En vain, d’Alsace ; épisode 20 : PROUD MARY, LA LITTLE GIRL DE GERTWILLER IN THE USA

Ambroise Perrin

C’est une histoire pleine de regrets, on la dirait inventée, elle est banale comme les noirceurs de la nuit qui tombe le jour où l’on a pris une décision pour la vie. Personne ne peut dire que cette histoire est triste. A vous aussi, cela pourrait arriver, et ce jour-là, vous diriez « finalement, j’ai fait le bon choix ».

Cela se passe à Gertwiller, là où les Américains sont arrivés en même temps qu’à Barr le 28 novembre 1944 ; les Allemands sont en embuscade avec des nids de mitrailleuses, les combats sont parfois au corps-à-corps sans savoir de quel côté on vous tire dessus. Et ils sont terribles. La population se cache, les gens savent que ce sont les Libérateurs qui se battent. Dans les maisons, il y a déjà des morts. Mathilde, une jeune maman, se terre avec une petite fille de 4 ans. Le papa est un Alsacien allemand qui est parti au front le 22 juin 1941 conquérir le Lebensraum. Elle n’a jamais eu de nouvelles. 

Les tireurs d’élite allemands font d’impitoyables cartons, 90 soldats américains sont tués et 13 tanks détruits. Des deux côtés, des blessés et des prisonniers. La compagnie US des lieutenants Robert Wheeler et John S. Walton a ordre de se replier et de contourner Barr pour maintenir l’offensive vers Obernai. On abandonne les chars en feu, les blessés, les morts, les disparus. Le Tec 5 Johnny, qui avait été envoyé en reconnaissance et que l’on n’avait pas revu, arrive le lendemain après avoir rampé, blessé, pour traverser tout le village. Il se réfugie par hasard dans la maison de Mathilde. Et la première chose qu’il demande, c’est une cigarette. 

Les habitants soignent les blessés, certains soldats américains parlent allemand, leurs parents avaient fui l’Allemagne en 1933. Les enfants vont déposer des fleurs sur les cadavres des soldats, on entend encore des explosions. Johnny survit et se remet peu à peu, Mathilde tombe amoureuse du courageux soldat. Quand elle est enceinte, Johnny lui propose de partir avec elle en Amérique, il ira dans un hôpital à Camp Phillips à Salina. Il aura une place sur un bateau, mais non, il reste à Gertwiller, pour elle. Il est blessé, il est disparu, il n’existe plus, la guerre continue sans lui. Quand la petite Mary nait, il supplie Mathilde de rentrer avec lui, il adoptera sa Gretel de 4 ans, la vie est belle dans le Kansas, Mathilde dit oui, peut-être, pourquoi pas ; sa maman répète « vas-y, tu feras des études d’infirmière ! ». 

Et puis le Karl est revenu, il avait réussi à s’échapper d’un camp de prisonniers en Russie, il a traversé toute l’Allemagne à pied. Personne ne l’a reconnu, il ne disait rien. À Mathilde, il a souri, elle a compris qu’il disait « je suis rentré pour toi ». Elle a voulu dire à Karl qu’elle partait en Amérique. Elle est restée.

Aujourd’hui la petite Mary est une vieille dame, elle a été infirmière. Quand elle a pris sa retraite il y a 20 ans, elle a cherché les traces de son papa américain. Et elle l’a trouvé tout de suite grâce à un cercle de généalogie en contact avec les archives de la US Army sur internet. Chaque année, Mary l’Alsacienne est fière de prendre l’avion pour l’Amérique, elle va rendre visite à son autre sœur qui vit au bord de la rivière Mississippi. Proud Mary.

En vain, d’Alsace ; épisode 19 : LA FLAM ALL QUI PIQUE À SCHAEFERSHEIM

Ambroise Perrin

« Ce n’est pas la vraie ! Nicht schlimm. Das ist egal! ». Nous sommes, en cette journée universelle de la paix, le mardi 25 juin 2024, à Schaefersheim. Demain mercredi, le feu sacré arrive à Strasbourg, c’est au nord du village. La flamme a été allumée au sud, à Olympe, elle traverse le pays par relais de valeureux sportifs et, dit-on, on a dépensé dans le Bas-Rhin 180 000 euros pour voir passer le symbole brûlant. Mais là, les Chiho, en Alsace, y’en a déjà marre, les affiches J et O, comme des publicités pour un supermarché, évoquent certes la fraternité universelle mais font surtout penser à des dépenses extravagantes, à la corruption, au dopage et aux risques de terrorisme. 

On leur a un peu forcé la main, et les conseils municipaux des grandes villes font le pari de la rentabilité en termes de notoriété, en sacrifiant à la démagogie d’un pseudo engouement populaire de pacotille. De nombreux villages veulent bien être de la trêve et de la fête, mais n’ont guère envie de participer, (l’essentiel étant de s’amuser) à une telle dépense, une caravane de champions, enflammée et peu écologique, parcourant leur rue principale. Donc celle-là, c’est une fausse ! La flamme, on l’a fabriquée avec un long bâton doré surmonté d’une torche en chapiteau ionique, orné de 24 cannelures. La veille du passage de la torche olympique officielle, on allume celle de Schaefersheim avec de l’huile de barbecue, elle est gratuite, et cela fait un bien plus bel effet fumeux que la cartouche de gaz propane compétente. L’on s’amuse sous la banderole « la Flam All Qui Pique », Flamme pour flammekueche, All you can eat buffet illimité, et qui pique comme des orties, il y en a plein dans les sous-bois en cette saison. 

Le Président du club sportif, Michel Bréal, est une sacrée personnalité. Il a fait ses études à Wissembourg, il a écrit un livre sur la mythologie grecque, et c’est son ancêtre qui a suggéré au baron Pierre de Coubertin de réinventer le marathon dans les Jeux Olympiques moderne de 1896. Le Michel Bréal de 2024 va lui aussi inventer une épreuve olympique, et celle-là typiquement alsacienne. Il adapte pour Schaefersheim le discours qui sera prononcé par les sommités dans la capitale européenne : « bienvenue à la flamme en terre de réconciliation, de paix et de démocratie, d’oignons et de lardons ». La foule est enthousiaste. Le bus des travailleurs frontaliers à Lahr fait traverser le Rhin à quelques coureurs locaux, ils exhibent la torche, la vitre ouverte, voilà pour respecter l’esprit international, et cela fait un peu de publicité pour le village. Car c’est un événement : après l’inauguration du nouveau cimetière en 2017 et la rénovation de la toiture de la chapelle Saint-Blaise en 2018, voici maintenant 2024, l’épreuve de… la tarte flambée olympique. 

Il y a d’abord des éliminatoires, on chronomètre la vitesse pour avaler une tarte homologuée, 313 grammes, 33 cm de diamètre, pâte à pain au levain. Puis des huitièmes, des quarts, une demi-finale. Le concours de la finale est retransmis sur un grand écran installé entre la rue Haute et la rue du Merle. Le vainqueur a réussi une vitesse de mastication équivalente à 37,58 km/h, digne d’Usain Bolt. Le vainqueur étant d’ailleurs une femme, la patronne de « Chez Brigitte », le salon de coiffure à côté du restaurant à la Couronne. Les épreuves suivantes se déroulent par groupes de quatre concurrents. À la lueur de la torche mythique en ce moment historique, la Flam All Qui Pique brille comme un symbole de dépassement de soi et d’esprit d’équipe. 

En vain, d’Alsace ; épisode 18 : ‘’N’HABITE PAS À L’ADRESSE INDIQUÉE’’ À URMATT

Ambroise Perrin

Elle avait sept chats mais cela ne lui suffisait pas. Sa maison était à la sortie du bois, elle avait été longtemps isolée, mais on avait construit plus bas un lotissement pour gens pas trop fiers et qui se moquaient bien de la vieille dame de la maison forestière. C’était vers le Stiftswald à Urmatt. Il lui fallait une petite demi-heure pour descendre le chemin jusqu’à la rue de Molsheim, puis elle tournait à droite rue du Général-de-Gaulle jusqu’au tabac, et elle revenait par la mairie jusqu’à la place des Fêtes. La fête, c’était le Proxy, elle y connaissait le prénom de chacune des trois caissières et celui de la remplaçante des vacances ; elle achetait un paquet de gâteaux, ou une boîte de petits pois, une tranche de jambon dans son plastique ou encore une banane, un seul produit, juste pour bavarder, jamais plus de 3 euros.

Même avec la visite au Proxy, les journées étaient longues, la télé ne marchait plus depuis longtemps, et puis elle était un peu sourde et sur chaque chaîne, « ce n’étaient que des bêtises ! ». Madame Schreiner lisait le journal tous les jours et elle avait pensé à quelque chose de très astucieux : non pas le journal déposé tôt chaque matin devant la porte, mais un abonnement par la Poste, aux Dernières Nouvelles d’Alsace. Le facteur n’était pas dupe, il avait tout de suite compris pourquoi chaque jour il lui fallait faire un détour d’un kilomètre : « comme cela j’ai de la visite, lui avait avoué Madame Schreiner, et avec un journal de tous les jours, vous êtes obligé de passer tous les jours ». Elle guettait son passage.

Au bureau de poste d’Urmatt on ne travaille que trois heures le matin, et on fait aussi la banque postale, les retraites, les colis en dépôt-relais, les forfaits mobiles, les box internet, les cartes prépayées… pas trop de temps pour le courrier-à-bavarder, de toute façon ce ne sont que des publicités, des lettres, des vraies, cela n’existe plus. Alors, la vieille dame s’est dit, « comment ça des lettres, cela n’existe plus ? ». Elle acheta trois paquets de 50 enveloppes au supermarché et un gros cahier pour arracher les pages. Elle écrivit chaque jour une lettre à sa meilleure amie, c’est-à-dire à elle-même, et la page pliée en quatre dans l’enveloppe, il lui restait à inventer avec l’Atlas qu’elle avait depuis l’école, de belles adresses de destinataire : Madame Hélène Schreiner, 13 rue du Soleil, Rio de Janeiro, Brésil. Madame Hélène Schreiner, 432 rue des Gangsters, Chicago, USA. Madame Hélène Schreiner, 1 rue des Fourmis, Haguenau. Et bien sûr très lisible à l’encre noire à l’arrière de l’enveloppe, sa vraie adresse, « expéditeur Madame Hélène Schreiner 3, rue du Stiftswald, 67280 Urmatt, France ». Au bout d’une semaine, ou parfois un mois, l’enveloppe revenait avec plein de tampons exotiques, le facteur sonnait, « bonjour encore une lettre ». Et c’était écrit dans toutes les langues, « n’habite pas à l’adresse indiquée ».

En vain, d’Alsace ; épisode 17 : UN SIMPLE CŒUR À COSSWILLER 

Ambroise Perrin

Le téléphone a sonné une première fois, ce 31 août 1997, un peu après 4h00 du matin. L’infirmière a dit « tenez-vous prêts, je ne suis pas certaine, mais tenez-vous prêts ». À 5h50, c’est le professeur B.R. en personne qui appelle. Dans la petite maison rue du Temple à Cosswiller, tout le monde est réveillé, le scénario a été mille fois envisagé et répété. « On est prêts » dit le papa d’Artémis. Sa fille souffre depuis trop longtemps d’une cardiomyopathie dilatée, plus aucun traitement, plus aucun médicament ne pourrait la sauver. Seul espoir, une greffe. Artémis est sur une liste d’attente, l’horreur, car on en est à se réjouir de tous les accidents possibles. 

C’est un conducteur ivre au volant d’une grosse Mercedes à Paris, il roulait à plus de 150 km/h, il a heurté un pont, il y a 3 morts et une jeune femme de 37 ans est en coma vigile, impossible à réanimer. L’hélicoptère de la protection civile transportera la jeune patiente à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Le professeur A.P., considéré comme l’un des meilleurs chirurgiens cardiaques est déjà sur place, c’est lui qui a tenté de réanimer l’accidentée. Déchirure du péricarde et de la veine pulmonaire gauche, mais la transplantation de la partie cœur est tout à fait envisageable. « Vous êtes la première compatible sur la liste ».

Il y a toujours beaucoup de hasard quant aux malheurs de la mort et aux bonheurs de la vie. Précisément l’hôpital de la Salpêtrière où la jeune femme est décédée a été le pionnier en chirurgie de transplantation. L’opération sur la jeune alsacienne se déroule parfaitement bien. 

Aujourd’hui, Artémis mène une vie normale. La convalescence fut longue, mais ce simple cœur, qui avait peut-être beaucoup aimé, a continué de vivre. Artémis est redevenu une jeune fille tout à fait ordinaire, elle a épousé son prince charmant et le couple a construit un héliodome, une magnifique maison qui ressemble à un diamant la pointe en bas, comme si c’était un immense cadeau royal lancé du ciel depuis une tiare d’or, d’argent et de perles. Et leur plus beau bijou c’est leur petite fille qu’ils ont prénommée Diana.

En vain, d’Alsace ; épisode 16 : LES PETITS PAINS AU CHOCOLAT DE LA BOULANGÈRE D’OBERNAI POUR JOE DASSIN 

Ambroise Perrin

C’est en 1969, avant le 1er avril jour de sa crise cardiaque (pas une blague !) que Joe Dassin est venu donner un concert au Hall Rhénus, le hall 16 du Wacken à Strasbourg. Il arrivait en voiture, une grosse Mercedes, blanche comme ses costumes, et c’est Pierre Delanoë qui conduisait ; il n’y avait pas encore d’autoroute, on passait donc par les petites villes. Avant d’arriver, arrêt à Obernai, promenade dans la rue du marché pour se dégourdir les jambes. Il y a comme une odeur de croissant chaud, cela vient de la Pâtisserie Gross, en face. Joe entre dans le magasin, essuie ses lunettes de myope, et demande « c’est quoi ? ». « Des petits pains au chocolat » répond la boulangère en souriant. Pierre entre aussi, qu’elle était belle, les clients ne voyaient qu’elle, la boulangère ! Joe Dassin achète son petit pain au chocolat et se dit qu’elle est bien mélancolique la boulangère dans sa boutique. 

Ils reprennent la route, Pierre Delanoë a en tête Luglio, une chanson de Riccardo Del Turco qui est n°1 au Hit-Parade italien. Il pense à la boulangère qui souriait à Joe et lui qui ne la regardait pas, avec son petit pain au chocolat. Il griffonne dans son carnet, trouve quelques rimes comme bonheur et cœur, et pense à l’ambiance chaude des galettes et des baguettes dans la boulangerie en fête, et voilà, une chanson !

Joe Dassin avait déjà enregistré Les Champs Élysées, il lui fallait une face B pour ce 45 tours, en roulant on cherche une idée, pourquoi pas Les Petits Pains au Chocolat d’Obernai ? Au Wacken il chante Marie-Jeanne, l’Ode de Billie Jo de Bobbie Gentry puis Siffler Sur La Colline, son gros succès en mai 68 ! Mais le public le siffle, lui, Joe Dassin la vedette ! Dans la salle on se moque de sa mièvrerie ! Jimi Hendrix avait joué là, quelques semaines auparavant, alors comment succéder au dieu de la guitare ? 

Joe se dit, je vais vous faire une blague, une gentille petite histoire à l’eau de rose, ce ne sera pas Purple Haze Is In My Brain, mais chocolate rolls in my stomach, et il improvise Les Petits Pains au Chocolat devant les alsaciens insolents puis médusés. Aye, aye, aye répondent les filles au premier rang, et tout le monde se marre quand il raconte que la boulangère d’Obernai était croustillante, autant que ses croissants ! 

Le 45 tours se vendra à 450 000 exemplaires, et lorsque Joe Dassin est repassé à Obernai, il y avait un monsieur qui servait dans la boulangerie. Il dira au chanteur que c’est Marcel le fils d’Eugène qui avait eu l’idée de faire, en 1946, des petits pains au chocolat, que la pâtisserie avait été fondée en 1873 par Simon, et qu’il ne se souvenait pas d’une vendeuse mélancolique dans sa boutique qui était si belle que les clients ne voyaient qu’elle. 

En vain, d’Alsace; épisode 15: LES LARMES DE L’ASSASSIN DE KLINGENTHAL

Ambroise Perrin


L’arme du crime, les larmes du crime et l’âme du crime quand on évoque la victime : un crime par lame, à Klingenthal, à la manufacture qui avait été créée par Louis XV, le mari de la princesse polonaise de Wissembourg Maria Leszczynska, pour y fabriquer des lames d’épée. Le nom entier étant Klingen-Schmiede im Ehn-Thal, les Forges de Lames de la Vallée de l’Ehn. 

L’assassin sema la confusion, chaque détail pouvant lui être fatal, s’il se faisait prendre avant qu’on ne le pende. Le détail qui le perdit, ce fut un bruit, très spécifique (Klingen signifie tinter). La victime, qui n’était pas morte, avait reconnu la sonorité très précise de cette lame sortant de son fourreau. Le presque assassin fut arrêté alors qu’il s’apprêtait à demander l’asile au Mont Sainte-Odile. 

Sa femme, il avait imaginé la tuer, et pourtant, il l’aimait, le juge lui dira « vous me ferez 20 ans » et l’Antoine, -tout le monde le connaissait à Boersch-, répondit bien-entendu « quand on aime on a toujours 20 ans ». 

Il avait volé ce sabre à longue lame, l’arme du crime, en 1996, dans le grenier de l’école, pendant les travaux de transformation en musée. Préméditation ! hurla le procureur; impossible ! rétorqua la défense; à l’époque il ne la connaissait pas, la Simone, il l’avait rencontrée un soir de Noël, elle avait un air de sorcière, il prétendit être le diable et elle rit en lui offrant un sachet de bredeles dont la recette était un secret maléfique.

L’avocat tenta le vice de forme, il y avait deux Klingenthal, l’un en Saxe, à la frontière tchèque où l’on y fabrique toujours des violons, et celui-là, ici en Alsace, célèbre aussi pour ses stages de photo dans le Centre de vacances ; et il y avait aussi deux Wissembourg, en Bavière et l’autre en Alsace sur la Lauter.

J’ai assisté au procès. Les experts firent des démonstrations. Tendez l’oreille ! Oui, chaque lame sortant de son fourreau avait un bruit particulier, et qui donc fut identifié par la victime. L’assassin confondu reconnut son crime et profita d’avoir la parole pour en expliquer les circonstances.

L’Antoine raconta que son ancêtre, le fils du maître d’arme de Klingenthal, avait été médecin à la bataille de Waterloo, et quand il revint, il choisit de vivre seul dans une cabane sur les rochers, au milieu de ses livres et loin des sabres. On l’appelait le Waldbruder et on disait qu’il avait fait vœu de ne plus jamais toucher une arme. Trop de sang dans les batailles ! En bas la manufacture employait cette année-là 1815, de majuscule défaite, 679 ouvriers qui avaient fabriqué en vain 71 000 sabres d’une mortelle qualité pour la cavalerie de Napoléon. Si les lames avaient été livrées à temps, Waterloo aurait été une victoire !

Comme souvent aux assises, la chose se solda de propos amphigouriques. On comprend donc qu’aujourd’hui encore, dans l’esprit populaire, Klingenthal, avec sa fabrique de redoutables couteaux et son assassin amoureux, reste le village de la mort.

En vain, d’Alsace ; épisode 14 : COÏNCIDENCES POUPONNES À WASSELONNE

Ambroise Perrin

« Vous pouvez me le tenir deux minutes s’il-vous-plaît ? » Je m’étais arrêté parce que je voyais toutes les affaires au sol, les poireaux, la boîte de tomates concassées et le paquet de couches-culottes. La poussette était à l’envers, et en me tendant le bébé, il me dit « merci, je ne peux quand même pas le poser sur le macadam ». En plus il pleuvait sur le parking du Carrefour rue de Romanswiller à Wasselonne. 

Le jeune homme ramassa ses achats et remplit la poussette, mais là, plus de place pour le moutard qui braillait dans mes bras. J’ai dû avoir l’air compatissant du bon samaritain car il me proposa de l’accompagner, « j’habite à 300 mètres à côté de l’Étoile, en face de la mairie ». Va pour la balade, me voilà papa d’occasion trottinant à côté d’un grand dadais qui renversa à nouveau son chargement, la roue avant de son bolide à mouflet étant voilée. « C’est la première fois que je suis seul avec Lucien, me dit-il, ce sera une semaine sur deux ». « Comme Gainsbourg » je réplique, « oui, c’est cela, on adore la Javanaise mais on vient de se séparer… enfin, elle est partie ». 

Devant la porte du petit immeuble, que faire, laisser le bébé sur les pavés pour monter les courses ou laisser le bébé seul dans l’appart’ puis descendre récupérer la pitance des jours à venir ? « Montez, je vous offre un verre, j’ai du whisky japonais ». À 10h00 du matin, je me suis dit « alcoolo », voilà pourquoi elle s’est barrée, eh bien, non, la bouteille n’est même pas entamée, et finalement je préfère un café.

Le bruit de la machine à capsule calme le Lucien posé sur son couffin après avoir chaudement humidifié le bas de ma manche d’un gentil petit pipi. Son paternel me tend la tasse et une poigne enjouée, « moi, c’est Marcel, je suis étudiant en lettres modernes », « et moi c’est Ambroise, je passais là par hasard » répliquai-je, ajoutant « enchanté », sans faire d’allusion à l’illustre Temps Perdu. 

Le hasard est certainement farceur puisqu’on entend soudain un discret, toc, toc, toc et une guillerette petite jeune fille apparaît, elle s’excuse de venir à l’improviste, je devine qu’elle est au ciel avec des diamants puisqu’elle me dit « je suis Lucie », et elle ne semble étonnée ni par mon air de baby-sitter confirmé, ni par la bouteille nippone ambrée sur la table à langer.

La maman ! Il faut savoir s’arrêter quand tout va bien, oui, ce sera bientôt la fin de cet intermède matinal dans l’intimité d’un couple naufragé, je vais donc conclure par « bon je vous laisse » et filer à l’alsacienne mais Marcel désemparé invente « c’est Ambroise, c’est lui qui me fait passer ma thèse sur Flaubert », pieux mensonge forçant ma complicité pour innocenter la fortune de notre rencontre et justifier ainsi ma présence saugrenue dans le capharnaüm de l’appartement. 

C’est à ce moment-là que Lucien tend les bras vers moi et lance joliment « Papa ! »

En vain, d’Alsace ; épisode 13 : LES CHIMÈRES DU CHAUFFARD DU HOHWALD

Ambroise Perrin

Elle m’a dit « cela fait plus de deux ans, tu sais, que l’on n’est plus ensemble ». Cela m’a fait de la peine, mon frère et Jacqueline étaient mariés depuis 30 ans. Elle me raconte qu’ils ne se voyaient plus qu’une fois par an, à Noël, dans la maison de vacances des parents, au Hohwald. Quand les enfants ont été grands, encore un peu moins souvent. Parfois un dimanche après-midi. Finies les semaines de vacances ensemble. Et puis les parents sont partis, la maison est restée presque à l’abandon. On pouvait toujours y passer, la cachette de la clé n’avait pas changé. 

On ne s’était pas vraiment perdus de vue. Mais un jour les rêves et les souvenirs commencèrent à s’entrelacer et à perturber les chemins de sérénité factices qui soudaient les frères, les sœurs et les cousins. Je me dis que j’aimais bien ma belle-sœur, que je m’étais toujours mieux entendu avec elle qu’avec mon frère, et j’ai répondu « tu restes dans la famille… un petit silence… si tu veux. – Tu es gentil… »

Et lui comment il va ? Tu ne sais pas ? Il est en prison ! Quoi ? Oh, on était séparés bien avant… Mais qu’a-t-il fait, depuis quand ? Le chalet du Hohwald avait toujours été considéré comme un endroit super chic, c’est le grand-père, prof de philo, qui avait fait fortune avec des acteurs, qui l’avait aménagé en style Art-déco ; il y a au-dessus de la cheminée une photo où on le voit avec Sarah Bernhardt en promenade au Kreuzweg. Bref, une famille respectable. Alors le frangin en prison ? Une histoire de fric, de mœurs, quoi ? 

Eh bien, il y a un mois, complètement bourré, il a tué une cycliste, et en plus la voiture n’était pas assurée… C’est assez dingue, on croit connaître ses proches… J’apprends qu’il était vraiment devenu alcoolique, raison du divorce, qu’il avait quitté son boulot, et qu’il était parti à la dérive. « Tu sais, moi, les enfants, les copains, tous on a essayé de l’aider mais il ne voulait pas, comme s’il se complaisait dans une magnifique déchéance… » 

Quand les flics l’ont cueilli, il s’était réassis au volant sans bouger, l’ambulance était partie depuis un moment. Le vélo sous les roues il attendait. Au commissariat il a pleuré, peut-être pas pour la jeune fille, mais comme un soulagement, il était parfaitement lucide et cohérent, il ne paraissait pas saoul, il avait 2 g passés dans le sang en soufflant dans le ballon. C’était en ville tard le soir, les flics d’Obernai le connaissaient, il avait été une personnalité, adjoint au maire, alors ils prenaient des gants, ils ont tout de suite prévenu le procureur. Il leur a dit pas la peine de me mettre en cellule de dégrisement, donnez-moi juste un verre d’eau et je vais au trou de la garde à vue. Un de ses amis avocat est venu au bout d’une demi-heure, c’est lui qui leur a dit qu’il avait déjà été arrêté trois fois en état d’ivresse au volant, et qu’il devait passer bientôt au tribunal, et qu’il n’avait plus de permis.

Ça fait beaucoup ont dit les flics, beaucoup, vraiment beaucoup … Oui, beaucoup aurait répété le frangin. Jusqu’ici ce n’était que des bagnoles plantées et de la tôle froissée, mais là une cycliste…  « Je peux demander comment elle va, elle n’est pas morte ? » 

Quelques jours plus tard, on apprendra qu’elle était entre la vie et la mort, mais que si elle s’en sortait, elle serait pour toujours paraplégique… La belle-sœur a raconté un truc horrible, que l’avocat aurait dit « il vaut mieux pour toi qu’elle meure, tu feras quatre ans de prison et tu vendras ta maison pour payer. Mais si elle s’en sort, tu feras un peu moins de prison mais tu paieras des sommes énormes chaque mois, toute ta vie, on te prendra tout, à toi, à toute ta famille ». Tu es un avocat dégueulasse, aurait répondu le frangin. Laissez-moi juste une demi-journée, j’irai seul au Neuntelstein faire la voie d’escalade « La Bovary », c’est une 7b, la plus difficile, et je sauterai… 

L’avocat lourdaud observait silencieux son client, l’assassin au volant. Mon frère aurait murmuré qu’il regrettait ne pas avoir foi dans l’immortalité, qu’il portait en lui le soleil noir de la mélancolie et qu’on ne le croirait jamais s’il disait qu’il aimerait tant qu’un miracle rende à la jeune fille ses jambes, et son sourire. En rejoignant sa cellule il ajouta que sa véritable peine consisterait férocement à écrire, à rédiger sa propre biographie.

En vain, d’Alsace ; épisode 12 : VOYEZ AU SEIN DE L’ONDE, LA BRUCHE VAGABONDE

Ambroise Perrin

Passer du temps au comptoir d’un bar sans plonger dans le confortable de son téléphone portable, c’est une belle aventure. Très vite, un autre buveur s’intéresse à moi, mon regard hagard et mon nez aviné étant un miroir aimanté. Très vite aussi vite il voudra me confier un secret. « C’est du lourd, je connais la place d’un trésor, c’est en passant Rothau vers La Broque ». 

Le poivrot m’explique que maintenant trop âgé pour partir tôt le matin longer la Bruche, il va me dire où se trouve très précisément un endroit de pêches miraculeuses. C’est dans un méandre où la rivière est encore étroite, et parfois torrentielle. 

Les poissons y abondent comme nulle part ailleurs. Une contrée comme un oubli vraiment inaccessible. Il faut des protections pour les bras et les jambes quand on traverse les buissons de ronces. On s’enfonce dans une tourbière, l’air manque à qui s’égare, les débris végétaux ne se décomposent plus, c’est déconcertant. La berge est envahie de roseaux et de bancs d’herbe, de brumes et d’enchantements. Quand le jour se lève, il fait déjà nuit.

Alors la rivière qu’on voit danser a des reflets d’argent, des ablettes, des barbeaux, des brêmes vont en chantant. Les anguilles fuyant le Rhin se faufilent. Tous les poissons d’Alsace sont là. Des troupeaux de carpes bossues aux flancs ocrés mêlés de gris, trapues, rusées et nonchalantes, se laissent apprêter de pommes de terre bouillies. Des régiments de goujons et leurs capitaines les gardons préparent le combat en manœuvrant sur de petits coins de sable au milieu de cailloux. Des bombardes de hotus rasent tout sur leur passage, chassés par des hordes de poissons-chats tout aussi vandales. Des perches de 3 kilos et des tanches de 5 kilos, tel des lions-rois du glossaire, règnent solitaires dans les fonds où les courants mélancoliques glissent sur une savane. Des essaims d’ombres sont si vives et si légères qu’elles ressemblent à des nuages. Des myriades de truites hors des cuves natales, étourdies de liberté, vagabondent, la sol mi la sol mi la la sol mi sol sol la. 

Et le Sandre le Bienheureux, parti de Macédoine, a traversé le Danube et la Meuse, Sandre et Meuse. Il ne craint plus d’être délogé par le saumon, vaincu par les barrages et la pollution. À mesure que l’on promène des yeux écarquillés, d’autres jolis fretins s’accumulent, formant des pyramides dont les angles s’écroulent dans les miroirs des vaguelettes. Le pêcheur s’avance sous les cimes des saules en arc de triomphe, les cuissardes comme un pâtre sur un rocher. Un chevesne gourmand, épais et arrondi, bondit, intrigué par la traître esche, un asticot, bronze, rouge, parfois verdâtre. C’est l’heure des leurres, le buldo se noie dans l’eau, le dévon est un démon, la mouche fait touche, la proie est ferrée ou clavée, la besace préface le festin. 

Mais où est-ce précisément ? Faut-il remonter la Rothaine, filer sur le Wildbach, monter à la Hautte Goutte ? Le trou d’eau miraculeux de Rothau sera-t-il noyé dans le béton du contournement ? Mon ami pêcheur jure que c’est vrai, le paradis des gaules est là. Et la promenade y est magnifique, même si l’on ne pêche pas. Facile à trouver pour qui sait. Venez me voir, je vous dirai. Si c’est vrai.

En vain, d’Alsace ; épisode 11 : RÉVOLUTION MONDIALE AU VAL DE VILLÉ AVEC ROGER SIFFER

Ambroise Perrin

On répète depuis le Moyen-Âge que le Val de Villé est la plus belle des vallées. Mais sait-on que ce fut aussi un foyer de féroces révolutionnaires ? Déjà en 1918, lorsque la « République » fut proclamée à Strasbourg, avec un Conseil insurrectionnel d’ouvriers et de soldats qui avaient fait flotter le drapeau rouge sur la Cathédrale, on se prépara dans la vallée pour l’autonomie, l’autodétermination et le communisme… 

Il y eût aussi des Conseils révolutionnaires à Molsheim, Erstein, Mutzig, Neuf-Brisach, Ribeauvillé, Saint-Louis, Bischwiller et à Schiltigheim. La population alsacienne, comme toujours éprise d’ordre, se rallia aux soldats par hantise d’un majuscule désordre. On avait eu le temps de proclamer la liberté de la presse et, un siècle plus tard, la lecture des journaux permet d’appréhender ces petites histoires de village inscrites dans l’Histoire de la nation.

Donc voilà qu’en 1918 les troupes allemandes se retirent. L’armée française est accueillie triomphalement. L’Alsace retourne à la France, un éblouissement tricolore, et les Alsaciens allemands de souche jouent de stratagèmes pour ne pas être expulsés. A Obernai le Statthalter propose d’épouser une « vraie » Alsacienne, même plus âgée que lui, pour pouvoir rester en Alsace. Au Val de Villé, des artistes ayant pour modèles les Expressionnistes berlinois rêvent d’être pacifistes, ce sont les survivants de cette génération qui a été fauchée par les balles et les obus dans les tranchées. Après cette hécatombe il était difficile en 1918 de croire encore dans l’humanité. Qui aurait pu imaginer pouvoir transformer le monde autrement que par des chansons ? La guerre avait laissé dans les esprits rationnels peu de choses intactes. Nombre de ces artistes alsaciens avaient combattu pour le Kaiser et même sans réelle conscience politique, ceux qui avaient survécu puis étaient devenus sans broncher Français, comme ceux qu’ils avaient tués la veille, proclamèrent vouloir « esthétiser la vie » en réponse à la « mort de Dieu ». 

Un demi-siècle plus tard, il y a toujours dans le Val de Villé un village d’irréductibles, sorte de gaulois alsaciens qui ont le kirsch pour potion magique et qui affirment que « les pensées sont libres ». Die Gedanken sind frei. Leur barde, un anticonformiste, c’est bien sûr Roger Siffer. En mai 68, il est étudiant en philo, il fréquente le resto’U de la Galia et la Librairie Bazar Coopérative, il lit Uss’m Follik. Il préconise l’indépendance de l’Alsace, au sein de laquelle le Val de Villé aura un statut particulier avec autonomie du village et « souveraineté dissociée » de chaque côté de la rue principale. Le révolutionnaire n’a qu’un slogan : « quand j’entends le mot choucroute, je sors ma fourchette ».

À Paris ce coin d’Alsace effraye et un autre Roger, Roger Gickel, le présentateur de TF1, annonce : « la France de l’intérieur a peur ». Les révoltés complotent dans l’église Saint-Materne sous prétexte de jouer de l’orgue, qui d’ailleurs y est magnifique, un joyau du XIXème siècle. Que faire, comme se demandait Lénine ? Dans une géniale inspiration, Roger Siffer décide de sortir d’Alsace pour faire un voyage de quelques jours à New York à l’ONU puis à Paris à l’UNESCO. Il veut plaider une cause, l’inscription du Val de Villé au patrimoine mondial de l’humanité. Il revient triomphant et le Val de Villé est nommé « plus belle mondiale des Vallées ». 

On sortit les meilleures bouteilles, et depuis l’on fanfaronne sans répit, car en 2024, pour se moquer de l’arrogance moralisatrice de Strasbourg et de ses Livres, le Val de Villé deviendra la première ville française Capitale Mondiale des Ivres. 

En vain, d’Alsace ; épisode 10 : PATSY, CHANTEUSE DE COUNTRY, A LA RECHERCHE DE LA FAMILLE KLEIN 

Ambroise Perrin

Un an avant sa mort tragique, le 5 mars 1963, dans un crash d’avion de retour de Kansas City, Patsy Cline avait tenu à faire un pèlerinage sur les traces de sa famille, les Klein, d’Erstein. Le grand-père, Simon Klein, était né en 1861. En 1878, il a 17 ans et le service militaire allemand étant devenu obligatoire pour les Alsaciens et les Lorrains, il décide de tenter sa chance en Amérique. Sur le bateau, il rencontre un autre Simon, Simon Marrix, de Mertzwiller, futur papa des Marx Brothers. En effet à Rhode Island les services d’immigration américanisèrent les noms, Marrix en Marx et Klein en Cline. 

Patsy était une chanteuse de country-music extrêmement célèbre aux États-Unis. Une Queen of Country. Sa fiche Wikipédia précise « aussi populaire que Johnny Cash ou Elvis Presley, ou en France, Dalida ou Serge Gainsbourg ». À New York, les deux Simon avaient épousé des artistes et transmis le virus du spectacle à leurs enfants et petits-enfants. Ils firent tous des carrières époustouflantes. Mais qui se souciait encore de l’Alsace ? 

À la poste d’Erstein, en ouvrant le Bottin, Patsy chercha les Klein de la région. Ils étaient légions. Dans l’automobile à Erstein, le droit à Obernai, le jardinage près de Molsheim, la médecine à Rosheim, la boucherie à Wissembourg, et un peintre bleu qui partit à Nice devenir monochrome anthropométrique et célèbre. Combien d’arrière-cousins et de petites cousines ? Patsy Cline va arpenter les villages des Klein autour d’Erstein, Se promener après minuit, Avoir de doux rêves, Aimer et perdre à nouveau, Laisser 3 cigarettes dans un cendrier, Être affamée d’amour. Que de chansons à succès en tête ! Elle distribuera des billets de 5 dollars aux enfants qui jouaient dans les rues et chantera Crazy, folle de se sentir si seule. Patsy Cline rencontrera à l’auberge Roëssel, devant la boucherie Pfister celui qui pourrait être un lointain frère. Ou l’homme de sa vie. Des larmes, l’amour et la nostalgie de l’Alsace, toujours en chanson : « Je suis folle, je savais que tu m’aimerais aussi longtemps que tu le voudrais, et qu’un jour tu me quitterais ». I’m Crazy for feeling so lonely, Ich bìn verrùckt mich so allein ze fühle.

En vain, d’Alsace ; épisode 9 : REGLEMENT DE COMPTE À NIEDERNAI

Ambroise Perrin

« Je pense que le nazi d’Obernai que vous évoquez dans votre dernière chronique était mon père ». J’écoute la suite du message. « Je suis né en 1940, mon père s’est suicidé en 1946, ce n’étaient pas des remords, mais la peur d’être reconnu et capturé. J’ai grandi à Obernai avec un sentiment d’amour et de haine à l’égard de mon père, pour lequel, très vite, j’ai décelé les mensonges de ma mère, les mensonges de ma famille, les mensonges des voisins ». 

Le message laissait un numéro de téléphone, j’ai rappelé, il m’a dit « mon nom est Karl-Nicklas », et de suite il a ajouté : « j’ai toujours sa photo sur moi. Son corps sans vie, une balle dans la tête, je la regarde tous les jours, pour me souvenir, pour être sûr qu’il est bien mort ». 

J’ai lu des livres qui relatent de tels témoignages, je lui propose de nous rencontrer, Karl-Niklas me répond, « non, ce n’est pas la peine, je suis fatigué ». Mais il veut encore me parler avant de raccrocher.

Il me dit qu’il est un vieux monsieur, professeur de philosophie à la retraite depuis plus de 20 ans. Il a vécu en Allemagne, qu’il déteste, et aujourd’hui il possède une petite maison à Niedernai, si Ober c’est supérieur, Nieder c’est un peu caché, c’est derrière, plus petit. Il me raconte qu’adolescent il avait ici comme voisin un peintre japonais qui lui avait donné l’envie de fuir l’Alsace et d’aimer le monde entier. « On allait en famille se promener vers l’Ettenhoezel, je regardais les trois tumuli et je pensais aux morts, à tous les morts à cause de mon père. Ma mère me racontait qu’une centaine de sorcières avaient habité dans cette forêt, et que tout ça, mon père, c’était peut-être leur faute ». Elle disait toujours « ça » pour parler de l’époque nazie à Obernai, sans prononcer le mot, et je devais être persuadé que oui, c’était la faute des sorcières pour mon père. « Ton père était un brave homme ».

C’est quoi la culpabilité ? La conversation se prolonge, le soir tombe, on chuchote presque au téléphone. « Vous posez la question au fils du nazi alsacien ou au prof de philo allemand ? S’il avait été jugé par un tribunal, on l’aurait condamné pour avoir tué combien d’êtres humains ? Concevoir un passé odieux n’est pas facile, il faut d’abord créer des brèches dans le silence. Je n’ai jamais questionné les historiens locaux d’Obernai, j’ai peut-être manqué de courage civique, je n’ai jamais eu de cesse que de m’enfuir ». 

Je reprends : « en tant qu’Alsaciens… » mais il m’interrompt, « je distingue quatre notions de culpabilité, la culpabilité criminelle qu’un tribunal condamnera avec de lourdes peines, la culpabilité politique, celle des chefs, et chaque individu a une part de responsabilité dans la manière dont son pays est gouverné, la culpabilité morale, tout acte répond à une conscience individuelle, et ‘Befehl ist Befehl’‘un ordre est un ordre’, ne peut jamais avoir de valeur décisive, et la culpabilité métaphysique, parce qu’il doit y avoir une solidarité entre les hommes qui les rend coresponsables de toutes les injustices.» Je reste coi. « Ce sont des bavardages scolaires » enchaîne-il pour signifier de sa voix que je trouve sympathique qu’il ne veut pas en dire plus. Il ajoute que sortir en ville et rencontrer des gens, aujourd’hui encore c’est difficile pour lui. « Ma famille a toujours nié les crimes de mon père, tenter de comprendre est voué à l’échec ».

En vain, d’Alsace ; épisode 8 : PEUT-ÊTRE QU’ON NE SAIT RIEN DU SOLDAT NAZI D’OBERNAI

Ambroise Perrin

Un monsieur d’Obernai est mentionné dans un livre de souvenirs historiques relatant l’opération Nordwind à Hatten en janvier 1945. La bataille fit 1500 morts côté allemand, 1000 chez les Américains, il y eut une centaine de civils tués et 350 maisons sur les 365 du village furent détruites. Les militaires sont cités en fonction de leur poste de commandement, les nazis gradés selon leur bataillon, pour les nazis locaux on mentionne leur ville d’origine. Un nazi alsacien habitant Obernai combattait en première ligne. Il fit un soir prisonnier, un jeune soldat américain de 18 ans, qu’il interrogea dans une maison devant les Hattenois. Le lendemain, on trouva le jeune prisonnier dans le caniveau, une balle dans la tête, témoignage après la guerre d’un occupant de la maison. 

Les rues de Hatten étaient jonchées de morts, des morts par hasard quand il s’agissait des civils, des morts par prise de risque, par imprudence ou par bravoure, lorsqu’il s’agissait de militaires. Cela dit sur le papier, car la réalité sur le terrain était bien entendu beaucoup plus nébuleuse. Mais exécuter un prisonnier, probablement pour s’en débarrasser, ou simplement par absence d’humanité ou de respect des règles (la Convention de Genève, par exemple), cela semblait peut-être plus révoltant que d’être tué par un obus explosant au-dessus de votre tête. 

On sait que parmi les « soldats » allemands il y avait des gamins de 16 ou 17 ans qui n’avait pour toute préparation militaire que leur passage chez les scouts de l’époque, les jeunesses hitlériennes. Ceux-là mourraient tout de suite, dès qu’ils arrivaient sur les lieux de combat. Les Allemands avaient une supériorité stratégique, les Américains voulaient se replier sur les hauteurs des Vosges. Puis Hitler, malgré l’avis contraire de ses généraux, ordonna à son armée de quitter l’Alsace et de se replier sur Berlin pour défendre la ville contre l’arrivée des Russes.

Le soldat nazi d’Obernai a-t-il été tué dans la capitale allemande ? A-t-il survécu à ces derniers combats ? A-t-il tenté de fuir en se déguisant en civil ? A-t-il été fait prisonnier dans un goulag ou dans un camp américain ? Aujourd’hui son nom est-il connu des universitaires spécialistes de cette période de l’Alsace, ou des historiens amateurs d’Obernai qui publient leurs recherches dans des revues ? Est-il mentionné dans les archives de la ville, les conservateurs ont-ils un dossier plus ou moins secret dans l’un des musées ? Est-il revenu à Obernai, pour peut-être poursuivre une vie paisible ? 

Le « nazi originaire d’Obernai » de la Bataille d’Hatten, comme le nomme le témoignage précis d’un habitant de la petite ville dans son livre de « souvenirs tragiques », avait certainement de la famille, et peut-être maintenant des descendants. Est-il un inconnu ? Qui chercherait à le faire sortir d’un lointain oubli, comme dans un roman de Modiano, alors que probablement à Obernai on ne veut pas se souvenir de son nom ?

En vain, d’Alsace ; épisode 7 : BARBARA ASSISTE AU CONCERT DU PUBLIC DE DORLISHEIM

Ambroise Perrin

Barbara, c’était déjà un succès d’estime. Accueillir une chanteuse « art et essai », comme aurait dit un cinéphile, dans un village ! Elle chante à Bobino, à Genève, à Bruxelles, elle part en tournée en France dans de grandes salles, et en ce mois de mars 1966, elle est en Alsace. La dernière des dates de concerts, ce sera une gentille salle des fêtes, le château de Brosse à Dorlisheim. 

Barbara est invitée avec ses musiciens à la télévision régionale à Strasbourg : « mes textes n’ont de qualité littéraire que si on les lit avec la mélodie, et que dire de plus, pas d’interview ». Patrick Martin et Gérard Brillanti enregistrent alors une courte version de 2’42 de « Si la photo est bonne », Barbara au piano, et la caméra de studio de l’ORTF fait du chiqué à travers une fenêtre de théâtre pour cadrer le contrebassiste et l’accordéoniste. Aujourd’hui c’est un document d’archive du patrimoine audiovisuel de l’Alsace, à l’INA. Le décor noir et blanc joue du style des mobiles de Calder et la diffusion, ce sera ce 12 mars 1966, une bonne promotion pour assurer une salle pleine. 

Et la salle est pleine à Dorlisheim. Barbara est rigoureuse, exigeante, maniaque. Le tabouret est placé au millimètre près au centre de la scène. Sur la table dans les coulisses, un paquet de réglisses Zan et un bocal de cornichons (faits maison par la gardienne du château, aigre-doux au sucre roux dans du vinaigre Melfort). Barbara arrive très tôt dans la salle, surtout pas d’émotion de dernière minute. 

Mais ce soir, Barbara a perdu sa voix, elle est aphone, vraiment, la fatigue, quelques soucis d’amour et de lointaines angoisses. On téléphone au médecin du village, à sa « phoniatre » à Paris, elle avale du miel, accepte une piqûre de vitamines, impossible de chanter. Le public venu de Mutzig, de Molsheim, d’Altorf, de Rosheim ne s’impatiente pas. Barbara va saluer, elle s’excuse, elle s’avance, le micro crachote et elle chuchote, elle reviendra bientôt, on applaudit. Une voix dans la salle ose s’élever dans le brouhaha, « je l’ai trouvée devant ma porte un soir que je rentrais chez moi, partout elle me fait escorte, elle est revenue, la voilà… ». 

Barbara sourit, mais le public, le voilà, il chante. Les spectateurs poursuivent la chanson, « la renifleuse des amours mortes, elle m’a suivi pas-à-pas… ». Barbara est éberluée, elle va doucement vers le piano, et elle donne le tempo, elle accompagne cette dame qui connaît par cœur « La solitude », et qui enchaine avec « Une petite cantate », du bout des doigts, ils sont maintenant une dizaine à chanter et tous reprennent, si mi la ré, si sol do fa … 

C’est toute la salle qui chante le programme du concert, on brode sur les paroles ou on fredonne la la la la, pour le rythme les musiciens sortent des coulisses, montent sur scène et suivent les spectateurs, Barbara masque ses larmes de bonheur, il n’y a aucune fanfaronnade, juste l’amour des chansons… Pour la première fois, Barbara assiste à un concert de son répertoire. C’est elle qui applaudit la salle et d’un filet de voix d’étourneau chansonné, Barbara murmure « j’ai pleuré mes larmes, mais qu’ils me furent doux, tous ces sourires de vous, vous étiez venus m’attendre, je reviendrai un soir en septembre ». Et soudain, comme une révélation, « je vais écrire une chanson pour le public de Dorlisheim, cela s’appellera Ma plus belle histoire d’amour c’est vous … »

En vain, d’Alsace ; épisode 6 : LE PETIT TRAIN-TRAIN DES AMOUREUX-POÈTES DE MOLSHEIM

Ambroise Perrin

C’était bien avant les réseaux sociaux, dans les années 1980, qui étaient un peu zozos. Pour lancer une bouée à la mer, on écrivait au journal, qui la publiait à la rubrique Rencontres. Je vous ai vu, vous êtes-vous reconnu ?  Suivait un chiffre de référence pour la rédaction, qui transmettra : « vous portez une blouse blanche bien repassée et non boutonnée, sur un jean bleu délavé, je vous vois monter chaque matin à l’arrêt de la gare de Molsheim ». Molsheim, quelle adorable petite ville. Ce jour-là, la jeune fille si aimablement détaillée, répondit élégamment à la rubrique des petites annonces personnelles :

Molsheim est sans secret, ma vie est sans mystère 

Mon bonheur est public, je ne peux le taire. 

Votre cœur par-dessus tout craint d’être solitaire

Oui, il faut être deux pour le bonheur sur terre. 

De votre immense amour en un moment conçu 

Avant qu’il ne fût né, je crois que je l’ai su.

Tous les passagers de l’autorail Obernai-Molsheim s’amusèrent de l’idylle naissante, il n’y avait que 13 km avant que l’on ne descende, était-ce lui, un bouquet à la main, était-ce elle, au sourire chagrin ? 

Pourriez-vous, m’adorant, passer inaperçu,

Il fallait demander, et vous auriez reçu !

Quoi, c’est déjà trop tard, cette belle histoire serait un cauchemar ? L’audacieux un peu trop timide, et la jolie qui joue la sylphide ? C’est en train qu’au Parnasse, un téméraire auteur pense de l’art des vers atteindre la hauteur. La jeunesse amoureuse n’ayant pas d’âge, les passagers se mobilisèrent pour forcer le destin d’un coquin passage. Altorf, Avolsheim, Dachstein, Dorlisheim, Mutzig, Soultz-les Bains, Wolxsheim, dommage, personne ne monte ni ne descend. On imagina l’amoureux venant de Saint-Dié ou de Saverne via Wasselonne. On lui suggéra des rendez-vous à la Porte des Forgerons ou à l’Hôtel de la Monnaie. Les jeunes filles, toutes, portèrent des chemisiers blancs, échancrés, repassés, déboutonnés, des chemisiers, oui, mais libérés. Le journal répéta la petite annonce, les fleuristes inventèrent de charmants petits bouquets voyageurs. Molsheim se pâmait. 

Que c’est bon d’être tourtereau sous les tilleuls et d’être porté par des semelles de vent. Un vigneron réserva une cuvée pour lui donner les prénoms des langoureux dès dévoilés. Peut-être était-ce le fantôme de l’écrivain Camille Schneider, qu’on disait amoureux de sa maman, qui s’amusait à leurs dépens ? Ou le peintre de la Palette d’Or, Jean-Paul Schaeffer, à la recherche des scènes bucoliques de cet heureux transport ? 

Le plus discret désir, murmuré sous vos pas, 

Nous devinons ce couple, on n’insistera pas.

Les amoureux, il est vrai, 

S’adorent, en secret.

En vain, d’Alsace ; épisode 5 : UNE FÊTE ET UN BÉBÉ À HEILIGENSTEIN

Ambroise Perrin

Deux fois par semaine, de Heiligenstein à Strasbourg, trajet en VSL, véhicule sanitaire léger. Mais le cancer n’est pas léger. De la Fontaine de l’Ours de Hell Genstein, la rue de l’Enfer avec son crabe, jusqu’à l’institut d’Oncologie médicale rue Silbermann, les grandes orgues. Toute la famille se concerte pour elle, la chère maman, si jeune encore, mais on sait qu’elle n’en a plus pour longtemps. Peut-être un miracle, mais cela n’arrive pas souvent. 

Et puis un jour, elle est si malade, elle dit j’arrête les soins, tant pis, je vais faire une grande fête, inviter tout le monde, c’est le printemps, on dressera des auvents dans le jardin, j’adore le couscous et les côtelettes d’agneau, on invite un orchestre, je veux vous voir danser, je veux tous vous embrasser avant de partir. 

Est-ce qu’on s’habille en dimanche ou bien en normal ? Comme si de rien n’était ? On fait semblant pour lui faire plaisir ! On lui offre des cadeaux ? Oui, mais quels cadeaux ? Proust en Pléiade, ou les 4 volumes de la correspondance de Flaubert ? Ce sont des années de lecture ! Un pull, une écharpe ? Un voyage ? C’est impossible, elle est bien trop faible… 

Son bonheur, c’est de voir autour d’elle ses enfants, et déjà ses petits-enfants… Elle le dit, elle aimerait bien voir tous ses enfants mariés avant de partir. Alors Emma va lui faire vraiment plaisir, c’est l’aînée, en doctorat de biologie, elle a un copain depuis toujours, mais ils ne sont pas pressés « d’avoir des enfants ». Quand est-ce que vous allez me faire, comme ton frère, une petite fille ou un petit garçon, demande gentiment la mourante. Mais oui maman… 

Emma va à la pharmacie acheter un test de grossesse, elle ne peut en parler à personne. La famille se retrouve dimanche pour la fête, c’est dans 3 jours. Elle prend le tram et elle observe les drôles de dames, elle scrute les ventres, elle devine les futures mamans. Pas facile de demander « pourriez-vous me mettre une goutte de pipi sur ce test ? ». Elle essaie d’expliquer, mais aujourd’hui on se méfie de tout, non mais ça ne va pas, vous êtes folle, vous êtes une névrosée ! Après trois refus Emma est désemparée, et c’est là qu’un monsieur lui dit, venez chez moi, j’ai compris votre histoire, ma femme est enceinte de 4 mois, venez.

Le dimanche après-midi dans son jardin fleuri d’Heiligenstein, la malade dans une robe écarlate et flamboyante contemple sa famille si joyeuse autour d’elle. Chacun à tour de rôle vient lui parler, lui parler d’avenir, de la beauté des choses et des merveilles du monde. La consigne est simple, strictement interdit de pleurer. Emma embrasse sa maman, et lui dit, j’ai un cadeau pour toi. Devant le test de grossesse positif la future grand-mère laisse couler ses larmes, quel bonheur, c’est magnifique, que je suis contente pour toi ! Tu sais, Emma, si c’est une fille, surtout ne lui donne pas mon nom, nous les mortes, on est faites pour être oubliées, elle ne peut pas porter le prénom d’une morte ; sa grand-mère, tu lui raconteras combien elle est partie heureuse, cela suffira pour qu’elle se souvienne de moi.

En vain, d’Alsace ; épisode 4 : LE PRIX PULITZER POUR LE FANTÔME DE ZELLWILLER

Ambroise Perrin

Elle a fait dix fois le tour du monde, elle a filmé, photographié, et écrit sur tous les pays ; elle avait fait ses études à Strasbourg, à l’École de journalisme, le prestigieux CUEJ. Elle quitta son village sans se retourner. Elle oublia les jeux d’enfants où tout en s’éparpillant dans les champs de maïs, on faisait attention à bien rester ensemble. Même, elle méprisa Zellwiller qui pourtant n’est pas un trou perdu, quoique le village se retrouve à la fin de la liste alphabétique des communes du canton. 

Peut-être est-ce le jour où la petite rivière, l’Andlau, fut enfermée dans des canalisations qu’elle décida de partir au loin et de suivre des fantômes… La réalité du monde n’était que dans son imagination. Le Zell de Zellwiller vient du latin Cella, la cellule de l’ermite, alors très peu pour elle. 

Aux quatre coins du globe elle vit des merveilles. Peu lui importait ceux qui avaient de la fortune, du succès, de hautes situations. Et elle décrocha les prix les plus prestigieux, Pulitzer, Albert-Londres et la Légion d’honneur, pour des histoires qui étaient des moments insignifiants, un paysan en faillite, une vendeuse d’erythroxylacée, la coca, un boat-people de 6 ans, un mourant du sida, le soja en Argentine, un guérillero de la paix portoricain… 

Elle remonte aujourd’hui le village en flânant, elle n’est pas revenue depuis l’élection de Mitterrand ; « elle a disparu » avaient dit les gens il y a 40 ans. La journaliste s’arrête pour aborder cette vieille dame qui ne semble pas bavarde. Il faut savoir écouter et faire parler et la dame toute courbée dans ses habits noirs sait parler ; voilà, à 18 ans, elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour, un jeune homme d’apparence cossue qui s’imaginait qu’elle le devinait et qui finit par épouser une vieille femme très riche. Ce fut un chagrin désordonné, raconte-t-elle, et trop boire fut alors la seule chose qui comptait, indifférente à l’avenir. Elle eut d’autres amours encore, mais le premier les lui rendait insipides, et elle vécut le reste de sa vie, plus de 60 ans, détachée de tout, ce qui était un acte de volonté suprême. 

La vieillarde observe cette grande dame élégante qu’elle vient de rencontrer, si aimable, si douce, et qui pose des questions du regard sans même prononcer une phrase. La vieille dame est digne, oui, elle est contente de parler. Oui, j’ai une fin de vie apaisée, dit-elle. J’ai voulu tout oublier et elle dresse une liste de petits bonheurs comme des rituels, le car Mugler pour aller en ville à la Foire des Quatre Vents, le messti et la barbe à papa, la chorale de l’église avec le nouveau curé, la bouchère dans le Citroën TUB le vendredi à 11h, le mariage du fils du maire où elle fut invitée.

La journaliste aux dix tours du monde rêve de prendre sa retraite, de se reposer, de s’arrêter, quelque part. Pourquoi pas là à Zellwiller où tout semble si calme et si tendre. Et soudain elle fuit, elle quitte précipitamment le village et cette vieille dame qui ne l’a pas reconnue. C’était sa maman.

En vain, d’Alsace; épisode 3: JOHNNY ALLUME LE CHAMP DU FEU

Ambroise Perrin

On raconte 100% alsacien, le spectacle de Johnny Hallyday, « Allumer le Feu ». Car c’est au Champ du Feu que le chanteur a préparé ce qui restera son show le plus populaire et le plus rentable. Cela débute en juin 1998. Johnny prépare sa rentrée musicale, peut-être au Stade de France à Paris, ou même mieux, au Champ de Mars, sous la Tour Eiffel. Les producteurs imaginent les artifices des deux grandes stars, celle de fer et celle de feu. 

Johnny est fatigué par la gloire, il s’amuse à rechercher la sincérité, humble et belle comme un souvenir tendre et cruel. Adieu Paris. « Et il suffira d’une étincelle et d’un mot d’amour pour allumer le feu et voir grandir la flamme dans ses yeux » : Johnny pense à la jeune fille qui habite au Belmont, une choriste dont il pourrait être fou amoureux. Ils se sont déjà promenés là-bas chez elle, dans les chaumes et les tourbières, sur les monts du Champ du Feu. (En 1961 son tour de chant à Strasbourg ayant été interdit pour des histoires d’émeutes et de fauteuils cassés, il avait alors pris le temps d’une excursion). Enfin, Johnny lui déclara « Que je t’aime » et inspiré dédia à sa belle les paroles du « Chant du Feu », qu’il rédigea transi, sur un carnet toujours en poche…

Retour à Paris. Il fallait un titre fort et rythmé pour l’ouverture du spectacle : quelques glissements sémantiques et romantiques transformèrent le Chant du Feu en Allumer le Feu. Et c’est au Champ du Feu alsacien que se déroulèrent les répétitions, Johnny arrivant à bord d’un hélicoptère piloté par Michel Drucker et glissant sur scène le long d’un filin d’argent, moulé dans une combinaison en Nomex et en Kevlar. Dans un déluge de lumière, de furies pyrotechniques et de fumée rouge d’enfer, le chanteur pose le pied au sol, s’enflamme mais ne brûle pas. « Revenir à l’état sauvage, sortir le loup de sa cage, viril est le barbecue, au grill le Loup-Garou ». La chef des choristes, l’Alsacienne Héphaïstos Rathsamhausen, de blanc vêtue, se jetait éperdue dans le mur de feu… De noble souche, elle avait recruté les 113 danseurs et figurants parmi ces amis chevaliers du Ban de la Roche, du Hohwald et de Saint-Nabor. 

Le show brûlant fut un triomphe. « Allumer le Feu » aujourd’hui encore est un tube parmi les 20 qui ont généré le plus de droits en France, selon la Sacem. A la fin de la saison, Johnny, généreux, offrit à chacun des figurants du Champ du Feu une somme coquette, de quoi s’acheter une petite voiture, se souvient-on. 

Si l’on se promène au Champ du Feu, à 1098 mètres d’altitude, au pied de la vieille tour du Club Vosgien, on y voit une plaque souvenir, « Johnny brûle pour toi », qui rappelle l’aventure. Et depuis, dans les EHPAD de Molsheim et d’Obernai, quand on part au Champ du Feu en excursion, on chante dans l’autobus, « Allons donc les Vieux, Allumer le Champ du Feu ».

En vain, d’Alsace ; épisode 2 : CHABROL TIRE UNE BALLE DANS LA TÊTE D’ORSON WELLES À OBERNAI

Ambroise Perrin

Printemps 1971, Claude Chabrol descend de voiture, le malin guide Michelin en main. Il a quitté Obernai pour Grendelbruch, et à l’entrée de Bœrsch il interpelle un cycliste qui a l’air un peu pompette, ce qui lui semble bon signe, pour trouver le meilleur restaurant des environs. Par hasard là sur son vélo, c’est Paul Eckert, le critique cinéma des Dernières Nouvelles d’Alsace, qui fait une quasi-apoplexie en reconnaissant le grand maître du cinéma. 

Direction l’auberge. Chabrol ne connaît pas cette tradition gastronomique ancestrale que l’Alsace vient de réinventer, la tarte flambée, il l’imagine au calvados, au cognac, au marc de gewurtz ou au schnaps, ben non, ce sont des lardons un peu cramés à la flamme du feu de bois. Le cinéaste explique au journaliste qu’il va tourner ici son plus grand film, le 24e de sa carrière (il va fêter ses 41 ans) et qu’il cherche des paysages à l’ambiance provinciale pour une histoire d’amnésie et de jalousie. C’est la Décade Prodigieuse et Paul va se démener comme un chef pour organiser la visite du château Léonardsau et vanter le romantisme de la Holtzelstuckerweg vers Ottrott. 

Chabrol débarque l’été venu avec Orson Welles, qui porte un faux nez et fait installer dans la villa louée d’un beau quartier d’Obernai le courant 380 volts pour la table de montage de son film Don Quichotte. Tous les figurants obernois de la Décade Prodigieuse tombent amoureux de Marlène Jobert. Anthony Perkins et Michel Piccoli rivalisent dans leurs sublimes jeux de traîtres. Karl Lagerfeld survolté lui aussi invente des costumes baroques. Et Chabrol fort aimable et habilement reconnaissant, offre à Paul Eckert un rôle de chef, celui de la patrouille des scouts de Rosheim. L’ancien scout totémisé Michel Rocard, avec qui Chabrol était à l’école primaire, vient passer deux jours sur le tournage et prodigue des conseils d’hamster érudit en vadrouille. 

Orson Welles énerve Chabrol. Le Citizen obernois passe son temps à dénicher les meilleures auberges de la région. On l’y voit dévorer des côtes de bœuf alsaciennes à la tyrolienne, recette qu’il souffle aux chefs interloqués, car l’Alsace et l’Autriche sont un peu la même chose vue d’Amérique. Et il boit, il boit beaucoup, la soif du mal. Comme toujours chez Chabrol, il y a dans le film une séquence à table, où l’on entend Welles, qui joue un richissime patriarche enivré, déclarer son amour pour la région d’Obernai : « avec ma fortune, j’ai pu choisir l’endroit où je voulais vivre… c’est ici ! ». On apprend par la dame de Schang Heil que c’est lui, héros discret de la lutte contre l’occupant, qui a construit après-guerre l’hôpital, la bibliothèque et l’école de la petite ville. 

Mais on s’ennuie sur le tournage, comme plus tard les critiques en voyant le film. Chabrol en a marre de la tarte flambée, il a l’esprit ailleurs, il courtise la belle Aurore et décide avec son scénariste Paul Gégauff d’en finir, en tournant vite une fin sinistre. L’histoire prodigieuse, dernière bobine, se termine avec Orson Welles, le héros antinazi, se tirant une balle dans la tête. Alsace, The End.

En vain, d’Alsace ; épisode 1 : DU PLUS LOIN DE L’OUBLI, DANS LA FORÊT DU STRUTHOF

Ambroise Perrin

Nouvelle série sur AFP, Ambroise-Fiction-Presse. EN VAIN, D’ALSACE. Comme si lues dans un journal, je vous raconte des tranches de vie, et vous me direz « T’es sûr que c’est vrai ? ». Les phrases créent des images, les faits qu’on imagine réels racontent des histoires. Où est la vérité quand on revient là où l’on a survécu à la pire des horreurs, pour mourir ?  

C’est une maison bleue, un peu isolée, il faut marcher dix minutes au sud de Saint-Nabor et traverser le champ du Korisacker. Le vieux monsieur est veuf depuis toujours ; quand il a perdu sa femme, la fillette avait 6 ans, et il est resté tout seul avec elle, là où la neige des Vosges rend l’hiver plus froid et le foehn qui balaye la colline l’été plus chaud. 

Les premières années on les voyait parfois passer sur un vieux vélo jusqu’à l’école, elle mettait les pieds dans les sacoches. Plus tard, elle était seule à pied, c’était loin, elle était bonne élève. On disait qu’on l’avait entendu raconter qu’il travaillait parfois comme jardinier à l’abbaye de Truttenhausen et au prieuré de Saint-Gorgon. Mais comme ils n’avaient pas de voisins, personne ne leur parlait. Quand elle épelait Korisacker en classe, elle insistait « avec deux k comme en norvégien ». Ils étaient là parce que son grand-père avait été là.

À l’époque où le facteur était toujours le même, il prenait le temps d’un petit verre pour un petit mot sur le pas de la petite porte. Que des banalités, des petites choses, rien de personnel. Ensuite, on leur a demandé de chercher eux-mêmes le courrier à la Poste, il n’y avait jamais rien. Si on ne voyait personne, on aurait pu se dire qu’ils voyageaient. Personne n’imaginait la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines. 

Ce fut, on ne sait plus trop, l’agent de l’électricité ou la camionnette de la gendarmerie ; la porte était entrouverte, tout était vide et sur la table seul le journal intime du vieux monsieur. Des livres étaient ouverts, retournés aux pages qu’il avait recopiées à la plume Sergent-Major. À la première page, « je pourrais avoir écrit le livre que je viens de lire ». Plus loin, « parce que je suis alsacien, parce que mes parents, parce que la guerre, par-dessus tout je suis seul. Ce n’est pas facile d’écrire le mot solitude. Mais j’ai un ami à Bergen, Tomas Espedal ».

Était-il parti chez cet ami dans les fjords ? Là-bas, les maisons aussi sont colorées. Et la jeune fille ?  « Elle se réveille. Le jour commence. Je suis heureux, car je ne vais nulle part. Quand elle franchit la porte pour aller à l’école, j’attends déjà son retour. J’attends son retour et un jour, elle téléphonera pour dire qu’elle dort chez une copine ; un jour, elle téléphonera pour dire qu’elle dort chez son copain ; un jour, elle téléphonera pour dire qu’elle va s’installer en ville, qu’elle va vivre dans une autre ville ; je m’y attends ».

À la page suivante du manuscrit on lit : « Tomas va raconter pour moi la suite, il est écrivain : Un jour, le téléphone sonnera et elle me dira qu’elle va vivre à l’étranger ; nous ne nous verrons peut-être plus très souvent, nous nous verrons probablement assez rarement, de plus en plus rarement sans doute, elle ne sait pas quand, à Noël peut-être, ou au Nouvel an, mais peut-être pas. Cet été, dira-t-elle ». « J’attends l’été ».

Il n’y avait aucune raison de rechercher le vieux monsieur dans la forêt de Natzwiller ; par hasard, à l’automne, un promeneur remarqua son corps dans la montée du camp du Struthof, il semblait dormir, il souriait.

Détours rue des Fourmis, épisode 24: PASSAGE … fin de la série, la mélancolie lasse. Et à suivre avec ‘En vain, d’Alsace’ !

Ambroise Perrin

Personne n’est dans la rue, personne ne traîne, les gens qu’on voit sont des gens qui passent, vite. J’observe les gamins de 10 ans, c’était il y a 60 ans, qu’est-ce qu’ils ont changé ! Tous les mêmes, la dégaine, le survêt, les baskets, l’air renfrogné, le nez dans un écran en marchant. Nous étions tous dépareillés, les habits des grands frères et des manteaux bricolés, retournés, le côté usé dedans. Pas de tatouage, mais aux genoux des égratignures rouges de chutes à vélo, les vélos des parents, trop grands pour nos petites jambes. 

Les pantalons longs en Tergal, on ne les voyait dans la rue que le dimanche. La promenade faite de détours est sans fin. Mais un jour on s’arrête, non par langueur, mais pour aller de l’avant. L’éternel recommencement se nourrit d’un passé qui s’efface, la mélancolie lasse. Merci à tous les Haguenoviens qui ont reconnu et salué leurs coins de rue dans les Retours et les Détours de ceux des Fourmis. 

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Je termine avec cet épisode « 24 » la série « Détours rue des Fourmis » qui a revisité la série précédente, le « Retour rue des Fourmis » dans ma rue d’enfance à Haguenau ; (textes à retrouver en descendant sur ce blog, gratuit, sans publicité ni cookies, et cliquez sur ‘suivre ‘, onglet bleu, pour vous inscrire, important, merci !) 

J’y ai observé les détails qui avaient changé dans les maisons, les jardins et les voisins. Je vais maintenant vous proposer une nouvelle série, « T’es sûr que c’est vrai », des récits ancrés dans des lieux bien précis en Alsace où j’emmêle l’histoire locale, la fiction bancale et l’humour pas banal. Un peu comme un guide touristique qui aurait pour ambition d’avoir des lecteurs qui se perdent sur les chemins de la fiction, dans la campagne alsacienne et aux carrefours de l’imagination : bref, une enquête de journaliste de proximité sous l’égide de l’AFP, Ambroise-Fiction-Presse, et un jeu littéraire plein de gaité. Ces textes ensuite seront publiés en livre par les « Editions Bourg Blanc » sous le titre « En vain, d’Alsace » avec une carte, assez inutile, qui permettra de situer les différents lieux évoqués pour que le lecteur phantasme la possibilité, avec d’autres plaisirs, de se rendre sur place, où en principe il n’y a rien à voir, même le livre en main. Pourtant, si vous y croyez, cela raconte tellement bien ce qui s’y est passé… ap

nb: merci de vos commentaires !

Détours rue des Fourmis, épisode 23: BRIQUE

Ambroise Perrin

On voyait tout, on devinait ce qui devait s’y passer, la vie des voisins était quelque chose de serein. Les villas des gens bien avaient du grillage, parfois de fine grille en fer forgé, rien n’était caché, on passait devant sans vraiment regarder, désinvolte routine de la privauté. La mémoire exalte cette sérénité fanée. Il y a aujourd’hui des plaques horizontales de polystyrène anxiogène qui masquent la vue, parfois des panneaux de bois pseudo exotiques, des murs de faux roseaux et de vrais murs de parpaing. Passez, y’a rien à voir.

Si, on voit de fausses briques effet texturé autoadhésives imitation pierre délavée, imprimée en relief, plus vraies que nature.

Détours rue des Fourmis, épisode 22: HERBE

Ambroise Perrin

Il y a un arrêt de bus Ritmo devant le quatrième bloc, le 11 rue des Fourmis. On distingue encore des bordures arrondies, sous la mousse, et l’on a coulé un béton gris fonctionnel pour les passagers qui attendent sans savoir qu’ils foulent debout des souvenirs. Même les mauvaises herbes semblent différentes, d’ailleurs l’herbe est rasée comme du gazon. Ce ne sont pas les habitants qui la coupent pour des lapins, derrière, dans des cages sous les balcons, c’est une entreprise de jardinage qui passe de temps en temps.

Qui oserait aujourd’hui s’étaler dans l’herbe sur une couverture pour n’attendre personne, et rester dans la rue couché au soleil à chantonner et à voir passer parfois une voiture ?

Détours rue des Fourmis, épisode 21: HARMONIE

Ambroise Perrin

Les quatre blocs étaient absolument identiques. On disait qu’ils étaient à la mairie puisqu’on payait le loyer à la mairie. Le même architecte pour toute la rue des Fourmis, les mêmes bordures en béton granuleux, de l’herbe devant, des jardins derrière, pas de grillage. Plus loin déjà le terrain vague, pas de culture, des herbes folles, des nuées d’insectes. Le grand champ menait à la route de Marienthal, on y jouait au cerf-volant les années sans maïs. On y a construit un lotissement fin des années 1960.

Le souvenir est harmonieux, quatre façades identiques et six appartements; aujourd’hui tous les ravalements sont différents, à l’époque c’était dans nos désirs de partir que régnait la fantaisie.

Détours rue des Fourmis, épisode 20: CIMETIÈRE

Ambroise Perrin

Arpenter des rues un demi-siècle plus tard laisse au hasard la possibilité de vous faire déambuler là où l’on n’était jamais allé. Par exemple dans le haut du cimetière Saint-Georges, route de Marienthal en face de l’épicerie, je n’y avais jamais mis les pieds. Pourtant les tombes blanches des militaires sont très familières vues du trottoir. Les enfants, nous vivions encore la guerre, par procuration, même si nous confondions les cérémonies de sortie de classe au monument aux morts pour le 11 novembre, avec les récits des voisins témoins des combats des Américains plus bas sur la Moder. L’appréhension se mêlait à la sacralisation.

Il y a certainement une loi qui interdit aux promoteurs immobiliers de faire déménager cette partie du cimetière, sanctuarisé et si bien situé proche du centre-ville, pour y construire des appartements à une rentabilité assurée.