En vain, d’Alsace ; épisode 45 : LE DROIT AU MALHEUR 

Ambroise Perrin

T’as l’air triste, qu’on ne cessait de lui dire, tu tires la gueule ou quoi ? Les malins lui sortaient le Spleen de Baudelaire, les prudents s’enquerraient d’une grave maladie ou d’une perte douloureuse qu’il fallait surmonter. Ben non, il n’avait juste pas envie de sourire, de montrer que tout allait bien, ces traces insolentes de bonheur, l’art factice d’une vie apaisée. 

Il aurait pu s’habiller en gothique, porter des chapeaux noirs, du crêpe sur la manche, se maquiller de blême, les dents cariées, les semelles trouées, l’air du vagabond portant dans sa solitude tous les malheurs du monde. 

Rien de tout cela. Il avait un bon petit job dans l’administration de la mairie annexe du quartier des XV, il traversait le magnifique parc de l’Orangerie pour rentrer chez lui, il aimait sa femme qui le lui rendait bien, les enfants étaient affectueux et réussissaient à l’école, il prenait le tram les jours de pluie et traversait Strasbourg à vélo, il picolait parfois avec les copains et il commençait à la quarantaine d’avoir de la bedaine. 

Mais il était triste, il montrait qu’il était triste, il transpirait ostensiblement la tristesse, comme si une vie intérieure morbide, telles les tentacules d’une pieuvre, à chaque instant jaillissait subrepticement de tout son être. 

Pourquoi n’aurait-on pas le droit de tirer la gueule et d’emmerder les autres ?

En vain, d’Alsace ; épisode 44 : SOUS LES PLANCHES DE SAPIN 

Ambroise Perrin

Il prononça ces mots avec une tristesse qu’on ne trouva pas sans charme. Son enfance défilait comme tombent les aiguilles d’un sapin trop longtemps resté dans la tendre quiétude d’un salon surchauffé. Noël était passé et l’an prochain était encore loin. Oublié le temps des souhaits. Il leur dit, je vais faire un tour. Il sort de Wisches dans la forêt, parcourant à rebours le chemin des cyclones de 1999. 

Le siècle finissait, et il connut l’étourdissement des paysages et des ruines ; il se souvint trois jours avant le Nouvel An de la tempête Lothar et de son ouragan à 160 km/h. Replanter le chêne sessile et le pin laricio, et laisser aux arbres couchés le soin d’une régénération naturelle, mon beau sapin, roi de la forêt. Le 24 décembre 2021, l’astronaute français qui orbitait en haut de nos frondaisons déplia l’arbre, certes en plastique, près des étoiles ! À Sélestat, où l’on se targue d’un demi-millénaire de traditions pinacées résineuses, on rigola. À Strasbourg, où en 1492 on acheta neuf sapins pour célébrer la bonne année sur le chantier de la Cathédrale et des paroisses environnantes, on s’offusqua. Le prédicateur Geiler de Kaysersberg, déjà, avait dénoncé la superstition des « châteaux de Noël » construits de branchages, des réminiscences païennes pour se gaver de pain d’épice et de vin d’hiver. Mais pourquoi donc à Wisches comme ailleurs, les sapins fichaient le blues ? Le sapin est-il une fake news ? 

On le vend maintenant avec pot et racine pour le ressusciter en fin de l’année, et aujourd’hui à l’approche de l’été, il faut l’arroser ! Passionnant, se dit-il, « ça sent le sapin », blague conifère quand on veut partir en enfer. Il était philosophe, il aurait pu être garde-forestier, cette histoire de sapin l’obnubilait. Nous sommes en avril, il pleut c’est le printemps, ou peut-être est-ce l’automne, il n’y a plus de saison. Qu’est-ce qu’un « vrai » sapin ? Une amertume qui ronge comme des pages effacées par cette pluie qui ruisselle dans sa mémoire, patrimoine inutile d’un temps perdu, ou est-ce un souvenir des moments heureux qui aujourd’hui ressemblent à un jeu de hasard, grands perdants de la loterie du temps retrouvé ? Promenons-nous dans les bois, la vérité n’y est pas, que d’entourloupes et de rosseries pour imposer des traditions qui nous prennent pour des bouffons au sommet du Donon ?

Pourquoi donc aujourd’hui parler du sapin ? Le frère, les sœurs, les neveux et nièces, plus personne, comme un paria, exclu de 20 ou 30 ans, et même un demi-siècle de vie commune. Au grenier on retrouvera le gros album photo d’une grande fête de mariage. Les visages enjoués, ils sont bien vieux, et tristes, et ingrats maintenant. Les jeunes n’y comprendront rien, empêtrés dans leurs susceptibilités tartinées d’arrogance, celle d’avoir raison comme les gourous écolos qui imposent le riz complet et les carottes biologiques. Leurs cartes-mémoire s’effaceront un jour de bug. Ils ne seront plus rien. Et ce rien, il leur donne. Il sait très bien que très vite il sera oublié.

Mais aujourd’hui c’est une bête histoire de famille, d’une insignifiance plus décisive que tout, au sommet du massif vosgien. Le Netzenbach, rupt impétueux, qui en dévale presque tout droit, serait le ruisseau le moins pollué d’Alsace, ça fait plaisir de savoir cela, se dit-il. Un peu d’émotion quand même, quand il atteignit son but, comme en hommage au seul souvenir de famille qu’il vénérait. Il s’enferma dans la cabane des sangliers, celle de ce grand-père bon et souriant qui avait été bucheron dans une des scieries du village, et qui y perdit quatre doigts le jour où une lame sauta de la planche de sapin. Il se dit qu’un seul allait lui suffire pour son fusil à gros gibier.

En vain, d’Alsace ; épisode 43 : Le PÈRE ET LE FILS

Ambroise Perrin

Quand la bonne du curé fut enceinte, un jeune homme vint habiter au presbytère et disparut peu après l’accouchement. Dans un village d’Alsace des années 1960, on reproduisait encore beaucoup les faux-semblants un peu moyenâgeux d’avant-guerre, et si tout le monde savait, personne ne parlait, car on l’aimait bien le curé de Schleitdorf. Et pour la Marie, de Trimbergheim, il n’y avait ni mystère ni immaculée conception. 

Ce fut un gentil petit garçon, toutes les dames patronnesses le choyaient, et personne ne cherchait à observer ses yeux ou le nez pour voir s’il pouvait ressembler à un papa. À 6 ans, en restant debout pour toucher les pédales, il jouait de l’orgue le jeudi après-midi et quand le portail de l’Église restait ouvert, le village était fier de son petit prodige. 

Comme il avait le nom de famille de sa maman, à l’école on ne lui demandait pas de remplir la fiche de renseignements. La cruauté habituelle des moqueries de cours de récréation laissait le petit Pierre indifférent, à la maison on lui avait bien appris à ne pas répondre. 

Jusqu’au jour où le nouvel évêque se mêla de la paix dans le village. Le saint homme venu de Strasbourg annonça qu’une règle stipulait que « les curés changeassent d’affectation tous les neuf ans ». Cela faisait douze années que le curé était à Schleitdorf, il fut donc affecté à une paroisse dans le sud du Haut-Rhin, là où être alsacien ne voulait rien dire, puisque personne là-bas n’en pouvait comprendre la fierté. Un village au nom presque français qu’on ne voulait pas prononcer, et où il n’y avait ni messti, ni tarte flambée. Et où il y avait déjà une bonne, qui était bonne cuisinière et bonne croyante, et qui menait d’une bonne main de fer son presbytère. 

Le destin de la Marie fut donc de rester au village au service du nouveau curé, qu’elle détesta tout de suite, et qui pourtant avait eu la charité chrétienne de croire en l’histoire dramatique de son mari mort en Amérique dans un accident d’avion. Pour quand il sera grand, Pierre disait qu’il serait aviateur. Chez les scouts à Wissembourg, il était dans une patrouille avec un copain de Drachenbronn de la Base 901, là où volaient des avions à réaction allant si vite qu’on ne les voyait jamais. Le père du copain était militaire dans les radars et Pierre imagina que voler très haut au-dessus des nuages le rapprocherait de son propre père, ce qui, en fait, n’était pas tout à fait faux puisqu’on dessinait toujours Dieu caché dans un cumulus, « Notre Père qui êtes aux Cieux… » 

L’ancien curé venait très souvent rendre visite à ses anciens paroissiens et à son ancienne bonne, et à petit Pierre qui grandissait et qu’il couvrait de cadeaux. L’après-midi, ils allaient à l’Église jouer de l’orgue, et Pierre déchiffrait une toccata. Maintenant il maîtrisait toutes les pédales et les boutons de la console, il savait régler la soufflerie et le sommier et connaissait les noms de chacun des tuyaux dans le buffet. Des habitants se glissaient derrière un des piliers en grès, plus par indiscrétion que par esprit musical. Quand Pierre interpréta deux chansons de Polnareff à la suite de Bach, il y eut des ricanements et une rumeur indignée parcourut le village. Elle disparut avant même que « la Poupée qui fait non » et « On ira tous au paradis » furent fredonner par tous. 

Pierre se mit à collectionner les porte-clés, il fut celui du village qui en avait le plus, 413 au dernier comptage, car pour lui, les commerçants étaient contents de mettre un anneau publicitaire de côté, yo « Arme Biewele ». À la bibliothèque de la salle des mariages de la mairie, il lut très vite tous les Clubs des Cinq. Alors la secrétaire du maire, qui elle aussi adorait le petit Pierre, se débrouilla avec la facture des fournitures pour remplir les étagères de tous les volumes de la bibliothèque Rose, puis de la Verte, puis des Rouge et Or. 

Pierre faisait d’excellentes rédactions à l’école, pleines d’imagination. En composition de dessin, au crayon et à la gouache, il dessina un écureuil à côté d’une tulipe avec trois pétales et il expliqua que l’écureuil était l’animal préféré de sa maman, car il était très économe et prévoyant, et les trois pétales de la tulipe, c’était le Père, le Fils et le Saint-Esprit. 

Aujourd’hui, le garçonnet est un poète alsacien renommé, il a publié de nombreux recueils et a écrit des chansons qu’il joue à la guitare. Il est depuis des décennies professeur de français au collège de Haguenau. Sa maman est heureuse depuis qu’elle lui a dit qui était son vrai papa, le jour de ses 20 ans. 

Ils vivent ensemble, ils sont aujourd’hui grands-parents et ils forment un très vieux couple. On voit bien qu’ils sont toujours amoureux, quand ils passent en promenade dans les rues de leur village si prévenant. En une génération, la population a bien changé, même si les usines allemandes attirent encore un peu avec de bons salaires, qu’on écoute toujours du schlager sur la Südwestrundfunk et que le samedi immuablement on balaye devant sa porte, non, les gens ne se connaissent plus dans le village ; les jeunes qui sont tous partis pour la ville ne reviennent le week-end que pour retaper la vieille maison en résidence secondaire, et surtout, plus personne ne s’intéresse aux histoires des voisins.

Pourtant, la plus belle histoire du village, c’est celle de l’anniversaire des 10 ans de Pierre. Ce jour-là, une dame arrive en courant au presbytère, le curé doit venir tout de suite, le petit bébé qui vient de naître chez la fille des Muller va mourir, c’est le docteur qui l’a dit, et le curé doit le baptiser tout de suite, sinon il n’ira pas au paradis. Mais le curé n’est pas là. Alors Pierre, qui connaît bien le catéchisme, court avec la dame. À la maison du bébé, qui est tout rouge et dont la peau au lieu d’être fine et rose ressemble à une poire blette, Pierre va à la cuisine, prend un verre d’eau et le remplit à l’évier. Il dit, parce qu’il connaît le mot, je vais faire un ondoiement, même un enfant peut le faire, ça compte pour le paradis. La sage-femme dit oui, c’est vrai, c’est un rituel. Pierre verse le verre d’eau sur la tête du bébé et dit « c’est le premier des sept saints-sacrements ». Il fait le signe de la croix sur son front et prononce, comme s’il était au tableau à l’école, « je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ». Les parents, les voisins, le docteur, tous répondent « Amen ! ». Pierre était le seul qui ne pleurait pas.

En vain, d’Alsace ; épisode 42 : TRISTE BUREAU À BOURGENDORF 

Ambroise Perrin

Depuis le Covid, il n’est pas retourné au bureau. D’ailleurs, le bureau, il n’existe plus, le bail n’a pas été renouvelé, tous travaillent depuis chez eux à la maison. Le patron a pris une boîte postale dans un immeuble, pour avoir une adresse, et tout se fait par Skype, e-mails et parfois par téléphone. Il y a une boucle internet hyper sécurisée et cryptée pour partager tous les dossiers. On se voit par vidéo, on croit se connaître, et au lieu d’être à Strasbourg, le patron est en Thaïlande, cela n’empêche pas la boîte de bien fonctionner. Il rentre deux ou trois fois par an, tous se retrouvent alors dans un bon restaurant, le boss salue chacun un à un, certains ont l’impression que c’est un test d’évaluation, mais on ne parle pas du boulot, juste un peu de ceux qui sont partis. Il ne reste plus que 13 employés qui touchent de belles primes, grâce aux économies, pas de loyer, pas d’assurance, pas de parking, pas de chauffage, pas de femme de ménage. Alors tout va bien ? Pas certain ! 

Ça fait quoi d’être un super-spécialiste multi-diplômé, brassant des dizaines de milliers d’euros, installé dans un petit village de 600 habitants, Bourgendorf, dont la seule activité qu’il connaisse est la transformation d’une partie de l’usine agricole en logements de cité-dortoir et l’oubli d’un prédateur de triste renommée ? Il avait choisi ce coin paumé pour fuir la ville trépidante et ses rythmes convulsés, et le plaisir de rentrer chaque soir, seul au volant, à écouter les Brandebourgeois de Bach ou Pet Sounds des Beach Boys, moments d’exquis isolement régénérant, en rien égoïste, avant de rejoindre sa famille. La famille dispersée, il décida, avec une majuscule flemme, que déménager serait épuisant.  

Aujourd’hui, ce qui lui manque le plus ? Ce sont les pots du vendredi soir, les hypocrites compliments et les exagérées tapes dans le dos, cette convivialité qui finalement n’était pas aussi factice que cela. Pour lui, le télétravail est devenu une machine à mélancolie ; la production n’est plus un travail collectif, mais l’addition de tâches individuelles. Au début, il s’était réjoui, aujourd’hui, il déteste cette soi-disant liberté, il est prisonnier de son salon, transformé en bureau.

C’est quoi un bureau ? Il rédige un long mail à tous ses collègues, à tous ses contacts, à tous les riches clients de la boîte. Il raconte que le mot bureau vient du mot bure qui, au Moyen Âge était une grosse toile de laine étendue sur une table pour compter de l’argent sans faire trop de bruit lorsque les pièces s’empilent et risquent de susciter des convoitises. La bure est devenue bureau, explique-t-il, le meuble lui-même où l’on fait les comptes, puis c’est ainsi que l’on a appelé le local où était installé le meuble, puis l’ensemble du bâtiment où l’on va travailler et retrouver ses collègues. Mes chers collègues, vous trouverez dans la fonction bureau de mon ordinateur tous les mots de passe pour reprendre mes dossiers, conclut-il, énigmatique. 

Il laisse aussi une lettre manuscrite, il ne s’excuse de rien, il dit simplement qu’il n’aurait jamais imaginé la solitude aussi épuisante. Lui qui était un boute-en-train est fatigué de vivre par procuration dans un village fort sympathique mais qu’il considère comme une verrue de la petite ville d’à côté, Barr, où l’on ne croise plus que des gens marchant le nez dans l’écran de leur téléphone. Il pense à l’article qui paraîtra dans le journal local pour relater que, de façon incompréhensible, il s’était pendu à la poutre de son bureau, en considérant que la corde était encore et toujours la tradition des désespérés.

En vain, d’Alsace ; épisode 41 : LA BUGATTI T 253 CADEAU POUR COLUCHE 

Ambroise Perrin

Ce jeudi après-midi du 20 février 1986, Coluche sonne à la porte de l’usine Bugatti à Molsheim. Le matin, il était à Strasbourg, non pas pour enregistrer un épisode du Schmilblick avec Guy Lux, mais pour rencontrer Pierre Pflimlin le président du Parlement européen. Coluche n’avait pas vraiment rendez-vous, mais il était entouré de journalistes complices… Il porte sa célèbre salopette rayée et croise dans les couloirs des députés en costumes cravates. Coluche vient de créer les Restos du Cœur et il est là avec une idée qu’il trouve géniale : récupérer les excédents alimentaires européens. Il annonce avoir le soutien de Jacques Delors, le président de la Commission à Bruxelles. 

Pierre Pflimlin est abasourdi, quelle audace, il n’a jamais vu autant de gens sérieux aussi empressés autour d’un clown. Il lui faut donc bousculer son emploi du temps pour rencontrer l’hurluberlu avec sa horde de journalistes. Il lui explique les mécanismes de la politique agricole commune. Coluche l’interrompt : « j’ai plein de gars qui attendent avec de gros camions, faut aller où pour charger les quotas laitiers ? ». Un député européen belge, José Happart, spécialiste d’agriculture, accompagne Coluche : les Restos du Cœur fonctionnent déjà en Belgique. Pierre Pflimlin bafouille qu’il va l’aider, et lui propose une réunion avec des députés et des administrateurs. Coluche fait la vedette dans une foule de curieux. FR3 Alsace veut l’interviewer, le journaliste, (- c’est moi !), a une splendide idée pour être seul avec l’artiste, prendre l’ascenseur, le bloquer entre 2 étages et filmer dans le miroir pour avoir ainsi assez de recul. Coluche pense à la publicité pour les Restos et dit banco ! 

Plus tard, le président Pflimlin dira que ce fut un des moments les plus insolites de sa carrière politique et aussi un excellent souvenir ! La bureaucratie sera la plus forte, Coluche n’aura pas le beurre, mais il aura l’argent du beurre, un gros, très gros chèque signé par le Parlement européen, qui va créer avec la Commission le PEAD, le Programme Européen d’Aide aux plus Démunis, fonctionnant sans frais grâce aux milliers de bénévoles des Restos du Cœur.

Maintenant Coluche est au Hardtmuhle, l’usine automobile de Molsheim. Il veut voir le patron de Bugatti. On lui explique que les ateliers sont fermés. Là encore, Coluche n’est pas tout seul, les étudiants de l’école de commerce de Strasbourg et ceux de Bruxelles sont là pour faire pression. Il y a aussi deux Américains très riches, la chanteuse Cher et l’acteur Nicolas Cage, collectionneurs de voiture de luxe. Coluche les a rencontrés pendant un séjour à New-York sur le tournage du film Banzaï de Claude Zidi. Dans l’atelier il fait son numéro avec un bagout imparable : des dizaines de milliers de gens n’ont pas 5 francs pour manger et il y a au musée de la Chartreuse un prototype Bugatti type 253 modèle 1962 qui prend la poussière, donnez-moi la bagnole qui vaut des millions, cadeau d’anniversaire (en fait c’est le 28 octobre), et moi, je la revends aux Américains. 

On téléphone en Italie à Romano Artioli, le patron de Ferrari qui vient de racheter Bugatti. Les membres de l’association Enthousiastes Bugatti Alsace, présidée par Paul Kestler et les habitants de Dorlisheim, qui travaillent pour Bugatti au Château Saint-Jean, se mobilisent. « Coluche avec nous ! Elle est où là type 253 ? Dans un camion pour l’Amérique ! ». On applaudit au passage du camion dans les rues de Molsheim. La Bugatti est-elle vraiment dedans, Coluche ne répond pas. Il dit juste qu’il aurait bien aimé la conduire et faire un petit tour de vitesse, comme avec sa moto. Tant pis, ce sera pour une autre fois, les deux vedettes américaines arborent de larges sourires et Coluche a dans la poche de sa salopette un gros chèque en dollars qui va lui permettre d’ouvrir des dizaines d’antennes de Restos du Cœur. Eh ! C’est pas fini ! C’est l’histoire d’un mec… Coluche fait son sketch et embarque les Amerloques, les étudiants et les journalistes à la Metzig, la brasserie juste en bas, pour une tarte flambée.

En vain, d’Alsace ; épisode 40 : PERMIS DE SOUVENIR A1 A2 + B < 3,5t + C, DANS LES RUES DE L’ADOLESCENCE 

Ambroise Perrin

Je fais un démarrage en côte dans la montée de la rue de la Redoute à Haguenau, nous sommes le jeudi 18 mars 1971. L’inspecteur est souriant et à l’arrière, monsieur Llerena, le directeur de l’auto-école, est content. Il m’aime bien. 

Il n’y avait pas un minimum d’heures de cours de conduite pour passer l’examen, on s’était déjà entraîné avec quelqu’un de la famille ou un copain sur la route en béton du terrain d’aviation avant Marienthal, l’examen du code pour un lycéen était plus facile que celui du latin, le nombre de panneaux de signalisation était peu élevé, et le permis était donc presque une formalité. Les garçons pouvaient attendre le service militaire, permis gratuit alors, mais on était impatient, et je ne me souviens pas d’une fille qui aurait passé son permis à 18 ans, ce n’était pas leur genre. 

On commençait les leçons avant ses 18 ans et on passait le permis le lendemain de son anniversaire. Donc démarrage en côte avec le frein à main, créneau à droite, créneau à gauche, un passage au centre-ville au feu rouge devant Sichel, puis un peu de vitesse entre deux villages après Schweighouse, et l’inspecteur disait que c’était bon. 

C’est bon, j’ai mon permis, samedi dernier j’ai fêté mes 18 ans, on a attendu le jeudi après-midi, jour de congé scolaire. Cela comptait aussi pour la moto et on récupérait à la sous-préfecture le document rose en 3 volets, permis A1 A2 et B pour véhicule de moins de 10 places et d’un P.T.A.C. à 3,5t. J’avais aussi voulu passer le permis poids lourd, ayant pris une leçon, 30 francs, sur un camion rouge, dans ma mémoire. On avait enchainé avec le même démarrage, – un peu loupé un peu à cause du double débrayage, et le même circuit de 20 minutes. J’avais expliqué que c’était pour accompagner mon voisin de la rue des Fourmis, camionneur à Eurotransit, pour aller cet été en Inde apporter des colis de conserves et de lait en poudre pour les enfants qui meurent de faim avec l’association Frères des Hommes, qui avait besoin d’accompagnateurs bénévoles titulaires du permis poids lourd. Voilà, j’ai mes deux permis le A et B, plus le C, celui de plus de 3,5 tonnes.

Dans la vie quotidienne, savoir conduire était sûrement inutile, mais la voiture, c’était un symbole de liberté. Ensuite, la bagnole, on l’achetait à un ami d’un ami par le bouche-à-oreille, une 2CV ou une 4L, moi j’avais trouvé une 403 bleu foncé avec sièges couchettes, la banquette avant qui se rabattait. Pour le moteur on cherchait des pièces à la ferraille, les pneus aussi, et on réparait tout nous-mêmes, le carburateur et un peu les freins, le reste, ça roulait comme ça roulait. 

En vrai, on avait des mobs, en fait un Solex ou une Bima. Et c’était plus facile d’avoir une bagnole qu’une vraie bécane. Le rêve, cela aurait été une grosse meule, comme la Honda 500 ou la Norton Commando 961. Au lycée je me souviens d’Augustin qui avait une énorme Kawa et qui est mort dans un virage où il y avait de la boue d’un tracteur. Trop vite, juste avant le Bac. 

Pas de limitation de vitesse, pas de radar, pas de ceinture de sécurité, pas de PV de stationnement, juste des copains et des copines, des week-ends et un trousseau de clés, oui, la bagnole, c’était la liberté !

En vain, d’Alsace ; épisode 39 : EN 203, TOUS DERRIÈRE ET LUI DEVANT 

Ambroise Perrin

La voiture est tellement mirifique qu’on pourrait se dire qu’elle n’est pas réelle, comme cette histoire est tellement surprenante qu’on a du mal à y croire. C’est une 203, une 203 Peugeot, comme celles produites de 1948 à 1960 par les usines Peugeot de Sochaux, à plus de 600 000 exemplaires ; c’était bien avant la célèbre 403.

Dans mon immeuble, le bloc HLM de la rue des Fourmis à Haguenau, monsieur Ohlmann fut le premier à avoir une voiture, une Dauphine, je devais avoir 5 ans, c’était en 1958, elle était de couleur beige clair, et il y avait un sac de ciment de 50 kg sur le pare-chocs avant pour qu’elle tienne la route dans les virages ; les enfants, on avait le droit de la faire briller avec un chiffon doux, il fallait enlever sa ceinture pour ne pas rayer la carrosserie avec la boucle, c’était le ceinturon acheté par un copain dans le magasin du Stock américain de la Grand’rue. Et surtout on rêvait tous d’y faire un tour du quartier, dans cette Dauphine, à toute blinde. 

Dauphine c’était Renault, mais Monsieur Loewengüth du 3e étage, lui, il travaillait chez Peugeot ! Tous les lundis, il prenait le bus puis le train jusqu’à Sochaux et ne revenait que le samedi. Et quand il rentrait à la maison, il avait toujours un carton avec plein d’objets métalliques, ou bien un grand morceau de tôle enroulé dans une couverture. 

Il entassait tout dans la cabane du jardin, on n’avait pas le droit d’y entrer. Un jour, quelqu’un nous expliqua que c’étaient des pièces pour monter une 203 ! Monsieur Loewengüth ramenait chaque semaine un bout de moteur ou de carrosserie ! Il travaillait à l’entretien dans différents ateliers, la forge, la fonderie, la chaudronnerie, la câblerie, la sellerie, l’emboutissage, l’outillage et parfois le plus noble, le montage. 

C’est lui qui nous racontait tout cela, le monde merveilleux de la mécanique. Il disait que la paie était bonne, même s’il ne voyait pas beaucoup ses enfants, mais sa femme s’occupait de tout ! Il disait aussi qu’il avait une très bonne mémoire pour se souvenir des éléments qui lui manquaient. Il était très connu dans les ateliers, racontait-il, et il était un champion pour trouver dans les bacs les bonnes pièces abîmées ou mal montées, parfois cabossées, qui lui manquaient, avant qu’elles ne repartent à la fonderie.

Il avait ainsi des copains qui l’aidaient, « ça, c’est pour Albert », et lui mettaient un morceau de ferraille bien tordu de côté. En moins de deux années, il avait assez de « pièces » pour commencer la construction de la voiture dans le jardin, rue des Fourmis. Tout le monde voulait l’aider, mais il refusait même qu’on reste à côté de lui pour l’observer. 

Il a commencé à monter sa 203 sans plans, sans rien, juste avec ses outils de bricolage. Parfois, on l’accompagnait à la ferraille, au bout de la rue de la Ferme Falk, avant les Missions africaines chemin des Paysans, pour trouver une pièce compliquée, même d’une autre marque, et surtout pour faire des soudures, le ferrailleur ayant une sorte de chalumeau. 

On spéculait surtout sur la couleur qu’il allait choisir pour peindre sa 203, avec sa forme très ronde à l’arrière. Il avait trouvé des sièges en tissu gris qui attendaient à la cave, celle à côté de la buanderie, pendus à des crochets au plafond pour qu’on ne s’assoit pas dessus. 

Je me souviens encore de plein de détails, comme du jour où l’on a pris tous ensemble, les habitants du bloc, une photo autour de la carcasse de la voiture, mais je n’arrive pas à trouver dans ma mémoire une image de la 203 terminée. A-t-elle pu rouler, même si elle n’était certainement pas homologuée ? 

Soixante ans plus tard, je l’imagine joyau d’un collectionneur ; cela me ferait vraiment plaisir de revoir la 203 de la rue des Fourmis. J’ai cherché dans un prospectus de réclame datant de 1959 : elle est peut-être Bleue nuit avec intérieur cuir Havane, Grise Beau Brummell, Ivoire safari, Jaune taxi grec, Sirocco mat ou Rouge vif traverses de choc locos.

C’est une 203 avec un 0 central pour passer la manivelle et faire démarrer le moteur, même si les puristes disent que ce n’est qu’un hasard, ce rond au milieu de la plaque. Le trou par où s’engouffrent les rêves des poètes.

En vain, d’Alsace ; épisode 38 : STRASBOURG LIBÉRÉ, MAIS STRASBOURG BOMBARDÉ 

Ambroise Perrin

Il est russe, c’est un vieil ami, c’était déjà un ami bien avant l’Ukraine, maintenant c’est plus difficile, c’est toujours un ami, mais il est russe, et surtout il admire Poutine.

Cela m’a interloqué quand je l’ai compris, pour moi, cela allait de soi qu’il allait condamner l’invasion d’un pays voisin par un président qui est perçu comme un dictateur. 

L’ami russe est bien installé à Strasbourg, il a épousé une alsacienne, leurs enfants sont charmants et bons élèves, lui a un joli poste dans la vie culturelle de l’Eurométropole et elle est ingénieure dans l’industrie pharmaceutique américaine qui a une antenne ici en Alsace. Un couple bien intégré, plein d’amis, certains ne savent pas qu’il est russe, son léger accent fait plutôt allemand.

Alors, Poutine, pourquoi ? J’ai compris que pour lui, c’était une évidence, au détour d’un titre dans Libération je lui ai alors posé quelques questions précises, pour entretenir la conversation, « eh bien oui, si tu veux, je t’explique, les russophones des provinces de l’Est, etc., etc., etc. » … pas vraiment envie d’argumenter, j’étais plus surpris que déçu. 

J’ajoute que je suis aussi vraiment super copain avec son épouse, on s’invite souvent à la maison, les gamins m’empruntent des livres et on boit des vendanges tardives puis de la vodka en fin soirée. Je me suis dit que cela ne servait à rien d’en parler. 

Ce soir, il m’a annoncé au nom de notre amitié qu’il fallait bouger ! Bouger ? Oui, déménager ! J’ai pensé qu’il allait « rentrer » en Russie, sa ville natale, c’est Novossibirsk, non, non, il aime trop la France, non, mais rester à Strasbourg, c’est dangereux. 

Là, j’étais vraiment sans voix. Oui, Strasbourg, capitale européenne, est une excellente cible pour faire un exemple symbolique dans le monde, une bombe qui raserait le Parlement et le Conseil de l’Europe, et le quartier de l’Orangerie. La France, l’Europe, les États-Unis capituleraient comme les Japonais après Hiroshima.

Strasbourg bombardée ? Je crois bien qu’il plaisantait, enfin, je ne sais pas, finalement, la guerre en Ukraine, c’est vrai, elle est à notre porte, disons que j’ai envie de me dire qu’il plaisantait.

En vain, d’Alsace ; épisode 37 : À MORT LES PETITS LAPINS !

Ambroise Perrin

Dans les forêts où il n’y a pas de chasseurs, les petits lapins meurent-ils de vieillesse ? Parfois, les méchants chasseurs tirent au fusil les uns sur les autres et quand elles lisent le journal, les veuves des petits lapins rigolent. 

Plus nombreux sont les « accidents » dans la rubrique fait divers, plus angoissées sont nos promenades dans les sous-bois. Ce monsieur en battle-dress a une bonne grosse tête de sanglier, les cheveux en épi dépassent de la casquette et la pointe du fusil portée en bandoulière ressemble, vu de loin, à une crête gominée, roulée en chignon, comme une grosse tête d’épingle dépassant.

Il y a une règle, bien simple : ne jamais discuter. C’est dangereux. Un chasseur déterminé vous convaincra qu’il est le premier écologiste de la région, et qu’en gros c’est lui et ses copains qui sauvent la planète. Je devrais dire aussi copines, non pas à cause de me-too, mais parce que c’est vraiment vrai, il y a aussi des chasseuses et des chasseresses, qui se pavanent comme si elles étaient Diane ou Artémis. 

Observation personnelle, elles ne sont que blondes et font tout pour ressembler, par leur morgue et leur fausse désinvolture, à des garçons. On dit qu’elles visent bien mieux que dans la Règle du jeu de Jean Renoir. C’est un film de 1939, juste avant la guerre, que les petits lapins détestent de père en fils, sauf la séquence hilarante où le vénal braconnier cire les pompes des magnanimes châtelains pacifistes. 

Finalement, je ne les trouve plus du tout sympathiques les petits lapins, ils ne font que créer des polémiques, ce sont tous des familles nombreuses et on a l’impression qu’il y en a que pour eux. 

Quand je pense qu’on va en avoir pour un mois, partout en Alsace, sur les comptoirs des boulangeries et les rayons des supermarchés, en chocolat…

En vain, d’Alsace ; épisode 36 : LE VRAI VÉLO DU MAILLOT JAUNE DU TOUR DE 1919

Ambroise Perrin

Je roulais sur la très jolie piste le long de l’ancienne voie ferrée, à la sortie de Rosenwiller. Un vieux monsieur avait mis son antique vélo à l’envers, roues en l’air, et s’affairait avec des outils aux manches en bois. Il semblait sortir d’une photo sépia avec des cuissardes tricotées en laine noire, une peau de chamois qui protégeait le haut de ses cuisses et une sorte de vareuse de couleur vaguement jaune.  

Puis-je vous aider ? Il me raconta son histoire. Ce vélo avait presque gagné le Tour de France ! Ce vélo ? oui, celui-là ! C’était en 1919, la première fois que le Tour passait en Alsace redevenue française. Son grand-père avait alors 17 ans, il avait été au front en 1917 dans la Rheinisches Jäger-Bataillon n° 8 de la 7ème Armée du Reich. Au retour de la guerre le soldat allemand devint le forgeron français du village. 

Un cycliste parut poussant son engin la fourche brisée, il était très pressé. 

Il donne son nom, Firmin Lambot. Cela fait 13h qu’il pédale, il a déjà parcouru 320 km depuis Genève, c’est la 12e étape du Tour de France et il doit arriver à Strasbourg le plus vite possible. Et son vélo est cassé. Il est mort de fatigue, de froid et de faim, les organisateurs ont inventé cette année un uniforme publicitaire, un maillot jaune, ils étaient plus de soixante coureurs au départ le 29 juin, ils ne sont plus que 11 mais il y a Eugène Christophe, le Vieux Gaulois, qui va le doubler… Le forgeron écoute mais ne comprend rien puisqu’il ne parle que l’allemand. Il examine le vélo de Firmin et active le soufflet de la forge. Firmin lui pose la main sur l’épaule et lui dit non, je dois réparer moi-même mon vélo, le règlement interdit de l’aide. L’Alsacien voit le désarroi du cycliste et se dit qu’il y a deux ans ils étaient peut-être l’un en face de l’autre dans les tranchées. 

Il ne peut pas deviner que pendant la guerre, Firmin, qui est belge, s’est tranquillement marié pour vivre des jours heureux. Le coureur tente de parler dans le patois d’Anvers, une sorte de flamand qui résonne un peu comme de l’allemand. Souder sa bécane va lui prendre deux heures de travail à la forge. Trop long. Alors il plonge la main dans son gilet de laine et de la poche du dos, coincé sous le boyau de secours, il sort de sa cachette un billet de 100 francs, un peu humide de sueur et soigneusement plié. C’est un mois de salaire. Il tend le billet au jeune homme, et lui dit « tiens, c’est pour toi, regarde c’est beau, il y a en face de la paysanne souriante et dénudée, un forgeron comme toi, avec son tablier de cuir et le marteau sur l’enclume ».

C’est ainsi que discrètement, Firmin Lambot acheta au forgeron de Rosenwiller son vélo, et laissa le sien cassé dans le village alsacien. Le champion cycliste longea le cimetière juif sur sa nouvelle monture, traversa la Gross Bari, la Grande Colline bordée d’anémones pulsatilles et fonça vers la capitale alsacienne. Luigi Lucotti avait déjà gagné l’étape en 15h 08’ et 42’’. Mais le vélo de Rosenwiller avait des ailes. C’est lui qui remporta les étapes suivantes et ce 27 juillet Firmin Lambot, équipe La Sportive, gagna le Tour de France 1919 à Paris ! 

Le vélo du soldat allemand traversa les Champs-Élysées, portant Firmin Lambot jusqu’à l’arrivée au Parc des Princes, vive la France ! 

Henri Desgrange, le directeur de la course, avait été dithyrambique : Le Tour de France est un chemin de ronde ! Cette année, pour la 13 ème édition, en partant vers l’Ouest pour terminer triomphalement par l’Est, nous parcourons 5560 km en 15 étapes avec 67 coureurs au départ (mais trois anciens vainqueurs sont morts au combat, François Faber, Octave Lapize et Lucien Petit-Breton) ; 5000 francs, c’est une fortune, pour le vainqueur, 2000 francs pour le deuxième et 1000 francs pour le troisième (seuls 10 coureurs seront qualifiés à l’arrivée) : « C’est le premier passage du Tour en Alsace après la domination allemande ! Une Alsace française pour le Tour de France ! ».

Voilà la galvanisante célébration du Journal aux pages jaunes, l’Auto, comme l’ont lue les lecteurs : « Strasbourg ! Metz ! Et ce n’est pas un rêve ! Nous allons là-bas, chez nous. Nous verrons de Belfort à Haguenau toute la ligne bleue des Vosges qu’avant la guerre nous contemplions à notre droite. Nous allons longer le Rhin. Avec Strasbourg et Metz, nos ambitions sont repues ; le Tour de France est complet. »

Et moi, cycliste d’un dimanche de 2024, j’admirais sur le sentier de ce charmant petit village alsacien une vieille bécane à la fourche brisée, que je qualifiais de monument historique à la gloire du vélo inconnu.

En vain, d’Alsace ; épisode 35 : LES CIGOGNES DE JULES CESAR 

Ambroise Perrin

Jules César aimait l’Alsace, enfin le territoire à gauche du Rhin, ici chez nous. Il n’aimait pas les Belges même s’ils étaient les plus braves parce qu’ils étaient éloignés des raffinements de la civilisation romaine. Et Jules César craignait les Germains, continuellement en guerre, qui interdisaient l’accès à leur territoire par des combats presque quotidiens. 

Nous sommes en 55 avant Jésus Christ, le général et écrivain romain vient d’envahir la Grande-Bretagne et s’en retourne en Gaule, il ne veut donc aller ni trop au nord, ni trop à l’est. Le voilà sur la rive gauche du fleuve, dans notre belle Alsace, face aux « Champs Décumates », la Forêt Noire. Aucun village peuplé d’irréductibles Alsaciens ne saurait résister. La deuxième légion, 6000 hommes répartis en dix cohortes, aménage un camp à Argentoratum, Strasbourg, qui devient une base administrative. 

Jules César souhaite prendre un peu de repos, il s’installe au Heiligenberg pour s’adonner à son loisir, la céramique sigillée. Le redoutable conquérant guerrier César se délasse et devient un sympathique Jules artisan alsacien tournant de jolis petits pots lisses et décorés d’un vernis rouge et brillant aux décors en léger relief, imprimés à la roulette. Des vestiges de son atelier ont été découverts près de Dinsheim, à l’ouest de Molsheim. 

Des fouilles ont mis à jour un vaste ensemble de fours, indiquant la poursuite de cet art pendant plusieurs siècles, pour produire des ustensiles en céramique, des lampes à huiles, des amphores, des briques, des tuiles… Une coupe en sigillée décorée par Jules César se vendait au marché d’Appiacum, aujourd’hui la ville d’Epfig, 5 sesterces, la cruche ne valait qu’1 sesterce, la mesure de vin 1/4 de sesterce, mais 2 esclaves étaient vendus 5048 sesterces. Un esclave alsacien valait donc un peu plus de 500 coupes en céramique. 

Mais le temps des poteries alsaciennes fut aussi celui de la stratégie. Face aux présomptueux et offensants raids des Germains, César décida d’apporter son soutien aux Ubiens, une tribu germanique alliée de Rome. Il fallait donc traverser le Rhin, et le faire majestueusement : de simples barques semblaient indignes au général et à ses troupes. César va construire deux ponts en bois, considérés comme des chefs d’œuvre d’ingénierie militaire, pour traverser rapidement le fleuve. 

Dans ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules » César précise que ces ponts furent détruits après le retour des troupes, pour que les soldats romains, mis au repos après avoir battu les tribus germaniques, goûtent, sans crainte d’un retour des Germains, aux douceurs alsaciennes. On imagine alors Jules César dans une solitude débordante, laissant les affaires courantes à ses fidèles et compétents chefs guerriers, et s’adonnant à des recherches tactiques pour son avenir impérial sous des cieux de sereine tranquillité que seuls quelques vols de cigognes, longeant le Rhin, venaient troubler.

Après avoir repoussé les frontières de la République romaine jusqu’au fleuve alsacien, César utilise ses légions pour conquérir le pouvoir à Rome en s’opposant à son ancien allié, Pompée. Acclamé par le peuple, il endosse pour dix ans tous les pouvoirs constitutionnels, pouvoirs qu’il transforme ensuite en « dictature à vie ». Les péripéties de la vie de César sont bien connues grâce notamment aux nombreuses correspondances de Cicéron. Mais c’est essentiellement l’archéologie qui permet de comprendre les entreprises militaires de César, les sièges, les campements et l’établissement de colonies, comme celles dont on retrouve les traces dans notre Alsace actuelle. 

On sait également que Jules César a rédigé plusieurs ouvrages théoriques de grammaire et de rhétorique, qui sont considérés comme perdus par les historiens. Peut-être des copies sont-elles enfuies quelque part sous des ruines, en Alsace ?    

En vain, d’Alsace ; épisode 34 : LA JACQUELINE DES DEUX CÔTÉS DE LA FRONTIÈRE

Ambroise Perrin

Elle est morte à 100 ans, on l’avait un peu oubliée, la Jacqueline, la plus vieille pensionnaire de la maison de retraite de Schweigen. Son jardin touchait aux vignes qui grimpaient le long des collines de Wissembourg. Le chemin servait de frontière entre la France et l’Allemagne et c’est une longue histoire. 

Avant-guerre Jacqueline était bonne à Wissembourg, à l’épicerie familiale presqu’en face de la mairie. Les parents de la jeune fille connaissaient les Bibus, les Schreiner et les Dippacher, on gagnait bien sa vie dans la ville redevenue française en 18 après la guerre. Et tous avaient de la famille des deux côtés, la douane ne posait pas trop de problèmes puisque tout le monde se connaissait. À 10 ans Jacqueline était entrée dans la section fille des jeunesses hitlériennes, il fallait aller à Bad Bergzabern, et à 15 ans, elle dut trouver du travail. Et voilà, bonne, c’était la voie normale, elle rêvait d’être vendeuse, et quand elle serait un peu plus grande, elle pourrait « faire la boutique ». 

En attendant elle remplissait les bocaux de farine, de sucre et de moutarde, elle rangeait les paquets des livreurs, elle épluchait les légumes pour le repas de tout le monde et gardait les deux petites filles âgées d’à peine 3 et 5 ans plus jeunes qu’elle, de madame Dippacher, sa gentille patronne. Elle avait une chambre à elle près de la grange au fond de la cour, et les fournisseurs n’avaient pas le droit de lui rendre visite, non, elle est trop jeune disait l’épicière.

Quand ce fut l’Évacuation le 31 août 1939, personne ne savait où l’on s’enfuyait en montant dans les trains à bestiaux. Le choix de la ville serait probablement décidé en cours de route, Jacqueline s’en alla avec tout le monde, puisqu’elle faisait partie maintenant de la famille. Au Dorat en Haute-Vienne, même si tous les évacués parlaient en allemand, comme Jacqueline n’avait pas de carte d’identité française, les gendarmes français trouvèrent qu’elle était une espionne et l’emmenèrent pour l’enfermer dans un camp, peut-être celui de Saint-Paul-d’Eyjeaux, avec des barbelés pour la surveillance, le regroupement et l’internement des opposants de l’administration française, qui en profitait pour instaurer des travaux forcés. La pauvre gamine avait été traquée comme du gibier et Auguste, son patron épicier, alla lui rendre visite pour lui apporter un colis avec quelques victuailles. 

Il disait comme tout le monde qu’il ne faisait pas de politique, lui, l’épicier, le soldat survivant de Verdun en 14-18. Là, face aux gendarmes, il était un bon français, alsacien. Il était aussi la mémoire de tous les garçons allemands de son âge morts au front pour le Kaiser, et gardait au fond de lui cette hantise d’avoir peut-être reconnu un cousin dans l’assaut des tranchées françaises.  

Et aujourd’hui, à l’automne 1939, ce n’étaient pas les gendarmes français qui allaient l’impressionner. Il détestait le statut de victime que l’on donnait aux évacués, et n’avait aucun respect pour ces fanfarons français qui faisaient la loi en soupçonnant chaque réfugié d’être un Allemand ou un Autrichien ayant fui lâchement leur pays, -ils disaient fuir le nazisme, ou d’être communiste, franc-maçon, juif, résistant ou tsigane : c’était dans cet ordre d’ « indésirables » que les gendarmes français posaient des questions. 

On savait déjà que les conditions de l’armistice allaient interdire aux Juifs de rentrer en Alsace, le Gauleiter Wagner avait confisqué tous leurs biens. Tout se savait parce que l’on avait toujours quelqu’un de la famille dans la Wehrmacht qui racontait entre les lignes de lettres banales, un peu ce qui se passait. Cela n’empêchait pas d’avoir envie de rentrer le plus vite possible chez soi, à Wissembourg, redevenue allemande, peut-être parce que l’on n’avait pas l’idée que l’on pouvait envisager autre chose. On verrait bien et on fera avec. 

Tous les étrangers indésirables étaient donc rassemblés dans des « camps de séjour surveillés », les CSS, de très nombreuses structures de coercition installées dans des prisons, des casernes, des usines, des camps en plein air le temps d’une rafle, souvent sans cantonnement. Les insoumis et les déserteurs étaient les plus difficiles à contrôler. Mais Auguste l’épicier n’avait en tête que de récupérer sa Jacqueline. Quand il vit les baraquements brinquebalants et le dénuement de tous ces indigents enfermés, il dit que ce n’était pas possible. Il l’a reconnue au loin, dans la foule des gens qui traînaient. Il l’a prise par la main et de sa grosse voix, expliqua au gardien que Jacqueline, elle était de la famille, oui, en français, malgré le fort accent alsacien, et les deux rentrèrent « à la maison », c’est à dire dans la cave sous l’école du village, ce n’était pas facile de trouver une maison disponible au Dorat. 

Après la guerre, la Jacqueline resta dans la famille, elle s’occupera plus tard des bébés des deux filles, elle servait maintenant au magasin, elle ne parlait pas beaucoup. Aller à Schweigen était devenu très compliqué, il fallait se cacher et passer comme avant par le vignoble. C’était vraiment la misère là-bas. Les Allemands n’avaient pas le droit aux médicaments des Américains, alors pour apporter de la pénicilline à sa mère, Jacqueline cachait la piqûre dans des bottes de pissenlit et faisait semblant de se perdre sur le chemin pour poser le panier derrière une petite cabane. Après 1945, de l’autre côté de Wissembourg, tout n’était que détresse. La capitulation, les habitants allemands n’y pensaient pas, ce n’était absolument pas dans les esprits, parce que, simplement, on n’avait qu’une seule préoccupation, la misère. Et Jacqueline était là, dans les ruines de la ferme de ses grands-parents, avec la faim et le cadavre qu’on découvrit des mois plus tard sous les décombres, c’était le temps des loups, des milliers de gens qui pour survivre s’agrégeaient en meute. Toutes les villes étaient sous les gravats, 9 millions d’habitants évacués, 14 millions de réfugiés et d’expulsés de l’Est, 10 millions de travailleurs forcés et de détenus survivants des camps soudain ouverts, et les 10 millions de prisonniers de guerre qui cherchaient « c’était où maintenant chez eux ? », tous sans abri.

Plus rien ne fonctionnait, ni le courrier, ni les trains, les hivers 1946 et 1947 furent terribles, la débrouille, mais aussi une solidarité collective étonnante réveilla la population allemande, on dit alors que comme des enfants qui passaient sans transition d’une activité à une autre, ils occultèrent les années Hitler. Et dans cette misère, que les forces alliées cherchaient vraiment à apaiser, les Allemands commencèrent à se considérer comme des victimes, et beaucoup s’enfermèrent dans l’idée que, de ce qui s’était passé, le peuple n’en était pas coupable.

La presse analysa ce chaos comme étant un terrain de jeu pour ceux qui avaient survécu à la guerre, et quand certains plongeaient dans l’apathie, pour d’autres ce fut une joie de vivre éruptive, « la proximité constante de la mort augmentant immensément l’impression de vivre ».

Dans cet après-guerre, la Shoah était absente de la conscience collective allemande. Le refoulement et le silence accompagnaient cette échappatoire de se considérer comme des victimes, pour s’épargner la tâche de penser aux victimes réelles. Harald Jähner, un journaliste allemand, écrira qu’on ne peut pas comprendre la misère si l’on ne comprend pas le plaisir qu’elle procure, c’est-à-dire de réussir à y échapper. 

Jacqueline avait parfois des paquets de Lucky Strike, elle qui ne fumait pas, des paquets de précieuses cigarettes américaines ramenées de Berlin par un vague cousin survivant. Les Lucky Strike valaient une fortune au marché noir. À Wissembourg, à l’épicerie redevenue française, la Jacqueline allemande échappait au malheur de sa condition, mais il lui fallait faire profil bas quand de bons alsaciens soudain patriotes bleu-blanc-rouge clamaient refuser d’être servi par une schleue, une boche. 

En 1958, quand l’épicerie fit faillite parce qu’une supérette Sadal s’installa à côté, et que l’épicier et sa femme tombèrent malades, elle le cancer et lui la tristesse du cancer de sa femme adorée, la Jacqueline se trouva seule à leur mort. Elle était plutôt vieille à 34 ans, mais maintenant la douane devenait plus facile à franchir, elle fit les 800 mètres pour rentrer à Schweigen, oubliée tout de suite par les clients wissembourgeois qu’elle connaissait pourtant chacun personnellement, et chacune de leurs habitudes, leurs dettes impayées, leurs magouilles sur les remboursements de « dommages de guerre », et tous leurs souvent bien sales secrets. 

Elle put encore se marier, et avoir deux enfants qui eux aussi l’oublièrent rapidement, et comme elle rendait service en faisant le ménage à la maison de retraite, quand il y eut une place de libre, elle s’y installa.

Personne ne parlait du passé, d’autres années passèrent, et ces années aussi, aujourd’hui, sont déjà oubliées.

En vain, d’Alsace ; épisode 33 : MON NOM EST PERSONNE, LA STATUE D’OBERNAI

Ambroise Perrin

J’ai deux copains à Obernai, Slimane et Yacine, qui m’ont raconté l’histoire de la statue qui a été déboulonnée en Algérie et à nouveau inaugurée au Mont national de leur bonne ville. C’est une histoire pour des historiens, ou des universitaires spécialistes de la décolonisation et des conséquences de la fin de la guerre, que l’on doit écrire après une enquête et une mise en perspective diplomatique. 

Peut-on 60 années plus tard n’en garder que quelques anecdotes et la raconter comme des souvenirs confus nourrissant les sarcasmes de la question « t’es sûr que c’est vrai ? ». Oui, le cocasse le permet.

Les parents arabes de mes amis faisaient partie de l’équipe d’ouvriers qui travaillaient pour l’armée française, chargée de récupérer les statues des places des villages. Il fallait des grues et bien sûr on laissait sur place les piédestaux avec les noms gravés, puis on transportait l’homme célèbre déboulonné dans les dépôts d’une caserne. Et les ouvriers tentaient d’obtenir un passeport pour suivre les Pieds noirs qui avaient encore de la famille en métropole, et trouver ainsi un point de chute. Quelques rapatriés de vieille origine alsacienne furent les bienvenus à Obernai. Nous sommes en 1962, la petite communauté qui a quitté l’Algérie aimerait bien récupérer, par nostalgie et par gratitude, une statue pour l’installer dans cette bonne ville d’accueil. 

Et pourquoi pas celle du Père Bugeaud, le commandant colonial de l’armée française qui avait combattu, lors d’une attaque en plein sommeil, en portant son bonnet de nuit, ce qui inspira la fameuse chanson : « as-tu vu la casquette, la casquette, as-tu vu la casquette du père Bugeaud, elle est faite en poils de chameau ». Mais cette statue est déjà réclamée par le village d’Exideuil le lieu de naissance du maréchal Bugeaud. Va donc pour un autre maréchal, Jean-Baptiste Jourdan ! Inauguration officielle le 11 novembre 1969 ! Mais 20 ans plus tard, on s’aperçoit que l’homme de bronze, ce n’est pas lui, mais le général Lazare Carnot ! Soit on renvoie la statue, soit on change le nom de la plaque… 

Mes amis m’ont raconté que sur le navire Le Dives qui ramenait dans la précipitation les statues à Marseille, cela avait été un peu le bazar propice à des confusions. L’important pour ceux qui partaient, et ceux qui voulaient partir avec eux, c’était d’avoir une place sur un bateau pour rejoindre une ville alsacienne quittée par des aïeux optants après 1870. 

Partir, c’est à la fois une difficile énigme et une dynamique conquête. Il y a souvent quelque chose d’équivoque, on laisse derrière soi un passé insaisissable, souvent avec peu d’éléments pour perpétuer des souvenirs… La statue qui avait quitté le soleil des portes du Sahara pour la neige des pieds des Vosges devenait une chimère ou un spectre comme chez Hamlet. Pour les promeneurs d’Obernai, le grand bronze fantoche refléta une quête identitaire dont la plupart n’avait aucun entendement. 

La statue donne un peu d’ombre l’été, et sans les mots gravés sur son socle, son nom serait Personne. C’est pour cela aussi que Slimane et Yacine, qui sont nés à Obernai, ont parfois l’impression d’être des illusions en Alsace. 

En vain, d’Alsace ; épisode 32 : URGENT, NÉ LE 29 FÉVRIER CHERCHE ÂME SŒUR À OBERNAI

Ambroise Perrin

J’ai réceptionné dans la boite e-mail de ce blog ‘’AFP Ambroise-Fiction-Presse’’ un message assez intrigant. Le ton est courtois, l’audace insolite, la requête impérative et peut-être que les abonnés pourront m’apporter leurs compétences. J’ai déjà consulté un prof de statistique et une chercheuse en math de la Fac, vous allez voir pourquoi : « Cher Ambroise Perrin, le ton singulier et pertinent de vos dépêches m’incite à vous demander si le développement suivant peut me laisser un quelconque espoir ; je suis né le 29 février 1996, j’aurai donc 28 ans, et je souhaite rencontrer une dame née également un 29 février. Si affinité nous pourrions nous marier le jeudi 29 février 2024, cela nous ferait encore quelques jours pour bien faire connaissance. J’ai un bon métier dans la restauration, je suis sportif, non-fumeur, pas végétarien. Quelle chance ai-je de rencontrer cette personne à Obernai où j’habite, ou dans les environs ?»

« Cher Leonhard Euler. D’abord, je n’emploierai pas le mot chance mais probabilité. Sur une période de 4 ans, en admettant que les naissances soient équiréparties, la probabilité d’être né un 29 février est de 1 / 4 x 365 +1 soit 0,00068446 % ». Il y a certainement une variable aléatoire cachée dans ce pourcentage. Je suis certain que ce n’est pas tout-à-fait incorrect mais pas convaincu que cela puisse nous aider.  

Après les probabilités, on peut tenter les statistiques. Selon l’Insee, il y a eu 734 000 naissances en France en 1996 pour 60 000 000 d’habitants. Si l’on divise par 366 on obtient 2005 naissances le 29 février 1996. Chiffre ramené au bassin de population d’Obernai cela fait 1 personne, sous réserve qu’elle ne soit pas décédée, et c’est donc vous. Comme il faut être 2 pour se marier et que vous, Monsieur, vous souhaitez épouser une dame, (1 naissance sur 2) cela nécessite de quadrupler votre zone de recherche, sous réserve encore que cette unique personne sportive, non fumeuse et carnivore soit célibataire et accepte de convoler avec vous. 

Sachant qu’en l’an 2000, il n’y avait pas d’année bissextile (elle aurait eu 24 ans) vous ne pouvez élargir votre recherche qu’à 1992 (elle aura 32 ans et vous 28 le jour du mariage) ou à 2004 (elle aura 20 ans, pas le plus bel âge de la vie, mais quand on aime on a toujours 20 ans). 

Si des lecteurs férus dans l’art des chiffres lisent avec opportunité ce blog AFP, merci de m’écrire afin d’affiner ces probabilités et déjouer cette modélisation statistique, et ainsi m’aider à décrire le hasard qui nous entoure et accepter la variabilité de notre existence, et enfin permettre à Leonhard de vivre dans l’attente confiante d’une espérance vivante.

En vain, d’Alsace ; épisode 31: UN LIT POUR DE GAULLE À GRENDELBRUCH 

Ambroise Perrin

Pendant un demi-siècle, les mariés de l’arrondissement de Molsheim envièrent au village de Grendelbruch le menuisier Eugène Poirot. Pour une somme relativement modique, il sciait, frappait, rabotait, tarabiscotait, usait du vilebrequin et de la défonceuse, affleurait, chantournageait, bornoyait et patinait les planches qu’il allait assembler pour monter la chambre à coucher en merisier que les époux allaient conserver toute leur vie. Le bonheur des cœurs simples. 

Eugène Poirot était vosgien, de Rochesson, de l’autre côté de la montagne ; il avait épousé une alsacienne après avoir survécu à la Grande guerre, une boche avait-on dit chez lui, et il s’était alors exilé dans cette commune au milieu de la forêt où l’on évoquait encore la guerre des paysans de 1525. Ses clients travaillaient à la filature ou à la papeterie, et ils avaient toujours énormément de respect pour cet artisan qui, pendant la Seconde guerre, avait organisé avec ses amis bûcherons l’accueil des résistants alsaciens dans la châlet des Grosskost. 

En ces premiers jours de novembre 1959, pas vraiment retraité, fidèle à son canon de rouge de mi-journée, voilà qu’accoudé au bar du Crapaud il voit s’arrêter une DS noire rutilante. On cherche Poirot, l’ébéniste ? C’est moi répond Eugène ! Pourriez-vous construire dans la semaine un lit de 2,20 m de long ? Le fonctionnaire explique qu’il vient de la part du Préfet Maurice Cuttoli, que c’est le député-maire de Strasbourg Pierre Pflimlin qui a mentionné son nom car il possède un buffet de sa construction, avec de jolis rideaux qu’il aime beaucoup, en vichy rose, et que l’affaire est confidentielle et bien payée.  

Le président de la République, le Général De Gaulle, va passer quatre journées en Alsace, du 19 au 22 novembre prochain, une tournée épuisante de 82 villes et villages, et la nuit il lui faudra un bon sommeil et par conséquent un excellent lit pour reposer ses 1,93m… Mais il faut deux mois pour fignoler un tel chef-d’œuvre… – Vous avez dix jours ! En bon patriote, Poirot releva le défi, la tournée du Général fut triomphale, auguste à chacun de ses 17 discours. Poirot vint l’applaudir à Erstein lorsqu’il prit l’autorail pour Wissembourg et quand le dernier jour, à Molsheim, De Gaulle prit congé de l’Alsace, on lui présenta l’ange de ses nuits. Charles De Gaulle prit Eugène Poirot à part, il voulait tout connaitre de son beau métier, le choix des essences, les petites sculptures au couteau, les vernis, les assemblages des tenons, des chevilles et des lamelles qui font que rien ne grince lorsque l’on se retourne la nuit… Vous savez Poirot, j’emmène votre lit à l’Élysée ! Venez me voir à l’occasion ! 

En vain, d’Alsace ; épisode 30 : À BRUMATH, COQUILLAGES ET CRUSTACÉS

Ambroise Perrin

Son mari la quitte pour une plus jeune, il lui a dit, ‘’restons bons amis’’, il va garder la maison et lui propose beaucoup d’argent, et comme c’est aussi la grosse crise, il hurle ‘’pour que tu dégages’’. Cela se passe dans la jolie petite rue, en face de l’Écrevisse à Brumath, hôtel-restaurant célèbre pour avoir accueilli Jean-Paul Sartre en garnison pendant la drôle de guerre, et pour ses plateaux de fruits de mer, avec un nom pareil, c’est bien logique. 

En ce moment, il habite chez elle, la nouvelle, et c’est tout petit ; et elle, la vieille, elle est seule dans sa belle maison à lui, qu’elle a aménagé avec amour, bon goût et aveuglement pendant vingt ans. Elle aimerait bien y rester, mais ce n’est pas négociable, il veut SA baraque, c’est lui qui payait les traites et la décoration et elle est à son nom, non ? 

C’est son dernier soir, le salon au rez-de-chaussée est encombré de cartons avec SES affaires. Elle va chez sa sœur, où elle a déjà déposé deux ou trois meubles ; il l’a autorisée à les prendre. Le chien aussi, il veut bien qu’elle le prenne, mais finalement personne n’en veut, il a été largué ce matin à la SPA. Être une bête libérée, ce n’est pas si facile.

Pour son dernier repas ici, elle s’est fait livrer ‘’à domicile’’ le fameux plateau de fruits de mer des amoureux, comme s’en vante la carte, car on déguste tout avec les doigts, les crustacés étant subtilement proposés aux bécoteurs comme les prémices d’autres bons moments. Elle se croit au cinéma, ses yeux panotent sur les objets qu’elle va nimber d’un halo mélodramatique dans sa mémoire. La lumière est diffuse, chaude par le reflet des grandes teintures qui masquent le vilain monde extérieur. Que l’on est bien chez soi ! Et ce sera désormais chez lui ? Désormais… 

On ne les verra plus ensemble. Il reste une poignée de crevettes dans l’assiette. Alors, petite idée, petite vengeance, petite blague, rien de bien méchant ! Elle va grimper sur l’échelle qui lui a servi à vider les étagères et elle dévisse les embouts de chacune des tringles des beaux rideaux. Et allez, hopla, deux ou trois crevettes dans le creux de chaque barre, et les embouts à peine revissés pour laisser passer l’air. Rigolo, n’est-ce pas ? 

Dernière nuit dans cette belle maison qu’elle regrettera tellement. Demain matin, la camionnette pour embarquer ses bouquins, ses petites culottes et les traces d’un bonheur qu’elle voudra vite oublier, un dernier selfie devant la baie vitrée de la salle à manger, elle fredonne Capri, c’est fini, je n’y remettrai plus jamais les pieds, c’était la maison de mon bel amour… Ici, c’est fini...

Monsieur revient l’après-midi même avec sa nouvelle Madame, émerveillée par tant de beauté, cette belle maison si bien agencée, le bonheur est à ses pieds, celle d’avant, il devra l’oublier ! Et surtout, sans crier Aline pour qu’elle revienne ! Elle va apporter sa touche d’artiste au bonheur de leur ‘’jeune couple’’, un grand poster de Hooper et le sourire de Marilyn warholisée… On bouge les meubles, on va repeindre la cuisine et acheter un plus grand écran pour la télévision.

Au bout de deux ou trois jours, elle trouve que cela sent un peu le rance, cette maison était mal aérée. Au bout d’une semaine, il y a comme une odeur, elle va laver les sols, qui en ont bien besoin, avec un détergent qui sent bon. Au bout de deux semaines, franchement, ça pue, c’est aigre et insidieux, et quand on imagine que cela a disparu, cela revient plus fort. 

C’est fétide. Ce n’est plus une senteur, ce sont des effluves qui flottent dans toute la maison. Comme un remugle d’une vie passée, les miasmes d’un petit complexe de supériorité sur le cadavre de la vieille bique que son bel homme vient de chasser, l’air putride de la bataille terminée sur les relents de sa victoire. Plus concrètement, ça schlingue vraiment dans son nouveau chez elle ! 

Elle demande à la femme de ménage un récurage en profondeur de la cuisine, de la salle de bain et puis aussi de toutes les pièces, même si cela prend du temps. Peut-être un rat mort qui pourrit dans un coin ? La maison est inspectée de fond en comble, tous les meubles sont frottés et désinfectés, ça pue toujours et de plus en plus fort. On emprunte le chat d’un voisin. Le minou restera sans croquette, enfermé à la cave pendant 48 h, si une souris puante était passée par là, elle aurait été de suite occise. On fait alors appel à une société de désinfection, un technicien docte et savant se fait fort de détruire toutes oothèques qui peuplent, c’est son diagnostic, chaque pièce de la maison. Ne trouvant pas de coques abritant des blattes ou autres cancrelats, il propose une mesure radicale, l’emploi d’un fumigateur répulsif pour diffuser un brouillard assassin à base de cyphénothrine de la famille des pyréthrinoïdes, doublé par une application de DEET, le champion des récepteurs olfactifs, ça a été mis au point par l’armée américaine, madame, alors vous pensez si c’est efficace. Après tout cela, je vous le promets, votre maison sera comme un jardin de roses, je vous demande pardon, avec le soleil il y a un peu de pluie parfois, cela prendra 3 jours sans que vous ne puissiez entrer. 

On va s’organiser, répond le nouveau couple qui garde un peu de dérision pour annoncer qu’ils vont se mettre au parfum à l’hôtel, pas très loin, tant pis pour les ragots. Les voisins compatissants disent combien ‘’on vous plaint’’ avec la terrible angoisse que cela s’étende aussi chez eux. Eh bien non, aucune maison des alentours n’a ce problème de flagrance, personne ne ressent ce goût d’empyreume entre leurs quatre murs maçonnés. Ils sont pour le moment à l’abri de cet incertain mais peut-être futur tourment. Il n’y a qu’une seule maison qui pue et qui continue à puer, dès le lendemain du passage du technicien spécialiste en tueuses exhalaisons. 

On cherche toutes les solutions, l’odeur maintenant est d’une acidité mordante, capiteuse et fourbe. On pense qu’elle vient de s’éclipser et elle est là, sournoise, un zéphyr rusé qui donne envie de vivre masqué. Internet fourmille de charlatans qui proposent des sacs de charbon actifs en bambou exotique, des gels de destruction des molécules qui transportent les odeurs hors-la-loi, des purificateurs antiacariens qui absorbent furtivement l’humidité, des badigeonnages avec un produit magiquement ésotérique, qui s’avère être un mélange d’eau calcaire et de vinaigre blanc. 

Il faut prendre une décision, c’est celle de laisser passer le temps et de s’installer ailleurs jusqu’au printemps. Va pour la maison de campagne des parents de la jeune dame, qui menace, sans trop savoir comment, de représailles en raison de son martyr en tapinois. Elle a des migraines, la nuit des hauts le cœur, et des coups de froid tout au long des journées puisqu’il faut vivre avec les fenêtres ouvertes. Partons ! 

Et pourquoi ne pas, pendant ce temps-là, louer les pièces du bas en Airbnb, pour couvrir un peu les frais de ces dernières semaines embaumées ? Le soir même les locataires téléphonent, impossible de vivre dans votre salon, on se croirait au bord d’une décharge, dès que l’on croit s’être habitué à l’odeur, le souffle du fumet reflue, le nez vous trahit, le malaise vous envahit. 

Même désappointement avec une agence immobilière qui affronte les répulsions d’une cliente exaspérée et furieuse d’avoir été trompée. Les professionnels se donnent le mot. Aucune agence n’accepte de prendre la maison pour une location. Pour tout le monde dans cette histoire, lâcheté et trahison. 

Il faut se rendre à l’évidence, le beau mois de mai venu, l’odeur est toujours perfidement présente. Il faut vendre. Le prix est attractif, mais la rumeur rend la puanteur immédiatement notoire. On visite et l’on ricane, la maison est peut-être maudite, plus aucun client potentiel ne veut se déranger, ils répondent tous, ‘’pour l’odeur, on sait’’. Personne, même pour un prix de la moitié de la valeur.

Vient le jour du divorce, rendez-vous chez le notaire, la veille, Monsieur appelle gentiment sa future ex-épouse, comment tu vas, et toi ? On papote, je me débrouille, mais tu sais, j’ai bien de la nostalgie et notre belle maison me manque tellement. Alors là, Monsieur prend la balle au bond, tu sais que nous partons ? Oui, mon nouveau job, je dois vendre la maison, si tu veux, ce serait un bon prix pour toi ! Mais c’est impossible, tu devines bien combien je n’ai pas d’argent, c’est impossible pour moi. Alors écoute-moi bien, entre nous, il ne s’agit pas de faire des affaires, je te la laisse pour… et il annonce une somme qui correspond à tout juste le tiers de la valeur de la maison.  Tu ferais ça pour moi ? Mais oui, nous nous sommes toujours bien aimés, mais à une condition, demain, avant le divorce, on signe la vente chez le notaire ! Pas la peine, ajoute-t-il en riant, que tu fasses une visite, tu la connais la baraque, haha. Simplement j’embarque tous les meubles, à ce prix-là tu auras les murs vides, mais tu te débrouilleras. Eh bien, c’est d’accord ! 

Deux jours plus tard, la nouvelle propriétaire observe depuis le jardin le grand chambardement de tout ce que contient la maison. L’équipe de déménageurs démonte tout, ils embarquent tout, même les beaux rideaux avec les tringles.

En vain, d’Alsace ; épisode 29: LA NOCE CHEZ LES PETITS SOLDATS, À RUSS

Ambroise Perrin

Quand ils sont rentrés de la guerre, tous les deux du village, ils n’ont rien raconté. Auguste dans l’armée allemande et Eugène dans l’armée française, chacun rescapé de Verdun. À Russ on était vosgien, français et après 1870, alsacien, allemand. En 1919, il ne restait dans leur tête que les morts et peu de mots. Ils retournaient « chacun dans sa guerre » qu’ils savaient pour les autres impossible à comprendre. Au front, on parlait le dialecte de son village, un peu d’argot des casernes et pour les besoins des ordres et pour monter à l’assaut, le français ou l’allemand. 

Auguste et Eugène n’étaient pas frères d’armes, pas question d’être amis, ce n’est qu’au café, – il y en avait un tous les 30 mètres, que parfois ils partageaient des canons. Le rouge et le schnaps, la chopine des tranchées, qui coulait aujourd’hui derrière leurs accroche-cœurs, les décorations. Et des médailles, quand on avait survécu au grade d’apprenti-cadavre, le pointu, l’Allemand au casque à pointe, il en avait moins que l’autre, normal, il était le perdant.

« Capout ! » trinquait-on en levant le verre ; « moi pas capout », c’était pour demander grâce quand on tombait prisonnier, ne me tuez pas… Personne ne ricanait lorsqu’un combattant faisait un pompier, c’est-à-dire qu’il buvait toute la bouteille au goulot, d’un seul trait, vite. Vite probablement pour oublier, mais ils n’oubliaient jamais. Ils devaient la vie à des nouveau-nés, les obus qui tombent à vos pieds et qui n’éclatent pas. 

Ils se marièrent, sans chercher bien loin, dans le village même à Russ, en 1926, la même année. Mais pas question d’inviter l’autre à la noce. En 1952, le fils d’Eugène épousa la fille d’Auguste, tu épouses la boche, lui dit-on. Non, j’épouse, ma mie, c’est mon cœur, ma promise. Ils ne disaient pas « parce qu’on s’aime », mais ils étaient amoureux ; ils s’étaient retrouvés loin des yeux du village, sur les bancs de l’école d’instituteurs à Strasbourg. 

Il fallait un peu de témérité, et le curé de Russ les encouragea, pour monter en procession vers la place des Tilleuls et pénétrer avec les deux papas dans l’église Saint-Etienne. Ils passèrent devant le monument aux morts avec les noms de tous les soldats qu’on disait morts pour la France, même ceux de l’armée du Kaiser. Au restaurant de la Gare, le meilleur du village, où les deux familles allaient partager le repas de mariage, on faisait comme si de rien n’était. Cela faisait déjà 35 ans, et il y avait eu tellement d’autres malheurs depuis. Les deux soldats allaient bientôt être grands-pères.

En vain, d’Alsace ; épisode 28 : DES FLEURS DU MAL DANS LA VALLÉE DE SCHIRMECK 

Ambroise Perrin

Lorsque la filature eut définitivement fermé ses portes, ce furent des pleurs, puis de la nostalgie, enfin du fatalisme. Certains pensèrent se battre pour des indemnités et invoquèrent la tradition et la défense du patrimoine pour avoir quelque chose à faire. La télévision de Strasbourg vint poser des questions. Un journaliste d’un quotidien de Paris fit une enquête.  C’est Xavier Muller, deux siècles auparavant, un maire de Schirmeck, qui avait fondé, exactement en 1795, le premier atelier de coton sur la Bruche. En 1960 l’industrie de la région groupait encore 230 000 broches finisseuses et 8 500 métiers à tisser. On commençait à 14 ans et quand 20 ans plus tard on était contremaître, le patron vous louait pour presque rien un appartement à 50 mètres de l’usine. 

Lui avait été contremaître. Il n’est pas allé voir quand, deux ou trois années plus tard, on fit sauter à la dynamite la cheminée de l’usine, un crève-cœur. Sa mère tenait la ferme dans les hauteurs, avec un cousin, juste 6 vaches pour le lait de la coopérative. Elle lui a proposé. Il n’a pas voulu. Il a préféré se réfugier au village chez un ami qui lui a prêté une jolie chambre donnant sur un beau jardin. Il n’était pas fâché, non il n’avait aucune envie, sans mépris et en fait sans même réfléchir, de remonter à la ferme. 

Charles écrivait tous les jours à sa mère, et madame Caroline comme on l’appelait, lui répondait en donnant le matin avant 7 h sa lettre à la Jeanne qui travaillait à la Poste. Charles dilapidera très rapidement son pécule de dédommagement de la filature, il fit des dettes, on le pourvut d’un conseil judiciaire.

« Ah ma chère mère, est-il encore temps pour que nous soyons heureux ? Je n’ose plus y croire. J’ai 40 ans et pire que tout, la volonté perdue, gâtée ! Qui sait si l’esprit lui-même n’est pas altéré ?  Je n’en sais rien, je ne peux plus le savoir, puisque j’ai perdu même la faculté de l’effort ».

La maman essayait de comprendre cette lâcheté spirituelle qui fatiguait le corps de son fiston. « Ce petit coin d’Alsace est merveilleux. Le grand air y est bon et on y mange à sa faim. Ce sont presque déjà les Vosges. Il y a des filles à marier, samedi, au bal de La Broque, y viendras-tu ? Te souviens-tu, l’été, quand nous allions nous baigner dans la Claquette et pique-niquer au château de Salm ? Et quand nous sommes allés rendre visite à Madeleine Loux qui racontait les colis pour les prisonniers ? » 

Une maman s’inquiète toujours. « Avant tout chère mère, je veux te dire une chose que je ne dis pas assez souvent et que tu ignores sans doute, surtout si tu me juges par les apparences, c’est que ma tendresse pour toi va en augmentant sans cesse. C’est une honte d’avouer que cette tendresse ne me donne même pas la force de me relever. Je contemple les anciennes années et ma volonté va toujours se rouillant ». 

Dans sa tête résonnait encore le bruit assourdissant, familier, magnifié, des métiers à tisser.

En vain, d’Alsace ; épisode 27 : LES PARAPLUIES DE CHER-BOURG-OBERNAY-CITY

Ambroise Perrin

C’était en 2030, dans les faubourgs d’Obernay-City, il y a 50 ans. Les usines de plaquettes énergisées alimentaires produisaient la nutritivité d’espérance 120 (120 ans, au-delà, il fallait décrocher) pour la zone 113, un carré de 50 x 50 km. C’était notre zone, 113, la plus productive de l’hémisphère. 

À 3 km à vol de drome H (H pour humain) on pouvait visiter la sympathique réserve de Strasbour-Ville-Âgée, calquée sur le village d’Astérix-Historix. L’ellipse insulaire était inscrite au patrimoine mondial de l’Unité de Nettoyage Ethnologique et de Sauvegarde des Catégories Oubliées, l’UNESCO, tout comme Les Bécasses de Notre-Dame-des-Landes, L’Arbre Unique d’Amazonie ou Le Glaçon Préservé du Groenland. Dans ces zones à potentiel nostalgique on soignait les crises d’amertume par des séances de « retour aux madeleines », appellation touristique de ces cures thérapeutiques sédatives et antalgiques prescrites par l’Échelon de Protection, la Sécurité Sociale.

Depuis Obernay-City on réservait un séjour abracadabrant très chic  à Strasbour-Ville-Âgée pour les jours paires, Banquet Alsacien avec tartiflette, raclette et champagne frappé ; ou pour les jours impairs Menu Grantest avec carottes biologiques, riz complet et hamster grillé. Ce programme attirait des milliers de touristus-mondius qui logeaient dans les hôtelus-dormitorus d’Obernay-City, assurant la prospérité de la population locale. 

Au vieux village, au Cher-Bourg-d’Obernay-City, on proposait aussi des excursions dans les usines robotisées. Et l’Office du tourisme offrait d’insolites et obsolètes cadeaux, des boules de neige, des parapluies et des crucifix, qui amusaient beaucoup les visiteurs depuis que le réchauffement climatique avait éradiqué les hivers, les nuages et les religions.

Maintenant que les pays n’existaient plus et que la Boule-Terre était divisée en carrés, Obernay-City était devenu une destination aussi populaire que Planète-Mars.

En vain, d’Alsace ; épisode 26 : L’ORANGERIE ET LE BUERHIESEL DE RETOUR A MOLSHEIM

Ambroise Perrin

C’est tout d’abord une histoire de jalousie. Pourquoi pas nous ? Pourquoi à Strasbourg ils ont une orangerie, alors que chez nous, un peu plus au sud à Molsheim, il fait bien plus beau ? Nous sommes en 1894 et l’an prochain se tiendra l’exposition d’Industrie et d’Artisanat devant réunir 1250 exposants dans le parc de l’Orangerie à Strasbourg. Ces messieurs du Comité veulent briller, faire du somptueux, étonner les visiteurs. Ils ont repéré une magnifique maison à colombage, la maison Schwartz, qu’ils aimeraient transporter de Molsheim à Strasbourg pour en faire un restaurant de prestige, le Buerhiesel. Dans le parc il y a une serre abritant 138 orangers confisqués au château de Bouxwiller après la Révolution. 

Les édiles de Molsheim proposent un marché : la maison contre les orangers. Ce serait le début de la fortune en instaurant une tradition, celle d’offrir à Noël une orange à tous les enfants alsaciens. L’orange de Noël dans chaque famille ! Et chez les pauvres il n’y aurait rien d’autre. Des années plus tard on se souviendrait encore de cette merveille pour fustiger les trop pleins de cadeaux aux enfants gâtés ! (Balzac aura la même idée en voulant cultiver des ananas à Paris). 

Les oranges Molsheim deviendraient le symbole d’une Alsace audacieuse et florissante. Pour respecter la tradition, on imagina tout de suite la recette du rôti de cigogne à l’orange sur son lit de choucroute, les bredeles ronds en forme de mini orange et le gewurztraminer spritz légèrement coupé au jus d’orange. Il fallait trouver un grand terrain, bien exposé au soleil, tout au sud. Il y avait un bel endroit rue du Château Saint-Jean à l’angle de la rue du Gaentzig. Pour passer l’hiver, on emmitouflerait les orangers dans des serres. On protégerait les racines sous des couches alternées de feuilles et de fumier. 

Un accord fut conclu. On connaît la suite de l’histoire, la maison fut effectivement démontée, pierre par pierre et reconstruite dans le parc à Strasbourg. Mais cet hiver-là fut particulièrement rigoureux. Et fatal pour les orangers strasbourgeois. Les édiles de Molsheim inconsolablement lésés décidèrent d’imposer, sans jamais débourser un sou, leur banquet annuel au Buerhiesel. Et promesse leur fut faite de ramener un jour la maison à colombages et de la remonter au bord de la Bruche. Ce sera peut-être en 2025 pour les 130 ans de son premier déménagement.

En vain, d’Alsace ; épisode 25 : LA MALÉDICTION DE LA BRUCHE, L’AFFAIRE DU PETIT BÉBÉ TOMBÉ DE HAUT 

Ambroise Perrin

C’est un peu comme l’Affaire Grégory, à Muhlbach-sur-Bruche. Un petit garçon est mort, il avait 3 mois, et tout le village s’est retrouvé la proie de la presse à sensation. Il n’avait pas été assassiné noyé dans la Bruche, mais la mort de ce garçon fut tout aussi dramatique. On écrivit aussi, une mort tout aussi sensationnelle. 

Les parents du bébé sont tous deux des journalistes connus, lui à Paris, elle à Strasbourg. Dès qu’ils réussissent à prendre quelques jours de congé en même temps, ils se retrouvent dans cette maison familiale de la vallée de la Bruche, une vieille bâtisse qu’ils ont envie de retaper. Ce samedi soir, ils doivent se rendre à une cérémonie officielle au Conseil de l’Europe, une bonne demi-heure de voiture. Ils demandent donc à la jeune fille de leurs voisins de passer la soirée chez eux pour garder le bébé. Ils la connaissent bien et elle est toute contente de ces quelques heures de baby-sitting. Un biberon est prêt en cas de pleurs, elle sait comment faire.

Lorsque les parents rentrent, le bébé dort, tout va bien, la jeune fille part chez elle. Mais dans la nuit, quelque chose de bizarre, le bébé ne cesse de vomir, il a une respiration hoquetée, il s’endort et se réveille brusquement, il pleure comme s’il souffrait. Le matin dans les bras de ses parents, le bébé est amorphe, coup de fil à un copain médecin qui recommande d’aller aux urgences à l’hôpital. En voulant changer la couche du bébé, la maman s’aperçoit qu’elle est mal mise ; il y a une couche sale dans la petite poubelle de la salle de bain, c’est la petite voisine qui a dû lui mettre une Pampers propre. À l’arrivée à l’hôpital, tout va très vite. Le bébé est bleu, il est mis sous réanimation intensive, il meurt. 

Que s’est-il passé ? Le médecin qui constate le décès retient l’obstacle médico-légal, et demande donc la conservation du corps. Un premier examen, qui sera confirmé par une IRM, indique un choc très violent, éventuel point de départ d’une enquête criminelle. Les parents sont de fait soupçonnés, mais de suite on comprend : la jeune fille, en changeant le bébé, l’a posé sur la table de la salle de bain, elle a ensuite cherché une couche, le bébé a bougé et il est tombé, il ne pleurait pas, elle n’a rien dit « de peur de se faire gronder ». 

Accident, négligence, le fait divers « de société » emballe les collègues des parents atterrés. Avant même les conclusions de l’instruction, le procès médiatique va bon train, « Chronique d’une négligence ordinaire », « La mort quotidienne des petits innocents ». Plus de cinquante journalistes au cimetière, « le Bébé de la Bruche » devient l’indécent feuilleton de la presse à sensation. On fustige l’irresponsabilité de la mère et la nonchalance du père, et l’on décrit les voisins frustres… 

« Et si elle l’avait dit tout de suite, le bébé aurait-il été sauvé ? Trois spécialistes répondent, édition spéciale ». « Plainte contre la jeune voisine, est-elle responsable ? La justice en marche avec un maître du barreau ».  Le battage des mots veut un coupable, le choc des photos veut la douleur.

Trente années plus tard, j’ai revu le couple, le chagrin est toujours là et mon amie m’a dit tendrement : « quand on lange un bébé, on met le coussin par terre, sur le plancher ».

En vain, d’Alsace ; épisode 24 : JEAN-LUC GODARD PROJECTIONNISTE AU CINÉ-CLUB DE MUTZIG

Ambroise Perrin

Il y a une génération de cinéphiles qui sont des gens qui regardent les films en entier, en version originale sous-titrée, et non pas sur un écran de téléphone-timbre-poste, mais dans une salle, avec d’autres spectateurs, des cinéphiles qui rient et qui pleurent ensemble, et sur l’écran noir de leurs nuits blanches. Avant de fréquenter les salles de cinéma Art-et-Essai où l’on ne grignote pas de pop-corn bruyant pendant le film, mais où l’on rêve de sucer des mikos glacés s’il y a un entracte, cette génération de cinéphiles a appris à aimer le cinéma au lycée, dans des ciné-clubs, souvent dirigés par le prof de français. Ensuite il y a eu la télévision, avec le Cinéma de Minuit et la Dernière Séance, puis les cassettes VHS, les DVDs, le câble, les abonnements à des chaînes spécialisées. Et puis, c’est rare mais c’est souvent sous l’impulsion d’un passionné, on a réinventé la convivialité du Ciné-Club, avec 10 minutes de présentation du film et un débat de 20 minutes à la fin, il faut terminer parce que le gardien veut fermer. 

Le Monsieur Cinéma de Mutzig c’est Éric, un ami de toujours. J’ai connu son père qui avait été journaliste pendant la guerre, à la radio à Strasbourg, et à Paris dit-on, et qui ensuite tenait une chronique d’actualités allemandes à FR3 Alsace. Son fils Éric Giessenhoffer, jeune étudiant, était président du Ciné-Club allemand à la fac. Il est arrivé à Mutzig pour être directeur de la médiathèque, il est le grand animateur du cinéma Le Rohan ; il garde des contacts à Strasbourg et lorsqu’en 1992, le bon vieux cinéma Union-Theater-ABC devient l’Odyssée-Art-et-Essai, il est parmi la foule pour l’inauguration. 

Séance de prestige, Jean-Luc Godard présente Allemagne, année 90 neuf zéro, une histoire d’espions après la chute du Mur de Berlin. L’espion, c’est Eddie Constantine d’Alphaville. Au cocktail, tous les intellectuels et artistes allemands sont là, Éric parfait bilingue fait l’interprète, Godard est ravi et adore son verre de vendanges tardives qu’il appelle vengeance tardive bien évidemment. 

Éric lui parle de son cinéma à Mutzig : « pourquoi ne viendriez-vous pas dans mon ciné-club présenter votre film et animer un débat ?»  Épatant comme Pierrot le Fou, Godard accepte. En fait Mutzig il connaît le nom, il a en tête une série de films sur l’Histoire du cinéma qui commencerait à l’ère des chasseurs nomades néandertaliens et à Mutzig on vient de découvrir un site paléolithique sous la falaise de Feldbourg. 

C’est donc oui ! Soirée de Gala au Rohan. La veille, Godard a fait des repérages archéologiques avec le critique de cinéma Serge Daney qui écrira les dialogues de cette saga : le cinéma n’est pas à l’abri du temps, il est l’abri du temps, métaphore du monde en marche, des hommes des cavernes jusqu’aux spectateurs des fauteuils rouges de la salle de Mutzig. La séance va commencer. Enthousiasmés par la grande foule, Jean-Luc, Eddie, Serge et Éric font une magnifique présentation en rivalisant d’humour.

Mais voilà Godard qui se précipite en cabine, le vieux projecteur 35 millimètres Cinemecanica à charbon est mal réglé, la boucle du film est trop petite et sautille dans son couloir, ce qui rend la pellicule instable devant la fenêtre de projection. Godard demande un tournevis et une pince pour resserrer le tambour débiteur. Dans la salle, on attend, personne n’ose s’impatienter, c’est Godard murmure-t-on, autant perfectionniste à la projection qu’au tournage de ses films. Enfin, le cinéaste réapparaît, grand sourire et de sa voix inimitable, interroge les spectateurs : qui a inventé le cinéma ? Non, ce ne sont pas les Frères Lumière ! Ce sont d’obscurs techniciens, Jules Carpentier et Oskar Messter. En 1896 ils ont mis au point le mécanisme de la croix de Malte qui permet à la projection saccadée de restituer l’illusion du mouvement. « C’est ce que je viens de régler, sans cette petite plaque de métal le cinéma n’existerait pas !». Et Godard se lance dans de longues explications mêlant la persistance rétinienne aux analyses sémiologiques. Il était 2h du matin lorsque les spectateurs de Mutzig sont rentrés chez eux. Éric a un double de la clé de la salle.

En vain, d’Alsace ; épisode 23 : LES FESTINS DE FLAUBERT DANS LA PETITE FRANCE ET À L’AUBERGE DE LA CHARTREUSE

Ambroise Perrin

C’est un souvenir de lendemain de réveillon, celui d’un dîner gargantuesque que l’on se racontait chaque année le soir où l’on sautait sur une autre. La bonne chère et les chairs bien bonnes, voilà ce que Gustave Flaubert apprécia lors de ses deux séjours en Alsace. Le 13 juillet 1865, il arrive à la gare de Strasbourg depuis Paris, pour se rendre à Baden-Baden chez son ami l’écrivain russe Ivan Tourgueniev. Il y retrouve aussi Maxime du Camp, avec qui il a voyagé en Bretagne et en Égypte… Le Badeblat annoncera l’arrivée de la célébrité dans son édition du 15 juillet; Flaubert écrit à Louis Bouilhet : « quel beau pays » !

Mais les compères ne se retrouvent pas seulement pour les bienfaits des eaux thermales. Ils traversent à nouveau le Rhin, il n’y a pas de bal du 14 juillet, célébration qui ne débutera qu’en 1880, ils veulent s’étourdir dans la Petite France pour, je cite la correspondance de Gustave : « une nuit de danse et de baisades comme à Esmeh en Haute Égypte chez l’esclave abysienne Kuchuk Hanem». Avec Ivan il y a peut-être un peu plus de pudeur qu’avec Maxime, mais opportunément, entre amis il n’y a aucun embarras. Ils ont chacun la même ambition d’absolutisme littéraire, la même prétention d’éthique morale, la même rigueur pour le mot juste, la même vanité non avouée pour les honneurs et la même passion frivole pour les choses autres que celles de l’esprit. Les Alsaciennes sont savoureuses. Elles dandinent du postérieur comme si c’était un bretzel aux rondeurs à croquer. L’excursion sous les ponts couverts est d’une belle complicité, dont on pourra trouver le souvenir aux dernières lignes de l’Éducation sentimentale, lorsque Frédéric Moreau et Charles Deslauriers se rappelleront être allé rendre visite à la Turque en tenant de gros bouquets.

Après avoir goûté aux charmes du quartier, les amis décident de faire bombance. Il y a près de Rosheim une auberge très connue, adossée à la Chartreuse, où Flaubert prend l’initiative de la commande du menu. Le repas va durer 16 heures, j’ai retrouvé la trace écrite très précise de ce banquet : des aloyaux, la pièce noble du bœuf, pour commencer. Puis, fricassée de poulet, veau à la casserole, gigot, cochon de lait rôti, andouille à l’oseille, crème jaune et crème avec décor en nonpareille, des tourtes, des nougats, enfin une pièce montée avec des fortifications en angélique parsemées d’amandes, de raisins secs et de quartiers d’orange, de lacs de confiture et de bateaux en écales de noisettes, et une escarpolette de chocolat. En boisson, du schnaps en carafe, du riesling pétillant doux et des verres remplis de vin jusqu’au bord.

Ce n’était peut-être pas la première fois que Flaubert passait en Alsace. En mai 1851 il rentre avec sa mère d’un séjour à Venise. Après une altercation avec un douanier autrichien, ils traversent l’Allemagne et passent probablement par Strasbourg pour prendre ensuite le chemin de Rouen. La présence de la maman n’avait certainement pas permis de belles extravagances.

Mais le caractère complexe des Alsaciennes croisées lors de ce premier voyage à l’Est inspirera certainement l’écrivain puisqu’une semaine plus tard il débutera la rédaction de Madame Bovary. Emma Bovary un peu alsacienne ?

En vain, d’Alsace ; épisode 22 : LE TIRAGE MILLIONNAIRE DU NOUVEL AN DE KRAUTERGERSHEIM

Ambroise Perrin

C’est le tirage Spécial Nouvel An. Comme chaque semaine, Jean-Lucky X (il a demandé à rester anonyme) joue les mêmes 6 chiffres et le numéro complémentaire au bar du tabac de la grand-rue de Krautergersheim. Cela fait 33 ans que chaque dimanche, sans jamais y manquer, il coche les mêmes cases, toujours les mêmes, une combinaison que tout le monde dans le village connaît par cœur (nous ne pouvons révéler ces 7 numéros de peur de perturber le hasard). On sourit avec bonhomie de ce monsieur maniaque, on est content pour lui quand il a 3 ou parfois 4 bons numéros et qu’il est heureux de payer une tournée générale. Pourquoi toujours les mêmes chiffres ? Une histoire d’amour dit la rumeur. 

Alors quand les 7 bons numéros sont sortis ce fut comme un tsunami dans le village. En cinq minutes la fanfare municipale était sous les fenêtres de l’heureux gagnant, le maire, les enfants des écoles, tout le monde était là, on riait, on applaudissait, on spéculait sur la générosité de Lucky, on faisait sauter sous ses fenêtres des bouchons de crémant. Il parut. On hurlait de joie. Il bénissait la foule comme le pape Saint Bonheur. « Ah, mes amis, mes amis !». Immenses salves de clameurs. Je vais construire une salle des fêtes polyvalente commença-t-il des sanglots de félicité dans la voix. Il s’enhardit. Pêle-mêle, il annonça 1000€ à chacun des enfants comme argent de poche, tartes flambées gratuites toute l’année, une collection complète des Pléiades pour la bibliothèque municipale. Lui s’achètera une Rolls Royce Phantom V jaune psychédélique comme celle de John Lennon. Il va se marier et faire une croisière autour du monde. 

Non, il ne déménagera pas. Il manque d’idées pour dépenser les 190 millions d’euros. Oui, il va se construire à Krautergersheim une grande villa avec une salle de cinéma à l’étage, rue des Champs Verts. Pour le moment, il vit dans un immeuble cossu, un tout petit deux-pièces avec dans le salon la salle à manger et le bureau. Il a une petite commode à tiroir où il garde tous ses billets de loto, une enveloppe par année. Mais au fait, où est-il le billet gagnant ? Chaque semaine il met le ticket dans un petit pot à la cuisine, mais il n’y est pas. Il cherche, fait le tour de l’appartement en faisant semblant de ne pas paniquer. Il retourne les poches de sa veste, se penche sous le canapé, vide la poubelle, décroche les étagères. Mais où est ce merveilleux billet ? Il s’enferme, démonte tout l’appartement, rien. On sonne, ce sont les officiels du loto, avec un banquier, un notaire, un conseiller fiscal, une psychologue et deux gardes du corps d’une société de protection et de sécurité. Le propriétaire du bar a déjà raconté cent fois aux télévisions la persévérance du très heureux gagnant. Il donne tous les détails des circonstances de l’achat du ticket cette semaine, trois clients peuvent témoigner l’avoir vu mettre le papier dans sa poche droite, et l’ordinateur confirme les chiffres. 

Mais où est ce foutu billet ? Sans billet rien, pas de gain, le règlement est formel. Vous avez Monsieur 60 jours pour présenter le ticket et récupérer vos gains. Ce fut comme si l’Etna avait surgi sur la place du village. On fit appel à des hypnotiseurs, des chiens renifleurs, des voyantes, aux meilleurs spécialistes de la police scientifique. Il ne restait plus que 10 jours. Alors avec l’accord du propriétaire, on démonta brique par brique tout l’immeuble, on brûla des cierges à l’église et on se relayait pour prier au calvaire Meistratsheim, réputé pour la guérison miraculeuse des lépreux et pourquoi pas des chanceux. Des quatre coins de l’Europe on proposait des méthodes de recherche. On fit tourner des tables. Des ornithologues tintinophiles fouillèrent les nids de toutes les pies des environs. On poussa des cris, on versa des larmes, et il fallut des années pour cesser de raconter à Krautergersheim qu’on était tous millionnaires. 

En vain, d’Alsace ; épisode 21 : LA ROUTE DU VIN

Ambroise Perrin

Il a commencé à boire le jour de sa retraite. Non par dépit, ni pour une quelconque angoisse ; il était plutôt content de cesser son boulot de semi-larbin et il avait maintenant le temps pour plein d’activités, il était engagé dans « l’associatif dynamique » depuis toujours. Sa vie de famille était belle comme des ans qui se répètent, et cela semblait tellement rassurant ; Il aimait faire plaisir et l’on se creusait la tête pour trouver comment lui faire plaisir, c’était parfois un peu décevant, mais il savait être convaincant en remerciant chaleureusement, une autre façon de faire plaisir.

Peut-être était-ce par défi, comme un jeu avec lui-même. Cela ne parut pas être une décision délibérée, ce fut comme cela, c’est tout. Il ne picolait pas en cachette, pas de petits tours dans un débit de boisson, non, il se versait de bons verres à table. Et de temps en temps il prenait un whisky ou une lippée de schnaps de framboise au goulot, ou bien ce qu’il trouvait dans sa cave, qui avait toujours été bien remplie. Il disait avoir de bonnes bouteilles pour quand il y avait des amis à dîner, répétant avoir toujours aimé le bon vin, mais avouant en riant ne pas y connaître grand-chose. Il expliquait être incapable par exemple de faire la différence entre un bourgogne et un bordeaux. Au restaurant, il savait choisir la bouteille juste au-dessus de la moins chère, et ne pas jouer au snob en écoutant le sommelier le baratiner.

Les bouteilles partirent vite, surtout quand il commença le vin l’après-midi. Pour les fêtes, il recevait des courriers de producteurs du Languedoc qui proposaient des conditions « exceptionnelles », deux cartons achetés, un carton offert, frais de port offerts également. A la calculette, cela faisait 4,53€ la bouteille, la bonne affaire.

La grande affaire, c’était de sortir avec les cadavres, il y avait un container sur la place au bout de la rue, il fallait choisir la bonne heure pour ne pas déranger tout le quartier avec le bruit de la bouteille qui éclate au fond de la caisse métallique et qui résonne dans la mémoire de l’homme qui a soif. Il n’éprouvait aucune gêne à susciter les ragots des voisins qui levaient subrepticement le rideau pour l’observer. La famille s’est mobilisée, avec des stratégies plus ou moins subtiles, le baratin, la culpabilisation, les questions, les crises de nerfs, les conciliabules en tête-à-tête ou en conseil de famille. Il souriait, il répétait oui, si vous voulez, il jouait à être sincère, mais en fait il était indifférent. Les camouflages de bouteilles, les tentatives d’inscription aux alcooliques anonymes, les allusions nigaudes aux campagnes sèches dry week, tout cela le rendait plutôt conciliant, merci beaucoup, et bien sûr il ne changeait pas d’un pouce ses nouvelles petites habitudes. Et en fait, il n’avait pas d’habitude. C’était sa vie, c’est tout, sans routine si ce n’est de lever constamment le coude.

Des années passèrent. Un jour, sans aucune raison apparente, sans aucun fait notoire déclencheur, il cessa de boire. Il ne dit rien, non, simplement, il ne se versa plus de vin à table, et il laissa les bouteilles d’alcool en évidence dans le placard de la cuisine sans y toucher. Stop. On pensa qu’il se testait. Eh bien non, malgré les hectolitres qui avaient transité dans son palais, il n’était pas alcoolique, il pouvait boire de l’eau toute la journée sans ressentir le moindre manque. Même l’ivresse, la légère ivresse qui vous emballe comme un papier cadeau un soir de Noël, rien, cela ne lui manquait pas. Avait-il seulement aimé cette brume dans la tête, ce flottement, certainement artificiel, qui vous détache des insignifiances qui vous entourent parce que vous êtes plutôt de nature mélancolique, parce que les souvenirs de vos années de jeunesse deviennent insipides, parce que vos lectures enthousiastes vous rappellent que la véhémence du désir et la fleur même de la sensation étaient perdues ?  Avouerait-il que ces ambitions d’esprit avaient également diminué ? Personne de sa famille ni de ses amis n’osaient diagnostiquer cette évolution, et à part chuchoter qu’on était content pour lui, on constata que, plus prosaïquement, il ne reprit pas le volant, qu’il avait abandonné depuis longtemps.

On nota aussi que les sourires qu’il voyait en catimini l’exaspéraient. Il avait dû imaginer les connivences en famille pour décider de faire comme si de rien n’était, d’éviter absolument toutes allusions, toutes félicitations, rien. Mais surtout pas de tentations. C’est lui qui s’amusa à jouer avec leurs nerfs, le jour de la choucroute, tradition des dimanches de visites familiales, avec les gamins qui s’étouffaient en avalant les knacks plongés entiers dans la gorge, à avaler sans mâcher et avec les considérations sur les clous de girofle, que tout le monde s’accordait à trouver trop envahissants, à la rigueur ajouter en fin de cuisson quelques baies de genièvre. Il passa dans la cuisine, goûta délicatement le chou juteux et déjà cuit, il descendit à la cave, dégota une bouteille de riesling, et l’ouvrit tranquillement devant sa femme et sa belle-sœur tétanisées ; il prit un verre, se versa deux larmes, les avala en disant «pas mal» et proposa d’en verser un verre dans le plat, le vin frémit de plaisir sur la paroi chaude de la casserole et le grésillement résonna comme éclaterait la Marseillaise après un discours le 14 juillet, d’abord timidement puis avec une belle insolence désinhibée. 

Les murs de la cuisine furent témoins de l’abasourdissement de la famille, tous soudain accourent, affairés à donner un coup de main à la cuisinière. Il y eut un irrévérencieux « c’est pas vrai » dont le chuchotement fut étouffé par un « non » qui voulait en dire long ; puis la seule qui ne l’avait jamais houspillé ricana en marmonnant « tu ne manques pas d’humour » ce qui le laissa complètement impavide. Il semblait berner son monde avec un visage à la Buster Keaton. Est-ce égoïste de rester apathique face aux déversements de bons sentiments dégoulinants ?  Il emporta la bouteille à table et commanda « tu nous sers ? » et pour ne pas embarrasser son épouse, il tendit son verre, le verre à eau de devant son assiette. Avait-il seulement perturbé le cours tranquille des fadaises de la famille en picolant ? Jamais il n’avait élevé la voix ou fait montre d’irascibilité, son alcool ne rentrait pas dans la catégorie des clichés dénoncés par la société, avec son cortège de violences et de vomi. 

Un an plus tard il se remit à boire et chacun sut qu’il n’y avait pas d’explications à trouver. On chercha pourtant des indices, il ne disait rien, toujours actif, comme ses amis retraités membres de nombreuses associations. Sa fille un jour, en tête-à-tête, lui demanda, « papa, tu es heureux » ? L’année suivante il mourut, ce n’était pas le foie et ce n’était pas l’alcool, ce n’était pas une mauvaise santé qui se dégradait ou une maladie sournoise non décelée. Rien. Il cessa simplement de vivre. On ne trouva aucun mot, pas de lettre où il aurait dit pardon, d’ailleurs pourquoi, il n’avait pas pris de disposition testamentaire, ce qui intrigua le notaire, il n’avait simplement plus eu envie de fredonner la belle chanson de Gainsbourg chantée par Françoise Hardy, qu’il avait un jour rencontrée dans les coulisses d’un concert au Palais des fêtes, « comment te dire adieu ». 

Devant la fosse, le cercueil au fond, sa « gentille fille chérie adorée », qui n’avait depuis longtemps plus donné l’occasion à son papa de lui susurrer cette ritournelle en quatre mots, prit d’un grand geste toutes les roses blanches qui attendaient les affligés et jeta ce gros bouquet d’un coup sur le bois verni. Elle avait à côté d’elle deux grands sacs Ikea criards, elle sortit des bouteilles, des tire-bouchons, les distribua, et commença un jeu de sommelier en versant du bon gros rouge sur le papa, tapis au fond de son capiton de fausse soie blanche dans sa mystérieuse et maintenant éternelle carapace de hêtre naturel, un bois qui a l’élégance de la tristesse indiquait l’étiquette aux pompes funèbres. Elle leva une tête neutre, puis fit un petit sourire bien étudié qui disait « à vous ! ». Personne n’osa exprimer être offusqué.