En vain, d’Alsace ; épisode 144 : ANTE MORTEM

Ambroise Perrin

Il a senti un drôle de truc et il s’est dit, c’est maintenant, maintenant je vais mourir, là, d’un coup. Pas qu’il soit malade, ou qu’ils se sente vraiment très vieux, non, un truc qui lui montait de l’estomac dans les narines, amer, gluant, irritant. Il s’est levé précipitamment jusqu’à la salle de bain, il a craché en faisant beaucoup de bruit, il avait envie de vomir, il but un peu d’eau et se brossa les dents avant de se recoucher, il lut une page de son livre en cours, De la nature des choses, Lucrèce.

Le dégoût de la vie, la peste d’Athènes, la critique de la religiosité populaire. Les poèmes du sublime Lucrèce ne périront que le jour où le monde entier sera détruit. Puis la folie, le suicide, châtiments inventés par l’imagination populaire pour punir l’impie qui refusait de croire à la survie de l’âme. Un chapitre sur l’ataraxie, un sentiment de plénitude, de tranquillité et d’harmonie dans l’existence. Il prend des notes.

Une nouvelle remontée amère, la gorge, encore dans les narines. Les poumons qui sifflent, la tête qui tourne, même plus la force de se lever, comme si le pape est mort, presque envie de rire parce qu’il n’a rien préparé, il n’est pas prêt et il se rend compte soudain que cela n’a pas beaucoup d’importance. Un goût de sang dans la bouche.

En se réveillant le lendemain matin il lut ses lignes qu’il trouva ridicules. 

En vain, d’Alsace ; épisode 143 : GNOTHI SEAUTON ET TU CONNAÎTRAS L’UNIVERS ET LES DIEUX

Ambroise Perrin

Elle m’a dit, tu sais j’ai des seins magnifiques, tu devrais écrire un épisode sur moi, dommage que tu ne mettes pas de photo. Je précise de suite qu’elle est Femen, militante féministe très active, sincère pour de nombreuses causes, et alsacienne pur sucre, elle est de Haguenau. Sa copine est polonaise, celle d’avant était ukrainienne et un peu moldave, et je ne doute pas une seconde de la candeur de leurs combats.

Elles se sont connues à la Fac, Karolina la polonaise fait son Master II sur Tristan Tzara et Mathilde mon haguenovienne est en thèse de biologie moléculaire. Cela n’empêche pas d’avoir des conversations effarantes, elles détestent la Gay Pride mais elles y vont à chaque fois pour draguer. Non, c’est sur les mensonges de la société qu’elles cherchent à me convaincre.

Elles sont, disons à 50 %, persuadées que la Terre est plate, et elles me font suivre des vidéos Tok Tok toquées, censées m’ouvrir les yeux. Connais-toi toi-même. Et pour ne pas se fâcher, je préfère ne pas argumenter. Est-ce qu’elles se moquent de moi ?

Je sais bien que l’on ne connaît jamais ses amis, que nous avons tous des lits cachés et des vies secrètes, et que cela n’empêche pas de bien s’aimer. Mais c’est quand même dingue d’entendre que tous les médias mentent, que les journalistes, -sauf moi-, sont tous des complotistes à la solde de pouvoirs occultes, et que si j’avais le courage de poser la question, je m’apercevrais que beaucoup, beaucoup de gens pensent comme elles, avec peut-être juste un peu d’appréhension à le faire savoir.

Ne craignez-vous pas le ridicule ? Question audacieuse, qui me vaut une litanie sur tous les malheurs du monde, liste incomplète pourtant bien réelle, voilà la preuve que l’on est tous manipulés, leur conclusion est imparable. Belles, intelligentes, cultivées et chtarbées. N’empêche que d’avoir été en photo en page 3 de Libé reste un moment de gloire, avec de faux tatouages entourant leurs mamelons et une vraie fierté, celle d’avoir défié l’ordre de la société, et un regret, d’avoir fait pleurer de honte chacune de leurs mamans. C’était avant le Covid, et on en parle encore. Elles étaient montées à Paris pour une manif, s’étaient montrées délicieusement insolentes, et le photographe du journal avait capté leurs audaces.

J’apprends aussi qu’il y a un truc pour que les flics ne réussissent pas à vous saisir pendant les quelques secondes d’exhibition contestataires en public : il faut s’enduire la poitrine, le dos, les bras, le pantalon, d’une huile extrêmement glissante qui rend impossible toute prise aux agrippeurs qui cherchent à vous écarter. Et personne n’osera vous saisir par les cheveux car sur les photos et les vidéos, ce serait vraiment considéré comme d’une ignominieuse violence contraire aux droits de l’homme et de la femme. Aujourd’hui c’est la pleine lune, le jour parfait pour faire je ne sais plus quoi, elles me l’ont dit mais j’ai oublié.

On peut passer de chouettes moments ensemble, mais ce qu’elles cherchent, c’est le bonheur éternel, celui qui existe au sein d’autres civilisations, peut-être moins rétives que la nôtre sur terre. Elles sont prêtes à accueillir des extraterrestres venus du fin fond de notre galaxie. Mais pour rencontrer cette autre civilisation avec peut-être aussi des seins ronds, il faudrait une double coïncidence, d’abord spatiale, c’est-à-dire qu’il faudrait qu’elle ne soit pas trop éloignée, disons à moins de 100 millions d’années-lumière de chez nous, et également une coïncidence temporelle, car il faudrait pouvoir communiquer et si nos extraterrestres ont cherché à entrer en contact avec nous, disons au XIXème siècle, mais en envoyant des ondes de téléphone portable, on les aurait loupés. Je réponds que ce n’est pas faux mais incroyablement improbable.

Elle me parle du paradoxe de Fermi, des dangers de l’anthropocentrisme et de l’étroitesse de raisonnement qui consiste à voir la réalité qu’à travers la seule perspective humaine. Sommes-nous la seule civilisation intelligente et technologiquement avancée de l’univers ? Je somnole en écoutant leur longue démonstration qui évoque la formule cosmic silence et les expériences menées pour approfondir l’étude des mécanismes moléculaires impliqués dans la réponse biologique aux radiations environnementales, et le concept de grand filtre qui bloquerait la plupart des évolutions, car le développement de la matière inerte vers la matière vivante et structurée est peut-être une vue géocentrée et je me demande si je ne vais pas avoir un PV de stationnement.

En vain, d’Alsace ; épisode 142 : BON APPÉTIT

Ambroise Perrin

Il n’aime pas le mot ‘détail’ mais c’est celui qu’il m’a mentionné pour raconter cette histoire impensable, qui a fait qu’il a démissionné de l’Éducation nationale. Il y a parfois un petit truc microscopique qui va influencer tout le cours de votre vie, comme la fois où à la sortie d’une pièce de théâtre, le comédien, qu’il rencontra par hasard dans la brasserie en face, lui demanda s’il avait aimé le spectacle puis lui avait conseillé de lire l’Éducation sentimentale de Flaubert. 

Dès la classe de seconde, en A, alors que les bons élèves étaient plutôt orientés vers le scientifique, il savait qu’il voulait être prof de français ; la littérature française le passionne, les auteurs du XIXe siècle. Il lit beaucoup.

En Fac il est membre d’une troupe de théâtre amateur, il publie des nouvelles dans une revue des Amis de Flaubert et Maupassant. Quelques ambitions pour un cursus classique, tenter un jour le CAPES puis l’agrégation. En attendant il décroche un poste de maître auxiliaire remplaçant dans un gros bahut de Strasbourg, et il jette un regard nostalgique sur sa collection lycéenne de Lagarde et Michard ; bien sûr c’est dépassé, mais quand même, il y a là un petit parfum dont il s’enivre avant sa première rentrée, non plus comme étudiant stagiaire ou adjoint d’enseignement mais comme professeur certifié.

C’est vraiment le bazar avec les changements de bus et de tram, il vient donc en voiture, bien à l’avance ; il n’a pas le macaron pour rentrer dans la cour mais un autre prof le fait passer, et voilà, ‘pour lui la vie de prof va commencer’…

Eh bien non, de suite, une collègue hargneuse lui demande de ‘dégager sa bagnole’ car les places de parking sont réservées aux professeurs titulaires ! Non ce n’est pas un gag de 1er avril, c’est comme cela, il faut ressortir du parking des demi-dieux ! ‘Places réservées aux titulaires’, faut oser, il y a effectivement un panneau. Le pompon, ce sera quand il découvrira qu’il y a deux salles de profs, dont l’une est réservée aux agrégés !

Il calcule qu’il va passer 35 années de sa vie avec des petites choses dérisoires pour la marche du monde mais pour lesquelles il lui faudra chaque jour faire un insignifiant compromis avec ses envies de transgression et son appétence pour les batailles contre la connerie. Il lui faudra abandonner ses petites velléités d’anticonformisme. Il croise alors la Proviseure venue accueillir les nouveaux, et lui raconte sa petite affaire… Elle lève les yeux et murmure, je sais, mais on ne peut rien y faire, sinon c’est la révolution, j’ai d’autres drames à gérer. C’est une petite chose, n’y pensez pas, ou plutôt pensez à votre carrière, et un jour vous aussi vous irez dans cette salle des profs. Je ne veux pas être patient souffla-t-il en partant.

Par courtoisie le lendemain matin il prit rendez-vous avec la chef d’établissement pour expliquer sa fuite. Mais vous avez un très bon dossier objecta-t-elle, vous n’allez pas compromettre votre carrière pour une place de parking et un casier en salle des profs ! Non, expliqua-t-il, mais pour être un bon prof il ne faut pas abandonner son insouciance. Insouciance ? Oui, pour transmettre cet enthousiasme qui est la passion de la culture, celles qui forme des élèves prêts à choisir eux-mêmes des responsabilités dans la société qui s’ouvre à eux, je ne veux pas commencer par faire des accommodements… Enfin ! Ce n’est que symbolique tout cela, passez outre !

J’ai revu mon ami quelques mois plus tard. Il a ouvert un restaurant avec sa copine, c’est lui à la cuisine, une petite salle assez sympa avec des menus plein d’imagination. Le resto se nomme le Passez-outre, venez de ma part, il vous offrira l’apéro.

En vain, d’Alsace ; épisode 141 : AU PAYS DES BISOUNOURS

Ambroise Perrin

Homosexuel, c’était vivre caché. Aujourd’hui c’est comme une fierté. Ce monsieur de 79 ans qui est toujours jeune déteste les jeunes qui portent en étendard la façon dont ils font l’amour. À défaut d’être honteux, on est discret. Il fut un temps où l’on s’activait pour sortir de la clandestinité ; puis ce fut le temps des sourires entendus qui se voulaient complices ; maintenant c’est comme si de rien n’était.

Quand il avait 20 ans il militait au FHAR, le front homosexuel d’action révolutionnaire, un truc un peu intello. On se réunissait dans la boutique Maspero à Paris, on sortait pour faire un tour à la vespasienne du coin pour revenir 10 minutes plus tard, c’était bien avant le sida qui a emporté tant d’amis.

Il vit en couple, pépère depuis 30 ans, un couple classique avec des voisins adorables dans un immeuble chicos à l’Orangerie. Comme ils sont souvent à la maison, ils aident les enfants pour leurs devoirs, ils ont été prof tous les deux. Un soir la maman du troisième, on les remerciant avec une tarte aux fraises faite maison, leur a dit, si ingénument, on sait bien qu’homosexuel ce n’est pas pédophile.

À leur mariage, ils ont fait une grande fête au foyer de la paroisse Saint-Maurice, tout le monde est venu, l’ambiance était formidable. Dans la grande salle de la mairie, l’adjointe avait susurré « je suis vraiment très heureuse de célébrer votre union, au nom de la République, parce que je vois bien que vous, vous vous aimez ; vous savez des mariages arrangés j’en vois passer, et d’autres avec des remarques du genre on y va mais c’est pour les impôts ».

J’écoute avec presque la larme à l’œil, que la vie est belle… Marcel a été mon prof à la fac, on l’appelait Marcel parce qu’il était un grand spécialiste de Proust et qu’il avait passé des dizaines d’années à publier sa correspondance. Il allait régulièrement donner des cours de littérature à l’université de Champaign-Urbana près de Chicago.

Je ne sais pas trop quel domaine est celui de son mari, mais dans leur salon, vu le nombre de livres, ils partagent certainement la même passion pour la littérature.

Non, tout n’est pas bisounours dit-il soudain grave. Hier on avait appelé un taxi, j’ai accompagné Joseph en bas, et on s’est embrassé sur la bouche, juste un petit bisou d’aurevoir. Le chauffeur l’a fait descendre, « je ne prends pas de pédé dans mon taxi, allez faire vos saletés ailleurs ».

En vain, d’Alsace ; épisode 140 : TOUT EST POLITIQUE

Ambroise Perrin

Je marche à grandes enjambées pour fuir la place Kléber, et place Broglie un taxi s’arrête à ma hauteur. Jean-Christophe C. que l’on surnomme Camba et non Combat, l’ancien premier secrétaire du parti socialiste, en sort en trombe et bras de chemise malgré la température presque polaire. Il me salue d’un mot et me demande « comment tu vois les choses ? »

Je raconte cette histoire parce qu’elle montre que mes gambadages à prétention littéraire, que je me plais à murmurer dans ce blog, n’échappent pas à la terrible sentence que, quoiqu’on fasse, « tout est politique » et les lecteurs qui « par ailleurs » pensent qu’il faut changer le monde d’aujourd’hui m’approuveront.

Aujourd’hui c’est la session plénière au Parlement européen, et le vénérable responsable politique qui m’accoste ignore, j’imagine, que je suis devenu un modeste retraité, loin de mes antérieures fonctions de porte-parole du président du Groupe socialiste, et que si je suis à Strasbourg, c’est que j’y habite !

Bien entendu, une pointe de vanité et un vieux réflexe de journaliste font que je ne réponds pas vraiment et que je prononce ce petit truc qui plaît toujours aux gens importants : « tu as raison… alors, et toi ? » L’invitation au déballage est comme l’invitation au voyage, mon camarade, mon frère, songe à la douceur de faire encore de la politique pour que tout soit qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

Mon avis serait qu’il faut trahir, retrouver nos idéaux progressistes hors-sol et être hypocrites pour ne pas exclure une Union autour d’un projet. Comme je suis biberonné à la nostalgie de mes convictions post mai 68, et que je sais qu’il faut être réaliste, camarade, je me tais prudemment pour l’écouter m’exposer sa vision de la situation politique et de ce que devrait faire le PS ; il suffit d’approuver une fois par minute par une onomatopée pour que le déroulé de son futur discours se poursuive, dont il espère que je glisserai un petit mot d’approbation au bon moment.

La situation est épouvantable à l’intérieur et exécrable à l’extérieur. Nous avons changé de monde en moins d’une décennie. Nous vivons la fin de la domination du monde occidental. Le capitalisme numérique, l’obscurantisme religieux, le complotisme servent de repères. L’antisémitisme est de retour alors que la xénophobie tend à être ordinaire. C’est le retour des guerres militaires ou commerciales. Les déséquilibres du monde et celui des vies se conjuguent au point de donner à chacun le tournis.

J’ai l’impression d’être sur la banquise et qu’un ours traverse le passage protégé au moment de l’arrivée du tram.

J’approuve une nouvelle fois son constat clairvoyant, et je m’apprête à écouter sa stratégie pour défendre l’esprit de justice, l’égalité réelle, la liberté ordonnée, la fraternité laïque et une démocratie sociale écologique en rétablissant les principes républicains. 

C’est un jeu de hasard, ou une réminiscence d’un temps perdu où je racontais mon engouement pour les voyelles et la disparition du « e » ? Voilà qu’il me dit : « il faut penser le monde avant d’espérer le panser. »

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En vain, d’Alsace ; épisode 139 : VIVRE

Ambroise Perrin

Cette dame est une victime, une survivante de la Shoah. À 95 ans elle témoigne inlassablement, invitée dans des manifestations littéraires, des rencontres historiques ; elle accepte volontiers de se rendre dans les écoles, les élèves ne posent pas toujours la même question, « vous avez rencontré Hitler ? ».

Elle avait 15 ans à Auschwitz. Quand elle est revenue personne ne l’attendait, Wissembourg ce n’était plus chez elle. Elle passa trois années dans des hôpitaux inconnus, des sanatoriums anonymes. Qui aurait voulu entendre l’histoire de son arrestation, dénoncée dans un petit village près de Toulouse, les gendarmes français ayant trouvé les juifs réfugiés qui se cachaient pour les donner aux Allemands.

Le journaliste avec qui elle avait enfin rédigé ses mémoires, 75 années plus tard, s’efface quand elle parle du livre. Ce sont toujours les mêmes mots, la même émotion, la répétition de la sidération, le silence dans la salle. Lui dit juste qu’il a une extrême empathie pour cette dame si digne. L’éditeur l’a sollicité parce qu’il est un spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, il est aussi historien.

En fait il est l’auteur de plusieurs ouvrages de témoignages sur des gens ‘’de l’autre côté’’, des anciens nazis, des alsaciens qui se sont de suite ralliés au national-socialisme, souvent plus par facilité que par conviction, une dictature étant confortable puisque l’on n’y a pas besoin de prendre des responsabilités et que l’on pense pour vous. L’épuration le passionne, la vie de gens ordinaires qui se sont ‘’vraiment mal comportés’’ par veulerie, par lâcheté, par petit intérêt immédiat. On fait une petite action qui a de terribles conséquences, on s’en doutait, mais quoi, à l’époque, c’était chacun pour soi.

Le journaliste n’a pas rédigé un chapitre dans le livre des mémoires, celui où elle raconte la déshumanisation de sa petite personne adolescente, dès l’arrivée à Auschwitz. Elle, qui était pétrie de belles valeurs familiales pour avoir la tête haute en société, n’eut pas à réfléchir pour oublier tout esprit de solidarité et d’entraide. Survivre, c’était le hasard qui permettait d’atteindre la fin de la journée, une chance où les notions de bien et de mal, de juste et d’injuste, ne pouvaient exister. Il fallait être indifférent au sort des autres, et aujourd’hui elle ne saurait comment raconter qu’elle était en concurrence avec les détenus à ses côtés pour simplement vivre, et sans ressentir de pitié. Les autres étaient des choses.

Le journaliste l’avait amenée à donner des exemples précis. En relisant le chapitre elle dit que rester humain tout seul était impossible. Mais comprendre cela, en 2025, était aussi impossible, supprimons ce passage. Étais-je aussi monstrueuse que mes bourreaux ?

Le survivant strasbourgeois Jean Samuel, cité comme Pikolo par Primo Lévi dans son livre ‘’Si c’est un homme’’, racontait toujours aux élèves qu’il rencontrait que le plus beau cadeau de sa vie, et qui ne pouvait être égalé par aucun autre, c’était une tranche de pain fine comme du papier de cigarette qu’un autre détenu lui avait offerte dans le Lager. Tous les survivants affirmeront ensuite souffrir d’avoir manqué au devoir de solidarité. Il n’était pas question de philosophie, il y avait seulement parfois des exemples, comme celui de Jean Samuel.

À la parution du livre, le journaliste ressenti ce malaise inévitable après une grande période de tensions et de rigueur pour finaliser un travail. Il avait déjà entamé un autre récit, une famille qui avait découvert 20 ans après la guerre que leur père avait été un volontaire de la LVF, un soldat français Waffen SS qui avait participé aux massacres en Biélorussie. La survivante-rescapée-écrivain était sollicitée pour des rencontres orchestrée par l’attachée de presse de la maison d’édition. 

Il vint assister à une présentation publique, c’était très émouvant, les spectateurs applaudissaient sincèrement, il se retrouva en tête-à-tête avec elle, et ce fut presque un moment de gêne, comme si elle lui avait transmis un secret qu’il refusait d’entendre. Ce n’est pas parce que mes souvenirs sont flous, c’est parce qu’ils sont glauques, dit-elle. 

Ils se dirent qu’ils s’aimaient beaucoup ; ils avaient vécu une année ensemble, à se voir trois ou quatre fois par semaine pendant une heure, et il se retrouvait avec elle le soir, devant son ordinateur, où il tentait des phrases sans pathos et qu’il remplissait un petit carnet de questions pour le lendemain. Ils s’aimaient beaucoup mais ils n’avaient plus rien à se dire.

En vain, d’Alsace ; épisode 138 : AU PIED, COGITO !

Ambroise Perrin

Brutus est mort. Brutus, c’était comme Misère le nom de la chienne qui n’avait que trois pattes, un chien. La mort d’un chien est une histoire de famille, même si tous savent qu’un chien ce n’est pas une personne. Certains pleurent à la mort de leur chien.

Homère raconte que Ulysse essuya une larme lorsque le vieil Argos, son chien qui l’avait attendu pendant 20 ans et venait de le reconnaître, mourut à ce moment-là, car Ulysse feignit l’indifférence pour continuer à être anonyme.

On se trompe, mais on observe souvent qu’un chien c’est un peu un remplaçant d’enfant. Là, c’était une amie qui revenait de trois semaines de mission, un long voyage en Inde. Je l’accueille à l’aéroport. Elle est contente, tout va bien, elle doit donner un coup de fil, je pense à sa maman que je connais et qui est très malade. L’amie s’effondre, des larmes, des cris, elle hurle comme un loup au cinéma, je me demande si elle joue la comédie, non son malheur est sincère. Ce n’est pas sa mère, c’est son chien qui est mort. La copine qui gardait la bestiole n’a rien osé dire avant son retour, un accident, le chien s’est échappé, il a sauté dans la Seine olympique, emporté par les flots.

J’observe cette douleur irrationnelle, désemparé. On ne présente pas de condoléances pour une sorte de machine, perfectionnée certes, mais qui a un instinct simplement mécanique, et qui n’a ni âme ni raison ; un animal, précise Descartes, n’est pas un humain, qui lui dispose de la pensée et du langage.

Bon, aujourd’hui on reconnait qu’un chien est un animal sensible, que c’est un merveilleux compagnon, et pas seulement pour les mamies qui vivent seules et leur achètent du filet de bœuf haché trois fois par semaine.

Il y a tant d’anecdotes tellement plaisantes sur l’attachement des humains à leurs animaux de compagnie. Lors d’un divorce me dit un ami avocat, le plus long est d’organiser la garde alternée du chien. Ce n’est pas mon sujet que de s’amuser à dénoncer l’anthropomorphisme en listant plein d’exemples contraires où les animaux ont eu une attitude extraordinaire.

Je salue au passage le copain qui vient de m’envoyer un e-mail me proposant d’ajourner de 15 jours notre rencontre : ‘je viens de perdre mon chien, cela faisait 13 années ensemble, c’est un moment très difficile’. Je réponds que je comprends. Je ne vais pas ricaner comme je l’ai fait avec l’amie du début de cette histoire : elle ne me parle plus et je pense qu’à cause de Brutus, on est brouillé.

En vain, d’Alsace ; épisode 137 : LE MÉPRIS

Ambroise Perrin

De suite il a trouvé le mot juste : amertume. Pendant près de quarante ans cet instituteur avait cherché les mots justes pour raconter la vie quotidienne des gens de son village, les associations, les clubs de sport, les réunions du conseil municipal.

Quarante années à avoir été le correspondant du ‘journal’, à signer modestement de son numéro 3337, avec parfois son nom pour légende d’une photo, mais 3337, tout le monde au village savait que c’était lui.

Il aimait cela, et en tant que secrétaire de mairie il savait tout. Il savait équilibrer les demandes, alterner les passages, débusquer de petites originalités, il savait répondre toujours présent lorsque ‘Strasbourg’ le sollicitait sur un thème particulier qui allait dépasser ‘la locale’. Un article pour ‘la région’, le Graal ! Les boulangers qui cuisaient encore leur pain au feu de bois, les Allemands qui achetaient de vieilles maisons à retaper pour des résidences secondaires, la fermeture des petites épiceries et la dernière tournée de la bouchère dans son tube Citroën gris.

C’est lui qui eut l’idée de raconter l’histoire des trois agriculteurs qui refusaient de vendre leurs terres pour l’installation d’un élevage industriel de 50 000 poules. L’article fut repris en première page, mais sans son nom. Il avait dû monter en voiture au journal pour apporter sa pellicule photo, d’habitude il la confiait au conducteur de l’autorail et un coursier de la rédaction la récupérait à la gare.

L’article sur le poulailler fit venir la radio et la télévision, FR3 Strasbourg mais aussi une équipe de Baden-Baden. Et même le Nouvel Obs envoya son journaliste régional dans le village.

Sa mission était reconnue comme essentielle dans la bonne marche de la petite communauté, et lui se voulait impartial. Il ne se fâchait avec personne et n’acceptait aucune, comme il disait, influence. Il fallait comprendre des petits cadeaux, certes anodins, mais quand même. Parfois il devait faire face à des vexations, par exemple lorsqu’il manqua des joueurs sur la photo du club de basket. La photo avait été recadrée à Strasbourg pour qu’elle rentre mieux dans la page.

L’argent des piges couvrait juste ses frais. Seul avantage, son abonnement au journal était gratuit. Il se levait tôt chaque matin pour ramasser son exemplaire devant la porte et vérifier, en ouvrant l’édition par les dernières pages, que son article avait bien paru. Son épouse les découpait systématiquement, et les collait dans de grands cahiers.

Il y eut une époque où la ‘locale’ de Wissembourg bénéficiait de neuf pages, avec un peu de publicité et les annonces mortuaires, pour couvrir 68 communes. Il publiait un article sur sa grande petite ville tous les deux ou trois jours.

Et puis ce fut le Covid, alors plus rien, plus de pages locales. C’est vrai qu’il ne se passait plus grand-chose. Mais ensuite le bureau de Wissembourg est resté fermé, bonne occasion pour le journal de faire des économies, et rompre avec une institution qui pourtant était un vrai service public. En fait ce fut la fin du journal. Il ne resta que trois ou quatre pages où l’on mélangeait Wissembourg, Haguenau, Erstein et Sarreguemines. Il envoya encore quelques articles, on lui dit que c’était inutile. Un journaliste lui expliqua que maintenant le journal cherchait des lecteurs pour son site web sur internet et pour Facebook.

Chaque année, après le nouvel an, le responsable des ‘arrondissements’ organisait dans une brasserie de Strasbourg, la Bague d’Or en face de la Nuée Bleue, une grande réception pour tous les correspondants, qui étaient invités avec leurs épouses. On se saluait, le directeur du journal remettait quelques médailles et le rédacteur en chef exprimait sa considération, elle était sincère, et donnait quelques consignes liées à l’évolution technologique. C’était un vrai banquet et au dessert on prenait une ‘photo de famille’, un cliché qui allait paraître sur une demie page complète à la Une de la Région. Avant de rentrer dans son village on allait visiter les rotatives.

Aujourd’hui plus rien. Aucune réponse aux appels téléphoniques. Qu’il est loin le temps des aimables sténos qui prenaient le texte au téléphone. Au village il s’ennuie presque de ne plus être aux aguets de ce qui se passe. Parfois il découvre qu’un journaliste y est venu. Il a pondu un article plein d’imprécisions. Lui, il n’avait même pas été prévenu. On nous a jeté, discutait-il avec d’autres correspondants des villages voisins.

Il a donné quarante années de sa vie au journal, il a passé des soirées et des week-ends à rencontrer ses concitoyens pour à chaque fois quelques trente lignes… Trente lignes que tout le monde allait lire, et qui créaient un véritable lien entre tous les habitants.

Aujourd’hui le journal alsacien est fait à Paris, et on murmure que bientôt le magnifique et immense bâtiment de la Nuée Bleue sera vendu et transformé en un hôtel de luxe, comme le commissariat de police voisin. Un agent commercial expliquera que maintenant, grâce au numérique, le journal n’a plus besoin de bureaux. Juste des articles de plus en plus courts, et tous coupés par de la publicité.

Finies les pages ‘anniversaires’ sur les octogénaires du canton félicités par le maire du village. Finis les titres inoxydables comme ‘deux oui pour un nom’ félicitant un mariage.

Pour les accidents, il faut qu’il y ait un mort, alors vous pouvez téléphoner lui a dit un journaliste, sinon cela n’intéresse plus personne.

Il n’avait jamais couru après les honneurs, même s’il ne pouvait s’empêcher d’être flatté lorsqu’on le félicitait pour son article. Il déclina une place éligible aux élections municipales, on raconta qu’il aurait fait un excellent maire. Il préféra la fausse humilité d’un modeste émissaire de tous les villageois, comme un phare dans les tempêtes de la vie quotidienne de ce village qu’il aimait tant, et dont il avait rédigé l’histoire qui remontait à 1145, et qui devint français après la Révolution. Un bel ouvrage, préfacé par le député, et qui fait encore autorité.

Non, ce qui l’affligeait, ce n’était pas d’être le sujet de la tristesse qui est si commune lorsque l’on refuse de faire face aux ingratitudes, ce n’était pas la triste histoire d’une fin de carrière qui reflétait les inconstances de l’air du temps. C’était le manque d’humanité qui avait provoqué cette situation plus banale et plus pitoyable qu’un fait divers, cette indifférence dont il ne pouvait se confier à aucun lecteur.

Car cette histoire n’aurait aucun intérêt si elle ne révélait la cruelle grisaille, si commune, qui résume une existence à l’usage d’un Kleenex.

En vain, d’Alsace ; épisode 136 : IN MEMORIAM

Ambroise Perrin

On a trouvé dans ses papiers des lettres d’amour. Elles n’étaient pas cachées, c’était simplement de vieilles lettres. Juste avant de mourir on devrait pouvoir écrire si on a été heureux ou malheureux, l’amour étant souvent une boussole dans une existence vénérable.

Mais écrire à qui ? Parfois en pensant au laboureur sentant sa mort prochaine, on ne fait pas venir ses enfants pour leur parler sans témoin, mais on brûle des lettres, petit sursaut pour que la trace que l’on espère laisser dans l’éternité, qui dure 5 ans, 10 ans, après c’est un majuscule oubli, soit conforme à l’image sympathique que l’on a dessinée pendant les plus ou moins 80 années passées ici, avant l’au-delà.

Si on a un peu de chance, quelqu’un, un héritier, fera un tri, plus pour une question de place que par morale familiale. Vider un appartement c’est aussi faire disparaître par mégarde la vie secrète de son occupant.

Et l’ère du numérique est une catastrophe pour la mémoire des simples gens. Quelle chance de pouvoir se réjouir en trouvant un paquet de lettres parfumées dans une boîte à chaussures. Aujourd’hui au décès d’un être proche, on ne recopie pas le disque dur de son ordinateur. Les albums photos sommeillaient dans la bibliothèque du salon avec des légendes énigmatiques, ‘le Donon 1963’. Les lettres et les photos numériques, elles, s’évanouissent sans cliquer gare. Un bug aura suffi pour que de ces 30 dernières années l’on n’ait plus comme souvenir que la photo d’une carte d’identité.

Alors que restera-t-il de soi ? Une action que l’on aurait faite, une phrase que l’on aurait dite. Une parole invérifiable, qui se diluera dans les récits d’intermédiaires peu fiables. Une vie réduite à un cliché : d’après ce que l’on dit, et on m’a dit que, ce que l’on sait, il paraît… d’après moi, et avec tout ce que l’on entend, ce devait être cela, ce cher papy.

Ah, peut-être que je confonds… Et l’on peut tenir compte de quelques précautions oratoires, pour introduire une marge d’incertitude dans la bonne description de votre personnage… Si encore quelques 30 années après votre mort on dit que vous avez dit Madame Bovary, c’est moi, ce n’est pas certain que vous soyez Flaubert (qui n’a jamais écrit ni probablement dit cette phrase).

Que disait-il dans ces lettres d’amour qu’une vague cousine parcourt en lisant debout, avant de décider si elles iront à droite ou à gauche, le carton ‘à garder’, ou le carton ‘à jeter’ ? : ‘’Quant à l’amour, c’est le grand sujet de réflexion de toute ma vie. Ce que je ne donne pas à l’art pur, au métier en soi, est là, et le cœur que j’étudie, c’est le mien. Que de fois j’ai senti à mes meilleurs moments le froid du scalpel qui entrait dans la chair’’.

La vie du pauvre défunt va se résumer à ces quelques mots sans contraintes, alors que son bonheur fut peut-être tout de calcul et de ruse. Imaginons qu’il aurait aimé que l’on se souvienne de la rectitude de ce cœur scalpélisé ayant la même justesse d’esprit que ce qu’il portait à l’art. Que son œuvre, plongée dans l’oubli par sa mort, était liée à son âme, et qu’il aurait fallu aller au-delà de la surface pour cerner sa propre personnalité. Que s’il avait vécu quelques fractions de siècle de plus, en refusant les jalousies inhérentes à l’égoïsme et à l’orgueil, il aurait pleuré sur sa vie et il se serait levé pour voir dans la glace ses larmes couler. C’eût été une chose drôle d’en ressentir le comique. Il aurait accepté d’être le témoin pédant de son amour-propre obnubilé par la postérité.

Mais la vie est courte. Qui saura qu’il venait de lire tout l’Enfer de Dante, qu’il y avait trouvé de grandes allures avec un souffle immense et de fatigantes répétitions ? … Les rabâcheries qu’il condamnait ainsi résument pourtant sa vie. Dans une autre lettre il dit qu’il aurait aimé tout lire, qu’il aurait fallu boire des océans et les pisser.

La mémoire de son existence va jouer à saute-mouton en passant de bouche-à-oreille. Les quelques banalités proférées aux funérailles vont faner plus vite que les bouquets sur la tombe.

En vain, d’Alsace ; épisode 135: GÉNÉRATIONS

Ambroise Perrin

Dire ‘je’, c’est jeliment une imposture, quand on invente de jolies histoires. Je rencontre en ce moment beaucoup de profs, des connaissances de la fac et du lycée, et des instits que je trouve souvent émouvants, empêtrés dans des combats logistiques et psychologiques, avec les parents, les collègues, les directives du rectorat, avec leur fougue naïve et les écueils de leur mauvaise conscience.

Quand un mioche dit ‘maman’ à la maîtresse, c’est gentil, quand il a besoin d’un bisou pour se calmer, c’est naturel. J’ai dit un jour que le plus beau métier du monde, avant même celui d’écrire des histoires, c’était d’apprendre à lire à un enfant.

Mon ami instituteur avait organisé une sortie ‘pédagogique’ pour sa classe et celle parallèle, 60 adolescents d’une quinzaine d’années encadrés par les deux enseignants et leurs dévouées épouses pour l’intendance, un camp au bord du lac de Retournemer dans les Hautes Vosges. C’était encore une époque où la bureaucratie et les angoisses de prise de responsabilité n’entravaient pas les enthousiasmes créateurs. Les élèves admiraient leurs profs et les profs ouvraient des mondes éclatants aux élèves. Nous étions au bord de la cascade Charlemagne.

On avait donné quelques consignes de prudence, qui devaient être respectées dans une atmosphère de confiance. Le soir à la veillée comme chez les scouts, la lecture à la lueur du feu de camp des textes du ‘Lagarde et Michard’ était passionnante ! Ah ! Chevaucher avec Emma et Rodolphe dans les bois des alentours, que d’émois insoupçonnés se réveillaient, alors que dans une salle de classe ces tendres petits galops auraient été tellement ennuyeux !

Et ce fut le drame. Deux lascars se lancèrent sur le lac à bord d’une barque découverte dans les roseaux, et au milieu de l’eau, elle chavira. L’un nagea, l’autre coula.

Quelques jours plus tard j’ai retrouvé mon ami qui venait de présenter sa démission au directeur. 

« – Je comprends vos raisons mais revenez sur votre décision, ce n’est pas possible, vous vous sentez responsable mais vous avez fait de votre mieux. Les parents l’ont également bien compris.

– J’avais dit aux élèves de faire attention. Si je l’avais dit plus fermement, personne n’aurait pris de barque, tout le monde m’aurait écouté. Cela fait trois ans que je suis avec eux, on se connaît bien. Tout le monde doit m’écouter. Je n’ai pas fait assez attention, j’ai manqué à mon devoir.

– Vous ne devez pas exagérer vos responsabilités…

– Merci de vous faire du souci pour moi, mais ma décision est prise.

– Je sais bien, pourtant…

– J’ai remis ma lettre de démission, Monsieur le directeur m’a compris.

– Ce n’est pas la question.

– Écoutez, laissez-moi partir. J’y ai bien réfléchi, mais je ne veux plus garder les enfants des autres. Cela me fait peur. Je n’ai pas cessé de penser aux parents de cet élève qui s’est noyé. Moi aussi, j’ai un enfant. L’avoir élevé jusqu’à cet âge et le perdre, c’est insupportable. Leur fils partait joyeux avec sa classe, trois jours plus tard, il revient mort alors que son professeur l’accompagnait. C’est inacceptable pour les parents. En plus il avait acheté un souvenir pour sa mère. À leur place je ne confierais plus jamais un enfant à un professeur. Ce métier me fait peur maintenant. J’ai peur. Je n’en suis pas digne.

– Mais qu’allez-vous faire demain ?

– Je vais retourner dans ma petite ville, je trouverai un travail pour nourrir ma famille, et puis, j’ai toujours rêvé d’organiser un ciné-club pour projeter des films tournés dans des horizons lointains. Le cinéma est merveilleux pour connaître d’autres cultures. Je sais qu’une séance de cinéma ne pourra jamais faire oublier ce malheureux élève ; mais au cinéma on s’approprie la vie des autres, le cinéma permet de vivre par procuration. Je commencerai par des films qui réussissent à rendre visible et sonore le temps qui passe, dans la vie quotidienne et sa banalité à laquelle j’aspire. Des films où à l’image, les personnages sont souvent absents. J’aime les paysages impersonnels qui ont le charme de la tristesse des choses.

J’imagine qu’un jour les élèves de ma dernière classe viendront me rendre visite, nous évoquerons le lac de Retournemer et le souvenir de leur camarade. Ils assisteront à une séance du film Il était un père de Yasujiro Ozu, ils m’inviteront au restaurant et ils me raconteront qu’ils sont mariés et qu’ils ont maintenant des enfants ».

En vain, d’Alsace ; épisode 134 : LE BÛCHER DÉSABUSÉ

Ambroise Perrin

C’est le plus brillant d’entre nous, tout lui réussit, gros bosseur, ascension éclatante, formidable carrière. Super grosse boîte, il voyage tout le temps, excellent salaire, des primes hors norme, et il est sympa, ne montre aucune vanité, et se débrouille pour être disponible avec les copains, sa famille est merveilleuse, sa femme et lui bossent ensemble et pour les deux gamins, tout va très bien.

Passer directeur général à 37 ans, félicitations, quelle trajectoire, tu iras encore plus loin prédisent les bons amis, avec plus d’extase que de jalousie.

Eh bien non, il ne passera pas directeur général, il renonce dit-il, il refuse explique-t-on, il est blackboulé imagine-t-on.

Il raconte simplement qu’il n’a plus envie, cela suffit, finies les ambitions, bye-bye la fureur des sommets de la hiérarchie, je me rebiffe dit-il.

Il dit aussi que cela lui a pris guère de temps pour se décider à décliner. Que bien sûr il est parfaitement à l’aise dans l’entreprise et qu’il se sent capable de très grandes envergures et de responsabilités colossales. Mais grimper encore en carrière, aujourd’hui, ce n’est plus dans sa perspective de vie.

Surprise et embarras des représentants des actionnaires de la société, incompréhension des collègues et des amis, quelque chose sous roche ? Il va prendre un poste subalterne pour se dégager du temps dans la journée, c’est lui qui cherchera les gosses à l’école, la maison est payée, il va revendre son 4×4 et son chalet dans les Alpes, petite vie pépère sans plus trop bouger, et puis il organisera les Salons du livre en faveur d’Amnesty international, il est à jour de sa cotisation à la section de Strasbourg.

Ce qui a déclenché sa décision, c’est un gag plutôt sympa. Malgré un emploi du temps démentiel, il réussissait toujours, quel que soit le pays de son déplacement, à faire chaque jour une bonne demi-heure de course à pied, souvent sur un tapis roulant dans la fitness room de l’hôtel. Hier il a couru le marathon de l’Europe dans les rues de Strasbourg, il est en super forme physique, belle performance, juste un peu plus de trois heures… Et à 50 m de l’arrivée, il abandonne, passe sous le ruban rouge et blanc qui retient les spectateurs et rentre tranquillement chez lui. Son nom ne figurera pas dans la liste des résultats publiés par le journal.

Il sait que les invitations de prestige par les grosses entreprises branchées vont disparaître peu à peu. Il aura du temps pour lire. Il fera tout pour ne pas avoir de regards condescendants envers ceux qui s’engageront dans la brèche entrouverte pour lui succéder. Bonne chance les collègues !

Non ce n’est pas une expérience mystique, ce n’est pas un revirement écolo dans une société déliquescente, ce n’est pas une apologie de l’indiscipline puisée dans la nostalgie de Mai 68. Mais alors, c’est quoi ?

En vain d’Alsace; épisode 133: LE BIGLEUX MALHEUREUX 

Ambroise Perrin

Où sont ces foutues lunettes ? Il les avait forcément sur le nez en entrant dans l’appartement, donc elles sont là. 

Trois possibilités : à la salle de bain, sur la table de nuit ou encore à la rigueur aux toilettes. Ou même à la cuisine. Il y est passé quatre fois, il a soulevé tous les objets possibles, impossible de les trouver.

Quelqu’un a vu mes lunettes ? – Là où tu les as laissées… – Très drôle ! Deux minutes plus tard: – non mais pas de blague, où sont mes lunettes ? Si c’est une farce…

Bien sûr que non, on va chercher avec toi… – C’est quand la dernière fois que tu les avais sur le nez ? Tu les as posées où ? – Si je savais, je ne serais pas en train de les chercher… Attention en vous asseyant, de ne pas les écraser…

Tout le monde cherche, on est à quatre pattes pour voir sous les meubles, on ouvre les tiroirs de la cuisine. Peut-être dans le frigo par inadvertance ? Tiens, tu as mangé une pomme en arrivant, peut-être dans la poubelle ? On fouille, on trouve le trognon, pas les lunettes. 

Au bout d’une heure, bon, on arrête, je vais prendre mon ancienne paire dans mon bureau…

Mais c’est impossible, elles n’ont pas pu se perdre DANS l’appartement ! On va vérifier dans la voiture, si par hasard tu les avais laissées, en voulant mettre des lunettes de soleil… En hiver, non, pas de lunettes de soleil, et rien dans la boîte à gants, ni sur le tableau de bord, ou entre les sièges…

Non, mes lunettes sont forcément dans l’appartement, si j’étais entré sans lunettes, je m’en serais aperçu en utilisant la clé… on va refaire le tour de toutes les pièces, on finira bien par les trouver…

En vain, d’Alsace; épisode 132 : TATIE CHOUCHOU

Ambroise Perrin

Elle pleura plus à la mort de son chien qu’à celle de sa mère. Dans la famille, on l’avait toujours appelée ´Tante´ et à 18 ans elle était déjà vieille fille. Les frères et sœurs, ensuite, cessèrent de lui demander pourquoi elle ne se mariait pas.

Elle se plaignait toujours de la vie chère et ses chagrins ne concernaient que la santé de son chien. Parfois on ne l’invitait pas aux fêtes de famille et quand sa nièce Adèle se maria, un raout de 100 personnes, elle ne l’apprit que six mois plus tard, lorsqu’un autre cousin, Philippe, lança l’idée d’un cadeau commun pour le baptême de la gamine, Anaïs, déjà arrivée.

Elle ne se vexa pas, elle devint donc encore plus méchante. Au fil des ans, Tante Rita fut l’objet des soins attentifs et des bonnes œuvres constantes de son entourage, la boîte de chocolats à Noël et les bisous des enfants (´ça sent pas bon´) lors des visites obligatoires.

On savait que son chien dormait dans son lit, c’était une minuscule boule blanche qui lui coûtait fort cher en vétérinaire, en salon de toilettage et en croquettes. Chouchou était aussi méchante que sa maîtresse, elle mordillait les bas de pantalon et jappait son discontinuer pour la grande exaspération des voisins, lorsque le monstre observait les passants du haut de son balcon.

Au bureau, on interdit à madame Rita de garder chouchou à ses pieds. Le chien somnolait toute la journée de travail dans la voiture sur le parking, avec par conséquence des visites continuelles, ce qui perturbait la continuité et la sérénité du service. La directrice des ressources humaines demanda au bureau de prévention et de santé du travail son avis, la médecin déclara qu’il valait mieux accepter la situation pour le bien-être psychologique de l’employée.

On se revit donc pour les funérailles de la maman, et chacun fut comme toujours très gentil. Chouchou resta sagement tranquille dans un panier au bras de sa maîtresse, la chienne commençait à se faire vieille et à perdre de la voix.

Après la cérémonie, on se retrouve pour un café-brioche où trône encadrée la photo de la défunte, celle du cercueil, pour ne pas l’oublier trop vite. Ceux qui se sont déplacés de loin sont chaleureusement salués, on se demande qui sont ces quatre personnes à la table ronde, et on se dit gravement que c’est bien triste de ne se revoir que dans de telles circonstances.

Comme Tante Rita est un peu seule, Tante Elisabeth se sacrifie pour lui faire la conversation, tout le monde sait qu’Élisabeth est la tante la plus aimable de la famille ; incidemment elle demande ´et Chouchou, comment ça va ?´ 

Sans que l’on comprenne bien pourquoi, Rita explose en insultes, crie que l’on se moque d’elle et quitte le café en grondant.

C’est un voisin de l’immeuble, monsieur Anton, qui téléphona pour prévenir que la dame au petit chien n’allait pas bien. Chouchou était morte…

Depuis une semaine Rita restait prostrée et refusait de se nourrir. Elle hurla à la mort, comme un loup un soir de pleine lune, lorsque le pompier qui accompagnait le vétérinaire s’empara de la petite chose qui commençait à empester.

En vain d’Alsace; épisode 131: LE CLOCHARD CÉLESTE

Ambroise Perrin

Il m’a appelé par mon prénom, je me retourne, il me crie d’une voix éraillée, salut ! Je pose mon vélo… salut ?…

C’est Maurice, me dit-il. Maurice ? Le gars a l’air d’un clodo, en fait c’est un clodo, la barbe hirsute, un bonnet vraiment crade, trois couches de fringues, il est entouré de sacs de supermarché qui semblent remplis d’autres sacs en plastique…

Maurice ! On était en journa ensemble ! Journa, le CUEJ, l’école de journalisme, diplôme en 1976… Bien sûr, Maurice ! L’excellent, le génial Maurice, il a de suite décroché un stage en or à l’AFP, de temps en temps je voyais son nom; puis chef d’agence à Berlin, à Moscou et à Bruxelles pour les 28 pays de l’Union en 2004…

Surtout ne pas lui demander « qu’est-ce que tu deviens ». Mais faire comme si de rien n’était, ce n’est pas possible… tu vis à Strasbourg ? Je m’arrête, je fais comme si c’était une évidence, je m’assied sur le rebord en béton à côté de lui.

Mais qu’est-ce qu’il schlingue, s’il est en reportage infiltré chez les SDF, c’est réussi… Oui je voulais revoir la rue Schiller… Je sais, ça fait quelques années que je suis sur la route, je n’ai pas trop envie de remonter la pente…

Je me dis, le picolo, la drogue, une histoire de cœur… J’essaye quand même… ça me fait plaisir de te revoir, depuis… oui, un demi-siècle ! On passe en revue le nom de nos profs, ben oui tous morts, et des autres étudiants ; lui a fait carrière au Monde, il a écrit une biographie de Coluche, et de Boris Vian, lui a été directeur de la rédaction de RTL, il faisait de la merde, et machin, vedette à Antenne 2…

Je me demande, je le ramène à la maison ? Ça va être craignos, et il va peut-être rester 15 jours ; je ne peux plus maintenant le lâcher. OK, je lui dis « je vois que t’es un peu dans la merde, je vais te filer du pognon »… « Non, non, ne t’en fais pas, le pognon, je veux bien, mais je ne suis pas malheureux, tu sais ! »

Oups, manœuvre de diversion, dis-moi, comment tu m’as reconnu ? Ce sont les lunettes, tu n’as pas changé… Et puis je te voyais parfois à la télé, avec des pontes… J’enchaîne en lui demandant si cela fait vraiment longtemps qu’il est comme cela ? Raconte-moi, viens, je t’emmène au resto !

Au resto, c’est le patron en personne qui vient nous voir pour dire qu’il y a un problème… « Monsieur, il y a 55 ans, on venait déjà ici, on a connu Fernand avant vous, avec son bibeleskaes, ail, oignons, ciboulette et pommes sautées… ». Bon, je vais vous mettre là… c’est la table qui fait le coin entre le quai et le boulevard… On a gagné une victoire me souffle Maurice…

Deux cordons-bleus… Et tu bois quoi ? Carola verte, tu sais c’est pas l’alcool qui… J’écoute, mais il ne raconte rien, on parle de géopolitique et de country music, j’essaye le terrain de la famille, tu es grand-père ? Il prend l’air d’un épagneul dans un dessin animé, j’ai dû toucher la corde sensible, et il enchaîne sur Boris Eltsine qui était beaucoup moins stupide qu’on ne le pensait.

Je parie que tu es pressé, tu allais où sur ta bécane ? Oui je suis dans une dizaine d’associations et j’essaye d’écrire des romans, j’ai souvent de bons sujets en tête, mais cela s’arrête à quelques paragraphes dans un blog…

Il sourit, il me dit, tu te souviens d’Yves Lefromment, notre prof à tout faire ? Il nous bassinait avec de la persévérance, de la persévérance…

En vain, d’Alsace ; épisode 130 : LA TRACE ET LE PRISONNIER

Ambroise Perrin

C’est une dame que l’on connaissait dans la famille, commerçante comme les grands-parents à Wissembourg, mais je crois que j’étais trop jeune pour l’avoir bien connue.

Pourquoi je pense aujourd’hui à elle ? Les incohérences téméraires d’internet m’ont proposé un extrait du film La Vache et le Prisonnier, sans lien aucun avec ma recherche documentaire, et je me souviens maintenant que l’on parlait de cette dame parce qu’elle avait permis à 60 prisonniers de s’évader. Elle les cachait, leur donnait un peu de nourriture et des habits civils, et organisait leur fuite par des chemins dans la forêt, jusqu’à Gérardmer, la ville de papa, dans les Vosges, en France.

Pendant la guerre toute la famille de maman était allemande puisque l’Alsace était annexée au troisième Reich. La dame qui avait un débit de tabac s’est faite prendre, avec d’autres femmes de la filière d’évasion, par la Gestapo. Je me souviens, enfant, qu’on racontait qu’elle avait été condamnéeà mort et transférée dans des prisons terribles et des camps encore pires. Quand elle est rentrée, à la Libération, elle ressemblait à un cadavre.

Cette dame avait agi quand les autres n’osaient rien faire. Elle avait résisté, a-t-on dit ensuite, la résistance contre les Allemands qui occupaient Wissembourg, les nazis. C’était une héroïne peut-être sans vraiment s’en rendre compte, et ensuite après la guerre, on n’en a plus parlé.

Des années plus tard, en fait une génération plus tard, ‘’on a ressorti ces histoires’’ comme disait maman dans l’épicerie, avec dans la voix une admiration, et même une exaltation faite de reconnaissance. Mais pourquoi on n’en avait pas parlé plus tôt ? On savait qu’il y avait eu des actes de solidarité, que des gens avaient pris des risques par humanité, et aussi par patriotisme français, mais après la guerre, oui, ‘’on ne voulait plus en parler’’, m’avait-elle dit, presque gênée. Elle avait un 33 tours en alsacien de Germain Muller, du théâtre, qui disait Enfin… redde m’r nimm devun, enfin, on n’en parle plus.

La dame résistante, qui avait été torturée et tellement maltraitée, ne voulait peut-être pas chercher des mots pour raconter et préférait s’enfermer dans son silence comme dans une chasse gardée, même pour sa famille, parce que probablement elle savait que c’était impossible à écouter et à comprendre.

Elle n’était pas la seule. Bien sûr, elles reçurent des médailles et elles se sont regroupées dans des associations. Mais après la guerre, il y avait tellement de problèmes matériels, des membres de la famille qui avaient disparu et d’autres dont on découvrait qu’ils avaient été des traîtres, et les maisons détruites, et les voisins allemands qui avaient exterminé tant de juifs et de tziganes, comment était-ce possible, et il y avait un climat de misère tel qu’on ne voulait penser qu’à sa survie ‘’maintenant que tout était fini’’. Tout le monde affichait être une victime dans cette pauvreté, ce qui permettait de ne pas se sentir coupable de ce qui s’était passé.

Cette dame avait-elle réfléchi avant de commencer à aider les prisonniers ? Cela avait été un réflexe spontané, sans préparation préalable à l’organisation clandestine, une générosité d’instinct… Peut-être avait-elle été chez les scouts, où elle avait appris la débrouillardise ? Mais apprendre à faire face au danger, c’est autre chose. Des femmes se sont levées, parce qu’être une femme, c’était avoir vraisemblablement plus la propension à porter assistance à autrui, à ne pas être indifférente à la détresse.

J’ai lu dans le texte d’une historienne que ces silencieuses héroïnes se sont emparées de leur destin à une époque où la femme était encore considérée comme une mineure civique et politique. Elles n’ont pas hésité à traverser des zones forestières isolées pour accompagner les prisonniers dans leur fuite, elles ont organisé des transferts, elles ont trouvé des cachettes et des faux papiers. Elles ont risqué leur vie.

En regardant le film avec Fernandel, on rigole. En cherchant dans notre mémoire les traces de ces quelques petits récits de notre enfance, on se dit qu’il y a des histoires qu’il ne faut pas oublier.

En vain, d’Alsace ; épisode 129 : MON CŒUR DE SILEX

Ambroise Perrin

Attends que je sois en Terminal, pour prendre un amant, en phase terminale. Et j’aimerais bien le rencontrer.

Il est là avec son putain de cancer dans un fauteuil en cuir rouge, commandé par une zapette intégrée, son épouse proteste mollement.

Silence. Il reprend, tu te souviens de Christine ? Gros bêta bien sûr qu’elle se souvient de Christine, elle n’a pas été aveugle à ce point, elle n’avait pas de preuve mais comme elle, elle avait Gérard, et que lui ne s’en doutait probablement pas, elle a fait comme si de rien n’était. Qu’est-ce qu’il lui trouvait à cette pimbêche, avec son air de poupée Barbie rafistolée et son hypocrite gentillesse le jour où ils se sont croisés par hasard à la sortie du TNS ?

Cela lui prend tout d’un coup, l’envie de tout déballer, avant la fin ? Ah non, elle le soigne avec tout son amour, sincère, tendre, désespéré, mais même si un bon moral peut servir la thérapie, pas question d’encaisser le lavage de son âme par le filtre de sa chimio. La règle implicite, c’était on n’en parle pas, alors, pas maintenant, jamais !

Prendre un amant et refaire sa vie ! Sa petite crise de générosité, son pseudo souci de ne pas la laisser seule, merci, ce sera son affaire à elle, il n’aura qu’à les contempler du haut du ciel, et ça ne devrait pas tarder !

En vain, d’Alsace ; épisode 128 : UNE VIE DE PROF, QUELQU’UN DE BIEN

Ambroise Perrin

Il a été prof d’Histoire pendant près de 40 ans, d’abord dans des collèges, puis un lycée en rase campagne, puis une nomination à Wissembourg, d’où il n’a plus eu envie de bouger. Il a vite fait partie des meubles, car il fut la référence et la mémoire de ce bahut alsacien, et il s’engagea avec dynamisme dans la vie active de la cité. 

Il a ainsi rénové tout le service des archives de la Ville, il est devenu président du ciné-club, il a organisé les voyages de fin d’année, et c’était lui le commentateur des défilés des fêtes folkloriques. Quand il a commencé à avoir en cours les enfants de ses anciens élèves, qui venaient maintenant aux réunions des parents en fin de trimestre, il a réalisé qu’il prenait, comme il disait, un coup de vieux. ‘’Demande un peu à ton père de ressortir son cahier d’Histoire, que je vois comment je faisais il y a 20 ans’’.

Bien entendu il y avait des directives de l’Académie, des changements de programme, des ministres qui voulaient tout bousculer, comme abandonner la chronologie ; il passait encore un peu de temps à préparer ses cours, mais bon, c’était la routine, et comme le bahut était vraiment tout petit, chaque année il était le seul prof d’Histoire-Géo. Donc tous les élèves de la ville passaient dans sa classe, il aurait pu se présenter aux élections à la mairie, il était un vrai champion question notoriété. Quand pendant quelques années des classes plus fournies furent dédoublées et qu’ils furent deux à enseigner l’Histoire-Géo, cela se passait bien avec le ou la collègue, « chacun a sa méthode » disait-il.

Sa phrase préférée, prononcée toujours les premiers et derniers jours de classe, et à chaque remise des interros, -il adorait commenter chaque copie, et cela pouvait durer une heure pour les 30 élèves-, ce qu’il répétait toujours c’était ’’ayez l’esprit critique’’.

Et il expliquait avec bonheur l’art de la contradiction, la remise en cause des évidences, le plaisir de rechercher des arguments dans des lectures complémentaires ; l’Histoire, ce n’est pas une succession d’évènements et de dates, c’est comprendre comment l’on vivait dans les siècles passés, c’est analyser les faits et les décisions qui ont bouleversé les populations, c’est connaître les mécanismes qui ont mené aux guerres, c’est tirer les leçons du passé pour devenir de bons citoyens épris de liberté, d’égalité et de fraternité, avec pour ambition de participer à une société la plus démocratique possible.

Il adorait raconter, il maîtrisait les digressions et les anecdotes, il n’avait de cesse d’interpeller les cancres avec bienveillance au détour d’une phrase. ‘’Le cours est passionnant’’ avait dit un jour un élève, ‘’c’est comme un spectacle’’. ‘’Si vous ne complétez pas le cours par des lectures je perds mon temps, et vous perdez votre temps’’ répétait le professeur, qui citait alors l‘un ou l’autre ouvrage. La bibliothécaire du centre culturel et le petit libraire marchand de journaux suivaient la progression de son cours grâce aux commandes de livres des élèves.

‘’L’Histoire, avertissait-il, ce n’est pas le monopole des historiens, vous devez aussi vous y intéresser par la musique, le théâtre, la littérature, les sciences, tous les arts ; l’ensemble de la culture doit vous permettre de vivre dans un monde que vous rendrez meilleur’’. 

En salle des profs on l’appelait le rêveur, mais son surnom, celui que les élèves se transmettaient à chaque génération, c’était Mapomeléon, gagné le jour où il était arrivé le bras plâtré, plié comme celui de l’Empereur, les doigts dans le gilet, à la suite d’une chute d’un pommier.

Les périodes de guerre étaient celles où l’attention des élèves était la plus sollicitée, et toujours il proposait un récit transnational. La fête de la Victoire, le 11 novembre 1918 : au lycée de Bad Bergzabern, à 5 km d’ici en Allemagne, comment l’appelle-t-on ?

Enseigner l’Histoire ce n’est pas seulement raconter ce qui s’est passé, mais aussi relever les traces successives, c’est-à-dire comment on se souvient de ce qui s’est passé. ‘’Demandez à vos parents et à vos grands-parents s’ils savent ce qu’a vécu votre famille pendant la dernière guerre. Vos grands-parents ont-ils questionné leurs propres parents, ont-ils raconté cette période à leurs enfants, et s’ils n’ont rien dit, essayez de comprendre pourquoi. Mettez tout cela par écrit, et si c’est trop personnel, gardez-le pour vous, vous le ferez lire à vos propres enfants un jour’’.

Le cours le plus important était celui consacrée à la Shoah. Les élèves visionnaient des films, Nuit et BrouillardLa liste de Schindler, pour comprendre la spécificité de cette période et les implications avec l’antisémitisme d’aujourd’hui, et l’actualité de la lutte contre le racisme et la xénophobie. Il expliquait la Shoah comme élément charnière de la mémoire européenne. Une élève d’origine polonaise dit un jour ‘’mes parents sont venus en Alsace avec leurs morts’’.

Tous lurent Si c’est un Homme de Primo Lévi. Jusque dans les années 2010, des survivants étaient invités au lycée, des rencontres toujours émouvantes avec les élèves. Le rectorat favorisait les voyages scolaires sur les lieux de mémoire, le Struthof, Mauthausen, Auschwitz.

Lui le prof, il veillait à ne pas céder à la routine. Il était conscient que la mémoire historique se ritualisait d’année en année et devenait moins importante à chaque génération. Jusqu’à sa retraite, il discutait avec les autres profs des risques de faire un cours englobant et harmonieux sous prétexte de mieux communiquer. Il est toujours plus facile de simplifier que de conceptualiser : ‘’mon rôle de prof, disait-il, c’est de ne pas perdre la force de la provocation’’.

Aujourd’hui le retraité de l’éducation nationale donne des conférences à l’Université du temps libre, une sorte de club du troisième âge où il faut parler fort et ne pas bousculer ceux du premier rang qui s’endorment. Et son plus grand plaisir, venu le temps des questions à l’issue de son exposé, c’est quand un ancien élève joue au frondeur anticonformiste, et lui pose une question contradictoire avec une petite touche d’insolence, jolie réminiscence des injonctions de son professeur d’Histoire lorsqu’il avait 15 ans.

En vain, d’Alsace ; épisode 127 : VIVE LA MORT

Ambroise Perrin

Ses parents étaient les deux instituteurs du village, et son père, en plus, le secrétaire de mairie. Tous les soirs, devoirs, devoirs, devoirs ; bachelier à 16 ans et demi.

On achète un studio à côté de la fac de médecine, il rentre à la maison le vendredi soir avec le linge sale et repart tôt le lundi matin avec des provisions pour toute la semaine. Il n’a pas le temps d’avoir des amis, d’ailleurs il est tellement timide qu’il ne connait personne.

Étudiant brillant, à 23 ans il entame un cycle de spécialisations… Il déteste être interne à l’hôpital, l’ambiance des salles de garde, les blagues, les infirmières, et pire encore, les tête-à-tête avec les malades.

Aujourd’hui il est enfin heureux, il est médecin légiste.

En vain, d’Alsace ; épisode 126 : LE BANC AUX CROISSANTS

Ambroise Perrin

Dans ce vieux quartier, il y a une boulangerie qui fait la meilleure tarte au fromage de Strasbourg, et qui vend à la pause de midi des sandwiches aux filles de l’école privée, celles qui sèchent la cantine. Avec une pâtisserie, un Dampfnudle à la compote de pomme le mardi, des Streusel, des Bredele en hiver, ou bien une tranche de Schneckekueche, que les parisiens appelle chinois mais qui est un escargot roulé aux amandes. Les gros gâteaux à la crème, ce sont plutôt les personnes âgées qui les choisissent. C’est assez drôle d’observer la file à l’entrée sur le trottoir, les jeunes font des politesses aux personnes âgées, et ainsi les générations s’alternent devant le comptoir de verre et de formica. Et pour vous mademoiselle ? Un croissant aux amandes s’il vous plaît.

On apprit qu’une jeune fille de 16 ans s’était suicidée, chez elle, le week-end. Tous voyaient très bien de qui il s’agissait, et forcément on n’a parlé que de cela pendant 15 jours. Dans les bavardages il y avait de la pudeur, de la compassion et bien de l’incompréhension. Elle semblait toujours seule, c’est vrai, mais quand même…

On aurait voulu savoir mais personne ne cherchait de détails, il y eut très peu de ‘’il paraît que’’ et de ‘’j’ai entendu que’’. Au bout de trois jours un professeur colla sur la vitrine la photocopie de la note de la classe principale de l’élève. Le texte disait qu’il fallait respecter le deuil des parents mais aussi celui des camarades de classe, qu’il valait mieux parler que de se taire et qu’une infirmière et une psychologue allaient passer la semaine au collège et que tout le monde, même les gens du quartier, pouvait aller les rencontrer.

On rigole moins déclara un des gamins au gérant du Carrefour Express qui filtrait les entrées à l’heure du grand rush de midi. Ce n’est pas quelque chose que l’on oublie en quelques jours… Les gens du quartier relevèrent, intrigués, un sage climat de torpeur chez les groupes de jeunes d’habitude si turbulents… 

C’est au lendemain des funérailles que les pleurs éclatèrent. Elle aimait la quiche brocolis-saumon, tous demandèrent la quiche brocolis-saumon, la boulangère avait compris, et elle leur dit je vous comprends. Complicité si douce lorsque l’on a 15 ans. Va t’asseoir, je te la réchauffe…

Car il y a un banc à l’entrée de la boulangerie, on ne se demande pas ce qu’il fait là, à encombrer, car il a toujours été là. On y voit des dames qui y font la pause avec leur chien ou le cuisinier du petit restaurant chinois qui y grille une clope. A midi ce sont les élèves… C’est un vrai banc, sans anti-squat ni entraves contre les SDF, c’est un banc à l’ancienne, avec de belles planches en bois.

La boulangère laisse les clients aux bons soins du jeune vendeur et sort avec la quiche brocolis-saumon passée au micro-ondes. L’élève est seul sur le banc, il lève les yeux. Il y a du monde dans la boutique, mais elle s’assied à côté de lui, et pose entre eux la quiche, qui n’a pas besoin d’être mangée. Elle est là juste à côté de lui, cela lui fait du bien, il ne la connaît pas, même pas son nom, mais il poserait bien sa tête sur son épaule. C’est elle qui pose sa main sur la sienne. Ce n’est pas la peine de parler.

On le verra parfois revenir s’asseoir sur le banc, il reste là, quelques minutes. Et parfois aussi la boulangère sort s’y asseoir, elle y reste un petit instant. Un jour la dame du balcon du troisième en face de la boulangerie descend à l’heure de la pause des élèves, elle s’assied à côté du garçon. C’était ta copine, si tu veux me parler tu peux… Un autre jour, la vieille dame s’installa sur le banc déserté, elle s’attardait… La boulangère l’observait à travers la vitrine, elle sortit une minute, et la dame du balcon lui dit qu’elle aussi se sentait souvent seule. C’était étonnant de dire quelque chose de si intime sans rien dire d’autre… La boulangère lui répondit que oui, elle aimait bien ce banc.

Un matin, c’était un dimanche, la boulangerie est ouverte jusqu’à 13 heures, le copain de la suicidée arriva avec une brosse, des chiffons, de vieux journaux et un pot de peinture. Maintenant le banc repeint appartient à tous les gens du quartier, comme un souvenir offert par les élèves. Les copains et les copines savent que l’on peut y prendre place et attendre que quelqu’un s’assoit à côté de vous pour parler. Ne rien dire, rester silencieux n’est plus quelque chose d’étrange. 

Il avait choisi une sorte de rouge foncé, il expliqua que c’était le rouge Caravage, celui du tableau avec Judith et Holopherne. On comprit qu’il y avait là un message très personnel. Il dit aussi qu’elle méritait mieux qu’un banc du cœur, ou un banc de l’amitié, d’une trop grande banalité.

En vain, d’Alsace ; épisode 125 : VERY CALMOS

Ambroise Perrin

Il insinuait qu’il était détendu du gland en valsant au volant, vantard, râleur, jamais content et magistralement doué, capable de pisser de la copie plus vite qu’il ne pensait, et le résultat était toujours excellent. Ceux qui le détestaient le confessaient. On ne lui connaissait aucun ami.

Au restaurant, sans rien dire, il prenait pour lui la note de 20 personnes et les ingrats baragouinaient, en dénonçant un fanfaron qui avait tellement besoin de reconnaissance. Il n’avait peur de rien, ni de plaire, ni de déplaire, il aimait choquer. Il estimait le blasphème comme la plus belle des libertés. Il ne montra aucun ressentiment quand deux petits minables marmottèrent qu’il était peu sympathique. Ils furent virés le lendemain.

Car c’était lui le chef. Tous rêvaient de le déboulonner, aucun n’aurait pu le remplacer. La boîte marchait du tonnerre de Zeus, en trois ans il avait triplé le chiffre et quintuplé sa mauvaise réputation. Les clients ne s’y trompaient pas, adorant s’encanailler, ils étaient prêts à payer le prix fort car lui seul pouvait livrer un rapport de 100 pages en trois jours alors que les autres boîtes de com’ auraient exigé trois semaines.

Quand il se plantait, c’était avec brio, somptueusement, mais son flair, son érudition et son talent le faisaient toujours retomber sur ses pieds. Alors il fallait que la machine le suive, que l’équipe accepte ses extravagances et que tous foncent nuit et jour dans la direction qu’il donnait.

Le drôle de l’affaire, c’est que ses manières de voyou suscitaient la fascination. On condamnait mais on était le premier à prendre une part du gâteau. Son statut de star le protégeait, les admirateurs étaient sincères, il fit les couvertures de magazines populaires. L’idole pouvait être horriblement misogyne, les stagiaires se bousculaient pour être coincées dans son bureau. Il était aussi menteur, tricheur, sans-cœur. Il refusait pourtant la gloriole des gros succès, ce que je veux, disait-il, c’est que ma renommée tienne de la trace que je laisse, du mépris où les connards m’enferment, de mon irrévérence et de mon anticonformisme. Le scandale qui avait formé son aura devenait une marque, et profitait à tous. Un soir de réception officielle, il avait été le nègre d’un politicien qui se piquait de littérature, et le bouquin venait d’être nommé pour le prix Goncourt, il fut si ignoble de mépris et de grossièreté que ses employés chuchotèrent, en son nom, d’honteuses excuses alambiquées.

Ce n’était ni une posture, ni une stratégie commerciale. Ce type est génial répétait-on. Sans être sorcier ou psy, il était très simple de comprendre que sa créativité sulfureuse masquait une angoisse du vide, du néant, de la mort. Lui-même ne faisait pas mystère d’être profondément malheureux. 

La boîte fut la plus inventive et recherchée pour les spots de pub télé, il écrivit des chansons pour Johnny en une nuit, son équipe rassembla la documentation exhaustive de 3 albums Pléiade, et elle fut sélectionnée pour participer à la campagne d’un candidat à la Présidence de la République, qui fut élu. En moins de 10 ans, il devint riche, très riche. Il laissa tout tomber, et on dit qu’il vit maintenant en Amérique et qu’il a changé de métier.

Je sais qu’il a pris un autre nom et qu’on le considère comme un grand auteur, une machine à pondre des scénarios de films où il chie dans chaque scène, en tenue de soirée, à la gueule de la société ; et les spectateurs adorent ça. 

En vain, d’Alsace ; épisode 124 : L’ÉDUCATION NARCOLEPTIQUE

Ambroise Perrin

Dormir a été la belle découverte de son grand âge. Il savait que bientôt ce serait 24 heures sur 24, en attendant il prolongeait un peu plus chaque jour les six heures qui avaient façonné sa vie hyperactive.

Quand il était 7 heures il se retournait sur son oreiller après avoir mis le réveil sans la sonnerie sur midi. À 13 heures il écoutait les informations et ressentait de suite une grande fatigue. Petite sieste, avec un bouquin, il s’endormait après trois lignes. Dans la soirée il cherchait une cassette VHS enregistrée au « Cinéma de Minuit » trente ans plus tôt, il y avait des publicités désuètes rigolotes avant le film qui commençait en retard, et pendant le générique l’image devenait blanche, comme les nuits noires de son enfance. Il n’avait plus personne contre qui bouder, il entendait encore son père gronder « sois un grand garçon, va ranger ta chambre ».

Aujourd’hui c’était toujours un sacré bazar, la moitié du lit, côté mur, jouait à la Tour de Pise avec des piles hétéroclites de journaux, il lui restait juste de quoi s’effondrer, il s’endormait en faisant semblant d’oublier d’éteindre la lumière pour pouvoir éventuellement se relever de suite.

Le samedi, dix minutes après l’heure de fermeture, il filait au marché Boulevard de la Marne remplir un sac, des bananes trop mûres, un demi camembert bio en souffrance sur l’étagère d’un camion frigorifique et des rouleaux de printemps l’automne venu de la dame vietnamienne qui souriait même quand elle ne vendait rien. Le marchand de fleurs libanais l’attendait, c’était un rituel, il tendait un billet de dix euros et repartait avec une brassée disparate de bouquets dépareillés et un peu fanés.

La trotte l’avait épuisé, il se recouchait, rêvait éveillé, inventait une histoire, prenait la peine de prendre un carnet et il se mettait à remplir trois ou quatre pages qu’il trouvait géniales. Il aurait fallu avoir de la persévérance, se lever, faire un plan, écrire, travailler, arrêter de glander. Alors il se rendormait, le bienheureux.

La nuit, à 3 heures du matin, il faisait un peu de ménage, il n’osait pas lancer une machine à laver, le bruit pour les voisins, il se faisait un paquet entier de spaghettis, assez pour deux ou trois jours, lisait ses mails, faisait une liste à qui répondre et passait trois heures à fouiller tout l’appartement pour retrouver l’édition du Club de l’Honnête Homme de l’Éducation sentimentale, peut-être l’avait-il prêtée, mais à qui ? Du coup il lisait des nouvelles de Raymond Carver, traduites par Jean Vautrin, comme des vitamines de bonheur.

Un jour il se dit que dormir à ne rien faire, vivre la nuit, dormir la vie, ce n’était pas bien ennuyeux.

Une vieille amie qui par politesse s’inquiétait de sa misanthropie lui conseilla de faire du sport, il se fit livrer un tapis roulant qu’il installa dans la cuisine, il était prêt à courir 10 km par jour mais au bout de 300 mètres il s’ennuya à faire le cochon d’Inde, même avec Deep Purple à fond.

Non, il n’était pas déprimé, plus rien ne l’intéressait, ses amis lui semblait insipides, France Culture ne passait que des rediffusions, quand il prenait la plume il radotait. 

À la rigueur passer du temps à scruter la pointe de l’érable qui dépasse du toit voisin, pour observer un éventuel oiseau. Et comme aujourd’hui il pleut, il va se recoucher.

En vain, d’Alsace ; épisode 123 : DOUBLE BIG BURGER

Ambroise Perrin

Les flics sont arrivés, pas trop discrètement, quatre bagnoles pour bloquer chaque carrefour et un officier est monté jusqu’à l’appartement, avec une équipe qui attendait trois mètres derrière, dans l’escalier… Bonjour Madame votre fils est là ? Daniel, viens voir ! Le flic montre sa carte…

Ah vous venez pour le hacking des notes du bahut ? Venez dans ma chambre je vous montre… Le flic explique que ce n’est pas une visite de courtoisie, qu’il y a eu plainte, qu’ils ont enquêté, ce sera arrestation, procureur, juge d’instruction etc.… Oui c’est du sérieux, il risque une énorme amende et de la prison, on va saisir tout son matériel, faire une perquisition etc.

Le flic note que le gamin ne joue pas au naïf comme il aurait pu l’imaginer. Le hackeur commence par lui dire asseyez-vous, on prend un café au salon, et je vous raconte. De toute façon, je sais que c’est mon prof de maths qui vous a donné mon nom.

Oui, j’ai piraté le site du bahut, pas très difficile, j’ai remonté les notes de toutes les classes terminales, j’ai modifié les dates de réunion des profs, pour le fun ; mais ne touchez pas à mon ordi, en deux minutes je remets tout comme avant, j’ai fait bien sûr une sauvegarde, et au lycée ils ne pourront pas le faire car j’ai changé leur mot de passe.

Le flic dit, oui peut-être, mais il faudra me suivre au commissariat. Vous êtes un spécialiste numérique lui demande l’élève ? Non, mais le spécialiste est dans l’escalier. Alors faites-le venir !

Et Daniel qui a 17 ans et qui prépare son Bac leur explique comment il a réussi à franchir les mots de passe, à contourner les antivirus et les pare-feu… Le flic informaticien est plutôt baba, il pose des questions, l’élève répond, il ne se vante même pas…

À ce moment-là, le flic lui demande, vous n’avez hacké que votre lycée ? Daniel sent le piège, il devine ce que le flic a deviné… McDo ? Nom de dieu, cela fait un mois qu’il enquête, la comptabilité de McDonald Grand-Est est piratée, et c’est lui le gamin ?

Bah oui, j’ai fait des petits transferts de moins de 1000 € à chaque fois sur un compte au Luxembourg, et je reverse le tout aux Restos du cœur, c’est marrant non ? Le flic téléphone au procureur, qu’est-ce qu’on fait, on le coffre ?

L’affaire a un joli côté Robin des bois, c’est un peu comme cela qu’on se la racontait au lycée, car ce fut bien sûr beaucoup plus embrouillé, Daniel est passé au tribunal, il a été condamné, et aujourd’hui il est chef informaticien à l’administration centrale de McDonald’s France. Une belle histoire pour se remonter le moral. 

En vain, d’Alsace ; épisode 122 : 91 ANS 

Ambroise Perrin

On l’a retrouvée morte dans sa cuisine, probablement un malaise, elle avait encore eu le temps de couper le gaz et d’ouvrir la porte du four, puis de se traîner, deux ou trois mètres sur le carrelage, elle ne voulait pas d’aide à domicile. Le décès remontait à une semaine, le gâteau commençait à moisir.

Quand on a 17 ans on n’imagine pas la solitude de sa grand-mère qui tente chaque semaine de vous attirer pour une visite gourmande en disant, au téléphone, viens donc, j’ai fait ton gâteau préféré, un G’suntheitkueche avec des fruits confits.

En vain, d’Alsace ; épisode 121 : QU’EST-CE QUE JE VAIS DEVENIR ?

Ambroise Perrin

Il m’a violée quand j’avais 15 ans, je suis tombée enceinte, mon père lui a dit tu l’épouses et je dois dire qu’il a été un merveilleux mari, je n’ai jamais connu d’autres hommes. Mais oui, je peux dire que j’ai eu une vie heureuse, une maison avec quatre enfants.

Quand il est mort, j’avais 40 ans, je ne savais faire rien d’autre que le ménage, les enfants, et organiser les fêtes de famille. Tout de suite il m’a manqué, il me manquera toujours, et dans 30 ans je penserai encore à lui. Qu’aurait été ma vie sans cet après-midi où il m’a emmenée dans sa voiture avec des sièges couchettes pour me montrer je ne sais plus quoi et où il m’a dit, laisse-toi faire, tu ne risques rien, j’avais dit non sans rien savoir de ce qu’il me demandait, j’étais vraiment naïve, et ça m’a fait mal, il a éjaculé en 10 secondes et j’ai demandé « et alors » et il m’a dit « c’est fini, c’est bon, on rentre ».

Heureusement ma grande sœur s’est occupée de moi, elle savait ce que c’était d’être en cloque, elle ne l’avait jamais été mais elle connaissait les symptômes. Après c’est le toubib qui a prévenu mes parents, ma mère a pleuré, mon père est allé voir son père, et lui il dira qu’il pensait que je l’avais deviné, les parents ont décidé qu’il devait réparer, et voilà, on s’est marié, j’avais un bouquet de fleurs devant le ventre sur la photo faite chez le photographe du quartier, je n’ai pas vraiment l’air heureuse, peut-être juste angoissée, en fait je ne comprenais pas ce qui se passait.

Mes quatre enfants ont tous une bonne situation, ils ne s’intéressent absolument pas à mon histoire alors je ne leur ai rien raconté.

À 40 ans je n’ai pas envie d’être vieille, mais que faire ? Après l’enterrement le curé m’a dit, c’est bien vous êtes digne… digne, c’est quoi ? Juste ne pas la ramener, ne pas crier, ne pas hurler que moi aussi j’aurais pu rêver d’autre chose que ces 25 ans avec un mari qui ramenait sa paye et ces quatre enfants qui me semblaient insipides, cela avait été comme 25 ans dans un couvent.

Aujourd’hui j’ai envie d’avoir à nouveau 15 ans, sortir en boîte par exemple, mais quand je l’ai proposé à mon aînée, elle m’a dit « ça ne va pas maman, j’aurais trop honte ». Ma mère part l’an prochain à la retraite, elle aussi est veuve alors je crois qu’on ira faire une croisière ensemble, un grand bateau au soleil de minuit comme dans les brochures, en tout cas je mets l’argent de côté pour cela. Sinon quoi ?

J’en ai marre de regarder la télé l’après-midi, avec un petit verre de porto, j’achète les bouteilles en cachette dans un supermarché en Allemagne, ma voisine m’a dit vous devriez refaire votre vie, vous avez déjà la maison ! C’est vrai que mon mari est mort juste l’année après que l’on ait terminé de la payer. Il paraît que sur Internet, on trouve des « âmes sœurs » mais il paraît aussi que ce sont des « faux frères », tous des profiteurs. Et puis je suis déjà grand-mère, ça risque de décourager pas mal de gens.

Je ne sais pas ce que je vais devenir. Je me suis inscrite dans l’association de la paroisse, mais là, à fuir, que des vieilles biques, j’étais la plus jeune et elles me regardaient comme de la m… Même la présidente qui est la femme du maire m’a demandé si j’étais certaine de vouloir venir ! La semaine prochaine elles font un championnat de bingo, depuis la mort de mon mari j’ai horreur de ça.

Qu’est-ce que je vais devenir ?