En vain, d’Alsace; épisode 95 : VIVE LES FEMMES (AU VOLANT)

Ambroise Perrin

C’est une histoire pleine d’amertume, Reiser l’a dessinée dans un de ses albums, Vive les Femmes, une femme tombe en panne, pneu crevé, elle a le cric en main et sa petite robe lui colle à la peau sous la pluie, deux ou trois automobilistes font mine de stopper avec un changement de roue lubrique dans le regard, il pleut toujours et les boulons sont aussi serrés que le tissu est galbé sur le coffre arrière par un vain effort sur la manivelle.

Reiser insiste avec bonhomie : un automobiliste s’arrête, poli, aimable, je vais vous aider, allez-vous sécher dans ma voiture, mon épouse vous donnera une serviette pour vos cheveux. Il peine, il se démène, la roue résiste pour prouver qu’elle existe, et puis elle se laisse changer et il range tout dans le coffre.

Quel gentleman, il y a encore des types biens, comment vous remercier, elle prend le cric et assomme son sauveur et Reiser conclut que pour une fois qu’elle rencontrait quelqu’un de magnifiquement bienséant, elle n’allait pas laisser une autre en profiter.

Elle se raconte les pages de cet album en attendant Touring Secours, ici aussi il pleut, le gars a une demi-heure de retard sur l’heure annoncée. Il est juste professionnel, bosse vite et bien, et ne dit rien, signez ici Madame, et bonne route.

Par courtoisie il attend dans son camion qu’elle reparte, bah non, maintenant c’est le démarreur qui refuse de fonctionner, reuh, reuh, reuh… comme si la batterie était à plat.

Il redescend de son engin, soulève le capot, l’étiquette sur la batterie montre qu’elle est neuve, c’est le lanceur qui a lâché, je suis dépanneur mais pas réparateur, je n’ai pas la pièce, montez  je vous ramène en ville.

La mécanique lui donne envie de tuer l’humanité et si la batterie est en danger, elle n’est plus prête à se battre, elle déteste tout le monde, qu’ils crèvent tous.

En vain, d’Alsace ; épisode 94 :  C’EST JUSTE DU CINÉMA 

Ambroise Perrin

C’était le ciné-club au bahut, le jeudi après-midi. Il y avait dans la Salle des Fêtes, celle de la remise des prix, les Prix d’Excellence, et les Accessits dans chaque matière, et les mentions Encouragements ou Félicitations, un projecteur 16 mm avec un long câble pour le haut-parleur placé sous un écran amovible brinquebalant pour l’appareil de diapos et une rallonge qui allait dans la prise sous l’armoire à côté de l’entrée. La cuisinière de la cantine nous avait cousu de grands rideaux noirs qu’on accrochait en grimpant sur l’échelle du concierge.

De quels films se souvient-on, après les années de cinéma Arts-et-Essais en fac et des soirées de La Dernière Séance à la télévision qui ont rendu obsolète le bruit du film qui saute derrière l’objectif du projecteur et oublié les interruptions pour recoller la pellicule lorsque la boucle devenue trop courte cassait ?

Tant de merveilles qu’un prof présentait avec gourmandise devant des élèves pas du tout blasés. À 15 ans, nous étions des cinéphiles intransigeants pour les grands chefs-d’œuvre répertoriés dans les revues « Cinéma, Positif, les Cahiers, Cinémaction, Écran » que l’on consultait à la Bibal, la bibliothèque, des chefs-d’œuvre dont la liste se découvre aujourd’hui sur Internet à la rubrique « Incontournables »

Trois titres soudain remontent à la mémoire, Nuit et Brouillard, Le Voleur de bicyclette et Le Masque du démon, certainement parce que le débat après le film avait été perturbant et stimulant pour nous autres gamins. On disait à l’époque « éduquer les élèves ».

On aimait aussi accompagner le prof, ou un pion, en 4L à Strasbourg pour chercher et rendre les bobines dans des boîtes en gros carton de couleur grenat. On allait à l’UFOLEIS, au centre-ville, les locaux sont maintenant un bar célèbre, les Aviateurs. On était accueilli par des animateurs très enthousiastes qui organisaient aussi un club-photo avec des stages à Klingenthal. Et on allait également à la CRCC où il y avait Alfred, fanatique de films fantastiques. Sur sa table de montage on pouvait revoir des séquences image par image, et recoller le film là où il avait cassé. Surtout ne pas faire de réparation provisoire avec un trombone, ou pire, une épingle qui vous déchirait les doigts quand on rembobinait le film en maintenant les bords. Il fallait couper les quelques images déchirées et cela allait faire une saute à la prochaine projection… Cette chute de pellicule on la gardait précieusement, imaginez avoir Lauren Bacall en 16 mm collée dans votre cahier de texte !

Les ciné-clubs nous ont donné envie de lire, les films sont des portes ouvertes sur la littérature. Quand le son était mauvais, comme très souvent, on complétait le récit par son imagination, et l’on recréait des dialogues comme si nous lisions un roman dans notre tête. Toute une génération de cinéphiles et de consommateurs plus tard de films Art et Essai est née dans ces ciné-clubs de bahut. On allait « voir des films », choisis en fonction de réalisateurs, et non « au cinéma », expédition dans des complexes multisalles qui annonçaient un film de Belmondo ou d’Alain Delon.

On a tous une séquence en tête, un passage unique que l’on aimerait avoir vu plusieurs fois, non pas un coup de cœur mais un coup dans le cœur, quelques minutes secrètes qui nous ont changé la vie, même si l’expression est pompeuse. Une séquence vu qu’une seule fois, mais vingt fois dans sa tête. Les répétitions sans fin offertes par le numérique chez soi ont supprimé le charme de cette empreinte éphémère.

Dans le film de Roberto Rossellini Païsa, composé de six séquences racontant la Libération de l’Italie par l’armée américaine, il y a l’histoire de ce soldat qui sort de son tank, une jeune italienne l’accueille chez elle pour qu’il fasse un brin de toilette, ils arrivent à bavarder je ne sais plus trop comment, le lendemain le soldat doit partir et on comprend bien qu’ils sont tombés amoureux, il jure qu’il reviendra, ils échangent leurs prénoms, je ne m’en souviens plus… Six mois plus tard les soldats sont de retour dans l’effervescence de la fin de la guerre, une prostituée aborde le tankiste, il est tellement saoul et fatigué qu’il va s’endormir mais il raconte quand même qu’il est amoureux depuis son arrivée en Italie de Francesca, son nom me revient, et il décrit la maison, la petite fontaine où ils se sont rencontrés, et il aimerait tant y retourner, il est certain qu’elle l’attend. La jeune fille comprend que c’est elle dans le récit, mais les deux ne se sont pas reconnus ; elle lui laisse son adresse sur un papier pour un rendez-vous près de la fontaine, elle patiente sous la pluie pour ces belles retrouvailles, mais lui, il n’a pas compris, il jette le papier sans le lire, « l’adresse d’une pute » …

Ce n’est pas une séquence mélodramatique, c’est juste une désolante amertume, cette odieuse insolence que l’on nomme fatalité, une quête d’un temps un jour perdu, une mélancolie qui vous empêche d’oublier le cliquetis saccadé 24 fois par seconde des images qui passent et qui ne sont pas les vôtres et que vous vous êtes appropriées.

En vain, d’Alsace: épisode 93 : IL EN EST MALADE 

Ambroise Perrin

Quand on est médecin généraliste, c’est par vocation, ou, si on a déjà 70 ans, c’est pour gagner « encore » sa vie. Il a été toubib pendant plus de 40 ans, médecin sans frontières aux quatre coins du monde, humanitaire sans peur, sans reproche et souvent sans cotisations sociales. 

Il s’est remarié sur le tard, les deux gamins sont étudiants, ça coûte cher. Le toit de sa belle maison à l’Orangerie est pourri, il faut tout refaire.

Il y a 10 ans il s’est associé avec un vieux pote qui avait ouvert un cabinet au fin fond du quartier le plus populaire du Koenigshoffen. Que des cas sociaux, des alcoolos invétérés, des femmes seules boulimiques désespérées. Il joue au psy et prescrit des placebo.

Le soir où il a pris une douche en rentrant de son cabinet de détresse, avant d’aller à une belle soirée à l’Opéra, il a compris que ce qu’il lavait, c’était toute cette misère, les corps délabrés, les dignités abandonnées et les congés de maladie de complaisance.

Il a un grand cœur mais il ne supporte plus ce jeu de chat et de souris avec ses patients tellement veules que l’hypocrisie serait une politesse. Il est fatigué de cette pauvreté d’esprit, de cette tristesse abrutie par huit heures quotidiennes devant une télévision débile, des programmes par câble sur des écrans géants plus chers qu’une bonne santé.

Il ne veut plus de condescendance par gentillesse ou par vieux réflexe de culpabilité d’ex-petit-bourgeois maoïste. Son éthique l’interdit, il va refuser des patients. Il ne dira pas “votre cirrhose m’emmerde tant que vous continuez à picoler”. Non, simplement “plus aucune place pour un rendez-vous avant deux mois”.

En vain, d’Alsace ; épisode 92 :  JUSTE QUELQU’UN DE RIEN

Ambroise Perrin

Son mec était un salopard, leur fils un vrai petit con, et maintenant elle est grand-mère à 46 ans, la fleur de l’âge, elle pète la forme. A l’Orangerie au bord des bacs à sable on la prend pour la maman. Enfin elle adore la vie !

Avoir deux ans ce n’est pas chiant, comme le grogne sa belle-fille, jalouse que la mioche se réfugie si facilement dans les bras de sa mamie… Elle adore flâner chez « Coquillettes et Petits Pois » acheter des petits pulls trop grands. Elle va grandir.

Entre « femmes » on se comprend raconte-t-elle à ses voisines de bureau, fière de tant de complicité. Prétexte, c’est vrai que pour les parents c’est toujours moins cher qu’une baby-sitter. Et la mamie arrive à l’heure le soir à la crèche.

Quand les deux zigotos se sont séparés, elle a bien compris que la garde alternée, cela se ferait à trois, mamie-roue-de-secours presque tous les jours. La petite grandit, toujours dans les pattes de sa grand-mère, d’ailleurs elle a plus d’affaires chez elle, la mamie, que chez son père ou chez sa mère. Son père a une nouvelle copine, qui a déjà deux enfants, plus grands, et qui la détestent, la martyrisent, l’ignorent, l’humilient, elle ne veut plus aller chez son père. Sa mère a trouvé un nouveau job, loin, elle ne rentre que le week-end, parfois seulement une fois sur deux.

Les années passèrent ; des années de confusions, de routines, de complications, de rires, guère de pleurs. Seule la mamie ne vieillissait pas.

Elle est maintenant une belle jeune fille. Le papa est parti en Espagne, ou au Mexique, peut-être en Colombie, pour ses affaires, plus aucune nouvelle, on n’en attend pas. La maman a beaucoup changé, une fois elle ne l’a même pas reconnue.

Un jour elle dit à sa mamie, tu es comme ma grande sœur. La mamie pleura toute la nuit de bonheur. Juste quelqu’un de bien, juste quelqu’un de rien. Elle le sait, un jour elle partira, c’est une histoire qui se répète souvent, les enfants partent sans savoir qu’ils laissent derrière eux bien plus que des souvenirs.

En vain, d’Alsace ; épisode 91 : AVOIR 18 ANS

Ambroise Perrin

Il va fêter ses 18 ans, il aimerait bien organiser un gros truc avec ses copains, et en attendant c’est la famille qui se rassemble. Le père dit que lui, les grands repas de famille, c’était à l’occasion de la Communion solennelle, et bien sûr des mariages et des enterrements. 

À l’époque avant 1974, la majorité c’était à 21 ans, mais on partait au service militaire à 18 ans. On ne connaissait rien de la vie, on était encore un gamin.

On a sorti pour l’occasion le grand-père de l’Ehpad, en fait c’est l’arrière grand-père. Et soudain le vieillard prend la parole, et ce n’est même pas encore le dessert. Il se moque du gosse qui fait le malin, et il dit que lui à 18 ans, il était vraiment vieux, oui déjà très vieux, Du, armer kleiner Bendel, parce que c’est à 16 ans qu’il est parti à la guerre, en direct des Hitlerjügend, et ce qu’il a fait en Pologne et plus loin encore dans le Kommando du Gruppe B, avant de faire demi-tour en Ukraine, et cela ne faisait même pas six mois qu’il était parti d’Alsace, et bien là, il a eu très vite 18 ans.

Tout le monde sait que le grand-père, il n’aime pas raconter « sa » guerre, il n’a jamais rien dit, il a souvent été le seul survivant par chance et par hasard après un assaut ou une bataille quand les Russes arrivaient, sinon il ne serait pas rentré, et à 18 ans il est devenu vieux et taiseux, comme les autres de son âge qui ont survécu.

On sait qu’il a raconté au curé qu’il a fait des horreurs là-bas, mais avec l’uniforme, ça ne compte pas ; il répète parfois que c’était quand même des saloperies, dort war es immer noch Müll, et qu’il ne donnera pas de détails, mais que oui, à 18 ans, on peut être déjà vieux pour toute la vie.

On a écouté parce qu’il ne parlait pas souvent, on aurait bien aimé qu’il dise c’étaient quoi les saloperies qu’on peut faire avant 18 ans sous un uniforme, et on est passé à autre chose, pour sa fête de 18 ans le petit petit-fils avait invité des potes, et maintenant ils vont nous chanter du rap pop urbain façon Aya Nakamura.

En vain, d’Alsace ; épisode 90 : LE CONCERT MUET 

Ambroise Perrin

Vadim Solpin est l’un des violonistes les plus virtuoses de notre époque. Soliste à l’orchestre de Strasbourg, il vit en Alsace depuis plus de 10 ans, avec ses enfants. Vadim Solpin est russe et depuis l’invasion de l’Ukraine, sa vie n’est pas simple. Alors qu’il était invité par les orchestres du monde entier, son passeport l’empêche de participer au moindre festival.

Oui, dans des conversations entre amis on perçoit ses prudentes réticences si l’on évoque le conflit. Son épouse Olga n’est pas revenue de Moscou en Alsace depuis deux ans. Elle est cantatrice, une star dans son pays, et on l’a dit proche du Cercle des Artistes dont on cite les noms comme des soutiens obligés du président Poutine.

Vadim sait que s’il remet aujourd’hui les pieds en Russie, avec les enfants qui veulent revoir leur maman, il ne pourra plus sortir du pays. Sa solitude n’est pas seulement familiale, il n’est pas un artiste qui vit isolé dans son génie, sa vie c’est la musique avec « les autres », les orchestres, les amis, les voisins, la vendeuse à la boulangerie et le mécanicien qui lui a réparé le dérailleur de son vélo en montrant son habileté pour remonter la chaîne sur la roue dentée, et qui lui a souri lorsqu’il l’a félicité pour la précision de ses doigts plein de cambouis. En fait, il ne sait rien, entre les manifestations d’hostilité devant l’ambassade, l’exclusion des diplomates par le Conseil de l’Europe et l’arrogance de ceux qui vivent encore à Strasbourg, et le désarroi de la communauté des réfugiés d’Ukraine, toutes les rumeurs alimentent les indignations strasbourgeoises.

Il est très sympathique, mais… c’est le « mais » qui fait que cela rend la situation bouleversante. La participation du violoniste à un concert du Palais des Congrès a été « reportée » … Un soir il a joué, sans que cela soit un défi, comme simple violoniste, au milieu des autres pupitres. Les réactions scandalisées fusèrent à l’entracte, autant des musiciens de l’orchestre, -ils n’avaient pas été prévenus, que du public ; Vadim ne restera pas en deuxième partie et confia à la journaliste correspondante de Libération que s’il avait joué à l’instant, c’était uniquement parce qu’il aimait autant Schubert que Chostakovitch, et que son Stradivarius ne faisait pas de politique. 

Ses enfants sont discrètement protégés par la police lorsqu’ils sortent du lycée par une porte dérobée en face du quai Lezay-Marnézia. Il ne dit pas qu’il a peur. Ses amis ont organisé un concert solo par amitié, mais aussi par bravade, à l’église Saint-Bernard. Pas d’annonce, que le bouche-à-oreille, les autorités sont prévenues, le programme est absolument époustouflant : des sonates d’Ysaÿe, de Bach, de Bartok, les Anthèmes de Boulez, le Tambourin chinois de Kreisler, pas de pause, et il enchaîne les yeux fermés les 24 Caprices de Paganini, incroyable performance, 79 minutes où le temps cessa d’exister. La terre ne tournait pas plus, tous les hommes vivaient en paix.

Et tous les mélomanes pleuraient de bonheur. Le public est debout, en harmonie avec l’artiste prodige. On bat des mains avec frénésie mais aucun bruit ne s’échappe de ces applaudissements. Toutes ces mains s’effleurent sans se frapper. C’était la consigne simplement chuchotée à l’entrée : on applaudit sans un son. Essayez, vous verrez, les mains peuvent se toucher en restant muettes. Ce tonnerre insonore dura plus de trois minutes. Vadim Solpin salua trois fois. Les bras s’agitaient de plus belle.

Le musicien leva son archet, et prononça distinctement ces mots olympiens : « je dédie ce bis à toutes les populations qui veulent vivre en paix chez elle ». Il leva son bel instrument, inspira, et ses yeux scrutant tous les spectateurs, il posa son archer à quelques millimètres des cordes, et joua sans les toucher, dans ce silence terrible où l’on craint que l’écho d’une bombe qui s’écrase tue le bonheur d’être un artiste au milieu de son public.

En vain, d’Alsace ; épisode 89 : TANTE GEORGETTE EN MONTGOLFIÈRE

Ambroise Perrin

La tante Georgette va fêter ses 100 ans. Des centenaires ça devient presque banal depuis que Jeanne Calment a battu tous les records, 122 ans. La photo dans le Journal, c’est peu probable, puisque c’est à Paris maintenant que sont rédigées les nouvelles d’Alsace et qu’il n’y a plus de correspondants dans les villages. Mais les 100 ans de Georgette, c’est quand même un événement !    

Il y aura donc une grande réunion de famille, avec des badges de couleur pour faire connaissance. Chacun aura une grande fiche en main, plus facile qu’un Excel sur son téléphone, pour se situer dans l’arbre généalogique.

Car Tante Georgette, elle a eu 11 enfants et elle-même était la 7ème d’une famille de 12. Elle avait quitté ses Vosges natales, Planois, pour épouser un douanier alsacien. Comme elle n’était pas vraiment belle, et plutôt timide, les parents avaient d’abord pensé à la faire entrer au couvent, il fallait bien caser les mômes, et les garçons de trop à la ferme allaient à l’armée. Finalement elle a rencontré le gentil Constant, en plus un bon parti, puisqu’il devait hériter d’une ferme dans un village, très loin, en Alsace, de l’autre côté de la forêt de Haguenau.

Quand ce fut le jour, les promis se sont dit voilà c’est maintenant, elle était toujours là, elle l’avait attendu, et lui aussi, et après les noces, ils ont bougé comme on disait. Dans ce village redevenu français en 18 et en 45, ils étaient bien les seuls à ne pas parler l’alsacien ou l’allemand, mais rapidement, comme ils étaient travailleurs, les presque boches les ont bien aimés. Et depuis elle n’avait plus bougé.

Un journaliste, ami d’une arrière-petite-fille, vint lui rendre visite pour lui demander combien d’invités viendraient à sa fête de centenaire ? Il avait proposé de réaliser un clip vidéo pour le jour de la cérémonie. Comme la question ne l’intéressait pas, Georgette répondit qu’elle voulait une tombe à part, en tout cas pas à côté de feu son mari, qui toujours avait été poussé sur trop de boisson, et qu’il était hors de question d’aller au ciel à côté d’un alcoolique, même si cela faisait plus de 30 ans qu’il était mort. Et pour le nombre de gens qui allaient venir, il fallait demander à Claude, le Claude de Roch, le fils d’Eugène, son cousin germain, parce que des Claude, il y en avait cinq dans la famille.

Il y avait aussi des Jean-Louis, des Gaston, des Nicole, des Ginette, des Madeleine, des Julia, des Isidore, des Marguerite, des Cécile, des Léon, des Colette, des Georges, des Paul, parce que lorsqu’on arrivait à la 3 ème ou la 4 ème génération, les prénoms des grands-grands-parents ressortaient, sauf pour les infortunés qui furent affublés gamin d’un Kevin désaméricanisé ou d’une alerte Pamela. Et il y eut la période des Thierry et des Isabelle quand Thierry-la-Fronde passait à la télévision.

Alors en faisant quelques additions, avec les conjoints, les familles recomposées, les « ex » d’avant divorces qui avaient gardé de bons liens avec la famille, cela faisait 300 personnes pour ce fameux week-end. Une Liliane qui était la patronne d’une grosse boîte événementielle de communication avait monté toute l’organisation, les contacts, les hébergements, les traiteurs, les finances, les fleurs, la Croix-Rouge.

Que ne fallait-il pas oublier ? Organiser une photo avec tout le monde. Et puis une liste des tours de rôle pour aller faire la bise, sans trop la fatiguer, à la centenaire. Vraiment ? C’était une vraie question, car si chacun lui parlait cinq minutes, cela faisait douze cousins-cousines à l’heure. Donc il faudrait plus d’une semaine. Impossible. Mais ceux qui venaient spécialement d’Australie, ils tenaient vraiment à avoir un contact direct avec la mémé, avec selfie. Et si on limitait à une minute ou même à 30 secondes, cela deviendrait comme un défilé de condoléances à côté d’une tombe ouverte, inévitablement trop sinistre.

Je faisais partie de la « Georgette team », – on parlait en anglais à cause des allemands, on s’est amusé à imaginer d’inviter des sosies, des mamies doublures qui se seraient promenées parmi les invités, bien-sûr l’idée était une blague. Comme la tante Georgette n’avait jamais raté une messe du dimanche en un siècle, on invita bien entendu le curé, mais aussi le pasteur et une femme rabbin, pour la branche d’Amérique, deux frères et deux sœurs vosgiens ayant émigré avec des alsaciens à New York en 1871, puis s’étaient mariés dans des familles juives polonaises très religieuses parlant un yiddish qui ressemblait à de l’alsacien. Avec Internet et les réseaux sociaux, on avait retrouvé bien des membres de ces familles dispersées qui profitaient de cette aubaine pour un voyage aux sources familiales.

Moi je pris l’initiative de gérer les velléités de cadeaux. Tante Georgette, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Un nouveau tablier, dit-elle tout d’abord, sans avoir à réfléchir. Puis, elle aimerait un cheval à côté de la charrette dans la grange, juste pour l’odeur. Elle ajouta qu’il fallait donner l’argent au curé pour les pauvres. Mais pour vous, Tante Georgette juste pour vous ? (Dans les Vosges, on vouvoyait toujours ses parents, et on avait conservé cet usage). Et là, stupéfaction, elle me dit Ambroise pour le jour de mes 100 ans je veux faire un tour en montgolfière !

En montgolfière ? Eh bien oui, c’est vrai qu’aux beaux jours, on voit une montgolfière sur les hauteurs de Schœnenbourg. Il y a un club de ballons chauds qui s’est installé dans le village, après avoir investi deux grands bâtiments agricoles désaffectés pour pouvoir y stocker du matériel volumineux. Pourquoi pas ? D’abord poser la question à son médecin, qui nous traite de fou, vous voulez la tuer ? C’est lui qui tient absolument à la mettre dans une maison de retraite, mais la Georgette, qui a encore toute sa tête, et qui entend fort comme elle dit quand il faut crier pour dépasser sa surdité, refuse catégoriquement de quitter la cuisine de sa ferme, elle a juste accepté qu’on lui aménage une chambre dans l’ancien saloir attenant au rez-de-chaussée, pour lui éviter l’escalier, et elle a, matin et soir, une jeune fille aide-ménagère qui passe pour la toilette et les repas, et quelques pilules pour le cœur après le très petit et rituel schnaps.

Mais est-ce vraiment dangereux un tour en montgolfière ? Non, s’il n’y a pas de vent, l’excursion est très calme. Aucun problème, sauf l’atterrissage, parfois, ça secoue, on ne sait pas très bien où l’on va se poser. Et le panier peut rebondir sur un obstacle me dit le président du club. Lui est tout de suite enthousiaste et trouve que cette idée de cadeau est une très bonne idée. L’ascension peut se faire au bout d’une corde, et si on choisit un nylon fin et léger, on grimpe jusqu’à cinquante mètres. Et à cette altitude, le panorama est déjà magnifique, on voit les clochers de tous les villages et presque la Cathédrale de Strasbourg, et sa flèche de 140 mètres de haut. On aperçoit la Forêt Noire, c’est magique.

Pour descendre, d’en bas on tire sur la corde en douceur et le panier se pose comme une fleur. On explique donc à Tante Georgette que oui, la montgolfière, on pourra le faire, espérons qu’il fasse beau. Le beau temps est prévu et quand les jours suivants je lui montre la photo du gros ballon sur mon téléphone elle me répond que oui, elle aimera bien !

Question, on en parle à tous ou on en fait une surprise générale ? Déjà dans le groupe de sept personnes autour de moi, tous des membres de la famille très proche, c’est la foire d’empoigne entre les pour et les contre. Trop dangereux, elle va faire une crise cardiaque, elle n’appréciera pas, elle ne se rendra pas compte de la montée, ou bien elle va hurler de peur, on se fait plaisir avec un truc spectaculaire, etc. Ou alors il faut un médecin, un urgentiste à côté d’elle, mais vous vous imaginez la responsabilité s’il lui arrive quelque chose ? C’est trop risqué…

Le lendemain, Georgette cette fois-ci n’a pas oublié, et demande si c’est prêt pour la montgolfière ! Elle a sorti des étagères le fameux livre de Jules Verne, elle n’arrive plus à voir les lettres trop petites, mais l’aide-soignante le lui en a lu le premier chapitre hier soir et elle est prête pour survoler les sources du Nil.

Je cale donc cela avec le président du Club de montgolfière, qui me demande s’il pourra inviter la télévision ? Mais oui, pourquoi pas ? On accrochera la corde au milieu de la place du village, c’est assez dégagé et les maisons plus loin coupent le vent. D’ailleurs, ce sera gratuit le baptême de l’air, vous imaginez la publicité que cela va faire au club, Cinq Minutes en Ballon ! La Centenaire en Montgolfière ! Les pompiers, le SAMU et la fanfare seront là, il faut encore prier pour avoir vraiment du beau temps. Et puis, parce que c’est légal, c’est indispensable et peut-être un peu déloyal car elle n’a peut-être plus toute sa tête, il faut lui demander de signer une décharge de responsabilité. Au cas où il arriverait quelque chose. Et tante Georgette m’a répondu, mais s’il m’arrive quelque chose, c’est très bien car je serai déjà plus près du Bon Dieu !

En vain, d’Alsace ; épisode 88 : LA DÉBAUCHE DU MOINE

Ambroise Perrin

C’est un vieux, vieux copain, on était à la Fac ensemble, on a réussi à ne pas attraper, pour plus tard, un ulcère à l’estomac en fréquentant assidûment le Resto’U Gallia (le menu c’était les copains), on a fait tous les deux de bonnes carrières assez hors norme, parfois tordues, en se rendant des coups de pouce spécial copinage, on a réalisé quelques trucs artistiques ensemble, on s’est rendu visite dans des pays pas trop démocratiques (il était prof, moi journaliste), désabusés par l’engourdissement de nos convictions post-mai 68, et puis il y a eu un truc, pas une histoire de nana, non, un truc plus ou moins professionnel, chacun pensant que l’autre était devenu nul, bref, un froid, et puis, bref à nouveau quelques années plus tard, on a fait comme si de rien n’était.

Maintenant je le trouve plutôt vieux, je lui fais un e-mail lui demandant comment ça va, voilà sa réponse : « j’ai toujours vécu sans distraction ; il m’en faudrait de grandes. Je suis né avec un tas de vices qui n’ont jamais mis le nez à la fenêtre. J’aime le vin ; je ne bois pas. Je suis joueur et je n’ai jamais touché une carte. La débauche me plaît et je vis comme un moine. Je suis mystique au fond et je ne crois à rien. » Quand il dit qu’il ne croit à rien, là, je veux bien le croire. Le reste c’est une belle posture, qu’il a recopiée dans la correspondance de Flaubert, c’est plutôt amusant.

Je passe donc comme autrefois chez lui, il a dû déménager dix fois dans Strasbourg. Dans les années 1970, on passait pour voir si le copain était là, et on laissait un mot. On n’avait même pas de téléphone fixe, au besoin on savait où la clé était cachée, je sonne, il est là, un peu surpris.

Je lui dis « salut, je viens te taper de 1000 euros », il a un petit mouvement de surprise, « en ce moment… – mais non, je déconne, rien, je passe juste pour te voir, fais-moi un café ». L’inévitable « alors tu fais quoi en ce moment » sort plus vite que l’arabica, on se raconte vaguement nos projets en cours, « bon, j’attends quelqu’un, il faut que tu me laisses ».

« On se revoit bientôt ? Bien sûr, bien sûr, téléphone avant. »

En vain d’Alsace, épisode 87: TOUS ACCUSENT LEUR CHEF, TOUS DÉTESTENT LEUR CHOIX

Ambroise Perrin

Je retrouve des amis à Kiev, dans un quartier presque tranquille, trois frères. Ils sont russes ! Que font-ils là dans cette famille, en ce dimanche après-midi estival, où chacun tente d’oublier ce qui se passe hors de cette salle à manger, réunis autour des plats délicieux de la babusya ?

Une grande famille, avec aussi trois frères ukrainiens, et des sœurs toutes si jolies ? Les frangines sont mariées aux Russes, qui eux-mêmes ont des sœurs qui ont épousé les Ukrainiens ! Les Horace et les Curiace ! 

C’était bien avant la guerre, ils sont champions de basket. Ils se sont rencontrés dans des tournois internationaux, ils ont joué aux États-Unis, au Brésil, en France, ils se sont croisés, ils se sont rencontrés, ils ont adoré ! Et maintenant leur devoir est de se haïr ! 

Horace le Russe est marié à Sabine l’Ukrainienne, dont le frère Curiace est fiancé à Camille, la sœur d’Horace ! Moscou contre Kiev, et les amis se retrouvent face à face, emportés par leur devoir patriotique, se lamentant d’un destin si cruel. Corneille aurait ici brandit ses épées pour faire jaillir ce sens de l’honneur plus fort que les liens de cœur qui unissent ces familles.

Ces divers sentiments n’ont pourtant qu’une voix, / Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix.

Je suis là invité dans cette famille à la politesse exquise, les Ukrainiens parlent en russe la langue de leurs ennemis et les Russes aident à la vaisselle dans la cuisine de la mamie ukrainienne. J’avais rencontré tous ces champions lors d’une compétition à Strasbourg et en tant que journaliste sportif j’avais aimé leur joyeuse décontraction, on avait sympathisé très rapidement. Je leur avais fait visiter les coulisses du Racing et ils avaient prolongé leur séjour de quelques jours en restant chez moi à la maison, waedele, flammekuche, cervelas au raifort et gewurztraminer vendanges tardives avaient scellé notre complicité. Vont-ils s’affronter, vont-ils se battre, vont-ils se tuer ?

Et ne pouvant souffrir un combat si barbare, / on s’écrie, on s’avance, enfin on les sépare.

D’ailleurs, comment les Russes ont-ils fait pour venir comme cela à Kiev ? En 1640, le devoir l’aurait emporté sur la passion, la défense de l’honneur aurait submergé les sentiments amoureux.

Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort. / Je l’adorais vivant, je le pleure mort.

Non merci ! Aujourd’hui l’honneur c’est du pipi de chat, leur seule motivation consiste à ne pas aller mourir les pieds dans la gadoue, ils sont hermétiques, dans chaque camp, aux incitations patriotiques et ils attendent avec impatience les passeports français que l’ambassade leur a promis. Vive Corneille et la langue de Molière ! Ils sont impatients de prendre des cours de conversation française !

Et les prochaines médailles de mes amis basketteurs russes et ukrainiens, elles seront françaises !

Qui maudit son pays renonce à sa famille?

En vain, d’Alsace ; épisode 86 : FOLLE PARTIE DE CAMPAGNE

Ambroise Perrin

Elle a d’abord dit je suis stupide, puis je suis folle, folle de t’aimer alors que je sais qu’un jour, bientôt, tu partiras et je serai folle de continuer à t’aimer, je serai folle de penser que tu reviendras, que tu n’es pas parti, que tu es toujours là au café Brant avec moi, parce que tu sais que je t’aime et que personne ne t’aimera comme moi.

J’attendrai, je pleurerai et j’irai voir Jolaine. Jolaine, je t’en prie Jolaine, tu es bien plus belle que moi, ton sourire est comme le souffle du printemps mais ne me prends pas mon homme Jolaine, toi tu peux tous les avoir, moi je ne veux que celui-là, c’est mon homme, Jolaine, laisse-le-moi, parce que moi je l’aime cet homme, je n’aime que lui, je sais, je suis folle de l’aimer, je sais Jolaine, ils finissent tous par partir mais pas celui-là, laisse-le-moi !

Combien de jours gâchés, combien de nuits gâchées, à attendre et à pleurer, mais moi je suis folle, je continue de l’aimer, un jour il me dira voilà, je suis là, je suis là pour toi, mais je continuerai à me dire que je suis folle, folle de penser qu’il n’y aura pas un jour où il partira, un jour où je cesserai de pleurer.

Je suis folle de pleurer quand tu me dis que tu m’aimes, qu’à ce moment-là je me sentirais tellement déprimée, parce que je sais que tu ne m’aimeras que le temps que tu voudras, et qu’un jour tu me quitteras à nouveau pour quelqu’un d’autre, tu m’auras dit ne t’inquiète pas, tu répéteras ne t’inquiète pas, jusqu’au jour où tu partiras, et je me dirais qu’est-ce que j’ai mal fait, qu’est-ce que j’ai bien fait, je dirai que je veux me jeter du haut de la Cathédrale, pourquoi est-ce que je n’arrête pas de pleurer, pourquoi je ne peux pas arrêter de pleurer, pourquoi je suis folle de penser que mon amour pourrait te retenir, je suis folle de penser que je n’ai pas tout essayé, je suis folle de dire que je te comprends, je suis folle de te pardonner, de te laisser faire ce que tu veux, de te répéter ne pars pas, reste avec moi, je suis folle de t’aimer.

En vain, d’Alsace ; épisode 85 : PAUVRE MARCEL

Ambroise Perrin

Jamais il ne lira Proust. Je le connais depuis 70 ans, et je lui ai toujours dit, depuis un demi-siècle, essaye, réessaye, et une fois que tu y seras plongé ce sera tellement passionnant et addictif que tu liras jusqu’à 4h du matin.

Ce qui me désole c’est qu’il est quelqu’un de plutôt cultivé, qui a bien réussi sa vie avec un bon métier prospère dans la banque, il aime sa femme et ils sont heureux avec trois enfants, mais pour Proust, ce n’est même pas « pourquoi pas », c’est non.

Quels clichés a-t-il dans la tête ? Que lit-il ? Je sais qu’il est plutôt cinéphile, pour la littérature j’ignore ses goûts, ce sont peut-être des livres pratiques, des essais sur la société, des biographies historiques.

J’avoue que je suis surtout vexé qu’il ne me fasse pas confiance, je ne suis pas un vrai fana de Proust mais je dis que si l’on peut vivre sans, on vit mieux avec. Je l’ai lu à 25 ans dans une situation cocasse, un reportage d’un mois en Inde avec de grands temps morts, je savais qu’au bout de trois temples visités je trouverai le temps long. J’avais emporté, pas trop gros comme bagage, la « Recherche » en Pléiade ! Quel plaisir ! Moi qui ne jurais que par Flaubert…

Alors une idée, je lui suggère d’écouter au lieu de lire ! Je lui ai proposé mon coffret « intégrale Proust », 111 CD lus par des acteurs formidables, Dussolier, Wilson, Renucci, Gallienne, Podalydès, Lonsdale… Quand je fais de longs trajets en voiture, c’est merveilleux, je reste parfois 20 minutes sur un parking pour finir d’entendre un chapitre, je prends des notes, je réécoute trois fois le même passage…

Que doivent faire les profs au lycée pour être convaincants et faire lire leurs élèves ? Pourquoi Proust est-il devenu comme une obligation morale, un marqueur social et intellectuel, une médaille pour les snobs qui pensent ainsi appartenir à une élite ? C’est ainsi que le fustige Paul Valéry (que je n’ai pas lu, et dont le premier prénom est Ambroise) et qui lui n’a parcouru que le premier tome de Proust, et se présente comme un non-lecteur de la Recherche…

De temps en temps je reviens à la charge. Je raconte que Proust parle des plaisirs du train, de la voiture, et même de l’avion. Et du téléphone, du cinéma, et bien sûr beaucoup de pages sur la musique. J’essaye de le charmer avec Bergotte, Elstir et Vinteuil.

Proust c’est l’amour, la jalousie, la mort, la pratique du deuil. À nos âges, perdre deux ou trois mois de sa vie « qui reste » pour se plonger dans le temps perdu, ce n’est pas perdre son temps.

On dira peut-être que je me suis brouillé avec lui parce que dans un repas de famille j’avais été trop insistant. On avait dit que j’étais méprisant. Je ne suis qu’un simple technicien, j’ai passé toute ma carrière à servir des collègues avec mon micro dans une humilité qui n’était pas feinte, moi derrière et eux devant, je ne suis pas un intellectuel mais j’aime lire. La littérature me permet de prendre mille initiatives par procuration. Avec Proust j’apprécie d’être quelqu’un d’effacé. Je suis un homme seul, probablement mal à l’aise dans la société et dans ma famille.

J’ai arrêté d’être enthousiaste et de vouloir faire partager mes engouements. C’est rocambolesque, Proust aujourd’hui me laisse maussade et blasé, je ne montre à mon entourage que de l’aigreur alors que ses pages me rendent toujours euphoriques.

En vain, d’Alsace ; épisode 84 : BOMBANCES ANACHORÉTIQUES

Ambroise Perrin

Il aurait répondu « Le Festin de Babette » ou mieux « La Grande Bouffe » si on lui avait demandé quel était son film préféré. Il adorait manger. Il jouait au gastronome, c’était un festival quand on était invité chez lui, et comme disaient ses amis, tu aurais pu ouvrir un restaurant. Il s’amusait avec des plats insolites, comme des oreilles de cochon grillées découpées en lanières et très relevées avec du piment d’Espelette dans un fond d’Armagnac.

Il inventait, et son imagination était sans limite avec ce qu’il trouvait dans son frigo et son congélateur, toujours archipleins. Mais aussi, à 4h du matin, il pouvait se lever et se faire des spaghettis saupoudrés d’ail en poudre et noyés dans de l’huile d’olive. Il dévorait une baguette chaude avant d’être rentré chez lui.

Il s’amusait à se faire deux restos en solo dans la soirée. Alors il rotait et il pétait honnêtement, comme chez Rabelais. Au boulot le médecin du travail l’avait mis en garde, il faut vous contrôler, faites des listes précises d’alimentation saine et respectez-les strictement, au besoin pesez vos denrées, je peux vous aider à faire une grille de menus avec les quantités. Un collègue lui indiqua le régime BLM, Bouffe La Moitié, encore que personne n’osait lui faire des remarques ouvertement. Quand il n’arrivait pas à retenir un gros coup de klaxon dans un couloir, il s’excusait, il avait avalé un drôle de truc la veille. Il n’allait plus à la cantine pour éviter les regards sur son plateau.

Parfois à midi, en moins d’une heure, il se tapait deux plats du jour dans deux restaurants différents. Chez le pâtissier qui lui faisait les yeux doux, c’était toujours un gâteau pour quatre, j’ai des invités. Pareil au rayon boucherie du supermarché, un pot-au-feu pour quatre…

Un jour il crut reconnaître Andréa Ferréol sur une place de marché, il lui dit bonjour, elle répondit gentiment, il n’osa poursuivre la conversation, elle devait probablement être exaspérée d’être saluée de par son rôle de grande bouffeuse.

Son frère le supplia d’aller consulter un psy, il prit rendez-vous, le pauvre guérisseur ne put rien lui dire après avoir entendu « c’est simple cela me plaisir c’est tout ».

Dans les restaurants dès l’ouverture en soirée, on avait repéré ses généreux pourboires et comprit qu’il ne tolérait aucune trace d’humour ni aucune allusion ironique. Il s’installait là où la lumière était la meilleure et sortait un roman qu’il lira tout en mangeant, impassiblement. Il parlait de lui à la première personne du pluriel, « nous allons prendre en entrée le pâté de lièvre et les escargots en feuillantine, puis comme plats… ». Un garçon qui se voulait opportunément complice mentionna avec sourire « vous avez bon appétit ». Il sourit également, se leva, et quitta immédiatement le lieu gastronomique par un « je crois que j’ai changé d’avis » pour aller s’installer dans une brasserie cossue 50 m plus loin.

Ses restaurants préférés étaient ceux avec de belles vraies nappes blanches, en coton, et bien repassées, comme autrefois chez sa maman le dimanche à midi.

Il mangeait, il mangeait toujours.

En vain, d’Alsace ; épisode 83 : ET PLUS SI AFFINITÉS

Ambroise Perrin

N’oublie pas comment on s’est rencontré, c’était sur un site de rencontres. On devait bien être un peu paumés, chacun de notre côté, et ce n’était pas vraiment glorieux. On a fait des tris, on a jaugé la marchandise en trichant pas mal, surtout sur l’âge, et quand on s’est vu pour de vrai à la Bague d’Or près de la Nuée Bleue, après quelques semaines de baratin payant, assez cher pour moi en tout cas, mais pour toi aussi j’en suis sûre, tu avais certainement d’autres choix possibles en tête.

Bon, c’était quand même un peu le bazar parce que le grand roublard, en fait, c’était ce site du Minitel rose qui faisait tourner le compteur du téléphone. Les animateurs balançaient tellement de compliments que tu avais envie d’y croire et finalement ce qui était, sans qu’on se l’avoue, un plan cul, est devenu autre chose, surtout parce qu’on était un peu timides et qu’on voulait faire comme si de rien n’était. On s’est tutoyé la deuxième fois, anxieusement familiers et compères comme si on avait déjà baisé, en fait on s’observait et on ne peut pas dire que cela a été le dingue coup de foudre. Sans se l’avouer, c’étaient deux solitudes qui se rejoignaient grâce à une formule soi-disant mathématique, et je t’ai trouvé différent qu’imaginé par ta voix. Toi aussi, tu me l’as dit, tu me voyais avec un autre visage. 

Voilà, on n’en a jamais plus parlé ensuite, de la façon dont s’est connu. On disait simplement par des amis. Au bout d’une semaine, c’est-à-dire trois rencontres au troquet, c’est moi qui me suis lancée en prenant les devants, je t’ai demandé si tu voulais voir comment c’était chez moi et là tout de suite tu m’as sauté dessus, je m’y attendais, donc je t’ai laissé faire, je dois dire que tu étais gentil, assez plan-plan les yeux fermés, et quand tu eus fini tu m’as demandé si je voulais que tu continues, c’était, je ne sais plus, charmant ou pathétique.

On s’est vite mis ensemble, mais on a mis du temps à se raconter nos histoires d’avant, tu étais resté dix ans avec la même nana, moi j’étais plutôt évasive, de toute façon on ne se raconte jamais tout et je suis certaine que maintenant encore, je ne sais pas tout. C’est vrai que je t’ai vite jugé comme pouvant être un bon père, plutôt qu’un bon mari, vu nos âges, pour faire un bébé, car pour moi c’était presque maintenant ou trop tard. Cela n’a pas été facile, des piqûres de stimulation, on nous a proposé une FIV quand on a trouvé que ton sperme n’était pas aussi paresseux que l’on pensait. C’est un truc qui prend énormément d’énergie et de temps, les rendez-vous, les toubibs, la clinique, et je dois dire que ce projet nous a rapproché. On a vu une assistante sociale qui jouait la grande psychologue et là on a été très bons tous les deux, très complices, probablement le meilleur moment de notre vie. C’est vrai, tout ensuite est devenu évident, le compte commun, l’achat de l’appart’, et on n’a plus jamais ouvert le Minitel.

D’abord une fausse couche, on a recommencé et ça a marché, maintenant la petite, elle vient de terminer son Master 2, on sera, j’espère, bientôt grands-parents, parce qu’elle a un « régulier ». Un moment elle était en couple avec sa colocataire, quand elles venaient dîner, elles ne faisaient que de se marrer et de faire des allusions salaces, puis elles se sont séparées et l’on n’a pas dit que c’était tant mieux. Son mec là, une perle, parfait, bon boulot, sportif, fana d’opéra, on est invité chez ses parents ce soir et on se demande si on doit apporter des fleurs ou des bonbons.

En vain, d’Alsace ; épisode 82 : RACONTER CE QU’ON N’A PAS VÉCU

Ambroise Perrin

Elle a commencé par leur dire, je n’y étais pas et pourtant je vais vous en parler. Tous les élèves observent une totale attention. Cette dame semble vieille, elle dit qu’elle appartient à la deuxième génération. Elle parle de solitude, la solitude des quelques survivants rescapés des camps, et bien souvent silencieux. Elle dit qu’elle sait ce qu’ils ont souffert et que le poids de cette tragédie est toujours présent.

Avant sa venue en classe, le professeur a écrit au tableau « La Shoah » et a fait son cours sans note. La plupart des élèves ne connaissaient pas le mot « Auschwitz », c’est une ville, non, un lieu en Pologne, le nom allemand pour Oświęcim, le plus grand centre d’extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Non, Auschwitz, ce n’est pas une guerre, les Allemands contre les Juifs. C’est une usine de meurtres de masse. À 15 ans on essaye d’être rationnel. Mais pourquoi, Monsieur ?

Le proviseur est venu la saluer, quand elle est arrivée avec le professeur, la dame de l’association « Filles et Fils de déportés ». Elle a de suite dit que ce devoir de mémoire n’était pas un choix, mais une nécessité. Que de parler de ces traces de vie, c’est leur donner une âme. Que l’Histoire c’est le pilier de l’humanité. Que savoir tout cela, c’est un rempart contre la haine. Et elle raconte, elle donne beaucoup de détails, les cachettes, le hasard, l’arrestation, peut-être une dénonciation, la police française qui donne les juifs aux Allemands, le train, le voyage avec déjà des morts dans les wagons à bestiaux, l’arrivée après plusieurs jours, la sélection sur le quai, un geste, à droite, à gauche, et ensuite, aucun témoin… Elle avait deux ans, cachée dans  une ferme. Elle raconte toujours, elle cite des livres, Primo Lévi, le témoignage de Jean Samuel de Strasbourg, et le livre de Raul Hilberg qui donne même le nom du serrurier et la facture des portes en fer des fours crématoires.

Une élève prend la parole et demande à la dame si elle a des enfants qui pourront aussi raconter ? Ce que je vous transmets, dit la dame, c’est l’expérience personnelle de mes parents. Ils ne sont jamais revenus, probablement gazés et brûlés le premier jour. Mais les émotions et les enjeux sont universels. C’est pour cela que l’on peut témoigner de ce que l’on n’a pas vécu, et que cette démarche est légitime. 

La semaine prochaine le professeur vous fera regarder tous ensemble le film « La liste de Schindler », en classe. C’est du cinéma, écrit comme une fiction, mais ce qui est vrai, c’est que le réalisateur s’est approprié tous les destins qu’il a mis en scène, et que pour le spectateur c’est un message de connaissance et de vie.

Les élèves approuvent cette idée de désir de mémoire, et de savoir, de partage, de transmission. Ne m’applaudissez pas dit la dame, je ne suis pas un héros, si vous applaudissez c’est pour rendre hommage à la tristesse de mes parents, descendant des wagons après ce long trajet chaotique, et comprenant peut-être déjà que la fumée noire sortant des bâtiments au fond du terrain, ce sera eux dans quelques instants.

Et les élèves posent encore des questions. Elle répond avec précision et évoque les parcours des survivants qu’elle rencontrait régulièrement il y a quelques années. Beaucoup n’avaient rien expliqué à leurs enfants, ils avaient l’impression que leur histoire ne pouvait pas être dite, que la vie avait changé…

C’est parfois à leurs petits-enfants qu’ils ont transmis ce récit. Si on les sollicitait ils répondaient à des invitations pour participer à des conférences. Et il y a eu quelques enregistrements, et des livres rédigés avant de mourir de vieillesse. Mourir de chagrin cela aurait été bien avant.

La dame qui témoigne, comme l’appelle le professeur, pose à son tour des questions aux élèves : « est-ce que vous avez déjà interrogé vos parents et vos grands-parents sur leur histoire personnelle ? Que savez-vous de vos origines ? » Elle insiste sur l’importance de parler de soi et des autres. Si on ne connaît pas les autres on en a peur. 

À votre âge il faut développer sa conscience civique, vous vivez dans une démocratie avec des droits grâce aux lois, et quand vous apprenez ce qui se passe dans le reste du monde, dites-vous que vous avez la chance de pouvoir aimer la liberté.

Vous allez encore y penser, à notre rencontre, demain ou dans une semaine… Et après ? Moi je fais parfois la nuit des cauchemars, parce que l’évocation du traumatisme qu’ont vécu mes parents, je ne l’invente pas, je le revis. Le frère de ma mère à lui survécu à Auschwitz, son silence et ses souffrances ont marqué tous les enfants de la famille. La nuit il hurlait au point de réveiller toute la maison, il n’a jamais voulu raconter son histoire. On disait que c’était son secret, celui de son arrestation en même tant que mes parents, et puis tout ce qui s’est passé au camp pour survivre, le secret sur les bourreaux, la marche de la mort, les hasards, et peut-être en rentrant la culpabilité d’être un survivant. 

Mon oncle aurait pu donner un témoignage avec des émotions brutes. Moi, témoin de la deuxième génération, mes émotions sont plus complexes, c’est un traumatisme qui traverse les générations. C’est aussi une compréhension différente de la manière de faire face à cette mémoire de la Shoah.

Chers élèves, ce que je vous apporte, c’est une continuité, la filiation avec les victimes contribue à humaniser l’histoire et à la rendre plus accessible pour le public. En Alsace, certainement plus qu’ailleurs, on répète que notre génération aura été celle « artisan de la réconciliation ». Ce mot est assez galvaudé. Pensez-vous que si l’on a survécu à toutes ces horreurs, on n’a pas quelque part envie de se venger ? Vous en parlerez avec votre professeur.

Aujourd’hui nous sommes des explorateurs de ce passé, nous sommes sur les traces des absents, des disparus. Vous qui avez 15 ans, lisez le livre de Patrick Modiano, Dora Bruder. L’écrivain a tenté de faire surgir du néant cette jeune fille de votre âge. Elle avait 1,55 m, un visage ovale et des yeux gris marron, elle portait un manteau sport gris et un pull-over bordeaux, comme la décrit une petite annonce de recherche, car elle avait peut-être fait une fugue, non, elle avait été mise dans un convoi vers Auschwitz. Pour combler ce vide, l’écrivain a écrit ce roman. 

La littérature permet l’empathie et la maîtrise de la sensibilité. Ces détours respectent la vie privée. Lorsque la fiction s’accapare d’un récit, le style et l’écriture produisent plus de sens que le récit lui-même.

J’ai des enfants qui sont un peu plus âgés que vous, continue la dame. Eux, c’est la troisième génération. Ils réfléchissent à cet héritage, la disparition d’une partie de leur famille dans les fours crématoires. Ils relient le passé au présent, avec une prise de conscience des problèmes de société actuels, la montée des extrémismes, de l’antisémitisme et de la xénophobie…

Je vais conclure en évoquant une amie belge qui faisait du cinéma, née d’une famille juive polonaise déportée à Auschwitz et dont la maman a été la seule à revenir. Elle s’appelle Chantal Ackerman, elle est bien connue par les cinéphiles. Ses films racontent sa relation avec sa mère survivante et comment les témoignages des juifs d’Europe de l’Est ont marqué ses propres engagements artistiques. Ce n’était pas toujours évident, c’est une mémoire très lourde à porter. Quand sa mère est décédée, Chantal a été profondément troublée, désemparée. Et elle a alors décidé de se suicider.

Dans la cour de récréation, à la fin de la séance, le professeur l’accompagne, le proviseur les rejoint, les remerciements fusent. La conférencière se lâche, elle éclate, « ce sont tous de petits imbéciles vos élèves. Ils sont ignares et seront dociles si les nazis revenaient au pouvoir. Pas un ne m’a demandé si j’avais une mitrailleuse pour leur tirer dans le tas ». Les enseignants sont stupéfaits. Elle poursuit : « Vous imaginez cela, une enfant d’Auschwitz qui fait un massacre lors d’un meeting ? Est-ce qu’on dirait que ces morts sont des innocents? Et quel juge oserait envoyer quelqu’un d’Auschwitz en prison ? »

Sa colère ne semble pas très sincère, peut-être est-ce juste le plaisir d’une petite provocation, pour ne pas laisser l’image d’une gentille petite dame…

En vain, d’Alsace ; épisode 81 : LE MONDE D’AVANT

Ambroise Perrin

Chaque matin il descend chercher le journal. Il ne va pas au kiosque, d’ailleurs il n’y en a plus à Strasbourg, non, il descend à la cave. Là, « Le Monde » l’attend. Ce sont des piles de 2,55 m de haut, elles atteignent le plafond. Soit en moyenne 4,9 cm par semaine.

Depuis ses années d’étudiant, il achète « Le Monde » tous les jours. Systématiquement, même en voyage, ou bien il fait mettre un exemplaire de côté par une marchande de journaux. Il n’a pas toujours le temps de lire son journal en entier, certains jours il ne l’ouvre même pas. Les tas du « Monde » s’accumulent au pied du lit, dans son bureau, le couloir est envahi, son épouse râle. Impossible de les jeter et il connaît par cœur le refrain « jamais tu ne les liras ». Il ruse en stockant des piles dans la grange des beaux-parents à la campagne, il a acheté tous les pièges à souris de la quincaillerie pour éviter des trous dans l’actualité.

Il a passé un été à tout regrouper dans les trois caves et le garage de la maison de famille qu’il a rachetée à ses frères et sœurs. Une centaine de mètres de « Monde » classés par années.

Le jour de ses 70 ans, calculant devenir centenaire, il plongea dans les années d’antan et il retrouva ce temps perdu qui nargue son lecteur par des auréoles aux fils jaunâtres et par ses lignes d’alors, très serrées, sans photo. Mais surtout les années passées ont chacune leur odeur, ce parfum des vieux papiers qui ouverts, se délivrent de l’actualité, des flagrances comme des souffrances qui s’échappent des titres à l’encre noire, enfin considérés.

C’est une affliction qu’il reconnaît, lui qui a passé une vie d’endurance à suivre l’actualité au jour le jour, avec ses douleurs et ses désolations et maintenant il traduit cette affliction somme toute très personnelle en se plongeant dans une mélancolie qui le rajeunit de 30 ans, ce chagrin qu’il n’a jamais su exprimer. 

Terminé, l’actualité ne l’intéresse plus, ou plutôt il jubile à ne plus s’y intéresser, par ce bond d’amertume 30 ans en arrière. Ce n’est pas un jeu, non, simplement l’actualité qui a façonné toute sa vie, aujourd’hui, lui semble insipide. Il est désabusé, mille fois désabusé. Alors il a instauré cette descente qui va devenir un rituel, il lit chaque jour « Le Monde » d’il y a exactement 30 ans. Les couloirs entre les piles lui permettent de saisir ainsi le journal du jour, aujourd’hui l’édition du mardi 9 août 1994. 

Sa lecture n’est ni celle d’un universitaire sociologico-analytique, ni celle d’un historien vérifiant des aveuglements ou des contresens. Il lit son journal sans égarement, comme il le fait depuis un demi-siècle. Il s’était amusé avec un autre scénario, lire d’abord le journal de la veille, puis celui de la veille de la veille et remonter ainsi le temps jusqu’à l’exemplaire de ses 20 ans, le plus bel âge de la vie, journal qu’il lirait à l’anniversaire de ses 120 ans. Retrouver le temps perdu, ricane-t-il…

Ça commence par dix-sept morts dont six dans un même accident en Haute Saône, deux voitures qui se heurtent de front sur une nationale, l’article précise vitesse cumulée de 250 à 300 km/h, six jeunes de quinze à vingt-et-un ans. Et cinquante-trois blessés dans un carambolage sur l’autoroute A9. Route des vacances d’été.

Au Rwanda l’énigmatique général Kagami exerce son pouvoir avec une grande fermeté au tribunal militaire, qui réprime la lutte anti guérilla.

En Tunisie, création d’un mouvement d’islamistes intégristes qui prônent la violence par la lutte armée dans une publication intitulée El Rajaa (la prière).

En Malaisie, une secte musulmane, Al-Arqam, est interdite et ses biens confisqués. C’est également la fermeture de 257 écoles…

Au festival de musique de Montpellier l’absence de star (comme Julia Mingenes Johnson l’an passé) fait que le public devient rare, les salles ne sont remplies que par des invitations gratuites qui donnent le change.

Comment va le monde se dit-il en poursuivant sa lecture (c’est intéressant n’est-ce pas ?). 

Le docteur Jean-Pierre Allam, inculpé dans le scandale du sang contaminé, va quitter Fleury-Mérogis. Il y a un ouragan sur Haïti et le jazzman belge Jacques Pelzer est décédé. Boris Eltsine annonce qu’il assistera au retrait des 800 000 soldats russes de Berlin. Un trafiquant allemand arrêté avec six grammes de plutonium 239 russe. Berlusconi mis en cause pour confusion entre les affaires publiques et les siennes privées, et Bill Clinton essuie un revers pour son projet de loi anti criminalité, défait par le lobby de vente libre des armes à feu. La race de porc pie noir basque sauvée de l’extinction. Enfin, culture, le bassiste Bill Wyman ne sera pas de la tournée « Voodoo Lounge » des Stones et le réalisateur Alexandre Sokourova projette une adaptation littéraire, « Emma Bovaritch», tournée à St Petersbourg… enfin, et c’est bien entendu son premier coup d’œil, le dessin de Plantu ! Devinez…

En terminant sa lecture quotidienne, lucide, il s’est avoué « je fais quand même une grosse déprime »… Mais il a cette qualité qu’il avait préconisée toute sa vie à ses enfants et à ses équipes au bureau : la persévérance. 

Il vécut donc au jour le jour avec toujours 30 ans de retard. Le matin de ses 88 ans, bon anniversaire, il glissa dans l’escalier de la cave et l’on retrouva son corps huit jours plus tard sous les piles de journaux qui s’était effondrées, il avait l’exemplaire du 9 août 2012 en main, les basketteuses françaises s’étaient qualifiées pour la finale des jeux olympiques en battant la Russie 81 à 64. Sa famille publia une annonce mortuaire immortelle dans les pages « Région » des Dernières Nouvelles d’Alsace. 

En vain, d’Alsace ; épisode 80 : LES PLAISIRS ET LES JOURS

Ambroise Perrin

Ils ne savent plus trop bien qui a franchi en premier la porte, mais voilà, cela fait trois mois qu’ils sont « séparés », ça fait long, ils sont toujours en contact, mais pas trop, et chacun raconte que c’est l’autre qui a refusé de faire des concessions, avec des évidences : « tu choisis, c’est ça ou moi ! ». Le « ça » étant à géométrie variable, la maison, le boulot, les parents, les vacances, les amis, l’heure à laquelle on éteint la lumière et la quantité de sel dans l’eau des pâtes.

Aucun des deux ne pense que c’est définitif, mais chacun sent bien que c’est parti pour l’être. 

On a surtout des nouvelles via les amis qui sont d’une prudence de sioux quand on leur demande comment va l’autre et qui sont d’une bienveillance de curé de paroisse pour écouter les détails des doléances de chacun.

« Au moins restez bons amis… », phrase assassine, conseil stupide, entre l’amour et l’amitié on sait qu’il n’y a qu’un lit de différence. Tâchant quand même d’être aimable, il s’entendit dire « son amour est trop possessif voilà pourquoi j’ai fui ». Maintenant il apprend qu’elle est très déprimée, qu’elle est allée habiter chez ses parents et qu’elle passe sa vie au pieu, probablement à pleurer, dans un proche avenir c’est peut-être de bon augure pour lui.

Il entreprend alors un épisode « série Arlequin », il se pointe à l’improviste chez ses parents douze roses rouges à la main, il a l’air d’avoir 18 ans, les beaux-parents très aimables le font entrer, désolé elle n’est pas là, elle devrait rentrer ce soir ou demain, je vous sers un café, tiens, elle me vouvoie maintenant ?

Et parce que l’on se connaît bien depuis quand même pas mal de temps, le beau-papa dit, je vais l’appeler pour lui dire que tu es là… Inutile, elle ne me répond plus au téléphone… Laisse-moi faire, moi elle me répond. Et oui de suite, elle répond, le papa détaille la situation, il est là, tu veux lui parler ? Oui, oui, passe-le moi… Les beaux-parents se retirent à la cuisine… Écoute, là je suis vraiment très prise mais je te promets, je t’écris ce soir…

Il quitte les beaux-parents en se disant qu’il avait peut-être gagné une manche. Mais comme cela, sans prévenir, il aurait pu tomber sur une situation plus cocasse, par exemple qu’elle ait été avec un nouveau copain.

Il ne savait plus vraiment ce dont il avait envie. Il avait l’impression d’être un pion alors qu’il voulait jouer au héros. L’ambition enivre plus que la gloire; le désir fleurit, la possession flétrit toute chose, il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre ce soit encore la rêver, mais moins mystérieusement et moins clairement à la fois, d’un rêve obscur et lourd… Il n’attendait plus ni plaisirs ni jours ambitieux, ne pas recevoir de message l’aurait autant peu surpris que d’en recevoir un. Oui, elle lui envoya le soir même une belle déclaration, dont il ne devina pas si il s’agissait d’une moquerie pour gagner du temps ou d’un récit codé pour de nouvelles règles dans leur couple. Il s’était dit que le seul vrai test, c’était celui de savoir s’ils avaient toujours envie de faire l’amour, plutôt que de courir pour retrouver le temps perdu.

Il lut deux fois le message, trouva la première phrase un peu longue, admira les images créées par le vocabulaire et apprécia les impressions qui flattaient sa mémoire, il se convainquit qu’elle avait un talent littéraire qu’il n’avait point soupçonné et conclut qu’elle lui réouvrait la porte, sans en être parfaitement certain : « mon chéri ! Il est doux quand on a du chagrin de se coucher dans la chaleur de son lit, et là tout effort et toute résistance supprimés, la tête même sous les couvertures, de s’abandonner tout entier, en gémissant, comme les branches au vent d’automne. Mais il est un lit meilleur encore, plein d’odeurs divines. C’est notre doux, notre profond, notre impénétrable amour. Quand il est triste et glacé, j’y couche frileusement mon cœur. Ensevelissant même ma pensée dans notre chaude tendresse, ne percevant plus rien du dehors et ne voulant plus me défendre, désarmée, mais par le miracle de notre tendresse aussitôt fortifiée, invincible, je pleure de ma peine et de ma joie d’avoir une confiance où l’enfermer ».

Il eut l’impression d’être trop fleur bleue dans une réponse enthousiaste spontanée qu’il n’envoya pas. Il tenta des alexandrins flatteurs qui lui firent perdre un temps précieux pour répondre finalement et simplement « oui ». Son oui fut sans effet. Il réessaya de téléphoner, son numéro était toujours rejeté. Il feinta à partir d’un autre téléphone portable, elle raccrocha dès qu’elle reconnu sa voix, il n’eut pas le temps de dire « c’est moi ».

Bien des semaines plus tard, évoquant à un ami curieux et lettré qu’il était doux, quand on avait du chagrin, de se coucher dans la chaleur de son lit pour s’abandonner tout entier en gémissant, il comprit qu’elle n’avait que copié un paragraphe d’un recueil de nouvelles de Proust pour se débarrasser de lui. 

En vain, d’Alsace ; épisode 79 : VACANCES DE RIEN

Ambroise Perrin

Il a fait ce qu’il n’avait jamais pris le temps de faire, ou peut-être osé faire, ou plus certainement pas eu l’idée de faire : prendre des vacances. Non pas partir en vacances comme lorsque l’on est en congé, non, être en vacances tout seul, pour prendre soin de soi-même ; les circonstances faisaient qu’il était là, ce jour là, et pour un bout de temps, sans la famille, et qu’il n’avait pas envie, -il découvrait cette bienheureuse paresse- de contacter des amis; il avait pourtant des adresses partout, partout où il savait qu’il serait le bienvenu.

Il a rempli un sac de voyage en deux minutes, attendu le bus numéro 10 en vain, il a marché jusqu’à la gare, il n’avait prévenu personne, il est monté dans un TER où il n’y avait pas grand monde et est descendu au 13e arrêt parce qu’il aime bien le chiffre 13, c’était Goxwiller. La rue de la gare se prolonge en rue principale, et il n’y a rien d’autre, si ce n’est un peu plus bas, la rue des Vosges qui se prolonge en rue de la montagne. Il y a un restaurant, « Aux 3 Clefs », pas d’hôtel mais la voisine de la serveuse loue parfois une chambre d’hôte, c’est parfait merci.

On lui demande s’il vient ici à cause de la peintre Hélène de Beauvoir qui avait un atelier dans une ferme restaurée à Goxwiller, non, pas du tout. Il n’ose pas dire que c’est par hasard qu’il est là, et qu’il a du temps à perdre. Et si ça va pour vous, ce sera pour la semaine.

Rien à faire, glander, prendre son temps, décompresser… des expressions qui font ricaner, on sait comment cela se termine se disait-il, dans un club de yoga à transpirer en pensant à autre chose et à arrêter son abonnement à la troisième séance. Il était là pour prendre soin de lui-même, sans le regard des autres. Mais déjà cette pensée l’exaspérait comme si prendre soin de soi était un processus thérapeutique pour jouer avec l’évocation des semaines, des mois et des années passées, et pour se guérir des colères, de la rage, de la tristesse, du désespoir, des envies, des batailles gagnées qui avaient jalonné ce temps perdu.

Peut-être qu’il partira demain retrouver ses habitudes avec son groupe d’amis sur la terrasse du Brant. Ou alors il aimera tellement sa solitude qu’il découvrira la sérénité des moines qui s’enferment un an dans une cellule aveugle, cela ferait un bon scénario au cinéma, 1h30 pour raconter 365 jours dans 6 m², il adore persifler.

Il ouvrit dans son téléphone portable le carnet d’adresse, plus de 2000 notées en une petite dizaine d’années, cela faisait presque deux par jour, combien de prénoms, noms, et numéros de portable dont il ne se souvenait absolument pas; de qui s’agissait-il ? Effacer pour n’en garder qu’une bonne dizaine ? Une amie qui venait de décéder d’un long cancer avait mis au point un truc assez rigolo, un message SMS à toute sa liste de connaissances annonçant sobrement, rédigé à la première personne, son départ dans l’au-delà, commençant par « bonjour, je viens de mourir il y a cinq minutes » et terminant par « merci de ne pas répondre à ce message », l’infirmière des soins palliatifs lui ayant promis de cliquer sur la bonne touche au bon moment.

De quoi avait-il envie de parler et qu’il taisait, au boulot, en famille ? Rien ne lui venait à l’esprit, il avait cessé depuis bien longtemps d’exprimer son esprit critique. S’il était capable de s’enthousiasmer très rapidement, il avait aussi l’habitude d’être très analytique, de tout décortiquer, de déceler le bluff, les failles et de trouver bien des choses archi-nulles.

Au bout de trois jours, il sortit faire une petite promenade dans les prés et les vignes environnant le village, c’était sympa, il manquait juste un chien gambadant pour compléter le cliché. Il décida de faire tous les jours le même parcours, il n’était pas là pour explorer les environs.

Maintenant quand il croisait des gens dans la rue, il disait bonjour et on lui répondait. Il aurait bien aimé installer des rituels, à l’épicerie, au café et pourquoi pas dans une boucherie ? Rien de tout cela, sa logeuse qui allait tous les samedis matin « au Leclerc» lui proposa de lui faire quelques courses. 

La seule habitude qu’il instaura, au retour de sa promenade, fut de s’asseoir sur le banc en face de la mairie et d’attendre rien du tout pendant 15 minutes en regardant les géraniums. À gauche il y avait une petite maison d’un seul étage, avec deux ou trois poutres de colombages qui ne semblaient pas factices, la fenêtre de la cuisine donnait sur la rue, et il aimait y sentir l’odeur du pain grillé. Il imagina toute une romance avec la dame de la cuisine qui devait certainement faire ses propres confitures, mais cela faisait trois semaines qu’il passait et il ne la vit jamais.

C’est fatiguant de ne rien faire, il commença donc à prendre l’habitude d’une petite sieste dans l’après-midi ; quand il se réveillait il était épuisé, il aurait pu se recoucher. Prendre soin de soi, quelle blague.

Et il attendait avec impatience le lendemain matin, quand il irait s’asseoir devant les marches en grès de la mairie, qui ressemblait à une église surmontée d’un clocher insolite, avec six fenêtres arrondies comme au gothique, deux oeils-de-bœuf au troisième étage, un crépi rose entre les colonnes de pierre style moitié du XIXe siècle; on n’apercevait pas de devise officielle sur le mur. Il somnolait en surveillant les géraniums.

En vain, d’Alsace ; épisode 78 : JEUX OLYMPIQUES ALSACIENS

Ambroise Perrin

Il a été décrété que c’était bon pour le moral. Cette chronique, je l’écris avant que l’épreuve n’ait lieu et vous la lirez quand la médaille d’or aura été remise à la vainqueur, je sacrifie bien volontiers à cet engouement pour l’évènement du siècle (depuis 1924 !), les Jeux Olympiques chez nous : même les journaux les moins sportifs sont dithyrambiques, on ne peut plus allumer la radio sans entendre « quelle émotion ! » à propos d’un sportif qui va plus haut ou plus loin qu’un autre.

Nous ne sommes qu’au deuxième jour des épreuves et l’on est déjà noyé dans les médailles. J’imagine (je blague) que le dernier jour on titrera, lassés, en grand et en « Une »: OUF !

Je suis certain que l’on trouvera des champions « médaille d’or » dont la grand-mère est alsacienne, et l’on s’appropriera une sportive qui vit ici (de passage par hasard) depuis un an pour lui coller une glorification régionale. Donc moi aussi ! 

Prenez par exemple Augusta Muller, qui court très vite, elle était championne de sa classe au stade de l’Union à Haguenau, elle est arrivée première aux courses académiques, puis départementales, puis régionales (elle a gagné à Charleville-Mézières), elle a fait des stages en équipe de France et voilà, elle est qualifiée pour les épreuves de cross-country olympique féminine…

Je raconte vite puisqu’il s’agit surtout d’associer Jeux Olympiques et Alsace pour plaire à mes chers lecteurs alsaciens, voilà, c’est la Finale, un groupe de cinq coureuses en tête, puis trois, puis à 200 m de l’arrivée un beau duel en vue, les deux championnes se jaugent, la tactique c’est de laisser l’autre lancer le sprint pour la doubler à l’arrivée, Augusta observe son adversaire, mais c’est Karolina, l’Ukrainienne réfugiée à Wissembourg, nous sommes à 10 m de l’arrivée, Augusta accélère, passe Karolina, lui prend le bras, le lève avec le sien et la pousse sur la ligne en restant 30 cm en retrait, Médaille d’Or pour la réfugiée, une belle histoire larmoyante, que c’est beau et même grandiose l’esprit olympique, « émotion ! », je vous avais prévenu. (Et ce n’est pas plus nul que les vrais exploits des dingues qui pleurent d’avoir raté la médaille pour 1/100 de seconde).

En vain, d’Alsace ; épisode 77 : MADAME

Ambroise Perrin

À 45 ans, elle ne se demandait plus si elle était désirable, cela faisait si longtemps que Paul, son petit mari, sans rien dire, se réveillait de temps en temps, pour ce qui semblait correspondre à cette horrible sentence, le devoir conjugal. Elle se pomponnait toujours, par simple habitude, mais pas seulement, l’élégance étant une manière de vivre que l’on n’oubliait pas.

Bien sûr, elle se faisait toujours draguer, et elle imaginait, avec une indifférence qui était vite devenue lassante, que c’était pareil pour son mari. Il avait si peu de caractère qu’elle avait du mal à imaginer qu’il la trompait. Paul, en latin, cela veut bien dire « petit ». Que dirait-il si elle prenait des amants ?

Rodolphe ou Léon, pour plonger dans la tristesse de Madame Bovary ? Avec plus ou moins de délectation elle s’est mise « à jouer avec le feu », elle aimait cette expression, en portant de petites robes légères, en retenant ses cheveux avec des lunettes de soleil de marque, en ne mettant plus de soutien-gorge sous des pulls aussi moulants que son blue-jeans trop serré. Advienne que pourra ! Elle trouva des copines pour passer du temps à la terrasse du café Brant en sirotant à la paille des mojitos.

Peut-être n’aurait-elle pas dû rompre avec sa vie parisienne, les tourbillons de la Fac puis un super job dans une entreprise américaine, peut-être ne pas accepter « par amour » de venir ici à Strasbourg. Elle aurait pu rejoindre le siège à Chicago, épouser un Texan et vivre aujourd’hui à Miami. Et là, elle était membre de la chorale Saint-Maurice ! Le seul beau mec, c’était le vicaire, qui devait être gay ! Et demain, grande occupation, ce seront de nouveaux stores au salon, ils deviennent grisâtres au bout de 10 ans.

Son boulot, elle allait changer de boîte pour se persuader qu’elle était toujours ambitieuse, trouver un poste de responsabilité bien payé, avec son expérience, ce n’était pas un problème.

Mais surtout, ces bouffées d’amour, avant qu’il n’en reste que de la mélancolie, elle les reportait sur ses enfants, envahissant son petit garçon qui devenait adolescent de bisous en public, ce qu’elle ne pouvait plus faire avec sa grande de 16 ans, qui n’offrait maintenant à sa mère que des regards de pitié, qui masquaient mal sa gêne devant la « transformation », -elle lui sortit ce reproche un soir-, de sa petite maman !

Le temps allait passer, elle le savait. 

En vain, d’Alsace ; épisode 76 : C’EST HORRIBLE

Ambroise Perrin

Quand il est revenu, c’était de Tambov et si on lui demandait, distraitement, alors c’était comment, il répondait, c’était horrible. Et il ne disait rien d’autre. Il avait oublié les promesses qu’on lui avait faites pour y aller, deux ans auparavant. Il avait fait un trajet de trois mois pour revenir. Libéré par accident, ou par hasard, pris en charge par les Américains, ou les Anglais, il avait 19 ans, en paraissait 40 et ne pesait pas plus qu’un gamin de 12 ans. Puis la Croix-Rouge, puis des kilomètres à pied, puis un camp de transit et un hôpital, puis des wagons vers le sud, des pays qu’il devinait, l’Iran, la Palestine, puis l’armée française, il était trop malade pour s’y joindre, et un bateau, un centre de tri, un camion, des trains, l’arrivée dans le village, personne ne l’attendait, ah tu es là toi, avait dit une voisine.

Il ne parlait pas, mais la nuit parfois il hurlait dans son sommeil, le matin il ne se souvenait de rien, on comprenait, on disait, c’est la guerre qui remonte.

Comment parler des camps ? Il a répété simplement, c’était horrible, sa mère aussi disait « mais c’est horrible » quand les tomates commençaient à pourrir à la cave.

Parfois, une mère se déplaçait pour lui demander des nouvelles de son fils qui était parti à 17 ans comme lui. Comment raconter que l’on ne connaissait même pas les noms de ceux qui mouraient à côté de soi, s’ils avaient réussi à se faire faire prisonniers par les Russes. Quand un Alsacien désertait l’armée allemande, il pouvait tomber sur des soldats soviétiques qui exécutaient aussitôt leur prisonnier d’une balle dans la nuque. Et il avait vu ensuite comment ils passaient avec leurs blindés sur les cadavres de leurs ennemis, pour en faire une masse de chair, d’os et de sang, nourriture pour les corbeaux, les renards et les loups.

Pendant plus de 40 ans il n’a rien raconté. Il faisait bien partie d’une association « d’anciens » mais personne ne voulait parler. Quelques uns ont écrit des livres, d’autres ont été interrogés par des journalistes, on leur a demandé leur avis sur Oradour et le procès de Bordeaux ; plus tard ils ont été invité par des lycées pour rencontrer des élèves.

Un gamin lui a demandé s’il avait vu Hitler. Un autre si on courait vraiment vite quand on avait peur. Il comprit un jour que la classe confondait le film Spartacus qui était passé la veille à la télé avec la Seconde Guerre mondiale.

Alors il a continué à vieillir, ce qui était de fait un exploit qui l’étonnait tous les jours; à la retraite il s’est mis à ne rien faire, et il ne faisait rien; autour de lui tout le monde avait oublié la guerre et lui le soir quand il se disait tiens je n’y ai pas pensé aujourd’hui, il y pensait toute la nuit. 

Avant de mourir il demanda au curé si les horreurs qu’il avait faites en tant que soldat dans les Einsatzgruppen en Ukraine, il aurait dû s’en confesser, et que l’on écrive sur sa tombe, au village, « c’était horrible ».

En vain, d’Alsace ; épisode 75 : LA VIEILLE DAME QUI « FAICHIÉ »

Ambroise Perrin

Place Saint-Maurice, dans le coin sous le magnolia mauve et blanc, une belle balançoire à l’écart de cet espace public qui sert de cour de récréation aux écoles privées des alentours et dont les élèves sont donc très courtois. Les gamins se bousculent « pour faire un tour », c’est-à-dire grimper sur la planchette qui sert de siège et monter, à la force des abdominaux et du bon moment pour lancer les jambes, le plus haut possible.

Sauf que ce matin, Madame Meyer, la vieille dame qui habite dans l’immeuble au-dessus de la pizzeria qui était autrefois l’épicerie chez Ahmed ouverte tard le soir, Madame Meyer est assise sur la balançoire. Elle lit son bouquin et n’entend pas les enfants qui demandent poliment s’il vous plaît Madame on peut avoir la balançoire ?

Elle semble sourde. S’il vous plaît Madame il y a un banc là, qui est libre, vous voulez pas y aller ? Elle lève les yeux, fait un beau sourire, et elle ne bouge pas. Mais madame, c’est notre balançoire ! Vous voulez qu’on vous pousse, pour vous balancer ? Non, non, j’aurais trop peur de tomber. Et elle reste assise.

Les gamins se lassent un peu, ça fait un bout de temps que la vieille dame occupe le siège, elle se lève, se dégourdit les jambes en s’accrochant aux deux cordes de la balançoire, les gamins rappliquent : « la prochaine fois dans le tram, vous vous lèverez et vous laisserez votre place aux vieilles dames ! »

Quelle farceuse !

En vain, d’Alsace ; épisode 74 : UNE JEUNESSE DANS LE CHARBON

Ambroise Perrin

À 9 ans elle dû s’occuper de ses petits frères, à 10 le grand commença à la tripoter, à 12 son père couchait avec elle, à 13 le curé mettait la main dans sa culotte, elle trouva donc délicieux de se marier enceinte de 7 mois à 14 ans, à 18 ans elle avait déjà quatre enfants, elle avait divorcé trois fois et était même pour le second mari, veuve.

C’est une histoire vraie.

Elle s’appelle Loretta, et pour gagner sa vie, elle va dans des bars, elle a maintenant six enfants, elle chante pour les clients en ayant appris toute seule à jouer de la guitare ; « Coal Miner’s Daughter » est un grand succès, elle y raconte sa vie de fille de mineur de charbon. Ça se passe en Amérique, là où l’on chante de la country. On a aussi des mines en Alsace profonde.

En vain, d’Alsace ; épisode 73 : LES GRÉVISTES PARTENT EN VACANCES 

Ambroise Perrin

Puisque ce sont les vacances, amusons-nous avec la grève des trains, la grève des contrôleurs « pour-le-bien-des-voyageurs », (vive la bagnole ? …c’est moins cher…) ; voilà, trois semaines de grève sont terminées, en plein dans les Jeux Olympiques, un premier train part de Strasbourg vers le sud de la France, c’est archibondé et comme c’était le bazar sur les quais, plein de voyageurs se sont faufilés et sont montés dans n’importe quelle voiture, les agents sont débordés, l’essentiel c’est de participer, et de rouler.
 
Deux débonnaires contrôleurs paraissent, pas du genre sympas qui plaisantent en rendant service pour trouver des horaires cachés dans une application secrète, non, des bourrus qu’il ne faut pas embêter ; y’a du monde il faut y aller, les QR codes sont récalcitrants, la dame là, elle est tellement stressée qu’elle ne sait plus sa date de naissance et il y a la petite connasse qui veut absolument s’asseoir à sa place et pas ailleurs, levez-vous madame vous êtes sur MA place, sauf qu’elle s’est trompée la petite hargneuse avec son gros sac et ses bras tatoués, une fois son enregistrement vérifié, non, vous êtes dans la voiture à côté, ici c’est la 13 ; au revoir Madame. Tout le monde rigole.
 
L’un des deux débonnaires me demande mon billet, et avec un grand sourire, je dis très fort « désolé je suis en grève », on continue de rigoler. Comment ça en grève ? Eh bien oui, je suis en grève, vous connaissez ! Ah monsieur, je n’ai pas de temps à perdre, j’ai trois voitures à contrôler… Eh bien moi monsieur, j’ai perdu trois semaines, à cause de la grève… 
 
Sur son visage, les signes du décontenancement précédent ceux de l’exaspération. Et vous allez où comme cela ? À Montpellier ! Montrez-moi vos papiers ! Je prends ma carte d’identité, je la lui montre, il veut la prendre, non, surtout ne pas la lui donner, il la garderait « en otage », je lui dis « je peux vous dicter les chiffres » … D’ailleurs s’il vous plaît montrez-moi votre carte de contrôleur ! Les voyageurs à côté observent, intrigués et amusés, d’autant que le contrôleur marmonne à mon égard ce qui ressemble à des insultes. Il sort sa carte. Moi j’ai pris mon carnet et je note, pas si vite laissez-moi voir, son nom, prénom, matricule, et vous êtes bien né le 28 février 1988 ? Vous faites plus jeune, bravo jeune homme, moi je suis né en 1953, je sais moi aussi je ne fais pas mon âge… Vous êtes sportif ?
 
Le gars va exploser et me lance un menaçant « je reviens » et inévitablement les deux acolytes sont de retour cinq minutes plus tard. Le nouveau joue à l’agent aimable, sort sa machine, tapote, « Montpellier c’est bien cela ? », oui je réponds, et j’ai la carte Senior Avantage Galvanisé, mais c’est inutile de me faire un billet, je suis en grève ! Là, Monsieur d’abord il n’y a pas de réduction dans le train, et ça ne va pas se passer comme cela, vous allez voir au prochain arrêt.


Effectivement, dès l’arrêt à Mulhouse, trois Rambo de la sécurité ferroviaire, deux messieurs en gilet pare-balles et une dame en queue-de-cheval, se dirigent directement vers moi et m’intiment l’ordre de me lever, de prendre mes bagages et de les suivre.
 
Mais pourquoi ? Ne discutez pas, vous allez sortir ! Mais je vous dis que je suis en grève ! Dépêchez-vous le train va repartir vous gênez tous les autres voyageurs ; on ne voyage pas sans billet, c’est tout ! Et il me prend fermement le bras, je hurle « ne me touchez pas » ce qui détend un peu l’atmosphère feutrée d’intimidation de l’équipe d’intervention, toute contente d’avoir un petit incident sous la main… La dame Rambo qui flirte RAID-GIGN demande à trois voyageurs de cesser de filmer avec leur téléphone, moi je réponds « vous êtes peut-être déjà une vedette sur Facebook » … ça rigole…
 
On ne voyage pas sans billet, répète le contrôleur qui veut reprendre la main, et moi je réponds, mais j’ai un billet, regardez, je n’ai jamais dit que je n’en avais pas, et je sors un vrai billet cartonné acheté en gare de Strasbourg la veille du départ, bien imprimé, ça existe encore, je vous ai dit que j’étais en grève, mais moi, je ne suis pas un fraudeur !

En vain, d’Alsace ; épisode 72 : C’EST L’AUTOMNE 

Ambroise Perrin

Madame Carillon habite depuis 1939 au quatrième étage sans ascenseur, et elle fête aujourd’hui ses 95 ans, vous pouvez faire des calculs. C’est bien-sûr la grand-mère de l’immeuble, tout le monde l’aide, pour les courses mais aussi bien d’autres services, les médicaments, les papiers administratifs, l’aide ménagère en retard, une part de tarte aux fraises et même un petit pot-au-feu, elle adore. 

Quand il y a de nouveaux propriétaires ou de nouveaux locataires dans l’un des neuf autres appartements, on leur explique « madame Carillon », ses goûts, ses manies, et de quoi on ne doit pas parler avec elle, de la guerre, de ses enfants, de son propriétaire, – le petit-fils du propriétaire, le loyer couvre à peine les charges, c’est un loyer « loi 1948 ». Elle est la seule dans tout l’immeuble à recevoir encore des cartes postales, les enfants en vacances savent qu’il « doivent » écrire à Madame Carillon !

La vieille dame possède un trésor, des pages à l’écriture écolière qui paraissent saugrenues, une sorte de « La Vie mode d’emploi ». C’est un cahier où elle note tous les déménagements, les locataires qui changent tous les deux ou trois ans, les propriétaires qui revendent au bout de 30 ans. Elle ajoute des remarques, les naissances, les décès dans l’immeuble, –mais de nos jours on va mourir à l’hôpital.

Au début du cahier tout de suite après-guerre, on lit les noms de ceux qui avaient une voiture, les premiers qui ont eu la télévision, les travaux sur le toit pour installer les antennes. 

Les toutes premières pages datent de quand elle avait 10 ans, ses parents avait emménagé ici, il n’y avait même pas encore de salle de bain dans les appartements, et elle y décrit la cour avec une écurie, et dans la rue une crémerie, un épicier, un boucher, une cordonnerie, un quincailler. Et même une brasserie, lieu de perdition dont elle ne veut plus se souvenir du nom, à l’angle de là où il y a maintenant un immeuble moderne de cages à lapins.

Mais surtout c’est elle qui règne sur le jardin. Avant les parkings c’était un potager, on faisait pousser des légumes, il y avait des vignes au milieu à mi-chemin des autres immeubles, la partie la plus ensoleillée. Maintenant tous les cinq ans les jardins perdent de l’espace, une hypocrite agence immobilière a coupé à 6h un matin l’érable qui visiblement se portait bien, pour construire des locaux loués hors de prix, l’écurie a été réhabilitée en trois appartements bruyants, la copropriété voisine a monté un grillage pour délimiter sa parcelle de gazon, la buanderie a été transformée en studio, et l’année suivante un permis a été accordé pour y ajouter trois étages et transformer cette partie de la cour en une zone macadamisée de quartier tapageur. 

Madame Carillon veut garder ses cinq mètres de potager, des tomates, des radis, des oignons, il faut élaguer le lilas qui fait de l’ombre, et l’année où rien ne pousse, le matin à l’aube, un voisin plante dans son carré de belles carottes avec les fanes, une botte qu’il vient d’acheter au marché de la Marne.

Cet été on fêtera avec un peu d’avance son presque centenaire, il y aura plein de monde dans le dernier coin d’herbe-gazon, avec un auvent démontable et des chaises en plastique blanches, la fanfare du facteur est invitée, et aussi les vendeuses de la Coop (même si c’est maintenant un Carrefour express) avec qui Madame Carillon va papoter presque chaque jour vers 16h après la sieste.

En vain, d’Alsace ; épisode 71 : UN ASSASSIN

Ambroise Perrin

La sidération passée, la compassion exprimée, c’est l’heure des questions. L’histoire n’est vraiment pas ordinaire, mais elle n’est pas improbable et avec tous les éléments reconstitués, elle se raconte aisément. 

On dit « le désespéré » lorsque quelqu’un monte un stratagème pour se suicider. Ici le désespéré est un salaud. En guerre avec sa famille, sa femme et ses deux enfants. Sa maîtresse l’a largué et a craché le morceau à l’épouse qui depuis explose toutes les 15 secondes. Les enfants sont terrorisés, ils n’ont pas 10 ans et les parents tentent de faire un peu semblant pour qu’ils ne soient pas de petits otages témoins du naufrage familial. Mais bien entendu ils comprennent tout et maladroitement mettent de l’huile sur le feu. 

La haine entre les époux dépasse largement les niveaux d’amour fou des jours lointains de fiançailles. Le venin fou. 

La grand-mère n’avait jamais téléphoné pour inviter ce dimanche-là toute la famille. C’est la gendarmerie qui de suite a compris qu’il ne s’agissait pas d’un accident. Dans le coffre des bidons d’essence. Entre deux caméras sur l’autoroute après Brumath, moyenne de 170 km/h, des témoins diront avoir été doublés imprudemment. Délibérément il a foncé sur un pilier du GCO pour passer par-dessus les glissières. À la dernière seconde il a ouvert sa ceinture de sécurité et sorti la clé pour bloquer le volant. Un choc effroyable, un feu d’enfer immédiat, les autres automobilistes impuissants.

Mais dans le choc il a été éjecté, on la retrouvé presque par hasard tout cassé, mais vivant, alors que les pompiers procédaient à l’extraction des trois corps calcinés.

Un mois de coma, trois mois de soins intensifs, rééducation. Puis la prison, procès pour assassinat. C’est la sale histoire d’un sale type et il paraît que cela arrive parfois comme cela.