Détours rue des Fourmis, épisode 19: PROJECTEUR

Ambroise Perrin

Un des événements qui jalonnaient nos déambulations dans le quartier, c’était l’arrivée d’un nouveau chien. Tiens, les North ont un nouvel épagneul ! C’est un cocker brun anglais ! On reconnaissait tous les aboiements, seuls les bergers allemands nous effrayaient. À la tombée de la nuit aujourd’hui on n’entend plus rien, mais si on approche du grillage treize spots automatiques s’allument vivement, des projecteurs menaçants. Le passant curieux est cerné.

Les lumières n’aboient pas, mais la plaque en émail blanc « Attention Chien Méchant » est toujours là.

Détours rue des Fourmis, épisode 18: MAISON

Ambroise Perrin

Peut-être qu’une photo chargée de souvenirs un peu inventés permettrait de confronter une fausse impression de réalité à la modernité ? Oui, les maisons ont changé. Les jardins ont été transformés en parkings, et surtout beaucoup d’entre elles ont des extensions, on a collé au style cossu des années 1930 la construction de cubes à toit plat et à panneaux vitrés. Il y a deux noms sur les sonnettes, on a agrandi pour louer une moitié.

Avant les grands-parents vivaient avec la famille et on se partageait les chambres, aujourd’hui, deux couples inconnus se partagent la maison devenue sans mémoire.

Détours rue des Fourmis, épisode 17: ÉCREVISSE 

Ambroise Perrin

Qui officiait à la Ville de Haguenau, dans les années 1950 – 1960, dans la Commission des noms de rues? On préférait à l’époque les petites bêtes aux grands hommes (et aujourd’hui aux grandes femmes). Rue des Abeilles, rue des Bourdons, des Guêpes, des Écrevisses, quatre perpendiculaires à la rue des Cigales, elle-même perpendiculaire à la rue des Fourmis. 

Ceux qui habitaient rue des Écrevisses se demandaient certainement où ces crustacés décapodes d’eau douce de la famille des Astacoidea pouvaient bien vivre dans le Bildstoeckel.

Détours rue des Fourmis, épisode 16: BAISER

Ambroise Perrin

Le plot de ciment sous lequel on cachait des mots pliés en quatre pendant les jeux de piste est toujours là, à l’angle de la rue des Fourmis et de la rue des Cigales. Plus loin, hors de portée de vue des parents, la boîte aux lettres tout au bout de la rue des Voituriers attend encore, elle aussi. C’est là que j’ai échangé pour la première fois un baiser sur la bouche et avec la langue. C’était la copine du théâtre, on jouait Antigone d’Anouilh au lycée, elle était Ismène et moi le Garde Jonas. Et une fois Créon, on alternait. 

Mais maintenant j’ai l’impression que cette boîte pleine d’amertume n’est plus la même, elle a une forme plus moderne, et elle a été déplacée deux maisons plus loin, rue de la Ferme Falk.

Détours rue des Fourmis, épisode 15: GROSEILLE

Ambroise Perrin

Il y a des rues toutes proches de celles des Fourmis où rien ne semble avoir changé, pas un signe de nouveauté, des façades un peu délavées, juste des arbres qui ont poussé. Ah si, il y a des clôtures opaques qui ont remplacé les grillages à travers lesquels on picorait des groseilles roses, transparentes, celles qui dépassaient au-dessus du trottoir. Ce n’était pas du vol. Revenir c’est chercher comment c’était avant.

Comme si la confrontation des souvenirs avec la réalité d’aujourd’hui n’avait pas rendu les rues plus larges.

Détours rue des Fourmis, épisode 14: TANK

Ambroise Perrin

Peu de voitures passaient, mais des tanks souvent, rue des Fourmis ; les gamins on adorait. Aujourd’hui ce sont les Range Rover qui patrouillent, quelle horreur. Après-guerre, on ressentait instinctivement comme un vague sentiment de reconnaissance pour les grosses mécaniques, aujourd’hui on croit déceler dans ces engins une morgue qui n’est qu’une piètre arrogance. 

Dans les chars ils ressemblaient à des héros, ils s’arrêtaient pour jouer au foot avec nous devant les blocs. Dans les 4 x 4, ils foncent, et l’on se méfie, ce sont peut-être des voyous.

Détours rue des Fourmis, épisode 13: BEAUTÉ

Ambroise Perrin

À la recherche de la vie où tout est beau, la couleur bordeaux.Le bloc gris numéro 3 est maintenant bicolore, rayonnant, il y a eu des travaux, avec un grand vitrage unique du haut en bas de la cage d’escalier. Petit air moderne rouge sombre des années 2000.

Pour le lecteur de Proust, ce temps est perdu. Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux.

Détours rue des Fourmis, épisode 12: PRIVÉ

Ambroise Perrin

Je connais heureusement les noms de rue par cœur parce que souvent, il n’y a plus de plaques aux croisements. Les passages entre les maisons sont maintenant toujours obstrués, il faut faire un grand tour pour passer derrière. Devant ce nouvel immeuble je demande : Vous savez quand cela a été construit ? – Non, je n’habite là que depuis trois ans. – Vous n’avez jamais demandé ? – Non, et vous ? – J’ai habité là il y a 60 ans.Le monsieur me regarde comme si j’étais Vercingétorix. A l’époque il y avait la famille, les voisins et des visiteurs. Tout était ouvert à tous. Je continue. Partout, « propriété privée, parking réservé aux résidents ».

Détours rue des Fourmis, épisode 11: ÉCOLE

Ambroise Perrin

Route de Marienthal, un panneau annonce que l’épicerie de Chez Maurice est à vendre. Maurice était plus cher que la Coop mais on y allait quand même de temps en temps, et nous les gamins pour les Carambar à 5 centimes qu’on ne trouvait pas à la Coop. 

On voit l’enseigne du successeur de l’épicier, « Pain artisanal, Froment d’or ». Une inscription précise « Bildstoeckel Eck » à l’angle de la rue de la Croix de Pierre. En face l’école maternelle paraît plus grande, elle a toujours un mur rouge, mais s’appelle maintenant « Site Scolaire et Périscolaire ». Des annexes ont dû être construites car on ne voit plus le cimetière avec les tombes militaires.

Détours rue des Fourmis, épisode 10: INDIVIDUELLE

Ambroise Perrin

Les jardins des blocs 3 et 4 n’existent presque plus, il y a là un gros immeuble assez récent avec de nombreux appartements ; l’entrée est de l’autre côté de la rue des Fourmis, rue des Papillons. Des barres de garage occupent le reste du terrain. A la fin des années soixante, le jardin du bloc numéro 1 avait été amputé, côté rue des Abeilles, par une maison « individuelle » et un grillage de séparation, on disait que c’était la faute de la mairie. On a vu rouge et quand le bulldozer a commencé à creuser, personne ne s’est soucié des petites cachettes de trésors dans ce terrain de jeu des enfants.

Détours rue des Fourmis, épisode 9: OGIVE

Ambroise Perrin

Au bloc numéro 2, qui était le 3 rue des Fourmis et qui aujourd’hui est le 7, l’entrée gauche du jardin était délimitée par un haut mur avec une fenêtre en arc. On appelait cette voûte la fenêtre espagnole. D’un bloc à l’autre on se connaissait, mais pas tellement. Chacun restait chez soi, et les vrais voisins de son bloc c’était comme la famille. On n’a jamais cherché à savoir pourquoi il y avait un tel mur puisqu’à côté il n’y avait pas de grillage pour empêcher le passage. Le mur est toujours là, une fantaisie esthétique ou une facétie de maçon.

Détours rue des Fourmis, épisode 8: CAPHARNAÜM

Ambroise Perrin

Le jardin de l’arrière, avec la vigne qui courait jusqu’au fond, est devenu un dépôt, un bric-à-brac. Cinq garages et deux abris pour des voitures et des épaves forment une « frontière » avec le bloc d’à côté. Il y a aussi comme une décharge de ferraille, de planches, et de gravats. Une vingtaine de gros bidons bleus entourent un carré de serres. Au printemps il n’y a probablement plus de sauterelles puisqu’il n’y a plus de hautes herbes ni de broussailles. Une double balançoire verte et jaune, près des balcons, rouille en attendant d’improbables beaux jours.

Détours rue des Fourmis, épisode 7: GRILLES

Ambroise Perrin

Les balcons à l’arrière étaient protégés par de belles barres en fer forgé. Elles n’étaient probablement plus conformes à de nouvelles normes de sécurité, elles ont été remplacées par des grilles un peu bombées, plus hautes, toutes les mêmes. Au rez-de-chaussée d’un des balcons, le pratique ne s’embarrassant pas de l’esthétique, elles ont été découpées pour bricoler des marches afin d’aller directement dans le jardin. 

Détours rue des Fourmis, épisode 6: DALLES

Ambroise Perrin

Les dalles composées de neuf carrés ocres sont toujours là, il y en a six rangées le long du bloc pour le passage. C’est là que l’on posait les vélos. Les dalles de la petite allée perpendiculaire qui mène à l’entrée ont disparu, et on voit au sol comme une sorte de béton gris. Ces dalles si familières, qui datent de l’année de construction de l’immeuble au début des années 1950, devraient être classées « monuments historiques ». Elles n’ont rien d’insignifiant, on n’en fait plus des comme cela, c’est probablement du ciment teinté dans la masse, et en revoyant ces modestes vestiges on ressent l’amertume des sympathies interrompues.

Détours rue des Fourmis, épisode 5: AVIATEURS

Ambroise Perrin


Le grand pré à l’arrière a été traversé dans les années soixante par une rue en macadam, la rue des Papillons. Sur toute la distance des 4 blocs, une longue et haute barre de logements a été construite pour les militaires, les aviateurs de Drachenbronn. Elle n’existe plus, tout a été rasé pour faire place à de gros cubes mauves et noirs avec des portes en grillage métallique qui bloquent les entrées. C’est aussi moche que la photo d’une centrale à charbon, des gens habitent dedans, sur un mur, ce graffiti : 67 Nique Tout.

Détours rue des Fourmis, épisode 4: PRIVÉ

Ambroise Perrin

On jouait au ballon dans le « petit pré », celui un peu de côté du bloc. Plus tard, dans les années soixante, les premières voitures s’y sont garées, là, dans l’herbe. On pouvait encore courir dans le « petit pré » en slalomant. C’était aussi le point de départ et d’arrivée des jeux de piste dans le quartier. Maintenant, c’est du macadam avec des lignes blanches pour délimiter 10 emplacements, tous marqués d’un accueillant avertissement : privé.

Détours rue des Fourmis, épisode 3: GRENIER

Ambroise Perrin

La tuile en verre au milieu du toit du premier bloc est toujours là. J’avais réussi à la placer en remplacement d’une tuile en terre cuite. C’était en 1967, la lumière du ciel permettait d’éclairer la « cabane » que je m’étais installée au grenier, ma piaule, avec une armoire déglinguée qui faisait paravent et un pouf en plastique orange gagné avec des paquets de lessive. Je pouvais bouquiner tranquillement entre les rangées de linge qui séchait.

Détours rue des Fourmis, épisode 2: PIÉTÉ

Ambroise Perrin

La Coop au crépi blanc, où l’on montait cinq marches pour accéder au magasin, est aujourd’hui un immeuble presque jaune avec un balcon en rondeur. Devant, la colonne de grès gris-rose-verdâtre est toujours là ; on lit 1897 dans la mousse, il y a un pot de fleurs artificielles au pied et une mini chapelle au sommet. Bildstoeckel, l’image en haut de la colonne ? Trois barres protègent une petite statue du Christ Sacré-Cœur, manteau rouge sang sur fond bleu roi. Il doit être régulièrement repeint.

nouvelle série – Détours rue des Fourmis, épisode 1: CONSTRUCTIONS

Ambroise Perrin

Retour rue des Fourmis fut une exploration des années d’enfance, les années 1960, un regard ironique sur les clichés de la nostalgie. 

Détours rue des Fourmis sera plus descriptif, des textes courts rédigés sur place et publiés à un rythme plus soutenu sur « ce qui a changé » dans le quartier du Bildstoeckel à Haguenau. 

Je confronte ici ma plume à un triple vieillissement, celui du lieu, celui de mes souvenirs, et surtout celui de la façon dont je raconte les choses. Tout ceci en priant mes chers lecteurs de considérer que ma seule, modeste mais tellement enthousiasmante, prétention, est celle de faire de la littérature. Merci à tous ceux qui me gratifient de commentaires ! Il y aura une troisième étape, toujours au départ de la rue des Fourmis, un roman à Haguenau où comme toujours, tout ce qu’on invente est vrai….

CONSTRUCTIONS

Rue des Fourmis, le retour fut un plaisir, raconter l’interaction du temps qui passe et des souvenirs qui s’échappent. Arpenter concrètement les rues de ce quartier Bildstoeckel de Haguenau ce sera faire des détours, Détours rue des Fourmis, cette nouvelle chronique, un peu la « saison 2 » du Retour rue des Fourmis. Faire des détours est une manière d’éviter le but, ou de n’y toucher que le plus tard possible. Est-ce un manque de droiture ? La ligne la plus courte entre deux points, le début et la fin de la rue ? Des détours moralement répréhensibles ? Détours pour jouer avec la crainte d’affronter cette réalité, « tout change », qu’on cherche à cacher ou à atténuer. 

Un homme plein de détours perd autorité et crédit. Un paysage qui nécessite des détours pour être appréhendé inspire une délicatesse de sentiments. La fertilité des détours peut étonner, en manquer un et l’on en invente un autre : ici on ne se plaindra jamais au risque de finir par être méprisé.

Mon immeuble, le numéro 1 rue des Fourmis, le premier des quatre « blocs », porte maintenant la plaque numéro 5. Deux maisons ont été construites, au 1 et au 3, dans le terrain vague où l’on attrapait les hannetons. On a l’impression que seul ce qui ne se voit pas n’a pas changé.

Retour rue des Fourmis, épisode 28: AU LOIN

Ambroise Perrin

Cet épisode numéro 28 de Retour rue des Fourmis est le dernier de cette première série, je pars au loin de la rue de mon enfance. Cette série sera suivie par Détours rue des Fourmis.

Retour rue des Fourmis était une exploration des années d’enfance, les années 1960, un regard ironique sur les clichés de la nostalgie. 

Détours rue des Fourmis sera plus descriptif, des textes courts rédigés sur place et publiés à un rythme plus soutenu sur « ce qui a changé » dans le quartier du Bildstoeckel à Haguenau. 

Je confronterai ma plume à un triple vieillissement, celui du lieu, celui de mes souvenirs, et surtout celui de la façon dont je raconte les choses. Tout ceci en priant mes chers lecteurs de considérer que ma seule, modeste mais tellement enthousiasmante, prétention, est celle de faire de la littérature. Merci à tous ceux qui me gratifient de commentaires ! Il y aura une troisième étape, toujours au départ de la rue des Fourmis, un roman à Haguenau où comme toujours, tout ce qu’on invente est vrai….

AU LOIN

« Les filles avec nous ! ». Cri du cœur de Mai 68. Nous sortons du lycée, les terminales et même certains troisièmes comme moi, pour faire une manif. À peine devant le musée, voilà les pompiers avec une lance à incendie qui nous arrosent pour nous empêcher de passer ! On contourne l’église protestante par la rue de l’Imprimerie Lévy jusqu’au gymnase du Pensionnat Sainte-Philomène. La grille n’est pas fermée à clé, on entre, on traverse le parquet de la salle de gym et là on s’arrête, car sœur Monique hurle : « Mettez les patins, mettez les patins ! ». « Les filles avec nous ! », mais on fait demi-tour. 

J’irai ensuite en stop à Strasbourg : mon premier resto U à la Gallia, les coulisses du TNS, des acteurs qui me donnent envie de lire de « vrais livres ». Je vais réussir mon BEPC et le concours d’entrée en seconde AB du lycée commercial, mais on me fait redoubler la troisième ; je découvrirai des années plus tard en fouillant les archives du bahut que c’était pour « raisons disciplinaires ».

Tout change. La ville vend les appartements du bloc du 1, rue des Fourmis à une société qui les revend en vingt-quatre heures ; les loyers doublent ; les familles ne savent pas s’organiser efficacement contre la Sogestim ; le procès est perdu ou peut-être n’a-t-il même pas eu lieu. Maurice, l’épicier de la route de Marienthal, a fermé. Thérèse, la vendeuse de la Coop, change de succursale après vingt ans rue des Cigales, on va lui rendre visite à vélo. Au Marxenhouse, on ouvre un magasin comme un entrepôt ; on se sert tout seul et on paye en sortant, l’huile est moins chère. 

On veut vivre en communauté. On loue l’appartement de madame Lembach, qui est partie ; des copains : Michel, le prof de chimie du lycée, fana d’alpinisme ; Jean-Guy, le cinéphile ; et des copines. Pion à Haguenau, étudiant à Strasbourg, le copain me pique la copine. La rue des Fourmis s’éloigne. 

Ensuite, Mai 68, on le revit par procuration, année après année. De formidables incitations pour les choses de l’esprit, les festivals pop à l’île de Wight ou à Rotterdam (j’ai dormi pendant Jimi Hendricks, on ne connaissait pas le programme ; j’ai fait des photos de Pink Floyd avec Syd Barrett caché dans un coin) ; le théâtre In et Off à Avignon ; la littérature et Flaubert ; le cinéma avec Fassbinder et les comédies musicales, Singin’ in the Rain est mon film préféré ; les découvertes tellement stimulantes à la fac avec des profs géniaux ; les nuits dingues à réviser, trois jours sans dormir ; les examens qu’on n’imagine pas rater, 420 étudiants en première année, 92 en licence ; les trucs pour échapper au service militaire ; les remplacements de boulot dans des journaux ; les voyages loin de la rue des Fourmis. 

J’ai 20 ans, le plus bel âge de la vie ? J’ai 20 ans et déjà des souvenirs, ceux de quand j’avais 15 ans. On habitait encore chez ses parents dans le bloc trop petit, pour nos rêves et pour les photos des quatre Beatles de l’Album blanc au-dessus du lit. Et à 15 ans, j’avais écrit à mon amoureuse que je n’osais pas embrasser : « Réveille-moi quand ce sera la fin du monde. » 

Fin du Retour à la rue des Fourmis ; à suivre avec Détours rue des Fourmis

Retour rue des Fourmis, épisode 27: POISSON D’AVRIL !

Ambroise Perrin

Papa adorait faire des blagues, c’est comme cela que j’ai appris le mot facétieux. Surtout le 1er avril ! Il annonçait à ses collègues du lycée qu’aujourd’hui il remplaçait le directeur. Ou bien il demandait à notre voisin, monsieur Ohlmann, qui avait une Dauphine, s’il valait mieux qu’il achète une ID 19 ou une DS 21. Il annonçait qu’il supprimait l’argent de poche ou qu’on partait ce week-end en vacances à la mer, que Maman aurait un Solex pour la fête des Mères et que les garçons, on pourrait rouler avec le dimanche.

Si le 1er avril était un dimanche, il laissait des exemplaires du Canard enchaîné sur les bancs de l’église. Il nous réveillait à 6 heures du matin pour aller à l’école ; au repas de midi, on prenait un petit déjeuner. Mais c’est surtout à ses élèves qu’il faisait des blagues, et il a continué jusqu’à sa retraite. Il racontait que Napoléon s’était arrêté à Haguenau pour manger dans une auberge à son retour de la retraite de Russie. C’était sur le chemin de Paris. Il donnait la plus mauvaise note au meilleur élève en rendant les copies. Il fallait rester dans la cour de récréation pour la leçon de géographie, parce que les ouvriers repeignaient les murs de la classe.

Mes poissons d’avril étaient souvent dramatiques : j’ai cassé mes lunettes, j’ai un zéro en rédaction, je disparais toute la journée pendant un camp scout… Et puis une blague un peu cracra : il était absolument interdit de lire aux cabinets, il y avait toujours un suivant qui attendait. Je traîne, je traîne, ça dure. Une petite sœur pleurniche et me dénonce ; je finis par sortir, le pantalon sur les talons et un long morceau de papier toilette bien maculé de brun brandi sous le nez de tous… caca, beurk, beurk ! C’était un morceau de chocolat fondu, miam miam ! Poisson d’avril !

Retour rue des Fourmis, épisode 26: L’ESCARGOT ET LA GRENOUILLE

Ambroise Perrin

L’oncle Jean, qui habitait loin dans les Vosges, et qui était mon parrain, avait une caravane. Une année, ils se sont arrêtés rue des Fourmis, de retour du Portugal, au bout du monde. C’était avant les diapos, je n’ai donc pas d’images en mémoire, mais il racontait bien ses voyages tous les ans, l’Italie, la Yougoslavie ; il racontait surtout les pannes de voiture et la boule de la caravane qui cassait dans les montées. C’était une caravane ronde de marque Escargot et il fallait freiner dans les descentes, sinon la voiture partait tout droit « dans le décor » ; j’aimais bien imaginer le décor, comme au théâtre. L’oncle Jean était l’instituteur et le secrétaire de mairie de Grandvillers et tante Ninette, l’institutrice. Les élèves de Grandvillers devaient certainement apprendre la géographie grâce à leurs voyages.

Quand Papa a acheté la 2 CV, il a emprunté de l’argent à son frère, qui ensuite a demandé une caution de la Caisse d’Épargne, ce qui a coûté très cher. Je crois qu’on a été brouillés pendant des années. C’est une leçon, avait dit Maman, jamais d’histoire d’argent dans la famille. Au bahut à Haguenau, il y avait un prof de sciences nat qui organisait tous les ans un voyage en autocar avec les autres profs. Il avait un surnom, je ne me souviens plus lequel. Lui faisait déjà des diapos ; de retour de voyage, il enlevait sa blouse blanche scientifique et nous faisait une projection en classe, au lieu de découper une grenouille. 

Retour rue des Fourmis, épisode 25: L’INSOUCIANCE

Ambroise Perrin

On avait deux « polios », des poliomyélites, en classe de dixième. On les aidait à monter l’escalier et ils nous prêtaient leur fauteuil roulant pour faire des courses dans la cour. Ça nous paraissait très normal, je ne me souviens d’aucune moquerie, juste que parfois, ils sentaient vraiment la sueur, c’était difficile pour eux de se laver. La maîtresse nous avait dit qu’il y avait des gens qui étaient différents, c’est tout.

On avait d’autres élèves différents : Sylvain, un israélite qui ne pouvait pas tourner la lumière les jours de fête, et le samedi je lui portais son sac jusqu’à la maison ; et moi, j’étais le seul à avoir des lunettes et je ne pouvais donc pas jouer avec un ballon, trop dangereux. En sport, quand on avait foot ou basket, Wendling, le prof qui avait été champion du 400 mètres me disait : « Perrin, tu fais des tours du stade de l’Union », c’est peut-être pour cela que, plus grand, j’étais bon en cross-country. 

Des copains du petit lycée, je me souviens encore de presque tous les noms. Acker, que je vois toujours et qui est artiste peintre ; il habitait dans le seul immeuble de Haguenau avec un ascenseur, on allait y faire des tours ; Amann, le fils du photographe ; Bourrel, qui voulait être prof de sport ; Bucher, le papa était docteur ; Christ, le plâtrier ; Dreyfuss, le magasin de meubles ; Jaeckel, le boulanger, etc., par d’ordre alphabétique jusqu’à Werner. 

De ces années, où à part les copains, il n’y avait que la famille et la lecture, il me reste un parfum d’insouciance, bercé par ces mots : « Vous avez une enfance avec de la chance », parce que les parents parlaient encore de la guerre, avec là des mots qui étaient terribles et que les enfants ne faisaient que de deviner. 

Retour rue des Fourmis, épisode 24: LES PROCESSIONS

Ambroise Perrin

Des pétales de fleurs pour le Mois de Marie ou la Fête-Dieu, je ne sais plus, et c’était pour jeter pendant la procession. Des hommes portaient la statue en bois, le curé une grande croix et les enfants de chœur, dans une chasuble en dentelle de la sacristie, marchaient devant ; celui qui avait de la chance tenait l’encensoir et essayait de le faire tourner le plus haut possible, sans que le couvercle tombe. On chantait : « Ma lumière est mon salut » et nous, les malins, on murmurait : « Ma lumière, c’est mon sale cul», personne ne l’a jamais remarqué. 

J’étais servant de messe à Saint-Georges parce que j’aimais le théâtre, tourner autour de l’autel et tenir la coupelle à la communion. Et quand un jour, ce fut Monique, ma main tremblait tellement que le curé m’a regardé, étonné. Tôt le matin, à sept heures, c’était la messe de l’abbé Burg, il fallait vraiment arriver à l’heure et entrer par la petite porte du haut, car il commençait sans attendre ; je l’ai rencontré une fois à la bibliothèque du Musée et il m’a fait visiter les caves où il y avait des silex de plusieurs millions d’années trouvés dans la forêt près du Gros Chêne. 

J’ai fait la première communion, mais pas la solennelle, je n’avais pas voulu, j’étais déjà « révolté », comme disait Papa. Mais j’ai quand même fait semblant à cause de mon frère un an plus jeune ; on devait la faire ensemble pour organiser un seul repas de communion avec toute la famille, venue parfois de loin, des Vosges. Mon frère a-t-il eu une montre de son parrain ? Et tous les deux, on était en costume de tergal gris brillant, chacun le sien, et ajusté sur mesure, acheté chez Tillwy. Je me souviens que madame Tillwy avait laissé long le bas du pantalon ; « Ils vont encore grandir », avait dit Maman.

Pour les fleurs des processions, on allait sonner aux maisons avec jardin et on demandait poliment : les gens prenaient un sécateur et nous coupaient celles un peu flageolantes ; le mieux, c’étaient toujours les roses avec beaucoup de pétales.

Retour rue des Fourmis, épisode 23: LE LINGE

Ambroise Perrin

Les mamans bavardaient dans ce que l’on appelait la cour arrière, une plaque de béton à la sortie de l’escalier des caves après avoir traversé la buanderie. De l’autre côté de cet espace, c’était le garage à vélos. Quand tout le monde a eu une machine à laver, une vraie, pas celle avec juste les deux rouleaux en caoutchouc beige clair pour essorer le linge, la buanderie ne servait plus avec ses grands bacs en béton. Alors, je l’ai transformée en labo photo en montant des panneaux d’aggloméré de récupération pour faire le noir complet et en prenant l’électricité pour l’agrandisseur et la lampe rouge inactinique sur l’ampoule du plafond. 

Les cordes à linge étaient tendues sur de petits poteaux en béton dans le jardin, après les carrés de potager et devant les deux rangées de vignes de madame Lembach, la première à avoir habité dans le bloc. Il n’y avait pas de nom, mais chacune savait quelles étaient ses cordes, enfin, à peu près, « mais je vous en prie, allez-y, je n’ai pas grand-chose à pendre aujourd’hui ». La championne, c’était madame Loewenguth et ses neuf enfants. Maman était la seule des six appartements qui travaillait, enfin, qui n’était pas seulement mère au foyer. Et souvent, on demandait de l’aide à Papa pour remplir des papiers administratifs. 

Quand il faisait très chaud, il y avait des sauterelles et des hannetons dans les corbeilles à linge. On raconte même qu’un jour, quand les mamans avaient fini de bavarder, le linge était déjà sec et elles ont pu remonter avec.