En vain, d’Alsace ; épisode 120 : LE DÉBAUCHÉ DES VANITÉS

Ambroise Perrin

(Texte découvert dans la table de nuit d’un vieux monsieur parti aux Urgences, et qui n’est pas encore revenu) : Demain je fête mes 100 ans et le RNU, (Réseau National Unifié) a déjà publié, comme pour tous les centenaires, ma biographie autorisée. J’ai donc connu Staline (je suis né le jour de ses funérailles), Mai 68 (j’avais 15 ans au lycée), la Chute du Mur de Berlin (j’y étais, journaliste à la télévision), la Signature du Traité de Maastricht (conseiller politique du Président du Parlement européen), le confinement du Covid (j’ai écrit trois livres sur ce sujet, lorsque j’étais bloqué chez moi), j’ai vécu l’envahissement de la Pologne par la Russie (ma photo par hasard à la Une de Libération lors d’une manifestation à Strasbourg), l’échec des Nouvelles Brigades Internationales (mon fils a été déporté en Sibérie), le mariage de Trump et Poutine pour leurs 200 ans (Make America and Russia gay again) et le lancement des 10 m² pour tous (surface individuelle pour cultiver ses rations de survie). 

L’OM (l’Ordre Moral) m’a déjà notifié que je ne serai pas autorisé à dépasser les 113 ans, compte tenu de mes faibles périodes de cotisations sociales. C’est une des conséquences de ma frivolité. Heureusement je n’ai pas opté pour changer de sexe afin de devenir une femme, car ce sont elles qui posent problème, les femmes centenaires étant beaucoup plus nombreuses que les hommes. Les grossesses à 60 ans ont renforcé leur système immunitaire, elles ont pris le pouvoir dans la majorité des administrations et diffusent leur propagande dans Les Increvables, leur magazine traduit dans chacune des langues de l’Univers.

Dans mon CCCP (Centre Concentrationnaire pour Centenaires Populaires) j’ai le privilège d’avoir pu garder du papier, (des cahiers et même des livres), en prétendant avoir contracté dans ma jeunesse, vers 70 ans, un début de DCD (Détérioration de la Cataracte Distordante) qui altère ma vision des écrans numériques.

Un contrôleur anti fatuité, (un CAF) vient de passer à l’improviste. Interrogatoire serré sans assistance numérique d’expression orale, et je l’ai impressionné en utilisant dans la même phrase, conformément à la Charte mondiale d’humilité collective, des mots comme dégoût et vanité. Je lui ai parlé de tête, en utilisant également les mots égoïsme, amour-propre, autosatisfaction… Plutôt sympathique, il m’a dit, hors protocole, que je mourrais jeune mais que j’aurais vécu longtemps, grâce aux mots qui se sont glissés dans ma mémoire avant notre programmation par intelligence artificielle. (J’ai trouvé à la lecture de ce texte approximativement testamentaire une componction bien maladroite)

En vain, d’Alsace ; épisode 119 : À POIL !

Ambroise Perrin

Il a gardé le trousseau de clés en main, il n’avait pas de poche puisqu’il était tout nu. Personne dans l’escalier, dans la rue il fait un peu frisquet, là, tout le monde le regarde !

‘’Un mec à poil’’ a-t-il entendu deux fois de suite. Il a parcouru les 100 m jusqu’au Carrefour Express, sans chaussures ce n’est pas facile les petits cailloux sur le trottoir ; des scrupules mais qui ne pesaient pas sur sa conscience.

À la porte du magasin, très gentiment, une dame lui a demandé ‘’ça ne va pas monsieur, vous voulez de l’aide ? Non ça va, merci beaucoup madame’’.

Petits conciliabules dans les allées, il fait mine de les ignorer, il prend une bouteille de lait frais entier et un paquet de petits sablés. À la caisse, il présente sa montre connectée et il demande ‘’vous avez bien enregistré ma carte de fidélité’’ ?

À la sortie, une voiture de police est déjà là, ils sont très polis, désemparés ; la femme flic à la queue de cheval lui donne une couverture, elle ne sait pas trop quoi dire, elle demande ‘’vous êtes souffrant ? – Non, non j’habite là à 100 m je rentrais chez moi…’’ Le flic au volant est en contact avec son chef, qu’est-ce qu’on fait ?

Bah non, il n’a pas l’air malade, ce n’est pas un exhibitionniste… Pas la peine de l’amener aux Urgences. ‘’Embarquez-le, on verra bien !’’ Le flic rigole : ce qui est certain, c’est qu’il n’a pas sa carte d’identité sur lui !

Au poste, cela devient plus compliqué, on a de l’humour dans la police mais on a aussi des procédures. Que peut-on lui reprocher de s’être ainsi baladé à poil ? L’attentat à la pudeur n’existe plus, il n’y avait pas d’enfants dans les parages, ‘’dites-nous monsieur pourquoi vous vous promenez ainsi, ce n’est pas une rue de naturistes, la rue Geiler ?’’

‘’C’est pour retrouver mon enfance répond-t-il, ou plutôt pour redevenir sauvage, un peu comme un animal, pour sentir cette sensation, tout nu… Je n’ai pas réfléchi, c’est venu comme cela, je suis descendu… Je sais bien que la décence, la morale, les conventions, et même certainement la loi imposent d’être habillé en public. Mais je n’ai fait de mal à personne…

Non, je ne vais pas à la sortie des écoles à poil dans un imperméable, je suis sorti comme cela pour la première fois, et n’ayez crainte je n’ai pas envie de recommencer. J’ai été étonné, personne n’a été agressif à mon encontre. Même pas de rires moqueurs, non, juste un peu de curiosité…

Que vous voulez que j’ajoute ? Vous n’avez qu’à mettre dans votre rapport que c’est un signe de pauvreté, que je suis tellement fauché que je n’ai plus d’habits à me mettre’’.

En vain, d’Alsace ; épisode 118 : IL CONNAISSAIT TOUT LE MONDE ET TOUT LE MONDE L’AIMAIT

Ambroise Perrin

Ce fut quelques jours après le nouvel An. Personne ne s’était soucié de savoir qu’il avait passé le réveillon seul chez lui. 

C’était quelqu’un de formidable. On le savait obsédé par ses souvenirs, on l’écoutait, fasciné, amusé, goguenard. Quand il parlait, sa force était celle d’un champ magnétique. Un récit enthousiaste, on y croyait. Le talent des hâbleurs, c’est l’excès. Parfois c’était tellement gros, on ne pouvait qu’y croire. Et on y croyait parce qu’autrement cela aurait été vraiment invraisemblable.

Quand il répétait dix fois les mêmes détails mais en les racontant chaque fois autrement, c’était la preuve qu’il n’inventait pas. Ce n’était pas un récit bien construit, c’était du vécu. Ses impostures révélaient sa carrière professionnelle, ses exploits sportifs, la réussite de ses enfants tous déjà mariés, mais aussi la sienne d’enfance, malheureuse. Et cet accident où tous étaient morts sauf lui quand la voiture avait glissé dans un ravin, ou bien quand la porte de l’avion s’était ouverte en plein vol, et quand il fut victime d’une intoxication alimentaire en Chine, quand il se trouva pris en otage dans un hold-up, quand un mari jaloux scia le câble des freins de sa Volvo.

Il aurait certainement fait un excellent vendeur dans un magasin de fauteuils en cuir en promotion. Il était capable de baratiner des flics au bord de l’autoroute jusqu’à ce qu’ils disent ‘’c’est bon pour cette fois mais soyez prudents’’. Il avait lu cette histoire d’un président d’une association d’anciens combattants, toujours invité à la télévision et qui en fait n’avait jamais tenu un fusil ni n’était allé à la guerre, ou autre histoire, celle de ce faux médecin qui partait tous les matins en consultation et qui après 19 années de mensonges avait assassiné sa famille.

Mais il n’était pas un escroc, il se pensait Robin des bois, il ne cherchait pas une reconnaissance publique et il n’avait même pas envie qu’on l’aime de trop.

C’était un jeu, des pirouettes d’imagination, il aimait embellir la vie et raconter des histoires en était un bon moyen.

Il fut élu maire de Taüschenheim au bord du Rhin, parce qu’il avait répété aux électeurs l’histoire que chacun avait voulu entendre, alors forcément une belle majorité vota pour lui. Il baratina le président de la communauté de communes, la sous-préfète, le directeur de la banque, tout le monde, pour le bien de sa commune : tel Jean Valjean il réalisa des projets grandioses. Les conseils municipaux tiraient en longueur car il justifiait chacune des décisions avec un langage si fleuri que les séances devinrent des attractions pour les citoyens.

Un problème ? Il connaissait quelqu’un. Il possédait le plus beau carnet d’adresses du département. Lors des spectacles au centre culturel, il connaissait toutes les vedettes, il avait travaillé avec elles il y a 20 ans, elles ne s’en souvenaient plus mais en étaient encore reconnaissantes.

Il dépensa l’ensemble de sa fortune personnelle pour l’épicerie sociale et les colonies de vacances des enfants aux parents sans ressources, il prit en charge la restauration du vieux musée, l’achat d’une collection complète de Pléiades pour la bibliothèque de la ville, des dons discrets, de très grands montants. Il prit sa retraite municipale pour laisser la place aux plus jeunes. Il fut actif dans de nombreuses associations, mais on apprécia de moins en moins son dynamisme envahissant. Ses idées pertinentes étaient maintenant considérées comme les lubies d’un farfelu. 

Personne n’avait pris la peine de comprendre qu’il vivait en solitaire. Ses histoires, aujourd’hui, il devait se les raconter à lui tout seul. Il édita à compte d’auteur, avant son suicide, un roman, fort bien écrit, qu’il intitula La solitude.

En vain, d’Alsace ; épisode 117 : BONNE ANNÉE (ET BONNE SANTÉ !)

Ambroise Perrin

La tante Ida, qui est paraplégique depuis sa chute dans l’escalier parce qu’il manquait un clou à la clenche de la porte du haut, on vient de lui diagnostiquer un cancer, du foie apparemment. Sa sœur, chez qui elle habite, est malade depuis 30 ans, c’est Auguste, son mari, qui se démène de tout, avec la bonne, mais lui, il est tellement gros, qu’on ne sait plus de quoi il souffre, peut-être de la goutte.

La fille de la tante Ida, qui est infirmière, avait épousé son amant de toujours ; il a 28 ans de plus qu’elle, il est médecin et en six mois il est devenu totalement Alzheimer, pas facile à gérer, ils n’ont bien sûr pas d’enfants ; lui en a deux de son premier mariage, il est veuf, mais les deux ne parlent plus à leur père depuis son remariage. Il n’a jamais su qu’il était grand-père trois fois.

À Noël, tous les ans, la tribu se rassemble chez Mamie Hélène, mais cette année cela n’a pas été possible. Sa sœur Mathilde est morte le 17 décembre, il lui a fallu s’occuper de tout et elle n’a vraiment pas la tête à cuisiner pour la smala. Le fils de Nathalie, qui s’était fait renverser par une voiture il y a deux ans, ne va plus au centre de rééducation, cela ne servait à rien, il est condamné au fauteuil roulant toute sa vie. Nathalie, dont le premier mari était allemand, s’est pendue par désespoir, c’est Auguste qui l’a décrochée juste à temps.

Maintenant, on est à la veille du Nouvel An, et quand on se souhaite bonne année, on le pense vraiment.

En vain, d’Alsace ; épisode 116 : PANIER DE NOËL 

Ambroise Perrin

La mémoire possède un filtre noir, et parfois rouge ou or. On regardait Thierry la Fronde lorsque le gitan a toqué à la porte, maman lui achetait un panier et lui disait d’attendre, elle avait préparé de vieux habits de papa, toujours emballés dans un papier cadeau récupéré du Noël d’avant, et elle lui faisait un sandwich avant qu’il ne reparte. Aujourd’hui j’imagine que c’était une façon de montrer de la considération, elle offrait un joli paquet et non pas la charité.

Le gitan vivait seul dans une cabane près du petit bois avant le terrain d’aviation route de Marienthal. Dans la rue on l’entendait crier, pour savoir si quelqu’un avait des peaux de lapin. C’était il y a plus de 60 ans et je me demande pourquoi aujourd’hui, 60 ans plus tard, sans jamais y avoir pensé, l’image du gitan me revient à l’esprit.

On racontait des choses que l’on ne savait pas, qu’il ne se lavait pas, que sa famille avait été assassinée pendant la guerre, qu’il était allemand, qu’il volait des poules mais qu’il était gentil. Il me revient une rumeur, un hiver très froid la mairie avait voulu le mettre dans un abri ou à l’hôpital, et il s’était sauvé.

Je me demande s’il y a une trace du gitan dans les archives de Haguenau, ou dans les souvenirs des gens de mon âge. On avait vaguement l’idée que si l’on ne travaillait pas bien à l’école, on finirait comme lui. Nous n’avions aucune appréhension lorsqu’il venait, parfois au bout de 15 jours, parfois après trois mois, je dirais qu’il ne nous faisait pas peur ou plus précisément on ne ressentait pas le besoin de se méfier.

Si j’avais eu du vocabulaire, j’aurais dit qu’il était pittoresque. Le gitan était le garant de notre insouciance, nous vivions sans crainte, allant seul à l’école dès le plus jeune âge, laissant notre vélo devant la maison sans risque de le voir disparaître et personne n’avait de clé pour fermer l’appartement. Le souvenir de cette nonchalance, impossible à vivre en 2024 et bientôt (mes meilleurs vœux) en 2025, remonte à la fin de deux malheurs. Nous avions la nécessité absolue d’oublier l’époque de la guerre, et l’époque de la misère qui avait suivi.

Peut-être qu’il buvait, le gitan, ce qui aurait expliqué son malheur ? Peut-être voulait-il être libre comme dans les chansons de Georges Brassens ? Peut-être était-ce sa nature (on ne disait pas encore sa culture) de vivre ainsi ? Ce qui me paraît aujourd’hui très clair, c’est que de toute évidence, nous les enfants, on acceptait sa différence, il n’était pas comme nous, voilà et c’était comme cela. Cette légèreté serait considérée maintenant comme une formidable richesse car aujourd’hui le premier apprentissage d’un gamin est celui de se méfier de tout, d’éviter des pièges, d’être plus malin que ce que propose la vie ordinaire pleine de suspicions. Être retors c’est être intelligent pour ne pas se faire duper. Le téléphone portable d’un adolescent permet de tout savoir sur lui et la société se vante d’avoir installé des milliers de caméras de surveillance pour la sécurité de tous. Pauvre gitan, il ne pourrait plus être anonyme. Il aimait tellement de ne se souvenir de rien, il l’avait dit à maman.

Un soir de fête, comme on l’avait vu approcher de l’immeuble, papa lui a dit de monter, et de manger avec nous, les quatre enfants et les grands-parents, on s’était serré en faisant des politesses. Bien sûr cela je l’invente, comme le reste, avec l’âge la vie est belle et on a envie de faire un peu de mélo le soir de Noël.

En vain, d’Alsace ; épisode 115 : IL EST TERRIBLE LE BRUIT DE L’ŒUF DUR

Ambroise Perrin

C’était juste, cette année-là, avant Noël, il avait passé dix jours en prison, condamné à trois mois, c’était une carambouille de fausses factures, et depuis, c’était comme s’il avait peur de son ombre. Il conduisait prudemment, il souriait aux voisins qui l’évitaient, il voulut changer de quartier et il payait ses impôts trois jours avant la date limite.

Trois mois plus tard son comptable se fit prendre la main dans le sac pour une autre affaire, c’était donc lui le coupable. Oui, c’est vrai, disons que vous étiez responsable mais pas coupable, quand même un peu au courant, donc vaguement d’accord… Son avocat lui suggéra de partir en guerre pour laver son honneur et récupérer l’argent des amendes, mais le lieutenant de la brigade financière qui avait fait l’enquête, et qui était un chic type, lui expliqua la ‘’vraie’’ procédure à suivre et lui conseilla vraiment de laisser tomber, on risquerait de trouver pire si on creusait un peu plus, et les juges d’instruction n’aiment pas qu’on leur mettre le nez dans le caca. Oui, peut-être, vous devez avoir raison. C’était injustice, un peu. 

De toute façon il était épuisé, il n’avait pas envie de se battre et rien ne lui ferait oublier les horribles dix jours passés auprès de pauvres types, la crasse de la garde à vue, les nuits sur un matelas au sol, les gardiens sympas et polis et le gros con hargneux qui se croyait au cinéma en roulant des mécaniques et en braillant qu’il détestait les intellectuels. La télévision toujours à fond dans la cellule, -il aurait payé pour être seul- et les lourdes de blagues de cul tout au long de la journée. Dix jours d’enfer, il n’imaginait pas dix années possibles, même en ayant tué père et mère.

Tu oublieras vite qu’on lui prédit. Mille jours plus tard il en faisait encore des cauchemars. Comment une société pouvait-t-elle autant mépriser ce qui seul paraissait rédempteur, la dignité ?

Chaque année, comme en pèlerinage, il allait seul dans une chambre d’hôtel au loin d’un village perdu, sans sortir, à lire Victor Hugo ou Zola, pour tester sa capacité à transformer le cauchemar en période de jubilation intérieure. Un rituel qui faisait craindre à sa famille qu’il n’entrât dans un monastère ou qu’il rejoignît une secte.

Il avait été seul pour ‘’fêter’’ ses 10 ans de sortie de taule, puis ses 20 ans, ses 30 ans et aujourd’hui ses 40 ans, 40 ans déjà cette mésaventure, et elle l’obsédait toujours. On lui proposa plusieurs fois d’en parler à un psy, pas question de devenir une sorte de témoin, genre ‘’un ancien taulard vous parle’’, aveu professionnel. 

Il changea de métier après un mois de repos dans un club de vacances. Il liquida son prospère cabinet d’expert-comptable et commença une carrière de pigiste aux Dernières Nouvelles d’Alsace. Rapidement il intégra la rédaction, évita la rubrique police-justice pour lorgner sur la culture, mais c’était chasse gardée. Il partit en reportage. Le compte-rendu d’un procès aux assises lui donna le goût de fréquenter, ‘’à nouveau’’, le tribunal. Le hasard qui n’existe pas en matière de justice fit qu’il rencontra l’enquêteur et le juge qui l’avaient envoyé en prison. Ils sifflèrent quelques bières ensemble et il rédigea un excellent papier d’ambiance, comme on disait dans les années 1990, quand le journalisme avait encore des lettres d’or. Le goût de l’écriture devint plus qu’une thérapie. Il conçut une passion pour la narration. 

Le hasard qui lui existe dès qu’il s’agit d’enthousiasme l’envoya suivre un colloque intitulé ‘’l’orgie perpétuelle’’ où les chefs de files des belles-lettres contemporaines citaient Flaubert pour qui le seul moyen de supporter l’existence, c’était de s’étourdir dans la littérature. Il embrassa donc une carrière d’écrivain où chacun de ses romans parlaient de façon sibylline de l’enfermement. ‘’Les 10 jours du Monarque’’ racontait une chasse aux papillons. Un Danaus plexippus venait de parcourir 4000 kilomètres, il rencontrait un Éphéméroptère, qui après trois années sous forme de larve, se métamorphosait, se reproduisait et mourait quelques heures plus tard.

‘’Monsieur Crusoé je suppose’’ fut un grand succès, il emmenait le lecteur sur une île déserte partager les dix premiers jours du naufragé. Il reconstitua la dernière semaine du Marquis de Sade à la Bastille, pour la notice de la Bibliothèque de la Pléiade. Il écrivait, il écrivait toujours. Il courut la renommée, se délecta d’une gloire qu’il refusa d’être miséricordieuse. Car dès qu’un critique littéraire évoquait l’épisode prison comme source de son inspiration, la lourde porte de sa cellule raisonnait dans sa mémoire comme l’œuf dur de Prévert sur un comptoir d’étain. 

Il revoyait alors le judas avec son optique grand-angle, un filet de lumière traversait la porte du cachot blindé comme un ruban qui s’enroulait dans sa mémoire. Il attendait, tétanisé, l’écho du claquement de la barre de fer sous la serrure. Il fermait les yeux pendant deux ou trois secondes. Si cela se passait sur un plateau de télévision, en direct, cette absence était terrifiante.

Il n’avait jamais réussi à trouver pourquoi, mais à chaque fois, cela lui faisait penser à Buster Keaton. Alors il ne bougeait plus, il ne disait rien. Il ne riait jamais. Il était là où on ne l’attendait pas. Et on était encore à la veille de Noël.

En vain, d’Alsace ; épisode 114 : DÉSACCORDS

Ambroise Perrin

Un petit jeu, une habitude, un petit truc passe-temps, chaque fois que je vais à un concert, avec mon téléphone portable anodin, et comme si je prenais une photo avant que les musiciens ne commencent, j’enregistre les instants où les instruments s’accordent. La première fois, un violoniste soliste qui passait l’archet sur les cordes, mi, la, ré, sol, puis le mi à nouveau, la corde la plus fine, pour donner un petit tour imperceptible au tendeur.

Avec un quatuor, le moment où les musiciens s’accordent me plaît particulièrement car il révèle des jeux d’influence, l’alto à la place parfois ingrate revenant impétueusement plusieurs fois sur son jeu, les trois autres musiciens l’observant impassibles jusqu’à ce qu’un très léger clignement des yeux précise sa satisfaction et fasse naître un imperceptible sourire ironique chez le premier violon qui, se permettant encore une seconde de silence, d’un infime lever de manche, donne le signe du début du programme. 

Mais bien entendu ce sont les longues conversations dans un orchestre philharmonique qui me ravissent le plus, un hautbois caché derrière la forêt des cordes débute avec son la 3 à 440 Hz (en musique ancienne le la est à 415 Hz), le premier violon qui se lève, la clarinette qui tente une percée, le la du hautbois qui revient, les vents qui s’imposent, parfois avec un si bémol comme pour la Symphonie n°4 de Beethoven, les violoncelles et les contrebasses passent, les harpes font un petit solo, on entend par groupes les cors encore, puis des vagues qui grimpent et lorsqu’elles s’apaisent, un musicien tout seul reprend son instrument et pousse son petit cri bien accordé juste pour saluer un copain dans la salle. 

Je n’ai pas cherché à connaître le protocole précis d’un grand orchestre, cette codification qui n’est pas un jargon mais une indispensable tradition. Pour un concerto pour piano, le piano a été accordé avant le concert, le hautbois ne peut que ravaler sa vanité et tout l’orchestre s’accorde sur le piano. À ce moment-là les harpes recommencent à gazouiller, l’humidité et la température de la salle faisant jouer leurs cordes aux montagnes russes. Et puis voilà la chanteuse soprano qui ce soir va monter bien haut, les cordes pourront suivre mais les vents resteront au sol. 

J’enregistre à chaque fois avec délectation en espérant que le rituel se prolonge furtivement jusqu’à la petite seconde de silence qui déclenche les applaudissements, car le jeu de lumière qui jaillit des coulisses indique que le chef a franchi la porte. Le bruit de ses pas sur le bord de la tribune va renaitre après l’étouffement des applaudissements, parfois il sert la louche au premier violon en un petit amusement de déférence, il grimpe sur son estrade, lève la baguette, j’ai déjà coupé mon enregistrement, le concert commence.

Mises bout-à-bout, toutes ces séquences où les instruments s’accordent forment une œuvre étonnante. Avec mon ordinateur et un logiciel de montage, je joue à superposer des séquences et à décaler de quelques fractions de seconde, (comme deux ou trois images en film à 24 images/seconde), le même enregistrement copié une deuxième fois. Je gagne ainsi plus d’ampleur, j’aime mixer les sons en embellissant ce qui ressemble à un couac ; j’adore les raclements de gorge, les rires, les chuchotements, parfois le bruit de tonnerre d’un pupitre qui tombe et l’exclamation étranglée du maladroit. 

Je viens d’atteindre les 90 minutes, c’est la durée d’un film que l’on regarde les yeux fermés. Et non, cette bande son ce n’est pas tout le temps la même chose, je connais par cœur les différentes nuances, l’oreille s’habitue très vite à une écoute répétée, et une fois une séquence calée, après l’avoir passée des dizaines de fois, on a mémorisé chaque coloration, chaque accent et ce serait discordant d’y retoucher.

Un des premiers albums que j’ai possédé adolescent, c’était le Sergent Pepper des Beatles, j’ai toujours une vénération pour les sons sourds et les grésillements du vinyle sur la platine 33 tours que j’ai conservée. J’ai détesté, mais vraiment du fond de mes tripes, le remix de l’album qui a été proposé au public pour célébrer le 50e anniversaire du Lonely Hearts Club Band. C’est horrible ! La voix de Lennon n’a plus rien de nasillarde et dans la soupe de A Day in the Life on distingue tous les éléments qui composent le bouillon et cela heurte ma mémoire.

Mon œuvre qui ne comporte qu’une seule note, le la du diapason, prend son temps comme un concert en entier, je l’écoute sans relâche. À 6 ans mes parents m’avaient mis au violon, qui consistait à d’abord ingurgiter des cahiers de solfège avant de pouvoir émettre quelques sons. À 14 ans Jimi Hendrix m’a dissuadé de poursuivre ce que maman appelait alors les leçons de crincrin ; les cinq cordes de la guitare électrique prêtée un jeudi après-midi par un copain se révélèrent aussi disharmonieuses que les quatre du violon. Mais c’est comme le vélo, cela ne s’oublie pas, et aujourd’hui mon stradivarius ne proteste plus lorsque je m’amuse à être virtuose.

Je peux fermer les yeux, Bach, Mozart, Chostakovitch, Ysaÿe, des dizaines, des centaines de compositeurs sont là, dans mon préambule qui n’a pas besoin de suite. Cela s’appelle, quand le concert n’a pas encore commencé, mais que les sons montent et s’harmonisent, cela porte un joli nom, cela s’appelle l’Aurore.

En vain, d’Alsace ; épisode 113 : HOMMAGE AUX GARDIENS DE MES ORTEILS

Ambroise Perrin

C’est un objet tout simple, une paire de chaussons, on dira évidemment une bonne vieille paire de chaussons.

Quand on y pense, cela fait plus de 30 ans qu’on les possède, achetés impulsivement en une minute sur un marché, et que depuis, on ne les a jamais jetés.

Au début, on devait en avoir une autre paire qu’on ne mettait pas souvent, on traînait plutôt en chaussettes, ou bien en mocassins légers qu’on enfilait en rentrant du boulot.

Les chaussons sont devenus un rituel, et sans y faire attention, je m’y suis attaché, peut-être le jour où je me suis dit qu’ils avaient connu mes trois copines successives, et qu’aucune n’avait tenté de me les remplacer par des neufs. Oui, très vite, mes chaussons sont devenus vieux, et j’ai eu l’impression qu’avec l’âge, ils grandissaient aussi. Une seule fois j’ai fait une couture à l’arrière du pied droit, parce que la bordure en feutre se détachait, j’ai une boîte avec des aiguilles, des bobines de fil, des boutons, j’aime bien.

On aime bien l’habitude des chaussons parce que les pieds commandent alors au reste du corps de se mettre en position ‘’relaxe’’, ils enferment l’esprit dans la quiétude de l’appartement et ils font des blagues quand vous les oubliez pour descendre ainsi chaussonné à la boulangerie.

Ce ne sont pas des Louboutin, mais en remontant dans l’appartement en rigolant, et en notant le regard amusé de la voisine qui voit tout, je me suis dit que je pourrais peindre la semelle en rouge.

À part les livres qui s’amoncellent dans les rayonnages, surtout quand on réussit à en mettre trois couches pour dégager les piles au sol, (et ceux tout derrière sur l’étagère sont aussi là depuis 30 ans), aucun objet n’est aussi fidèle.

Si un jour je rédige un testament, je me moquerai des vivants par un poncif, j’indiquerai que je souhaite être mis dans le cercueil avec aux pieds mes bons vieux chaussons.

En vain, d’Alsace ; épisode 112 : LE GENDARME ET LE MÉRINOS

Ambroise Perrin

Aujourd’hui on évoquerait doctement le rapport à l’autorité mais le souvenir que j’ai de l’époque, c’est simplement d’avoir découvert que la vie, c’est du théâtre. 

J’avais presque huit ans, mon petit frère six, nous étions seuls avec papa qui conduisait notre belle 2CV grise avec son coffre rond, et je me souviens de l’immatriculation 701 DS 67. Rouler en DS, en 1960, cela faisait rêver ! Le trajet Haguenau-Wissembourg était une vraie expédition, avec sandwich pour l’arrêt en cours de route, au sommet de la côte de Schœnenbourg car il fallait laisser reposer le moteur. Et on avait promis à maman de ne pas se bagarrer sur le siège arrière, fait de caoutchouc tendu sur un cadre métallique gris, et recouvert d’une sorte de tissu, un peu comme les toiles de tentes, et pas salissant. On dépassait largement les 70 km/h dans les descentes, et ça vibrait.

En fin d’une ligne droite bien dégagée, papa stoppe pour un besoin pressant. Il n’est pas de retour au volant que deux motards paraissent. Le premier s’arrête et cale sa moto juste devant la voiture pour lui interdire de repartir, le deuxième est une vingtaine de mètres plus loin, peut-être pour avoir de l’avance en cas de fuite. (C’est papa qui faisait toujours des astuces avec le vocabulaire et je devais expliquer à mon petit frère la fuite du pipi derrière un arbre et la fuite du voleur poursuivi par les gendarmes).

Le premier gendarme demande en grondant les papiers de la voiture, il nous menace de sa grosse voix, vous savez qu’il est interdit de s’arrêter ainsi au bord de la chaussée. Papa explique son pipi, mais vous n’aviez qu’à entrer dans un chemin creux. Le gendarme fait ‘’le tour du véhicule’’, il vérifie les pneus. Ne faites pas les imbéciles nous dit papa, avec les gendarmes on ne joue pas aux malins, mieux vaut paraître idiot. 

Il prend son temps, faites marcher les clignotants, appuyez sur le frein, bon, les lumières rouges à l’arrière fonctionnent, et papa qui dit oui monsieur, très bien monsieur, la prochaine fois soyez prudents, bien sûr monsieur. 

Et voilà que le deuxième gendarme, celui de devant, il s’amène, il devait s’ennuyer le pauvre, et là, coup de tonnerre, papa commence à s’exclamer mais c’est pas vrai, c’est pas vrai ! Il engueule véritablement le gendarme, mais qu’est-ce que tu fais là Wendling, tu es gendarme maintenant ?

Et le pauvre Wendling tout penaud lui dit oh bonjour Monsieur Perrin, ça me fait plaisir de vous revoir ! Mais enfin, tu es passé du CAP au Brevet, on t’a fait grimper au Bac, je sais que tu as réussi avec une mention, tu voulais faire l’école d’instituteur, j’avais de l’ambition pour toi, et tu es flic maintenant ?

Mais Monsieur j’ai fait mon service, et comme j’adore la moto et bien après, on m’a mis à la gendarmerie, j’ai une grosse moto, je roule tous les jours, mais je vous promets, juré, ce n’est que pour trois ans, ensuite je vais à l’École normale, j’ai réussi le concours d’entrée !

Ah je suis fier de toi, tu te souviens, tu détestais la section chaudronnier… Oui, oui, je sais que c’est grâce aux cours du soir que j’ai réussi, vous disiez ‘’de la persévérance Wendling, de la persévérance’’, et il se tourne vers son collègue, c’est mon prof, Monsieur Perrin, très bon prof tu sais ! 

Et papa lui demande, tu connais encore mon surnom ? Mais bien sûr, Mérinos, parce que vous aviez les cheveux en brosse, enfin parfois Perrinos ou Mérinos, ça dépendait des années…

En vain, d’Alsace ; épisode 111 : LE FEU ROUGE PLACE BRANT AVANT NOËL

Ambroise Perrin

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Feu rouge, place Brant, les étoiles du Marché de Noël éclairent mal les deux voies qui vont former un goulet d’étranglement bordé de plots jaunes. Comme un barbelé qui empêcherait de narguer l’ambassade de Russie et qui surtout rappellent aux automobilistes qu’ils ne sont pas les bienvenus, avenue des Vosges à Strasbourg.

On rêvasse au volant, cela ne va pas vite, la voiture dans la file à côté fait un bond comme si c’était le moment de démarrer, un petit bond en avant comme si le feu était passé au vert. Et donc machinalement, elle enclenche la première et démarre. 

À sa droite, à l’autre feu, un gros camion de livraison accélère pour tromper le feu orange. Mais elle est déjà en train de rouler, elle est engagée. Elle sera tuée sur le coup. 

Le chauffeur du 38 tonnes n’a pas compris pourquoi elle avait démarré au rouge. L’autre conducteur, qui avait cru faire une blague, s’est enfui. Les caméras de surveillance ont permis de reconstituer son petit jeu. Il avait essayé d’attirer l’attention de la jeune fille. Une petite drague.

Peut-être voulait-il l’inviter à partager un verre de vin chaud à la cannelle. L’ambiance de Noël c’est cette pseudo euphorie, une mixtion de hasards comme dans un sachet de bredeles un peu rances, avec des circonstances de mauvaise fortune, une excuse de probabilités improbables, et un manque routinier d’attention.  Et le malheur, et cela arrive tous les jours, de s’arrêter au feu à côté de la bagnole d’un type à la bêtise arachnéenne.

En vain, d’Alsace ; épisode 110 : SON BORD

Ambroise Perrin

Ce sont des amis de quarante ans qui insidieusement sont en train de se brouiller. Ils ont traversé mille histoires de passions culturelles, de coups de pouce pour un boulot, de complicités d’amour et aussi de trahisons, mais là, c’est la stupéfaction. Le clivage est terriblement simple, le Hamas terroriste et l’antisémitisme masqué par un antisionisme larvé.

De droite ou de gauche, jusqu’à présent, on souriait, on se connaissait, on se tolérait, on ne faisait pas de la politique un objet de querelle. Des détours d’éthique, le bal de la morale, des tolérances parfois rances, des ironies qu’ensuite avec mauvaise foi l’on nie ! ‘’Quel con, ou quelle connasse’’, ponctuait de généreuses absolutions. Si l’on était croyant, c’était en une religion où rien n’avait d’importance, et oui, chacun pouvait penser ce qu’il voulait.

Maintenant, ce n’était plus comme cela. Aucun ne pouvait prétendre être un spécialiste du conflit au Moyen-Orient et du terrorisme qui hébétait tout entendement. Mais chaque parole était scrutée, analysée, jugée et donc condamnée. On n’argumentait que furtivement mais on se faisait une opinion définitive, surtout après des silences. On comprenait ‘’de quel bord il était’’.

Il fallait répéter que la politique ne devait surtout pas céder aux émotions face aux horreurs du 7 octobre, devant la mort d’enfants, du drame des otages, de la destruction de villes entières. ‘’Oui, mais’’ ponctuent chaque réponse. Peut-on définir l’humanité par la rationalité ? Comment vivre en étant constamment en alerte ?

Les relations entre les amis ont perdu toute sérénité. On ne se chambre plus avec frivolité. Tous les malheurs sont à pleurer mais n’y a-t-il pas une hiérarchie dans les malheurs ? L’un tente l’exercice, un bébé décapité à la porte du kibboutz et un bébé écrasé dans la maison qui s’effondre sous un missile, il est rabroué, ses exemples supplantent la pensée rationnelle, ces situations complexes nourrissent des positions manichéennes.

Perfidement les désirs de vengeance et de revanche effacent l’esprit de légitimes combats, censés suivre des buts stratégiques. La philosophie, la littérature et l’histoire sont-elles des matières qui pourraient sauver notre amitié ?

‘’On s’enlise’’, réplique le plus cohérent de la bande (We Few, We Happy Few, Band of Brothers aimait-il répéter après une joute où chacun rêvait de gloire et d’immortalité, alors que tout semblait perdu), ‘’on perd son temps à raconter n’importe quoi, on ne va pas en faire une chronique, qui serait maladroite et probablement insipide’’.

‘’À côté de la plaque’’, dit doctement celui qui avait compté combien étaient dans chaque camp. Oui, c’était dramatique, désormais les non-dits, les soupçons et les allusions aux indignations exemptes de bravoure avaient séparé les amis. Une scission probablement irrémédiable.

Quelqu’un cita Flaubert, l’Éducation sentimentale, quand Frédéric et Deslauriers veulent se débarrasser d’Hussonnet : ‘’Ce crétin là me fatigue ! Quant à desservir une opinion, le plus équitable, selon moi, et le plus fort, c’est de n’en avoir aucune’’. La citation étonna. Et la discussion reprit sur l’hypothèse de faire gérer la société par des savants. Et peut-être aussi par des artistes.

En vain, d’Alsace ; épisode 109 : DE BONS PETITS DIABLES

Ambroise Perrin

Ils lisent déjà beaucoup disent les parents en parlant de leurs jumeaux de huit ans, un garçon et une fille, qui préfèrent rester enfermés dans leur chambre plutôt que d’aller jouer dehors dans le parc. Ils lisent des mangas, juste les images, et depuis longtemps ne s’intéressent plus aux contes de fées de leur âge.

Et ils dessinent tout le temps, ils racontent des histoires dans des cahiers, des BD disent-ils. À tour de rôle, c’est elle qui a l’idée et lui dessine, et à la page suivante ils inversent. 

Et ça raconte quoi vos histoires ? Ils ne répondent pas et cachent leurs cahiers dans une petite boîte fermée à clé. Les parents ont eu la curiosité d’y jeter un œil par indiscrétion et aussi, quand on a des enfants artistes, par fierté… et ils sont effarés. C’est du porno, dit la mère qui n’avait jamais lu un livre pornographique, c’est dégueulasse répliqua le père. On voyait quoi ? Des scènes scabreuses avec des sexes gros comme des gourdins, des animaux entassés les uns sur les autres en copulant, des enfants nus jouant au ballon, la maîtresse d’école avec un gros ventre, enceinte. Mais où avaient-ils vu tout cela ?

C’est grave docteur demanda le père à la psychologue, avec qui ils avaient pris rendez-vous, en montrant des photos sur son téléphone. Vous en avez parlé avec vos enfants ? Non, non, ils ne savent pas qu’on a regardé leurs cahiers, on voudrait d’abord comprendre. Est-ce qu’ils ont accès à internet questionne la médecin. Non, pas encore, dans leur chambre pas de tablette, pas de téléphone portable. Quand ils regardent des dessins animés c’est au salon. De mon temps… reprit la mère, qui se souvenait d’avoir joué à 1, 2, 3 soleil ! en lançant la balle le plus haut possible contre le mur. 

Y a-t-il beaucoup d’enfants aussi pervers ? Non ce n’est pas de la perversité… Mais ce n’est pas normal quand même, est-ce que nos enfants sont malades ? Nous n’imposons aucun mode de vie à cause d’une religion, et nos choix éducatifs sont très ouverts et ne provoquent certainement pas des velléités de révolte. Qu’est-ce qui a pu les influencer comme cela ?

Peut-être simplement leur imagination et leur curiosité répond la psychologue, ce qui laisse encore plus désemparés les parents. Vous avez bien fait de venir m’en parler, mais je pense que c’est plus un problème de parents que d’enfants… Je ne dis pas cela pour que vous culpabilisiez d’une quelconque erreur d’éducation, non, je vous propose que je rencontre vos enfants, ils viendront en consultation, d’abord ensemble puis je les recevrai individuellement. Mais n’ayez pas peur, ils sont normaux vos jumeaux ! Vous savez, il ne faut pas se taire sur ces sujets, il y a de bonnes études scientifiques qui développent ce thème, la transgression enfantine. 

Nous sommes dans une période de confusion de la réalité et de nos impressions, les enfants sont des explorateurs, les vôtres ont le talent d’exprimer leurs découvertes… 

Mais c’est quand même gênant, je n’oserai jamais en parler à d’autres parents, à la famille, on va penser que je suis un pervers, reprit le père. Non, lisez ces articles, ce ne sont pas des fantasmes inavouables. Il n’y a pas de monstruosités au fond de votre âme, vous n’êtes pas des parents immoraux !

Seront-ils un jour des adolescents malheureux, demande encore la mère, à l’idée de gâcher 20 ans de sa vie à gérer une famille et d’avoir des monstres comme résultat. La question surprend la psychologue. Vous découvrez qu’il n’y a pas d’âge pour commencer à se débarrasser des parents et d’avoir envie de vivre tout seul, vous avez raison, il faut leur souhaiter d’être, même sans vous, toujours heureux… Les parents ne soupçonnent pas leur solitude. 

En vain, d’Alsace ; épisode 108 : TRAHISON

Ambroise Perrin

En sortant de cette réunion, blaguant comme toujours, il avait perdu une fois encore cette désinvolture qui l’accompagnait depuis 60 ans, cette sérénité qui rendait si simple de faire confiance à tous pour les choses de la vie. Une douche froide, il a du shampooing dans les yeux et du savon sur tout le corps et soudain il n’y a plus que de l’eau glacée pour se rincer. Il se dit qu’il allait avoir des cheveux blancs. Soudain fatigué, la langue saumâtre comme si la bile s’y mettait aussi, il ne reprit pas la main dans la discussion et observa, inquiet, cette lassitude qui soudain l’étreignait.

Il était abasourdi, ils s’étaient concertés, et avaient avoué quelques coups de fil dans son dos ; trahison toute simple, pour des intérêts mesquins, mais surtout par incompréhension, par manque d’aplomb, par molle facilité, par flatterie mutuelle de leurs petits égos et par arguments non vérifiés basés sur des poncifs. On n’est pas comme toi, dit l’une et tout était dit, il n’était plus le chef rigolo et audacieux qui réussissait de jolis coups que tous ensuite s’attribuaient, il était celui qui ne comprenait pas les autres, et ne savait pas ce qui était bien pour eux. Il s’amusa avec cette vieille rhétorique, je ne cherche pas à bien faire ce que les gens semblent demander, je cherche à faire ce que ma culture, mon éthique, mes engagements me font penser que c’est bien pour les gens. Un petit jeu de provocation assez prévisible pour provoquer une bronca qui appela au secours pêle-mêle la démocratie et un bon sens partagé par tous.

Petite bravade supplémentaire, il proposant en sortant, mine de rien, d’aller prendre un pot dans la brasserie en face, personne ne répondit. Cela faisait quand même mal parce que ce coup-là, il ne l’avait pas vu venir, même si la mise en cause de son pouvoir ne le chagrinait guère, c’était ce sentiment de confusion consterné qui l’intriguait. Se remettre en question, passer la main, oui, sauf que quinze minutes plus tard, il avait toujours cette certitude d’avoir raison.

Cela ne servait à rien de se dire qu’ils étaient tous balourds, et il avait comme une certaine tendresse pour la frénésie avec laquelle ils avaient mené leur petite bataille, pas tous, car certains avaient quand même fait montre d’un peu de sympathie à son égard, et il avait surtout une sorte d’admiration condescendante pour l’autre zigue, celui qui lui asséna ce qui constituait pour lui une belle insulte, tu sais on n’est pas des intellectuels comme toi, nous on aime les choses simples, un bon resto et se retrouver entre amis, ton truc de prestige, ça n’intéresse personne. C’était un beau compliment. Et ce grand sournois fit semblant d’avancer dans l’ordre du jour pour entériner leur petite fourberie collective. Il protesta pour la forme et chercha à se souvenir d’autres conflits dans sa carrière où il était ainsi tombé des nues.

Ils ont peut-être raison se dit-il en rentrant chez lui mais cela ne dura pas, il se répéta qu’ils étaient vieux dans leurs têtes pleines de clichés et de certitudes, cette démagogie qui était dans l’air du temps. Il n’allait pas accepter l’inusable amertume de la sympathie interrompue ni laisser ses ambitions d’esprit diminuer. Il y avait tellement d’autres choses passionnantes à faire ! 

Il se dit en traversant la place, que quand même, si maintenant un 38 tonnes l’écrasait sur le passage clouté, cela ne réglerait pas vraiment son dérisoire et récurent problème de critiquer éternellement, et avec un brin d’arrogance, la veulerie dans la société. Il adorait son complexe de supériorité. Qu’ils aillent au diable !

En vain, d’Alsace ; épisode 107 : LES BONHEURS EN AUTOCAR

Ambroise Perrin

Ce sont de tout petits souvenirs magnifiés comme les émois de nos 12 ans et j’y repense après avoir lu à l’instant dans À la Recherche du temps perdu comment Proust raconte qu’il était tombé amoureux d’une jeune fille qu’il observait, au loin. Elle se promène sur la plage, et il écrit qu’il l’aime déjà d’un amour vraiment éternel et qu’il pourrait mourir là, tout de suite, pour elle, mais que le lendemain, au milieu de toutes les jeunes filles à l’ombre des parasols, il ne pense même plus à essayer de la reconnaître.

À Haguenau il y avait les autocars Antoni, on les prenait quand, deux ou trois fois par hiver, on allait au ski avec la mairie, qui nous prêtait tout l’équipement. On allait au Champ du Feu ou au Schnepfenried et le chauffeur était toujours le même. Les plus audacieux prenaient les places tout au fond du bus au milieu des sacs de chaussures et des skis entassés parce que là il y avait toujours les deux filles du dentiste qui embrassaient les garçons sur la bouche, certains disaient même avec la langue, et moi je n’y suis jamais allé mais c’est certain que c’était vrai.

On aimait aussi se raconter une autre histoire, celle de Marie-France, qui était amoureuse du chauffeur, et cette histoire aussi est vraie car lorsqu’on raconte plus de trois fois la même chose, ça devient vrai. Le matin Marie-France allait au dépôt et elle grimpait dans le car sans savoir quelle allait être sa destination, il y avait toujours une place de libre, ou quelqu’un qui se désistait, ou bien on pouvait s’asseoir à trois sur les deux sièges. Puis elle se débrouillait pour être devant, tout près du siège du chauffeur. Il devait bien l’aimer car il ne disait rien, il la laissait faire, elle restait dans le car vide quand les passagers faisaient des visites, elle attendait, c’est tout. Elle a vu plusieurs fois le Haut Koenigsbourg, le Mont Sainte-Odile, et une autre fois c’était avec un club du troisième âge, la Route du vin et les Bords du Rhin, et au retour la Cathédrale de Strasbourg. On rêvait avec elle, et franchement, on était jaloux.

Un jour le car est parti en Autriche, et c’était pour une semaine, on a appris dans la cour de récré que les parents étaient morts d’inquiétude, qu’ils avaient alerté la police et comme il n’y avait pas encore de téléphone, personne ne savait où Marie-France était. Quelqu’un a raconté l’histoire du car et qu’elle séchait la classe des journées entières, les parents ont alors certainement contacté l’Autriche et nous on l’imaginait dormant dans la montagne en mangeant des Bratwurst et buvant de la bière.

Je l’ai revue 30 ans plus tard, c’est elle qui m’a reconnu, et on s’est à nouveau perdus de vue, et je viens d’apprendre qu’elle est morte d’un sale cancer dans une petite ville du Texas, et peut-être aussi de chagrin après la mort de son fils dans un accident de voiture contre un autocar.

En vain, d’Alsace ; épisode 106 : AIMER ET COMPRENDRE

Ambroise Perrin

Elle avait huit ans et elle s’est pendue. Le pompier qui l’avait décrochée après avoir défoncé la porte, et qui avait des enfants de son âge, et qui en avait vu des malheurs, se demanda, bouleversé, ‘quand même pourquoi une telle funeste extrémité’ ? 

Des jeux vidéo, des clips ridicules de bêtise, un monde numérique irréel ? Elle avait laissé une petite lettre, ‘je ne vous aime pas’ qu’on pouvait traduire par ‘personne ne m’aime’. Sa mère dit alors ‘comment a-t-elle pu me faire ça, à moi ?’

Le journal publia gauchement le drame dans la rubrique fait divers en interviewant une psychologue, comme pour rassurer tous les parents-lecteurs. Ceux de la gamine répondaient qu’il s’agissait d’un accident. Et pour les copines, fallait-il créer une cellule psychologique ? Et la meilleure copine, détenait-elle un secret ? Une spécialiste de la police nationale entrepris de la questionner. Elle n’avait rien à dire et la flic nota simplement qu’elle n’avait pas l’air triste. 

Ceux qui savaient qu’il fallait être triste déposaient des bouquets de fleurs blanches devant la grille de l’école. Quand on vit le père qui était venu chercher le petit frère à la sortie de la classe, personne n’osa lui parler. De toute façon depuis ce jour-là, il ne parlait plus. La police aussi l’avait interrogé et fouillé dans son ordinateur. Il ne lui était pas venu à l’esprit qu’on aurait pu le soupçonner de quelque chose. 

Rien à l’autopsie. On explora ses jeux vidéo, il y avait des roquettes, des mitraillettes, des bazookas, des bombes à retardement, des crashes au sol, des explosions, mais pas de corde pour se pendre. 

En fait, le plus triste c’est que ‘l’on ne comprenait pas’. Son instituteur confia à un journaliste que c’était peut-être une marque de liberté. Le lendemain il faillit se faire lyncher.

En vain, d’Alsace ; épisode 105 : LA PHILOSOPHE EST DANS LE PRÈ

Ambroise Perrin

Elle a lu ce sondage, à la question « êtes-vous heureux », 80 % des Français répondent oui, et même 81 % des Alsaciens répondent oui.

Elle marche dans les rues de la Krutenau, il y a du monde, elle compte, 1, 2, 3, 4, 5 celui-là est malheureux ; 1, 2, 3, 4, 5 … Elle se compte comme une ‘1’.

Si elle était malheureuse, elle serait une ‘5’… Elle se dit, j’ai tant de bonnes raisons d’être malheureuse, et elle me raconte son histoire. C’est effarant et quand elle a fini, soit elle exagère soit il y a de quoi se flinguer.  Y-a-t-il des gens heureux qui se flinguent ou bien faut-il être malheureux pour le faire ? Le bonheur, cours-y vite il va filer. Elle me dit, je suis prof de philo, je pense à mes élèves, heureusement ils ne savent rien de moi, et je lui réponds, malheureusement ils ne savent rien de toi.

Ah ? – Oui, ils n’ont peut-être pas souvent l’occasion de se marrer.

En vain, d’Alsace ; épisode 104 : LES ADULTES SONT DES CONS

Ambroise Perrin

Encore une histoire de centenaire !

– Toc, toc, toc ? On entend du bruit.

– C’est qui qui est là ?

Les gamins entrent penauds dans le salon de la maison de retraite médicalisée.

– C’est l’école !

– Et on ne vous apprend pas qu’on ne dit pas kiki ?

– Euh, on vient pour l’interview…

– Vous m’avez apporté quoi comme cadeau ?

– Mais c’est pour la fin ! Une boîte de chocolats…

– Et bien vous n’avez pas beaucoup d’imagination, je vais faire une sieste de cinq minutes et pendant ce temps-là, trouvez une autre idée de cadeau !

Et il s’endort. Ce n’était vraiment pas comme cela qu’ils avaient répété en classe, pour l’interview du vieux monsieur.

– Bon, s’il vous plaît, première question, c’était comment quand vous aviez notre âge ?

– Et bien c’était le début de la guerre… Alors, mon cadeau ? Cherchez-pas, un vélo électrique !

– Vous faites encore du vélo ?

– Mais je conduis j’ai toujours ma 2 CV ! Non je blague j’ai une vieille Volvo… Elle roule très bien, comme moi ! Bon, question suivante ?

– Quelle est la chose la plus importante dans votre vie ?

– C’est quand j’ai trouvé au grenier un cahier où mon père raconte comment il a tué un Allemand dans une tranchée à Verdun. Je me suis dit que si c’est lui qui avait été tué, moi je ne serai pas là.

Les gamins plongent dans leur feuille pour trouver la question suivante. 

– À quel âge vous vous êtes dit ‘je suis une personne âgée’ ?

– Vous devez dire ‘un vieux’ ! Vous connaissez Sénèque ? C’est un philosophe romain, ce n’est pas le nom d’un chien. Sénèque a écrit un traité intitulé « De la brièveté de la vie » et on connaît une citation, « seul le temps nous appartient ». Et bien je vais vous dire, petits élèves, moi j’ai tout le temps l’impression de ne pas avoir le temps, je suis toujours en retard. Je fais trop de choses à la fois. Et vous prenez des notes ? Vous allez retenir ce que je vous raconte ? J’ai eu une vie heureuse même si j’ai traversé beaucoup de malheurs. Il ne faut pas croire que l’on oublie les mauvais moments. À 15 ans, comme vous, j’avais la tuberculose. Le docteur a dit à ma mère que j’allais mourir.

– Qu’est-ce que vous aimez bien dans la vie ?

– La confiture de framboise… Est-ce que vous allez écrire que je suis un rigolo ? Je crois que je suis un homme triste. Je fais beaucoup de cauchemars, mais quand je me réveille, j’adore, comme si je sortais du cinéma. Vous avez vu Casablanca ?

Les élèves se concerte pour trouver dans leur liste une autre question.

– Vous avez beaucoup voyagé ?

– Oui parce que c’est drôle de se coucher chaque soir dans un autre hôtel. Le matin il me fallait un peu de temps pour savoir où j’étais. Vous avez déjà fait de l’auto-stop sans avoir de destination ? Mon fils est parti une année en Angleterre pendant trois semaines, il avait 15 ans, on a eu sa carte postale deux jours après son retour, on n’était pas inquiet.

– Vous n’allez pas me croire, mais je ne me souviens presque plus de ma famille. Il y a des petits-enfants qui vont venir avec d’autres boîtes de chocolats débiles, ils n’auront rien à raconter et je vais m’ennuyer. 

– En fait je n’aime pas les vieux. Être vieux, c’est faire croire qu’on se prend au sérieux. Pas moi. Par exemple je n’ai pas encore de couches-culottes ! Ça vous bouche le trou du cul, hein, les mômes ? Je vais vous donner un conseil, ne soyez pas impatient d’être des adultes. Moi je ne me sens pas bien dans le monde des adultes. Je ne vous dis pas cela pour que vous fassiez les clowns mais pour que vous profitiez de ces moments magiques où l’on s’enthousiasme pour tout !

– Intéressez-vous à tout ! Lisez tous les livres ! Écoutez toutes les musiques ! Surtout bouchez-vous les oreilles quand on vous dit d’être raisonnable ! J’avais un prof d’histoire qui nous disait toujours « ayez l’esprit critique ! » 

– Alors, vous en avez assez pour écrire votre rédaction, ‘visite au centenaire’ ? Toi, ouvre-moi ce placard, cherche, elle est bien planquée, ma bouteille de whisky. Donne ! Filez maintenant !

– Au revoir monsieur !

– À l’année prochaine les enfants !

En vain, d’Alsace ; épisode 103 : LE GRAND SOMMEIL

Ambroise Perrin

Quarante ans de vie commune, ce n’est pas mal, il est 100 % latex, housse en coton, à l’époque ils avaient fait le choix de la qualité. Il est encore ‘très bien’, mais on change de chambre, donc de lit et de literie, avec des matelas pour des sommiers à moteur électrique.

Parvenu à la retraite, beaucoup coupent tous les ponts, même sans renier les années passées. Pour se donner contenance ils font semblant de chantonner ‘pour moi la vie va commencer, et mon passé sort de l’oubli, et sous le ciel de ce pays, mes années passeront sans bruit’. La chanson du jour où ils l’avaient acheté.

La fidélité est une drôle d’histoire, là il s’agit de 1,90 m x 1,40 m, un peu serrés, la chambre était petite, ils étaient encore étudiants, une allégeance avec un côté été et un côté hiver que l’on oubliait de retourner. Ce soir-là ils rentraient du cinéma Le Latin, la tête confuse par leurs premiers émois et par l’intrigue complexe où Humphrey Bogart et Lauren Bacall n’aidaient pas à comprendre le titre du film.

Quarante années de belle densité, de fermeté et de zones de portance, le latex élastique ami de la nuit, 25 cm d’épaisseur remplis d’alvéoles impassibles, et couverts d’une housse qui passait à la machine à laver après un café renversé.

Pourquoi ressentir tant d’amertume à l’idée de se débarrasser de ce matelas sur lequel on passait le tiers des heures de chaque année ? On garde pourtant jalousement les boîtes de diapos qui racontent ce temps aujourd’hui perdu.

« Ce matelas ne sera même pas un souvenir et pourtant, c’est sur lui, oui, que nous avons fait nos trois enfants ».

En vain, d’Alsace ; épisode 102 : NE PAS VIEILLIR

Ambroise Perrin

La lassitude a trahi sa fatigue. Toujours en pleine forme se disait-il, mais il n’avait plus envie rien, ou de pas grand-chose. Il fut un temps pas si lointain où il égrenait avec plaisir toutes les étapes de sa vie agitée. Il trouvait cela maintenant futile, peut-être parce qu’il commençait à apprécier les soirées où il restait tout seul à ne rien faire. L’idée de commettre une félonie, en pensant à son destin, lui faisait plaisir.

Il y a une rangée d’albums photos qu’il s’est promis d’ouvrir un jour, où chaque image doit être d’une mélancolie infinie. Il n’est pas certain d’y jeter un œil demain. À 10 ans il voulait être poète, c’est en tout cas le souvenir qu’il s’est forgé lorsqu’à 15 ans il écrivit un premier roman.

Il s’étonne encore, un demi-siècle plus tard, de ne pas avoir changé de style, des énumérations bizarres ressemblant à des collections de mots et des adjectifs rares piqués dans le dictionnaire. Cet adolescent est devenu un ami perdu de vue.

Ensuite, une vie faite de hontes et de fiertés, de sympathiques impostures qui lui semblent bien banales et qui ne lui appartiennent plus.

Il rêvasse dans un fauteuil profond comme un poncif, avec des piles de bouquins partout et un petit carnet pour compléter la liste de tout ce qu’il va faire, bientôt. Il se dit qu’il devrait éprouver de la curiosité pour sa vie, à laquelle il peine à s’identifier. Il aimerait que ses souvenirs appartiennent à d’autres, un papier peint panoramique qui demanderait moins d’efforts que de prendre la plume, ou le clavier, pour décrire son passé devenu un paysage.

Être gentil avec tout le monde, perdre son esprit critique, sourire aux emmerdeurs, éprouver de la bienveillance pour cette vieille connaissance qui vous tape sur l’épaule et dont vous ne vous souvenez plus du nom.

L’indifférence n’est pas une philosophie, c’est une vanité d’une belle richesse, pour se dire que l’on sait tout, qu’on est le meilleur, et que ce n’est pas la peine de le prouver. Se débarrasser du passé n’est pas facile, il échafaude un nouveau roman vide de tout souvenir : il croise dans la rue la caissière du Carrefour-express qu’il ne connaît que de vue, ils partent ensemble de suite, dans une autre ville, refaire leur vie, leur complicité consiste à ne pas se poser de questions et le récit développe ce bonheur sans jamais évoquer de problèmes matériels.

Le titre du livre serait précisément Le Bonheur, clin d’œil à Agnès Varda et Thierry la Fronde. Le passé serait une autoroute tonitruante au loin, alors qu’ils gambadent sur un petit chemin bordé de coquelicots, tôt le matin. C’est un déménagement dans l’avenir radieux qui n’appartient qu’aux couples heureux.

Refuser le temps qui passe permet d’observer sa propre personne et d’abandonner celle d’avant, la laisser dans le temps perdu. Mais nous sommes l’addition de tant de gracieuses années que l’on revient un jour ou l’autre à aimer, dans un jeu incestueux, sa vie d’avant, parce que lorsque l’on rêve, les souvenirs reprennent le dessus.

Alors élégamment on prétend être toujours jeune, les projets s’accumulent, et on apprend à refuser de dire que l’on est vieux.

En vain, d’Alsace ; épisode 101 : RECETTES CAFARDEUSES DU PASSÉ

Ambroise Perrin

C’est un recueil qui date de 1896, un beau livre en français offert à sa parution à ma grand-mère wissembourgeoise, la dédicace en allemand date de 1900. La coiffe est un peu déchirée et le coin droit émoussé. Des pages mouchetées, avec quelques rousseurs éparses, se détachent. Le titre est explicite.

‘Utile à tous, les recettes du siècle, nouveau dictionnaire pratique d’économie domestique pour la ville et pour la campagne’. J’apprends sur Gallica que l’auteur se nomme Catherine de Bonnechère, joli pseudonyme. Et que chère ne s’écrit pas chair, que le mot vient du bas latin cara, qui signifie visage, ‘faire bonne chère’ c’est accueillir avec le sourire celui qui frappe à la porte à l’improviste, peut-être pour bien manger ?

Il y a un avant-propos très actuel intitulé avertissement, qui nous raconte pertinemment que lorsque l’on est fatigué des nouvelles politiques et des faits divers sensationnels, il faut lire avant de s’endormir quelques recettes pratiques, par exemple de cuisine, celles que l’on trouve éparpillées dans les coins des journaux près des réclames. Le lecteur arrache la feuille pour conserver le précieux renseignement, mais le lendemain, parce que personne n’a le temps de collectionner ces coupures, la feuille s’est envolée, on ne la retrouve plus.  Pourtant, grâce aux invraisemblables progrès de la science en ce début de XXème siècle, nous aurions eu là un moyen pour vivre mieux.

Donc l’intérêt de ce livre, c’est de reprendre toutes ces coupures pratiques et de les classer : par exemple ce meuble en acajou, la meilleure manière de le nettoyer c’est d’utiliser de la cire jaune râpée et diluée dans de l’essence de térébenthine. On soignera les inflammations des yeux par des gouttes faites de miel que l’on aura simplement dissout dans de l’eau chaude.

Voilà maintenant la recette d’une boisson hygiénique, on peut envisager de grosses quantités pour toute la maisonnée. Dans 50 litres d’eau, plonger 4 kilogrammes de sapin, des branches avec des aiguilles de moyenne grosseur. On ajoute un demi-litre de seigle, un demi-litre de blé, un demi-litre d’orge, un demi kilo de pain blanc. On fait bouillir pendant huit heures, puis on y mélange trois livres de sucre et on laisse macérer plusieurs jours dans un tonneau. Il faut ensuite écumer la mousse blanche, et mettre en bouteille cette boisson de sapin, aujourd’hui j’imagine qu’elle avait la couleur du Coca-Cola.

On apprend des choses formidables dans ce livre de bon usage. En Alsace on utilise un rabot pour couper les choux en lanières alors qu’on se sert d’un couteau dans presque toutes les villes de France. On consomme partout de la choucroute, mais sans saucisse ni jambonneau.

Voilà un condiment assez original qui se croque comme des cornichons : les prunes au vinaigre. Prendre des prunes à cochon, celles qui sont communes, charnues et non juteuses, comme la variété des damas violets qui se vendent à des prix insignifiants. Il faut les percer cinq ou six fois avec une aiguille, on les verse dans un vase de grès en ajoutant 150 g de sucre pour chaque livre de prunes, de la cannelle et des clous de girofle. On arrose le tout d’un bon vinaigre très fort et bouillant. Le vase doit être fermé hermétiquement.

J’ai posé le livre en souriant à ces incitations alsaciennes de sapin et de quetsches. Je voyais ma grand-mère toute jeune devant les murs noircis de sa cuisinière à bois en fonte émaillée, avant que mon grand-père ne parte en 14 dans l’armée du Kaiser. La vie quotidienne rythmée par ces recettes était-elle une vie heureuse ? Je me disais, en jouant à être mélancolique, qu’il faudrait prendre le temps de vivre parfois autrement, et que j’étais trop pressé par d’innombrables projets pour jouer au philosophe du quotidien dans sa cuisine. Et qu’en 2024 je ne passerai pas une demi-journée à faire 50 litres de limonade au sapin pour toute la famille. J’ouvris le frigo, j’avalais un bout de camembert et un yaourt, et je m’amusais à imaginer ceux qui, le soir en rentrant du boulot, prendraient au drive-in un hamburger géant.

En vain, d’Alsace ; épisode 100 : LA FEMME QUI HURLE

Ambroise Perrin

Elle ne parle pas, elle crie. Ce n’est pas qu’elle parle fort, non, ce sont des phrases hurlées. Elle ne crie pas pour son entourage, qui n’est pas sourd, elle crie pour elle, et l’on comprend vite que c’est sa seule façon de s’exprimer.

Qu’est-ce qui lui arrive ? On sait qu’elle a eu un grand malheur, c’est peut-être sa façon d’exprimer sa souffrance. À la maison, quand les petits dorment, elle prend un carnet et griffonne quelques mots. Mais dehors elle refuse d’être «raisonnable» comme on le lui demande. À la boulangerie on a pris l’habitude, et aucun client ne ricane. La vendeuse a juste cessé de lui demander « et avec ça ? ».

En ville, quand elle doit s’exprimer, ses phrases si fortes font sursauter, on la prend pour une dingue. Avec ses élèves au début c’était compliqué. Les autres profs étaient abasourdis, ils ont tenté de comprendre, de l’aider, ils lui demandaient de baisser de ton, elle souriait et continuait à hurler.

Les gamins ont été les premiers à être «tolérants», ils ont expliqué aux autres classes que c’était comme un handicap, et que leur prof était différente, c’est tout. Pendant son cours, elle mange du miel parce que sa gorge irritée lui fait mal. Comme elle parle plus lentement tout le monde assimile mieux le vocabulaire qu’elle choisit plus attentivement.

Vient le jour du tribunal pour condamner celui qui a fait son malheur. Le juge tente de lui expliquer que pour la sérénité des débats, elle doit se conformer aux usages de la Cour. Elle explose, elle hurle encore plus fort. Moi, après tout ce que j’ai subi, vous voudriez que je redevienne «normale» ? Vous voudriez une atmosphère feutrée entre personnes convenables après tout ce que j’ai vécu d’insensé ?

Rassurez-vous en vous disant que je hurle parce que je souffre. Je hurle parce que je ne sais plus parler. Je hurle parce que cela vous dérange et pour que le salopard en face de moi fasse des cauchemars, je hurle parce que jamais je ne serai guérie, je hurle parce que c’est devenu ma vie. Je ne peux plus vivre comme avant, le tribunal ne pourra jamais me redonner ma voix harmonieuse, polie, respectueuse.

Je hurle pour ne pas devenir folle même si vous me prenez pour une folle parce que je hurle.

En vain, d’Alsace ; épisode 99 : MOI, PREMIER MINISTRE

Ambroise Perrin

Du jour de la dissolution à celui de la nomination de Michel Barnier, il acheta chaque matin toute la presse, Le Monde, Libération, le Figaro, La Croix, parfois L’Humanité quand elle était livrée ; il se disait, ce sont des journées historiques, et dans vingt ans je replongerai avec malice dans ces incroyables moments d’actualité alors que l’Ukraine et le massacre terroriste du 7 octobre en Israël devraient seuls passer à la postérité.

Il a dressé une liste qu’il pense complète de tous les noms qui ont papillonné au poste de Premier ministre. Il en a compté 53, certains convenus, d’autres issus d’analyses pleines d’évidences standardisées, des médaillées inconnues des îles lointaines aux étonnants humbles serviteurs du service public ou aux arrogants serviles de la société civile. Seuls des caciques de la politique avaient un peu de notoriété, et les portraits, obsolètes avant même d’avoir été publiés, car c’était à la radio que l’on annonçait les sorties de route et les niet par les faiseurs d’Histoire et de chaos, les portraits, sans contraintes ni racines, étaient des bonheurs de découvertes. Et probablement aussi des bonheurs de fantaisie, il imagina les enfants de ces gloires warholiennes collant les coupures dans un obsolète cahier en papier (il n’y a plus d’album photo depuis si longtemps).

Moi, Premier ministre… Notre ami est instituteur, président de deux associations, l’une sportive, l’autre culturelle, et il s’est mis à table pour composer son gouvernement. La tâche est sérieuse, définir les priorités et inventer des profils ministériels pour les mettre en œuvre. Ce n’était pas un jeu, c’était un exercice de santé mentale. Que ferais-je si j’avais autant de responsabilités ? Penser être à la hauteur, ce n’est pas du narcissisme c’est réfléchir à sa propre vie, ses engagements, ses convictions.

Au lieu d’être exaltant l’exercice fut déprimant. Tout le renvoyait à sa solitude. Très vite il se heurta à la médiocrité de ses connaissances ; il comprit que les premières difficultés auraient dû s’appeler manque de persévérance et lâcheté consommée.

Il avait pensé s’amuser en jouant seul à la prise de pouvoir. Le miroir lui renvoya sa petitesse, certes un moment aiguisée par la vanité, mais qui étalait ses évidentes faiblesses. Certains noms avaient tenu trois jours, d’autres étaient cités au fond d’une ligne par un journaliste recherchant un peu d’air, noyé dans des poncifs qui ne vivaient qu’une heure. L’étoffe des héros. De quoi sont faits les Premiers ministres ?

Il se dit qu’aujourd’hui ce n’était plus la culture, l’expérience et le mérite qui vous propulsait, c’était le hasard. Être là au bon moment. C’était bien celui venant de traverser la rue qui était soudain ici au firmament de la gloire. Et il se rappela toutes les étapes de sa vie intime et de son parcours professionnel: des successions de coups de bol. Il reprit à son compte la jubilation des jeux de l’amour et du hasard et de la recherche du temps perdu, et tant qu’on y était, abandonnant ses divagations de Premier ministre et de partage des responsabilités du pays, il s’alarma sur son amertume et la diminution de ses ambitions d’esprit : « il supportait le désœuvrement de son intelligence et l’inertie de son cœur. »

À la nuit tombante, comme il était seul dans sa chambre, un souvenir lui vint. C’était son papa, déjà grabataire, qu’il avait accompagné aux toilettes et qu’il remmaillotait dans une replète couches-culottes. Il croisa son regard, pas du tout sénile, un peu gêné, de montrer ainsi sa pudeur non à l’aide-soignante mais à son fils… En regardant à la dérobée ce riquiqui petit zizi flétri, il dit, mais peut-être il n’osa pas, « tu sais papa, c’est de là que je suis sorti » …

En vain, d’Alsace ; épisode 98 : UN BÉBÉ DEVANT LA BOULANGERIE, UN MATIN DE BONNE HEURE

Ambroise Perrin

L’histoire est triste comme dans ces mièvres romans qui dégoulinent, pleins de bons sentiments de rédemption, de larmes racoleuses parce que l’horreur est racontée dramatiquement, saturée de poncifs à l’eau de rose. Et pourtant, ce matin c’est un fait divers peu banal. Un type au volant d’une grosse bagnole se penche pour récupérer son téléphone portable tombé entre les sièges, et il percute une voiture en stationnement devant la boulangerie, un jour de Dampfnüdle.

Dans la voiture côté trottoir, une maman est agenouillée dans l’habitacle à l’arrière, elle est en train d’accrocher son Ludovic d’un an sur le siège bébé. Elle n’a pas encore bouclé la ceinture que le choc projette le bébé contre la vitre de la voiture. Le bébé ne pleure pas et il ne bouge plus. Il n’y a pas de sang. Faudrait l’emmener chez un médecin ou à l’hôpital ; quelqu’un appelle le Samu, aux urgences, on s’affole, commotion cérébrale, non, la nuque est brisée ; le bébé est mort. Ces histoires de bébé reviennent tout le temps.

Dans la rue, le conducteur de la grosse voiture est effaré, il reste puisqu’on a appelé le Samu, il s’excuse mille fois pour la bosse, son assurance payera, il remplit un constat, et comme il y a un blessé, la police passe. Le gars a l’air complètement normal, on vérifie ses papiers, on lui demande de passer de suite au commissariat, et quand il sort il téléphone à la mère. On lui dit que le bébé va mal, très mal mais on ne veut rien lui dire d’autre. Il veut prendre des nouvelles, au téléphone une autre voix lui répond et coupe de suite.

Il va à Hautepierre, il connaît quelqu’un en traumatologie, qui se renseigne et qui lui dit que le bébé vient de mourir. Il repart à pied et sur la sortie d’autoroute vers Auchan, au moment où un camion s’élance sur la bretelle, il fait un signe au conducteur du genre « je m’excuse » et il se jette sous les roues du 38 tonnes. Écrasé sur dix mètres. Sa femme et ses deux enfants ne comprendront rien à ce suicide jusqu’à ce qu’on leur explique l’accident avec le bébé.

La mère du bébé deviendra folle, elle refusera d’aller voir un psy, elle enverra valser le papa et elle menacera de mort sa copine qui lui a dit « tu es jeune, tu en auras un autre ». C’est vraiment une histoire merdique.

En vain, d’Alsace ; épisode 97 : TRISTE TROP BONNE HUMEUR

Ambroise Perrin

Il n’évitait aucune fête de famille, non qu’il y fût vraiment le bienvenu, mais parce que lui, il aurait eu l’impression de manquer quelque chose. Il n’osait s’avouer qu’il s’y ennuyait, effaré par les tonnes de banalités qui liaient chacun des membres de cette confrérie stéréotypée. Il tentait de ne pas passer pour un snob étalant sa culture, il ne réussissait qu’à susciter des sourires d’agacement, et des reproches pour ce que chacun jugeait comme des provocations.

Que n’eut-il pas fermé sa grande gueule quand il se moqua de la petite nièce végétarienne qui ne mangeait que des fruits tombés par terre, de peur de traumatiser l’arbre en les cueillant ; il décela qu’elle n’avait rien lu de Proust. C’est qui ? Mais ça n’a rien à voir, on peut vivre sans, on n’a pas les mêmes valeurs !

Bref on ne le lui disait pas mais il faisait chier, à prôner l’intolérance, le refus de la compassion et le rejet des émotions en guise de réflexion. La tête plutôt que les tripes. Emmerdeur.

Il était célibataire, non pas endurci mais de circonstances, et il tentait quelques complicités avec un neveu ou une nièce plutôt sympa. En fait c’était avec les conjoints qu’il réussissait à ne pas être un mouton noir, les ‘pièces rapportées’ qui elles aussi parfois se demandaient ce qu’elles faisaient là.

Sa veulerie et ses moyens confortables étaient cependant bien acceptés, quand il s’agissait d’être généreux pour payer le resto à toute l’assemblée. Mais bon, c’était normal puisque à chaque fois c’est lui qui casquait. Si on avait su combien il se retenait de ne pas étaler sa tristesse, cette lassitude qu’il masquait par des fanfaronnades… Oui il faisait le clown, les tout-petits l’adoraient car il était un champion pour raconter des histoires et répéter lui-même la question ‘quel est le meilleur ami d’un garçon de cinq ans ? Cherche ! Un chien ? Non… Et après la langue au chat : un livre !’  Ouais, bof…

Cette langueur monotone, il l’escamotait en récitant, toujours bien à propos, des textes qu’il connaissait étonnamment par cœur ; on lui dit ainsi qu’il aurait dû faire du théâtre. Il ne répondit pas que c’était ici qu’il jouait la comédie.

Cette amertume face aux platitudes de la vie, il la noyait dans mille projets qu’il détaillait quand il en avait l’opportunité. On y croyait, on le jalousait, on lui demandait conseil, et même on essayait de se placer. Quand il s’enthousiasmait trop et tentait d’entraîner un membre de cette foutue famille dans une de ses réalisations, forcément exaltante, on n’y voyait que les difficultés et les aspects négatifs. De quoi sombrer dans la lypémanie, la mélancolie teintée de bile noire.

Tu ne dis rien lui demandait-on soudain ? Si, si, et sa machine reprenait du poil de la bête, comme si un besoin de reconnaissance allait ressusciter un bon allant enchanté. Et il virevoltait parmi les membres de la famille comme un infatigable oracle de bonne humeur.

En vain, d’Alsace ; épisode 96 : AUPARAVANT

Ambroise Perrin

C’est un tic de langage, on l’entend mais on ne l’écoute pas. En fait, c’est clair, je veux dire, d’ailleurs, alors, bref, du coup, pas de soucis, mais bon, heu…

Lui son tic c’est auparavant ; et c’est peut-être plus qu’un tic, c’est une manière de penser. Il n’est pas là, il est avant. Il vit avec cette mélancolie d’un passé qu’il pense avoir vécu et qu’il s’invente avec sincérité et nostalgie. 

L’étude du fonctionnement du langage, et des tics, explore cette volonté d’être puriste et de ne pas avoir de défauts d’élocution compulsifs. On lui répète « arrête de dire auparavant » comme si c’était une faute, un péché, une névrose devant engendrer une autocritique. Mais il n’a que faire d’être agaçant.

Quand Ulysse eut terminé son beau voyage fait d’embûches, de découvertes, de drames, de morts, de dieux et de déesses, il gardait le souvenir d’une histoire pleine de bruit et de fureur ; mais le mari de Pénélope n’avait plus qu’une envie, celle de rentrer tranquillement à la maison, en espérant qu’à son retour la vie serait comme auparavant, avec son chien au pied du fauteuil.

Lui, il pense à ses années éteintes, les jobs qui lui sont passés sous le nez, les dames qu’il aurait pu épouser, les amis qu’il a trahi par lassitude et ceux qu’il a trompé en prétendant être toujours trop occupé. Il n’a jamais voulu reconnaître qu’il se vautrait dans une molle solitude, et qu’il détestait cela. Il avait peur d’être seul, alors, quand il en avait l’opportunité, il racontait qu’auparavant… et ses histoires étaient belles ; et un peu modestes pour être crédibles.

Il vivait en marche arrière, alors forcément, toutes ses phrases commençaient par auparavant. Peut-être rajeunissait-il chaque fois qu’il prononçait cet adverbe d’antériorité, avec la tentation de mettre la phrase du passé au présent. C’était quand il avait 20 ans et qu’il croyait vraiment que c’était le plus bel âge de la vie. Il rêvait d’une autre vie comme Madame Bovary. Flaubert avait utilisé cinq fois le mot auparavant dans son roman. 

Aujourd’hui il répète qu’il n’aime pas les changements, qu’il déteste voyager et qu’il a horreur des surprises. Il reste au lit le week-end entier à rêvasser, lisant deux ou trois pages d’un roman qu’il aura du mal à terminer, en se disant qu’auparavant il aurait marché dans les Vosges, visité un musée ou repeint la salle de bain.

Auparavant c’était aussi l’histoire de sa famille, les années de guerre de ses parents, il imaginait comment lui aurait survécu au camp et résisté aux Allemands. Il aurait été auparavant tireur d’élite pour abattre le chef des kommandos, il aurait été cheminot et fait sauter sa machine en partance pour la Pologne.

Il aurait bien aimé ne plus être obsédé par cet auparavant, dont il ne connaissait que quelques bribes, personne n’ayant vraiment raconté ce qui s’était passé. Un psy qui voulait l’aider l’avait encore plus embrouillé en lui proposant d’écrire des romans de fiction.

Alors il continuait à commencer toutes ses phrases par auparavant, et il attendait, il ne savait vraiment pas quoi, en soupirant.