Ambroise Perrin
Elle est morte à 100 ans, on l’avait un peu oubliée, la Jacqueline, la plus vieille pensionnaire de la maison de retraite de Schweigen. Son jardin touchait aux vignes qui grimpaient le long des collines de Wissembourg. Le chemin servait de frontière entre la France et l’Allemagne et c’est une longue histoire.
Avant-guerre Jacqueline était bonne à Wissembourg, à l’épicerie familiale presqu’en face de la mairie. Les parents de la jeune fille connaissaient les Bibus, les Schreiner et les Dippacher, on gagnait bien sa vie dans la ville redevenue française en 18 après la guerre. Et tous avaient de la famille des deux côtés, la douane ne posait pas trop de problèmes puisque tout le monde se connaissait. À 10 ans Jacqueline était entrée dans la section fille des jeunesses hitlériennes, il fallait aller à Bad Bergzabern, et à 15 ans, elle dut trouver du travail. Et voilà, bonne, c’était la voie normale, elle rêvait d’être vendeuse, et quand elle serait un peu plus grande, elle pourrait « faire la boutique ».
En attendant elle remplissait les bocaux de farine, de sucre et de moutarde, elle rangeait les paquets des livreurs, elle épluchait les légumes pour le repas de tout le monde et gardait les deux petites filles âgées d’à peine 3 et 5 ans plus jeunes qu’elle, de madame Dippacher, sa gentille patronne. Elle avait une chambre à elle près de la grange au fond de la cour, et les fournisseurs n’avaient pas le droit de lui rendre visite, non, elle est trop jeune disait l’épicière.
Quand ce fut l’Évacuation le 31 août 1939, personne ne savait où l’on s’enfuyait en montant dans les trains à bestiaux. Le choix de la ville serait probablement décidé en cours de route, Jacqueline s’en alla avec tout le monde, puisqu’elle faisait partie maintenant de la famille. Au Dorat en Haute-Vienne, même si tous les évacués parlaient en allemand, comme Jacqueline n’avait pas de carte d’identité française, les gendarmes français trouvèrent qu’elle était une espionne et l’emmenèrent pour l’enfermer dans un camp, peut-être celui de Saint-Paul-d’Eyjeaux, avec des barbelés pour la surveillance, le regroupement et l’internement des opposants de l’administration française, qui en profitait pour instaurer des travaux forcés. La pauvre gamine avait été traquée comme du gibier et Auguste, son patron épicier, alla lui rendre visite pour lui apporter un colis avec quelques victuailles.
Il disait comme tout le monde qu’il ne faisait pas de politique, lui, l’épicier, le soldat survivant de Verdun en 14-18. Là, face aux gendarmes, il était un bon français, alsacien. Il était aussi la mémoire de tous les garçons allemands de son âge morts au front pour le Kaiser, et gardait au fond de lui cette hantise d’avoir peut-être reconnu un cousin dans l’assaut des tranchées françaises.
Et aujourd’hui, à l’automne 1939, ce n’étaient pas les gendarmes français qui allaient l’impressionner. Il détestait le statut de victime que l’on donnait aux évacués, et n’avait aucun respect pour ces fanfarons français qui faisaient la loi en soupçonnant chaque réfugié d’être un Allemand ou un Autrichien ayant fui lâchement leur pays, -ils disaient fuir le nazisme, ou d’être communiste, franc-maçon, juif, résistant ou tsigane : c’était dans cet ordre d’ « indésirables » que les gendarmes français posaient des questions.
On savait déjà que les conditions de l’armistice allaient interdire aux Juifs de rentrer en Alsace, le Gauleiter Wagner avait confisqué tous leurs biens. Tout se savait parce que l’on avait toujours quelqu’un de la famille dans la Wehrmacht qui racontait entre les lignes de lettres banales, un peu ce qui se passait. Cela n’empêchait pas d’avoir envie de rentrer le plus vite possible chez soi, à Wissembourg, redevenue allemande, peut-être parce que l’on n’avait pas l’idée que l’on pouvait envisager autre chose. On verrait bien et on fera avec.
Tous les étrangers indésirables étaient donc rassemblés dans des « camps de séjour surveillés », les CSS, de très nombreuses structures de coercition installées dans des prisons, des casernes, des usines, des camps en plein air le temps d’une rafle, souvent sans cantonnement. Les insoumis et les déserteurs étaient les plus difficiles à contrôler. Mais Auguste l’épicier n’avait en tête que de récupérer sa Jacqueline. Quand il vit les baraquements brinquebalants et le dénuement de tous ces indigents enfermés, il dit que ce n’était pas possible. Il l’a reconnue au loin, dans la foule des gens qui traînaient. Il l’a prise par la main et de sa grosse voix, expliqua au gardien que Jacqueline, elle était de la famille, oui, en français, malgré le fort accent alsacien, et les deux rentrèrent « à la maison », c’est à dire dans la cave sous l’école du village, ce n’était pas facile de trouver une maison disponible au Dorat.
Après la guerre, la Jacqueline resta dans la famille, elle s’occupera plus tard des bébés des deux filles, elle servait maintenant au magasin, elle ne parlait pas beaucoup. Aller à Schweigen était devenu très compliqué, il fallait se cacher et passer comme avant par le vignoble. C’était vraiment la misère là-bas. Les Allemands n’avaient pas le droit aux médicaments des Américains, alors pour apporter de la pénicilline à sa mère, Jacqueline cachait la piqûre dans des bottes de pissenlit et faisait semblant de se perdre sur le chemin pour poser le panier derrière une petite cabane. Après 1945, de l’autre côté de Wissembourg, tout n’était que détresse. La capitulation, les habitants allemands n’y pensaient pas, ce n’était absolument pas dans les esprits, parce que, simplement, on n’avait qu’une seule préoccupation, la misère. Et Jacqueline était là, dans les ruines de la ferme de ses grands-parents, avec la faim et le cadavre qu’on découvrit des mois plus tard sous les décombres, c’était le temps des loups, des milliers de gens qui pour survivre s’agrégeaient en meute. Toutes les villes étaient sous les gravats, 9 millions d’habitants évacués, 14 millions de réfugiés et d’expulsés de l’Est, 10 millions de travailleurs forcés et de détenus survivants des camps soudain ouverts, et les 10 millions de prisonniers de guerre qui cherchaient « c’était où maintenant chez eux ? », tous sans abri.
Plus rien ne fonctionnait, ni le courrier, ni les trains, les hivers 1946 et 1947 furent terribles, la débrouille, mais aussi une solidarité collective étonnante réveilla la population allemande, on dit alors que comme des enfants qui passaient sans transition d’une activité à une autre, ils occultèrent les années Hitler. Et dans cette misère, que les forces alliées cherchaient vraiment à apaiser, les Allemands commencèrent à se considérer comme des victimes, et beaucoup s’enfermèrent dans l’idée que, de ce qui s’était passé, le peuple n’en était pas coupable.
La presse analysa ce chaos comme étant un terrain de jeu pour ceux qui avaient survécu à la guerre, et quand certains plongeaient dans l’apathie, pour d’autres ce fut une joie de vivre éruptive, « la proximité constante de la mort augmentant immensément l’impression de vivre ».
Dans cet après-guerre, la Shoah était absente de la conscience collective allemande. Le refoulement et le silence accompagnaient cette échappatoire de se considérer comme des victimes, pour s’épargner la tâche de penser aux victimes réelles. Harald Jähner, un journaliste allemand, écrira qu’on ne peut pas comprendre la misère si l’on ne comprend pas le plaisir qu’elle procure, c’est-à-dire de réussir à y échapper.
Jacqueline avait parfois des paquets de Lucky Strike, elle qui ne fumait pas, des paquets de précieuses cigarettes américaines ramenées de Berlin par un vague cousin survivant. Les Lucky Strike valaient une fortune au marché noir. À Wissembourg, à l’épicerie redevenue française, la Jacqueline allemande échappait au malheur de sa condition, mais il lui fallait faire profil bas quand de bons alsaciens soudain patriotes bleu-blanc-rouge clamaient refuser d’être servi par une schleue, une boche.
En 1958, quand l’épicerie fit faillite parce qu’une supérette Sadal s’installa à côté, et que l’épicier et sa femme tombèrent malades, elle le cancer et lui la tristesse du cancer de sa femme adorée, la Jacqueline se trouva seule à leur mort. Elle était plutôt vieille à 34 ans, mais maintenant la douane devenait plus facile à franchir, elle fit les 800 mètres pour rentrer à Schweigen, oubliée tout de suite par les clients wissembourgeois qu’elle connaissait pourtant chacun personnellement, et chacune de leurs habitudes, leurs dettes impayées, leurs magouilles sur les remboursements de « dommages de guerre », et tous leurs souvent bien sales secrets.
Elle put encore se marier, et avoir deux enfants qui eux aussi l’oublièrent rapidement, et comme elle rendait service en faisant le ménage à la maison de retraite, quand il y eut une place de libre, elle s’y installa.
Personne ne parlait du passé, d’autres années passèrent, et ces années aussi, aujourd’hui, sont déjà oubliées.