trouve toutes bien ». Au supermarché, s’il n’a pas une liste en main, il fait 10 m dans les deux premiers rayons et son caddie est plein. Je n’aime pas choisir dit-il. Au foot, il aurait tiré dans son propre but, parce qu’il était le plus proche. À quoi bon courir de l’autre côté du stade ?

À quoi bon allez en vacances au bout du monde alors qu’à la maison on a un bon lit, de bons livres et même de bons amis (s’ils sont là en plein mois d’août). Au téléphone quand une arnaqueuse lui propose des panneaux solaires assortis à sa mutuelle complémentaire et payés par son stage de formation, il dit oui d’accord pendant deux heures et quand enfin il faut dire vraiment oui et s’engager, il dit « finalement non merci, à quoi bon, d’ailleurs je ne sais même pas si la maison a un toit plat », ce qui était pourtant la première question.

Au cinéma il achète son billet à la caissière, il déteste les bornes numériques, et il demande « c’est bien celui-là » ? Et quand elle dit je ne sais pas, il dit OK on verra, il n’engueule même pas la débile qui n’aime pas le cinéma.

Suivre le mouvement, jouer au trompe-muraille, passer inaperçu. Les collègues au bureau ne se souviennent plus de son nom, on l’oublie pour les pots de promotion, après 20 ans il ne monte en grade qu’à l’ancienneté.

Tu ne changes jamais de chemise lui demande un jour une collègue le nez pincé. Mais si, tous les jours, mais j’ai cinq fois la même.

Il doit avoir une vie secrète, avec des trucs extravagants, des fantasmes énormes, des aventures extraordinaires, il ne répond pas ou alors « si tu veux, si ça te fait plaisir d’imaginer cela… je suis nonchalant et ça me va ».

En vain, d’Alsace ; épisode 48 : COMMENT LA LASCIVE CLAUDETTE SAUVA L’AUSTÈRE LATINISTE

Ambroise Perrin

Il aimait le latin, il était professeur de latin, il avait tous les élèves qui faisaient du latin. Un jour fin juin, le proviseur le convoqua pour lui dire qu’à la rentrée, il ne pourrait plus lui faire un emploi du temps complet, trop peu d’élèves. Alors ? Prendre des classes de français ? Être détaché en parascolaire au Club de théâtre, continuer avec un mi-temps de documentaliste ? Vous allez-vous renouveler, vous allez aimer !

Non, il n’aimera pas, il évoqua l’orgueil d’Œdipe (il était aussi helléniste), se vexa, refusa. L’Académie lui trouva un poste de latin à cheval de Troie sur trois lycées, trois jours pleins, un sympathique emploi du temps aménagé, et 200 km hebdomadaires ; impossible, il ne conduisait pas, et ce n’est pas à cinquante ans passés qu’il allait passer son permis.

Il décida donc de donner des cours particuliers. Plein de cours particuliers. Mais il aurait fallu plein d’élèves, et les seuls qu’il réussit à recruter furent les cancres que les parents de la bonne société voulaient pousser « pour être inscrits dans de bonnes classes », les classes avec latin ayant été jusqu’à présent un critère de sélection, car c’est là qu’il y avait « les bons profs » et « les meilleurs élèves ». Mais c’était une combine qui disparaissait.

Il déprima, trouva refuge dans ses livres, congédia la Félicité, sa servante depuis tant d’années pour les repas, le ménage, le repassage et les poubelles ; elle était restée fidèle à son maître, -qui cependant n’était pas une personne agréable. Fini, il ne pouvait plus la payer. J’aurais dû me marier pensa-t-il.

Il proposa à trois éditeurs l’idée d’un gros livre, « Jules César en Alsace » en espérant un confortable à-valoir, il n’eut aucune réponse.

Alors, sur les bons conseils du seul collègue qui était venu lui rendre visite, il commença à vendre ses livres. Le plus difficile fut de choisir lesquels. D’abord ceux en double, puis, cruauté mentale, ceux dont les auteurs lui paraissaient superficiels, puis les gros livres considérés comme de Beaux Livres, ceux pour offrir, qui coûtent cher, et qu’on offre à nouveau sans les avoir ouverts. Le libraire d’occasion cessa rapidement le manège. À moins du quart du prix neuf, il en avait accepté quelques-uns au début, ému par la détresse de ce bon client depuis plus de 30 ans, mais là, non, désolé, je n’ai aucun acheteur pour cela. À la rigueur, amenez-moi un lot, je choisirai, ou alors je vous fais un forfait pour des cartons entiers…

Après, ce qui se passa, on ne sait pas très bien, parce que plus personne n’allait lui rendre visite. On évoque les difficultés à payer le loyer, un déménagement plus modeste, un travail alimentaire dans une ville où il n’était pas connu, et même un « reclassement » professionnel par l’Agence de l’emploi, dans un bureau, un supermarché ? On spécule sur la paperasse à remplir pour toucher des allocations…

On peut également l’imaginer tel Emil Jannings ou Marco Stanley Fogg, en des personnages de fiction que personne ne reconnaitrait… Voilà le professeur si important et tant admiré, ayant porté lavallière en soie et boutons de manchettes nacrés, dans le rôle de l’homme humilié, ruminant sa déchéance. Il est le héros d’un film, devenu le dernier des hommes, et coup de sort final, il rencontre un milliardaire qui l’embauche comme précepteur de son futur héritier âgé de 10 ans, et pour aller vivre dans une somptueuse villa.

Ou alors le voilà dans un roman, héros qui après avoir vendu tous ses livres, un soir de triste lune devant un palace, qui devient clochard, ridiculisé par les vrais SDF cruels et sans pitié, indifférents à sa lente descente aux enfers, le poussant à l’idée de sa propre fin… et puis il serait reconnu par un ancien collègue (spécialiste bien entendu de Dante) qui l’accueillerait chez lui, et où il rencontrerait une jeune étudiante dont il tomberait éperdument amoureux.

C’est bien le cinéma et l’amour qui sauveront notre latiniste. Son errance l’avait mené à Wasselonne sa ville natale. Il y retrouva rue de la filature les voisins de son enfance, les Chauchoin, dont l’une des filles, Émilie, devint une vedette à Hollywood sous le nom de Claudette Colbert. Presque alsacienne, la renversante actrice incarna la très sensuelle Poppée, l’épouse de Néron, merveilleusement lascive dans des bains de lait d’ânesse. Elle interpréta aussi Cléopâtre, reine fatale dans des robes fort osées, et qui fut aimée par Jules César et Marc Antoine.

Et précisément, -car c’est de nos jours la grande mode des biopics, une équipe de scénaristes américains cherchait à Wasselonne l’inspiration pour des scènes de « Claudette ». Les friponnes racines alsaciennes de la star expliquaient certainement d’aussi galantes exaltations transposables dans l’Empire romain. Alors un spécialiste de Jules César ? Quel hasard ! Quelle belle rencontre ! Racontez-nous tout monsieur le latiniste, on vous embarque à Hollywood, vous y ferez une nouvelle carrière, vous écrirez des péplums triomphants ! Il partit.

Le lycée de Haguenau et ses élèves cossards furent enfin oubliés.

En vain, d’Alsace ; épisode 47 : UNE PLÉAIDE D’AMERTUMES

Ambroise Perrin

Le jour de ses 82 ans, il ne se passa rien. Deux ans auparavant, les enfants étaient venus, avec leurs progénitures plus numérisées qu’affectueuses, il les avait tous embarqué au restaurant avec 80 bougies, et le soir rebelote, resto avec les voisins de l’immeuble. Les amis, cela faisait un moment qu’ils ne se déplaçaient plus en déambulateur.

Joyeux anniversaire ! Cette année il contemple les rayons de livres dans son salon. Il possède une collection quasi complète des Pléiades, et des albums Pléiades, un peu par jeu, mais surtout parce qu’en matière de littérature tout l’intéresse. Bien sûr il n’a pas tout lu -et c’est d’ailleurs rare qu’on lise un Pléiade de la première à la dernière ligne comme un roman, mais il n’y a pas un volume dont il ne pourrait dire quelques mots sur l’auteur ! Oui il aime les livres, et il regrette de ne pas avoir passé plus de temps à lire, dans sa vie professionnelle aux horaires toujours déments.

Il avait entendu un Premier ministre affirmer travailler chaque soir jusqu’à minuit passé, mais que tous les jours, sauf exceptions diplomatiques, il prenait une heure, de 13h à 14h, pour lire un roman ; non pas un essai, non, un vrai roman, de la littérature, une hygiène d’esprit indispensable.

Les volumes Pléiades de sa bibliothèque sont tous comme neufs, sauf les trois tomes de la Recherche… Il avait été, en début de carrière, envoyé pour un mois en mission en Inde, et il savait qu’il allait beaucoup voyager dans le pays, sans beaucoup de bagages, et qu’il allait aussi perdre pas mal de temps entre différents rendez-vous. Il avait donc opté pour Proust, et c’était drôle de se souvenir que oui, s’il avait lu Proust en entier, cela avait été dans des temples hindous (tous les mêmes) ou des chambres d’hôtels moites, quand il y avait assez de lumière la nuit.

Il prend un volume récent, le tome 4 de la correspondance de Flaubert. Mais même avec une loupe, ce qui est un exercice extrêmement pénible, il n’y arrivait pas, c’était écrit trop petit. Il essaya avec d’autres volumes, même constat, pourtant son opération de la cataracte devait lui permettre de retrouver de bons yeux, mais non, il avait vraiment du mal à lire de si petits caractères. Cela voulait dire que la moitié des milliers de livres couvrant tous les murs de son appartement devenaient un crève-cœur pour ses yeux et les choses de son esprit.

Voilà tous les Pléiades dans des cartons, presque 982 volumes, chiffre officiel de la collection complète selon Gallimard ; pas question de les vendre sur eBay, Rakuten ou le Bon Coin, il va les offrir à la nouvelle bibliothèque de quartier qui vient d’être inaugurée sous le nom racoleur et à la mode de médiathèque. Tout rentre dans le coffre et sur les sièges arrières de sa vieille Volvo, il conduit encore sans problème, et il jubile à l’idée de la surprise que fera son don à tous les habitants du secteur. Il rencontre facilement le responsable de ce supermarché culturel nommé donc médiathèque, il lui raconte son histoire, voilà, je vous offre tous mes volumes de la Pléiade et les albums des auteurs, certains sont très rares, ceux des années 1950, ils valent pas mal d’argent aux enchères d’eBay, mais je ne veux pas d’argent. Cadeau ! Peut-être une petite plaque en bronze dans un coin pour immortaliser ma modeste générosité ? Au fait, il y aura certainement des doubles avec votre fond…

Le patron de la médiathèque l’interrompt, « mon bon monsieur, si votre ramage se rapporte à votre plumage… non, il lui dit : je vous interromps, c’est très sympathique de votre part, mais vous savez les Pléiades, aujourd’hui, plus personne ne les lit ! Pour constituer le fond de la médiathèque nous avons sondé nos clients (sic, quel horrible mot pour la culture !), personne n’a mentionné cette collection, d’ailleurs nous n’en avons aucun ici. Vous savez, notre choix, c’est d’être populaire. Là par exemple ce sont des piles de mangas, non pas sur des rayons mais entassés au sol, les jeunes aiment cela, et c’est très demandé.

Le « médiatécaire » prend un volume en main, observe la fine couverture de cuir, et la jaquette transparente, « Les œuvres complètes de Julien Green »… D’ailleurs vous comprenez, si un livre n’est pas emprunté pendant un an, on le désherbe, oui c’est le mot, pour faire de la place aux nouveautés.

Désespéré, le donateur tente d’argumenter, mais justement si vous présentez des Pléiades, vous inciterez peut-être des lecteurs à découvrir d’autres auteurs… Oh vous savez, tout est sur internet ! Julien Green, c’est les Verts ? Peut-être à Strasbourg, cela intéressera quelqu’un, mais je ne suis pas certain…

Notre collectionneur bigleux et généreux est effaré. Déjà en 1966, Gaston Gallimard avait déclaré que le lectorat dit cultivé n’était plus en nombre suffisant pour assurer la pérennité de la collection Pléiade, la Rolls-Royce de la littérature !

L’air goguenard de son interlocuteur l’exaspère et lui donne l’envie de lui foutre des baffes. Tout juste s’il n’entend pas quelque chose comme « allez Papy, ramenez vos cartons à la maison » …

Il décida donc de monter des murs de Pléiades comme un labyrinthe dans son salon avec des tours aux empilements dramatiques, tragiques comme celles de Septembre Eleven, ou des tours de magie en se voulant optimiste, des tours de rein en lumbago, des Tours de France en maillot jaune. Elles tenaient en équilibre sur le parquet de chacune des chambres de son appartement, et son esprit bouillonnait et divaguait.  

Il avait subi un camouflet, une humiliation, une avanie (et framboise). Il se sentit pour la première fois dans la peau d’un pauvre petit vieux et imagina de se venger de cette ville Capitale mondiale du livre si arrogante, avec pour alibi l’hypocrisie d’un titre de bibliothèque idéale pour nommer la grande bibliothèque municipale nommée Malraux. André Malraux qui disait des Pléiades : « c’est la bibliothèque de l’admiration ».

En vain, d’Alsace ; épisode 46: PLATINI AU MONDIAL DE FOOT DE ROSHEIM 

Ambroise Perrin

Aldo Platini, le père de Michel, habitait Nancy, il venait souvent le dimanche faire une balade dans les Vosges et l’après-midi, un petit tour des stades pour voir des matchs amateurs en Alsace. Sa passion du football se combinait à son sens de l’observation. En voyant les gamins courir il décelait les futurs champions qu’il allait inviter à suivre des stages dans son centre de formation.

Ce jour-là, il est attendu au Club-House du FCSRO, Football Club des Sports Réunis d’Obernai, par Raymond Stieber, un vieux copain, ancien professionnel du Racing, qui avait mené le club d’Obernai en Division d’Honneur, et même l’avait sacré Champion d’Alsace en 1969. Ils vont rejoindre d’autres vieilles pointes au Zweckbrunnenmatten pour un tournoi de belote organisé par le FC de Rosheim. 

Aldo adore tous les villages des environs, une bonne petite bouffe dans l’auberge du coin puis direction le terrain où il y a plus de monde sur l’herbe que derrière les barrières. Les spectateurs sont généralement les copines des joueurs. Et puis les parents des plus jeunes, les potes qui viennent pour la « troisième mi-temps », parfois aussi le sponsor, un commerçant des environs, qui mettra sa banderole bien en vue les jours de championnat. C’est souvent un ancien membre du Club « qui a réussi ». Parfois aussi des enveloppes informelles de la part des grands frères du foot professionnel, à charge de renvoi d’ascenseur lors du recrutement d’un jeune, un président ayant de bons amis sait que c’est grâce à la publicité à la télé et aux transferts pas trop transparents de joueurs, et grâce aussi à la gestion du « produit » championnat, c’est ça, juste un peu de fric en douce. Il faut un budget pour avoir de quoi acheter des ballons neufs, des chaussures à pointe, des maillots à manches longues, de quoi payer l’essence pour des matches à l’extérieur et même une machine à laver pour éviter aux mamans la corvée de la boue sur les shorts et les chaussettes. 

Papa Platini entre prendre une dernière bière. Punaisée au-dessus du bar, dans le Club-House, une double page couleur de l’Équipe, l’AS Saint-Étienne, avec une flèche au stylo rouge au-dessus de la tête d’un joueur bientôt Ballon d’or. C’était il n’y a pas si longtemps, quand à Rosheim le foot n’était qu’une histoire de copains du dimanche après-midi.

En vain, d’Alsace ; épisode 45 : LE DROIT AU MALHEUR 

Ambroise Perrin

T’as l’air triste, qu’on ne cessait de lui dire, tu tires la gueule ou quoi ? Les malins lui sortaient le Spleen de Baudelaire, les prudents s’enquerraient d’une grave maladie ou d’une perte douloureuse qu’il fallait surmonter. Ben non, il n’avait juste pas envie de sourire, de montrer que tout allait bien, ces traces insolentes de bonheur, l’art factice d’une vie apaisée. 

Il aurait pu s’habiller en gothique, porter des chapeaux noirs, du crêpe sur la manche, se maquiller de blême, les dents cariées, les semelles trouées, l’air du vagabond portant dans sa solitude tous les malheurs du monde. 

Rien de tout cela. Il avait un bon petit job dans l’administration de la mairie annexe du quartier des XV, il traversait le magnifique parc de l’Orangerie pour rentrer chez lui, il aimait sa femme qui le lui rendait bien, les enfants étaient affectueux et réussissaient à l’école, il prenait le tram les jours de pluie et traversait Strasbourg à vélo, il picolait parfois avec les copains et il commençait à la quarantaine d’avoir de la bedaine. 

Mais il était triste, il montrait qu’il était triste, il transpirait ostensiblement la tristesse, comme si une vie intérieure morbide, telles les tentacules d’une pieuvre, à chaque instant jaillissait subrepticement de tout son être. 

Pourquoi n’aurait-on pas le droit de tirer la gueule et d’emmerder les autres ?

En vain, d’Alsace ; épisode 44 : SOUS LES PLANCHES DE SAPIN 

Ambroise Perrin

Il prononça ces mots avec une tristesse qu’on ne trouva pas sans charme. Son enfance défilait comme tombent les aiguilles d’un sapin trop longtemps resté dans la tendre quiétude d’un salon surchauffé. Noël était passé et l’an prochain était encore loin. Oublié le temps des souhaits. Il leur dit, je vais faire un tour. Il sort de Wisches dans la forêt, parcourant à rebours le chemin des cyclones de 1999. 

Le siècle finissait, et il connut l’étourdissement des paysages et des ruines ; il se souvint trois jours avant le Nouvel An de la tempête Lothar et de son ouragan à 160 km/h. Replanter le chêne sessile et le pin laricio, et laisser aux arbres couchés le soin d’une régénération naturelle, mon beau sapin, roi de la forêt. Le 24 décembre 2021, l’astronaute français qui orbitait en haut de nos frondaisons déplia l’arbre, certes en plastique, près des étoiles ! À Sélestat, où l’on se targue d’un demi-millénaire de traditions pinacées résineuses, on rigola. À Strasbourg, où en 1492 on acheta neuf sapins pour célébrer la bonne année sur le chantier de la Cathédrale et des paroisses environnantes, on s’offusqua. Le prédicateur Geiler de Kaysersberg, déjà, avait dénoncé la superstition des « châteaux de Noël » construits de branchages, des réminiscences païennes pour se gaver de pain d’épice et de vin d’hiver. Mais pourquoi donc à Wisches comme ailleurs, les sapins fichaient le blues ? Le sapin est-il une fake news ? 

On le vend maintenant avec pot et racine pour le ressusciter en fin de l’année, et aujourd’hui à l’approche de l’été, il faut l’arroser ! Passionnant, se dit-il, « ça sent le sapin », blague conifère quand on veut partir en enfer. Il était philosophe, il aurait pu être garde-forestier, cette histoire de sapin l’obnubilait. Nous sommes en avril, il pleut c’est le printemps, ou peut-être est-ce l’automne, il n’y a plus de saison. Qu’est-ce qu’un « vrai » sapin ? Une amertume qui ronge comme des pages effacées par cette pluie qui ruisselle dans sa mémoire, patrimoine inutile d’un temps perdu, ou est-ce un souvenir des moments heureux qui aujourd’hui ressemblent à un jeu de hasard, grands perdants de la loterie du temps retrouvé ? Promenons-nous dans les bois, la vérité n’y est pas, que d’entourloupes et de rosseries pour imposer des traditions qui nous prennent pour des bouffons au sommet du Donon ?

Pourquoi donc aujourd’hui parler du sapin ? Le frère, les sœurs, les neveux et nièces, plus personne, comme un paria, exclu de 20 ou 30 ans, et même un demi-siècle de vie commune. Au grenier on retrouvera le gros album photo d’une grande fête de mariage. Les visages enjoués, ils sont bien vieux, et tristes, et ingrats maintenant. Les jeunes n’y comprendront rien, empêtrés dans leurs susceptibilités tartinées d’arrogance, celle d’avoir raison comme les gourous écolos qui imposent le riz complet et les carottes biologiques. Leurs cartes-mémoire s’effaceront un jour de bug. Ils ne seront plus rien. Et ce rien, il leur donne. Il sait très bien que très vite il sera oublié.

Mais aujourd’hui c’est une bête histoire de famille, d’une insignifiance plus décisive que tout, au sommet du massif vosgien. Le Netzenbach, rupt impétueux, qui en dévale presque tout droit, serait le ruisseau le moins pollué d’Alsace, ça fait plaisir de savoir cela, se dit-il. Un peu d’émotion quand même, quand il atteignit son but, comme en hommage au seul souvenir de famille qu’il vénérait. Il s’enferma dans la cabane des sangliers, celle de ce grand-père bon et souriant qui avait été bucheron dans une des scieries du village, et qui y perdit quatre doigts le jour où une lame sauta de la planche de sapin. Il se dit qu’un seul allait lui suffire pour son fusil à gros gibier.

En vain, d’Alsace ; épisode 43 : Le PÈRE ET LE FILS

Ambroise Perrin

Quand la bonne du curé fut enceinte, un jeune homme vint habiter au presbytère et disparut peu après l’accouchement. Dans un village d’Alsace des années 1960, on reproduisait encore beaucoup les faux-semblants un peu moyenâgeux d’avant-guerre, et si tout le monde savait, personne ne parlait, car on l’aimait bien le curé de Schleitdorf. Et pour la Marie, de Trimbergheim, il n’y avait ni mystère ni immaculée conception. 

Ce fut un gentil petit garçon, toutes les dames patronnesses le choyaient, et personne ne cherchait à observer ses yeux ou le nez pour voir s’il pouvait ressembler à un papa. À 6 ans, en restant debout pour toucher les pédales, il jouait de l’orgue le jeudi après-midi et quand le portail de l’Église restait ouvert, le village était fier de son petit prodige. 

Comme il avait le nom de famille de sa maman, à l’école on ne lui demandait pas de remplir la fiche de renseignements. La cruauté habituelle des moqueries de cours de récréation laissait le petit Pierre indifférent, à la maison on lui avait bien appris à ne pas répondre. 

Jusqu’au jour où le nouvel évêque se mêla de la paix dans le village. Le saint homme venu de Strasbourg annonça qu’une règle stipulait que « les curés changeassent d’affectation tous les neuf ans ». Cela faisait douze années que le curé était à Schleitdorf, il fut donc affecté à une paroisse dans le sud du Haut-Rhin, là où être alsacien ne voulait rien dire, puisque personne là-bas n’en pouvait comprendre la fierté. Un village au nom presque français qu’on ne voulait pas prononcer, et où il n’y avait ni messti, ni tarte flambée. Et où il y avait déjà une bonne, qui était bonne cuisinière et bonne croyante, et qui menait d’une bonne main de fer son presbytère. 

Le destin de la Marie fut donc de rester au village au service du nouveau curé, qu’elle détesta tout de suite, et qui pourtant avait eu la charité chrétienne de croire en l’histoire dramatique de son mari mort en Amérique dans un accident d’avion. Pour quand il sera grand, Pierre disait qu’il serait aviateur. Chez les scouts à Wissembourg, il était dans une patrouille avec un copain de Drachenbronn de la Base 901, là où volaient des avions à réaction allant si vite qu’on ne les voyait jamais. Le père du copain était militaire dans les radars et Pierre imagina que voler très haut au-dessus des nuages le rapprocherait de son propre père, ce qui, en fait, n’était pas tout à fait faux puisqu’on dessinait toujours Dieu caché dans un cumulus, « Notre Père qui êtes aux Cieux… » 

L’ancien curé venait très souvent rendre visite à ses anciens paroissiens et à son ancienne bonne, et à petit Pierre qui grandissait et qu’il couvrait de cadeaux. L’après-midi, ils allaient à l’Église jouer de l’orgue, et Pierre déchiffrait une toccata. Maintenant il maîtrisait toutes les pédales et les boutons de la console, il savait régler la soufflerie et le sommier et connaissait les noms de chacun des tuyaux dans le buffet. Des habitants se glissaient derrière un des piliers en grès, plus par indiscrétion que par esprit musical. Quand Pierre interpréta deux chansons de Polnareff à la suite de Bach, il y eut des ricanements et une rumeur indignée parcourut le village. Elle disparut avant même que « la Poupée qui fait non » et « On ira tous au paradis » furent fredonner par tous. 

Pierre se mit à collectionner les porte-clés, il fut celui du village qui en avait le plus, 413 au dernier comptage, car pour lui, les commerçants étaient contents de mettre un anneau publicitaire de côté, yo « Arme Biewele ». À la bibliothèque de la salle des mariages de la mairie, il lut très vite tous les Clubs des Cinq. Alors la secrétaire du maire, qui elle aussi adorait le petit Pierre, se débrouilla avec la facture des fournitures pour remplir les étagères de tous les volumes de la bibliothèque Rose, puis de la Verte, puis des Rouge et Or. 

Pierre faisait d’excellentes rédactions à l’école, pleines d’imagination. En composition de dessin, au crayon et à la gouache, il dessina un écureuil à côté d’une tulipe avec trois pétales et il expliqua que l’écureuil était l’animal préféré de sa maman, car il était très économe et prévoyant, et les trois pétales de la tulipe, c’était le Père, le Fils et le Saint-Esprit. 

Aujourd’hui, le garçonnet est un poète alsacien renommé, il a publié de nombreux recueils et a écrit des chansons qu’il joue à la guitare. Il est depuis des décennies professeur de français au collège de Haguenau. Sa maman est heureuse depuis qu’elle lui a dit qui était son vrai papa, le jour de ses 20 ans. 

Ils vivent ensemble, ils sont aujourd’hui grands-parents et ils forment un très vieux couple. On voit bien qu’ils sont toujours amoureux, quand ils passent en promenade dans les rues de leur village si prévenant. En une génération, la population a bien changé, même si les usines allemandes attirent encore un peu avec de bons salaires, qu’on écoute toujours du schlager sur la Südwestrundfunk et que le samedi immuablement on balaye devant sa porte, non, les gens ne se connaissent plus dans le village ; les jeunes qui sont tous partis pour la ville ne reviennent le week-end que pour retaper la vieille maison en résidence secondaire, et surtout, plus personne ne s’intéresse aux histoires des voisins.

Pourtant, la plus belle histoire du village, c’est celle de l’anniversaire des 10 ans de Pierre. Ce jour-là, une dame arrive en courant au presbytère, le curé doit venir tout de suite, le petit bébé qui vient de naître chez la fille des Muller va mourir, c’est le docteur qui l’a dit, et le curé doit le baptiser tout de suite, sinon il n’ira pas au paradis. Mais le curé n’est pas là. Alors Pierre, qui connaît bien le catéchisme, court avec la dame. À la maison du bébé, qui est tout rouge et dont la peau au lieu d’être fine et rose ressemble à une poire blette, Pierre va à la cuisine, prend un verre d’eau et le remplit à l’évier. Il dit, parce qu’il connaît le mot, je vais faire un ondoiement, même un enfant peut le faire, ça compte pour le paradis. La sage-femme dit oui, c’est vrai, c’est un rituel. Pierre verse le verre d’eau sur la tête du bébé et dit « c’est le premier des sept saints-sacrements ». Il fait le signe de la croix sur son front et prononce, comme s’il était au tableau à l’école, « je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ». Les parents, les voisins, le docteur, tous répondent « Amen ! ». Pierre était le seul qui ne pleurait pas.

En vain, d’Alsace ; épisode 42 : TRISTE BUREAU À BOURGENDORF 

Ambroise Perrin

Depuis le Covid, il n’est pas retourné au bureau. D’ailleurs, le bureau, il n’existe plus, le bail n’a pas été renouvelé, tous travaillent depuis chez eux à la maison. Le patron a pris une boîte postale dans un immeuble, pour avoir une adresse, et tout se fait par Skype, e-mails et parfois par téléphone. Il y a une boucle internet hyper sécurisée et cryptée pour partager tous les dossiers. On se voit par vidéo, on croit se connaître, et au lieu d’être à Strasbourg, le patron est en Thaïlande, cela n’empêche pas la boîte de bien fonctionner. Il rentre deux ou trois fois par an, tous se retrouvent alors dans un bon restaurant, le boss salue chacun un à un, certains ont l’impression que c’est un test d’évaluation, mais on ne parle pas du boulot, juste un peu de ceux qui sont partis. Il ne reste plus que 13 employés qui touchent de belles primes, grâce aux économies, pas de loyer, pas d’assurance, pas de parking, pas de chauffage, pas de femme de ménage. Alors tout va bien ? Pas certain ! 

Ça fait quoi d’être un super-spécialiste multi-diplômé, brassant des dizaines de milliers d’euros, installé dans un petit village de 600 habitants, Bourgendorf, dont la seule activité qu’il connaisse est la transformation d’une partie de l’usine agricole en logements de cité-dortoir et l’oubli d’un prédateur de triste renommée ? Il avait choisi ce coin paumé pour fuir la ville trépidante et ses rythmes convulsés, et le plaisir de rentrer chaque soir, seul au volant, à écouter les Brandebourgeois de Bach ou Pet Sounds des Beach Boys, moments d’exquis isolement régénérant, en rien égoïste, avant de rejoindre sa famille. La famille dispersée, il décida, avec une majuscule flemme, que déménager serait épuisant.  

Aujourd’hui, ce qui lui manque le plus ? Ce sont les pots du vendredi soir, les hypocrites compliments et les exagérées tapes dans le dos, cette convivialité qui finalement n’était pas aussi factice que cela. Pour lui, le télétravail est devenu une machine à mélancolie ; la production n’est plus un travail collectif, mais l’addition de tâches individuelles. Au début, il s’était réjoui, aujourd’hui, il déteste cette soi-disant liberté, il est prisonnier de son salon, transformé en bureau.

C’est quoi un bureau ? Il rédige un long mail à tous ses collègues, à tous ses contacts, à tous les riches clients de la boîte. Il raconte que le mot bureau vient du mot bure qui, au Moyen Âge était une grosse toile de laine étendue sur une table pour compter de l’argent sans faire trop de bruit lorsque les pièces s’empilent et risquent de susciter des convoitises. La bure est devenue bureau, explique-t-il, le meuble lui-même où l’on fait les comptes, puis c’est ainsi que l’on a appelé le local où était installé le meuble, puis l’ensemble du bâtiment où l’on va travailler et retrouver ses collègues. Mes chers collègues, vous trouverez dans la fonction bureau de mon ordinateur tous les mots de passe pour reprendre mes dossiers, conclut-il, énigmatique. 

Il laisse aussi une lettre manuscrite, il ne s’excuse de rien, il dit simplement qu’il n’aurait jamais imaginé la solitude aussi épuisante. Lui qui était un boute-en-train est fatigué de vivre par procuration dans un village fort sympathique mais qu’il considère comme une verrue de la petite ville d’à côté, Barr, où l’on ne croise plus que des gens marchant le nez dans l’écran de leur téléphone. Il pense à l’article qui paraîtra dans le journal local pour relater que, de façon incompréhensible, il s’était pendu à la poutre de son bureau, en considérant que la corde était encore et toujours la tradition des désespérés.

En vain, d’Alsace ; épisode 41 : LA BUGATTI T 253 CADEAU POUR COLUCHE 

Ambroise Perrin

Ce jeudi après-midi du 20 février 1986, Coluche sonne à la porte de l’usine Bugatti à Molsheim. Le matin, il était à Strasbourg, non pas pour enregistrer un épisode du Schmilblick avec Guy Lux, mais pour rencontrer Pierre Pflimlin le président du Parlement européen. Coluche n’avait pas vraiment rendez-vous, mais il était entouré de journalistes complices… Il porte sa célèbre salopette rayée et croise dans les couloirs des députés en costumes cravates. Coluche vient de créer les Restos du Cœur et il est là avec une idée qu’il trouve géniale : récupérer les excédents alimentaires européens. Il annonce avoir le soutien de Jacques Delors, le président de la Commission à Bruxelles. 

Pierre Pflimlin est abasourdi, quelle audace, il n’a jamais vu autant de gens sérieux aussi empressés autour d’un clown. Il lui faut donc bousculer son emploi du temps pour rencontrer l’hurluberlu avec sa horde de journalistes. Il lui explique les mécanismes de la politique agricole commune. Coluche l’interrompt : « j’ai plein de gars qui attendent avec de gros camions, faut aller où pour charger les quotas laitiers ? ». Un député européen belge, José Happart, spécialiste d’agriculture, accompagne Coluche : les Restos du Cœur fonctionnent déjà en Belgique. Pierre Pflimlin bafouille qu’il va l’aider, et lui propose une réunion avec des députés et des administrateurs. Coluche fait la vedette dans une foule de curieux. FR3 Alsace veut l’interviewer, le journaliste, (- c’est moi !), a une splendide idée pour être seul avec l’artiste, prendre l’ascenseur, le bloquer entre 2 étages et filmer dans le miroir pour avoir ainsi assez de recul. Coluche pense à la publicité pour les Restos et dit banco ! 

Plus tard, le président Pflimlin dira que ce fut un des moments les plus insolites de sa carrière politique et aussi un excellent souvenir ! La bureaucratie sera la plus forte, Coluche n’aura pas le beurre, mais il aura l’argent du beurre, un gros, très gros chèque signé par le Parlement européen, qui va créer avec la Commission le PEAD, le Programme Européen d’Aide aux plus Démunis, fonctionnant sans frais grâce aux milliers de bénévoles des Restos du Cœur.

Maintenant Coluche est au Hardtmuhle, l’usine automobile de Molsheim. Il veut voir le patron de Bugatti. On lui explique que les ateliers sont fermés. Là encore, Coluche n’est pas tout seul, les étudiants de l’école de commerce de Strasbourg et ceux de Bruxelles sont là pour faire pression. Il y a aussi deux Américains très riches, la chanteuse Cher et l’acteur Nicolas Cage, collectionneurs de voiture de luxe. Coluche les a rencontrés pendant un séjour à New-York sur le tournage du film Banzaï de Claude Zidi. Dans l’atelier il fait son numéro avec un bagout imparable : des dizaines de milliers de gens n’ont pas 5 francs pour manger et il y a au musée de la Chartreuse un prototype Bugatti type 253 modèle 1962 qui prend la poussière, donnez-moi la bagnole qui vaut des millions, cadeau d’anniversaire (en fait c’est le 28 octobre), et moi, je la revends aux Américains. 

On téléphone en Italie à Romano Artioli, le patron de Ferrari qui vient de racheter Bugatti. Les membres de l’association Enthousiastes Bugatti Alsace, présidée par Paul Kestler et les habitants de Dorlisheim, qui travaillent pour Bugatti au Château Saint-Jean, se mobilisent. « Coluche avec nous ! Elle est où là type 253 ? Dans un camion pour l’Amérique ! ». On applaudit au passage du camion dans les rues de Molsheim. La Bugatti est-elle vraiment dedans, Coluche ne répond pas. Il dit juste qu’il aurait bien aimé la conduire et faire un petit tour de vitesse, comme avec sa moto. Tant pis, ce sera pour une autre fois, les deux vedettes américaines arborent de larges sourires et Coluche a dans la poche de sa salopette un gros chèque en dollars qui va lui permettre d’ouvrir des dizaines d’antennes de Restos du Cœur. Eh ! C’est pas fini ! C’est l’histoire d’un mec… Coluche fait son sketch et embarque les Amerloques, les étudiants et les journalistes à la Metzig, la brasserie juste en bas, pour une tarte flambée.

En vain, d’Alsace ; épisode 40 : PERMIS DE SOUVENIR A1 A2 + B < 3,5t + C, DANS LES RUES DE L’ADOLESCENCE 

Ambroise Perrin

Je fais un démarrage en côte dans la montée de la rue de la Redoute à Haguenau, nous sommes le jeudi 18 mars 1971. L’inspecteur est souriant et à l’arrière, monsieur Llerena, le directeur de l’auto-école, est content. Il m’aime bien. 

Il n’y avait pas un minimum d’heures de cours de conduite pour passer l’examen, on s’était déjà entraîné avec quelqu’un de la famille ou un copain sur la route en béton du terrain d’aviation avant Marienthal, l’examen du code pour un lycéen était plus facile que celui du latin, le nombre de panneaux de signalisation était peu élevé, et le permis était donc presque une formalité. Les garçons pouvaient attendre le service militaire, permis gratuit alors, mais on était impatient, et je ne me souviens pas d’une fille qui aurait passé son permis à 18 ans, ce n’était pas leur genre. 

On commençait les leçons avant ses 18 ans et on passait le permis le lendemain de son anniversaire. Donc démarrage en côte avec le frein à main, créneau à droite, créneau à gauche, un passage au centre-ville au feu rouge devant Sichel, puis un peu de vitesse entre deux villages après Schweighouse, et l’inspecteur disait que c’était bon. 

C’est bon, j’ai mon permis, samedi dernier j’ai fêté mes 18 ans, on a attendu le jeudi après-midi, jour de congé scolaire. Cela comptait aussi pour la moto et on récupérait à la sous-préfecture le document rose en 3 volets, permis A1 A2 et B pour véhicule de moins de 10 places et d’un P.T.A.C. à 3,5t. J’avais aussi voulu passer le permis poids lourd, ayant pris une leçon, 30 francs, sur un camion rouge, dans ma mémoire. On avait enchainé avec le même démarrage, – un peu loupé un peu à cause du double débrayage, et le même circuit de 20 minutes. J’avais expliqué que c’était pour accompagner mon voisin de la rue des Fourmis, camionneur à Eurotransit, pour aller cet été en Inde apporter des colis de conserves et de lait en poudre pour les enfants qui meurent de faim avec l’association Frères des Hommes, qui avait besoin d’accompagnateurs bénévoles titulaires du permis poids lourd. Voilà, j’ai mes deux permis le A et B, plus le C, celui de plus de 3,5 tonnes.

Dans la vie quotidienne, savoir conduire était sûrement inutile, mais la voiture, c’était un symbole de liberté. Ensuite, la bagnole, on l’achetait à un ami d’un ami par le bouche-à-oreille, une 2CV ou une 4L, moi j’avais trouvé une 403 bleu foncé avec sièges couchettes, la banquette avant qui se rabattait. Pour le moteur on cherchait des pièces à la ferraille, les pneus aussi, et on réparait tout nous-mêmes, le carburateur et un peu les freins, le reste, ça roulait comme ça roulait. 

En vrai, on avait des mobs, en fait un Solex ou une Bima. Et c’était plus facile d’avoir une bagnole qu’une vraie bécane. Le rêve, cela aurait été une grosse meule, comme la Honda 500 ou la Norton Commando 961. Au lycée je me souviens d’Augustin qui avait une énorme Kawa et qui est mort dans un virage où il y avait de la boue d’un tracteur. Trop vite, juste avant le Bac. 

Pas de limitation de vitesse, pas de radar, pas de ceinture de sécurité, pas de PV de stationnement, juste des copains et des copines, des week-ends et un trousseau de clés, oui, la bagnole, c’était la liberté !

En vain, d’Alsace ; épisode 39 : EN 203, TOUS DERRIÈRE ET LUI DEVANT 

Ambroise Perrin

La voiture est tellement mirifique qu’on pourrait se dire qu’elle n’est pas réelle, comme cette histoire est tellement surprenante qu’on a du mal à y croire. C’est une 203, une 203 Peugeot, comme celles produites de 1948 à 1960 par les usines Peugeot de Sochaux, à plus de 600 000 exemplaires ; c’était bien avant la célèbre 403.

Dans mon immeuble, le bloc HLM de la rue des Fourmis à Haguenau, monsieur Ohlmann fut le premier à avoir une voiture, une Dauphine, je devais avoir 5 ans, c’était en 1958, elle était de couleur beige clair, et il y avait un sac de ciment de 50 kg sur le pare-chocs avant pour qu’elle tienne la route dans les virages ; les enfants, on avait le droit de la faire briller avec un chiffon doux, il fallait enlever sa ceinture pour ne pas rayer la carrosserie avec la boucle, c’était le ceinturon acheté par un copain dans le magasin du Stock américain de la Grand’rue. Et surtout on rêvait tous d’y faire un tour du quartier, dans cette Dauphine, à toute blinde. 

Dauphine c’était Renault, mais Monsieur Loewengüth du 3e étage, lui, il travaillait chez Peugeot ! Tous les lundis, il prenait le bus puis le train jusqu’à Sochaux et ne revenait que le samedi. Et quand il rentrait à la maison, il avait toujours un carton avec plein d’objets métalliques, ou bien un grand morceau de tôle enroulé dans une couverture. 

Il entassait tout dans la cabane du jardin, on n’avait pas le droit d’y entrer. Un jour, quelqu’un nous expliqua que c’étaient des pièces pour monter une 203 ! Monsieur Loewengüth ramenait chaque semaine un bout de moteur ou de carrosserie ! Il travaillait à l’entretien dans différents ateliers, la forge, la fonderie, la chaudronnerie, la câblerie, la sellerie, l’emboutissage, l’outillage et parfois le plus noble, le montage. 

C’est lui qui nous racontait tout cela, le monde merveilleux de la mécanique. Il disait que la paie était bonne, même s’il ne voyait pas beaucoup ses enfants, mais sa femme s’occupait de tout ! Il disait aussi qu’il avait une très bonne mémoire pour se souvenir des éléments qui lui manquaient. Il était très connu dans les ateliers, racontait-il, et il était un champion pour trouver dans les bacs les bonnes pièces abîmées ou mal montées, parfois cabossées, qui lui manquaient, avant qu’elles ne repartent à la fonderie.

Il avait ainsi des copains qui l’aidaient, « ça, c’est pour Albert », et lui mettaient un morceau de ferraille bien tordu de côté. En moins de deux années, il avait assez de « pièces » pour commencer la construction de la voiture dans le jardin, rue des Fourmis. Tout le monde voulait l’aider, mais il refusait même qu’on reste à côté de lui pour l’observer. 

Il a commencé à monter sa 203 sans plans, sans rien, juste avec ses outils de bricolage. Parfois, on l’accompagnait à la ferraille, au bout de la rue de la Ferme Falk, avant les Missions africaines chemin des Paysans, pour trouver une pièce compliquée, même d’une autre marque, et surtout pour faire des soudures, le ferrailleur ayant une sorte de chalumeau. 

On spéculait surtout sur la couleur qu’il allait choisir pour peindre sa 203, avec sa forme très ronde à l’arrière. Il avait trouvé des sièges en tissu gris qui attendaient à la cave, celle à côté de la buanderie, pendus à des crochets au plafond pour qu’on ne s’assoit pas dessus. 

Je me souviens encore de plein de détails, comme du jour où l’on a pris tous ensemble, les habitants du bloc, une photo autour de la carcasse de la voiture, mais je n’arrive pas à trouver dans ma mémoire une image de la 203 terminée. A-t-elle pu rouler, même si elle n’était certainement pas homologuée ? 

Soixante ans plus tard, je l’imagine joyau d’un collectionneur ; cela me ferait vraiment plaisir de revoir la 203 de la rue des Fourmis. J’ai cherché dans un prospectus de réclame datant de 1959 : elle est peut-être Bleue nuit avec intérieur cuir Havane, Grise Beau Brummell, Ivoire safari, Jaune taxi grec, Sirocco mat ou Rouge vif traverses de choc locos.

C’est une 203 avec un 0 central pour passer la manivelle et faire démarrer le moteur, même si les puristes disent que ce n’est qu’un hasard, ce rond au milieu de la plaque. Le trou par où s’engouffrent les rêves des poètes.

En vain, d’Alsace ; épisode 38 : STRASBOURG LIBÉRÉ, MAIS STRASBOURG BOMBARDÉ 

Ambroise Perrin

Il est russe, c’est un vieil ami, c’était déjà un ami bien avant l’Ukraine, maintenant c’est plus difficile, c’est toujours un ami, mais il est russe, et surtout il admire Poutine.

Cela m’a interloqué quand je l’ai compris, pour moi, cela allait de soi qu’il allait condamner l’invasion d’un pays voisin par un président qui est perçu comme un dictateur. 

L’ami russe est bien installé à Strasbourg, il a épousé une alsacienne, leurs enfants sont charmants et bons élèves, lui a un joli poste dans la vie culturelle de l’Eurométropole et elle est ingénieure dans l’industrie pharmaceutique américaine qui a une antenne ici en Alsace. Un couple bien intégré, plein d’amis, certains ne savent pas qu’il est russe, son léger accent fait plutôt allemand.

Alors, Poutine, pourquoi ? J’ai compris que pour lui, c’était une évidence, au détour d’un titre dans Libération je lui ai alors posé quelques questions précises, pour entretenir la conversation, « eh bien oui, si tu veux, je t’explique, les russophones des provinces de l’Est, etc., etc., etc. » … pas vraiment envie d’argumenter, j’étais plus surpris que déçu. 

J’ajoute que je suis aussi vraiment super copain avec son épouse, on s’invite souvent à la maison, les gamins m’empruntent des livres et on boit des vendanges tardives puis de la vodka en fin soirée. Je me suis dit que cela ne servait à rien d’en parler. 

Ce soir, il m’a annoncé au nom de notre amitié qu’il fallait bouger ! Bouger ? Oui, déménager ! J’ai pensé qu’il allait « rentrer » en Russie, sa ville natale, c’est Novossibirsk, non, non, il aime trop la France, non, mais rester à Strasbourg, c’est dangereux. 

Là, j’étais vraiment sans voix. Oui, Strasbourg, capitale européenne, est une excellente cible pour faire un exemple symbolique dans le monde, une bombe qui raserait le Parlement et le Conseil de l’Europe, et le quartier de l’Orangerie. La France, l’Europe, les États-Unis capituleraient comme les Japonais après Hiroshima.

Strasbourg bombardée ? Je crois bien qu’il plaisantait, enfin, je ne sais pas, finalement, la guerre en Ukraine, c’est vrai, elle est à notre porte, disons que j’ai envie de me dire qu’il plaisantait.

En vain, d’Alsace ; épisode 37 : À MORT LES PETITS LAPINS !

Ambroise Perrin

Dans les forêts où il n’y a pas de chasseurs, les petits lapins meurent-ils de vieillesse ? Parfois, les méchants chasseurs tirent au fusil les uns sur les autres et quand elles lisent le journal, les veuves des petits lapins rigolent. 

Plus nombreux sont les « accidents » dans la rubrique fait divers, plus angoissées sont nos promenades dans les sous-bois. Ce monsieur en battle-dress a une bonne grosse tête de sanglier, les cheveux en épi dépassent de la casquette et la pointe du fusil portée en bandoulière ressemble, vu de loin, à une crête gominée, roulée en chignon, comme une grosse tête d’épingle dépassant.

Il y a une règle, bien simple : ne jamais discuter. C’est dangereux. Un chasseur déterminé vous convaincra qu’il est le premier écologiste de la région, et qu’en gros c’est lui et ses copains qui sauvent la planète. Je devrais dire aussi copines, non pas à cause de me-too, mais parce que c’est vraiment vrai, il y a aussi des chasseuses et des chasseresses, qui se pavanent comme si elles étaient Diane ou Artémis. 

Observation personnelle, elles ne sont que blondes et font tout pour ressembler, par leur morgue et leur fausse désinvolture, à des garçons. On dit qu’elles visent bien mieux que dans la Règle du jeu de Jean Renoir. C’est un film de 1939, juste avant la guerre, que les petits lapins détestent de père en fils, sauf la séquence hilarante où le vénal braconnier cire les pompes des magnanimes châtelains pacifistes. 

Finalement, je ne les trouve plus du tout sympathiques les petits lapins, ils ne font que créer des polémiques, ce sont tous des familles nombreuses et on a l’impression qu’il y en a que pour eux. 

Quand je pense qu’on va en avoir pour un mois, partout en Alsace, sur les comptoirs des boulangeries et les rayons des supermarchés, en chocolat…

En vain, d’Alsace ; épisode 36 : LE VRAI VÉLO DU MAILLOT JAUNE DU TOUR DE 1919

Ambroise Perrin

Je roulais sur la très jolie piste le long de l’ancienne voie ferrée, à la sortie de Rosenwiller. Un vieux monsieur avait mis son antique vélo à l’envers, roues en l’air, et s’affairait avec des outils aux manches en bois. Il semblait sortir d’une photo sépia avec des cuissardes tricotées en laine noire, une peau de chamois qui protégeait le haut de ses cuisses et une sorte de vareuse de couleur vaguement jaune.  

Puis-je vous aider ? Il me raconta son histoire. Ce vélo avait presque gagné le Tour de France ! Ce vélo ? oui, celui-là ! C’était en 1919, la première fois que le Tour passait en Alsace redevenue française. Son grand-père avait alors 17 ans, il avait été au front en 1917 dans la Rheinisches Jäger-Bataillon n° 8 de la 7ème Armée du Reich. Au retour de la guerre le soldat allemand devint le forgeron français du village. 

Un cycliste parut poussant son engin la fourche brisée, il était très pressé. 

Il donne son nom, Firmin Lambot. Cela fait 13h qu’il pédale, il a déjà parcouru 320 km depuis Genève, c’est la 12e étape du Tour de France et il doit arriver à Strasbourg le plus vite possible. Et son vélo est cassé. Il est mort de fatigue, de froid et de faim, les organisateurs ont inventé cette année un uniforme publicitaire, un maillot jaune, ils étaient plus de soixante coureurs au départ le 29 juin, ils ne sont plus que 11 mais il y a Eugène Christophe, le Vieux Gaulois, qui va le doubler… Le forgeron écoute mais ne comprend rien puisqu’il ne parle que l’allemand. Il examine le vélo de Firmin et active le soufflet de la forge. Firmin lui pose la main sur l’épaule et lui dit non, je dois réparer moi-même mon vélo, le règlement interdit de l’aide. L’Alsacien voit le désarroi du cycliste et se dit qu’il y a deux ans ils étaient peut-être l’un en face de l’autre dans les tranchées. 

Il ne peut pas deviner que pendant la guerre, Firmin, qui est belge, s’est tranquillement marié pour vivre des jours heureux. Le coureur tente de parler dans le patois d’Anvers, une sorte de flamand qui résonne un peu comme de l’allemand. Souder sa bécane va lui prendre deux heures de travail à la forge. Trop long. Alors il plonge la main dans son gilet de laine et de la poche du dos, coincé sous le boyau de secours, il sort de sa cachette un billet de 100 francs, un peu humide de sueur et soigneusement plié. C’est un mois de salaire. Il tend le billet au jeune homme, et lui dit « tiens, c’est pour toi, regarde c’est beau, il y a en face de la paysanne souriante et dénudée, un forgeron comme toi, avec son tablier de cuir et le marteau sur l’enclume ».

C’est ainsi que discrètement, Firmin Lambot acheta au forgeron de Rosenwiller son vélo, et laissa le sien cassé dans le village alsacien. Le champion cycliste longea le cimetière juif sur sa nouvelle monture, traversa la Gross Bari, la Grande Colline bordée d’anémones pulsatilles et fonça vers la capitale alsacienne. Luigi Lucotti avait déjà gagné l’étape en 15h 08’ et 42’’. Mais le vélo de Rosenwiller avait des ailes. C’est lui qui remporta les étapes suivantes et ce 27 juillet Firmin Lambot, équipe La Sportive, gagna le Tour de France 1919 à Paris ! 

Le vélo du soldat allemand traversa les Champs-Élysées, portant Firmin Lambot jusqu’à l’arrivée au Parc des Princes, vive la France ! 

Henri Desgrange, le directeur de la course, avait été dithyrambique : Le Tour de France est un chemin de ronde ! Cette année, pour la 13 ème édition, en partant vers l’Ouest pour terminer triomphalement par l’Est, nous parcourons 5560 km en 15 étapes avec 67 coureurs au départ (mais trois anciens vainqueurs sont morts au combat, François Faber, Octave Lapize et Lucien Petit-Breton) ; 5000 francs, c’est une fortune, pour le vainqueur, 2000 francs pour le deuxième et 1000 francs pour le troisième (seuls 10 coureurs seront qualifiés à l’arrivée) : « C’est le premier passage du Tour en Alsace après la domination allemande ! Une Alsace française pour le Tour de France ! ».

Voilà la galvanisante célébration du Journal aux pages jaunes, l’Auto, comme l’ont lue les lecteurs : « Strasbourg ! Metz ! Et ce n’est pas un rêve ! Nous allons là-bas, chez nous. Nous verrons de Belfort à Haguenau toute la ligne bleue des Vosges qu’avant la guerre nous contemplions à notre droite. Nous allons longer le Rhin. Avec Strasbourg et Metz, nos ambitions sont repues ; le Tour de France est complet. »

Et moi, cycliste d’un dimanche de 2024, j’admirais sur le sentier de ce charmant petit village alsacien une vieille bécane à la fourche brisée, que je qualifiais de monument historique à la gloire du vélo inconnu.

En vain, d’Alsace ; épisode 35 : LES CIGOGNES DE JULES CESAR 

Ambroise Perrin

Jules César aimait l’Alsace, enfin le territoire à gauche du Rhin, ici chez nous. Il n’aimait pas les Belges même s’ils étaient les plus braves parce qu’ils étaient éloignés des raffinements de la civilisation romaine. Et Jules César craignait les Germains, continuellement en guerre, qui interdisaient l’accès à leur territoire par des combats presque quotidiens. 

Nous sommes en 55 avant Jésus Christ, le général et écrivain romain vient d’envahir la Grande-Bretagne et s’en retourne en Gaule, il ne veut donc aller ni trop au nord, ni trop à l’est. Le voilà sur la rive gauche du fleuve, dans notre belle Alsace, face aux « Champs Décumates », la Forêt Noire. Aucun village peuplé d’irréductibles Alsaciens ne saurait résister. La deuxième légion, 6000 hommes répartis en dix cohortes, aménage un camp à Argentoratum, Strasbourg, qui devient une base administrative. 

Jules César souhaite prendre un peu de repos, il s’installe au Heiligenberg pour s’adonner à son loisir, la céramique sigillée. Le redoutable conquérant guerrier César se délasse et devient un sympathique Jules artisan alsacien tournant de jolis petits pots lisses et décorés d’un vernis rouge et brillant aux décors en léger relief, imprimés à la roulette. Des vestiges de son atelier ont été découverts près de Dinsheim, à l’ouest de Molsheim. 

Des fouilles ont mis à jour un vaste ensemble de fours, indiquant la poursuite de cet art pendant plusieurs siècles, pour produire des ustensiles en céramique, des lampes à huiles, des amphores, des briques, des tuiles… Une coupe en sigillée décorée par Jules César se vendait au marché d’Appiacum, aujourd’hui la ville d’Epfig, 5 sesterces, la cruche ne valait qu’1 sesterce, la mesure de vin 1/4 de sesterce, mais 2 esclaves étaient vendus 5048 sesterces. Un esclave alsacien valait donc un peu plus de 500 coupes en céramique. 

Mais le temps des poteries alsaciennes fut aussi celui de la stratégie. Face aux présomptueux et offensants raids des Germains, César décida d’apporter son soutien aux Ubiens, une tribu germanique alliée de Rome. Il fallait donc traverser le Rhin, et le faire majestueusement : de simples barques semblaient indignes au général et à ses troupes. César va construire deux ponts en bois, considérés comme des chefs d’œuvre d’ingénierie militaire, pour traverser rapidement le fleuve. 

Dans ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules » César précise que ces ponts furent détruits après le retour des troupes, pour que les soldats romains, mis au repos après avoir battu les tribus germaniques, goûtent, sans crainte d’un retour des Germains, aux douceurs alsaciennes. On imagine alors Jules César dans une solitude débordante, laissant les affaires courantes à ses fidèles et compétents chefs guerriers, et s’adonnant à des recherches tactiques pour son avenir impérial sous des cieux de sereine tranquillité que seuls quelques vols de cigognes, longeant le Rhin, venaient troubler.

Après avoir repoussé les frontières de la République romaine jusqu’au fleuve alsacien, César utilise ses légions pour conquérir le pouvoir à Rome en s’opposant à son ancien allié, Pompée. Acclamé par le peuple, il endosse pour dix ans tous les pouvoirs constitutionnels, pouvoirs qu’il transforme ensuite en « dictature à vie ». Les péripéties de la vie de César sont bien connues grâce notamment aux nombreuses correspondances de Cicéron. Mais c’est essentiellement l’archéologie qui permet de comprendre les entreprises militaires de César, les sièges, les campements et l’établissement de colonies, comme celles dont on retrouve les traces dans notre Alsace actuelle. 

On sait également que Jules César a rédigé plusieurs ouvrages théoriques de grammaire et de rhétorique, qui sont considérés comme perdus par les historiens. Peut-être des copies sont-elles enfuies quelque part sous des ruines, en Alsace ?    

En vain, d’Alsace ; épisode 34 : LA JACQUELINE DES DEUX CÔTÉS DE LA FRONTIÈRE

Ambroise Perrin

Elle est morte à 100 ans, on l’avait un peu oubliée, la Jacqueline, la plus vieille pensionnaire de la maison de retraite de Schweigen. Son jardin touchait aux vignes qui grimpaient le long des collines de Wissembourg. Le chemin servait de frontière entre la France et l’Allemagne et c’est une longue histoire. 

Avant-guerre Jacqueline était bonne à Wissembourg, à l’épicerie familiale presqu’en face de la mairie. Les parents de la jeune fille connaissaient les Bibus, les Schreiner et les Dippacher, on gagnait bien sa vie dans la ville redevenue française en 18 après la guerre. Et tous avaient de la famille des deux côtés, la douane ne posait pas trop de problèmes puisque tout le monde se connaissait. À 10 ans Jacqueline était entrée dans la section fille des jeunesses hitlériennes, il fallait aller à Bad Bergzabern, et à 15 ans, elle dut trouver du travail. Et voilà, bonne, c’était la voie normale, elle rêvait d’être vendeuse, et quand elle serait un peu plus grande, elle pourrait « faire la boutique ». 

En attendant elle remplissait les bocaux de farine, de sucre et de moutarde, elle rangeait les paquets des livreurs, elle épluchait les légumes pour le repas de tout le monde et gardait les deux petites filles âgées d’à peine 3 et 5 ans plus jeunes qu’elle, de madame Dippacher, sa gentille patronne. Elle avait une chambre à elle près de la grange au fond de la cour, et les fournisseurs n’avaient pas le droit de lui rendre visite, non, elle est trop jeune disait l’épicière.

Quand ce fut l’Évacuation le 31 août 1939, personne ne savait où l’on s’enfuyait en montant dans les trains à bestiaux. Le choix de la ville serait probablement décidé en cours de route, Jacqueline s’en alla avec tout le monde, puisqu’elle faisait partie maintenant de la famille. Au Dorat en Haute-Vienne, même si tous les évacués parlaient en allemand, comme Jacqueline n’avait pas de carte d’identité française, les gendarmes français trouvèrent qu’elle était une espionne et l’emmenèrent pour l’enfermer dans un camp, peut-être celui de Saint-Paul-d’Eyjeaux, avec des barbelés pour la surveillance, le regroupement et l’internement des opposants de l’administration française, qui en profitait pour instaurer des travaux forcés. La pauvre gamine avait été traquée comme du gibier et Auguste, son patron épicier, alla lui rendre visite pour lui apporter un colis avec quelques victuailles. 

Il disait comme tout le monde qu’il ne faisait pas de politique, lui, l’épicier, le soldat survivant de Verdun en 14-18. Là, face aux gendarmes, il était un bon français, alsacien. Il était aussi la mémoire de tous les garçons allemands de son âge morts au front pour le Kaiser, et gardait au fond de lui cette hantise d’avoir peut-être reconnu un cousin dans l’assaut des tranchées françaises.  

Et aujourd’hui, à l’automne 1939, ce n’étaient pas les gendarmes français qui allaient l’impressionner. Il détestait le statut de victime que l’on donnait aux évacués, et n’avait aucun respect pour ces fanfarons français qui faisaient la loi en soupçonnant chaque réfugié d’être un Allemand ou un Autrichien ayant fui lâchement leur pays, -ils disaient fuir le nazisme, ou d’être communiste, franc-maçon, juif, résistant ou tsigane : c’était dans cet ordre d’ « indésirables » que les gendarmes français posaient des questions. 

On savait déjà que les conditions de l’armistice allaient interdire aux Juifs de rentrer en Alsace, le Gauleiter Wagner avait confisqué tous leurs biens. Tout se savait parce que l’on avait toujours quelqu’un de la famille dans la Wehrmacht qui racontait entre les lignes de lettres banales, un peu ce qui se passait. Cela n’empêchait pas d’avoir envie de rentrer le plus vite possible chez soi, à Wissembourg, redevenue allemande, peut-être parce que l’on n’avait pas l’idée que l’on pouvait envisager autre chose. On verrait bien et on fera avec. 

Tous les étrangers indésirables étaient donc rassemblés dans des « camps de séjour surveillés », les CSS, de très nombreuses structures de coercition installées dans des prisons, des casernes, des usines, des camps en plein air le temps d’une rafle, souvent sans cantonnement. Les insoumis et les déserteurs étaient les plus difficiles à contrôler. Mais Auguste l’épicier n’avait en tête que de récupérer sa Jacqueline. Quand il vit les baraquements brinquebalants et le dénuement de tous ces indigents enfermés, il dit que ce n’était pas possible. Il l’a reconnue au loin, dans la foule des gens qui traînaient. Il l’a prise par la main et de sa grosse voix, expliqua au gardien que Jacqueline, elle était de la famille, oui, en français, malgré le fort accent alsacien, et les deux rentrèrent « à la maison », c’est à dire dans la cave sous l’école du village, ce n’était pas facile de trouver une maison disponible au Dorat. 

Après la guerre, la Jacqueline resta dans la famille, elle s’occupera plus tard des bébés des deux filles, elle servait maintenant au magasin, elle ne parlait pas beaucoup. Aller à Schweigen était devenu très compliqué, il fallait se cacher et passer comme avant par le vignoble. C’était vraiment la misère là-bas. Les Allemands n’avaient pas le droit aux médicaments des Américains, alors pour apporter de la pénicilline à sa mère, Jacqueline cachait la piqûre dans des bottes de pissenlit et faisait semblant de se perdre sur le chemin pour poser le panier derrière une petite cabane. Après 1945, de l’autre côté de Wissembourg, tout n’était que détresse. La capitulation, les habitants allemands n’y pensaient pas, ce n’était absolument pas dans les esprits, parce que, simplement, on n’avait qu’une seule préoccupation, la misère. Et Jacqueline était là, dans les ruines de la ferme de ses grands-parents, avec la faim et le cadavre qu’on découvrit des mois plus tard sous les décombres, c’était le temps des loups, des milliers de gens qui pour survivre s’agrégeaient en meute. Toutes les villes étaient sous les gravats, 9 millions d’habitants évacués, 14 millions de réfugiés et d’expulsés de l’Est, 10 millions de travailleurs forcés et de détenus survivants des camps soudain ouverts, et les 10 millions de prisonniers de guerre qui cherchaient « c’était où maintenant chez eux ? », tous sans abri.

Plus rien ne fonctionnait, ni le courrier, ni les trains, les hivers 1946 et 1947 furent terribles, la débrouille, mais aussi une solidarité collective étonnante réveilla la population allemande, on dit alors que comme des enfants qui passaient sans transition d’une activité à une autre, ils occultèrent les années Hitler. Et dans cette misère, que les forces alliées cherchaient vraiment à apaiser, les Allemands commencèrent à se considérer comme des victimes, et beaucoup s’enfermèrent dans l’idée que, de ce qui s’était passé, le peuple n’en était pas coupable.

La presse analysa ce chaos comme étant un terrain de jeu pour ceux qui avaient survécu à la guerre, et quand certains plongeaient dans l’apathie, pour d’autres ce fut une joie de vivre éruptive, « la proximité constante de la mort augmentant immensément l’impression de vivre ».

Dans cet après-guerre, la Shoah était absente de la conscience collective allemande. Le refoulement et le silence accompagnaient cette échappatoire de se considérer comme des victimes, pour s’épargner la tâche de penser aux victimes réelles. Harald Jähner, un journaliste allemand, écrira qu’on ne peut pas comprendre la misère si l’on ne comprend pas le plaisir qu’elle procure, c’est-à-dire de réussir à y échapper. 

Jacqueline avait parfois des paquets de Lucky Strike, elle qui ne fumait pas, des paquets de précieuses cigarettes américaines ramenées de Berlin par un vague cousin survivant. Les Lucky Strike valaient une fortune au marché noir. À Wissembourg, à l’épicerie redevenue française, la Jacqueline allemande échappait au malheur de sa condition, mais il lui fallait faire profil bas quand de bons alsaciens soudain patriotes bleu-blanc-rouge clamaient refuser d’être servi par une schleue, une boche. 

En 1958, quand l’épicerie fit faillite parce qu’une supérette Sadal s’installa à côté, et que l’épicier et sa femme tombèrent malades, elle le cancer et lui la tristesse du cancer de sa femme adorée, la Jacqueline se trouva seule à leur mort. Elle était plutôt vieille à 34 ans, mais maintenant la douane devenait plus facile à franchir, elle fit les 800 mètres pour rentrer à Schweigen, oubliée tout de suite par les clients wissembourgeois qu’elle connaissait pourtant chacun personnellement, et chacune de leurs habitudes, leurs dettes impayées, leurs magouilles sur les remboursements de « dommages de guerre », et tous leurs souvent bien sales secrets. 

Elle put encore se marier, et avoir deux enfants qui eux aussi l’oublièrent rapidement, et comme elle rendait service en faisant le ménage à la maison de retraite, quand il y eut une place de libre, elle s’y installa.

Personne ne parlait du passé, d’autres années passèrent, et ces années aussi, aujourd’hui, sont déjà oubliées.

En vain, d’Alsace ; épisode 33 : MON NOM EST PERSONNE, LA STATUE D’OBERNAI

Ambroise Perrin

J’ai deux copains à Obernai, Slimane et Yacine, qui m’ont raconté l’histoire de la statue qui a été déboulonnée en Algérie et à nouveau inaugurée au Mont national de leur bonne ville. C’est une histoire pour des historiens, ou des universitaires spécialistes de la décolonisation et des conséquences de la fin de la guerre, que l’on doit écrire après une enquête et une mise en perspective diplomatique. 

Peut-on 60 années plus tard n’en garder que quelques anecdotes et la raconter comme des souvenirs confus nourrissant les sarcasmes de la question « t’es sûr que c’est vrai ? ». Oui, le cocasse le permet.

Les parents arabes de mes amis faisaient partie de l’équipe d’ouvriers qui travaillaient pour l’armée française, chargée de récupérer les statues des places des villages. Il fallait des grues et bien sûr on laissait sur place les piédestaux avec les noms gravés, puis on transportait l’homme célèbre déboulonné dans les dépôts d’une caserne. Et les ouvriers tentaient d’obtenir un passeport pour suivre les Pieds noirs qui avaient encore de la famille en métropole, et trouver ainsi un point de chute. Quelques rapatriés de vieille origine alsacienne furent les bienvenus à Obernai. Nous sommes en 1962, la petite communauté qui a quitté l’Algérie aimerait bien récupérer, par nostalgie et par gratitude, une statue pour l’installer dans cette bonne ville d’accueil. 

Et pourquoi pas celle du Père Bugeaud, le commandant colonial de l’armée française qui avait combattu, lors d’une attaque en plein sommeil, en portant son bonnet de nuit, ce qui inspira la fameuse chanson : « as-tu vu la casquette, la casquette, as-tu vu la casquette du père Bugeaud, elle est faite en poils de chameau ». Mais cette statue est déjà réclamée par le village d’Exideuil le lieu de naissance du maréchal Bugeaud. Va donc pour un autre maréchal, Jean-Baptiste Jourdan ! Inauguration officielle le 11 novembre 1969 ! Mais 20 ans plus tard, on s’aperçoit que l’homme de bronze, ce n’est pas lui, mais le général Lazare Carnot ! Soit on renvoie la statue, soit on change le nom de la plaque… 

Mes amis m’ont raconté que sur le navire Le Dives qui ramenait dans la précipitation les statues à Marseille, cela avait été un peu le bazar propice à des confusions. L’important pour ceux qui partaient, et ceux qui voulaient partir avec eux, c’était d’avoir une place sur un bateau pour rejoindre une ville alsacienne quittée par des aïeux optants après 1870. 

Partir, c’est à la fois une difficile énigme et une dynamique conquête. Il y a souvent quelque chose d’équivoque, on laisse derrière soi un passé insaisissable, souvent avec peu d’éléments pour perpétuer des souvenirs… La statue qui avait quitté le soleil des portes du Sahara pour la neige des pieds des Vosges devenait une chimère ou un spectre comme chez Hamlet. Pour les promeneurs d’Obernai, le grand bronze fantoche refléta une quête identitaire dont la plupart n’avait aucun entendement. 

La statue donne un peu d’ombre l’été, et sans les mots gravés sur son socle, son nom serait Personne. C’est pour cela aussi que Slimane et Yacine, qui sont nés à Obernai, ont parfois l’impression d’être des illusions en Alsace. 

En vain, d’Alsace ; épisode 32 : URGENT, NÉ LE 29 FÉVRIER CHERCHE ÂME SŒUR À OBERNAI

Ambroise Perrin

J’ai réceptionné dans la boite e-mail de ce blog ‘’AFP Ambroise-Fiction-Presse’’ un message assez intrigant. Le ton est courtois, l’audace insolite, la requête impérative et peut-être que les abonnés pourront m’apporter leurs compétences. J’ai déjà consulté un prof de statistique et une chercheuse en math de la Fac, vous allez voir pourquoi : « Cher Ambroise Perrin, le ton singulier et pertinent de vos dépêches m’incite à vous demander si le développement suivant peut me laisser un quelconque espoir ; je suis né le 29 février 1996, j’aurai donc 28 ans, et je souhaite rencontrer une dame née également un 29 février. Si affinité nous pourrions nous marier le jeudi 29 février 2024, cela nous ferait encore quelques jours pour bien faire connaissance. J’ai un bon métier dans la restauration, je suis sportif, non-fumeur, pas végétarien. Quelle chance ai-je de rencontrer cette personne à Obernai où j’habite, ou dans les environs ?»

« Cher Leonhard Euler. D’abord, je n’emploierai pas le mot chance mais probabilité. Sur une période de 4 ans, en admettant que les naissances soient équiréparties, la probabilité d’être né un 29 février est de 1 / 4 x 365 +1 soit 0,00068446 % ». Il y a certainement une variable aléatoire cachée dans ce pourcentage. Je suis certain que ce n’est pas tout-à-fait incorrect mais pas convaincu que cela puisse nous aider.  

Après les probabilités, on peut tenter les statistiques. Selon l’Insee, il y a eu 734 000 naissances en France en 1996 pour 60 000 000 d’habitants. Si l’on divise par 366 on obtient 2005 naissances le 29 février 1996. Chiffre ramené au bassin de population d’Obernai cela fait 1 personne, sous réserve qu’elle ne soit pas décédée, et c’est donc vous. Comme il faut être 2 pour se marier et que vous, Monsieur, vous souhaitez épouser une dame, (1 naissance sur 2) cela nécessite de quadrupler votre zone de recherche, sous réserve encore que cette unique personne sportive, non fumeuse et carnivore soit célibataire et accepte de convoler avec vous. 

Sachant qu’en l’an 2000, il n’y avait pas d’année bissextile (elle aurait eu 24 ans) vous ne pouvez élargir votre recherche qu’à 1992 (elle aura 32 ans et vous 28 le jour du mariage) ou à 2004 (elle aura 20 ans, pas le plus bel âge de la vie, mais quand on aime on a toujours 20 ans). 

Si des lecteurs férus dans l’art des chiffres lisent avec opportunité ce blog AFP, merci de m’écrire afin d’affiner ces probabilités et déjouer cette modélisation statistique, et ainsi m’aider à décrire le hasard qui nous entoure et accepter la variabilité de notre existence, et enfin permettre à Leonhard de vivre dans l’attente confiante d’une espérance vivante.