Retour rue des Fourmis, épisode n°13: LONGTEMPS

Ambroise Perrin

Tu vas mourir jeune disait maman, oui je disais, mais j’aurais vécu longtemps. Je passe mes nuits à bouquiner en cachette sous les draps. La chambre des enfants est divisée en deux par un rideau, côté fenêtre, les garçons, côté porte les filles et quand les garçons on sort on dit « fermez les yeux les filles, on passe ». 

Dormir, c’est la santé, extinction des feux à 9h, les petites dorment déjà. Allez hop ! Il fallait donc prendre ma lampe de chevet et me mettre à l’envers dans le lit, la tête vers les pieds, avec le bouquin. De temps en temps, sortir la tête pour respirer l’air frais. Une fois j’avais mis une chaussette sur l’ampoule un peu trop forte parce que mon frère rouspétait, la chaussette a fondu, il y avait de la fumée, et ouvrir la fenêtre cela aurait été faire hurler toute la chambre. 

J’avais toujours sur moi mon « livre de bibliothèque ». Celle de l’école ou celle du Musée où la bibliothécaire interdisait que je prenne des James Bond, pas de mon âge. Le livre, c’était peut-être une façon pour moi, l’aîné (le brouillon…) de m’isoler de la marmaille. Mais déjà bébé parait-il, je dormais peu, je restais les yeux ouverts à regarder ce qui se passe. J’aurais bien aimé passer plus de temps avec ma Mémé. Je lisais aussi en rentrant de l’école, on avait deux chemins, soit par la montée du fleuriste Fischer et la rue de la caserne soit par la route de Marienthal. Je me suis un jour cogné dans un lampadaire, le nez dans un Jules Verne, mes lunettes cassées, je suis tombé, j’ai vraiment vu 1000 étoiles. C’était là où on traversait, devant l’entrée du cimetière Saint Georges. 

J’avais un cahier où je faisais mes critiques de livres, cela me prenait beaucoup de temps et j’avais donc très vite trois ou quatre livres de retard pour m’épancher. Je me contentais alors de mentionner le titre et l’auteur et de mettre une note sur 20. J’étais très sévère, sauf pour les Arsène Lupin. Après ma nuit à bouquiner c’est papa qui venait nous réveiller pour l’école en jouant à Rodrigue dans le Cid : « debout les Maures ! »

Retour rue des Fourmis, épisode n°12: LE TEPPAZ 

Ambroise Perrin

On avait plusieurs rallonges bout à bout qui descendaient de la fenêtre de la cuisine au premier étage, jusque sur l’herbe, devant le bloc. Là, on allumait le Teppaz, petit nom Oscar, le seul tourne-disque de l’immeuble, et tous les enfants, on écoutait La Vie de Mendelssohn par Pierre Sabbagh et de Beethoven par Catherine Langeais. Et aussi la Guilde du disque, la Ronde des Enfants et le Carrousel en Chansons. Le chat prend la souris, le chat prend la souris, ohé, ohé, ohé le chat prend la souris. 

Plus tard, Madame Ohlmann au rez-de-chaussée a eu la télévision, son mari était représentant, ils avaient aussi une Dauphine. Et quand monsieur Ohlmann partait, il embrassait Madame Ohlmann sur le front. Ensuite Richard ou Christine laissait la porte du balcon ouverte et nous nous accrochions à la rambarde pour voir Thierry la Fronde, la Bourse aux idées et la Piste aux étoiles, ou même n’importe quoi.

Le meilleur souvenir, c’est ce que l’on se racontait d’avoir essayé de voir. Il fallait donc faire preuve de perspicacité. Mais surtout, on inventait la fin, parce que Madame Ohlmann avait fermé la fenêtre. Et si aucun adulte n’était là, elle l’a rouvrait avec un sourire.

Pour les disques sur la pelouse, en fermant les yeux, on voyait les décors, les paysages, le visage des personnages. Il y avait bien un livret carré de la forme des 33 tours, avec des dessins et la photo du speaker ou de la speakerine, mais les yeux clos on était au cinéma. Mieux que la télé.

Retour rue des Fourmis, épisode n°11: CYCLOPE

Ambroise Perrin

Nous baignions dans le cinéma et c’est aux Bains Municipaux, fermés, que nous avons plongé en créant nous-mêmes le Ciné-Club Le Cyclope. Cyclope comme l’œil du spectateur et l’objectif de la caméra. Et celui du projecteur, c’était un 16 millimètres pas très puissant prêté par Monsieur Taesch, le concierge du théâtre, qui était aussi le projectionniste du cinéma Moderne dans le théâtre. 

Au Cyclope, Jean-Guy Morel s’occupait des aspect administratifs, obligation pour l’assurance. L’adresse de l’association était à la maison, au 1 rue des fourmis, et moi, j’avais réussi en candidat libre le CAP de Projectionniste en art cinématographique, les pompiers m’avaient fait passer l’épreuve pratique, en cas de film en feu et d’évacuation de la salle.

On aimait le cinéma. Je faisais les présentations des films à venir à l’Odéon, boulevard Hanauer, dans les DNA de Haguenau, j’étais le correspondant numéro 3338, à 8 centimes la ligne, monsieur Franck était le rédacteur en chef: « western avec du bruit, de la poussière et de la poudre ». 

Au Cyclope, on ne passait que des films d’Art et Essai, il fallait monter à Strasbourg en stop, chercher les bobines à la CRCC à la Cité administrative ou à l’UFOLEIS, là où il y a les Aviateurs aujourd’hui. Godard, Renoir, Hitchcock, Glauber Rocha, Fellini, Kurosawa. C’étaient surtout les copains qui remplissaient la salle. Il fallait une carte de membre pour être en règle et on perdait de l’argent à chaque projection, parfois seulement 5 spectateurs. La mairie nous avait autorisé à nettoyer nous-mêmes pour économiser la femme de ménage. André Traband aimait les jeunes, il en avait sauvé pendant la guerre. Il venait d’être élu et avait voulu changer le nom des Bains Municipaux : Centre de Loisirs et d’Action Culturelle.

Où vont les jeunes ? Ils vont au clac. ça nous faisait rire.

Retour rue des Fourmis, épisode n° 10: SLOW

Ambroise Perrin

Sept minutes et onze secondes, c’est une éternité, le temps qu’il faut pour tenter de flirter. Dans les boums, on alternait les jerks et les slows, les jerks on dansait seul, les slows c’était une fille et un garçon, un peu serrés et si possible un peu lentement. Rain and Tears, A Whiter Shade of Pale, Love me Tender, Aline et Hey Jude, take a sad song and make it better. Et on n’était pas là pour apprendre l’anglais. 

Wikipédia annonce aujourd’hui que le plus long 45 tours de l’histoire de la musique c’est 7’05, avec de gros problèmes techniques pour que tout tienne sur une face. Mais j’ai ressorti le vinyl de la fine pochette vert clair un peu déchirée avec THE BEATLES en rouge capitales et Revolution en face B, et sur la pomme de la face A, c’est bien indiqué, 7’11. Il fallait donc bien choisir et deviner quand est ce que Hey Jude allait être mis sur le tourne-disques par le copain qui ne dansait pas et qui s’occupait aussi des boissons quand il y en avait. Bien choisir, oui. Et oser demander « tu danses ?», bref, vaincre sa timidité au bon moment pour inviter la copine avec laquelle on allait tourner pour l’éternité. 

Important aussi, la couleur des chaussettes. Sinon, on avait l’impression d’être un imbécile, on ne disait pas encore avoir la honte. Le chic c’étaient des Stemm avec 2 m comme dans la publicité qui faisait monter les chaussettes jusqu’au bijou, caillou, chou, genou. « Bonheur conjugal, plus jamais de raccommodages » disait la réclame. J’en avais des orange et des bleues, surtout avoir la même couleur aux deux pieds ! Ne pas avoir les mains moites. Avoir quelque chose à raconter. Que c’est une chanson triste, et qu’on peut la rendre meilleure. 

Retour rue des Fourmis, épisode n°9: SOLEIL

Ambroise Perrin

« Il fait beau, allez jouer dehors ». Dehors, c’était la rue, devant le bloc sur l’herbe, ou derrière au jardin. Ou alors au Grand Champ, du maïs à l’angle de la rue de Marienthal. Le Grand Champ est maintenant couvert de maisons individuelles. De l’autre côté, il y avait des jardins avec des groseilliers qui dépassaient du grillage. 

Le « 1 » rue des fourmis, c’était notre bloc puisqu’il n’y avait rien de construit avant. On jouait à la balle, à 1,2,3, soleil, parfois au foot. Nous étions dans la rue en toute sérénité, nous n’avions pas de pièges à déjouer, pas de méfiances à apprendre, il n’y avait pas de risques. Quand les tanks de retour de manœuvre du camp de Schirrhein passaient pour rentrer à la caserne, rue de la caserne, les soldats s’arrêtaient pour jouer au foot avec les grands. Aucune voiture ne passait. Quand les tanks avaient trop abîmé la rue, les militaires refaisaient le macadam avec une énorme machine verte et jaune de la SIRA et un camion benne qui versait le goudron chaud. Alors sur le macadam tout neuf et très noir on faisait des signes pour les jeux de piste. Avec les restes de craie que papa ramenait du collège, une croix pour fausse piste, un cercle pour message à trouver. 

On faisait aussi des courses de vélo. On avait deux vélos pour tous les enfants du bloc, celui de ma mère, qui avait de grandes sacoches pour mettre les jambes assis sur le porte-bagages et celui de mon père avec une petite selle enfant sur la barre. Et comme la barre était trop haute, il fallait se déhancher pour passer en dessous et arriver à pédaler. Il fallait aussi que quelqu’un tienne le vélo pour démarrer et pousse un peu au début de la course. Les vélos des parents il ne fallait pas oublier de les ranger le soir dans la cave, et si c’est papa qui le faisait, il défalquait un franc des 5 d’argent de poche de la semaine.

Je garde encore la cicatrice des gravillons de la rue des fourmis sur la peau de mon genou droit, souvenir d’un jour de beau temps.

Retour rue des Fourmis, épisode n°8: TOC, TOC, TOC

Ambroise Perrin

C’était un prof génial, Spiecher, en 5e dans les wagons salle de classe du petit lycée, bien avant mai 68. Prof de français, mais il nous faisait aussi l’histoire; il nous expliquait des mots simples, liberté, égalité, fraternité. Et d’autres comme, je m’en souviens, le mot anticonformisme. Ne pas toujours croire ce que l’on vous dit, «exercez votre esprit critique» répétait-il. On rédigeait avec lui un journal de classe, polycopié, Les Grands de Demain.

 

Il nous avait fait peur avec un inspecteur qui allait venir. Il fallait se préparer à l’inspection. Quand on entendra toc toc toc à la porte, Jund se lèvera et récitera Les sanglots longs, puis le prof dira, « c’est bien assieds-toi, bonjour Monsieur l’Inspecteur » qui va s’asseoir au fond de la salle en disant continuez comme si je n’étais pas là. Ensuite Spiecher interrogera Bourrel et posera une question et c’est moi Perrin qui lèverai la main et répondrai. Après, il y aura la partie où chaque élève doit corriger son voisin et le prof passera entre les tables.

 

L’inspecteur n’est jamais venu, mais on répétait à chaque cours en échangeant les rôles. C’était certainement l’Atelier-Théâtre. Il nous a bien eu le prof, mais de toute façon, on adorait. Et il nous faisait écrire des rédactions qui racontaient les répétitions avec l’inspecteur. Spiecher était peut-être le seul prof sans surnom, comme Savate le prof d’anglais, PPCM petit prof comme Maillet le prof de math, Mickey le prof de musique. Spiecher nous a fait faire en français un exercice de maths en nous expliquant tout. Et l’heure d’après, en math, miracle, on avait compo-surprise avec le même sujet! On a tous eu une bonne note ! Spiecher avait dû espionner en salle de profs !

 

Un autre jour il nous a tous engueulés, et vraiment pour rien. Et personne n’a osé protester. Alors, il nous a raconté que pendant la guerre, sa famille ne s’était pas laissée faire par les Allemands, au risque d’être fusillée. Il avait des larmes aux yeux. Il a insisté pour que nous ses élèves on ne soit jamais comme un troupeau de moutons. Et que chacun ait toujours sa propre personnalité.

 

Un jeudi, il nous a emmenés faire une balade à vélo. On s’est arrêté pour regarder tous exactement le même paysage, chacun devait de suite le décrire et chaque rédaction fut différente, on voyait tous autre chose. On s’est ensuite arrêté dans un village où il nous a payé un coca au restaurant. On a tous eu 18 premier ex aequo dans le bulletin, le paysage c’était en fait la note de compo de rédaction, ça nous a drôlement remonté la moyenne! L’année suivante, Spiecher n’était plus là, on s’est dit que les autres profs qui ne l’aimaient pas l’avaient viré? Maintenant quand j’entends toc toc toc à une porte je sais pourquoi j’aime les profs, le théâtre et le journalisme.

Retour rue des Fourmis, épisode n°7: EN COLLE

Ambroise Perrin

Quand on avait une colle le jeudi après-midi et s’il y avait beaucoup de collés, c’était dans la salle des fêtes du bahut, et on devait recopier 100 fois une phrase très longue qui commençait toujours par « Je ne dois pas… » et que le pion nous donnait pour avoir la paix et fumer sa clope tranquille. 

J’avais un truc assez épatant, et qui marchait très bien : avec des élastiques, j’attachais deux bics à une règle plate en me débrouillant pour que l’écart soit exactement celui d’une ligne de double feuille à grands carreaux. En appuyant bien, je faisais en 50 fois 100 lignes. Plus tard, quand je fus pion (il y avait les SE surveillants d’externat et les MI maître d’internat pour les dortoirs la nuit) j’ai voulu innover. Au lieu de donner 100 lignes, je demandais de copier un texte sur une grande feuille que je fournissais, (récupération des chutes à l’imprimerie des Dernières Nouvelles d’Alsace où j’étais aussi pigiste pendant mes études de journalisme). 

C’était une page du Gaffiot que je faisais recopier en exigeant de ne faire aucune faute. En une année, je n’ai obtenu que 13 pages moi qui rêvait d’avoir le dictionnaire de latin manuscrit en entier. Le dico du lycée avec sa couverture en tissu bordeaux foncé et le haut du dos cassé, et avec un tampon bleu sur la page de titre, faisait 1702 pages jusqu’à zythum, i, n, bière, boisson faite avec de l’orge. Mes élèves punis se sont donc arrêtés à la page 13, le verbe àbùtor, transitif, user jusqu’à disparition de l’objet. Ironique frustration pour mes ambitions de bibliophile. Le monde avait bougé c’est évident, on donnait moins de colles «que de mon temps», lorsque j’étais en 6e.

Retour rue des Fourmis, épisode n°6: LA BOULE

Ambroise Perrin

Grand-père avait une grosse boule sur le haut de la main gauche. Comme une noix entre le majeur et l’index. On jouait parfois à la toucher, c’était un peu mou, cela ne lui faisait pas mal. Il disait que c’était un sixième doigt, et le mystère nous plaisait bien. Les grands-parents étaient à la maison parce qu’un SADAL s’était installé exactement à côté de l’épicerie de Wissembourg, et du jour au lendemain, plus personne, plus un client, tous ceux qui étaient venus pendant la guerre à crédit allaient maintenant acheter leur moutarde en pot de verre fermé au SADAL et non plus en vrac, pesée à l’épicerie. Je me souviens encore de la balance Roberval avec les deux plateaux de cuivre où l’on s’amusait à mettre des poids.

On avait entendu le mot faillite, comme un gros mot des adultes, qu’on disait à voix basse. Toute une vie, trois générations d’épiciers, disparue en quelques mois. Et la vente du magasin avec la maison à un marchand de laine opportuniste avait juste payé les dettes aux fournisseurs. 

Grand-père était quelqu’un de très gentil, surtout avec grand-mère qui était très malade. (cancer était un mot tabou comme faillite). Gentil aussi avec les enfants. Enfin, parfois, il pouvait être très sévère, maman avait un martinet, mais c’est une autre histoire, un jour grand-père avait dû me donner une fessée. J’imagine ma culotte sur les chaussures et couché sur ses genoux. Et ma chère grand-mère qui disait en alsacien « non Auguste ne lui fait pas mal» et grand-père avait mis sa main sur mon cul nu, et c’est sur sa main qu’il donnait la bonne fessée sonore. Avec son alliance, il tapa trop fort sur la veine de la main, le sang n’arrêtait pas de couler, ils sont allés à l’hôpital où ils ont tout recousu, et la peau a commencé à pousser tout autour et a fini par faire cette grosse boule.

Retour rue des Fourmis, épisode n°5: LE RALLYE DES GOSSES

Ambroise Perrin

Merci ! Merci un demi-siècle plus tard, de la part d’un gamin de 15 ans. C’était le Rallye des Gosses de monsieur Gérard Mengus, président (ou chef) de l’AGF, l’Assemblée Générale des Familles, un prof ami de mon père au Collège technique industriel 123 route de Strasbourg. Les doctes sociologues disent que la vie associative forme la jeunesse et le sens des responsabilités. J’étais moniteur, un groupe d’une vingtaine de gosses du quartier et on faisait des jeux de piste pendant les vacances. Il y avait aussi une monitrice plus vieille, elle avait 17 ans. On comptait avant et après pour qu’il ne manque personne. Certains étaient plus âgés que moi, mais c’est moi qui choisissais les rues avec des flèches à la craie et une croix pour faire demi-tour, et je coinçais des papiers pliés entre deux pierres : « combien reste-t-il de cerises dans le cerisier ? »

On marchait beaucoup, on inventait des catastrophes. Plus tard, on a eu un local au rez-de-chaussée du 185 Grand’rue, et la cuisine est devenue un labo photo, on avait la clé, on pouvait venir quand on voulait et s’enfermer dans le placard avec la copine pour expliquer comment enrouler le film sur la bande gaufrée de la cuve de développement Prestinox ou dans les spires de la roue de la cuve Paterson, l’essentiel étant d’avoir nos mains sur nos mains dans le noir. C’était le prolongement du Rallye des Gosses. Tout le monde voulait développer des photos, le révélateur, le fixateur, l’agrandisseur et les boums dans la pièce d’entrée.

On nous faisait confiance. La fenêtre à côté de la porte d’entrée était en Œil de bœuf. 

Retour rue des Fourmis, épisode n°4, LES HANNETONS

Ambroise Perrin

Est-ce qu’il y a encore des hannetons dans les herbes en ville à Haguenau ? On habitait chez les insectes, rue des guêpes, rue des chenilles, rue des cigales, la nouvelle rue des papillons avec le grand bloc des aviateurs de Drachenbronn en construction dans notre champ, à l’arrière de notre rue des fourmis. C’était notre jardin, il y avait même la vigne de Madame Lembach au milieu des pommes de terre et la rhubarbe. Les hannetons on les attrapait pour les mettre dans des boîtes d’allumettes grand format avec des petits trous pour respirer.

On cherchait aussi des têtards dans les ruisseaux qui traversaient les près avant les Missions Africaines. Aucun têtard ne s’est jamais transformé en grenouille dans nos bassines, mais les hannetons on en faisait des bombardiers. Il fallait des fils très très fins pour qu’ils soient légers, qu’on accrochait aux pattes des bestioles, si possible 3 ou 4 ensemble. Ensuite en classe, par exemple en math, on ajoutait un autre fil avec un tout petit bout de buvard qu’on trempait dans l’encrier, on ouvrait la boîte et on espérait un vol d’escadrille vers la blouse blanche du prof, n’est-ce-pas-donc-ici. 

Quand Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band a succédé à Revolver, on aimait tellement les Scarabées (Beatles en anglais) qu’on a formé un groupe pour les boums, avec une seule guitare, celle de Keith de Weitbruch, et on s’est appelé les Rebeatonles, Re devant et on au milieu, pour faire encore plus anglais. Moi je n’avais que deux 33 tours, le Dutronc où on le voit de haut, l’index pointé, et plus tard l’album blanc (double album n° 0153 113, j’ai aussi gardé les photos de John, Paul, George et Ringo, à l’époque punaisées au-dessus de mon lit sous le crucifix acheté pendant la guerre par grand-père et le torchon imprimé de la Joconde, cadeau de la Tante Hélène). Et aussi un vieux 45 tours, Enrico Macias, Enfants de Tous Pays. Les autres disques c’étaient des échanges.

 Les hannetons et les scarabées, on appellerait cela aujourd’hui des activités périscolaires.

Retour rue des Fourmis, épisode n°3: LES PORTES-CLÉS

Ambroise Perrin

C’était le temps des insouciances. Les mamans n’accompagnaient pas les enfants à l’école, les petits allaient avec les grands et pour rentrer on rentrait seul. J’avais huit ans, l’âge de faire des détours, au retour. C’était aussi le temps de la collection des porte-clés. Du Petit Lycée dans la cour du Musée à la Rue des Fourmis et ses quatre blocs bien alignés, il y avait au carrefour les atours de la Grand’rue apparue si longue de magasins enchantés. On y rentrait en étant bien poli, «bonjour Madame». La commerçante devinait la requête du petit balourd : «vous avez des porte-clés s’il vous plaît ?». Parfois ça marchait et on rentrait dare-dare triomphant à la maison, un de plus à mettre dans sa boîte à chaussures (mon frère avait sa propre boîte).

Deux plaquettes de plastique serties autour d’une réclame, une chaînette fragile et un anneau. La chance c’était le porte-clés avec une image qui bougeait, et encore mieux, avec un petit objet qui rappelait le commerce de la généreuse commerçante. À raison de trois ou quatre magasins à chaque fois, les espoirs restaient infinis. Je me souviens que la quête apportait bien plus de plaisir qu’une contemplation des trésors. Aujourd’hui les anneaux doivent être rouillés, et cela fait 60 ans que je n’ai pas ouvert le carton, mais pour rien au monde je ne jetterai mes porte-clés. Je sais, un jour, on mettra le lot pour 1 euro sur le Bon Coin, mais je ne veux pas y penser.

Retour rue des Fourmis, épisode n°2 :  LE CLUB DES CINQ   

Ambroise Perrin

Quand maman nous a dit qu’on allait avoir un nouveau petit frère, ou une petite sœur, nous les enfants on a vite cherché un prénom. C’était bien avant les échographies et on avait la surprise à la naissance. Il y avait des trucs pour deviner, mais cela ne marchait qu’une fois sur deux. Les enfants nous étions déjà trois, les ABC, Ambroise, Blandine, Claude, ce serait donc soit Damien, soit Dorothée. 

Nous lisions le Club des Cinq, et nous tentions d’écrire nous-même la même chose, les ABCDE, sans le chien Dagobert. L’appartement était trop petit pour avoir un chien. Dans un cahier de brouillon Clairefontaine neuf nous faisions un plan de l’histoire, assis dans l’herbe devant le n° 1 de la rue des fourmis, avec les autres du bloc. Les grands lisaient déjà les «bibliothèques Verte», les Michel et les Alice et nous les «bibliothèques Rose», le Club des Cinq et le Clan des Sept. 

En une après-midi du jeudi on pouvait lire un volume, c’était possible d’une traite, mais je dois expliquer la technique : pour les nouveaux, on les achetait chez Bastian, c’était 3 francs, et ils servaient aussi pour les cadeaux d’anniversaire ; mais pour les autres, il y avait un truc épatant, on allait chez Vincenti. Au milieu du magasin il y avait un énorme poteau avec des rayonnages et les livres «enfants». Comme on restait debout pour lire, monsieur Vincenti nous disait de nous asseoir sur des chaises en raphia, qui laissaient des traces sous les cuisses. On adorait vraiment aller chez lui, on pouvait mettre un papier pour marquer la page où on s’était arrêté (en espérant que le livre ne soit pas vendu entre-temps) et encore plus formidable, on gardait la librairie quand monsieur Vincenti allait boire une bière au Raisin. Quand j’étais seul il me demandait «ça parle de quoi ?» et j’étais incapable de raconter le livre alors j’inventais une autre histoire, juste pour répondre poliment. 

Après, quand on est devenu plus grands, il y a eu les «Rouge et Or», plus chers. Ma petite sœur s’appelle Véronique. 

Retour rue des Fourmis, une nouvelle série – n°1: DANS LA CULOTTE

Lorsqu’en 1972 j’ai quitté le 1 rue des Fourmis à Haguenau, dans le nord de l’Alsace, c’était pour aller en fac à Strasbourg. On y habitait en famille depuis 1954, dans un ‘bloc HLM’. Je me suis dit, j’y reviens tous les week-end. Puis je suis parti à Paris, et je me suis dit, j’y reviens tous les mois. J’ai toujours adoré me souvenir de la rue des fourmis. J’étais journaliste à FR3, et une année j’avais une émission sur la vie quotidienne que j’ai intitulée Rue des Fourmis. Après la télévision, j’ai rejoint le Parlement européen, surtout à Bruxelles, et je me suis dit, je vais écrire un roman sur la Rue des Fourmis. Je vais le faire (bientôt…).

En attendant, parce qu’à Haguenau mon ami Éric tient la boutique d’un chouette hebdomadaire, Maxi-Flash, j’ai joué en épisodes à l’exploration des petits riens de la mémoire. Je les reprends maintenant dans mon blog AFP Ambroise-Fiction-Presse, les voilà ces petits riens triturés avec de petites histoires pour vérifier que tout ce qu’on invente est vrai, comme ces épisodes de Retour rue des Fourmis

épisode n° 1 : DANS LA CULOTTE

Ambroise Perrin

Quand on a raconté 100 fois la même histoire, elle est vraie. Mon frère Claude dit qu’elle est fausse, maman affirme n’en avoir aucun souvenir. Les anecdotes de l’enfance sont celles que l’on répète aux fêtes de famille, que l’on écoute avec un sourire entendu et un air de surprise de bon aloi, même si c’est la 10 ème fois qu’on l’entend avec des variations qu’on se garde bien de relever. 

Donc cette histoire est belle et la voilà. Gamins, notre salle de jeu, c’était dehors, le macadam de la rue des fourmis, et moi, Ambroise, le plus grand, je devais donner le bon exemple. Surtout à mon petit frère d’un an et demi plus jeune. Et quand il y avait une bêtise de faite, c’était la faute de l’aîné. On jouait tranquillement devant le bloc. Et un accident arriva. Caca ! Claude avait fait caca dans sa culotte. Je passe les détails, ça collait, ça coulait. Il grimpe en courant les escaliers, j’avais d’autres choses à faire que de m’occuper de mon petit frère.

Il redescend propret, prêt à jouer. Jouer dehors consistait en une succession d’activités spontanées qui cherchaient à défier ce que l’on entendait en sortant de l’appartement, « soyez sages les enfants ». Claude n’avait pas été sage puisqu’il avait fait caca dans sa culotte. Il a donc été grondé, et en pleurs, il a tout expliqué, fort, du haut de ses 3 ans, d’une assimilation précoce des rouages rusés et sans scrupules de la culpabilité et de l’innocence : « le caca dans ma culotte, c’est pas de ma faute, c’est Ambroise qui m’a fait dedans ».

Londres : adieu à l’Arène !

AFP, Ambroise-Fiction-Presse, 17 septembre 2022, 13h13 ap

Les Britanniques adorent la corrida. Conséquence directe du Brexit, elles sont devenues impossibles au Royaume-Uni, l’importation de taureaux rageurs ayant été soumise à des taxes anti-européennes terriblement élevées et excessivement dissuasives. 

Nombreux sont les sujets de sa Gracieuse Majesté qui apprécient des villégiatures en Espagne et dans le Midi de la France, et ont donc reconstitué chez eux des arènes, parfois plus folkloriques que sportives, mais où les moutons ne sauraient remplacer les taureaux. Depuis la sortie de l’Union européenne, elles ont toutes fermé une à une, la dernière ce week-end à Londres.

The last Corrida, adieu à l’Arène ! 

AFP-Ambroise-Fiction-Presse 2022-09-17, 13h13 ap

Strasbourg : lampes de poche aux musées 

AFP, Ambroise-Fiction-Presse, 15 septembre 2022, 13h13 ap

Poètes vos papiers ! clame ironique Léo Ferré pour inciter chacun à prendre la plume et écrire. Visiteurs vos lampes de poche ! ordonnent provocateurs les Strasbourgeois pour se rendre dans les musées de la ville. C’est une lumineuse riposte à la fermeture des musées chaque midi à l’heure du déjeuner, et deux jours de suite dans la semaine, interruption des services par la municipalité de Strasbourg qui entend ainsi faire des économies d’électricité et de salaires. 

L’idée d’investir les lieux avec son propre éclairage est ludique. L’ambiance est festive, les entrées de plus en plus nombreuses, le ridicule oublié par charité. Les Strasbourgeois et les touristes se promènent ainsi dans les salles obscures aux heures bannies lampe de poche en main, avec la complicité du personnel ravi d’avoir retiré ses préavis de grève.

Des petites conférences sont organisées à l’ombre des toiles en fleurs. Des historiens de l’art, des ministres de la culture, des peintres contemporains viennent marquer leur solidarité avec les illuminés… Le sombre devient clair, les musées sont bleus comme une orange, et les verts rouges de honte. L’Origine du Monde et l’Apologie de la Bêtise sont les deux œuvres les plus admirées.

AFP-Ambroise-Fiction-Presse 2022-09-15, 13h13 ap

Sauve qui peut la mort, la fausse mort de Godard

AFP, Ambroise-Fiction-Presse, 13 septembre 2022, 13h13 ap

La mort de Godard est une image, une image que Jean-Luc Godard a créée. Godard a toujours voulu être un voyageur, passer de derrière à devant la caméra. 

Ce 13 septembre 2022 le cinéaste a décidé d’être l’image de Godard (qui a vérifié dans le cercueil ?) en mettant en scène une mort assistée et en se réjouissant, goguenard, des déluges de nécrologies qui saluent ce nouveau film avant même qu’il ne soit tourné. 

Cette œuvre reprendra l’ensemble des Unes des journaux, des laborieuses manchettes « A bout de souffle » aux plus inspirées « Forever Godard» de Libération. Godard a titré son film La Vérité ! et la graphie de l’affiche reprend celle du Mépris ; Godard en voix off remplace Piccoli en duo avec Brigitte Bardot qui a déjà accepté un retour en studio. 

Bien entendu le Festival de Cannes a dès maintenant annoncé vouloir sélectionner La Vérité ! en compétition officielle. Jean-Luc Godard a fait savoir qu’il y serait alors « présent et vaillant » dès l’ouverture. 

AFP-Ambroise-Fiction-Presse 2022-09-13, 13h13 ap

Lire en août, disponible: Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle, Ambroise Perrin

Quelques détours, et voilà, le troisième volume du « Chat confiné » est là : https://editionsbourgblanc.com/produit/le-chat-du-28-reve-dune-orgie-perpetuelle/

cliquez, aucun cookies, aucune publicité, site sécurisé comme disent ceux qui savent que nous sommes menacés. Qui se souvient que l’idée d’un vaccin semblait irréaliste (farfelue?) et que le couvre-feu soulageait les épuisés du confinement? C’était il y a moins d’un an ! Lisez « Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle », la fiction plus « vraie » que la réalité, l’orgie littéraire comme un art, passionnant.

On avait diagnostiqué le Covid. Ce n’était pas ça. Cancer du pancréas. 3 mois, maximum. Oui, nous ne sommes pas tous morts du Covid. Après « Le Chat du 28 prend le soleil », observations ironiques du confinement, et « Le Chat du 28 veux pas mourir », chronique cynique du confinement suivant, voici « Le Chat du 28, rêve d’une orgie perpétuelle. » Du 7 avril au 2 mai 2021, sous le couvre-feu, la vie banale de personnages extraordinairement romanesques, et qui se battent contre la pandémie. La mort, la faute à la fatalité. L’orgie, la plongée dans la littérature. Raconter des histoires, un excellent vaccin.

Ambroise Perrin aime les journaux et les livres de Flaubert. Il écrit sa réalité comme des fictions. Cela ressemble à des impostures vouées à d’immense succès et traduites dans le monde entier.

Une chronique qui se présente comme un roman, au sein de la pandémie Covid-19. Glauque, sarcastique, ciselé comme pour escalader la Cathédrale à Strasbourg. 

https://editionsbourgblanc.com/produit/le-chat-du-28-prend-le-soleil/

« On connait l’histoire, et pourtant on est sidéré à chaque ligne. On lit « Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle » avec la délectation de celui qui a frôlé la mort. Passionnant. Ambroise Perrin réussit à partager son plaisir de la littérature »   

Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle, sur le site de l’éditeur:  https://editionsbourgblanc.com 12€. contact: editionsbourgblanc@gmail.com

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Dénouement

Le livre « Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle » disponible fin du mois de juin : editionsbourgblanc@gmail.com, 12 € –dessin LR

Dénouement

Trois mois donc puis la peine de mort. Adénocarcinome exocrine. Notre personnage vivra-t-il en toute fin de fiction un charitable coup de théâtre ?

Que faire pendant trois mois si ce n’est rêver, comme notre Chat rêve d’orgie littéraire en lisant Flaubert et en rendant hommage à Alexandre Deïneka, rêve-t-on avant de mourir d’immortalité ou simplement d’éternité ? Le lecteur complice veut bien s’attendre à un coup du destin rocambolesque pour le sauver de son cancer. L’erreur médicale, le médicament miracle, la foi qui ressuscite, ou la facétie du narrateur ?

Faire le ménage dans sa vie en trois mois, laisser une trace dans l’histoire de l’humanité en un coup d’éclat. Jan Kubiš de Prague en 2021. Trouver une cible n’est pas bien compliqué. Une évidence : le vieux facho qui depuis un demi-siècle nargue la politique française et effraye les démocrates. Il doit participer à une conférence au Conseil de l’Europe, démocratie précisément oblige, on y donne la parole à tous. L’homme qui tua Liberty Valence. Les assassins célèbres, Jaurès, Kennedy, Martin Luther King, John Lennon… David et Goliath, Métastase contre Détail. Notre héros imagine le juge lui disant il vous reste quinze jours à vivre et je vous condamne à vingt ans de prison. Sa photo sur un brancard avec des tubes qui sortent de partout et un sourire triomphant. Libé qui titre « Covid sans Peine ».

Mais ses amis refusent de l’aider. Par principe, par éthique, pour toutes sortes de bonnes raisons basées sur les valeurs de la République. Blablabla pense-t-il. Faire passer un flingue, c’est les Assises. Tirer de traviole, c’est mettre la vie des autres en danger. On se bat dans les urnes…

Et comme c’est une histoire vraie, ça me revient, il avait un surnom, Martel. Mao-spontex dans sa jeunesse, il savait se battre. Il passe à l’hôpital pour son traitement, on ne le laissera plus sortir. Il s’est mis à marcher avec un déambulateur puis à rester au lit. Il aimait qu’on lui rende visite avec des copines aux lèvres écarlates, les infirmières se laissaient genti- ment draguer. Il n’avait probablement aucune famille, un frère viendra récupérer sa bagnole. Alors qu’il était si faible, si jaune, si creux, si transparent, il disait en- core je vais sortir pour le faire. On se relayait en se donnant des informations dans le couloir. Les petits crabes qui lui bouffaient l’intérieur n’étaient pas contagieux, pas comme pour le Covid. Qu’est-ce que je me fais chier, il disait, quand je ne dors pas je m’ennuie, et quand je dors je rêve certainement que je suis mort. Et j’ai beau fouiller dans ma mémoire je ne me souviens plus de son enterrement. Le seul autre souvenir qui me reste, c’est d’avoir collé l’année d’avant des affiches avec lui avec un seau bleu ciel rempli de colle Perfax trop épaisse, et on buvait de la bière avant minuit, moi qui n’en buvais jamais, et il m’avait dit que s’il allait y avoir de la bagarre il aimerait cogner fort, il racontait cela pour me faire peur. Certainement, toute cette histoire, ce n’était pas vrai.

Ambroise Perrin

Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle – parution début juin

 Oui, nous ne sommes pas tous morts du Covid. Après « Le Chat du 28 prend le soleil », observations ironiques du confinement, et « Le Chat du 28 veut pas mourir », chronique cynique du confinement suivant, voici « Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. »

Du 7 avril au 2 mai 2021, sous le couvre-feu à Strasbourg, la vie banale de personnages extraordinairement romanesques qui se battent contre la pandémie. La mort, la faute à la fatalité. L’orgie, la plongée dans la littérature. Raconter des histoires c’est un excellent vaccin. Et les impostures aussi nourrissent des rêves d’immenses succès, traduits dans le monde entier.

Une chronique qui se présente comme un roman, au sein de la pandémie Covid-19. Glauque, sarcastique, ciselé comme pour escalader la Cathédrale à Strasbourg. « On connait l’histoire, et pourtant on est sidéré à chaque ligne. On lit « Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle » avec la délectation de celui qui a frôlé la mort. Passionnant. Ambroise Perrin réussit à partager son plaisir de la littérature »  

Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle, en librairie et sur le site http://www.editionsbourgblanc.com au début de juin 2021. 12€. contact: editionsbourgblanc@gmail.com

Que faire pendant trois mois si ce n’est rêver, comme notre Chat rêve d’orgie littéraire en lisant Flaubert et en rendant hommage à Alexandre Deneïka, rêver avant de mourir d’immortalité ou simplement d’éternité ?

Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle, en librairie et sur le site http://www.editionsbourgblanc.com au début de juin 2021. 12€. contact: editionsbourgblanc@gmail.com

Éternité

Éternité

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 2 mai 2021 (suite et fin -?- de la chronique sur le confinement, tome 3)

http://editionsbourgblanc.com/content/?id=298

Bon anniversaire ! C’est moi qui ai insisté pour avoir un gâteau avec toute la famille en visioconférence zoom. Et une grosse bougie ! Un an !

Chaque 2 mai, je vais fêter ma résurrection. Les commémorations c’est quand tout est terminé, je sais, et c’est vrai nous sommes toujours en guerre, le Covid est loin d’être vaincu. Les cérémonies officielles très peu pour moi, je suis plutôt genre rebelle anticonformiste ! Mais mon histoire est quand même assez exceptionnelle. Je fête cet anniversaire non seulement pour mon plaisir mais pour signifier ma gratitude, pour dire que chaque année je me souviendrais du sourire de l’infirmière chuchotant : « bonjour Monsieur Lazarus vous vous réveillez ? »

J’avais dû m’assoupir, car je venais de monter dans l’ambulance des pompiers, c’était le 1er avril, 2020 donc, et j’ai vraiment la faculté de m’endormir en un instant, un petit somme le temps de faire le trajet vers l’hôpital…

J’étais rentré de Paris avec un ami en TGV deux semaines auparavant, juste avant le confinement. Et là, je m’étais senti un peu mal, ça a duré quelques jours, de la fatigue et guère envie de manger. On a finalement appelé notre médecin de famille, il nous a envoyé SOS-Médecins. Les deux jeunes toubibs n’ont pas hésité, allez, on vous envoie à l’hôpital pour un petit contrôle, tout va bien. Quand j’ai vu que c’étaient les pompiers qui m’embarquaient, j’ai pensé que les deux jeunes probablement stagiaires et inexpérimentés en faisaient un peu trop, mais qu’ils prenaient leurs précautions… Et mince ai-je pensé, j’ai laissé mon ordinateur allumé, et demain il faut que j’aille récupérer ma montre, avant que tous les magasins ne soient totalement fermés.

Donc j’ouvre les yeux, excusez-moi je me suis endormi, je suis où, à Hautepierre ? Eh bien non, j’étais à Limoges, et ce n’était pas l’après-midi du poisson d’avril mais le 2 mai ! On m’avait de suite mis en réanimation, j’avais été dans une phase critique, foutu, puis miracle, les organes se sont remis à fonctionner, oxygène et tubes partout, et on m’avait expédié par avion dans la capitale de la vaisselle pour faire de la place à un « suivant » …

On m’a répété que j’avais eu beaucoup de chance, que ma constitution était bonne pour mes 77 ans (comme Tintin que je lisais à 7 ans) et qu’on me renverrait bientôt en Alsace si je continuais à bien me rétablir.

Ça va donc mieux maintenant, il m’a fallu toute une année de rééducation pour prendre le dessus… vous m’excuserez si je suis un peu long, mais ça fait tellement plaisir de bavarder…

Donc, un an ! Je souffle ma bougie, je regarde l’écran, je ne vois que des sourires et des pouces en avant… Aujourd’hui 2 mai 2021 on est presque au bout du troisième confinement, avec la fin de la limitation des 10 km de chez soi. J’ai lu les deux premiers volumes du « Chat du 28… », des chroniques amusantes et flippantes, on habite pas loin de la rue Geiler.

J’ai donc rêvé pendant plus d’un mois et les tubes ont fait pour ma survie autant que les souvenirs font plonger dans le passé. On dit que sur le point de mourir on se souvient de toute sa vie en un instant. 

Depuis que je suis rentré à la maison, je vénère mes habitudes. Mon passé existe dans mon présent, et même si je ravive les mille projets que j’ai en cours, c’est ma mémoire qui est devenue ma réalité, ma mémoire est devenue ma vie de tous les jours. Je me lance dans une activité et c’est le puzzle de mes 77 années qui rend efficace mon action. Je suis heureux car rien de ce dont je me souviens me paraît inutile. Quand on survit une fois, on est immortel.

Je n’établis aucune hiérarchie dans mes plaisirs à être « un survivant du Covid ». Tout m’apporte satisfaction. (Les Rolling Stones je les écoute maintenant sans casque, à fond, la fenêtre ouverte sur mon balcon, au soleil de l’Esplanade). That’s what I say, and I try… 

J’ai autant de bonheur éternel à humer la petite fumée de la bougie juste soufflée qu’à deviner que le téléphone qui sonne maintenant c’est ma petite fille chérie adorée.

À bientôt.

2021-05-02 23h13 ap

Crépuscule

Crépuscule

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 1er mai 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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Duseigneur, c’est son nom de famille, alors Belle comme pseudonyme, ça sonne bien, avec un petit clin d’œil à l’année 68 chère à ses parents, l’année où est sorti le bouquin.

Sur les programmes elle est Bella-Bella, une convoitise qui virevolte comme Amanda, Priscilla et Alyssia, les danseuses vedettes seins nus à Kirrwiller. Il y a un an au mois de mars quand tout s’est arrêté et que le directeur encore désinvolte eut réuni la troupe, quelques jours de vacances amusaient. Les farceurs osaient des plaisanteries. Beaucoup chantaient. On était gai. Il se versait des petits verres. Aux serveurs, cuisiniers, comptables, cascadeurs, costumières, à tous les artistes le directeur annonça solennellement qu’on mettait la fête entre parenthèses et le sourire en berne.

Et puis, en trois jours, 14 personnes autour du village sont mortes du Covid. Une maman et son bébé ont été contaminés. La Grand’rue devint une morne plaine et là où se croisaient les autobus des spectateurs du troisième âge et des comités d’entreprise, ce fut la place fantôme.

Belle, comme tout le monde, accepta le jeu de l’optimisme et de la solidarité : prenons ensemble de quoi animer la flamme, la patience est belle, chassons la morosité. Le patron écrivit alors trois pages poignantes, intitulées « un silence assourdissant » dans un petit livre sur les « héros du quotidien, tous unis contre le virus ».

Chaque jour confinés dans les chambres les 40 artistes gardent la forme, gymnastique, danse, musculation. Mais on tourne en rond. Cela va durer combien de temps avant de rouvrir le spectacle, un mois, deux mois ? Arrive le mois de mai 2020. Alors ? Nous sommes maintenant au mois de mai 2021. Cet été ?

Depuis quelques mois, Belle est en télétravail. Non, non, elle ne se défleure pas en visioconférence, elle vend par téléphone des contrats pour des panneaux solaires, et des stages de reconversion pour utiliser les comptes personnels de formation, le contact avec le public est un peu différent. Parfois elle travaille une journée sans une seule concrétisation ; même avec des sourires au téléphone, ce n’est pas compliqué pour les potentiels clients de flairer les petits relents d’arnaques. Belle n’a trouvé rien d’autre comme job. Que faisiez-vous la saison dernière ? Je dansais, j’en suis fort aise… Elle rencontre d’autres artistes masques sur le nez à Strasbourg où elle habite maintenant. Impatiente que cela reprenne, sur scène, après le Covid ? Elle n’est plus certaine d’avoir à nouveau envie de cette vie trépidante, de cette folie de chaque nuit. Ses deux grands-mères viennent de mourir de la pandémie, elle a été effarée de ressentir comme un retord soupçon, celui que personne dans sa famille n’ait été vraiment affecté par ces deux disparitions.

Le confinement, le couvre-feu et ses petits arrangements lui ont fait perdre cet enivrement des caprices en paillettes. Bien sûr elle aura d’autres spectacles encore, mais les souvenirs continuels du Palace les lui rendront insipides. Elle a lu l’Éducation Sentimentale, elle reconnaît la fleur même de la sensation qui est perdue. Ses ambitions d’esprit ont également diminué.

Le Covid-19 a fait d’elle une victime, et ce n’est pas un virus dans son corps, c’est la perte de la véhémence du désir. Belle n’a même plus envie d’être amoureuse.

2021-05-01 22h13 ap 

Recherche

Recherche

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 30 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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« Je me couche avec mes doutes et je me réveille avec des convictions reforgées. » Marcel ? non Ma…cron ! Depuis longtemps le Président ne se couche plus de bonheur, il répond aux journalistes régionaux : « je n’ai jamais fait de pari sur la santé et sur la sécurité de nos concitoyens ».

La lutte contre la pandémie Covid-19 est une aventure et un drame parfaitement collectif. Les 7,7 milliards de citoyens du monde sont concernés. Alors dire « je » est un exercice acrobatique. Les philosophes diront qu’il y a 7,7 milliards de « je »… Raconter les histoires de quelques je, c’est donc faire des pirouettes. Le sauve qui peut passe par une case « moi » qui est plus un réflexe de survie qu’une réponse égoïste.

Ce scientifique travaille à l’institut Pasteur, il étudie le comportement des Français, et estime que « l’envie de passer à autre chose » l’emporte sur la prudence. Pourtant le relâchement total des mesures de restriction ne serait possible que si 90 % de la population adulte était vaccinée d’ici la fin de l’été. Et donc il brandit la menace d’une quatrième vague d’ici là. Un autre scientifique parle de l’effet yo-yo. Nous ne pourrons pas éviter un rebond de l’épidémie prévient une étude destinée au conseil scientifique.

Dans les services de soins critiques les soignants ne voient pas la couleur de « l’amélioration de la situation épidémique ». Tous sont fatigués et désabusés, ils travaillent à 250 % de leurs capacités. Stéphane est un médecin qui ne voit pas le bout du tunnel ; il a un sentiment d’abandon, le ras-le-bol est général, il faudrait que les infirmières et les aides-soignantes de son service de réanimation prennent quelques jours de repos.

La moyenne d’âge des morts a baissé, elle est maintenant de 55 ans. Il apprend qu’il y a des fêtes clandestines, ce n’est pas la colère qui l’envahit mais la lassitude.

« Quand je me couche avec mes doutes je me réveille avec ma déception… » Comme le Président, le médecin est encore à la recherche d’un temps qu’il ne peut se résoudre à abandonner.

2021-04-30 16h13 ap

Dodue

Dodue

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 29 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

Le chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle

Elle est grosse, elle pesait 113 kg il y a un an, aujourd’hui 127. C’est elle qui dit ‘grosse’ même si publiquement on dit ‘souffrant de surpoids’. Jusqu’à présent sa surcharge pondérale, elle faisait avec, de nos jours on se moque beaucoup moins des obèses. Tout juste s’indigne-t-elle quand elle note, dans les regards plus que dans les réflexions, que l’on s’interroge pour savoir si c’est de naissance ou parce qu’elle ne se nourrirait que de pizzas et de Nutella.

Andréa (oui, comme Ferréol, l’actrice de la Grande Bouffe) n’a que 40 ans, mais elle a lu dans la presse qu’elle pourrait avoir accès à la vaccination, par exception, comme les pompiers ou les profs. Il y a paraît-il des créneaux, destinés aux personnes âgées, qui ne trouvent pas preneurs. Andréa s’imagine en marche arrière avec son clignotant ; au bout du septième appel et un quart d’heure de musique saturée de grésillements, un opérateur téléphonique lui répond qu’il n’y a aucune instruction et que non il ne peut pas la mettre sur une liste d’attente, rappelez demain.

Qui est prioritaire demande-t-elle à son médecin traitant, les policiers, les militaires, les soignants, les diabétiques, les gros ? Elle pense à la blague sur les juifs et les coiffeurs qu’on persécute et pourquoi les coiffeurs ? Quelles sont les critères pour être éligible ? Il paraît qu’on jette des doses parce que le soir elles sont périmées ? Est-ce que quelqu’un va vous appeler pour vous donner le fameux créneau ou bien faut-il soi-même faire la démarche pour obtenir un rendez-vous ?

Andréa admet l’existence d’un répertoire des pompiers et des profs, mais peut-il y avoir une liste des grosses ? Son médecin généraliste pourrait lui faire une ordonnance en alexandrins :

« Madame Andréa Nutella souffre de surpoids, 

Elle bénéficie pour le vaccin d’un passe-droit. »  

L’autre truc serait d’aller le soir dans un centre de vaccination faire la queue pour prendre la place d’un bénéficiaire inscrit mais qui ne serait pas venu. Un responsable de la coordination explique que les plus impatients se sont rués sur les vaccins avec des bousculades un peu comme en période de soldes. Aujourd’hui c’est devenu plus calme. Alors Andréa pose cette question, c’est quel vaccin que vous avez, le Pfizer ?

2021-04-29 17h30 ap

Rimes

Rimes

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 28 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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C’est un monsieur qui est allé voir son médecin et puis par lui-même, en garant sa voiture au parking visiteurs, s’est présenté aux Urgences, l’enveloppe du généraliste en main.

Il attend. Puis c’est son tour, on lui demande son âge, 78 ans, très bien asseyez-vous on va faire des analyses. Et il fait quoi le monsieur ? demande la préposée aux admissions. Comme il est le seul monsieur dans le petit bureau, il comprend que c’est à lui que « on » s’adresse et il répond donc « je suis poète ». Interloquée la dame répond ah c’est bien, il faut de la poésie dans la vie, et avec le Covid… Et qu’avez-vous lu récemment comme poésie demande le monsieur à la dame en blouse blanche. Si vous croyez qu’on a le temps…

Poète ce n’est pas vraiment un métier, et quand on a les symptômes d’un virus, encore moins. L’urgentiste barbu lui dit je ne sais pas pourquoi j’ai cru que vous étiez un collègue médecin retraité. On va vous prendre en observation. Pour être toubib, on fait 7 ou 10 années d’études, spécialisation virologie par exemple. Pour être poète il faut, selon Google, posséder l’art de combiner les mots, les sonorités, les rythmes, pour évoquer des images, suggérer des sensations et des émotions. Étymologiquement poésie signifie faire, créer, mais ce n’est pas certain que cela donne droit à la carte Vitale.

Et vous gagnez votre vie ? demande le médecin intrigué. J’écris des textes qui montre que la réalité n’est jamais banale… ah, venez en salle de réa, vous verrez ce n’est pas banal. Je me demande répond le poète si on a autant besoin de poésie que de vaccins …

On le conduit dans une chambre, il passe une blouse marquée du logo de l’hôpital et bien trop large, il n’a pas froid le monsieur dit l’infirmière, qui sort en ajoutant on revient… L’hôpital est comme la société pense le poète, le patient y perd son libre arbitre, son sens des responsabilités, son autonomie. Dehors ce sont les publicités et les directives gouvernementales qui sournoisement dictent les modes de comportement. Ici on répond à des codifications, à l’expérience qui introduit une routine salutaire, on vous répète sans le dire vraiment que c’est pour votre bien, avec une terrible menace celle de sortir par la porte de la morgue.

La politique fait appel à la morale, le poète ne revendique que la liberté. Quand une solution est évidente, il faut toujours chercher une alternative, et comparer… rien ne doit émousser notre savoir et notre curiosité individuelle, même s’il y a des moments de vérité collective. Notre survie à la pandémie aura pour coût l’acceptation d’une infantilisation capricieuse de notre société et la poésie est certainement l’un des seuls « produits » encore impossible à programmer.

Le monsieur poète songe à tous ceux qui avant lui ont dormi dans ce lit métallique au mécanisme complexe pour monter ou se pencher. Des visages obscurs, invisibles, inconnus… Des rêves et des angoisses que leurs corps malades, leurs peaux étroites, leurs yeux fatigués laissaient courir en gambergeant d’être désirés. Les perfusions noient les sensations, les malades traversent les jours (anciens), mais aussi les saisons (en enfer) et les siècles (en jouant de Plutarque pour citer Pétrarque). Il paraît que les couleurs des murs à l’hôpital sont choisies par des psychologues… sous les pigments uniformes se reflètent des sensibilités exacerbées, des élans lyriques et de macabres souffrances. Les pages de l’au-delà, quand la médecine n’y arrive plus et décroche les tubes, sont tracées de cette encre qui s’immisce partout sans règles et sans prévenir. Les vers ou la prose c’est la musique du cœur, bien longtemps d’avant le moment de mourir.

Parfois l’on fait de la poésie sans s’en rendre compte. On se croit poète et seul le virus l’a décelé.

2021-04-28 19h13 ap

Fumée

Fumée

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 27 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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Les bars sont fermés Covid oblige, alors on se retrouve à la maison, apéro au balcon et discothèque au salon jusqu’à très tard chaque soir ; les voisins râlent, le syndic dit que c’est au propriétaire de régler le problème et il y a un article dans le journal rubrique locale « La vieille dame et les étudiants » : les jeunes on n’arrive plus à les tenir, raconte une voisine au journaliste qui encadre ses propos outrés, ils font la fête, des nuits entières je ne peux pas dormir. La dernière fois, c’est écrit, c’était jusqu’à 5h18 du matin, le Covid n’excuse pas tout.

Je vais maintenant vous raconter la vraie histoire de cette gentille pauvre dame qui a 85 ans et habite au troisième étage. Les trois étudiants de la collocation elle les aime bien. Ils ont de jolies copines, et ils lui font les courses quand elle ne veut pas descendre. Dimanche il l’ont invitée au café dans leur salon, elle a apporté masquée des bredele oui des bredele en avril, elle a adoré rallumer son four. Bien sûr le ménage n’était pas fait, mais ça sentait bon, un peu comme l’encensoir aux enterrements, elle connait faut pas croire. C’est leurs autres copains qui font tant de bruit, les visites la nuit. Et c’est les autres voisins qui sont les champions pour hurler, appeler la police, l’agence immobilière, l’association SOS Aide aux habitants et pourquoi pas Monsieur l’abbé de la Chapelle Saint-Erhard ?

Elle s’appelle Mathilde, comme Marthe et Mathilde, la dame du journal et elle n’a pas apprécié qu’on n’ait même pas mis son nom dans l’article. Non, surtout pas, elle n’est pas une vieille dame indigne de théâtre. Bien sûr la nuit c’est l’horreur, alors elle met des boules Quies et prend un verre de schnaps. Avant 6h du matin elle se réveille, cela vient juste d’être tranquille, elle se lève, allume son tourne-disques, elle a gardé ses 33 tours d’il y a 50 ans, et à fond, à fond, à fond, les fenêtres ouvertes, elle passe Smoke on the Water (elle était enceinte de sa troisième quand elle est allée voir Deep Purple au Wacken), et elle met deux fois le disque en surveillant la rue, et quand elle voit la voiture de police, elle arrête, et se marre quand les voisins qui ont téléphoné se font engueuler et que dans l’appart’ de la collocation tout est calme (luxe et volupté aime-t-elle ajouter), tout est calme et bien pieuté. 

Sa fille à qui elle dit tout lui a répondu maman tu as un sacré virus, le virus hard rock dans la peau.

2021-04-27 23h13 ap