En vain, d’Alsace ; épisode 169 : C’EST LA FIN 

Ambroise Perrin

C’est une star. Une très grande comédienne au théâtre, une très grande vedette au cinéma, sur son nom on monte des films à gros budgets, et je ne dirai pas son nom pour ne pas me vanter.

Je l’ai rencontrée en 1991 au Festival de Cannes, elle n’était pas connue, une interview sympa, elle avait du temps. On a aussi parlé de Chabrol et de sa Madame Bovary qui allait sortir, elle ne connaissait ni L’Éducation Sentimentale, ni Bouvard et Pécuchet. En sortant de son majestueux hôtel, je suis passé dans une librairie, et je lui ai laissé les deux livres à la réception.

Hier, elle était en tournée de promotion pour son 43e film, une seule date en Europe, j’apprends par hasard qu’elle est à Strasbourg, je ressors ma bonne vieille carte de presse et je me faufile parmi les happy few. Le service d’ordre pour un blockbuster hollywoodien, ce sont des gardes-chiourmes américains, l’attachée de presse est américaine, la maquilleuse est américaine, et en fait seuls les journalistes sont européens, venus de Londres, Rome, Berlin, Paris.

Une photo d’elle en couverture, cela fait vendre du papier, un gros tirage assuré, en échange pub maximum pour le film, photocall dans 27 minutes, je comprends le plan média maous en me faisant éjecter poliment. What’s your name ? me demande la deuxième assistante de la troisième attachée de presse. Alors je fanfaronne et je crie bien fort «Flaubert… et je suis français comme Madame … » en citant le nom de famille de la star !

Elle m’a entendu dans l’autre pièce, elle passe la tête dans le couloir de la suite, « eh, et bien ça fait longtemps, attendez cinq minutes s’il vous plaît ».

Je ne suis pas le seul à être baba, et me voilà effectivement cinq minutes plus tard, un peu intimidé quand même, à papoter. Elle se marre parce que je n’ai pas vu le film du jour, « plus d’un million d’entrées aux USA en 15 jours, oui, les Américains, ils m’aiment bien, et bien jeune homme, j’ai lu tout Flaubert, merci encore pour les deux bouquins. Et surtout sa correspondance, avec Louise Colet, cela m’a beaucoup aidé pour mes rôles au théâtre… »

« Vous êtes toujours journaliste à la télévision ? » Je lui raconte que je fais maintenant un blog où j’invente beaucoup la réalité… « Vous faisiez faire une lecture enregistrée d’une page de Bouvard et Pécuchet, à chacune des personnes interviewée… ». Elle se souvient de cela ! « Je me suis arrêté après le premier chapitre… Vous veniez de faire Michel Piccoli ! »

« Vous savez, regarder en arrière, jauger sa carrière, il arrive un moment où tous les artistes le font… Et il y a tant de regrets… Mais ce n’est pas facile de prendre le temps d’être honnête avec soi-même, et quand on se lance, on grince des dents…

Je vous parle comme cela, parce que vous ne prenez pas de notes ; entre-nous, sans une bonne dose d’arrogance, on a tendance à tout oublier… D’arrogance ? Oui, ou de vanité… Ma scène préférée au cinéma, c’est dans Singin’ in the rain quand Gene Kelly raconte le soir d’une Première le début de sa carrière… Le héros s’invente alors une vie !

On a tous des réussites et des échecs, c’est une banalité, mais ce qui compte c’est d’avoir su en tirer quelque chose de créatif. Quand on a eu du succès dès le départ, faire des choix de carrière est très difficile. Après on oublie ses échecs. Et plus vite que le public, parce qu’on y a tiré une belle expérience. On adore avoir été téméraire, mais on n’avoue jamais les remparts qui nous protègent. Et à n’importe quel âge, on pense à l’avenir, et en 2025 une vieille comme moi n’a même plus besoin de faire semblant d’être jeune ! »

Je n’ai pas le temps de protester, l’attachée de presse s’impose et me murmure « sorry, maintenant, c’est la fin. »

En vain, d’Alsace ; épisode 168 : I CAN’T GET NO, BELLY

Ambroise Perrin

Le jour où, devant la glace, il renonça à l’illusion de faire un régime pour perdre sa bedaine, il se dit, ça y est je suis vieux. Il avait tenté BLM sans beaucoup de conviction, bouffe la moitié, un truc simple qui demande juste un peu de volonté.

Qu’est-ce qu’il en avait usé, de la volonté, pour réussir les diplômes les plus hardis en fac, et pour se hisser au sommet de son entreprise, où, années après années, il écrasa tout le monde, surtout ses meilleurs amis.

Il se rappela qu’il avait été plat comme un beau ventre dans ses sentiments. Les bons sentiments redondants, ils dégoulinent de piètres compromis et mènent à la ruine de l’agressivité combative nécessaire pour gagner. Et gagner, c’est éliminer les autres pour être le seul, le premier, le premier de cordée, c’est la mode d’y croire, que l’on peut ainsi grimper et grimper.

Et là il n’arrivait pas à éliminer quelques cinq ou six kg de trop, alors il se dit, oui, c’est l’âge. Au lieu des sentiments, il fallait montrer beau, et c’était devenu impossible. Ce qu’il n’osait s’avouer, c’est qu’il se complaisait dans cette torpeur, alors que toujours son hyperactivité masquait sa lâcheté. 

Il était président de pas mal d’associations culturelles et caritatives, du Cercle des anciens  chefs d’entreprise du Bas-Rhin, et membre d’une foule d’autres petits clubs où sa renommée et sa fortune suscitaient, dans un merveilleux malentendu, le respect.

Son chauffeur Alfred était resté à son service, il entretenait à la perfection sa discrète vieille Jaguar. Il pouvait ainsi se garer à 100 m d’un rendez-vous afin d’arriver tranquillement à pied.

Il rassembla ses carnets pour rédiger ses mémoires, décida de passer par la fiction, embaucha un journaliste vénal comme nègre, s’en débarrassa , rassembla trois anciens et dévoués membres de son cabinet qui laborieusement usèrent de flatteries à chaque paragraphe, il relut, et prenant le regard inquisiteur de Truman Capote comme modèle, réécrivit lui-même le tout.

Le résultat fut un sac fourre-tout sucré-salé, non pas indigeste, mais insipide, et qui eût beaucoup de succès à sa publication. Il accepta une rencontre publique à la salle blanche de la Librairie Kléber, ses ennemis politiques qu’il avait battu à chaque élection étaient là à le féliciter, au premier rang, et il vit plus tard sur une photo que le pan de sa chemise dépassait sur son pantalon, décidément, il était bien vieux.

Quand comme cela, cela sent le sapin, on se tourne vers sa famille. Ses enfants n’avaient pas le temps, son épouse se battait avec ses propres problèmes et ainsi il nota qu’il n’avait personne à qui se confier. 

Il voyagea. Il revint. Des années passèrent, le petit ventre rond était toujours là. Il mangeait sainement, faisait du sport, buvait peu de whisky, juste du japonais, le meilleur. Il lut beaucoup, se remit à écrire, et là, cela lui plaisait.

À 16 ans, il avait fait le tour de l’Angleterre en auto-stop, 60 ans plus tard il recommença l’aventure. Trois heures sous la pluie à la sortie de Liverpool, alors que la nuit tombe, que l’on ne sait pas encore où dormir, ce fut un délice. Sauf que le temps perdu, cela ne servait à rien de le rechercher, l’auto-stop c’était terminé, obsolète, d’ailleurs impossible de trouver un bon endroit pour être vu et où un automobiliste pas méfiant aurait pu s’arrêter. C’est finalement une voiture de police qui le déposa devant un hôtel, après que le flic lui a demandé s’il ne voulait pas voir un médecin, tellement il grelottait.

Il traversa l’océan, retrouva le campus où il avait brillamment réussi dans le Massachusetts. Il ne reconnu que peu de bâtiments et tous les étudiants lui parurent profondément débiles. Quand on déteste les jeunes, c’est que l’on est vraiment vieux.

Il refit le trajet du transsibérien, mais cette fois en cabine de luxe, il survola des cascades en hélicoptère au fin fond de l’Afrique, se baigna dans le Blue Lagoon à Reykjavik, inutile de compléter la liste de ces privilèges de retraité aisé.

Il cessa même de refuser de faire une croisière en Méditerranée à la poursuite des héros des mythologies locales, de vieilles histoires qui n’avaient pas vieillies, pour faire plaisir à son épouse. À 4h du matin, il se leva pour aller manger une pizza sortant du four au buffet gargantuesque du bateau.

Tant que tu as la santé, lui répétaient ses amis. Il commença à découvrir que cela faisait maintenant plus de 70 ans qu’il était en forte déprime, même s’il ne mentait pas en disant que toujours, tout l’intéressait.

Quand son notaire lui dit qu’il était prudent de préparer sa succession, et que le banquier lui souffla qu’il lui fallait optimiser le pognon qui dormait sur ses comptes, il se déshabilla dans la salle de bain et se mit à contempler avec satisfaction sa belle bedaine. D’ailleurs, c’est Mick Jagger qu’on entendait à la radio.

En vain, d’Alsace ; épisode 167: PREMIER SINISTRE

Ambroise Perrin

C’est jour de fête. Depuis qu’il est seul, il a un peu plus de temps, il est président de la Maison des associations. Il fait essentiellement du social et pas trop de gestion ; l’actualité bouscule tout, les clubs se boycottent, les affiches sont arrachées, et chacun se replie sur lui-même, dans son clan, pétri de certitudes et de mauvais sentiments.

Son discours sera de langue de bois, que dire d’autre qui ne ressemble à un éditorial d’un magazine bien-pensant ? « Ne cédons ni aux sirènes de la haine, ni à la tentation du désespoir, ces forces corrosives qui rongent les âmes et brisent toute espérance ». Applaudissements de politesse, c’est le 50e anniversaire de la Maison, quelques notables vont se succéder pour des bribes de solennité dans leurs discours. Trois gamins démarrent une démonstration de hip-hop cloud rap. Le buffet est du genre plutôt fauché.

Et en sortant, on lui aura volé sa bécane; il croira d’abord à une blague, à une petite vengeance ou à un test, non, le vélo est parti, envolé; avec tant de monde, le voleur était vraiment gonflé. Le cadenas sectionné lui a donné le blues, il l’a ramassé, peut-être pour l’assurance. Vous aussi, dira le planton de service à la Police, revenez demain.

Son bon vélo, pas vrai tout neuf mais quand même, ce n’est pas son vol qui lui donne tant d’amertume. Il fut il y a longtemps gamin, et il a vécu mai 68 et ensuite par procuration et par prolongation, il a eu envie de tout lire et de tout changer; il a toujours été un chic type, le chef de bureau sympa, il n’a jamais divorcé et les enfants ont tous bien réussi, il a plutôt super bien gagné sa vie, son appartement pour sa retraite ressemble à un palace, de belles bibliothèques, des tableaux de peintres renommés, il voyage, des colloques, des conférences, des crapahutages partout aux coins de la planète… 

Mais aujourd’hui ce sont les divisions dans la société qui gèlent son cœur et sa pensée. Quelle désespérance ! Drôle d’impression de se sentir bâillonné, d’être un pauvre pion ballotté. Il doute de ses convictions, c’est peut-être cela qui maintenant le rend malheureux. Dans sa vie quotidienne, aucune raison objective de se plaindre, mais ça ne va pas. Sa solitude n’est pas du maniérisme. Et c’est difficile de partager ce sentiment, il a trouvé le mot, le spleen, ce truc « bas et lourd qui pèse comme un couvercle.»

Bien entendu ses multiples occupations permettent de masquer les dilemmes qui se faufilent dans ses habitudes d’opiniâtre persévérance. Il ne se sent pas encore assez vieux pour tout laisser tomber, la santé ça va, merci beaucoup.

Les haines qu’il perçoit et qui l’entourent se transmettent par des gens qui n’ont aucune culture, par exemple un manque crasse de références historiques. D’anodins clichés entretiennent les confusions et il y a des amis avec qui il préfère ne plus parler, effaré de ne pas avoir soupçonné tant de bêtises, et ce, depuis des années. 

Un jour il lui faudra épurer le passé et reconstruire les amitiés. Ce ne sera pas facile, la mémoire collective instaurera une sorte d’indignité nationale envers ceux qui par lâcheté et complaisance, et, surtout par intérêt personnel, auront créé cette atmosphère atrabile .

Mais pour le moment il doit conclure son discours d’inauguration, il y a de nouveaux locaux, l’atelier attenant à la Maison des associations ayant été réhabilité. 

Il scrute les visages, il cherche des signes de reconnaissance qui rappelleraient qu’un jour la raison reprendrait ses droits. Il perçoit que certains sont prêts à l’invectiver. D’autres, nonchalants, ont discrètement le nez dans leur téléphone portable.

Les meilleurs speechs seraient les plus courts, encore une bêtise, sauf lorsque l’on n’a rien préparé et que l’on tente d’improviser en faisant de l’humour. Pour une fois, pas de blague, pas de complicité avec le public désabusé, il répète simplement le mot convivialité partagée, en se disant qu’il fait un gros mensonge.

Et par facilité il fait une citation, Gramsci sans le nommer :  « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

Et si l’on refuse de voir ces monstres, on risque soi-même d’en devenir un.

En vain, d’Alsace ; épisode 166 : SUZANNE DRAGUE LES VIEILLARDS

Ambroise Perrin

Suzanne est une sacrée aguicheuse, elle se tape des vieillards, ça se sait, et tous se racontent cette histoire. On disait qu’elle se vengeait, qu’elle vengeait les filles qui avaient mauvaise réputation, celles qui avaient pourtant bien plus d’aplomb et d’ardeur que les mecs.

Ses seins gambadaient sous une chemisette transparente, il faisait chaud, elle s’en allait, prétendait-elle, à la rivière se baigner, un pied déjà dans l’eau.

Les petits vieux baveux trouvent un prétexte pour s’approcher, elle rit de leurs mains baladeuses vite audacieuses, et son rire s’enflamme en encouragements. Ce n’était pas une fable de La Fontaine ou une chanson de Georges Brassens, elle minaudait fort peu et les gens bien intentionnés se demandaient si son mari Daniel savait. 

Elle faisait commerce avec l’innocence, mais elle n’était pas dupe du double voyeurisme qu’elle provoquait, les gros dragueurs qui lui tournaient autour et les mateurs qui se marraient.

Ordure, dégueulasse, saleté murmuraient les pitoyables pendards qui se réfugiaient dans leur morale bienséante de frustrés. Le curé aurait dit une messe pour son âme. Les matrones voulaient sa peau. Sa copine Bethsabée ne disait rien.

Suzanne embarque ses proies dans les bosquets de drôles de jardins des délices, elle pousse de petits cris stridents qui carillonnent au fond des frocs ; à qui le tour supputent les badauds peu effarouchés, sans penser qu’un jour elle leur trancherait la tête et que tous verraient le sang gicler.

En vain, d’Alsace; épisode 165 : DES POULES, DES MOUCHES ET L’IMPOSSIBLE CONSOLATION DE NOTRE DÉSESPOIR 

Ambroise Perrin

Au petit déjeuner, des œufs mimolettes, des œufs durs, à la coque, des œufs brouillés, ou une omelette… Une mouche tournait sur les assiettes, cherchant la sortie de la salle du petit déjeuner de l’hôtel. Dès qu’elle se posa, il la rafla, il faisait cela depuis l’enfance, dans la ferme des grands-parents. On gardait la main fermée et on y introduisait le pouce pour l’écraser.

Déjà une semaine dans ce faux palace à attendre la femme aimée. Elle ne viendra pas, il le sait, prisonnier de sa soudaine liberté. Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, lui avait écrit son ami suédois avant de prendre le large avec elle. 

Personne ne sait quand tombera le crépuscule. La vie n’est pas un problème, c’est juste un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas.

Combien d’œufs pond une poule en une vie, qui peux atteindre huit ans ? Un œuf par jour à partir de cinq mois, un peu moins en vieillissant. Il échafaude alors, avec l’aide de moult coqs pour couvrir les pondeuses, que tous les œufs soient conservés jusqu’à la naissance de poussins, imaginant que les Français renonçassent à leurs quatre œufs hebdomadaires. Et vu que nous sommes 68 millions, qu’il y a jusqu’à 9 poules au mètre carré dans un élevage en plein air, que la France s’enorgueillit de 551 695 km², et que notre pays est souvent pris pour modèle, il se mit à envisager la terre entière recouverte de poules et à reconsidérer son désarroi face à ce fatal déferlement gallinacéen. 

Les hommes ressentiraient alors le défi effroyable que l’éternité lance à leurs existences. Seule consolation, se rappeler que rien de ce qui est humain ne dure… Il se dit qu’il lui fallait s’assurer que sa vie n’était pas absurde, qu’il n’était pas seul sur terre, et qu’il lui fallait écrire un livre qu’il offrirait au monde pour inciter à vivre simplement, pour prendre ce que l’on désire, et pour ne pas avoir peur des lois, pitoyable allégeance à la certitude que la liberté n’existe pas.

Les poules lui enverraient le signe définitif de sa servitude à la peur de vivre. Les pages qu’il écrirait aurait la capacité de créer de la beauté à partir de son désespoir, de son dégoût et de ses faiblesses. Pour lui, ce ne serait pas le devoir avant tout, mais la vie avant tout. Choisir des moments où il ferait des pas de côté et sentirait que hors de cette masse que l’on appelle la population mondiale, il était aussi un être autonome.

Combien de pages aurait-il le temps d’écrire avant de mourir ? Qui compterait ? Un lever du soleil n’est pas une performance, mais la vie humaine, elle, est extraordinaire puisqu’elle cherche à atteindre la perfection. Dans cet immense poulailler il serait stupide de nier que la réalité de la vie c’est d’avoir la mort sur ses talons. Les organisateurs des oppressions savent faire comprendre ce message, nulle part l’on peut vivre libre si l’on sort des formes de la société. 

Dans ce monde de plumes, de coquilles et de caquetages, il décida de ne pas se laisser écraser par le nombre et de trouver une ardeur qui soit plus forte qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre.

Stig en avait fini de disséquer dans sa lettre d’adieu sa culpabilité, ses émotions, sa peur, sa solitude. Il lui avait piqué sa nana et lui donnait maintenant des leçons de survie. Il faut dire qu’il connaissait le malheur. Il avait témoigné, dans un livre qui eut un grand succès, des conditions infernales de la vie des rescapés de la dernière guerre, la famine, la haine, les souffrances, les horreurs. De quel autre sujet pourrait-il parler aujourd’hui ?

Oui, j’étais devenu son interlocuteur et son souffre-douleur bien-aimé et dans ma réponse je lui ai rappelé la mouche. La femelle ne s’accouple qu’une seule fois, car elle stocke le sperme du mâle, qu’elle utilise à chaque ponte. C’est-à-dire un millier d’œufs en plusieurs salves. Les larves mettent une dizaine d’heures à devenir asticots. Si tous survivent, en moins de dix jours (et parfois en deux seulement si le temps est vraiment clément), les nymphes deviennent adultes et jusqu’à 12 générations peuvent ainsi se succéder chaque année.

Au-dessus des fientes de nos poules, les couches de mouches vont se superposer. Il n’est pas nécessaire d’être un expert en progressions exponentielles pour réaliser que très rapidement de grosses épaisseurs de mouches dépasseront les 1,75 m de nos petites personnes, et que les problèmes de consolation de notre désespoir seront résolus.

En vain, d’Alsace ; épisode 164 : LE DORMEUR DU VAL-DE-MODER

Ambroise Perrin

Est-ce une maladie ? Dès qu’il est assis en classe, il s’endort. Ce n’est pas qu’il dédaigne les cours, il est bon élève, il a de bons résultats ; non, il ne passe pas ses nuits sur un écran et les réseaux sociaux, il lit des livres en papier, il se couche tôt, il fait du sport, il mange bien, mais là, dès qu’il est assis, dès que le cours ronronne, il s’assoupit, il finit par fermer les yeux.

Il habite Pfaffenhoffen à Val-de-Moder où il n’y a pas grand-chose de vraiment attractif pour un jeune de 16 ans. Il y a des clubs, des associations, une vie extrascolaire guère passionnante. Garçon effacé, sans problème. Indifférent à bien des choses, et s’abandonnant sans peine à ne rien faire dans l’atmosphère de banalité du patelin.

S’endort-il de même au cinéma, au théâtre, au concert ? Non, là ça va, il tient le coup, c’est en classe qu’il bat en retraite ! Le médecin scolaire lui a suggéré de faire des tests, pendant 15 jours il est venu en classe bardé de petites ventouses sur la peau, avec un capteur dans la poche, pour enregistrer le rythme cardiaque et la tension. Il a fait des analyses de sang, arrêté de manger trop sucré, bu de l’eau à la récré. Il répète quelques exercices de gymnastique d’éveil avant d’entrer en classe.

Il a sa place à côté d’une fenêtre, qu’il peut laisser entrouverte pour bénéficier de l’air frais et vivifiant du parking des profs.

Comme il a de bonnes notes, les profs, certes un peu dépités d’avoir un dormeur sous leurs yeux, suivent le bon conseil de la psychologue scolaire : foutez-lui la paix ; peut-être que simplement il s’ennuie en classe, et que c’est vous les profs qui êtes lénifiants.

En vain, d’Alsace ; épisode 163 : T’ES D’OÙ, TOI, VRAIMENT ?

Ambroise Perrin

Slimane El Laoui est, comme son nom l’indique, français, et quand on lui demande ‘’mais vraiment, tu es d’où, toi ?’’ il répond d’Elsenheim. C’est encore le Bas-Rhin, commune juste en face de Grussenheim dans le Haut-Rhin.

Slimane est Lieutenant-colonel de gendarmerie au GIGN, l’unité d’élite de la gestion de crises et d’intervention dans les prises d’otages. Il ne paraît peut-être pas grand et fort, il est spécialiste de nombreux sports de combat, notamment le krav maga, une technique très physique qui ne fait pas rigoler. 

Donc ce soir-là, rue Clemenceau à Marckolsheim à l’autre bout de la gendarmerie, lorsqu’il sort du restaurant Little Italy et que trois malabars en goguette lui lance un ‘’alors Mohamed on a bien mangé, et on se tape une petite alsacienne, elle est jolie ta blondasse’’, Slimane ne dit rien, ne pense qu’à mettre son épouse en sécurité, et raidit les muscles.

Dans le métier, il y a une frontière infranchissable entre action en mission et petit problème personnel, ce qui ne veut pas dire se laisser casser la figure par des imbéciles racistes croisés par hasard.

Première étape, la force mentale, faire le dos rond ; deuxième s’excuser, ‘’pardon laissez-nous passer s’il vous plaît’’, troisième, et il est champion pour cela, la négociation, ‘’je vous paye un pot et c’est bon’’, quatrième, discrètement déclencher son portable pour contacter tout le bastringue, cinquième, et ce sera dans quelques secondes car Slimane sait anticiper, se préparer au contact physique. ‘’Eh Mohamed, on ne veut pas rentrer à la maison ?’’, que lui dit le gros rondelet en lui versant le reste de sa canette de bière sur le crâne. Sa femme entre-temps s’est réfugiée au restaurant, et tout cela a bien duré 30 secondes.

Sixième étape, après un ‘’désolé monsieur’’, deux coups pour se dégager car ils sont déjà à trois sur lui, et quelques prises inexpiables que l’on pratique avec le sourire à l’entraînement. Le gars immobilisé par terre est ko l’épaule bloquée, son copain est simplement assommé et les parties génitales écrabouillées, et le troisième qui sort un couteau, quel festival, il lui fait un peu peur en lui retournant le bras avec l’arme, à 2 cm des yeux, avant que la douleur au poignet, qui fait un bruit de verre brisé, ne lui la lui fasse lâcher. Les trois sont au sol, anéantis, ‘’neutralisés’’.

Les gendarmes arrivent, c’est eux qui vont gérer le trouble à l’ordre public ; les collègues de la police municipale se pointent, l’un dit ‘’quelle rigolade, mais on les connaît ceux-là, ils ne sont pas méchants’’ et Slimane disparaît avec délicatesse et officiellement anonyme.

Les trois racistes seront déférés au parquet sans que la victime n’ait à se déplacer, et les quelques spectateurs de la scène finale, sortis de la pizzeria, broderont une histoire que les familles des trois braillards en garde à vue n’arriveront jamais à démêler. 

En vain, d’Alsace; épisode 162 : MAMAN EST MORTE

Ambroise Perrin

Maman va très mal, elle a été hospitalisée à Wissembourg, son état se dégradant petit à petit et sans qu’on le dise, irrémédiablement. Je suis là, dans la gestion de mes sentiments, de mes souvenirs, et de tous les trucs administratifs avec les toubibs, lorsqu’un coup de fil, et pas de la famille, vient perturber le trouble quotidien de ma course contre le temps.

C’est Christophe, comme le saint de 11 m de l’abbatiale Saint-Pierre-et-Paul, qui par un étrange hasard me demande comment ça va et ce que je deviens. Cela doit faire 50 ans que l’on s’est perdu de vue !

Je reconnais curieusement sa voix et nous partageons immédiatement la familiarité de notre adolescence, lorsque nous avions fait un tour d’Europe en auto-stop au gré des coups de chance pour de courts ou de plus longs trajets, récompensant nos attentes à la sortie des villes.

Je lui parle de maman, là, à l’hôpital de Wissembourg, il me dit qu’il est à Zyrardòv à l’ouest de Varsovie, le dernier mot du dictionnaire des noms propres, que ses enfants sont grands maintenant et qu’aujourd’hui il parle mieux le polonais que le français.

‘’Oui Wissembourg, je me souviens très bien, sais-tu qu’une année après notre voyage, j’étais passé chez toi, mais tu étais en fac à Strasbourg, et sans me connaître, ta maman m’avait accueilli ? Elle m’a d’abord offert un chocolat chaud puis un repas, je suis resté trois jours dans ta chambre, tes parents ont été simplement merveilleux et accueillants. Aujourd’hui on dirait que j’étais un parfait étranger, et je n’avais pas l’accent alsacien ! Un soir on est allé manger une tarte flambée, du lard et des oignons… Pour le Nouvel An, je leur avais envoyé une carte postale, ils ne t’en ont pas parlé ?’’

Je pense à ta mère me dit-il encore, on se reverra bientôt, d’ici là soigne la bien. 

Oui le téléphone de la maison n’a pas changé depuis 1973, avec son numéro qui se termine par 13 13.

Et 43 jours plus tard, le voilà, Christophe, qui frappe à minuit à la porte alors que maman survit miraculeusement dans son lit médicalisé installé au milieu de la salle à manger. Christophe ! Sa famille polonaise l’appelle Werner et il a fait carrière dans le cinéma, surtout à la télévision… Moi dans le journalisme et la politique européenne… Tu as faim ? Oui je veux bien…

On n’a pas trop envie de nous raconter nos vies… Un long silence, une deuxième bonne bouteille… Peu importe conclut-il. Et il commence son récit.

Dès qu’il a su que maman était malade, il a tout arrêté et il est parti, à pied… À pied ? Oui à pied, et il me raconte la tradition des pèlerinages votifs, et que par souvenir certes lointain mais soudainement ragaillardi, il avait de manière profane décidé que l’heure, pour ma maman, n’était pas encore venue de mourir. Bien entendu, lui seul connaissait cette action propitiatoire, ce sacrifice qui nouait un échange symbolique avec la mort pour que la dame qui lui avait si généreusement offert l’hospitalité il y a 50 ans, vive. 

‘’J’ai pris une veste, une boussole, un sac marin et les affaires indispensables. Mes bottes étaient tellement neuves qu’elles m’inspiraient confiance. Je me suis mis en route pour Wissembourg par le plus court chemin avec la certitude qu’elle vivrait si j’allais à pied’’. 

Pendant près de deux mois il a marché à contre-courant du monde contemporain. Souvent seul, parfois accompagné par un autre marcheur, un breton, qui tint un journal de bord de leur traversée des champs, un éloge de la marche. Ils sautaient les barrières croisant le bord des routes, cédant parfois à la tentation de l’auto-stop. Ils ont traversé des paysages hantés par le froid, la neige, le gel ou la pluie.

Je le laisse parler, comme si les mots de sa solitude débordaient soudain. Il marchait contre la mort d’une vieille dame qu’il n’aurait pas reconnu en la croisant dans la rue. ‘’Mes pas allaient à la recherche du temps, avec mes moyens d’homme, en misant sur une sorte de souveraineté du cœur’’.

Le soir venu, il a fracturé les portes de résidences secondaires, il s’est enfoui dans la paille des étables, il a loué des chambres dans des auberges improbables. Il se souvient de la frayeur de bruits qu’il ne comprenait pas. Dans ce corps à corps avec des horizons qu’il traverse comme un orgueilleux animal invincible, il passe comme une ombre dans les villages endormis.

Ses allures sont toujours silencieuses, sans cérémonie. Il arrive devant la maison, il entre à l’improviste. Il ne s’étonne pas que maman le regarde avec un fin sourire, comme si elle savait. Elle savait les kilomètres parcourus, pour elle.

Il m’a dit alors, elle m’a compris. Quelque chose de doux traversait la chambre et virevoltait le long de leurs deux corps, chacun exténué.

Elle lui fit signe d’ouvrir la fenêtre. Plus de lumière.

Un jour il me dira, oui il fallait que je marche pour que ta maman vive. Effectivement elle n’est morte que cette nuit-là.

En vain, d’Alsace; épisode 161 : TERMINUS

Ambroise Perrin

La petite Mamie est là, dans le 10, celui qui fait le tour de la ville en passant par la gare. Elle revient de chez sa sœur, elles se voient une fois par mois, elle tient son ticket et son sac à main bien serrés et elle sourit de temps en temps au jeune homme tatoué qui s’est levé pour lui donner sa place.

Un couple avec des sacs à dos essaye de suivre l’itinéraire sur l’écran au milieu du bus, we need to know when it is, the station. Three stops répond la Mamie, ben oui, ce n’est pas parce qu’on est une vieille dame fatiguée au look RSA qu’on ne parle pas parfaitement l’anglais.

Elle décèle de suite qu’ils sont américains, from where are you coming from ? Illinois ! Ah ! Les champs de maïs, comme chez nous en Alsace… C’est ici, la gare, et comme son billet est valide pendant une heure, elle se dit tiens, je vais les accompagner, ça me fera des vacances de papoter avec eux.

Les voilà autour d’un coca (véridique !), attablés au sushi bar puisqu’il n’y a plus de buffet ou de brasserie dans le hall d’entrée, transformé en Centre commercial. Les deux racontent leur tour d’Europe, en 10 jours, Finlande et Maroc compris. Ils sont rigolos, Strasbourg c’est l’Allemagne, true ? Ils ont mangé une merveilleuse pizza à la brasserie du Canon, choisie parce que sur Internet on dit que c’est là que la bière Kronenbourg a été inventée.

Les écouter, pour notre vieille dame, cela ressemble vraiment à des vacances exotiques. En la quittant, la jeune fille lui offre son « passe trois jours trajets illimités » et bien entendu, on échange les adresses e-mail.

Trois jours à se promener sans s’arrêter à Strasbourg ? Eh bien voilà des destinations de vacances ! Elle décide de prendre toutes les lignes, d’abord les bus, puis plus audacieuse, les trams, jusqu’à leur terminus.

Terminus, Madame, tout le monde descend lui dit gentiment le conducteur. Et vous repartez dans combien de temps ? Dans 10 minutes ! Et bien je me promène un peu et je repars avec vous. Elle est la première installée, elle peut donc choisir un siège dans le sens de la marche, elle a pris soin d’emporter un carnet. Elle note joyeusement ses impressions de voyage, les tenues super décontractées parce qu’il fait chaud, la station où un barbu dort et ne réagit pas quand le bus s’arrête, et en fin de course des terrains vagues avec des cabanes qu’elle n’aurait jamais imaginées à la sortie de Strasbourg.

Au centre-ville les gens disent bonjour au conducteur, ailleurs, ça rouspète parce que la poussette a une roue cassée. Le pire, ce sont ceux qui hurlent au téléphone comme s’ils étaient seuls, elle ne savait pas qu’on parlait autant de langues différentes à Strasbourg, mais personne en allemand, personne en anglais.

Pour changer de ligne, elle demande aux conducteurs. Elle déteste l’échangeur place de l’Homme de Fer et la foule du Centre Halles. Sa plus belle station, ce fut Gallia, elle est sortie pour aller au resto U, cela faisait 60 ans qu’elle n’y avait pas mis les pieds. À l’entrée un étudiant lui a dit ‘’c’est bon passez devant moi’’ et elle a mangé à l’œil, petits frissons !

En trois jours la Mamie aura fait 17 terminus, c’est épuisant les vacances !

En vain, d’Alsace; épisode 160 : L’HOSPICE

Ambroise Perrin

Il ne peut plus lire, ses yeux lui font mal. Après quelques lignes, tout est flou, la pupille brûle, les larmes coulent, il arrête. Toute la machine se déglingue raconte-t-il. Parce qu’il a cassé quelques assiettes et renversé le guéridon avec le vase Art déco, la famille qui ne s’occupe pas de lui pense qu’il ne peut plus rester seul. Ce sera mieux pour toi d’aller dans une belle maison de retraite, tu auras ta chambre avec tes meubles, et bla-bla-bla.

La seule chose qui lui importerait vraiment, ce serait d’emmener sa ‘’chaîne stéréo’’ (les enfants, on ne rit pas) et comme en plus il est un peu sourd, il la mettra toujours volume à fond. Non, il ne veut pas de casque, si ça gêne les vieux de l’Ehpad, vous n’avez qu’à insonoriser ma chambre avec des plaques de liège comme Proust.

On découvre alors qu’il y a 2m³ de CD livres audio et trois fois un mètre de haut de 33 tours à trimbaler jusqu’au mini studio d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, et qu’il est absolument impossible, mais vraiment absolument pas question de faire un tri ; s’il en manque un, je n’y vais pas !

Raconte-nous Pépé ça parle de quoi tes CD ? Ça raconte l’histoire d’animaux qui font des sons tellement forts en pétant tout le temps qu’on les enferme dans un zoo avec des chèvres. Et puis il y a aussi la chèvre d’Esméralda, la danseuse de Victor Hugo. J’adore écouter les quatre CD d’André Dussollier, sa voix monte sur les murs de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Vous m’emmenez à Paris faire une visite ?

J’écoute aussi Paroles de Poilus, mon grand-père était un Poilu, ce sont des lettres qui commencent toutes par ‘’vous n’allez pas me croire’’… C’est comme de la musique classique ? Non, pour Bach, Mozart, Beethoven, il y a plein d’enregistrements mais pour les artistes de mon époque il n’y a que la télévision qu’on oublie avant même que l’émission soit terminée. Alors quand j’entends des voix qui racontent ou chantent ce que j’aime depuis ma jeunesse, je ferme les yeux et je vois tout !

Mais tu es presque aveugle ! Oui mais moi j’ai mon imagination grande ouverte, je vois Cocteau, Prévert, Michel Simon, Chagall chez Jacques Chancel, Pagnol. Et j’écoute tous les romans lus par de grands comédiens ! À la recherche du temps perdu ce sont 110 CD ! Merci Proust ! Pour d’autres auteurs, les textes sont parfois coupés, ce sont des extraits, tant pis ! Dis-toi bien mon petit gaillard, ce n’est pas de la nostalgie passéiste quand je passe la journée avec du blues d’avant-guerre à la Nouvelle-Orléans, c’est pour qu’un jour toi aussi tu écoutes cette musique formidable ! Pour que tout cela continue à exister ! À quoi servent tous ces souvenirs ? À mieux aimer !

Je raconte la fin de l’histoire, la famille n’avait pas le temps avec ses caprices de farfelu. C’est l’aide-soignante qui venait tous les matins pour la toilette qui a trouvé une belle solution. Elle a raconté la vie de Pépé sur Facebook pour trouver un menuisier qui a cloué les meubles pour qu’ils ne tombent pas, un restaurateur qui livrait des repas à domicile, un journaliste qui enregistrait les anecdotes pour son émission de radio… Cela a duré 15 jours. Les pompiers sont venus une nuit le relever, ‘’opération tortue’’, il était sur le dos et il n’arrivait plus à se relever, il avait été obligé de presser sur le bouton de sa montre bracelet d’alarme.

En vain, d’Alsace ; épisode 159 : LIVRET DE FAMILLE

Ambroise Perrin

Que sait-on d’un homme qui a tué sa femme et ses deux enfants, deux petites filles de cinq ans et qui a raté son suicide ? Il n’en a pas eu le courage ont-ils pensé, les membres du jury. Lâcheté ont persiflé les chaînes en continu, tant mieux, il va devoir s’expliquer. On va comprendre ! 

Comprendre, comprendre, ils ont tous ce mot-là dans la bouche, tous depuis qu’il est tout petit lui ont dit de comprendre. Il fallait comprendre qu’on ne joue pas avec l’eau, qu’on ne se salit pas dans la terre, qu’on doit manger lentement, qu’on doit donner une pièce au mendiant. Mais il n’a jamais voulu comprendre, et maintenant on lui demande, expliquez-vous.

Est-ce qu’il n’a pas envie de vivre ? Sentir l’air froid du matin sur sa peau nue, tomber de fatigue après avoir encore passé une heure de plus réveillé pour vivre la nuit ? ‘’Je le plains’’ a-t-il lu sous la plume d’un éditorialiste. S’il était mort, il n’y aurait pas de procès, les victimes n’auraient pas droit au défilé des témoins affligés. Sans procès, ce serait un peu comme si elles n’étaient pas vraiment mortes…

Entre ici, pauvre femme, pauvre épouse, pauvre mère. Quand il a su qu’elle attendait des jumeaux il décida de les appeler Étéocle et Polynice. Raté, ce furent des filles, de futures femmes. Un témoin a dit qu’il fut un père très aimant, un papa gaga. Le bonheur l’irradiait lorsqu’il promenait ses enfants en poussette. 

C’est un homme seul, il était seul au sein de sa famille, se consacrant uniquement à son règne de chef, réfléchi, audacieux, travailleur, gagnant bien sa vie, pas d’alcool, pas de tabac, sportif, tennis et course à pied, dit un autre témoin.

Tous les experts allaient expliquer ce que lui ne savait pas, comme par exemple exprimer des regrets, alors que oui bien sûr il regrettait. Il allait nier des détails sans importance, s’engouffrer dans de fausses pistes, désespérer ses deux avocats. Il n’y avait rien de nouveau à avouer, alors que dire ? Que raconter ?

Oui il était seul avec tout ce sang. Ce sang sur ses mains, cela lui appartenait. Mais sitôt qu’il prononça cette allégation, une humble quérulence qui lui semblait être une banalité, le président le bombarda de questions pour y voir un geste sacrificiel. Il était épuisé, il se laissa somnoler jusqu’à s’endormir, le président demanda au garde, un gendarme, de le réveiller. On n’avait jamais vu cela aux Assises. ‘’Mes amis disent que je suis sympathique’’ lança-t-il avec lassitude, ce qui n’était guère une réponse à la question posée. 

En fait, on ne lui demandait pas son avis, il n’avait rien à dire, c’était juste un long défilé de veuleries condescendantes à l’image de la société qui surtout ne pouvait être coupable d’une pareille horreur, il écoutait révérencieusement les balbutiements, les louvoiements, les scrupules et les réticences des experts, de sa famille, de sa première petite amie, de ses collègues de bureau. On percevait ses efforts d’homme affable à ne pas présenter de sourires railleurs.

Il demanda des feuilles de papier, un stylo. Le droit permet-il qu’il fasse autre chose que d’écouter ? Cela faisait trois années qu’il était en prison, il aimait le trajet quotidien jusqu’au tribunal, même s’il voyait très peu le paysage, dans le fourgon, le long de l’Ill. Être indifférent à tous et à soi-même.

La journaliste du Monde développa une double page qu’il trouva bien écrite et quand il eut la parole, il la félicita, ce qui gêna les protagonistes du tribunal. Vous faites le critique littéraire s’indigna l’accusation. ‘’De sang-froid’’ répliqua-t-il.

Je suis fatigué répondit-il au président. Vous ne dormez pas la nuit ? Si, très bien, non, je veux juste que l’on en finisse ! Mais cela ne vous intéresse pas, ce qui va vous arriver ? Mais oui bien sûr, mais qu’est-ce que je peux y faire maintenant, je ne bouge qu’avec des menottes, mon seul intérêt c’est d’observer la salle, il y en a qui ont tous les jours les mêmes habits, d’autres qui changent tout le temps comme si c’était eux les vedettes ! 

Vous êtes une vedette ? bondit le président. Mais non, pas du tout, ne comprenez pas de travers ce que je dis, je suis quelqu’un de bien ordinaire, je pourrai être à votre place, j’ai fait des études de droit. Et vous à la mienne… Et il ajouta : ‘’je trouve que vous n’avez pas l’air sympathique, Monsieur le président, en vous écoutant depuis une semaine je me demandais si vous aimiez votre femme et si vous aviez des enfants’’.

En vain, d’Alsace ; épisode 158 : DÉDICACE 

Ambroise Perrin

Il a dit qu’il était mon meilleur ami. Je m’attendais à « tu es mon meilleur ami » puisqu’il aurait aimé que je le consolasse lorsqu’il feignait l’indifférence dans ce Salon du livre où sa table était désertée comme la sale farce d’un rendez-vous bidon.

Il adorait ces séances de signature car il voyait des files longues comme un prix Goncourt. C’était juste deux ou trois copains qui passaient par là, et qui avaient déjà le bouquin à la maison.

Certains auteurs quittent leurs piles éternelles pour baguenauder. Ils traînent leurs bottes dans les allées numérotées, le visage illuminé de bonté pour les chers collègues, et ce ne sont pas les sourires qui seuls trahissent la condescendance.

Vous êtes écrivain. Vous êtes amoureux. Vos sonnets la font rire. Tous vos amis s’en vont. Et lui, le célèbre, il s’arrête là, à votre stand. Salut, alors ça va, un peu de monde ? Moi j’ai attrapé un torticolis du poignet à force de signer. Dis donc, j’ai lu une bonne critique de ton bouquin, content pour toi ! Ah? Eh bien tiens ! Je te l’offre !

Et vous prenez celui d’en-dessous de la pile, comme si c’était le plus précieux, et vous vous lancez dans une dédicace inspirée, devant l’insolent qui poireaute. Punaise, c’est quoi son nom encore ?

Va-t-on débuter par « à mon ami », et griffonner quelque chose qui tentera de ne pas être convenu, laborieusement poivré d’une once d’humour et subtilement salé d’un relent de vacherie ? Que nenni ! Avec majestueusement en tête la dédicace de Proust en 1914 à Marie Scheikévitch dans l’édition originale de Grasset de Du Côté de chez Swann, vous couvrez d’une bien fine écriture tous les espaces vierges des trois premières pages, une longue lettre où vous reprenez les grands thèmes de votre cours de littérature à vos étudiants en licence de lettres.

Vous ne levez pas les yeux, surtout ne pas donner prise à un « je te laisse je repasse tout à l’heure » et vous concluez par une phrase retournée dans la marge où seul le mot solitude est un peu lisible. Son cadeau sous le bras, le célèbre écrivain s’en alla.

Et lui mon ami, son hold-up de notoriété accompli, sa petite rage de jalousie apaisée, il me chuchota, devant mes yeux ébahis, « t’as vu comment je me suis consolé » ?

En vain, d’Alsace ; épisode 157 : JUSTE DES IMAGES

Ambroise Perrin

Il ne vivait que pour ça, le cinéma. Une vie par procuration sur grand écran. Sa vie c’était dans les salles et depuis peu la nuit devant son écran de téléviseur, uniquement des films classiques. Un carnet pour noter ce qu’il avait vu, 2 ou 3 films par jour, souvent plus, il ne notait que les titres, le nom du réalisateur et l’année de sortie.

Il n’avait pas d’amis, il détestait ses parents, ou plutôt ses parents le détestait. Le mépris, c’était réciproque et cela n’aurait pas fait un scénario de série B comme ceux que l’on voyait au ciné-train. On y entrait au milieu du film et à la fin on restait pour voir le début, et si c’était avec Gary Cooper, on voyait la fin une deuxième fois.

Truffaut raconte à propos des 400 coups qu’il allait parfois l’après-midi en cachette au cinéma, en se glissant sous le guichet de la caissière, et si le soir on allait voir le film en famille, il ne pouvait avouer l’avoir vu auparavant : le revoir devenait une leçon de cinéma, où il s’intéressait plus aux mouvements de caméra et au montage qu’à l’histoire qu’il connaissait déjà. 

Son petit emploi de bureau lui permettait de vivre, le loyer, des pâtes, de la bière, et surtout des livres. Aux vacances, un billet de train pour aller à Chaillot, à la cinémathèque du Trocadéro. Henri Langlois lui disait bonjour à l’entrée. Un jour son voisin de fauteuil fut Rüdiger Vogler, et le soir Bulle Ogier. Wenders, la Salamandre.

Il prit des cours du soir et passa son CAP de projectionniste en Art cinématographique, épreuve pratique passé au ‘’Broglie’’ à Strasbourg et stage d’une journée chez les pompiers. Des remplacements, parfois le week-end ou pendant des Festivals, et cela lui permettait ensuite d’avoir des ‘’exos’’, des exonérés du CNC, pour entrer ainsi gratuitement dans la salle. Il adorait l’Alpha à Schiltigheim, avec la caissière qui sentait bon le pain chaud, pour son Festival des films des Droits de l’homme et celui du film amateur.

Au Club, Madame Fabienne laissait l’issue de secours entrouverte afin que les cinéphiles fauchés puissent entrer et grimper à la séance de 23 heures, salle Marilyn, après avoir acheté Le Monde au Drugstore. On y allait même sans connaître le programme, car il n’y avait que des chefs-d’œuvre ‘’Art et Essais’’.

Il visita avec Monsieur René une fabrique de vélo, grande comme une usine, avec assez d’espace pour y créer le Star, plusieurs salles, ce qui était très astucieux commercialement, mais le projectionniste devait chaque jour courir un marathon dans les escaliers, d’une cabine à l’autre. Le Star avec une drôle de cave qui aura son heure de malheur et son grenier où un petit appartement avait été bricolé pour s’y reposer.

Quand le studio Kléber ferma, ce fut un crève-cœur. L’Ariel grand-rue se nommait auparavant le Kosmos. Il y avait des cinémas partout à Strasbourg, de grandes salles, le Vox, les Arcades, l’ABC et le Ritz où il gagnait double prestation le dimanche matin pour les séances de ‘’Connaissances du monde’’.

Un soir au Méliès, il réussit à passer la même bobine en même temps dans deux salles en faisant tout un circuit pour la pellicule 35 mm d’un projecteur à l’autre. C’était un James Bond et bien sûr le film cassa lors de la poursuite en Aston Martin. On appelait ‘’choucroute’’ le tas de pellicule qui s’entassait au sol lorsque la bobine de réception coinçait.

Si le Club, c’était culturel avec des réalisateurs invités, le Capitole UGC c’était commercial, les grosses sorties avec des stars pour le lancement des films. Il assistait aux rencontres avec les journalistes. Il était parfois invité au restaurant les soirs d’effervescence, par exemple à côté d’André Dussollier qui lui avoua qu’à son avis, ‘’Trois hommes et un couffin’’ était un gentil petit film qu’il avait tourné par amitié pour Coline Serreau, et que cela ne marcherait pas.

En 1984 il rencontra son idole Jerry Lewis, le Zinzin d’Hollywood venu tourner une comédie Quai des Bateliers.

Tout cela, il le racontait un soir de grande mélancolie, dans le désordre de ses souvenirs, à une jeune fille qu’il croisait souvent dans les salles, une solitaire comme lui, mais qu’il n’avait jamais osé aborder. Elle lui dit aussi, je n’aime pas la vraie vie, je n’aime que le cinéma.

Ce soir-là, c’était le 1er octobre 1992, et Monsieur Hochwelker fermait le Ciné-bref. Une dernière séance, pour cette salle de films érotiques, où les spectateurs faisaient attention à ne pas être reconnus. Il aimait bien le bruit de son projecteur vieillot et déglingué. La jeune fille était venue car comme lui, elle faisait parfois des remplacements, caissière au porno cela la faisait rire. Quand ‘’Gémissements frénétiques’’ fut terminé, ils restèrent jusqu’à après minuit à se raconter des histoires de cinéma à Strasbourg. Leur Ciné-bref, on le désignait par des périphrases, ‘’l’endroit que vous savez’’, ‘’dans un certain immeuble, au début du Vieux marché aux vins’’. Ils riaient en évoquant les noms de notables qu’ils y avaient surpris et se contèrent prolixement les détails de l’obsession secrète de tous les adolescents. Ah ces souvenirs, c’est bien là ce que nous avons de meilleur…

Maintenant que les cinémas avaient disparu, que leurs vies allaient se résumer à des piles de cassettes VHS, que le jour allait se lever, mais que tout était gâché, que tout était saccagé et que l’air pourtant se respirait et qu’on avait tout perdu, leurs yeux se cherchèrent et comme dans un film muet, leurs regards formaient les plus beaux des dialogues.

Quel est ton film préféré ? Et toi ? Attends, écrivons-le chacun sur un bout de papier. Et tous les deux, miracle des plus beaux scénarios, écrivirent en même temps ‘’l’Aurore’’ de Murnau. L’amour, crurent-ils, devait arriver tout à coup avec de grands éclats et des fulgurations, ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l’abîme le cœur entier.

Et ce couple qui paraissait maintenant bien vieux, et dont tant d’années se résumaient aux faisceaux de lumière d’un projecteur et aux dialogues qui provoquaient parfois des larmes sans pudeur, ces deux personnages se tenaient doucement les mains avec ces sourires qui font rêver 25 fois par seconde. Ils se répétaient les mots doux qu’ils connaissaient par cœur : ‘’dis-moi un mensonge, dis-moi que toutes ces années tu m’as attendu. Dis-le-moi. – Toutes ces années, je t’ai attendu. – Que si je n’étais pas venu ce soir, tu serais morte. – Si tu n’étais pas venu, je serais morte. – Pas une seconde tu n’as cessé de m’aimer. – Pas une seconde, je n’ai jamais cessé de t’aimer’’.

En vain, d’Alsace ; épisode 156 : BABETTE S’EN VA-T-EN GUERRE

Ambroise Perrin

C’est la fille d’un très bon ami, elle a 33 ans, je l’ai connue bébé, elle est prof de philo à la Fac et elle vient d’annoncer qu’elle partait se battre en Ukraine. 

Je sais qu’elle n’a jamais tiré un coup de feu, qu’elle ne connaît rien aux techniques de mouvements de troupe, qu’elle est ignare en analyse de satellites et de bombardements par drônes, et ce n’est pas son genre d’aller jouer les infirmières sur le Front. Peut-être simplement a-t-elle lu Sun Tzu, l’Art de la guerre, ce qui date un peu pour bouter l’envahisseur d’un pays où elle n’a jamais mis les pieds.

On m’invite à une bouffe, son père réunit quelques copains avant son départ. Hallucinés pourrait être le mot, pour nous qualifier nous les potes, qui sommes plus des pacifistes post-mai-68 que des va-t-en-guerre trumpiens. On a les yeux ronds et les questions prudentes.

Difficile de comprendre ce barouf, elle a certainement de bons contacts avec le Quai d’Orsay puisqu’elle a aussi été major de Sciences Po et a tenté par deux fois l’ENA, mais que va-t-elle faire dans cette galère et, interrogation plus judicieuse, pour quoi faire ?

Elle nous dit d’emblée qu’elle part à la guerre en tant que philosophe. Nous vivons dans l’illusion d’être en paix en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Le déclic a été un colloque à l’Université de Bruxelles, sur les philosophes du XXe siècle. Leurs travaux ont toujours été en référence aux guerres. Parfois, de façon très elliptique, parfois de façon plus saisissable. Verdun, et un quart de siècle plus tard la Shoah furent le point de départ des travaux de tous les philosophes.

Depuis peu, la guerre au nom du progrès, c’est-à-dire les guerres coloniales, ont été revisitées pour dénoncer un sentiment de supériorité civilisationnelle. L’Algérie fut la dernière guerre de conscription en France, pour les conflits suivants, ailleurs dans le monde, notre société, ou en tout cas la population, ne se sentait pas concernée. Si on ne risque pas d’y perdre sa vie, les conflits nous sont étrangers, malgré aujourd’hui la surabondance d’informations et d’images culpabilisantes sur chacune de ces batailles. Le sort des populations civiles sous les bombes à l’heure du dîner provoquent nos indignations, mais ce n’est pas « chez nous ».

Chez nous, nous avons des usines qui fabriquent des armes de guerre, mais pour les exporter vers les guerres « ailleurs », pas pour les utiliser chez nous. Nous pensons ne pas être en guerre parce que nous n’avons pas nos corps blessés ou tués. Ce sentiment de distance fait que la réalité de la guerre n’affecte pas notre réalité quotidienne, même si elle n’a jamais été autant visible via notamment les réseaux sociaux. Les moyens de communication régis par une éthique journalistique, par les « vraies » télévisions, n’hésitent plus à diffuser des images filmées par n’importe qui sur un téléphone portable.

Nous vivons dans une fascination guerrière, et l’inauguration du Salon de l’aéronautique du Bourget, où ne se vendent que des armes dernier cri entre nations plus ou moins belligérantes, est un évènement d’une banalité effrayante. L’impression de visiter des agences de voyage proposant des expériences guerrières comme des licences de jeux télévisés exotiques.

Pour un philosophe, et de plus pour une femme (je ne suis pas Lysistrata !) cette glorification de guerre est un terrain d’études. Partir à la guerre, c’est accomplir une envie de vivre intensément aux frontières de son intimité.

Je vous vois goguenards, oui je suis sportive et je me prépare à partir à la guerre comme je m’entraîne pour courir un jour un marathon en moins de trois heures. Pour ma génération l’Ukraine devrait être traumatisante comme l’a été le Vietnam pour les jeunes américains. 

Les stratèges dans les « situation rooms » n’intègrent pas de philosophes à leurs tactiques de combat. Ils redoutent certainement que ces sages soient foncièrement pacifistes. Moi d’instinct, je suis antimilitariste, mais comme philosophe, je vais sur le terrain.

– Tu écriras un livre à ton retour ?

Si je rentre vivante, oui.

En vain, d’Alsace ; épisode 155 : L’ANGE GARDIEN

Ambroise Perrin

Il vient de perdre sa mère, je suis allé aux funérailles, une messe avec des chants grégoriens et le cimetière sous un ciel voilé, et en sortant il me dit, j’ai perdu mon ange gardien. C’était plutôt toi qui t’occupais d’elle, lui dis-je, et je sais que ce fut long.

Je me souviens, répondit-il, quand j’étais petit enfant, dans la plus gracieuse et la plus pure tradition de la religion, j’avais un ange gardien, spécialement chargé de veiller sur moi et sur mon âme. C’était un ami céleste, inspirateur de mes meilleures pensées et qui me préparait le chemin pour aller, le jour venu, directement au paradis. 

On chemine entre des tombes.

C’était plus que la voix de ma conscience pour révéler le bien et le mal. Je pouvais demander conseil à mon ange gardien parce qu’il savait tout. Avec un peu de résolution et de sang-froid, on triomphait des attaques les plus redoutables. J’ai ainsi appris à craindre la fournaise de l’enfer, où de faux amis auraient pu m’entraîner, une pente dangereuse vers des gouffres brûlants.

Je réponds par courtoisie ; ce danger d’il y a maintenant un demi-siècle ne doit plus nous faire peur. Non, ne cherche pas, rien n’a changé, il n’y a pas de temps perdu. Il me prend à témoin. En grandissant j’ai cultivé le souvenir de cette présence, mon ange gardien est toujours un compagnon discret et secret.

Je ne l’ai jamais renié et j’ai compris sous quelle forme il m’entourait. Mon ange gardien n’était pas aussi invisible que nous l’avait expliqué le curé en classe de catéchisme. Il avait de l’amour et du dévouement, et c’était ma mère. Tous les enfants ont besoin des conseils de leur mère. Elles ont toujours un tempérament exquis de fermeté et de douceur qui est l’autorité sous la forme la plus persuasive et la plus irrésistible. C’est le secret des mères. C’est à une mère uniquement que l’on obéit pour faire plaisir et par plaisir. L’obéissance, qui répugne tant à notre nature orgueilleuse et déchue, devient une joie quand il s’agit d’une bonne mère. Le curé n’a-t-il pas dit dans son oraison funèbre ‘’thesaurizat ita et qui honorificat matrem, celui qui honore sa mère amasse un trésor ‘’ ?

Il faut songer à ce qu’elle a souffert pour ses enfants. Ma mère a veillé sur mon berceau quand j’ai été malade, elle interrompait son sommeil pendant ma petite enfance, elle m’entourait de soins délicats en s’oubliant elle-même, elle sacrifiait ses joies les plus légitimes pour toujours être à son poste de soldat vigilant. ‘’ Ego dormio, et cor meum vigilat, je dors mais mon cœur veille ‘’.

Lorsque dans ma vie je suis face à des situations qui troublent mon intelligence, je fais appel à mon ange gardien, je me demande ce que penserait ma mère, qui me répondrait, ‘’ celui qui s’attache à des visées trompeuses veut saisir l’ombre et poursuivre le vent ‘’.

Les mères possèdent un privilège, les intuitions du cœur pour leurs enfants, comme des instincts de justice et de vérité. Combien de fois, adulte, j’aurais gagné à me refaire petit enfant pour retrouver sur les genoux de ma mère ce sens commun que ma conscience avait perdu.

Mon ange gardien est frappé d’un sûr instinct, d’une espèce de divination quand il s’agit de me juger. J’ai en lui une confiance absolue parce que son cœur est dépositaire de toutes mes incertitudes, de tous mes atermoiements, de tous mes chagrins, de tous mes repentirs.

Dans les moments de trouble et de lutte, une fâcheuse tristesse encombre souvent l’âme. Mon ange gardien répond aux foules de pensées vagues mal définies et peu approfondies qui m’envahissent dans ces heures de doute.

Ce fut le moment de sortir du cimetière. Deux anges parurent. Il pleuvait.   

En vain, d’Alsace ; épisode 154: ROMANCE DERRIÈRE LE FRIGO

Ambroise Perrin

Elle a 17 ans et vit un nouvel amour éternel tous les 15 jours ; les parents sont sympas et elle ‘’ramène’’ les copains à la maison, ils sont bien reçus, on boit un chocolat chaud à la cuisine et papa et maman ont depuis longtemps compris que la conversation ne devait pas commencer par un interrogatoire du genre ‘’alors vous êtes dans la même classe, vous allez faire quelles études, vous jouez aussi d’un instrument de musique ; Clémentine joue du violon, et vous jeune homme ?’’

La maman a un truc très précis, à la suite d’une grosse bourde, où elle attribua le prénom d’un ex à un nouveau… Elle n’est pas très physionomiste alors il faut être prudent ! ‘’Vous êtes amoureux, loué jusqu’au mois d’août, vous êtes amoureux, vos sonnets la font rire.’’ Au verso d’un banal ticket de réduction pour du raifort râpé en sauce à la supérette express du bout de la rue, accroché nonchalamment au frigo par un magnet, elle écrit à chaque fois comme un pense-bête, le prénom du nouvel élu du cœur de sa fille. Un coup d’œil discret permet quand il faut un joli moment de complicité avec ‘’sa fille chérie adorée’’ qui, un jour de nostalgie, pourra consulter la liste avec peut-être aussi un peu de mélancolie.

Mais la vie est belle, quand on n’est pas sérieuse. Un beau soir, foin des bocks et de la limonade des cafés tapageurs aux lustres éclatants, on va sous les tilleuls verts de la promenade.

C’est une vieille histoire, Clémentine est restée seule toute sa vie. Des dragueurs, des soupirants, des petits amants sincères, elle en a toujours été entourée. Mais la vie n’est pas si belle. La tristesse de son âme et le désespoir de sa solitude atavique masquaient de moins en moins, à mesure que le temps filait, ce temps perdu, les oublis des hasards des rencontres. La lassitude un jour l’emporta sur la flamboyance, et on ne la vit plus. On a dit qu’elle s’était mariée et qu’elle vivait dans une caravane. 

En vain, d’Alsace ; épisode 153 : GARE AUX LARMES

Ambroise Perrin

Il prépare les prochaines élections. On lui demande des fiches sur des sujets racoleurs, le stationnement, l’impossibilité de rouler en ville, les inaltérables et inénarrables crottes de chien (en cause, les piétons du ‘tard le soir’ avec un clébard pour se rassurer en rentrant chez soi parce que le parking est forcément excentré), les cyclistes à 30 à l’heure, les SUV à 3 à l’heure, les futurs traumatisés crâniens en trottinette appelés aussi donneurs d’organes, le Parc de l’Orangerie sans zoo et son lac sans eau. Il trouve des argumentaires autres que ‘ce n’est pas moi, c’est les autres’ pour l’arnaque délibérée du GCO vers les mailles de Hautepierre, ‘suivre Schiltigheim pour aller à Strasbourg’, bref, il déprime dans son frétillant boulot de conseiller des élus.

Un grand lieu de passage pour lequel chacun a un avis, c’est la gare et ses transformations. Il est admis que les usagers n’aiment pas les changements sans explications. Le bureau de la CTS a fermé comme si le tram devenait gratuit pour les touristes, le distributeur de billets de la banque a disparu et pour les toilettes faut payer. Le Hall d’entrée est devenu une scintillante mais quand même glauque et pitoyable annexe de galerie commerciale, impossible de trouver les horaires des trains au milieu des 423 panneaux de publicité qui tournent et des enseignes qui clignotent, il a compté. Et surtout, aucun stand d’information de la SNCF !

Il ne parle plus que de cela et sa conversation est loin d’être passionnante. Il a des arguments pour dire que l’on marche sur la tête : certes, la Ville de Strasbourg est fière de sa gare construite par les Allemands après l’annexion de l’Alsace en 1871. Elle fut emballée dans un sac en plaques de verre, comme un plastique de protection, un peu plus d’un siècle plus tard, caprice d’un architecte qui ne savait pas que les murs en grès des Vosges, cela reste toujours beau. Bien sûr la gare ce n’est pas vraiment la Ville qui décide, il y a le Département, la Région, l’État, tous les financiers spéculateurs investisseurs qui se cachent dans la SNCF et ses filiales, il y a même des trains et des voyageurs à qui on ne demande pas leur avis et qui prennent leurs billets selon des augmentations aux variations de presse-citron. Il y a des grévistes à l’improviste les jours de départ en vacances et des patrons qui pleurent sur les déficits alors que les actionnaires font des bonds si hauts que leurs chiffres restent secrets ; quelqu’un a pour rôle de réussir à obtenir des millions de subventions de l’État en prenant un air de bon samaritain d’un truc obsolète appelé service public. Si ça marche, il touche probablement une grosse prime des actionnaires et bien entendu très discrètement ! Il a l’air bien aigri, en racontant cela, l’ami !

Il est intarissable. Si un voyageur va au guichet qui est à l’autre bout de la gare, là où il y a des travaux, et demande qui c’est le responsable de la gare de Strasbourg, personne ne pourra répondre. De toutes façons les voyageurs les plus malins prennent leur voiture à trois ou quatre, ça revient bien moins cher, sauf si on achète son billet TGV trois mois à l’avance une nuit de pleine lune avec un ordinateur qui n’est pas sous l’influence de votre recherche de renseignements et sous condition d’avoir sous la main le mot de passe de la Carte des Amateurs de Cookies, le Cac, bien sûr 40, qui est le nombre de billets mis en vente à tarif réduit à minuit ce jour-là.

Il se lance dans une diatribe bien construite : à Strasbourg le train devrait être gratuit pour les habitants de souche, parce que c’est là à Illkirch que les alsaciens ont fabriqué pendant un siècle les locomotives à vapeur, même pour les Allemands pendant la guerre ! C’est vrai qu’après 40 ans de labeur à la SNCF, le TER est gratuit pour vous si vous allez à Wissembourg. 

Dans une gare ce ne sont plus les trains qui sont intéressants. C’est son implantation qui allèche, car elle est très bien située dans une zone passante : le bâtiment va donc se transformer en centre commercial burger-kebab-sushis, T-shirt-bijoux-téléphonie, et toutes les marques qui ont les mêmes boutiques aseptisées dans le monde entier. Les magnifiques salons de Guillaume II seront peut-être transformés en restaurant, avec spécialités impériales, et rêvons que l’on rouvrira le fameux ciné-train avec un film de Gary Cooper en noir et blanc, séance toute la journée en boucle, vous prenez un billet d’entrée et vous restez une demi-heure ou quatre heures si vous voulez revoir le début, si vous vous êtes endormi, ou si vous avez une bonne compagnie tarifée que vous venez de rencontrer sur le trottoir de la gare.

Quand une patrouille de police ou de militaires passe entre les halls où l’on poireaute pour voir enfin le quai s’afficher sur un écran, elle est assaillie de demandes sur le retard des trains. Elle n’en sait absolument rien ; un employé débusqué au filtrage d’entrée des TGV, les plus rentables, explique que sa hantise, ce sont les voyageurs désemparés par manque d’information, la page SNCF sur leur téléphone en berne. 

La distraction du contrôleur, c’est de rendre service : la dame, plutôt bonne vivante, avec une poussette, trois enfants, trois grosses valises, quatre sac à dos, un petit chien, en train de téléphoner sur son portable en grimpant dans une voiture qui n’est pas la bonne deux minutes avant le départ, puis les gosses qui courent et braillent partout, la bouteille de soda qui fuit, le chien qui grogne contre l’autre dame qui a un chapeau et fait semblant de dormir pour ne pas s’en mêler, et quand la valise n’entre pas dans le casier, la mère de famille demande de l’aide, cela fait déjà 20 minutes que l’on roule.

Strasbourg est l’une des capitales de l’Europe, la capitale des hommes d’affaire, la capitale du livre, la capitale du business de Noël, la capitale de l’association des amis des capitales en congrès, et même si tout se passe à Paris, il y a des réunions qui se tiennent dans la capitale alsacienne une fois par mois. 

Alors mon copain qui a changé de job et écrit maintenant des fictions pour une série de la télévision locale, Chez nous derrière le nid de cigogne, a inventé cette histoire : il y a des gens importants qui ne payent pas leur billet, puisque c’est leur boîte qui s’occupe des factures. Ils arrivent en train super première classe pour être tranquille, travailler douillettement et pour somnoler. La SNCF a une idée de marketing très puissante, faire une voiture spéciale très confortable et sobrement décorée, sans passage intempestif vers une voiture-bar, sans annonce dans les haut-parleurs, sans sonnerie de téléphone portable et surtout, surtout, sans enfant ! Rien de plus énervant que ces gosses qui s’égosillent en se chamaillant pour jouer aux cartes. Et ces morveux qui font des batailles de jeu vidéo bip bip bip, ces mioches qui se convoquent sur leur portable réglé haut-parleur d’un bout du wagon à l’autre !

Un billet super première classe garanti sans garnements ! Quelle bonne idée, moyennant supplément, mais le calme, c’est indispensable, quel luxe, quelle volupté. La série télé est construite sur des épisodes rigolos : à Strasbourg on a des trains, on a des principes d’équité, on a les Droits de l’homme, et on a aussi des parents et des enfants ! On a l’esprit frondeur, on a de l’imagination, du pétrole et des idées. Alors dans le bon wagon ouaté aux sourires feutrés de l’entre-nous, soudain, Monsieur costume-cravate Hermès se met à geindre. Trois sièges plus loin une dame en costume Chanel pousse des petits cris et appelle sa maman. Et à l’autre bout un monsieur à tête de PDG à l’ancienne sanglote si fort que son voisin lui donne un biberon. Le contrôleur, alerté par les discrets micros et caméras de la voiture reliés à sa cabine déboule, effaré. Dans le wagon de munificence, ambiance crèche le jour où pas un gosse ne veut dormir. Les passagers grand luxe donnent maintenant un concert de pleurs, de hurlements et de saine petite rébellion. Ouf, son histoire est terminée, heureusement que cela fait longtemps que je ne regarde plus la télé avec ses émissions maladroitement farfelues et insolentes pour racoler des spectateurs entre les pages de publicité. 

En vain, d’Alsace ; épisode 152 : LE DIABLE, PROBABLEMENT

Ambroise Perrin

Nous avons rendez-vous très tôt, à 9h, au Brant. Pour tous les deux, ensuite, des journées très chargées. Je trouve qu’il a l’air bien fatigué. Je dors mal me dit-il. Et ce depuis l’enfance. Ah bon ? Oui chaque nuit je rencontre le diable, c’est épuisant. Difficile de prendre au sérieux une telle confidence.

Quand j’avais neuf ans, la confession était obligatoire. Et le curé m’a nargué en prétendant pouvoir être non seulement le Bon Dieu, mais aussi le Diable. Je ne me souviens plus des péchés que j’avais débités, il fallait en inventer pour être crédible. Mais l’ecclésiastique, dont bizarrement je n’ai retenu que le prénom, Jean-Paul, parce qu’il était gravé sur un burlesque écriteau en bois, amovible, à la porte du confessionnal, est devenu effrayant, grossier, rugissant, hautain, et même faux-jeton et menaçant, en prétendant être, derrière la crasseuse petite grille en bois souillée de tant de péchés et dont les trous en losanges rabougris et opaques sentaient la sueur, le Prince des Ténèbres.

J’imaginais qu’il s’agissait de m’inciter à trouver un droit chemin. La scène me poursuivra pendant toute ma destinée, même si parfois, en me réveillant au milieu de la nuit, je me raisonne en pensant que la créature diabolique exagère.

C’est le Rôdeur de mes cauchemars, l’esprit du Mal qui erre, épie et soudain passe à l’attaque. Je garde farouchement le vivace souvenir d’une peur bleue. J’ai bien pensé à en faire un roman pour me débarrasser de la présence de cet esprit malfaisant qui tourne inlassablement autour de moi, en le métamorphosant en fiction avec un accident interrompant les apparitions. Je suis resté terrorisé comme lors de la première nuit, et j’attends que, sous l’édredon, il surgisse de l’obscurité.

Dans l’obscurité, je le distingue parfaitement, Lucifer et ses forces du Mal. Le Prince de la Mort est plus présent que jamais. Je me réveille immensément fatigué, et je ressens une grande tristesse, impossible à partager. Oui, j’ai la trouille de me lever. Cela fait 70 ans que cela dure. Et pour disparaître, ce sentiment attendra probablement que je prenne le temps de mourir.

En vain, d’Alsace; épisode 151: L’AMI MALHEUREUX

Ambroise Perrin

Il m’a dit, « je suis l’homme le plus malheureux du monde ». S’il avait dit « je suis l’homme le plus heureux du monde », bon, certes cela aurait été plutôt banal, mais on aurait pensé au jour de son mariage, à la naissance de sa fille, ou qu’il avait gagné le super gros lot au loto, ce qui serait bien trivial. Non, il m’a dit « je suis l’homme le plus malheureux du monde ».

Qu’est-ce qui t’arrive, ta femme t’a quitté ? -Tu rigoles, non, elle s’en fout. Un petit moment de silence. C’est bien plus grave. Ah bon, quoi ? (on dit ah bon parce que dans la langue française on ne peut pas dire: ah mauvais, quoi ?) et on pensait, sans rien dire, car cela pouvait être gênant, quelqu’un est mort, il vient d’apprendre qu’il a un cancer, ou rigolo, on lui a volé sa Porsche Cayenne full options. En plus couleur blanche, quel plouc !

J’attends donc qu’il me dise quoi, quel malheur lui est tombé dessus. – Je ne peux pas te dire, c’est trop horrible… Bon, ça ne doit peut-être pas être trop grave, laissons-le parler. -Tu ne peux pas t’imaginer… – Dis-moi… – C’est, comment dire…

Bien entendu, à ce moment-là, son téléphone portable se met à vibrer. Vas-y, réponds… Allô ? Ah c’est toi… Euh, ça va, ça va… Écoute, je ne peux pas te parler, là, je suis avec un ami, je te rappelle, promis, juré… Il en profite pour vérifier un truc dans ses SMS, une commande de fonds de tarte flambée à livrer le soir même, il est commerçant.

Alors dis-moi ce malheur ? En fait, c’est un bon pote, et maintenant je m’en fous complètement de ses états d’âme, je suis juste curieux, si ce n’est ni une histoire de cul, ni une histoire de fric, ça doit être assez insolite…
– Comment te dire…

Il recommence à ergoter, on croirait un sketch, il paraît que les humoristes de stand up (autrefois en français, on disait one-man-show) ce n’est pas eux qui écrivent leurs solos, ils ont des nègres qui testent leurs astuces sur des publics cibles, ou alors ils se servent des logiciels de l’intelligence artificielle. On est loin de Fernand Raynaud, de Bourvil ou de Raymond Devos.

Maintenant j’ai juste envie de le secouer ou de me barrer, il a toujours eu tendance à finasser, je le connais bien, il doit y avoir un truc énorme, c’est un gros sentimental, mais là il exagère vraiment !


Vas-y, accouche ! Raconte !

En vain, d’Alsace ; épisode 150 : LES AGRAFES NUCLÉAIRES

Ambroise Perrin

Il n’y avait plus d’agrafes dans l’agrafeuse, et il y avait un paquet dans le bureau de son père. Dans le tiroir, la petite boîte est bien là. Il l’ouvre, à l’envers, toutes les agrafes tombent au fond, sous les paquets d’enveloppes, les documents, les stylos, la chemise avec les factures en cours.


Il soulève le tout pour récupérer les petits bouts d’agrafes, les barres étaient cassées, c’est pour cela qu’elles se sont éparpillées. Il soulève tous les papiers et les pose sur la chaise. Il y a au fond du tiroir une plaque en carton, comme un double fond, des agrafes se sont glissées dessous.


Il soulève, il y a aussi une grande enveloppe, avec des tampons officiels, ministère de la justice.
Il sait qu’il ne devrait pas l’ouvrir, il lit en 20 secondes, son père a été libéré de prison, au bout de neuf mois ‘’ayant manifesté des efforts de réinsertion’’ et ‘’ayant présenté des gages sérieux de réadaptation sociale’’. Il range le tout, ses jambes flageolent, il est effaré. Le juge d’application des peines a prononcé la présomption de bon comportement avait-il cru lire.


Il ne dit rien, des jours et des jours. Il passe de ‘’pourquoi papa n’a rien dit’’ à ‘’qu’est-ce qu’il a fait, papa’’. Il se décide à chercher sur Google, rien. Il passe des heures sur Internet, il ne trouve rien. Qu’est-ce qui mérite un an de prison ? Ce n’est peut-être pas si grave que cela, et pourtant un an, c’est une lourde de peine, c’est un procès, une condamnation. Une escroquerie, une affaire de mœurs, un hold-up, du sang sur les mains ? Peut-être était-il innocent, et il n’a pas voulu dénoncer quelqu’un ?


Il faudrait qu’il rouvre le tiroir pour lire à nouveau les papiers et trouver la date. C’est cela qui lui manque, et avec la date du procès il trouvera dans les vieux Journaux sur Gallica ce qui s’est passé. Il meurt de peur à l’idée de l’ouvrir ce tiroir, il prend une photo avec son portable de l’agencement des enveloppes pour tout remettre exactement en place.


La date, le 3 mai 1975. Un article du Monde évoque un attentat à l’explosif contre la centrale de Fessenheim, avec l’écrivain Françoise d’Eaubonne, qui se vantera de ce ‘’terrorisme’’ au micro de Jacques Chancel, Radioscopie sur France Inter.


C’est donc son père qui a manié les explosifs, il venait de faire son service militaire, il savait comment se procurer et placer des bâtons de dynamite. Il a de suite été interpellé, déjà connu pour son activisme depuis la manifestation du 12 avril 1971, contre l’implantation de la centrale, ‘’la signature était évidente’’.


Il a surtout été condamné pour sa collusion avec le commando allemand Ulrich-Meinhof, organisateur de l’attentat. Il avait 23 ans. Pourquoi garde-t-il le secret de ce fait d’armes ? Est-ce une honte dans la famille ? Un demi-siècle plus tard, ce militantisme serait presque glorieux.
Son papa n’est pas encarté chez les Verts, il se moque des écolos, il fustige les khmers verts qui pourrissent la vie des citoyens sous prétexte de sauver la planète, et qui imposent des mesures contraignantes et punitives qui n’ont aucune efficacité, si ce n’est que de manier du symbolisme culpabilisant.


Et les symboles, c’est terminé, non merci. Simplement, par nostalgie, il continue à voter communiste quand c’est possible. Et pour se battre contre les suppressions d’emplois, il est allé manifester samedi 22 février 2020 contre la fermeture de sa fameuse centrale nucléaire à Fessenheim ! Il y avait bien peu de jeunes à cette manif pépère. Retour sur le lieu du crime ! Les forces de l’ordre furent fort aimables. Ce n’est pas le temps qui passe, c’est l’envie de foutre le bazar qui a trépassé. Ça l’a bien fait marrer !

En vain, d’Alsace ; épisode 149 : L’ART DE LA VENGEANCE

Ambroise Perrin

‘’J’avais sept ans. En 11e on jouait aux billes à la récré’’, me raconte-t-il, ‘’et le Georges Meyer, celui de la boucherie, a triché, il m’a piqué ma grosse agathe. Moi j’avais gagné mais il m’a regardé d’un air de dire sale binoclard et il a menti, il savait qu’il mentait, il a dit c’est moi le plus proche et il m’a piqué ma bille. Sale voleur’’.

‘’Je ne savais pas me bagarrer, c’était donc fini. Et bien je me suis vengé, je m’en souviens particulièrement bien’’ tient-il à préciser. ‘’J’avais déjà entendu le dicton la vengeance est un plat qui se mange froid. En classe, quand la maîtresse avait le dos tourné pour écrire au tableau, on en profitait pour chahuter un peu, par exemple on mettait le doigt dans la bouche et on faisait un ploc en tirant sur la joue. La maîtresse se retournait brusquement et surprenait le garnement en train de baisser la main de sa bouche, il chopait un mauvais point et il allait au coin. Moi je réussissai à faire le bruit sans le doigt, en coinçant la lèvre inférieure derrière les dents supérieures et en poussant brusquement. Le bruit était le même’’. 

‘’J’ai les bras bien croisés sur la poitrine, je fais le ploc avec ma lèvre et je fixe mon regard sur Meyer et ça ne manque pas, c’est lui qui se fait gronder, il n’a pas le droit de protester, c’est pas moi maîtresse, – et en plus il est menteur !, un mauvais point. Trois mauvais points et c’est une remarque dans le carnet. Je ne sais pas si Meyer a compris ce qu’il lui arrivait mais moi, je m’étais vengé’’.

‘’La vengeance a toujours été pour moi la façon de rattraper ce que je subissais dans la vie’’. L’ami qui me raconte sa petite philosophie personnelle a aujourd’hui plus de 70 ans. ‘’Me venger cela a été comme une rapide réponse ou bien remonter le temps, revenir en arrière, juste au bon moment. Les petits et les grands échecs de ma vie quotidienne ont été nombreux. Alors j’ai joué avec mon imagination pour mettre des bâtons dans les roues de ceux qui commettaient des injustices à mon encontre, ou qui n’appréciaient pas ma façon de faire, et me rejetaient’’.

‘’Et des idées pour me venger, j’en ai toujours eues. Mettre dans le filtre à air de la voiture neuve d’un salopard de collègue les sardines et leur huile de deux boîtes passées au mixeur. Publier une petite annonce matrimoniale alléchante payée en liquide à l’agence pour cette dame si méprisante. Passer en boucle l’enregistrement à fond d’un chien qui hurle, dans l’appartement quand vous n’êtes pas là. Des broutilles, des gags me dit-il, en fait la pensée de la vengeance a été pour moi la façon de combler à retardement mes frustrations. Parfois l’idée seule suffisait à me faire plaisir’’.

‘’Vous aviez toujours un train de retard, lui demandai-je. Certainement, mais c’était devenu un mode de fonctionnement systématique. Une gymnastique de l’esprit, peut-être rouée, mais finalement très constructive. Je passais le dernier et j’écrasais les autres. Je jouais au modeste pour mieux masquer ma vanité. J’étais devenu un champion de voltige, exécutant en deux jours ce que les autres avaient entrepris depuis plus d’une semaine. J’étais un gros travailleur’’.

‘’On me prenait pour un fayot, on me jalousait, on me dénigrait par dépit. J’ai très vite compris qu’il ne fallait pas argumenter mais dire oui pour la forme et faire ce que je voulais. Ce sont souvent les maillons intermédiaires qui me provoquaient des ennuis, de façon irrationnelle, j’attirais les insultes, les menaces et lorsque je passais les barrages, je triomphais par la réalité de mon boulot. J’ai eu le droit à des motions de défiance avec des arguments de médisance qui furent pour moi des compliments. Je fus contraint à démissionner, la boîte coula trois mois plus tard’’.

‘’Un jour en plein procès interne dans une filiale à Strasbourg, accusé par des cadres rageurs et des syndicalistes rapaces, un message de Paris me proposa un nouveau poste important au siège de la direction générale. J’avoue aujourd’hui que j’avais donné quelques coups de fil’’.

Il n’en peut plus de me raconter sa vie, il adore. Je lui dis que je comprends son désarroi et lui demande s’il y a eu ensuite réconciliation. ‘’Non, répond-t-il vivement, surtout pas, cela serait abandonner l’idée de vengeance. Quand on signe l’armistice pour finir une guerre, ce n’est pas pour faire copain-copain, mais pour prendre des forces afin de taper plus fort ensuite’’.

‘’Mais maintenant à votre âge, vous laissez tomber ? Pas du tout, j’ai encore des velléités de sales coups 40 ans plus tard, des châtiments sous forme de calamités, ils auront intérêt à avoir une bonne mémoire pour comprendre pourquoi ils encaissent des torpilles’’. 

Il n’avait pas l’air malheureux.

En vain, d’Alsace ; épisode 148 : LES VINGT ANS DU NONAGÉNAIRE

Ambroise Perrin

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Il n’est pas tellement vieux, il est né en 1931. Avoir été un adolescent au sortir de la guerre, c’était pouvoir assurer à ses souvenirs un label d’authenticité, même si adulte on ne parlait jamais des horreurs que l’on avait vécues, avant de se mettre à répéter, le grand âge venu, toujours les mêmes anecdotes. Et là cela devint des témoignages qui à force d’insistance empruntaient leur style à la fiction.
‘’Quelle horreur, la guerre‘’ récidivait-il, pour se débarrasser de questions plutôt bêtasses. Les auditoires de lycéens n’attendaient que des réponses standardisées et donc convenues.
Quand il fut au milieu du siècle et qu’il eut donc vingt ans, il ne vint pas à penser que ce n’était pas le plus bel âge de la vie. Ses racines plongeaient dans l’Histoire tourmentée des dernières années et son avenir était le devoir de faire l’Histoire des années suivantes.
Sa prestance en 2025 au café Brant, toujours en présidant un stammtisch composé d’un dentiste facétieux, érudit et pas encore retraité et d’un ancien champion de tennis joyeusement taciturne, incitait les serveurs à faire montre de déférence. Ces habitués accueillaient volontiers autour d’eux des clients d’autres tables, et à leur âge, ils connaissaient tout le monde. On parlait fort, on buvait des tisanes, des expressos, des bières en panaché et aussi de bons whiskys. On observait, flatté, les autres buveurs qui guettaient le bon moment pour passer les saluer.
Il avait fait fortune dans ce qui était fort hasardeux l’année de ses vingt ans, la production de pétrole et d’uranium. Lui l’Alsacien tellement enraciné dans son village d’Outre-Forêt débutait toutes ses phrases par un solennel ‘’en France, à l’époque‘’…
À l’époque on parlait de solidarité planétaire, du prix du pain qui grimpait et de la valeur de la vie à Paris. Lui, avait lu les Nus et les Morts dès sa parution et il s’identifiait à la révolte des soldats qui ne voulaient pas être des héros. Il était allé avec ses copains faire un tour à Saint-Germain-des-Prés. Il parle encore aujourd’hui de cette frénésie d’aller sillonner d’autres mondes, et la porte d’entrée, avait-il découvert en 1951, c’était la culture.
Le petit-fils de son voisin de table a justement vingt ans, ils bavardent et le nonagénaire, un peu retord, s’amuse à quelques questions de connaissances générales. Les réponses le laisseront éploré : le gamin confond tout, Napoléon, Jules César et de Gaulle, Victor Hugo il connaît il a vu le film, Beethoven est un chien, le Biafra c’est la maladie du gros ventre et Auschwitz une bataille des juifs contre les nazis. Qui a perdu ? euh… Alors qui a gagné ? Les juifs ?
Avoir vingt ans chez nous en 2025 c’est débouler tout neuf tout frais dans un monde de paix (sauf en Ukraine, etc.…). Pour le papy, ce fut y arriver en passant par les pires épreuves. Ils forment tous deux, le gamin et le vieillard, une masse commune devant les urnes, mais leurs bouillons de culture sont inassimilables. 
À la sortie de la guerre les jeunes gens rêvent d’un modèle qui est un mythe, et les jeunes filles rêvent d’aimer ces affabulations. Aujourd’hui les garçons rêvent toujours des jeunes filles, qui elles, leur affranchissement conquis, ne perdent plus de temps à rêver. Le monde bruisse de vieilles histoires, comme celle d’être amoureux. Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées ! Mais les étoiles au ciel n’ont plus de doux frou-frou, les soupirants croient toujours à l’amour mais n’osent plus le dire.
‘’Quand j’avais vingt ans en 1951, mes parents estimaient me larguer dans un monde meilleur. La misère matérielle n’était que transitoire, j’allais vivre des années glorieuses, et mes enfants pourraient encore améliorer tout cela‘’. C’est ce qui s’est passé, non ? -Vous croyez me répond-t-il, bien sûr on mange à sa faim… les gamins nés en 2005 me semblent tellement immatures et incultes…‘’
Je m’indigne mollement, la perception d’une génération catastrophiquement ignare n’est en rien une réalité scientifiquement établie. Et vous à vingt ans, vous aimiez quels écrivains, quels peintres, quels musiciens ?
Il plisse les yeux et déroule sans barguigner une liste comme si elle était l’inventaire d’un bonheur de receleur : À vingt ans, moi, Malraux, Gide, Stendhal, Saint-Exupéry, Claudel, Verlaine, Racine, Valérie, Rimbaud, Proust, Montherlant, Musset, Shakespeare, Cocteau, Sartre, Prévert, Dostoïevski, Victor Hugo, Anouilh, La Tour-du-Pin. Et puis Van Gogh, Rembrandt, le Greco, Goya, Rubens, Utrillo, tous les impressionnistes, Monet, Toulouse-Lautrec, Corot. Et enfin Mozart, Bach, Beethoven, Chopin, Debussy, Wagner, Brahms, Schuman, Ravel, Granados.
Le petit jeune voisin de vingt ans n’a pas écouté, il est déjà reparti. Le nonagénaire ajoute qu’aujourd’hui bien sûr il aurait 50 autres noms à ajouter. ‘’Mais je déteste le rap, vraiment, et pour toujours. Je n’aimerais pas avoir vingt ans aujourd’hui‘’.

En vain, d’Alsace ; épisode 147 : MON AMI

Ambroise Perrin

Tout le monde connaît mon ami Emmanuel, pourquoi a-t-il tout le temps l’air malheureux ? Il semble que sa vie soit une lutte perpétuelle, comme s’il attendait quelque chose d’extraordinaire, qui lui serait toujours refusée. Comme si ce fameux ‘’tout le monde’’ possédait un banal bonheur et pas lui. N’importe qui l’a, sans le demander, et pas lui. Et ce n’est ni l’argent, ni l’amitié, ni la gloire. 

Il a laissé une note où il disait ‘’je demande à l’existence une place parmi les hommes, une place à moi, une place qu’ils reconnaîtraient comme mienne sans l’envier puisqu’elle n’aurait rien d’enviable. Elle ne se distinguerait pas de celle qu’ils occupent. Elle serait tout simplement respectable’’.

Il ne s’est pas suicidé, il est mort, pas bien vieux, à 47 ans, de cachexie et d’une défaillance cardiaque. Probablement, il n’avait pas entrepris grand-chose pour se soigner, et sa famille n’avait pas su intervenir pour contrer son épuisement.

‘’Mes amis’’, disait-il alors qu’il n’en n’avait aucun. Ses amis le voyaient se débattre à la façon dont on se noie sans jamais couler. Avait-il une vie intérieure, cette vie secrète qui sert de bouée de sauvetage lorsque l’on est fasciné par la médiocrité de situations sordides où la précarité est aussi longue que des phrases de Proust et aussi fécondantes que l’évocation d’ancêtres russes et ukrainiens, et probablement juifs ? Brouiller les pistes n’était pas une complaisance, mais un acte de prolificité.

On lui demandait donc de raconter sa vie, il répondait d’abord que tout ce qu’il dirait, ce serait faux, qu’il ne résisterait pas au plaisir de remplir sa biographie d’événements très brillants et très médiocres, de raconter qu’il avait échappé à la mort et qu’au lendemain, il avait tenté de se la donner et qu’ensuite par hasard, il avait été l’auteur d’un acte d’éclat.

Chaque fois que l’on passait le voir, bien avant les réseaux sociaux épieurs, il avait déménagé, deux ou trois rues plus loin, mais dans le même quartier de l’Orangerie. Je suis toujours un étranger semblait-il dire. Sa coupe de cheveux et ses costumes fripés lui donnaient un sympathique air de professeur de latin et de grec ancien. Il avait la voix basse, douce, monocorde, qui surprenait chez cet être un peu courtaud aux épaules tassées.

Il passait l’été en Algérie, on l’imaginait en hiver au Groenland. On découvrit une grande valise de cuir noir où pêle-mêle des brouillons de nouvelles, des feuilles numérotées et éparses de romans, des factures de plombier impayées, des listes de commission, un carnet d’adresse vide et sur une feuille vierge un téléphone, celui de Dora Bruder, narguaient ceux qu’il aurait tant voulu aimer.

En vain, d’Alsace ; épisode 146 : L’AURA DE LAURA

Ambroise Perrin

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On la remarquait de suite dans le groupe, on ne voyait qu’elle et on se disait qu’est-ce qu’elle est belle. Pourquoi la repère-t-on presque accidentellement mais immanquablement alors que votre meilleur copain qui est dans le sillage, vous avez beau chercher, vous ne le voyez pas ?

L’aura de Laura (ah ah) c’est un port de tête qui s’envole d’épaules impassibles, un pied posé doucement comme si tout était de velours, la pointe qui caresse l’asphalte et le talon long de 11 raisonnables centimètres d’aiguille en sortant des cours. Le regard au-dessus de l’horizon, le sourire monalisien, et l’œil qui dit de suite bonjour, bien sûr dans un reflet d’or.

On hésite à oser se retourner et donc on imagine un conte de fées. En fait Laura a toujours été comme cela, et avant tout sympa, la bonne copine disponible, brillante, elle était la meilleure, elle prêtait ses petits pulls moulants aux élèves de la classe, les profs les reconnaissaient, elle fut la première à passer son permis et à faire l’amie-taxi, et pour sortir le soir les autres parents avaient confiance en elle. Non pas parce qu’elle semblait raisonnable mais peut-être parce qu’elle rayonnait le bonheur, promis, retour avant minuit.

On se revoit donc quarante ans plus tard par hasard, tu n’as pas changé, on aurait envie de recommencer et de poser ses lèvres sur ses lèvres, elle a tout son temps, comme si elle vous attendait, là, devant un café au Brant, et son chemisier si blanc dans un si beau coton si lisse, à la coupe si épurée, laisse deviner une exécutive woman.

Aussi inéluctablement que naturellement, qu’est-ce que tu deviens, tu as des enfants, tu as vécu où, et ton métier, et les copines, tu en as revues ?

On reprend un expresso, je raconte un peu ma vie. Et toi ? Rien, tu sais, depuis le lycée j’ai toujours été très très seule…

En vain, d’Alsace ; épisode 145 : ACCORD DE SEPTIÈME DE DOMINANTE AVEC NEUVIÈME AUGMENTÉE

Ambroise Perrin

Cela fait 30 ans que la boîte tourne bien, et elle vient d’être rachetée par plus grosse qu’elle. Fusion, dit-on, mais c’est bien un rachat avec soumission au nouveau patron, le jeune loup big boss de la boîte avaleuse. Nouvelles ambitions, internationalisation, restructuration, mutualisation des effectifs.

Inquiétude à tous les étages, on se doute que Jimi le luxuriant, fastueux, opulent nouveau seigneur va débarquer avec ses chasseurs gardés, une bande de jeunes avant tout économistes, et leur ennemi ce ne sera pas la finance. 

Il dit qu’il va consulter. Il va former un cabinet genre bureau exécutif qui centralisera tous les pouvoirs. On voit déjà les majors des grandes écoles, diplômés aux États-Unis, brillants et sans scrupules, carnets d’adresses imbattables, parlant cinq langues et avalant les dossiers avant même que les représentants du personnel n’aient eu le temps de les lire. Des fonceurs efficaces, sympathiques et tueurs.

La nouvelle directrice des ressources humaines, Foxy Lady, demande la liste de l’ensemble du personnel des dix dernières années. Elle passe 15 jours à donner des coups de fil tous azimuts, elle donne des rendez-vous dans un petit bureau discret loin du siège de la boîte. 

Première réunion du nouveau cabinet de direction. Non, pas de golden boys, mais des anciens de l’entreprise, des cadres retraités de 70 ans et plus, des vieux de la vieille qui connaissent la machine par cœur, et qui étaient partis avec plein d’idées laissées de côté, des enthousiasmes contrariés dans des voies de garage et pourtant une vénération sans une trace de rouille pour leur maison, celle à qui ils ont déjà donné corps et âme des dizaines d’années, et où ils reviennent avec bonheur pour défier les ukases de la retraite et leur arthrose subitement guérie, leur chère boîte qui maintenant sollicite ce que personne d’autre ne peut offrir, l’expérience. Are you expérienced ? Can you see me ?