Ambroise Perrin
Ce sont de tout petits souvenirs magnifiés comme les émois de nos 12 ans et j’y repense après avoir lu à l’instant dans À la Recherche du temps perdu comment Proust raconte qu’il était tombé amoureux d’une jeune fille qu’il observait, au loin. Elle se promène sur la plage, et il écrit qu’il l’aime déjà d’un amour vraiment éternel et qu’il pourrait mourir là, tout de suite, pour elle, mais que le lendemain, au milieu de toutes les jeunes filles à l’ombre des parasols, il ne pense même plus à essayer de la reconnaître.
À Haguenau il y avait les autocars Antoni, on les prenait quand, deux ou trois fois par hiver, on allait au ski avec la mairie, qui nous prêtait tout l’équipement. On allait au Champ du Feu ou au Schnepfenried et le chauffeur était toujours le même. Les plus audacieux prenaient les places tout au fond du bus au milieu des sacs de chaussures et des skis entassés parce que là il y avait toujours les deux filles du dentiste qui embrassaient les garçons sur la bouche, certains disaient même avec la langue, et moi je n’y suis jamais allé mais c’est certain que c’était vrai.
On aimait aussi se raconter une autre histoire, celle de Marie-France, qui était amoureuse du chauffeur, et cette histoire aussi est vraie car lorsqu’on raconte plus de trois fois la même chose, ça devient vrai. Le matin Marie-France allait au dépôt et elle grimpait dans le car sans savoir quelle allait être sa destination, il y avait toujours une place de libre, ou quelqu’un qui se désistait, ou bien on pouvait s’asseoir à trois sur les deux sièges. Puis elle se débrouillait pour être devant, tout près du siège du chauffeur. Il devait bien l’aimer car il ne disait rien, il la laissait faire, elle restait dans le car vide quand les passagers faisaient des visites, elle attendait, c’est tout. Elle a vu plusieurs fois le Haut Koenigsbourg, le Mont Sainte-Odile, et une autre fois c’était avec un club du troisième âge, la Route du vin et les Bords du Rhin, et au retour la Cathédrale de Strasbourg. On rêvait avec elle, et franchement, on était jaloux.
Un jour le car est parti en Autriche, et c’était pour une semaine, on a appris dans la cour de récré que les parents étaient morts d’inquiétude, qu’ils avaient alerté la police et comme il n’y avait pas encore de téléphone, personne ne savait où Marie-France était. Quelqu’un a raconté l’histoire du car et qu’elle séchait la classe des journées entières, les parents ont alors certainement contacté l’Autriche et nous on l’imaginait dormant dans la montagne en mangeant des Bratwurst et buvant de la bière.
Je l’ai revue 30 ans plus tard, c’est elle qui m’a reconnu, et on s’est à nouveau perdus de vue, et je viens d’apprendre qu’elle est morte d’un sale cancer dans une petite ville du Texas, et peut-être aussi de chagrin après la mort de son fils dans un accident de voiture contre un autocar.
Ah les petites jeunes filles vivent de grandes émotions, beaucoup s’y reconnaîtront ! L’histoire que tu racontes a fait surgir des souvenirs : Chaque année, la Société Générale, où papa travaillait, organisait un voyage en France, la camargue, l’Alsace, les volcans d’Auvergne…et d’autres régions que j’ai oubliées.. Chaque fois, j’étais très jeune entre 8 et 12 ans, j’éprouvais une fascination pour le chauffeur, j’étais très attirée par cet homme. La même chose m’est arrivée aussi, toute gamine encore, avec le forain qui jouait à nous faire attraper un « truc » en l’air au dessus du manège qui tournait si vite, je ne me souviens plus de l’objet, je n’avais d’yeux que pour lui, en me racontant une histoire d’amour improbable ! Bises
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