En vain, d’Alsace ; épisode 9 : REGLEMENT DE COMPTE À NIEDERNAI

Ambroise Perrin

« Je pense que le nazi d’Obernai que vous évoquez dans votre dernière chronique était mon père ». J’écoute la suite du message. « Je suis né en 1940, mon père s’est suicidé en 1946, ce n’étaient pas des remords, mais la peur d’être reconnu et capturé. J’ai grandi à Obernai avec un sentiment d’amour et de haine à l’égard de mon père, pour lequel, très vite, j’ai décelé les mensonges de ma mère, les mensonges de ma famille, les mensonges des voisins ». 

Le message laissait un numéro de téléphone, j’ai rappelé, il m’a dit « mon nom est Karl-Nicklas », et de suite il a ajouté : « j’ai toujours sa photo sur moi. Son corps sans vie, une balle dans la tête, je la regarde tous les jours, pour me souvenir, pour être sûr qu’il est bien mort ». 

J’ai lu des livres qui relatent de tels témoignages, je lui propose de nous rencontrer, Karl-Niklas me répond, « non, ce n’est pas la peine, je suis fatigué ». Mais il veut encore me parler avant de raccrocher.

Il me dit qu’il est un vieux monsieur, professeur de philosophie à la retraite depuis plus de 20 ans. Il a vécu en Allemagne, qu’il déteste, et aujourd’hui il possède une petite maison à Niedernai, si Ober c’est supérieur, Nieder c’est un peu caché, c’est derrière, plus petit. Il me raconte qu’adolescent il avait ici comme voisin un peintre japonais qui lui avait donné l’envie de fuir l’Alsace et d’aimer le monde entier. « On allait en famille se promener vers l’Ettenhoezel, je regardais les trois tumuli et je pensais aux morts, à tous les morts à cause de mon père. Ma mère me racontait qu’une centaine de sorcières avaient habité dans cette forêt, et que tout ça, mon père, c’était peut-être leur faute ». Elle disait toujours « ça » pour parler de l’époque nazie à Obernai, sans prononcer le mot, et je devais être persuadé que oui, c’était la faute des sorcières pour mon père. « Ton père était un brave homme ».

C’est quoi la culpabilité ? La conversation se prolonge, le soir tombe, on chuchote presque au téléphone. « Vous posez la question au fils du nazi alsacien ou au prof de philo allemand ? S’il avait été jugé par un tribunal, on l’aurait condamné pour avoir tué combien d’êtres humains ? Concevoir un passé odieux n’est pas facile, il faut d’abord créer des brèches dans le silence. Je n’ai jamais questionné les historiens locaux d’Obernai, j’ai peut-être manqué de courage civique, je n’ai jamais eu de cesse que de m’enfuir ». 

Je reprends : « en tant qu’Alsaciens… » mais il m’interrompt, « je distingue quatre notions de culpabilité, la culpabilité criminelle qu’un tribunal condamnera avec de lourdes peines, la culpabilité politique, celle des chefs, et chaque individu a une part de responsabilité dans la manière dont son pays est gouverné, la culpabilité morale, tout acte répond à une conscience individuelle, et ‘Befehl ist Befehl’‘un ordre est un ordre’, ne peut jamais avoir de valeur décisive, et la culpabilité métaphysique, parce qu’il doit y avoir une solidarité entre les hommes qui les rend coresponsables de toutes les injustices.» Je reste coi. « Ce sont des bavardages scolaires » enchaîne-il pour signifier de sa voix que je trouve sympathique qu’il ne veut pas en dire plus. Il ajoute que sortir en ville et rencontrer des gens, aujourd’hui encore c’est difficile pour lui. « Ma famille a toujours nié les crimes de mon père, tenter de comprendre est voué à l’échec ».

En vain, d’Alsace ; épisode 8 : PEUT-ÊTRE QU’ON NE SAIT RIEN DU SOLDAT NAZI D’OBERNAI

Ambroise Perrin

Un monsieur d’Obernai est mentionné dans un livre de souvenirs historiques relatant l’opération Nordwind à Hatten en janvier 1945. La bataille fit 1500 morts côté allemand, 1000 chez les Américains, il y eut une centaine de civils tués et 350 maisons sur les 365 du village furent détruites. Les militaires sont cités en fonction de leur poste de commandement, les nazis gradés selon leur bataillon, pour les nazis locaux on mentionne leur ville d’origine. Un nazi alsacien habitant Obernai combattait en première ligne. Il fit un soir prisonnier, un jeune soldat américain de 18 ans, qu’il interrogea dans une maison devant les Hattenois. Le lendemain, on trouva le jeune prisonnier dans le caniveau, une balle dans la tête, témoignage après la guerre d’un occupant de la maison. 

Les rues de Hatten étaient jonchées de morts, des morts par hasard quand il s’agissait des civils, des morts par prise de risque, par imprudence ou par bravoure, lorsqu’il s’agissait de militaires. Cela dit sur le papier, car la réalité sur le terrain était bien entendu beaucoup plus nébuleuse. Mais exécuter un prisonnier, probablement pour s’en débarrasser, ou simplement par absence d’humanité ou de respect des règles (la Convention de Genève, par exemple), cela semblait peut-être plus révoltant que d’être tué par un obus explosant au-dessus de votre tête. 

On sait que parmi les « soldats » allemands il y avait des gamins de 16 ou 17 ans qui n’avait pour toute préparation militaire que leur passage chez les scouts de l’époque, les jeunesses hitlériennes. Ceux-là mourraient tout de suite, dès qu’ils arrivaient sur les lieux de combat. Les Allemands avaient une supériorité stratégique, les Américains voulaient se replier sur les hauteurs des Vosges. Puis Hitler, malgré l’avis contraire de ses généraux, ordonna à son armée de quitter l’Alsace et de se replier sur Berlin pour défendre la ville contre l’arrivée des Russes.

Le soldat nazi d’Obernai a-t-il été tué dans la capitale allemande ? A-t-il survécu à ces derniers combats ? A-t-il tenté de fuir en se déguisant en civil ? A-t-il été fait prisonnier dans un goulag ou dans un camp américain ? Aujourd’hui son nom est-il connu des universitaires spécialistes de cette période de l’Alsace, ou des historiens amateurs d’Obernai qui publient leurs recherches dans des revues ? Est-il mentionné dans les archives de la ville, les conservateurs ont-ils un dossier plus ou moins secret dans l’un des musées ? Est-il revenu à Obernai, pour peut-être poursuivre une vie paisible ? 

Le « nazi originaire d’Obernai » de la Bataille d’Hatten, comme le nomme le témoignage précis d’un habitant de la petite ville dans son livre de « souvenirs tragiques », avait certainement de la famille, et peut-être maintenant des descendants. Est-il un inconnu ? Qui chercherait à le faire sortir d’un lointain oubli, comme dans un roman de Modiano, alors que probablement à Obernai on ne veut pas se souvenir de son nom ?

En vain, d’Alsace ; épisode 7 : BARBARA ASSISTE AU CONCERT DU PUBLIC DE DORLISHEIM

Ambroise Perrin

Barbara, c’était déjà un succès d’estime. Accueillir une chanteuse « art et essai », comme aurait dit un cinéphile, dans un village ! Elle chante à Bobino, à Genève, à Bruxelles, elle part en tournée en France dans de grandes salles, et en ce mois de mars 1966, elle est en Alsace. La dernière des dates de concerts, ce sera une gentille salle des fêtes, le château de Brosse à Dorlisheim. 

Barbara est invitée avec ses musiciens à la télévision régionale à Strasbourg : « mes textes n’ont de qualité littéraire que si on les lit avec la mélodie, et que dire de plus, pas d’interview ». Patrick Martin et Gérard Brillanti enregistrent alors une courte version de 2’42 de « Si la photo est bonne », Barbara au piano, et la caméra de studio de l’ORTF fait du chiqué à travers une fenêtre de théâtre pour cadrer le contrebassiste et l’accordéoniste. Aujourd’hui c’est un document d’archive du patrimoine audiovisuel de l’Alsace, à l’INA. Le décor noir et blanc joue du style des mobiles de Calder et la diffusion, ce sera ce 12 mars 1966, une bonne promotion pour assurer une salle pleine. 

Et la salle est pleine à Dorlisheim. Barbara est rigoureuse, exigeante, maniaque. Le tabouret est placé au millimètre près au centre de la scène. Sur la table dans les coulisses, un paquet de réglisses Zan et un bocal de cornichons (faits maison par la gardienne du château, aigre-doux au sucre roux dans du vinaigre Melfort). Barbara arrive très tôt dans la salle, surtout pas d’émotion de dernière minute. 

Mais ce soir, Barbara a perdu sa voix, elle est aphone, vraiment, la fatigue, quelques soucis d’amour et de lointaines angoisses. On téléphone au médecin du village, à sa « phoniatre » à Paris, elle avale du miel, accepte une piqûre de vitamines, impossible de chanter. Le public venu de Mutzig, de Molsheim, d’Altorf, de Rosheim ne s’impatiente pas. Barbara va saluer, elle s’excuse, elle s’avance, le micro crachote et elle chuchote, elle reviendra bientôt, on applaudit. Une voix dans la salle ose s’élever dans le brouhaha, « je l’ai trouvée devant ma porte un soir que je rentrais chez moi, partout elle me fait escorte, elle est revenue, la voilà… ». 

Barbara sourit, mais le public, le voilà, il chante. Les spectateurs poursuivent la chanson, « la renifleuse des amours mortes, elle m’a suivi pas-à-pas… ». Barbara est éberluée, elle va doucement vers le piano, et elle donne le tempo, elle accompagne cette dame qui connaît par cœur « La solitude », et qui enchaine avec « Une petite cantate », du bout des doigts, ils sont maintenant une dizaine à chanter et tous reprennent, si mi la ré, si sol do fa … 

C’est toute la salle qui chante le programme du concert, on brode sur les paroles ou on fredonne la la la la, pour le rythme les musiciens sortent des coulisses, montent sur scène et suivent les spectateurs, Barbara masque ses larmes de bonheur, il n’y a aucune fanfaronnade, juste l’amour des chansons… Pour la première fois, Barbara assiste à un concert de son répertoire. C’est elle qui applaudit la salle et d’un filet de voix d’étourneau chansonné, Barbara murmure « j’ai pleuré mes larmes, mais qu’ils me furent doux, tous ces sourires de vous, vous étiez venus m’attendre, je reviendrai un soir en septembre ». Et soudain, comme une révélation, « je vais écrire une chanson pour le public de Dorlisheim, cela s’appellera Ma plus belle histoire d’amour c’est vous … »

En vain, d’Alsace ; épisode 6 : LE PETIT TRAIN-TRAIN DES AMOUREUX-POÈTES DE MOLSHEIM

Ambroise Perrin

C’était bien avant les réseaux sociaux, dans les années 1980, qui étaient un peu zozos. Pour lancer une bouée à la mer, on écrivait au journal, qui la publiait à la rubrique Rencontres. Je vous ai vu, vous êtes-vous reconnu ?  Suivait un chiffre de référence pour la rédaction, qui transmettra : « vous portez une blouse blanche bien repassée et non boutonnée, sur un jean bleu délavé, je vous vois monter chaque matin à l’arrêt de la gare de Molsheim ». Molsheim, quelle adorable petite ville. Ce jour-là, la jeune fille si aimablement détaillée, répondit élégamment à la rubrique des petites annonces personnelles :

Molsheim est sans secret, ma vie est sans mystère 

Mon bonheur est public, je ne peux le taire. 

Votre cœur par-dessus tout craint d’être solitaire

Oui, il faut être deux pour le bonheur sur terre. 

De votre immense amour en un moment conçu 

Avant qu’il ne fût né, je crois que je l’ai su.

Tous les passagers de l’autorail Obernai-Molsheim s’amusèrent de l’idylle naissante, il n’y avait que 13 km avant que l’on ne descende, était-ce lui, un bouquet à la main, était-ce elle, au sourire chagrin ? 

Pourriez-vous, m’adorant, passer inaperçu,

Il fallait demander, et vous auriez reçu !

Quoi, c’est déjà trop tard, cette belle histoire serait un cauchemar ? L’audacieux un peu trop timide, et la jolie qui joue la sylphide ? C’est en train qu’au Parnasse, un téméraire auteur pense de l’art des vers atteindre la hauteur. La jeunesse amoureuse n’ayant pas d’âge, les passagers se mobilisèrent pour forcer le destin d’un coquin passage. Altorf, Avolsheim, Dachstein, Dorlisheim, Mutzig, Soultz-les Bains, Wolxsheim, dommage, personne ne monte ni ne descend. On imagina l’amoureux venant de Saint-Dié ou de Saverne via Wasselonne. On lui suggéra des rendez-vous à la Porte des Forgerons ou à l’Hôtel de la Monnaie. Les jeunes filles, toutes, portèrent des chemisiers blancs, échancrés, repassés, déboutonnés, des chemisiers, oui, mais libérés. Le journal répéta la petite annonce, les fleuristes inventèrent de charmants petits bouquets voyageurs. Molsheim se pâmait. 

Que c’est bon d’être tourtereau sous les tilleuls et d’être porté par des semelles de vent. Un vigneron réserva une cuvée pour lui donner les prénoms des langoureux dès dévoilés. Peut-être était-ce le fantôme de l’écrivain Camille Schneider, qu’on disait amoureux de sa maman, qui s’amusait à leurs dépens ? Ou le peintre de la Palette d’Or, Jean-Paul Schaeffer, à la recherche des scènes bucoliques de cet heureux transport ? 

Le plus discret désir, murmuré sous vos pas, 

Nous devinons ce couple, on n’insistera pas.

Les amoureux, il est vrai, 

S’adorent, en secret.

En vain, d’Alsace ; épisode 5 : UNE FÊTE ET UN BÉBÉ À HEILIGENSTEIN

Ambroise Perrin

Deux fois par semaine, de Heiligenstein à Strasbourg, trajet en VSL, véhicule sanitaire léger. Mais le cancer n’est pas léger. De la Fontaine de l’Ours de Hell Genstein, la rue de l’Enfer avec son crabe, jusqu’à l’institut d’Oncologie médicale rue Silbermann, les grandes orgues. Toute la famille se concerte pour elle, la chère maman, si jeune encore, mais on sait qu’elle n’en a plus pour longtemps. Peut-être un miracle, mais cela n’arrive pas souvent. 

Et puis un jour, elle est si malade, elle dit j’arrête les soins, tant pis, je vais faire une grande fête, inviter tout le monde, c’est le printemps, on dressera des auvents dans le jardin, j’adore le couscous et les côtelettes d’agneau, on invite un orchestre, je veux vous voir danser, je veux tous vous embrasser avant de partir. 

Est-ce qu’on s’habille en dimanche ou bien en normal ? Comme si de rien n’était ? On fait semblant pour lui faire plaisir ! On lui offre des cadeaux ? Oui, mais quels cadeaux ? Proust en Pléiade, ou les 4 volumes de la correspondance de Flaubert ? Ce sont des années de lecture ! Un pull, une écharpe ? Un voyage ? C’est impossible, elle est bien trop faible… 

Son bonheur, c’est de voir autour d’elle ses enfants, et déjà ses petits-enfants… Elle le dit, elle aimerait bien voir tous ses enfants mariés avant de partir. Alors Emma va lui faire vraiment plaisir, c’est l’aînée, en doctorat de biologie, elle a un copain depuis toujours, mais ils ne sont pas pressés « d’avoir des enfants ». Quand est-ce que vous allez me faire, comme ton frère, une petite fille ou un petit garçon, demande gentiment la mourante. Mais oui maman… 

Emma va à la pharmacie acheter un test de grossesse, elle ne peut en parler à personne. La famille se retrouve dimanche pour la fête, c’est dans 3 jours. Elle prend le tram et elle observe les drôles de dames, elle scrute les ventres, elle devine les futures mamans. Pas facile de demander « pourriez-vous me mettre une goutte de pipi sur ce test ? ». Elle essaie d’expliquer, mais aujourd’hui on se méfie de tout, non mais ça ne va pas, vous êtes folle, vous êtes une névrosée ! Après trois refus Emma est désemparée, et c’est là qu’un monsieur lui dit, venez chez moi, j’ai compris votre histoire, ma femme est enceinte de 4 mois, venez.

Le dimanche après-midi dans son jardin fleuri d’Heiligenstein, la malade dans une robe écarlate et flamboyante contemple sa famille si joyeuse autour d’elle. Chacun à tour de rôle vient lui parler, lui parler d’avenir, de la beauté des choses et des merveilles du monde. La consigne est simple, strictement interdit de pleurer. Emma embrasse sa maman, et lui dit, j’ai un cadeau pour toi. Devant le test de grossesse positif la future grand-mère laisse couler ses larmes, quel bonheur, c’est magnifique, que je suis contente pour toi ! Tu sais, Emma, si c’est une fille, surtout ne lui donne pas mon nom, nous les mortes, on est faites pour être oubliées, elle ne peut pas porter le prénom d’une morte ; sa grand-mère, tu lui raconteras combien elle est partie heureuse, cela suffira pour qu’elle se souvienne de moi.

En vain, d’Alsace ; épisode 4 : LE PRIX PULITZER POUR LE FANTÔME DE ZELLWILLER

Ambroise Perrin

Elle a fait dix fois le tour du monde, elle a filmé, photographié, et écrit sur tous les pays ; elle avait fait ses études à Strasbourg, à l’École de journalisme, le prestigieux CUEJ. Elle quitta son village sans se retourner. Elle oublia les jeux d’enfants où tout en s’éparpillant dans les champs de maïs, on faisait attention à bien rester ensemble. Même, elle méprisa Zellwiller qui pourtant n’est pas un trou perdu, quoique le village se retrouve à la fin de la liste alphabétique des communes du canton. 

Peut-être est-ce le jour où la petite rivière, l’Andlau, fut enfermée dans des canalisations qu’elle décida de partir au loin et de suivre des fantômes… La réalité du monde n’était que dans son imagination. Le Zell de Zellwiller vient du latin Cella, la cellule de l’ermite, alors très peu pour elle. 

Aux quatre coins du globe elle vit des merveilles. Peu lui importait ceux qui avaient de la fortune, du succès, de hautes situations. Et elle décrocha les prix les plus prestigieux, Pulitzer, Albert-Londres et la Légion d’honneur, pour des histoires qui étaient des moments insignifiants, un paysan en faillite, une vendeuse d’erythroxylacée, la coca, un boat-people de 6 ans, un mourant du sida, le soja en Argentine, un guérillero de la paix portoricain… 

Elle remonte aujourd’hui le village en flânant, elle n’est pas revenue depuis l’élection de Mitterrand ; « elle a disparu » avaient dit les gens il y a 40 ans. La journaliste s’arrête pour aborder cette vieille dame qui ne semble pas bavarde. Il faut savoir écouter et faire parler et la dame toute courbée dans ses habits noirs sait parler ; voilà, à 18 ans, elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour, un jeune homme d’apparence cossue qui s’imaginait qu’elle le devinait et qui finit par épouser une vieille femme très riche. Ce fut un chagrin désordonné, raconte-t-elle, et trop boire fut alors la seule chose qui comptait, indifférente à l’avenir. Elle eut d’autres amours encore, mais le premier les lui rendait insipides, et elle vécut le reste de sa vie, plus de 60 ans, détachée de tout, ce qui était un acte de volonté suprême. 

La vieillarde observe cette grande dame élégante qu’elle vient de rencontrer, si aimable, si douce, et qui pose des questions du regard sans même prononcer une phrase. La vieille dame est digne, oui, elle est contente de parler. Oui, j’ai une fin de vie apaisée, dit-elle. J’ai voulu tout oublier et elle dresse une liste de petits bonheurs comme des rituels, le car Mugler pour aller en ville à la Foire des Quatre Vents, le messti et la barbe à papa, la chorale de l’église avec le nouveau curé, la bouchère dans le Citroën TUB le vendredi à 11h, le mariage du fils du maire où elle fut invitée.

La journaliste aux dix tours du monde rêve de prendre sa retraite, de se reposer, de s’arrêter, quelque part. Pourquoi pas là à Zellwiller où tout semble si calme et si tendre. Et soudain elle fuit, elle quitte précipitamment le village et cette vieille dame qui ne l’a pas reconnue. C’était sa maman.

En vain, d’Alsace; épisode 3: JOHNNY ALLUME LE CHAMP DU FEU

Ambroise Perrin

On raconte 100% alsacien, le spectacle de Johnny Hallyday, « Allumer le Feu ». Car c’est au Champ du Feu que le chanteur a préparé ce qui restera son show le plus populaire et le plus rentable. Cela débute en juin 1998. Johnny prépare sa rentrée musicale, peut-être au Stade de France à Paris, ou même mieux, au Champ de Mars, sous la Tour Eiffel. Les producteurs imaginent les artifices des deux grandes stars, celle de fer et celle de feu. 

Johnny est fatigué par la gloire, il s’amuse à rechercher la sincérité, humble et belle comme un souvenir tendre et cruel. Adieu Paris. « Et il suffira d’une étincelle et d’un mot d’amour pour allumer le feu et voir grandir la flamme dans ses yeux » : Johnny pense à la jeune fille qui habite au Belmont, une choriste dont il pourrait être fou amoureux. Ils se sont déjà promenés là-bas chez elle, dans les chaumes et les tourbières, sur les monts du Champ du Feu. (En 1961 son tour de chant à Strasbourg ayant été interdit pour des histoires d’émeutes et de fauteuils cassés, il avait alors pris le temps d’une excursion). Enfin, Johnny lui déclara « Que je t’aime » et inspiré dédia à sa belle les paroles du « Chant du Feu », qu’il rédigea transi, sur un carnet toujours en poche…

Retour à Paris. Il fallait un titre fort et rythmé pour l’ouverture du spectacle : quelques glissements sémantiques et romantiques transformèrent le Chant du Feu en Allumer le Feu. Et c’est au Champ du Feu alsacien que se déroulèrent les répétitions, Johnny arrivant à bord d’un hélicoptère piloté par Michel Drucker et glissant sur scène le long d’un filin d’argent, moulé dans une combinaison en Nomex et en Kevlar. Dans un déluge de lumière, de furies pyrotechniques et de fumée rouge d’enfer, le chanteur pose le pied au sol, s’enflamme mais ne brûle pas. « Revenir à l’état sauvage, sortir le loup de sa cage, viril est le barbecue, au grill le Loup-Garou ». La chef des choristes, l’Alsacienne Héphaïstos Rathsamhausen, de blanc vêtue, se jetait éperdue dans le mur de feu… De noble souche, elle avait recruté les 113 danseurs et figurants parmi ces amis chevaliers du Ban de la Roche, du Hohwald et de Saint-Nabor. 

Le show brûlant fut un triomphe. « Allumer le Feu » aujourd’hui encore est un tube parmi les 20 qui ont généré le plus de droits en France, selon la Sacem. A la fin de la saison, Johnny, généreux, offrit à chacun des figurants du Champ du Feu une somme coquette, de quoi s’acheter une petite voiture, se souvient-on. 

Si l’on se promène au Champ du Feu, à 1098 mètres d’altitude, au pied de la vieille tour du Club Vosgien, on y voit une plaque souvenir, « Johnny brûle pour toi », qui rappelle l’aventure. Et depuis, dans les EHPAD de Molsheim et d’Obernai, quand on part au Champ du Feu en excursion, on chante dans l’autobus, « Allons donc les Vieux, Allumer le Champ du Feu ».

En vain, d’Alsace ; épisode 2 : CHABROL TIRE UNE BALLE DANS LA TÊTE D’ORSON WELLES À OBERNAI

Ambroise Perrin

Printemps 1971, Claude Chabrol descend de voiture, le malin guide Michelin en main. Il a quitté Obernai pour Grendelbruch, et à l’entrée de Bœrsch il interpelle un cycliste qui a l’air un peu pompette, ce qui lui semble bon signe, pour trouver le meilleur restaurant des environs. Par hasard là sur son vélo, c’est Paul Eckert, le critique cinéma des Dernières Nouvelles d’Alsace, qui fait une quasi-apoplexie en reconnaissant le grand maître du cinéma. 

Direction l’auberge. Chabrol ne connaît pas cette tradition gastronomique ancestrale que l’Alsace vient de réinventer, la tarte flambée, il l’imagine au calvados, au cognac, au marc de gewurtz ou au schnaps, ben non, ce sont des lardons un peu cramés à la flamme du feu de bois. Le cinéaste explique au journaliste qu’il va tourner ici son plus grand film, le 24e de sa carrière (il va fêter ses 41 ans) et qu’il cherche des paysages à l’ambiance provinciale pour une histoire d’amnésie et de jalousie. C’est la Décade Prodigieuse et Paul va se démener comme un chef pour organiser la visite du château Léonardsau et vanter le romantisme de la Holtzelstuckerweg vers Ottrott. 

Chabrol débarque l’été venu avec Orson Welles, qui porte un faux nez et fait installer dans la villa louée d’un beau quartier d’Obernai le courant 380 volts pour la table de montage de son film Don Quichotte. Tous les figurants obernois de la Décade Prodigieuse tombent amoureux de Marlène Jobert. Anthony Perkins et Michel Piccoli rivalisent dans leurs sublimes jeux de traîtres. Karl Lagerfeld survolté lui aussi invente des costumes baroques. Et Chabrol fort aimable et habilement reconnaissant, offre à Paul Eckert un rôle de chef, celui de la patrouille des scouts de Rosheim. L’ancien scout totémisé Michel Rocard, avec qui Chabrol était à l’école primaire, vient passer deux jours sur le tournage et prodigue des conseils d’hamster érudit en vadrouille. 

Orson Welles énerve Chabrol. Le Citizen obernois passe son temps à dénicher les meilleures auberges de la région. On l’y voit dévorer des côtes de bœuf alsaciennes à la tyrolienne, recette qu’il souffle aux chefs interloqués, car l’Alsace et l’Autriche sont un peu la même chose vue d’Amérique. Et il boit, il boit beaucoup, la soif du mal. Comme toujours chez Chabrol, il y a dans le film une séquence à table, où l’on entend Welles, qui joue un richissime patriarche enivré, déclarer son amour pour la région d’Obernai : « avec ma fortune, j’ai pu choisir l’endroit où je voulais vivre… c’est ici ! ». On apprend par la dame de Schang Heil que c’est lui, héros discret de la lutte contre l’occupant, qui a construit après-guerre l’hôpital, la bibliothèque et l’école de la petite ville. 

Mais on s’ennuie sur le tournage, comme plus tard les critiques en voyant le film. Chabrol en a marre de la tarte flambée, il a l’esprit ailleurs, il courtise la belle Aurore et décide avec son scénariste Paul Gégauff d’en finir, en tournant vite une fin sinistre. L’histoire prodigieuse, dernière bobine, se termine avec Orson Welles, le héros antinazi, se tirant une balle dans la tête. Alsace, The End.

En vain, d’Alsace ; épisode 1 : DU PLUS LOIN DE L’OUBLI, DANS LA FORÊT DU STRUTHOF

Ambroise Perrin

Nouvelle série sur AFP, Ambroise-Fiction-Presse. EN VAIN, D’ALSACE. Comme si lues dans un journal, je vous raconte des tranches de vie, et vous me direz « T’es sûr que c’est vrai ? ». Les phrases créent des images, les faits qu’on imagine réels racontent des histoires. Où est la vérité quand on revient là où l’on a survécu à la pire des horreurs, pour mourir ?  

C’est une maison bleue, un peu isolée, il faut marcher dix minutes au sud de Saint-Nabor et traverser le champ du Korisacker. Le vieux monsieur est veuf depuis toujours ; quand il a perdu sa femme, la fillette avait 6 ans, et il est resté tout seul avec elle, là où la neige des Vosges rend l’hiver plus froid et le foehn qui balaye la colline l’été plus chaud. 

Les premières années on les voyait parfois passer sur un vieux vélo jusqu’à l’école, elle mettait les pieds dans les sacoches. Plus tard, elle était seule à pied, c’était loin, elle était bonne élève. On disait qu’on l’avait entendu raconter qu’il travaillait parfois comme jardinier à l’abbaye de Truttenhausen et au prieuré de Saint-Gorgon. Mais comme ils n’avaient pas de voisins, personne ne leur parlait. Quand elle épelait Korisacker en classe, elle insistait « avec deux k comme en norvégien ». Ils étaient là parce que son grand-père avait été là.

À l’époque où le facteur était toujours le même, il prenait le temps d’un petit verre pour un petit mot sur le pas de la petite porte. Que des banalités, des petites choses, rien de personnel. Ensuite, on leur a demandé de chercher eux-mêmes le courrier à la Poste, il n’y avait jamais rien. Si on ne voyait personne, on aurait pu se dire qu’ils voyageaient. Personne n’imaginait la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines. 

Ce fut, on ne sait plus trop, l’agent de l’électricité ou la camionnette de la gendarmerie ; la porte était entrouverte, tout était vide et sur la table seul le journal intime du vieux monsieur. Des livres étaient ouverts, retournés aux pages qu’il avait recopiées à la plume Sergent-Major. À la première page, « je pourrais avoir écrit le livre que je viens de lire ». Plus loin, « parce que je suis alsacien, parce que mes parents, parce que la guerre, par-dessus tout je suis seul. Ce n’est pas facile d’écrire le mot solitude. Mais j’ai un ami à Bergen, Tomas Espedal ».

Était-il parti chez cet ami dans les fjords ? Là-bas, les maisons aussi sont colorées. Et la jeune fille ?  « Elle se réveille. Le jour commence. Je suis heureux, car je ne vais nulle part. Quand elle franchit la porte pour aller à l’école, j’attends déjà son retour. J’attends son retour et un jour, elle téléphonera pour dire qu’elle dort chez une copine ; un jour, elle téléphonera pour dire qu’elle dort chez son copain ; un jour, elle téléphonera pour dire qu’elle va s’installer en ville, qu’elle va vivre dans une autre ville ; je m’y attends ».

À la page suivante du manuscrit on lit : « Tomas va raconter pour moi la suite, il est écrivain : Un jour, le téléphone sonnera et elle me dira qu’elle va vivre à l’étranger ; nous ne nous verrons peut-être plus très souvent, nous nous verrons probablement assez rarement, de plus en plus rarement sans doute, elle ne sait pas quand, à Noël peut-être, ou au Nouvel an, mais peut-être pas. Cet été, dira-t-elle ». « J’attends l’été ».

Il n’y avait aucune raison de rechercher le vieux monsieur dans la forêt de Natzwiller ; par hasard, à l’automne, un promeneur remarqua son corps dans la montée du camp du Struthof, il semblait dormir, il souriait.

Détours rue des Fourmis, épisode 24: PASSAGE … fin de la série, la mélancolie lasse. Et à suivre avec ‘En vain, d’Alsace’ !

Ambroise Perrin

Personne n’est dans la rue, personne ne traîne, les gens qu’on voit sont des gens qui passent, vite. J’observe les gamins de 10 ans, c’était il y a 60 ans, qu’est-ce qu’ils ont changé ! Tous les mêmes, la dégaine, le survêt, les baskets, l’air renfrogné, le nez dans un écran en marchant. Nous étions tous dépareillés, les habits des grands frères et des manteaux bricolés, retournés, le côté usé dedans. Pas de tatouage, mais aux genoux des égratignures rouges de chutes à vélo, les vélos des parents, trop grands pour nos petites jambes. 

Les pantalons longs en Tergal, on ne les voyait dans la rue que le dimanche. La promenade faite de détours est sans fin. Mais un jour on s’arrête, non par langueur, mais pour aller de l’avant. L’éternel recommencement se nourrit d’un passé qui s’efface, la mélancolie lasse. Merci à tous les Haguenoviens qui ont reconnu et salué leurs coins de rue dans les Retours et les Détours de ceux des Fourmis. 

——————

Je termine avec cet épisode « 24 » la série « Détours rue des Fourmis » qui a revisité la série précédente, le « Retour rue des Fourmis » dans ma rue d’enfance à Haguenau ; (textes à retrouver en descendant sur ce blog, gratuit, sans publicité ni cookies, et cliquez sur ‘suivre ‘, onglet bleu, pour vous inscrire, important, merci !) 

J’y ai observé les détails qui avaient changé dans les maisons, les jardins et les voisins. Je vais maintenant vous proposer une nouvelle série, « T’es sûr que c’est vrai », des récits ancrés dans des lieux bien précis en Alsace où j’emmêle l’histoire locale, la fiction bancale et l’humour pas banal. Un peu comme un guide touristique qui aurait pour ambition d’avoir des lecteurs qui se perdent sur les chemins de la fiction, dans la campagne alsacienne et aux carrefours de l’imagination : bref, une enquête de journaliste de proximité sous l’égide de l’AFP, Ambroise-Fiction-Presse, et un jeu littéraire plein de gaité. Ces textes ensuite seront publiés en livre par les « Editions Bourg Blanc » sous le titre « En vain, d’Alsace » avec une carte, assez inutile, qui permettra de situer les différents lieux évoqués pour que le lecteur phantasme la possibilité, avec d’autres plaisirs, de se rendre sur place, où en principe il n’y a rien à voir, même le livre en main. Pourtant, si vous y croyez, cela raconte tellement bien ce qui s’y est passé… ap

nb: merci de vos commentaires !

Détours rue des Fourmis, épisode 23: BRIQUE

Ambroise Perrin

On voyait tout, on devinait ce qui devait s’y passer, la vie des voisins était quelque chose de serein. Les villas des gens bien avaient du grillage, parfois de fine grille en fer forgé, rien n’était caché, on passait devant sans vraiment regarder, désinvolte routine de la privauté. La mémoire exalte cette sérénité fanée. Il y a aujourd’hui des plaques horizontales de polystyrène anxiogène qui masquent la vue, parfois des panneaux de bois pseudo exotiques, des murs de faux roseaux et de vrais murs de parpaing. Passez, y’a rien à voir.

Si, on voit de fausses briques effet texturé autoadhésives imitation pierre délavée, imprimée en relief, plus vraies que nature.

Détours rue des Fourmis, épisode 22: HERBE

Ambroise Perrin

Il y a un arrêt de bus Ritmo devant le quatrième bloc, le 11 rue des Fourmis. On distingue encore des bordures arrondies, sous la mousse, et l’on a coulé un béton gris fonctionnel pour les passagers qui attendent sans savoir qu’ils foulent debout des souvenirs. Même les mauvaises herbes semblent différentes, d’ailleurs l’herbe est rasée comme du gazon. Ce ne sont pas les habitants qui la coupent pour des lapins, derrière, dans des cages sous les balcons, c’est une entreprise de jardinage qui passe de temps en temps.

Qui oserait aujourd’hui s’étaler dans l’herbe sur une couverture pour n’attendre personne, et rester dans la rue couché au soleil à chantonner et à voir passer parfois une voiture ?

Détours rue des Fourmis, épisode 21: HARMONIE

Ambroise Perrin

Les quatre blocs étaient absolument identiques. On disait qu’ils étaient à la mairie puisqu’on payait le loyer à la mairie. Le même architecte pour toute la rue des Fourmis, les mêmes bordures en béton granuleux, de l’herbe devant, des jardins derrière, pas de grillage. Plus loin déjà le terrain vague, pas de culture, des herbes folles, des nuées d’insectes. Le grand champ menait à la route de Marienthal, on y jouait au cerf-volant les années sans maïs. On y a construit un lotissement fin des années 1960.

Le souvenir est harmonieux, quatre façades identiques et six appartements; aujourd’hui tous les ravalements sont différents, à l’époque c’était dans nos désirs de partir que régnait la fantaisie.

Détours rue des Fourmis, épisode 20: CIMETIÈRE

Ambroise Perrin

Arpenter des rues un demi-siècle plus tard laisse au hasard la possibilité de vous faire déambuler là où l’on n’était jamais allé. Par exemple dans le haut du cimetière Saint-Georges, route de Marienthal en face de l’épicerie, je n’y avais jamais mis les pieds. Pourtant les tombes blanches des militaires sont très familières vues du trottoir. Les enfants, nous vivions encore la guerre, par procuration, même si nous confondions les cérémonies de sortie de classe au monument aux morts pour le 11 novembre, avec les récits des voisins témoins des combats des Américains plus bas sur la Moder. L’appréhension se mêlait à la sacralisation.

Il y a certainement une loi qui interdit aux promoteurs immobiliers de faire déménager cette partie du cimetière, sanctuarisé et si bien situé proche du centre-ville, pour y construire des appartements à une rentabilité assurée.

Détours rue des Fourmis, épisode 19: PROJECTEUR

Ambroise Perrin

Un des événements qui jalonnaient nos déambulations dans le quartier, c’était l’arrivée d’un nouveau chien. Tiens, les North ont un nouvel épagneul ! C’est un cocker brun anglais ! On reconnaissait tous les aboiements, seuls les bergers allemands nous effrayaient. À la tombée de la nuit aujourd’hui on n’entend plus rien, mais si on approche du grillage treize spots automatiques s’allument vivement, des projecteurs menaçants. Le passant curieux est cerné.

Les lumières n’aboient pas, mais la plaque en émail blanc « Attention Chien Méchant » est toujours là.

Détours rue des Fourmis, épisode 18: MAISON

Ambroise Perrin

Peut-être qu’une photo chargée de souvenirs un peu inventés permettrait de confronter une fausse impression de réalité à la modernité ? Oui, les maisons ont changé. Les jardins ont été transformés en parkings, et surtout beaucoup d’entre elles ont des extensions, on a collé au style cossu des années 1930 la construction de cubes à toit plat et à panneaux vitrés. Il y a deux noms sur les sonnettes, on a agrandi pour louer une moitié.

Avant les grands-parents vivaient avec la famille et on se partageait les chambres, aujourd’hui, deux couples inconnus se partagent la maison devenue sans mémoire.

Détours rue des Fourmis, épisode 17: ÉCREVISSE 

Ambroise Perrin

Qui officiait à la Ville de Haguenau, dans les années 1950 – 1960, dans la Commission des noms de rues? On préférait à l’époque les petites bêtes aux grands hommes (et aujourd’hui aux grandes femmes). Rue des Abeilles, rue des Bourdons, des Guêpes, des Écrevisses, quatre perpendiculaires à la rue des Cigales, elle-même perpendiculaire à la rue des Fourmis. 

Ceux qui habitaient rue des Écrevisses se demandaient certainement où ces crustacés décapodes d’eau douce de la famille des Astacoidea pouvaient bien vivre dans le Bildstoeckel.

Détours rue des Fourmis, épisode 16: BAISER

Ambroise Perrin

Le plot de ciment sous lequel on cachait des mots pliés en quatre pendant les jeux de piste est toujours là, à l’angle de la rue des Fourmis et de la rue des Cigales. Plus loin, hors de portée de vue des parents, la boîte aux lettres tout au bout de la rue des Voituriers attend encore, elle aussi. C’est là que j’ai échangé pour la première fois un baiser sur la bouche et avec la langue. C’était la copine du théâtre, on jouait Antigone d’Anouilh au lycée, elle était Ismène et moi le Garde Jonas. Et une fois Créon, on alternait. 

Mais maintenant j’ai l’impression que cette boîte pleine d’amertume n’est plus la même, elle a une forme plus moderne, et elle a été déplacée deux maisons plus loin, rue de la Ferme Falk.

Détours rue des Fourmis, épisode 15: GROSEILLE

Ambroise Perrin

Il y a des rues toutes proches de celles des Fourmis où rien ne semble avoir changé, pas un signe de nouveauté, des façades un peu délavées, juste des arbres qui ont poussé. Ah si, il y a des clôtures opaques qui ont remplacé les grillages à travers lesquels on picorait des groseilles roses, transparentes, celles qui dépassaient au-dessus du trottoir. Ce n’était pas du vol. Revenir c’est chercher comment c’était avant.

Comme si la confrontation des souvenirs avec la réalité d’aujourd’hui n’avait pas rendu les rues plus larges.

Détours rue des Fourmis, épisode 14: TANK

Ambroise Perrin

Peu de voitures passaient, mais des tanks souvent, rue des Fourmis ; les gamins on adorait. Aujourd’hui ce sont les Range Rover qui patrouillent, quelle horreur. Après-guerre, on ressentait instinctivement comme un vague sentiment de reconnaissance pour les grosses mécaniques, aujourd’hui on croit déceler dans ces engins une morgue qui n’est qu’une piètre arrogance. 

Dans les chars ils ressemblaient à des héros, ils s’arrêtaient pour jouer au foot avec nous devant les blocs. Dans les 4 x 4, ils foncent, et l’on se méfie, ce sont peut-être des voyous.

Détours rue des Fourmis, épisode 13: BEAUTÉ

Ambroise Perrin

À la recherche de la vie où tout est beau, la couleur bordeaux.Le bloc gris numéro 3 est maintenant bicolore, rayonnant, il y a eu des travaux, avec un grand vitrage unique du haut en bas de la cage d’escalier. Petit air moderne rouge sombre des années 2000.

Pour le lecteur de Proust, ce temps est perdu. Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux.

Détours rue des Fourmis, épisode 12: PRIVÉ

Ambroise Perrin

Je connais heureusement les noms de rue par cœur parce que souvent, il n’y a plus de plaques aux croisements. Les passages entre les maisons sont maintenant toujours obstrués, il faut faire un grand tour pour passer derrière. Devant ce nouvel immeuble je demande : Vous savez quand cela a été construit ? – Non, je n’habite là que depuis trois ans. – Vous n’avez jamais demandé ? – Non, et vous ? – J’ai habité là il y a 60 ans.Le monsieur me regarde comme si j’étais Vercingétorix. A l’époque il y avait la famille, les voisins et des visiteurs. Tout était ouvert à tous. Je continue. Partout, « propriété privée, parking réservé aux résidents ».

Détours rue des Fourmis, épisode 11: ÉCOLE

Ambroise Perrin

Route de Marienthal, un panneau annonce que l’épicerie de Chez Maurice est à vendre. Maurice était plus cher que la Coop mais on y allait quand même de temps en temps, et nous les gamins pour les Carambar à 5 centimes qu’on ne trouvait pas à la Coop. 

On voit l’enseigne du successeur de l’épicier, « Pain artisanal, Froment d’or ». Une inscription précise « Bildstoeckel Eck » à l’angle de la rue de la Croix de Pierre. En face l’école maternelle paraît plus grande, elle a toujours un mur rouge, mais s’appelle maintenant « Site Scolaire et Périscolaire ». Des annexes ont dû être construites car on ne voit plus le cimetière avec les tombes militaires.

Détours rue des Fourmis, épisode 10: INDIVIDUELLE

Ambroise Perrin

Les jardins des blocs 3 et 4 n’existent presque plus, il y a là un gros immeuble assez récent avec de nombreux appartements ; l’entrée est de l’autre côté de la rue des Fourmis, rue des Papillons. Des barres de garage occupent le reste du terrain. A la fin des années soixante, le jardin du bloc numéro 1 avait été amputé, côté rue des Abeilles, par une maison « individuelle » et un grillage de séparation, on disait que c’était la faute de la mairie. On a vu rouge et quand le bulldozer a commencé à creuser, personne ne s’est soucié des petites cachettes de trésors dans ce terrain de jeu des enfants.

Détours rue des Fourmis, épisode 9: OGIVE

Ambroise Perrin

Au bloc numéro 2, qui était le 3 rue des Fourmis et qui aujourd’hui est le 7, l’entrée gauche du jardin était délimitée par un haut mur avec une fenêtre en arc. On appelait cette voûte la fenêtre espagnole. D’un bloc à l’autre on se connaissait, mais pas tellement. Chacun restait chez soi, et les vrais voisins de son bloc c’était comme la famille. On n’a jamais cherché à savoir pourquoi il y avait un tel mur puisqu’à côté il n’y avait pas de grillage pour empêcher le passage. Le mur est toujours là, une fantaisie esthétique ou une facétie de maçon.