10 km

10 km

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 8 avril 2021

À son enterrement on a dit c’était un taiseux. J’avais neuf ans et je me suis dit que je serai un parleur. La maison était petite, il y avait la chambre des grands-parents, où Mémée resterait seule, celle des parents et celle des enfants, on était quatre, côté filles côté garçons avec un rideau au milieu.

Il avait fait la guerre, il avait été gazé, il avait une jambe plus courte que l’autre avec un éclat d’obus dedans. Il fumait la pipe et tous les jours il coupait les légumes pour la soupe, on admirait les parfaits petits cubes d’un demi-centimètre. «Ça sent bon la soupe de grand-père» avec une goutte de Maggi. Lui une bonne goutte de rouge quand Mémée détournait les yeux.

Les 10 km du confinement d’aujourd’hui cela a été toute notre enfance. Grand-père était graniteur, polisseur de pierre avant la guerre. Et puis aussi tailleur de pierre, sculpteur et quand il le fallait fossoyeur. On disait qu’il passait sa vie avec les morts même si parfois il était avec les vivants quand il réparait les calvaires au bord des chemins. C’est dans les cimetières qu’on lui donnait du travail. Il y avait beaucoup de grès rose mais c’est le granit noir qu’il préférait. À la carrière il donnait les dimensions pour la scie hydraulique et ensuite il faisait tout tout seul, avec ses échafaudages en bois et ses cordes inusables. Pendant la guerre il avait aussi été pontonnier. Dans le grès il sculptait des anges. Il a sculpté pendant plus de deux ans une Sainte de trois mètres à côté d’une vierge Marie et on a reconnu le visage de la sœur de maman Sainte Madeleine. Parfois quelqu’un passait à la maison pour des commandes avant la Toussaint. Parfois aussi le Souvenir français, pour un transfert de corps, il fallait une belle pierre avec le prénom, le nom, le grade et les années de naissance et de mort.

Grand-père avait fait la guerre à cheval dans les Uhlans, au début, puis comme Todeschreiber parce qu’il avait une belle écriture. Il avait même une médaille qu’il ne montrait jamais, mais qu’il gardait en mémoire des autres qui étaient ‘tombés’. Papa avait dit un jour, il était prof d’Histoire, que des morts à Verdun, il y en avait eu plus d’allemands que de français. 

Grand-père partait toujours tôt le matin avec sa sacoche de cuir, très lourde; il mettait la table pour le petit déjeuner des enfants avant qu’on ne parte à l’école. C’est papa qui nous réveillait quand grand-père avait fermé doucement la porte, il criait « debout les Maures », plus tard il nous a expliqué que les morts c’étaient les arabes dans le Cid de Corneille. Le soir Mémée demandait alors tu étais où aujourd’hui et il disait vous verrez dimanche.

Parce que les 10 km, c’était cela. Pas plus loin que 10 km de la maison sinon il ne prenait pas le travail, trop loin. Et donc le dimanche à pied ou à vélo, nous allions en promenade après le repas. Où est-ce qu’on va ? Surprise, disait grand-père avec son gros accent, il parlait mal le français. Et on partait sur les chemins (à bicyclette, bien avant la chanson d’Yves Montand). Les filles sur le porte-bagages des parents et les deux garçons qui faisaient la course. Et on arrivait. À chaque fois, Mémée, qui descendait du vélo dans les montées et qu’il fallait toujours attendre, disait ça c’est un beau cimetière, j’irais bien ici. Elle avait un cancer mais à l’époque personne ne prononçait ce mot de malheur, on disait une longue et pénible maladie supportée avec un grand courage mon dieu miséricordieux.

On entrait dans le cimetière, on avait le droit de courir, et il fallait trouver où c’était. Et on voyait une tombe fraîche, un monument où la pierre n’avait pas encore de mousse, un marbre brillant comme celui dans la cour des pompes funèbres. Ensuite on pique-niquait le quatre heures sur place, la route ça creuse, grand-père coupait les tranches de pain avec son gros canif (il m’avait dit quand je serai mort, il sera pour toi, et je l’ai toujours, et je le donnerai à ma fille). Il lui manquait un doigt, pas parti pendant la guerre, mais un accident quand le rémouleur ambulant passait dans le village (on l’appelait Peau-de-lapin) et qu’il affûtait les outils de la sacoche. Grand-père tenait son burin sur la meule, l’autre vieux avait fait un faux mouvement, le doigt s’était infecté et il avait fallu le couper, on disait amputé. Mémée disait qu’il en avait connu d’autres, des bouts coupés, et pas que des doigts, elle le disait en alsacien mais on comprenait quand même.

Les enfants ensuite faisaient du calcul mental. On se promenait entre les tombes et il fallait calculer l’âge du défunt en faisant des soustractions. Parfois c’était facile, parfois quand la naissance était dans les années 1880 c’était plus difficile car il fallait sauter la centaine. On calcule dans la tête sans les doigts disait papa. Et quand c’était un enfant, on disait une prière. Maman chuchotait en regardant une tombe, elle, je l’ai connue avant la guerre. Nous on savait que c’était l’autre guerre, 39-45, où elle avait tellement souffert même de faim, mais on n’en parlait pas sauf quand on ne terminait pas notre assiette.

Aujourd’hui je ne sais plus si grand-père était fier de ses œuvres. Il sculptait sur place, même quand il pleuvait, pour être seul. Il aimait beaucoup Mémée, ils s’étaient mariés après la guerre, mais il aimait surtout être seul. De la Deuxième guerre, ce qu’il avait fait, réfugié au Dorat tout en bas de la France, il n’en parlait jamais. Parfois il sculptait le bois, tard le soir, un cheval à bascule avec des cagettes d’orange, une médaille avec un grand «1» en rouge sur fond blanc pour mon bon bulletin en 11e, ou une toupie pour la petite sœur, la dernière, la chouchou.

On a très peu de photos, mais elles sont toutes très belles. Et aucune photo dans un cimetière à moins de 10 km de la maison.

2021-04-08 20h13 ap

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