Crépuscule

Crépuscule

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 1er mai 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

http://editionsbourgblanc.com/content/?id=298

Duseigneur, c’est son nom de famille, alors Belle comme pseudonyme, ça sonne bien, avec un petit clin d’œil à l’année 68 chère à ses parents, l’année où est sorti le bouquin.

Sur les programmes elle est Bella-Bella, une convoitise qui virevolte comme Amanda, Priscilla et Alyssia, les danseuses vedettes seins nus à Kirrwiller. Il y a un an au mois de mars quand tout s’est arrêté et que le directeur encore désinvolte eut réuni la troupe, quelques jours de vacances amusaient. Les farceurs osaient des plaisanteries. Beaucoup chantaient. On était gai. Il se versait des petits verres. Aux serveurs, cuisiniers, comptables, cascadeurs, costumières, à tous les artistes le directeur annonça solennellement qu’on mettait la fête entre parenthèses et le sourire en berne.

Et puis, en trois jours, 14 personnes autour du village sont mortes du Covid. Une maman et son bébé ont été contaminés. La Grand’rue devint une morne plaine et là où se croisaient les autobus des spectateurs du troisième âge et des comités d’entreprise, ce fut la place fantôme.

Belle, comme tout le monde, accepta le jeu de l’optimisme et de la solidarité : prenons ensemble de quoi animer la flamme, la patience est belle, chassons la morosité. Le patron écrivit alors trois pages poignantes, intitulées « un silence assourdissant » dans un petit livre sur les « héros du quotidien, tous unis contre le virus ».

Chaque jour confinés dans les chambres les 40 artistes gardent la forme, gymnastique, danse, musculation. Mais on tourne en rond. Cela va durer combien de temps avant de rouvrir le spectacle, un mois, deux mois ? Arrive le mois de mai 2020. Alors ? Nous sommes maintenant au mois de mai 2021. Cet été ?

Depuis quelques mois, Belle est en télétravail. Non, non, elle ne se défleure pas en visioconférence, elle vend par téléphone des contrats pour des panneaux solaires, et des stages de reconversion pour utiliser les comptes personnels de formation, le contact avec le public est un peu différent. Parfois elle travaille une journée sans une seule concrétisation ; même avec des sourires au téléphone, ce n’est pas compliqué pour les potentiels clients de flairer les petits relents d’arnaques. Belle n’a trouvé rien d’autre comme job. Que faisiez-vous la saison dernière ? Je dansais, j’en suis fort aise… Elle rencontre d’autres artistes masques sur le nez à Strasbourg où elle habite maintenant. Impatiente que cela reprenne, sur scène, après le Covid ? Elle n’est plus certaine d’avoir à nouveau envie de cette vie trépidante, de cette folie de chaque nuit. Ses deux grands-mères viennent de mourir de la pandémie, elle a été effarée de ressentir comme un retord soupçon, celui que personne dans sa famille n’ait été vraiment affecté par ces deux disparitions.

Le confinement, le couvre-feu et ses petits arrangements lui ont fait perdre cet enivrement des caprices en paillettes. Bien sûr elle aura d’autres spectacles encore, mais les souvenirs continuels du Palace les lui rendront insipides. Elle a lu l’Éducation Sentimentale, elle reconnaît la fleur même de la sensation qui est perdue. Ses ambitions d’esprit ont également diminué.

Le Covid-19 a fait d’elle une victime, et ce n’est pas un virus dans son corps, c’est la perte de la véhémence du désir. Belle n’a même plus envie d’être amoureuse.

2021-05-01 22h13 ap 

4 commentaires sur “Crépuscule

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s