En vain, d’Alsace ; épisode 55 : LA MALHEUREUSE DU PONT SAINTE-MADELEINE

Ambroise Perrin

L’Ill n’était pas bleue miroir du ciel mais brune des sables des collines vosgiennes, et verte par les algues qui proliféraient. Du Quai des Bateliers on vit un cadavre qui dérivait, gonflé, sur le dos, seuls un nez et des cheveux couleur noir de jais flottaient mollement en longeant l’embarcadère derrière la Cathédrale.

Il avait tant plu, l’eau était haute, la rivière prête à déborder, la navigation arrêtée et les touristes dépités. Le cadavre restait accroché aux branches qui baignaient, nonchalantes, dans le flot paresseux, (petite phrase pseudo romantique pour décontenancer les témoins intrigués).

De suite les téléphones portables crépitèrent, les pompiers, sirènes stridentes, quittèrent rapidement leur caserne de Finkwiller, jusqu’à la berge près du château de Rohan. « Ce n’est pas un spectacle, Madame » gronda l’un des plongeurs, intimant l’ordre de ne pas le filmer.

Un canot pneumatique gris fut mise à l’eau, les pompiers s’harnachèrent, sur le pont qui enjambe la scène on ne put s’empêcher de photographier mais personne ne distingua vraiment le moment où le corps passa de l’eau à l’embarcation, couvert décemment d’une couverture de survie. Pas un mot, les hommes du feu, dans ce qui parut comme une maîtrise totale de l’ensemble de leurs gestes, regagnaient déjà leurs fourgons. Deux voitures de police vinrent se ranger derrière. « Un officier de police judiciaire » murmura un spectateur averti. « C’est compliqué lorsqu’il y a un mort. Ils vont l’amener à la morgue ? C’était un homme ou une femme ? Je l’ai en gros plan ! C’est un suicide ou un accident ? »

Épitaphe plus curieuse qu’indécente, pour une Strasbourgeoise, oui une femme désespérée, qui s’était jetée, malheureuse, en pleine nuit dans les eaux bouillonnantes près des vieux moulins et des glacières, un peu plus haut dans le charmant quartier arpenté par des touristes, heureux, que l’on nomme la Petite France.

En vain, d’Alsace ; épisode 54 : FÊTE DES MÈRES

Ambroise Perrin

Quand la maman de sa maman est décédée, donc sa grand-mère, il avait presque sept ans. Aujourd’hui, c’était il y a exactement 64 ans, un anniversaire auquel il pense chaque année. Une fidélité qui, maintenant retraité, lui paraît évidente. Et surtout ce 10 mai 1960, c’était comme si c’était hier. Il avait vu son grand-père au bord de la tombe frappant de sa canne le rebord en granite « Hélène, Hélène ich komm, j’arrive, Hélène, je viens, attends-moi… » Il se répétait la scène, le grand-père tenant d’une main l’acacia qui surplombe la fosse, il voit le cercueil qui descend un peu de travers, les cordes qui remontent…

Sauf qu’aujourd’hui, en lisant le journal intime de son père, l’agenda en cuir noir témoin d’une vie entière, il lit sans aucune équivoque que lui, l’enfant, il n’a pas assisté à l’enterrement, il est resté pendant trois jours à la garde de la voisine Madame Lembach ; un enterrement ce n’était pas un spectacle pour un enfant ou plus prosaïquement, les parents avaient bien d’autres tracas qu’un gamin probablement encombrant.

Donc pendant toute une vie, il avait vécu avec un souvenir, qui certes lui appartenait, mais qu’il avait inventé. À sept ans il s’était approprié la mémoire de sa grand-mère chérie et si on lui avait demandé de jurer au tribunal, oui il avait été présent ce jour-là…

Ce temps perdu qu’il vénérait avait été formé par des bribes de conversations des adultes, recueillies innocemment lors de réunions de famille ; il en avait gardé une sensation qui avait certainement un peu nourri sa formation d’adulte. Sa mémoire volontaire avait cru pouvoir percevoir avec netteté la réalité d’un petit épisode banal, un événement qui comme tant d’autres jalonne les enchaînements quotidiens d’une existence.

Il venait de comprendre que ce temps retrouvé, qui le passionnait tant dans ses lectures de Proust, c’était cette mémoire affective involontaire qui lui donnait le privilège de revivre le passé plutôt que de le reconstruire « avec des preuves ». Il s’était fait un roman dans la tête : par conséquent la seule vie réellement vécue, c’était celle de la littérature.

D’autres images firent alors une farandole dans ce retour vers le passé. Les images qui surgissent de sa mémoire racontent des histoires et les histoires dont il se souvient créent des images. Ce n’était pas seulement le temps qui était perdu. Quand il avait invité ses parents à Chicago où il était assistant à l’Université, sa maman avait disparu au détour d’un quartier commercial. Au bout de deux heures de panique, son père, anticlérical féroce, se mit à genoux sur le trottoir pour prier le Notre-Père et le Je Vous Salue de son enfance. Probablement efficace puisqu’on retrouva la maman chez un coiffeur, loin d’Al Capone, sous un casque à bigoudis, avec une dame qui lui polissait les ongles et une autre qui lui apportait non pas un thé ou un café mais une Bud pas trop froide, comme elle l’avait commandée, grâce à son anglais appris avec des soldats américains à Wissembourg, à la fin de la guerre.

Autre souvenir, le petit frère de quatre ans qui s’est perdu lors d’un voyage en Tunisie… Il s’était échappé dans le souk de la médina, on retourna sur ses pas dans les ruelles dont on confondait chaque croisement, mais oui on l’avait vu le petit blondinet rouquin, regardez : il est là, assis sur un tabouret, à passer la brosse sur les chaussures de passants hilares, encouragé par le cireur sur le pas de son échoppe, et qui avait eu la gentillesse de céder aux caprices du gamin : « maman regarde, j’ai déjà deux pièces, pour toi, pour la Fête des Mères » … Et le Carambar qu’on avait laissé au fond de la poche arrière du pantalon pour qu’il ramollisse, et qui passa par la machine à laver : de belles taches brunes sur le postérieur, pour toujours.

Une bouffée de chaleur le subjugua, la vie est belle, il faut en profiter. Il renifla le bouquet des frivoles réminiscences du cuir du carnet noir. Comme un refrain, un mot revenait, le temps perdu, le temps perdu. Et puis voilà, surgit alors cette chanson du temps où il devait se coucher de bonne heure. On la chantait sans en connaître les paroles sur le chemin de l’école. On connaissait le nom de ce chanteur qui ne se prenait pas au sérieux, Henri Salvador. La chanson racontait une histoire impossible à croire, avec un suspens de pacotille de cinéma, ceux qui avaient la télé et ceux qui ne l’avaient pas pouvaient en partager l’intrigue, une chanson qu’il avait oubliée toute sa vie d’adulte. Le rythme de la musique se faufila entre les paroles si balourdes, il était ému, il murmura Rosebud en retrouvant ces traces d’une enfance longtemps niée.

Dans sa vie il avait tout eu, sauf cette pièce, perdue, du puzzle de l’amour de sa maman, la chanson devenait une chorégraphie en noir et blanc, et il osa se dire que sans se presser, avec son cheval et son grand chapeau, son grand lasso et son vieux banjo, Zorro est arrivé !

En vain, d’Alsace ; épisode 53 : D.I.V.O.R.C.E 

Ambroise Perrin

Le prof de français, qui était aussi notre prof principal,– c’était en sixième au début des années 1960, a envoyé Cefalu chez le concierge chercher de la craie. « Écoutez bien, c’est grave, il va falloir être très gentil avec votre camarade Ferdinand ». C’est drôle, jamais les profs ne nous appelaient par notre prénom. « Oui, je viens de l’apprendre, ses parents ont divorcé, alors je compte sur vous pour bien comprendre la situation ».

Quand Cefalu est revenu de la loge, trente-et-une paires d’yeux le cajolaient avec des bouffées de tendresse qu’aucun d’entre-nous ne soupçonnait pouvoir retenir dans les insouciantes entrailles de nos sentiments. Le divorce ! Le mot faisait plus peur que le récit de la guerre que l’on subissait tous à la maison… Le divorce des parents, c’était plus dramatique qu’une bataille de tanks Tigre Panzer ou un combat au corps à corps, avec le poignard des Totenkopf, dans la neige de Russie.

Oui, on allait être très gentil avec notre copain ! Comme lorsque l’on apprenait qu’une grand-mère était décédée et que l’on portait un ruban noir cousu sur le manteau. 

À la récré, bien entendu, on l’a assommé de questions, il ne savait pas, c’est son père qui était allé voir le proviseur, il ne pouvait pas dire ce qui allait changer pour lui et ses frères et sœurs. Son père gueulait parfois quand il rentrait, parce qu’il était ingénieur dans plusieurs usines partout en France, et sa mère, elle n’arrêtait pas de pleurer, mais le divorce il ne savait pas, ils n’en avaient jamais parlé dans la famille.

Après quelques jours, le divorcé, –c’était devenu son surnom, avait moins de copains qu’avant, un peu comme s’il était devenu contagieux. On avait tous envie d’aller le jeudi après-midi chez lui pour voir une maison de divorcés. Mais après quelques semaines, ou peut-être un mois ou deux, au retour des vacances de Pâques, on avait un peu oublié et on avait arrêté de parler à voix basse dès qu’on l’approchait, et de lui passer le ballon pour le consoler, et de créer autour de lui comme un nuage de respectueuses condoléances. 

En l’observant bien, il n’avait pas changé et aucun d’entre nous n’avait une idée précise de ce qu’étaient des divorcés, on devinait juste que c’étaient des parents qui ne vivaient plus ensemble, qu’ils étaient la honte de la société et que c’étaient les enfants qui en souffraient.

J’y pensais l’autre jour en écoutant un 33 tours de Tammy Wynette en m’amusant à m’étonner du temps qui passe. L’évolution de notre société ce sont des petites phrases du genre «  personne n’avait le téléphone dans l’immeuble, il fallait aller à la Poste, ou si c’était urgent chez la bouchère ». Oui on dit que la vie bouge, on est peut-être plus heureux aujourd’hui, ou simplement moins pauvre qu’il y a 50 ans.

Ma petite fille m’a demandé, dit Papy, pourquoi papa et maman ne divorcent pas, les autres à l’école ils ont tous deux maisons à Strasbourg, et deux papas et deux mamans, et à Noël ils auront plus de cadeaux !

En vain, d’Alsace ; épisode 52 : SES ILLUSIONS DE BONHEUR

Ambroise Perrin

Elle avait une propension à se prendre pour le personnage du livre qu’elle lisait. C’était un exercice physique parfois compliqué, mais elle interprétait son rôle avec conviction, sans crainte d’incongruité. Dans le quartier on s’amusait de son excentricité.

Le café Brant était son théâtre, elle y donnait ses rendez-vous. Son enthousiasme débordant ne détonnait guère dans la Nef des Fous. Elle imagina très vite que la désinvolture des clients du café était une marque de respect et de discrétion pour son talent ; par courtoisie on n’importunait pas la star, qui devait certainement apprécier d’avoir le loisir de jouer à quelqu’un de tout simplement ordinaire.

Mais cette imagination exaltée n’était pas à la hauteur de son ardeur, car elle était banalement laborieuse. Pour jouer Madame Bovary, elle posait le DVD avec Isabelle Huppert sur la table et interpellait les garçons par d’affectueux « Rodolphe, Léon » que ni Florian ni Bernard ne comprenait. Après avoir puisé dans Balzac, Zola et George Sand, attifée de pauvres costumes, estimables dans une classe de théâtre de collège mais ridicules au Parnasse strasbourgeois, elle s’aventura dans Bérénice et puis choisit Ophélie, la copine de to be or not to be…

Baudouin, le patron du Brant, eut la charitable idée de lui proposer d’annoncer en arrivant le nom de son personnage aux serveurs, puisqu’elle allait rester du matin 9 h jusqu’à la fermeture passées 21 h, à la même table. Parfois elle recevait un partenaire de scène venu prendre un café, c’était un journaliste ébloui par une vedette un soir de triomphe ; ou une assistante sociale en mission chez la vieille tante qui attend dans le hall d’entrée de l’Ehpad. 

À chaque changement de service, elle laissait de généreux pourboires pour compenser le nombre réduit de consommations qu’elle commandait. On peut imaginer que toute la journée, elle lisait l’ouvrage de son personnage du jour : non, si le livre était bien en évidence à côté de son infatigable expresso, elle ne l’ouvrait pas. Pénétrée par son rôle, elle fixait, de la scène, les spectateurs qui entraient et sortaient, intrigués par son regard insistant, détournant parfois les yeux ou au contraire la saluant comme on le fait d’une personne dont on ne se souvient plus ni du nom ni des circonstances d’une précédente rencontre, mais à qui on témoigne cependant une connivence hésitante et un prudent sourire.

Elle aurait aimé que l’on dise qu’elle faisait partie des meubles, elle était aimablement admise dans sa gentille folie, une sorte d’attraction qui ne gênait guère. Elle ne manifesta jamais d’agacement à cette indifférence et appréciait lorsque, moins par curiosité que par complicité, on lui demandait « alors aujourd’hui ? Dora Bruder ! Ah, Modiano, j’adore, vraiment…, mais vous ne vous ennuyez pas toute la journée à rester là, comme cela ? »

Elle avait peut-être un secret, elle lisait la nuit, et le jour elle se repassait le film du roman dans la tête, avec les entrées et les sorties des personnages par la porte battante du Brant, à deux enjambées de sa petite table ronde, la seule couverte jusqu’au soir d’une nappe en coton blanc bien repassée. 

Un jour, après une assiduité de trois mois sans faille, elle ne vint pas. Son mari que l’on n’avait jamais vu passa le soir même à la fermeture et c’est ainsi que l’on apprit qu’Emma, au petit matin, un livre à la main, s’était suicidée. 

En vain, d’Alsace ; épisode 51 : LES TOURMENTS DE JUTTA ET LES CANARDS DU SCHAFTHEURHEIN

Ambroise Perrin

Il y a vingt ans encore, comme pendant des décennies auparavant, elle aurait eu la visite du maire, pressé, avec un panier surprise, flanqué de l’adjointe, parfumée, avec un bouquet forcément énorme. Et quelques jours plus tard sa photo dans le journal avec une légende aussi floue que son sourire. Oui, demain, la voisine du village fête ses 100 ans, et franchement à Rhinau, comme on dit en alsacien, ceux qui dansent, dansent ensemble, mais ceux qui pleurent, ils pleurent tout seuls.

Et se lamenter, elle connaît la Jutta. Elle a toujours eu l’impression d’être du mauvais côté du Rhin, un prénom allemand et un nom français, Gilliot, son arrière-arrière-grand-père, François, avait été notaire, et il avait construit la plus belle maison. Mais elle était née plus loin, dans une petite grange côté allemand, avant Kappel, dans des pâturages qui dépendaient de la commune française. Aujourd’hui, avec les bras du Rhin qui ont changé de lit à cause du barrage, il faut traverser sur un bac pour y accéder. Et tous ceux qui changent de lit…

Pendant la guerre, sa meilleure amie, Ilse, avait été membre de la prestigieuse Bund Deutscher Mädel. Elles avaient 20 ans, une bonne place à l’usine List, où elles fabriquaient des boutons pour des bombes, et surtout, elles avaient plein d’amoureux, souvent des soldats avant qu’ils ne repartent au front. Après la guerre, Ilse a eu des ennuis, Jutta aussi. Ilse a changé de vie en Allemagne, Jutta a commencé à être seule, parce qu’à Rhinau, on savait ce qu’on savait. Elle prit un mari insignifiant, elle eut 4 enfants, le mari est mort de la tuberculose et les 4 enfants sont partis, l’aîné en Australie, les autres ailleurs.

La centenaire, ça fait exactement 27 ans qu’elle vit dans la même petite chambre, sombre, rance et écaillée, au premier étage de la maison de retraite. Elle n’a pas besoin de l’ascenseur et on dit qu’elle n’est pas aimable. La directrice, elle l’a connue gamine la Marguerite, n’est guère aimable non plus, alors elles se détestent.

Demain, je rendrai visite à Jutta avec son gâteau préféré, une épaisse tarte au fromage au goût de vanille et d’eau de rose ; l’infirmière dira « vous nous enterrerez tous, Jutta » et puis « il faut qu’elle fasse sa sieste ». J’attendrai que la vaniteuse brancardière ait le dos tourné pour poser des questions à la vieille dame, des choses banales qu’on ne lui demande jamais j’imagine, si elle allait se baigner au Geissenköpflen, dans quelle rue le premier feu rouge a été installé au village et si c’était vrai qu’elle avait été monitrice d’escrime chanbara à la salle polyvalente. Et si pendant la guerre elle savait pour les juifs. Si elle pensait que les Allemands allaient être victorieux. Si des gens lui avaient fait des reproches pour ses amoureux un peu nazis. Si elle avait eu peur qu’on lui rase la tête. Si elle pensait que cela avait été un péché d’être amoureuse de gentils garçons ennemis.

Elle me dira juste qu’elle veut faire un tour à vélo jusqu’au Schaftheurhein pour donner du pain sec aux canards. Elle s’endormira au milieu d’une phrase et je penserai qu’elle ne m’a pas dit grand-chose pour raconter son histoire.

En vain, d’Alsace; épisode 50: LE FOND DU VERRE EST FRAIS

Ambroise Perrin

C’est la dernière goutte, tu te maries dans l’année ! Dans le brouhaha, l’ami espagnol me dit, non, la dernière goutte de vin c’est le droit d’aller faire une petite sieste, va dormir deux minutes sur le canapé, et reviens, c’est du Ribera del Duero , Pago de Carraovejas 2021, la meilleure année ! Une vigne qui se bonifie par le froid la nuit et un soleil flamboyant le jour !

Franchement j’avais goûté cinq jambons différents, un plat de queues de bœuf marinées trois jours, avant d’être cuisinées à basse température, et testé quatre bouteilles différentes, -les amis se disaient « vinophiles », ce qui était moins prétentieux que œnologues, bref ça picolait sec et l’extrême qualité de ces grands crus excusait le manque de retenue quand un goulot se penchait sur votre verre.

Donc, plutôt prudent, j’imaginais déjà appeler un taxi pour rentrer chez moi; le canapé m’attendait, je me suis dit « allez, cinq minutes »…

J’avais présumé de ma capacité à jouer au spécialiste taste-vin puisque c’est le lendemain qu’une douce main me réveilla, « tu dors depuis hier soir tu ne veux pas rentrer chez toi ?,  je t’ai préparé un café… ».

Les vins espagnols, pour un alsacien rompu aux subtilités du gewurztraminer, sont comme le bulldozer face à une trottinette : cela avance doucement mais en écrasant tout sur son passage. Un peu traître, mais plein de bons souvenirs.

En vain, d’Alsace ; épisode 49 : À QUOI BON

Ambroise Perrin

Son fatalisme lui donne des airs de Gainsbourg, l’Aquoiboniste chanté par Jane Birkin. Il ne le dit pas mais « Je m’en fous » est son refrain. Par exemple au restaurant on demande si on prend une gratinée pour changer après une série de tartes flambées traditionnelles, -ou normales, vocabulaire dans les villages, il répond « comme vous voulez ».

La cravate pour le mariage de son frère, sa femme lui en montre trois, il dit « je les trouve toutes bien ». Au supermarché, s’il n’a pas une liste en main, il fait 10 m dans les deux premiers rayons et son caddie est plein. Je n’aime pas choisir dit-il. Au foot, il aurait tiré dans son propre but, parce qu’il était le plus proche. À quoi bon courir de l’autre côté du stade ?

À quoi bon allez en vacances au bout du monde alors qu’à la maison on a un bon lit, de bons livres et même de bons amis (s’ils sont là en plein mois d’août). Au téléphone quand une arnaqueuse lui propose des panneaux solaires assortis à sa mutuelle complémentaire et payés par son stage de formation, il dit oui d’accord pendant deux heures et quand enfin il faut dire vraiment oui et s’engager, il dit « finalement non merci, à quoi bon, d’ailleurs je ne sais même pas si la maison a un toit plat », ce qui était pourtant la première question.

Au cinéma il achète son billet à la caissière, il déteste les bornes numériques, et il demande « c’est bien celui-là » ? Et quand elle dit je ne sais pas, il dit OK on verra, il n’engueule même pas la débile qui n’aime pas le cinéma.

Suivre le mouvement, jouer au trompe-muraille, passer inaperçu. Les collègues au bureau ne se souviennent plus de son nom, on l’oublie pour les pots de promotion, après 20 ans il ne monte en grade qu’à l’ancienneté.

Tu ne changes jamais de chemise lui demande un jour une collègue le nez pincé. Mais si, tous les jours, mais j’ai cinq fois la même.

Il doit avoir une vie secrète, avec des trucs extravagants, des fantasmes énormes, des aventures extraordinaires, il ne répond pas ou alors « si tu veux, si ça te fait plaisir d’imaginer cela… je suis nonchalant et ça me va ».

En vain, d’Alsace ; épisode 48 : COMMENT LA LASCIVE CLAUDETTE SAUVA L’AUSTÈRE LATINISTE

Ambroise Perrin

Il aimait le latin, il était professeur de latin, il avait tous les élèves qui faisaient du latin. Un jour fin juin, le proviseur le convoqua pour lui dire qu’à la rentrée, il ne pourrait plus lui faire un emploi du temps complet, trop peu d’élèves. Alors ? Prendre des classes de français ? Être détaché en parascolaire au Club de théâtre, continuer avec un mi-temps de documentaliste ? Vous allez-vous renouveler, vous allez aimer !

Non, il n’aimera pas, il évoqua l’orgueil d’Œdipe (il était aussi helléniste), se vexa, refusa. L’Académie lui trouva un poste de latin à cheval de Troie sur trois lycées, trois jours pleins, un sympathique emploi du temps aménagé, et 200 km hebdomadaires ; impossible, il ne conduisait pas, et ce n’est pas à cinquante ans passés qu’il allait passer son permis.

Il décida donc de donner des cours particuliers. Plein de cours particuliers. Mais il aurait fallu plein d’élèves, et les seuls qu’il réussit à recruter furent les cancres que les parents de la bonne société voulaient pousser « pour être inscrits dans de bonnes classes », les classes avec latin ayant été jusqu’à présent un critère de sélection, car c’est là qu’il y avait « les bons profs » et « les meilleurs élèves ». Mais c’était une combine qui disparaissait.

Il déprima, trouva refuge dans ses livres, congédia la Félicité, sa servante depuis tant d’années pour les repas, le ménage, le repassage et les poubelles ; elle était restée fidèle à son maître, -qui cependant n’était pas une personne agréable. Fini, il ne pouvait plus la payer. J’aurais dû me marier pensa-t-il.

Il proposa à trois éditeurs l’idée d’un gros livre, « Jules César en Alsace » en espérant un confortable à-valoir, il n’eut aucune réponse.

Alors, sur les bons conseils du seul collègue qui était venu lui rendre visite, il commença à vendre ses livres. Le plus difficile fut de choisir lesquels. D’abord ceux en double, puis, cruauté mentale, ceux dont les auteurs lui paraissaient superficiels, puis les gros livres considérés comme de Beaux Livres, ceux pour offrir, qui coûtent cher, et qu’on offre à nouveau sans les avoir ouverts. Le libraire d’occasion cessa rapidement le manège. À moins du quart du prix neuf, il en avait accepté quelques-uns au début, ému par la détresse de ce bon client depuis plus de 30 ans, mais là, non, désolé, je n’ai aucun acheteur pour cela. À la rigueur, amenez-moi un lot, je choisirai, ou alors je vous fais un forfait pour des cartons entiers…

Après, ce qui se passa, on ne sait pas très bien, parce que plus personne n’allait lui rendre visite. On évoque les difficultés à payer le loyer, un déménagement plus modeste, un travail alimentaire dans une ville où il n’était pas connu, et même un « reclassement » professionnel par l’Agence de l’emploi, dans un bureau, un supermarché ? On spécule sur la paperasse à remplir pour toucher des allocations…

On peut également l’imaginer tel Emil Jannings ou Marco Stanley Fogg, en des personnages de fiction que personne ne reconnaitrait… Voilà le professeur si important et tant admiré, ayant porté lavallière en soie et boutons de manchettes nacrés, dans le rôle de l’homme humilié, ruminant sa déchéance. Il est le héros d’un film, devenu le dernier des hommes, et coup de sort final, il rencontre un milliardaire qui l’embauche comme précepteur de son futur héritier âgé de 10 ans, et pour aller vivre dans une somptueuse villa.

Ou alors le voilà dans un roman, héros qui après avoir vendu tous ses livres, un soir de triste lune devant un palace, qui devient clochard, ridiculisé par les vrais SDF cruels et sans pitié, indifférents à sa lente descente aux enfers, le poussant à l’idée de sa propre fin… et puis il serait reconnu par un ancien collègue (spécialiste bien entendu de Dante) qui l’accueillerait chez lui, et où il rencontrerait une jeune étudiante dont il tomberait éperdument amoureux.

C’est bien le cinéma et l’amour qui sauveront notre latiniste. Son errance l’avait mené à Wasselonne sa ville natale. Il y retrouva rue de la filature les voisins de son enfance, les Chauchoin, dont l’une des filles, Émilie, devint une vedette à Hollywood sous le nom de Claudette Colbert. Presque alsacienne, la renversante actrice incarna la très sensuelle Poppée, l’épouse de Néron, merveilleusement lascive dans des bains de lait d’ânesse. Elle interpréta aussi Cléopâtre, reine fatale dans des robes fort osées, et qui fut aimée par Jules César et Marc Antoine.

Et précisément, -car c’est de nos jours la grande mode des biopics, une équipe de scénaristes américains cherchait à Wasselonne l’inspiration pour des scènes de « Claudette ». Les friponnes racines alsaciennes de la star expliquaient certainement d’aussi galantes exaltations transposables dans l’Empire romain. Alors un spécialiste de Jules César ? Quel hasard ! Quelle belle rencontre ! Racontez-nous tout monsieur le latiniste, on vous embarque à Hollywood, vous y ferez une nouvelle carrière, vous écrirez des péplums triomphants ! Il partit.

Le lycée de Haguenau et ses élèves cossards furent enfin oubliés.

En vain, d’Alsace ; épisode 47 : UNE PLÉAIDE D’AMERTUMES

Ambroise Perrin

Le jour de ses 82 ans, il ne se passa rien. Deux ans auparavant, les enfants étaient venus, avec leurs progénitures plus numérisées qu’affectueuses, il les avait tous embarqué au restaurant avec 80 bougies, et le soir rebelote, resto avec les voisins de l’immeuble. Les amis, cela faisait un moment qu’ils ne se déplaçaient plus en déambulateur.

Joyeux anniversaire ! Cette année il contemple les rayons de livres dans son salon. Il possède une collection quasi complète des Pléiades, et des albums Pléiades, un peu par jeu, mais surtout parce qu’en matière de littérature tout l’intéresse. Bien sûr il n’a pas tout lu -et c’est d’ailleurs rare qu’on lise un Pléiade de la première à la dernière ligne comme un roman, mais il n’y a pas un volume dont il ne pourrait dire quelques mots sur l’auteur ! Oui il aime les livres, et il regrette de ne pas avoir passé plus de temps à lire, dans sa vie professionnelle aux horaires toujours déments.

Il avait entendu un Premier ministre affirmer travailler chaque soir jusqu’à minuit passé, mais que tous les jours, sauf exceptions diplomatiques, il prenait une heure, de 13h à 14h, pour lire un roman ; non pas un essai, non, un vrai roman, de la littérature, une hygiène d’esprit indispensable.

Les volumes Pléiades de sa bibliothèque sont tous comme neufs, sauf les trois tomes de la Recherche… Il avait été, en début de carrière, envoyé pour un mois en mission en Inde, et il savait qu’il allait beaucoup voyager dans le pays, sans beaucoup de bagages, et qu’il allait aussi perdre pas mal de temps entre différents rendez-vous. Il avait donc opté pour Proust, et c’était drôle de se souvenir que oui, s’il avait lu Proust en entier, cela avait été dans des temples hindous (tous les mêmes) ou des chambres d’hôtels moites, quand il y avait assez de lumière la nuit.

Il prend un volume récent, le tome 4 de la correspondance de Flaubert. Mais même avec une loupe, ce qui est un exercice extrêmement pénible, il n’y arrivait pas, c’était écrit trop petit. Il essaya avec d’autres volumes, même constat, pourtant son opération de la cataracte devait lui permettre de retrouver de bons yeux, mais non, il avait vraiment du mal à lire de si petits caractères. Cela voulait dire que la moitié des milliers de livres couvrant tous les murs de son appartement devenaient un crève-cœur pour ses yeux et les choses de son esprit.

Voilà tous les Pléiades dans des cartons, presque 982 volumes, chiffre officiel de la collection complète selon Gallimard ; pas question de les vendre sur eBay, Rakuten ou le Bon Coin, il va les offrir à la nouvelle bibliothèque de quartier qui vient d’être inaugurée sous le nom racoleur et à la mode de médiathèque. Tout rentre dans le coffre et sur les sièges arrières de sa vieille Volvo, il conduit encore sans problème, et il jubile à l’idée de la surprise que fera son don à tous les habitants du secteur. Il rencontre facilement le responsable de ce supermarché culturel nommé donc médiathèque, il lui raconte son histoire, voilà, je vous offre tous mes volumes de la Pléiade et les albums des auteurs, certains sont très rares, ceux des années 1950, ils valent pas mal d’argent aux enchères d’eBay, mais je ne veux pas d’argent. Cadeau ! Peut-être une petite plaque en bronze dans un coin pour immortaliser ma modeste générosité ? Au fait, il y aura certainement des doubles avec votre fond…

Le patron de la médiathèque l’interrompt, « mon bon monsieur, si votre ramage se rapporte à votre plumage… non, il lui dit : je vous interromps, c’est très sympathique de votre part, mais vous savez les Pléiades, aujourd’hui, plus personne ne les lit ! Pour constituer le fond de la médiathèque nous avons sondé nos clients (sic, quel horrible mot pour la culture !), personne n’a mentionné cette collection, d’ailleurs nous n’en avons aucun ici. Vous savez, notre choix, c’est d’être populaire. Là par exemple ce sont des piles de mangas, non pas sur des rayons mais entassés au sol, les jeunes aiment cela, et c’est très demandé.

Le « médiatécaire » prend un volume en main, observe la fine couverture de cuir, et la jaquette transparente, « Les œuvres complètes de Julien Green »… D’ailleurs vous comprenez, si un livre n’est pas emprunté pendant un an, on le désherbe, oui c’est le mot, pour faire de la place aux nouveautés.

Désespéré, le donateur tente d’argumenter, mais justement si vous présentez des Pléiades, vous inciterez peut-être des lecteurs à découvrir d’autres auteurs… Oh vous savez, tout est sur internet ! Julien Green, c’est les Verts ? Peut-être à Strasbourg, cela intéressera quelqu’un, mais je ne suis pas certain…

Notre collectionneur bigleux et généreux est effaré. Déjà en 1966, Gaston Gallimard avait déclaré que le lectorat dit cultivé n’était plus en nombre suffisant pour assurer la pérennité de la collection Pléiade, la Rolls-Royce de la littérature !

L’air goguenard de son interlocuteur l’exaspère et lui donne l’envie de lui foutre des baffes. Tout juste s’il n’entend pas quelque chose comme « allez Papy, ramenez vos cartons à la maison » …

Il décida donc de monter des murs de Pléiades comme un labyrinthe dans son salon avec des tours aux empilements dramatiques, tragiques comme celles de Septembre Eleven, ou des tours de magie en se voulant optimiste, des tours de rein en lumbago, des Tours de France en maillot jaune. Elles tenaient en équilibre sur le parquet de chacune des chambres de son appartement, et son esprit bouillonnait et divaguait.  

Il avait subi un camouflet, une humiliation, une avanie (et framboise). Il se sentit pour la première fois dans la peau d’un pauvre petit vieux et imagina de se venger de cette ville Capitale mondiale du livre si arrogante, avec pour alibi l’hypocrisie d’un titre de bibliothèque idéale pour nommer la grande bibliothèque municipale nommée Malraux. André Malraux qui disait des Pléiades : « c’est la bibliothèque de l’admiration ».

En vain, d’Alsace ; épisode 46: PLATINI AU MONDIAL DE FOOT DE ROSHEIM 

Ambroise Perrin

Aldo Platini, le père de Michel, habitait Nancy, il venait souvent le dimanche faire une balade dans les Vosges et l’après-midi, un petit tour des stades pour voir des matchs amateurs en Alsace. Sa passion du football se combinait à son sens de l’observation. En voyant les gamins courir il décelait les futurs champions qu’il allait inviter à suivre des stages dans son centre de formation.

Ce jour-là, il est attendu au Club-House du FCSRO, Football Club des Sports Réunis d’Obernai, par Raymond Stieber, un vieux copain, ancien professionnel du Racing, qui avait mené le club d’Obernai en Division d’Honneur, et même l’avait sacré Champion d’Alsace en 1969. Ils vont rejoindre d’autres vieilles pointes au Zweckbrunnenmatten pour un tournoi de belote organisé par le FC de Rosheim. 

Aldo adore tous les villages des environs, une bonne petite bouffe dans l’auberge du coin puis direction le terrain où il y a plus de monde sur l’herbe que derrière les barrières. Les spectateurs sont généralement les copines des joueurs. Et puis les parents des plus jeunes, les potes qui viennent pour la « troisième mi-temps », parfois aussi le sponsor, un commerçant des environs, qui mettra sa banderole bien en vue les jours de championnat. C’est souvent un ancien membre du Club « qui a réussi ». Parfois aussi des enveloppes informelles de la part des grands frères du foot professionnel, à charge de renvoi d’ascenseur lors du recrutement d’un jeune, un président ayant de bons amis sait que c’est grâce à la publicité à la télé et aux transferts pas trop transparents de joueurs, et grâce aussi à la gestion du « produit » championnat, c’est ça, juste un peu de fric en douce. Il faut un budget pour avoir de quoi acheter des ballons neufs, des chaussures à pointe, des maillots à manches longues, de quoi payer l’essence pour des matches à l’extérieur et même une machine à laver pour éviter aux mamans la corvée de la boue sur les shorts et les chaussettes. 

Papa Platini entre prendre une dernière bière. Punaisée au-dessus du bar, dans le Club-House, une double page couleur de l’Équipe, l’AS Saint-Étienne, avec une flèche au stylo rouge au-dessus de la tête d’un joueur bientôt Ballon d’or. C’était il n’y a pas si longtemps, quand à Rosheim le foot n’était qu’une histoire de copains du dimanche après-midi.

En vain, d’Alsace ; épisode 45 : LE DROIT AU MALHEUR 

Ambroise Perrin

T’as l’air triste, qu’on ne cessait de lui dire, tu tires la gueule ou quoi ? Les malins lui sortaient le Spleen de Baudelaire, les prudents s’enquerraient d’une grave maladie ou d’une perte douloureuse qu’il fallait surmonter. Ben non, il n’avait juste pas envie de sourire, de montrer que tout allait bien, ces traces insolentes de bonheur, l’art factice d’une vie apaisée. 

Il aurait pu s’habiller en gothique, porter des chapeaux noirs, du crêpe sur la manche, se maquiller de blême, les dents cariées, les semelles trouées, l’air du vagabond portant dans sa solitude tous les malheurs du monde. 

Rien de tout cela. Il avait un bon petit job dans l’administration de la mairie annexe du quartier des XV, il traversait le magnifique parc de l’Orangerie pour rentrer chez lui, il aimait sa femme qui le lui rendait bien, les enfants étaient affectueux et réussissaient à l’école, il prenait le tram les jours de pluie et traversait Strasbourg à vélo, il picolait parfois avec les copains et il commençait à la quarantaine d’avoir de la bedaine. 

Mais il était triste, il montrait qu’il était triste, il transpirait ostensiblement la tristesse, comme si une vie intérieure morbide, telles les tentacules d’une pieuvre, à chaque instant jaillissait subrepticement de tout son être. 

Pourquoi n’aurait-on pas le droit de tirer la gueule et d’emmerder les autres ?

En vain, d’Alsace ; épisode 44 : SOUS LES PLANCHES DE SAPIN 

Ambroise Perrin

Il prononça ces mots avec une tristesse qu’on ne trouva pas sans charme. Son enfance défilait comme tombent les aiguilles d’un sapin trop longtemps resté dans la tendre quiétude d’un salon surchauffé. Noël était passé et l’an prochain était encore loin. Oublié le temps des souhaits. Il leur dit, je vais faire un tour. Il sort de Wisches dans la forêt, parcourant à rebours le chemin des cyclones de 1999. 

Le siècle finissait, et il connut l’étourdissement des paysages et des ruines ; il se souvint trois jours avant le Nouvel An de la tempête Lothar et de son ouragan à 160 km/h. Replanter le chêne sessile et le pin laricio, et laisser aux arbres couchés le soin d’une régénération naturelle, mon beau sapin, roi de la forêt. Le 24 décembre 2021, l’astronaute français qui orbitait en haut de nos frondaisons déplia l’arbre, certes en plastique, près des étoiles ! À Sélestat, où l’on se targue d’un demi-millénaire de traditions pinacées résineuses, on rigola. À Strasbourg, où en 1492 on acheta neuf sapins pour célébrer la bonne année sur le chantier de la Cathédrale et des paroisses environnantes, on s’offusqua. Le prédicateur Geiler de Kaysersberg, déjà, avait dénoncé la superstition des « châteaux de Noël » construits de branchages, des réminiscences païennes pour se gaver de pain d’épice et de vin d’hiver. Mais pourquoi donc à Wisches comme ailleurs, les sapins fichaient le blues ? Le sapin est-il une fake news ? 

On le vend maintenant avec pot et racine pour le ressusciter en fin de l’année, et aujourd’hui à l’approche de l’été, il faut l’arroser ! Passionnant, se dit-il, « ça sent le sapin », blague conifère quand on veut partir en enfer. Il était philosophe, il aurait pu être garde-forestier, cette histoire de sapin l’obnubilait. Nous sommes en avril, il pleut c’est le printemps, ou peut-être est-ce l’automne, il n’y a plus de saison. Qu’est-ce qu’un « vrai » sapin ? Une amertume qui ronge comme des pages effacées par cette pluie qui ruisselle dans sa mémoire, patrimoine inutile d’un temps perdu, ou est-ce un souvenir des moments heureux qui aujourd’hui ressemblent à un jeu de hasard, grands perdants de la loterie du temps retrouvé ? Promenons-nous dans les bois, la vérité n’y est pas, que d’entourloupes et de rosseries pour imposer des traditions qui nous prennent pour des bouffons au sommet du Donon ?

Pourquoi donc aujourd’hui parler du sapin ? Le frère, les sœurs, les neveux et nièces, plus personne, comme un paria, exclu de 20 ou 30 ans, et même un demi-siècle de vie commune. Au grenier on retrouvera le gros album photo d’une grande fête de mariage. Les visages enjoués, ils sont bien vieux, et tristes, et ingrats maintenant. Les jeunes n’y comprendront rien, empêtrés dans leurs susceptibilités tartinées d’arrogance, celle d’avoir raison comme les gourous écolos qui imposent le riz complet et les carottes biologiques. Leurs cartes-mémoire s’effaceront un jour de bug. Ils ne seront plus rien. Et ce rien, il leur donne. Il sait très bien que très vite il sera oublié.

Mais aujourd’hui c’est une bête histoire de famille, d’une insignifiance plus décisive que tout, au sommet du massif vosgien. Le Netzenbach, rupt impétueux, qui en dévale presque tout droit, serait le ruisseau le moins pollué d’Alsace, ça fait plaisir de savoir cela, se dit-il. Un peu d’émotion quand même, quand il atteignit son but, comme en hommage au seul souvenir de famille qu’il vénérait. Il s’enferma dans la cabane des sangliers, celle de ce grand-père bon et souriant qui avait été bucheron dans une des scieries du village, et qui y perdit quatre doigts le jour où une lame sauta de la planche de sapin. Il se dit qu’un seul allait lui suffire pour son fusil à gros gibier.

En vain, d’Alsace ; épisode 43 : Le PÈRE ET LE FILS

Ambroise Perrin

Quand la bonne du curé fut enceinte, un jeune homme vint habiter au presbytère et disparut peu après l’accouchement. Dans un village d’Alsace des années 1960, on reproduisait encore beaucoup les faux-semblants un peu moyenâgeux d’avant-guerre, et si tout le monde savait, personne ne parlait, car on l’aimait bien le curé de Schleitdorf. Et pour la Marie, de Trimbergheim, il n’y avait ni mystère ni immaculée conception. 

Ce fut un gentil petit garçon, toutes les dames patronnesses le choyaient, et personne ne cherchait à observer ses yeux ou le nez pour voir s’il pouvait ressembler à un papa. À 6 ans, en restant debout pour toucher les pédales, il jouait de l’orgue le jeudi après-midi et quand le portail de l’Église restait ouvert, le village était fier de son petit prodige. 

Comme il avait le nom de famille de sa maman, à l’école on ne lui demandait pas de remplir la fiche de renseignements. La cruauté habituelle des moqueries de cours de récréation laissait le petit Pierre indifférent, à la maison on lui avait bien appris à ne pas répondre. 

Jusqu’au jour où le nouvel évêque se mêla de la paix dans le village. Le saint homme venu de Strasbourg annonça qu’une règle stipulait que « les curés changeassent d’affectation tous les neuf ans ». Cela faisait douze années que le curé était à Schleitdorf, il fut donc affecté à une paroisse dans le sud du Haut-Rhin, là où être alsacien ne voulait rien dire, puisque personne là-bas n’en pouvait comprendre la fierté. Un village au nom presque français qu’on ne voulait pas prononcer, et où il n’y avait ni messti, ni tarte flambée. Et où il y avait déjà une bonne, qui était bonne cuisinière et bonne croyante, et qui menait d’une bonne main de fer son presbytère. 

Le destin de la Marie fut donc de rester au village au service du nouveau curé, qu’elle détesta tout de suite, et qui pourtant avait eu la charité chrétienne de croire en l’histoire dramatique de son mari mort en Amérique dans un accident d’avion. Pour quand il sera grand, Pierre disait qu’il serait aviateur. Chez les scouts à Wissembourg, il était dans une patrouille avec un copain de Drachenbronn de la Base 901, là où volaient des avions à réaction allant si vite qu’on ne les voyait jamais. Le père du copain était militaire dans les radars et Pierre imagina que voler très haut au-dessus des nuages le rapprocherait de son propre père, ce qui, en fait, n’était pas tout à fait faux puisqu’on dessinait toujours Dieu caché dans un cumulus, « Notre Père qui êtes aux Cieux… » 

L’ancien curé venait très souvent rendre visite à ses anciens paroissiens et à son ancienne bonne, et à petit Pierre qui grandissait et qu’il couvrait de cadeaux. L’après-midi, ils allaient à l’Église jouer de l’orgue, et Pierre déchiffrait une toccata. Maintenant il maîtrisait toutes les pédales et les boutons de la console, il savait régler la soufflerie et le sommier et connaissait les noms de chacun des tuyaux dans le buffet. Des habitants se glissaient derrière un des piliers en grès, plus par indiscrétion que par esprit musical. Quand Pierre interpréta deux chansons de Polnareff à la suite de Bach, il y eut des ricanements et une rumeur indignée parcourut le village. Elle disparut avant même que « la Poupée qui fait non » et « On ira tous au paradis » furent fredonner par tous. 

Pierre se mit à collectionner les porte-clés, il fut celui du village qui en avait le plus, 413 au dernier comptage, car pour lui, les commerçants étaient contents de mettre un anneau publicitaire de côté, yo « Arme Biewele ». À la bibliothèque de la salle des mariages de la mairie, il lut très vite tous les Clubs des Cinq. Alors la secrétaire du maire, qui elle aussi adorait le petit Pierre, se débrouilla avec la facture des fournitures pour remplir les étagères de tous les volumes de la bibliothèque Rose, puis de la Verte, puis des Rouge et Or. 

Pierre faisait d’excellentes rédactions à l’école, pleines d’imagination. En composition de dessin, au crayon et à la gouache, il dessina un écureuil à côté d’une tulipe avec trois pétales et il expliqua que l’écureuil était l’animal préféré de sa maman, car il était très économe et prévoyant, et les trois pétales de la tulipe, c’était le Père, le Fils et le Saint-Esprit. 

Aujourd’hui, le garçonnet est un poète alsacien renommé, il a publié de nombreux recueils et a écrit des chansons qu’il joue à la guitare. Il est depuis des décennies professeur de français au collège de Haguenau. Sa maman est heureuse depuis qu’elle lui a dit qui était son vrai papa, le jour de ses 20 ans. 

Ils vivent ensemble, ils sont aujourd’hui grands-parents et ils forment un très vieux couple. On voit bien qu’ils sont toujours amoureux, quand ils passent en promenade dans les rues de leur village si prévenant. En une génération, la population a bien changé, même si les usines allemandes attirent encore un peu avec de bons salaires, qu’on écoute toujours du schlager sur la Südwestrundfunk et que le samedi immuablement on balaye devant sa porte, non, les gens ne se connaissent plus dans le village ; les jeunes qui sont tous partis pour la ville ne reviennent le week-end que pour retaper la vieille maison en résidence secondaire, et surtout, plus personne ne s’intéresse aux histoires des voisins.

Pourtant, la plus belle histoire du village, c’est celle de l’anniversaire des 10 ans de Pierre. Ce jour-là, une dame arrive en courant au presbytère, le curé doit venir tout de suite, le petit bébé qui vient de naître chez la fille des Muller va mourir, c’est le docteur qui l’a dit, et le curé doit le baptiser tout de suite, sinon il n’ira pas au paradis. Mais le curé n’est pas là. Alors Pierre, qui connaît bien le catéchisme, court avec la dame. À la maison du bébé, qui est tout rouge et dont la peau au lieu d’être fine et rose ressemble à une poire blette, Pierre va à la cuisine, prend un verre d’eau et le remplit à l’évier. Il dit, parce qu’il connaît le mot, je vais faire un ondoiement, même un enfant peut le faire, ça compte pour le paradis. La sage-femme dit oui, c’est vrai, c’est un rituel. Pierre verse le verre d’eau sur la tête du bébé et dit « c’est le premier des sept saints-sacrements ». Il fait le signe de la croix sur son front et prononce, comme s’il était au tableau à l’école, « je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ». Les parents, les voisins, le docteur, tous répondent « Amen ! ». Pierre était le seul qui ne pleurait pas.

En vain, d’Alsace ; épisode 42 : TRISTE BUREAU À BOURGENDORF 

Ambroise Perrin

Depuis le Covid, il n’est pas retourné au bureau. D’ailleurs, le bureau, il n’existe plus, le bail n’a pas été renouvelé, tous travaillent depuis chez eux à la maison. Le patron a pris une boîte postale dans un immeuble, pour avoir une adresse, et tout se fait par Skype, e-mails et parfois par téléphone. Il y a une boucle internet hyper sécurisée et cryptée pour partager tous les dossiers. On se voit par vidéo, on croit se connaître, et au lieu d’être à Strasbourg, le patron est en Thaïlande, cela n’empêche pas la boîte de bien fonctionner. Il rentre deux ou trois fois par an, tous se retrouvent alors dans un bon restaurant, le boss salue chacun un à un, certains ont l’impression que c’est un test d’évaluation, mais on ne parle pas du boulot, juste un peu de ceux qui sont partis. Il ne reste plus que 13 employés qui touchent de belles primes, grâce aux économies, pas de loyer, pas d’assurance, pas de parking, pas de chauffage, pas de femme de ménage. Alors tout va bien ? Pas certain ! 

Ça fait quoi d’être un super-spécialiste multi-diplômé, brassant des dizaines de milliers d’euros, installé dans un petit village de 600 habitants, Bourgendorf, dont la seule activité qu’il connaisse est la transformation d’une partie de l’usine agricole en logements de cité-dortoir et l’oubli d’un prédateur de triste renommée ? Il avait choisi ce coin paumé pour fuir la ville trépidante et ses rythmes convulsés, et le plaisir de rentrer chaque soir, seul au volant, à écouter les Brandebourgeois de Bach ou Pet Sounds des Beach Boys, moments d’exquis isolement régénérant, en rien égoïste, avant de rejoindre sa famille. La famille dispersée, il décida, avec une majuscule flemme, que déménager serait épuisant.  

Aujourd’hui, ce qui lui manque le plus ? Ce sont les pots du vendredi soir, les hypocrites compliments et les exagérées tapes dans le dos, cette convivialité qui finalement n’était pas aussi factice que cela. Pour lui, le télétravail est devenu une machine à mélancolie ; la production n’est plus un travail collectif, mais l’addition de tâches individuelles. Au début, il s’était réjoui, aujourd’hui, il déteste cette soi-disant liberté, il est prisonnier de son salon, transformé en bureau.

C’est quoi un bureau ? Il rédige un long mail à tous ses collègues, à tous ses contacts, à tous les riches clients de la boîte. Il raconte que le mot bureau vient du mot bure qui, au Moyen Âge était une grosse toile de laine étendue sur une table pour compter de l’argent sans faire trop de bruit lorsque les pièces s’empilent et risquent de susciter des convoitises. La bure est devenue bureau, explique-t-il, le meuble lui-même où l’on fait les comptes, puis c’est ainsi que l’on a appelé le local où était installé le meuble, puis l’ensemble du bâtiment où l’on va travailler et retrouver ses collègues. Mes chers collègues, vous trouverez dans la fonction bureau de mon ordinateur tous les mots de passe pour reprendre mes dossiers, conclut-il, énigmatique. 

Il laisse aussi une lettre manuscrite, il ne s’excuse de rien, il dit simplement qu’il n’aurait jamais imaginé la solitude aussi épuisante. Lui qui était un boute-en-train est fatigué de vivre par procuration dans un village fort sympathique mais qu’il considère comme une verrue de la petite ville d’à côté, Barr, où l’on ne croise plus que des gens marchant le nez dans l’écran de leur téléphone. Il pense à l’article qui paraîtra dans le journal local pour relater que, de façon incompréhensible, il s’était pendu à la poutre de son bureau, en considérant que la corde était encore et toujours la tradition des désespérés.

En vain, d’Alsace ; épisode 41 : LA BUGATTI T 253 CADEAU POUR COLUCHE 

Ambroise Perrin

Ce jeudi après-midi du 20 février 1986, Coluche sonne à la porte de l’usine Bugatti à Molsheim. Le matin, il était à Strasbourg, non pas pour enregistrer un épisode du Schmilblick avec Guy Lux, mais pour rencontrer Pierre Pflimlin le président du Parlement européen. Coluche n’avait pas vraiment rendez-vous, mais il était entouré de journalistes complices… Il porte sa célèbre salopette rayée et croise dans les couloirs des députés en costumes cravates. Coluche vient de créer les Restos du Cœur et il est là avec une idée qu’il trouve géniale : récupérer les excédents alimentaires européens. Il annonce avoir le soutien de Jacques Delors, le président de la Commission à Bruxelles. 

Pierre Pflimlin est abasourdi, quelle audace, il n’a jamais vu autant de gens sérieux aussi empressés autour d’un clown. Il lui faut donc bousculer son emploi du temps pour rencontrer l’hurluberlu avec sa horde de journalistes. Il lui explique les mécanismes de la politique agricole commune. Coluche l’interrompt : « j’ai plein de gars qui attendent avec de gros camions, faut aller où pour charger les quotas laitiers ? ». Un député européen belge, José Happart, spécialiste d’agriculture, accompagne Coluche : les Restos du Cœur fonctionnent déjà en Belgique. Pierre Pflimlin bafouille qu’il va l’aider, et lui propose une réunion avec des députés et des administrateurs. Coluche fait la vedette dans une foule de curieux. FR3 Alsace veut l’interviewer, le journaliste, (- c’est moi !), a une splendide idée pour être seul avec l’artiste, prendre l’ascenseur, le bloquer entre 2 étages et filmer dans le miroir pour avoir ainsi assez de recul. Coluche pense à la publicité pour les Restos et dit banco ! 

Plus tard, le président Pflimlin dira que ce fut un des moments les plus insolites de sa carrière politique et aussi un excellent souvenir ! La bureaucratie sera la plus forte, Coluche n’aura pas le beurre, mais il aura l’argent du beurre, un gros, très gros chèque signé par le Parlement européen, qui va créer avec la Commission le PEAD, le Programme Européen d’Aide aux plus Démunis, fonctionnant sans frais grâce aux milliers de bénévoles des Restos du Cœur.

Maintenant Coluche est au Hardtmuhle, l’usine automobile de Molsheim. Il veut voir le patron de Bugatti. On lui explique que les ateliers sont fermés. Là encore, Coluche n’est pas tout seul, les étudiants de l’école de commerce de Strasbourg et ceux de Bruxelles sont là pour faire pression. Il y a aussi deux Américains très riches, la chanteuse Cher et l’acteur Nicolas Cage, collectionneurs de voiture de luxe. Coluche les a rencontrés pendant un séjour à New-York sur le tournage du film Banzaï de Claude Zidi. Dans l’atelier il fait son numéro avec un bagout imparable : des dizaines de milliers de gens n’ont pas 5 francs pour manger et il y a au musée de la Chartreuse un prototype Bugatti type 253 modèle 1962 qui prend la poussière, donnez-moi la bagnole qui vaut des millions, cadeau d’anniversaire (en fait c’est le 28 octobre), et moi, je la revends aux Américains. 

On téléphone en Italie à Romano Artioli, le patron de Ferrari qui vient de racheter Bugatti. Les membres de l’association Enthousiastes Bugatti Alsace, présidée par Paul Kestler et les habitants de Dorlisheim, qui travaillent pour Bugatti au Château Saint-Jean, se mobilisent. « Coluche avec nous ! Elle est où là type 253 ? Dans un camion pour l’Amérique ! ». On applaudit au passage du camion dans les rues de Molsheim. La Bugatti est-elle vraiment dedans, Coluche ne répond pas. Il dit juste qu’il aurait bien aimé la conduire et faire un petit tour de vitesse, comme avec sa moto. Tant pis, ce sera pour une autre fois, les deux vedettes américaines arborent de larges sourires et Coluche a dans la poche de sa salopette un gros chèque en dollars qui va lui permettre d’ouvrir des dizaines d’antennes de Restos du Cœur. Eh ! C’est pas fini ! C’est l’histoire d’un mec… Coluche fait son sketch et embarque les Amerloques, les étudiants et les journalistes à la Metzig, la brasserie juste en bas, pour une tarte flambée.

En vain, d’Alsace ; épisode 40 : PERMIS DE SOUVENIR A1 A2 + B < 3,5t + C, DANS LES RUES DE L’ADOLESCENCE 

Ambroise Perrin

Je fais un démarrage en côte dans la montée de la rue de la Redoute à Haguenau, nous sommes le jeudi 18 mars 1971. L’inspecteur est souriant et à l’arrière, monsieur Llerena, le directeur de l’auto-école, est content. Il m’aime bien. 

Il n’y avait pas un minimum d’heures de cours de conduite pour passer l’examen, on s’était déjà entraîné avec quelqu’un de la famille ou un copain sur la route en béton du terrain d’aviation avant Marienthal, l’examen du code pour un lycéen était plus facile que celui du latin, le nombre de panneaux de signalisation était peu élevé, et le permis était donc presque une formalité. Les garçons pouvaient attendre le service militaire, permis gratuit alors, mais on était impatient, et je ne me souviens pas d’une fille qui aurait passé son permis à 18 ans, ce n’était pas leur genre. 

On commençait les leçons avant ses 18 ans et on passait le permis le lendemain de son anniversaire. Donc démarrage en côte avec le frein à main, créneau à droite, créneau à gauche, un passage au centre-ville au feu rouge devant Sichel, puis un peu de vitesse entre deux villages après Schweighouse, et l’inspecteur disait que c’était bon. 

C’est bon, j’ai mon permis, samedi dernier j’ai fêté mes 18 ans, on a attendu le jeudi après-midi, jour de congé scolaire. Cela comptait aussi pour la moto et on récupérait à la sous-préfecture le document rose en 3 volets, permis A1 A2 et B pour véhicule de moins de 10 places et d’un P.T.A.C. à 3,5t. J’avais aussi voulu passer le permis poids lourd, ayant pris une leçon, 30 francs, sur un camion rouge, dans ma mémoire. On avait enchainé avec le même démarrage, – un peu loupé un peu à cause du double débrayage, et le même circuit de 20 minutes. J’avais expliqué que c’était pour accompagner mon voisin de la rue des Fourmis, camionneur à Eurotransit, pour aller cet été en Inde apporter des colis de conserves et de lait en poudre pour les enfants qui meurent de faim avec l’association Frères des Hommes, qui avait besoin d’accompagnateurs bénévoles titulaires du permis poids lourd. Voilà, j’ai mes deux permis le A et B, plus le C, celui de plus de 3,5 tonnes.

Dans la vie quotidienne, savoir conduire était sûrement inutile, mais la voiture, c’était un symbole de liberté. Ensuite, la bagnole, on l’achetait à un ami d’un ami par le bouche-à-oreille, une 2CV ou une 4L, moi j’avais trouvé une 403 bleu foncé avec sièges couchettes, la banquette avant qui se rabattait. Pour le moteur on cherchait des pièces à la ferraille, les pneus aussi, et on réparait tout nous-mêmes, le carburateur et un peu les freins, le reste, ça roulait comme ça roulait. 

En vrai, on avait des mobs, en fait un Solex ou une Bima. Et c’était plus facile d’avoir une bagnole qu’une vraie bécane. Le rêve, cela aurait été une grosse meule, comme la Honda 500 ou la Norton Commando 961. Au lycée je me souviens d’Augustin qui avait une énorme Kawa et qui est mort dans un virage où il y avait de la boue d’un tracteur. Trop vite, juste avant le Bac. 

Pas de limitation de vitesse, pas de radar, pas de ceinture de sécurité, pas de PV de stationnement, juste des copains et des copines, des week-ends et un trousseau de clés, oui, la bagnole, c’était la liberté !

En vain, d’Alsace ; épisode 39 : EN 203, TOUS DERRIÈRE ET LUI DEVANT 

Ambroise Perrin

La voiture est tellement mirifique qu’on pourrait se dire qu’elle n’est pas réelle, comme cette histoire est tellement surprenante qu’on a du mal à y croire. C’est une 203, une 203 Peugeot, comme celles produites de 1948 à 1960 par les usines Peugeot de Sochaux, à plus de 600 000 exemplaires ; c’était bien avant la célèbre 403.

Dans mon immeuble, le bloc HLM de la rue des Fourmis à Haguenau, monsieur Ohlmann fut le premier à avoir une voiture, une Dauphine, je devais avoir 5 ans, c’était en 1958, elle était de couleur beige clair, et il y avait un sac de ciment de 50 kg sur le pare-chocs avant pour qu’elle tienne la route dans les virages ; les enfants, on avait le droit de la faire briller avec un chiffon doux, il fallait enlever sa ceinture pour ne pas rayer la carrosserie avec la boucle, c’était le ceinturon acheté par un copain dans le magasin du Stock américain de la Grand’rue. Et surtout on rêvait tous d’y faire un tour du quartier, dans cette Dauphine, à toute blinde. 

Dauphine c’était Renault, mais Monsieur Loewengüth du 3e étage, lui, il travaillait chez Peugeot ! Tous les lundis, il prenait le bus puis le train jusqu’à Sochaux et ne revenait que le samedi. Et quand il rentrait à la maison, il avait toujours un carton avec plein d’objets métalliques, ou bien un grand morceau de tôle enroulé dans une couverture. 

Il entassait tout dans la cabane du jardin, on n’avait pas le droit d’y entrer. Un jour, quelqu’un nous expliqua que c’étaient des pièces pour monter une 203 ! Monsieur Loewengüth ramenait chaque semaine un bout de moteur ou de carrosserie ! Il travaillait à l’entretien dans différents ateliers, la forge, la fonderie, la chaudronnerie, la câblerie, la sellerie, l’emboutissage, l’outillage et parfois le plus noble, le montage. 

C’est lui qui nous racontait tout cela, le monde merveilleux de la mécanique. Il disait que la paie était bonne, même s’il ne voyait pas beaucoup ses enfants, mais sa femme s’occupait de tout ! Il disait aussi qu’il avait une très bonne mémoire pour se souvenir des éléments qui lui manquaient. Il était très connu dans les ateliers, racontait-il, et il était un champion pour trouver dans les bacs les bonnes pièces abîmées ou mal montées, parfois cabossées, qui lui manquaient, avant qu’elles ne repartent à la fonderie.

Il avait ainsi des copains qui l’aidaient, « ça, c’est pour Albert », et lui mettaient un morceau de ferraille bien tordu de côté. En moins de deux années, il avait assez de « pièces » pour commencer la construction de la voiture dans le jardin, rue des Fourmis. Tout le monde voulait l’aider, mais il refusait même qu’on reste à côté de lui pour l’observer. 

Il a commencé à monter sa 203 sans plans, sans rien, juste avec ses outils de bricolage. Parfois, on l’accompagnait à la ferraille, au bout de la rue de la Ferme Falk, avant les Missions africaines chemin des Paysans, pour trouver une pièce compliquée, même d’une autre marque, et surtout pour faire des soudures, le ferrailleur ayant une sorte de chalumeau. 

On spéculait surtout sur la couleur qu’il allait choisir pour peindre sa 203, avec sa forme très ronde à l’arrière. Il avait trouvé des sièges en tissu gris qui attendaient à la cave, celle à côté de la buanderie, pendus à des crochets au plafond pour qu’on ne s’assoit pas dessus. 

Je me souviens encore de plein de détails, comme du jour où l’on a pris tous ensemble, les habitants du bloc, une photo autour de la carcasse de la voiture, mais je n’arrive pas à trouver dans ma mémoire une image de la 203 terminée. A-t-elle pu rouler, même si elle n’était certainement pas homologuée ? 

Soixante ans plus tard, je l’imagine joyau d’un collectionneur ; cela me ferait vraiment plaisir de revoir la 203 de la rue des Fourmis. J’ai cherché dans un prospectus de réclame datant de 1959 : elle est peut-être Bleue nuit avec intérieur cuir Havane, Grise Beau Brummell, Ivoire safari, Jaune taxi grec, Sirocco mat ou Rouge vif traverses de choc locos.

C’est une 203 avec un 0 central pour passer la manivelle et faire démarrer le moteur, même si les puristes disent que ce n’est qu’un hasard, ce rond au milieu de la plaque. Le trou par où s’engouffrent les rêves des poètes.

En vain, d’Alsace ; épisode 38 : STRASBOURG LIBÉRÉ, MAIS STRASBOURG BOMBARDÉ 

Ambroise Perrin

Il est russe, c’est un vieil ami, c’était déjà un ami bien avant l’Ukraine, maintenant c’est plus difficile, c’est toujours un ami, mais il est russe, et surtout il admire Poutine.

Cela m’a interloqué quand je l’ai compris, pour moi, cela allait de soi qu’il allait condamner l’invasion d’un pays voisin par un président qui est perçu comme un dictateur. 

L’ami russe est bien installé à Strasbourg, il a épousé une alsacienne, leurs enfants sont charmants et bons élèves, lui a un joli poste dans la vie culturelle de l’Eurométropole et elle est ingénieure dans l’industrie pharmaceutique américaine qui a une antenne ici en Alsace. Un couple bien intégré, plein d’amis, certains ne savent pas qu’il est russe, son léger accent fait plutôt allemand.

Alors, Poutine, pourquoi ? J’ai compris que pour lui, c’était une évidence, au détour d’un titre dans Libération je lui ai alors posé quelques questions précises, pour entretenir la conversation, « eh bien oui, si tu veux, je t’explique, les russophones des provinces de l’Est, etc., etc., etc. » … pas vraiment envie d’argumenter, j’étais plus surpris que déçu. 

J’ajoute que je suis aussi vraiment super copain avec son épouse, on s’invite souvent à la maison, les gamins m’empruntent des livres et on boit des vendanges tardives puis de la vodka en fin soirée. Je me suis dit que cela ne servait à rien d’en parler. 

Ce soir, il m’a annoncé au nom de notre amitié qu’il fallait bouger ! Bouger ? Oui, déménager ! J’ai pensé qu’il allait « rentrer » en Russie, sa ville natale, c’est Novossibirsk, non, non, il aime trop la France, non, mais rester à Strasbourg, c’est dangereux. 

Là, j’étais vraiment sans voix. Oui, Strasbourg, capitale européenne, est une excellente cible pour faire un exemple symbolique dans le monde, une bombe qui raserait le Parlement et le Conseil de l’Europe, et le quartier de l’Orangerie. La France, l’Europe, les États-Unis capituleraient comme les Japonais après Hiroshima.

Strasbourg bombardée ? Je crois bien qu’il plaisantait, enfin, je ne sais pas, finalement, la guerre en Ukraine, c’est vrai, elle est à notre porte, disons que j’ai envie de me dire qu’il plaisantait.

En vain, d’Alsace ; épisode 37 : À MORT LES PETITS LAPINS !

Ambroise Perrin

Dans les forêts où il n’y a pas de chasseurs, les petits lapins meurent-ils de vieillesse ? Parfois, les méchants chasseurs tirent au fusil les uns sur les autres et quand elles lisent le journal, les veuves des petits lapins rigolent. 

Plus nombreux sont les « accidents » dans la rubrique fait divers, plus angoissées sont nos promenades dans les sous-bois. Ce monsieur en battle-dress a une bonne grosse tête de sanglier, les cheveux en épi dépassent de la casquette et la pointe du fusil portée en bandoulière ressemble, vu de loin, à une crête gominée, roulée en chignon, comme une grosse tête d’épingle dépassant.

Il y a une règle, bien simple : ne jamais discuter. C’est dangereux. Un chasseur déterminé vous convaincra qu’il est le premier écologiste de la région, et qu’en gros c’est lui et ses copains qui sauvent la planète. Je devrais dire aussi copines, non pas à cause de me-too, mais parce que c’est vraiment vrai, il y a aussi des chasseuses et des chasseresses, qui se pavanent comme si elles étaient Diane ou Artémis. 

Observation personnelle, elles ne sont que blondes et font tout pour ressembler, par leur morgue et leur fausse désinvolture, à des garçons. On dit qu’elles visent bien mieux que dans la Règle du jeu de Jean Renoir. C’est un film de 1939, juste avant la guerre, que les petits lapins détestent de père en fils, sauf la séquence hilarante où le vénal braconnier cire les pompes des magnanimes châtelains pacifistes. 

Finalement, je ne les trouve plus du tout sympathiques les petits lapins, ils ne font que créer des polémiques, ce sont tous des familles nombreuses et on a l’impression qu’il y en a que pour eux. 

Quand je pense qu’on va en avoir pour un mois, partout en Alsace, sur les comptoirs des boulangeries et les rayons des supermarchés, en chocolat…

En vain, d’Alsace ; épisode 36 : LE VRAI VÉLO DU MAILLOT JAUNE DU TOUR DE 1919

Ambroise Perrin

Je roulais sur la très jolie piste le long de l’ancienne voie ferrée, à la sortie de Rosenwiller. Un vieux monsieur avait mis son antique vélo à l’envers, roues en l’air, et s’affairait avec des outils aux manches en bois. Il semblait sortir d’une photo sépia avec des cuissardes tricotées en laine noire, une peau de chamois qui protégeait le haut de ses cuisses et une sorte de vareuse de couleur vaguement jaune.  

Puis-je vous aider ? Il me raconta son histoire. Ce vélo avait presque gagné le Tour de France ! Ce vélo ? oui, celui-là ! C’était en 1919, la première fois que le Tour passait en Alsace redevenue française. Son grand-père avait alors 17 ans, il avait été au front en 1917 dans la Rheinisches Jäger-Bataillon n° 8 de la 7ème Armée du Reich. Au retour de la guerre le soldat allemand devint le forgeron français du village. 

Un cycliste parut poussant son engin la fourche brisée, il était très pressé. 

Il donne son nom, Firmin Lambot. Cela fait 13h qu’il pédale, il a déjà parcouru 320 km depuis Genève, c’est la 12e étape du Tour de France et il doit arriver à Strasbourg le plus vite possible. Et son vélo est cassé. Il est mort de fatigue, de froid et de faim, les organisateurs ont inventé cette année un uniforme publicitaire, un maillot jaune, ils étaient plus de soixante coureurs au départ le 29 juin, ils ne sont plus que 11 mais il y a Eugène Christophe, le Vieux Gaulois, qui va le doubler… Le forgeron écoute mais ne comprend rien puisqu’il ne parle que l’allemand. Il examine le vélo de Firmin et active le soufflet de la forge. Firmin lui pose la main sur l’épaule et lui dit non, je dois réparer moi-même mon vélo, le règlement interdit de l’aide. L’Alsacien voit le désarroi du cycliste et se dit qu’il y a deux ans ils étaient peut-être l’un en face de l’autre dans les tranchées. 

Il ne peut pas deviner que pendant la guerre, Firmin, qui est belge, s’est tranquillement marié pour vivre des jours heureux. Le coureur tente de parler dans le patois d’Anvers, une sorte de flamand qui résonne un peu comme de l’allemand. Souder sa bécane va lui prendre deux heures de travail à la forge. Trop long. Alors il plonge la main dans son gilet de laine et de la poche du dos, coincé sous le boyau de secours, il sort de sa cachette un billet de 100 francs, un peu humide de sueur et soigneusement plié. C’est un mois de salaire. Il tend le billet au jeune homme, et lui dit « tiens, c’est pour toi, regarde c’est beau, il y a en face de la paysanne souriante et dénudée, un forgeron comme toi, avec son tablier de cuir et le marteau sur l’enclume ».

C’est ainsi que discrètement, Firmin Lambot acheta au forgeron de Rosenwiller son vélo, et laissa le sien cassé dans le village alsacien. Le champion cycliste longea le cimetière juif sur sa nouvelle monture, traversa la Gross Bari, la Grande Colline bordée d’anémones pulsatilles et fonça vers la capitale alsacienne. Luigi Lucotti avait déjà gagné l’étape en 15h 08’ et 42’’. Mais le vélo de Rosenwiller avait des ailes. C’est lui qui remporta les étapes suivantes et ce 27 juillet Firmin Lambot, équipe La Sportive, gagna le Tour de France 1919 à Paris ! 

Le vélo du soldat allemand traversa les Champs-Élysées, portant Firmin Lambot jusqu’à l’arrivée au Parc des Princes, vive la France ! 

Henri Desgrange, le directeur de la course, avait été dithyrambique : Le Tour de France est un chemin de ronde ! Cette année, pour la 13 ème édition, en partant vers l’Ouest pour terminer triomphalement par l’Est, nous parcourons 5560 km en 15 étapes avec 67 coureurs au départ (mais trois anciens vainqueurs sont morts au combat, François Faber, Octave Lapize et Lucien Petit-Breton) ; 5000 francs, c’est une fortune, pour le vainqueur, 2000 francs pour le deuxième et 1000 francs pour le troisième (seuls 10 coureurs seront qualifiés à l’arrivée) : « C’est le premier passage du Tour en Alsace après la domination allemande ! Une Alsace française pour le Tour de France ! ».

Voilà la galvanisante célébration du Journal aux pages jaunes, l’Auto, comme l’ont lue les lecteurs : « Strasbourg ! Metz ! Et ce n’est pas un rêve ! Nous allons là-bas, chez nous. Nous verrons de Belfort à Haguenau toute la ligne bleue des Vosges qu’avant la guerre nous contemplions à notre droite. Nous allons longer le Rhin. Avec Strasbourg et Metz, nos ambitions sont repues ; le Tour de France est complet. »

Et moi, cycliste d’un dimanche de 2024, j’admirais sur le sentier de ce charmant petit village alsacien une vieille bécane à la fourche brisée, que je qualifiais de monument historique à la gloire du vélo inconnu.

En vain, d’Alsace ; épisode 35 : LES CIGOGNES DE JULES CESAR 

Ambroise Perrin

Jules César aimait l’Alsace, enfin le territoire à gauche du Rhin, ici chez nous. Il n’aimait pas les Belges même s’ils étaient les plus braves parce qu’ils étaient éloignés des raffinements de la civilisation romaine. Et Jules César craignait les Germains, continuellement en guerre, qui interdisaient l’accès à leur territoire par des combats presque quotidiens. 

Nous sommes en 55 avant Jésus Christ, le général et écrivain romain vient d’envahir la Grande-Bretagne et s’en retourne en Gaule, il ne veut donc aller ni trop au nord, ni trop à l’est. Le voilà sur la rive gauche du fleuve, dans notre belle Alsace, face aux « Champs Décumates », la Forêt Noire. Aucun village peuplé d’irréductibles Alsaciens ne saurait résister. La deuxième légion, 6000 hommes répartis en dix cohortes, aménage un camp à Argentoratum, Strasbourg, qui devient une base administrative. 

Jules César souhaite prendre un peu de repos, il s’installe au Heiligenberg pour s’adonner à son loisir, la céramique sigillée. Le redoutable conquérant guerrier César se délasse et devient un sympathique Jules artisan alsacien tournant de jolis petits pots lisses et décorés d’un vernis rouge et brillant aux décors en léger relief, imprimés à la roulette. Des vestiges de son atelier ont été découverts près de Dinsheim, à l’ouest de Molsheim. 

Des fouilles ont mis à jour un vaste ensemble de fours, indiquant la poursuite de cet art pendant plusieurs siècles, pour produire des ustensiles en céramique, des lampes à huiles, des amphores, des briques, des tuiles… Une coupe en sigillée décorée par Jules César se vendait au marché d’Appiacum, aujourd’hui la ville d’Epfig, 5 sesterces, la cruche ne valait qu’1 sesterce, la mesure de vin 1/4 de sesterce, mais 2 esclaves étaient vendus 5048 sesterces. Un esclave alsacien valait donc un peu plus de 500 coupes en céramique. 

Mais le temps des poteries alsaciennes fut aussi celui de la stratégie. Face aux présomptueux et offensants raids des Germains, César décida d’apporter son soutien aux Ubiens, une tribu germanique alliée de Rome. Il fallait donc traverser le Rhin, et le faire majestueusement : de simples barques semblaient indignes au général et à ses troupes. César va construire deux ponts en bois, considérés comme des chefs d’œuvre d’ingénierie militaire, pour traverser rapidement le fleuve. 

Dans ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules » César précise que ces ponts furent détruits après le retour des troupes, pour que les soldats romains, mis au repos après avoir battu les tribus germaniques, goûtent, sans crainte d’un retour des Germains, aux douceurs alsaciennes. On imagine alors Jules César dans une solitude débordante, laissant les affaires courantes à ses fidèles et compétents chefs guerriers, et s’adonnant à des recherches tactiques pour son avenir impérial sous des cieux de sereine tranquillité que seuls quelques vols de cigognes, longeant le Rhin, venaient troubler.

Après avoir repoussé les frontières de la République romaine jusqu’au fleuve alsacien, César utilise ses légions pour conquérir le pouvoir à Rome en s’opposant à son ancien allié, Pompée. Acclamé par le peuple, il endosse pour dix ans tous les pouvoirs constitutionnels, pouvoirs qu’il transforme ensuite en « dictature à vie ». Les péripéties de la vie de César sont bien connues grâce notamment aux nombreuses correspondances de Cicéron. Mais c’est essentiellement l’archéologie qui permet de comprendre les entreprises militaires de César, les sièges, les campements et l’établissement de colonies, comme celles dont on retrouve les traces dans notre Alsace actuelle. 

On sait également que Jules César a rédigé plusieurs ouvrages théoriques de grammaire et de rhétorique, qui sont considérés comme perdus par les historiens. Peut-être des copies sont-elles enfuies quelque part sous des ruines, en Alsace ?    

En vain, d’Alsace ; épisode 34 : LA JACQUELINE DES DEUX CÔTÉS DE LA FRONTIÈRE

Ambroise Perrin

Elle est morte à 100 ans, on l’avait un peu oubliée, la Jacqueline, la plus vieille pensionnaire de la maison de retraite de Schweigen. Son jardin touchait aux vignes qui grimpaient le long des collines de Wissembourg. Le chemin servait de frontière entre la France et l’Allemagne et c’est une longue histoire. 

Avant-guerre Jacqueline était bonne à Wissembourg, à l’épicerie familiale presqu’en face de la mairie. Les parents de la jeune fille connaissaient les Bibus, les Schreiner et les Dippacher, on gagnait bien sa vie dans la ville redevenue française en 18 après la guerre. Et tous avaient de la famille des deux côtés, la douane ne posait pas trop de problèmes puisque tout le monde se connaissait. À 10 ans Jacqueline était entrée dans la section fille des jeunesses hitlériennes, il fallait aller à Bad Bergzabern, et à 15 ans, elle dut trouver du travail. Et voilà, bonne, c’était la voie normale, elle rêvait d’être vendeuse, et quand elle serait un peu plus grande, elle pourrait « faire la boutique ». 

En attendant elle remplissait les bocaux de farine, de sucre et de moutarde, elle rangeait les paquets des livreurs, elle épluchait les légumes pour le repas de tout le monde et gardait les deux petites filles âgées d’à peine 3 et 5 ans plus jeunes qu’elle, de madame Dippacher, sa gentille patronne. Elle avait une chambre à elle près de la grange au fond de la cour, et les fournisseurs n’avaient pas le droit de lui rendre visite, non, elle est trop jeune disait l’épicière.

Quand ce fut l’Évacuation le 31 août 1939, personne ne savait où l’on s’enfuyait en montant dans les trains à bestiaux. Le choix de la ville serait probablement décidé en cours de route, Jacqueline s’en alla avec tout le monde, puisqu’elle faisait partie maintenant de la famille. Au Dorat en Haute-Vienne, même si tous les évacués parlaient en allemand, comme Jacqueline n’avait pas de carte d’identité française, les gendarmes français trouvèrent qu’elle était une espionne et l’emmenèrent pour l’enfermer dans un camp, peut-être celui de Saint-Paul-d’Eyjeaux, avec des barbelés pour la surveillance, le regroupement et l’internement des opposants de l’administration française, qui en profitait pour instaurer des travaux forcés. La pauvre gamine avait été traquée comme du gibier et Auguste, son patron épicier, alla lui rendre visite pour lui apporter un colis avec quelques victuailles. 

Il disait comme tout le monde qu’il ne faisait pas de politique, lui, l’épicier, le soldat survivant de Verdun en 14-18. Là, face aux gendarmes, il était un bon français, alsacien. Il était aussi la mémoire de tous les garçons allemands de son âge morts au front pour le Kaiser, et gardait au fond de lui cette hantise d’avoir peut-être reconnu un cousin dans l’assaut des tranchées françaises.  

Et aujourd’hui, à l’automne 1939, ce n’étaient pas les gendarmes français qui allaient l’impressionner. Il détestait le statut de victime que l’on donnait aux évacués, et n’avait aucun respect pour ces fanfarons français qui faisaient la loi en soupçonnant chaque réfugié d’être un Allemand ou un Autrichien ayant fui lâchement leur pays, -ils disaient fuir le nazisme, ou d’être communiste, franc-maçon, juif, résistant ou tsigane : c’était dans cet ordre d’ « indésirables » que les gendarmes français posaient des questions. 

On savait déjà que les conditions de l’armistice allaient interdire aux Juifs de rentrer en Alsace, le Gauleiter Wagner avait confisqué tous leurs biens. Tout se savait parce que l’on avait toujours quelqu’un de la famille dans la Wehrmacht qui racontait entre les lignes de lettres banales, un peu ce qui se passait. Cela n’empêchait pas d’avoir envie de rentrer le plus vite possible chez soi, à Wissembourg, redevenue allemande, peut-être parce que l’on n’avait pas l’idée que l’on pouvait envisager autre chose. On verrait bien et on fera avec. 

Tous les étrangers indésirables étaient donc rassemblés dans des « camps de séjour surveillés », les CSS, de très nombreuses structures de coercition installées dans des prisons, des casernes, des usines, des camps en plein air le temps d’une rafle, souvent sans cantonnement. Les insoumis et les déserteurs étaient les plus difficiles à contrôler. Mais Auguste l’épicier n’avait en tête que de récupérer sa Jacqueline. Quand il vit les baraquements brinquebalants et le dénuement de tous ces indigents enfermés, il dit que ce n’était pas possible. Il l’a reconnue au loin, dans la foule des gens qui traînaient. Il l’a prise par la main et de sa grosse voix, expliqua au gardien que Jacqueline, elle était de la famille, oui, en français, malgré le fort accent alsacien, et les deux rentrèrent « à la maison », c’est à dire dans la cave sous l’école du village, ce n’était pas facile de trouver une maison disponible au Dorat. 

Après la guerre, la Jacqueline resta dans la famille, elle s’occupera plus tard des bébés des deux filles, elle servait maintenant au magasin, elle ne parlait pas beaucoup. Aller à Schweigen était devenu très compliqué, il fallait se cacher et passer comme avant par le vignoble. C’était vraiment la misère là-bas. Les Allemands n’avaient pas le droit aux médicaments des Américains, alors pour apporter de la pénicilline à sa mère, Jacqueline cachait la piqûre dans des bottes de pissenlit et faisait semblant de se perdre sur le chemin pour poser le panier derrière une petite cabane. Après 1945, de l’autre côté de Wissembourg, tout n’était que détresse. La capitulation, les habitants allemands n’y pensaient pas, ce n’était absolument pas dans les esprits, parce que, simplement, on n’avait qu’une seule préoccupation, la misère. Et Jacqueline était là, dans les ruines de la ferme de ses grands-parents, avec la faim et le cadavre qu’on découvrit des mois plus tard sous les décombres, c’était le temps des loups, des milliers de gens qui pour survivre s’agrégeaient en meute. Toutes les villes étaient sous les gravats, 9 millions d’habitants évacués, 14 millions de réfugiés et d’expulsés de l’Est, 10 millions de travailleurs forcés et de détenus survivants des camps soudain ouverts, et les 10 millions de prisonniers de guerre qui cherchaient « c’était où maintenant chez eux ? », tous sans abri.

Plus rien ne fonctionnait, ni le courrier, ni les trains, les hivers 1946 et 1947 furent terribles, la débrouille, mais aussi une solidarité collective étonnante réveilla la population allemande, on dit alors que comme des enfants qui passaient sans transition d’une activité à une autre, ils occultèrent les années Hitler. Et dans cette misère, que les forces alliées cherchaient vraiment à apaiser, les Allemands commencèrent à se considérer comme des victimes, et beaucoup s’enfermèrent dans l’idée que, de ce qui s’était passé, le peuple n’en était pas coupable.

La presse analysa ce chaos comme étant un terrain de jeu pour ceux qui avaient survécu à la guerre, et quand certains plongeaient dans l’apathie, pour d’autres ce fut une joie de vivre éruptive, « la proximité constante de la mort augmentant immensément l’impression de vivre ».

Dans cet après-guerre, la Shoah était absente de la conscience collective allemande. Le refoulement et le silence accompagnaient cette échappatoire de se considérer comme des victimes, pour s’épargner la tâche de penser aux victimes réelles. Harald Jähner, un journaliste allemand, écrira qu’on ne peut pas comprendre la misère si l’on ne comprend pas le plaisir qu’elle procure, c’est-à-dire de réussir à y échapper. 

Jacqueline avait parfois des paquets de Lucky Strike, elle qui ne fumait pas, des paquets de précieuses cigarettes américaines ramenées de Berlin par un vague cousin survivant. Les Lucky Strike valaient une fortune au marché noir. À Wissembourg, à l’épicerie redevenue française, la Jacqueline allemande échappait au malheur de sa condition, mais il lui fallait faire profil bas quand de bons alsaciens soudain patriotes bleu-blanc-rouge clamaient refuser d’être servi par une schleue, une boche. 

En 1958, quand l’épicerie fit faillite parce qu’une supérette Sadal s’installa à côté, et que l’épicier et sa femme tombèrent malades, elle le cancer et lui la tristesse du cancer de sa femme adorée, la Jacqueline se trouva seule à leur mort. Elle était plutôt vieille à 34 ans, mais maintenant la douane devenait plus facile à franchir, elle fit les 800 mètres pour rentrer à Schweigen, oubliée tout de suite par les clients wissembourgeois qu’elle connaissait pourtant chacun personnellement, et chacune de leurs habitudes, leurs dettes impayées, leurs magouilles sur les remboursements de « dommages de guerre », et tous leurs souvent bien sales secrets. 

Elle put encore se marier, et avoir deux enfants qui eux aussi l’oublièrent rapidement, et comme elle rendait service en faisant le ménage à la maison de retraite, quand il y eut une place de libre, elle s’y installa.

Personne ne parlait du passé, d’autres années passèrent, et ces années aussi, aujourd’hui, sont déjà oubliées.

En vain, d’Alsace ; épisode 33 : MON NOM EST PERSONNE, LA STATUE D’OBERNAI

Ambroise Perrin

J’ai deux copains à Obernai, Slimane et Yacine, qui m’ont raconté l’histoire de la statue qui a été déboulonnée en Algérie et à nouveau inaugurée au Mont national de leur bonne ville. C’est une histoire pour des historiens, ou des universitaires spécialistes de la décolonisation et des conséquences de la fin de la guerre, que l’on doit écrire après une enquête et une mise en perspective diplomatique. 

Peut-on 60 années plus tard n’en garder que quelques anecdotes et la raconter comme des souvenirs confus nourrissant les sarcasmes de la question « t’es sûr que c’est vrai ? ». Oui, le cocasse le permet.

Les parents arabes de mes amis faisaient partie de l’équipe d’ouvriers qui travaillaient pour l’armée française, chargée de récupérer les statues des places des villages. Il fallait des grues et bien sûr on laissait sur place les piédestaux avec les noms gravés, puis on transportait l’homme célèbre déboulonné dans les dépôts d’une caserne. Et les ouvriers tentaient d’obtenir un passeport pour suivre les Pieds noirs qui avaient encore de la famille en métropole, et trouver ainsi un point de chute. Quelques rapatriés de vieille origine alsacienne furent les bienvenus à Obernai. Nous sommes en 1962, la petite communauté qui a quitté l’Algérie aimerait bien récupérer, par nostalgie et par gratitude, une statue pour l’installer dans cette bonne ville d’accueil. 

Et pourquoi pas celle du Père Bugeaud, le commandant colonial de l’armée française qui avait combattu, lors d’une attaque en plein sommeil, en portant son bonnet de nuit, ce qui inspira la fameuse chanson : « as-tu vu la casquette, la casquette, as-tu vu la casquette du père Bugeaud, elle est faite en poils de chameau ». Mais cette statue est déjà réclamée par le village d’Exideuil le lieu de naissance du maréchal Bugeaud. Va donc pour un autre maréchal, Jean-Baptiste Jourdan ! Inauguration officielle le 11 novembre 1969 ! Mais 20 ans plus tard, on s’aperçoit que l’homme de bronze, ce n’est pas lui, mais le général Lazare Carnot ! Soit on renvoie la statue, soit on change le nom de la plaque… 

Mes amis m’ont raconté que sur le navire Le Dives qui ramenait dans la précipitation les statues à Marseille, cela avait été un peu le bazar propice à des confusions. L’important pour ceux qui partaient, et ceux qui voulaient partir avec eux, c’était d’avoir une place sur un bateau pour rejoindre une ville alsacienne quittée par des aïeux optants après 1870. 

Partir, c’est à la fois une difficile énigme et une dynamique conquête. Il y a souvent quelque chose d’équivoque, on laisse derrière soi un passé insaisissable, souvent avec peu d’éléments pour perpétuer des souvenirs… La statue qui avait quitté le soleil des portes du Sahara pour la neige des pieds des Vosges devenait une chimère ou un spectre comme chez Hamlet. Pour les promeneurs d’Obernai, le grand bronze fantoche refléta une quête identitaire dont la plupart n’avait aucun entendement. 

La statue donne un peu d’ombre l’été, et sans les mots gravés sur son socle, son nom serait Personne. C’est pour cela aussi que Slimane et Yacine, qui sont nés à Obernai, ont parfois l’impression d’être des illusions en Alsace. 

En vain, d’Alsace ; épisode 32 : URGENT, NÉ LE 29 FÉVRIER CHERCHE ÂME SŒUR À OBERNAI

Ambroise Perrin

J’ai réceptionné dans la boite e-mail de ce blog ‘’AFP Ambroise-Fiction-Presse’’ un message assez intrigant. Le ton est courtois, l’audace insolite, la requête impérative et peut-être que les abonnés pourront m’apporter leurs compétences. J’ai déjà consulté un prof de statistique et une chercheuse en math de la Fac, vous allez voir pourquoi : « Cher Ambroise Perrin, le ton singulier et pertinent de vos dépêches m’incite à vous demander si le développement suivant peut me laisser un quelconque espoir ; je suis né le 29 février 1996, j’aurai donc 28 ans, et je souhaite rencontrer une dame née également un 29 février. Si affinité nous pourrions nous marier le jeudi 29 février 2024, cela nous ferait encore quelques jours pour bien faire connaissance. J’ai un bon métier dans la restauration, je suis sportif, non-fumeur, pas végétarien. Quelle chance ai-je de rencontrer cette personne à Obernai où j’habite, ou dans les environs ?»

« Cher Leonhard Euler. D’abord, je n’emploierai pas le mot chance mais probabilité. Sur une période de 4 ans, en admettant que les naissances soient équiréparties, la probabilité d’être né un 29 février est de 1 / 4 x 365 +1 soit 0,00068446 % ». Il y a certainement une variable aléatoire cachée dans ce pourcentage. Je suis certain que ce n’est pas tout-à-fait incorrect mais pas convaincu que cela puisse nous aider.  

Après les probabilités, on peut tenter les statistiques. Selon l’Insee, il y a eu 734 000 naissances en France en 1996 pour 60 000 000 d’habitants. Si l’on divise par 366 on obtient 2005 naissances le 29 février 1996. Chiffre ramené au bassin de population d’Obernai cela fait 1 personne, sous réserve qu’elle ne soit pas décédée, et c’est donc vous. Comme il faut être 2 pour se marier et que vous, Monsieur, vous souhaitez épouser une dame, (1 naissance sur 2) cela nécessite de quadrupler votre zone de recherche, sous réserve encore que cette unique personne sportive, non fumeuse et carnivore soit célibataire et accepte de convoler avec vous. 

Sachant qu’en l’an 2000, il n’y avait pas d’année bissextile (elle aurait eu 24 ans) vous ne pouvez élargir votre recherche qu’à 1992 (elle aura 32 ans et vous 28 le jour du mariage) ou à 2004 (elle aura 20 ans, pas le plus bel âge de la vie, mais quand on aime on a toujours 20 ans). 

Si des lecteurs férus dans l’art des chiffres lisent avec opportunité ce blog AFP, merci de m’écrire afin d’affiner ces probabilités et déjouer cette modélisation statistique, et ainsi m’aider à décrire le hasard qui nous entoure et accepter la variabilité de notre existence, et enfin permettre à Leonhard de vivre dans l’attente confiante d’une espérance vivante.

En vain, d’Alsace ; épisode 31: UN LIT POUR DE GAULLE À GRENDELBRUCH 

Ambroise Perrin

Pendant un demi-siècle, les mariés de l’arrondissement de Molsheim envièrent au village de Grendelbruch le menuisier Eugène Poirot. Pour une somme relativement modique, il sciait, frappait, rabotait, tarabiscotait, usait du vilebrequin et de la défonceuse, affleurait, chantournageait, bornoyait et patinait les planches qu’il allait assembler pour monter la chambre à coucher en merisier que les époux allaient conserver toute leur vie. Le bonheur des cœurs simples. 

Eugène Poirot était vosgien, de Rochesson, de l’autre côté de la montagne ; il avait épousé une alsacienne après avoir survécu à la Grande guerre, une boche avait-on dit chez lui, et il s’était alors exilé dans cette commune au milieu de la forêt où l’on évoquait encore la guerre des paysans de 1525. Ses clients travaillaient à la filature ou à la papeterie, et ils avaient toujours énormément de respect pour cet artisan qui, pendant la Seconde guerre, avait organisé avec ses amis bûcherons l’accueil des résistants alsaciens dans la châlet des Grosskost. 

En ces premiers jours de novembre 1959, pas vraiment retraité, fidèle à son canon de rouge de mi-journée, voilà qu’accoudé au bar du Crapaud il voit s’arrêter une DS noire rutilante. On cherche Poirot, l’ébéniste ? C’est moi répond Eugène ! Pourriez-vous construire dans la semaine un lit de 2,20 m de long ? Le fonctionnaire explique qu’il vient de la part du Préfet Maurice Cuttoli, que c’est le député-maire de Strasbourg Pierre Pflimlin qui a mentionné son nom car il possède un buffet de sa construction, avec de jolis rideaux qu’il aime beaucoup, en vichy rose, et que l’affaire est confidentielle et bien payée.  

Le président de la République, le Général De Gaulle, va passer quatre journées en Alsace, du 19 au 22 novembre prochain, une tournée épuisante de 82 villes et villages, et la nuit il lui faudra un bon sommeil et par conséquent un excellent lit pour reposer ses 1,93m… Mais il faut deux mois pour fignoler un tel chef-d’œuvre… – Vous avez dix jours ! En bon patriote, Poirot releva le défi, la tournée du Général fut triomphale, auguste à chacun de ses 17 discours. Poirot vint l’applaudir à Erstein lorsqu’il prit l’autorail pour Wissembourg et quand le dernier jour, à Molsheim, De Gaulle prit congé de l’Alsace, on lui présenta l’ange de ses nuits. Charles De Gaulle prit Eugène Poirot à part, il voulait tout connaitre de son beau métier, le choix des essences, les petites sculptures au couteau, les vernis, les assemblages des tenons, des chevilles et des lamelles qui font que rien ne grince lorsque l’on se retourne la nuit… Vous savez Poirot, j’emmène votre lit à l’Élysée ! Venez me voir à l’occasion !