En vain, d’Alsace ; épisode 30 : À BRUMATH, COQUILLAGES ET CRUSTACÉS

Ambroise Perrin

Son mari la quitte pour une plus jeune, il lui a dit, ‘’restons bons amis’’, il va garder la maison et lui propose beaucoup d’argent, et comme c’est aussi la grosse crise, il hurle ‘’pour que tu dégages’’. Cela se passe dans la jolie petite rue, en face de l’Écrevisse à Brumath, hôtel-restaurant célèbre pour avoir accueilli Jean-Paul Sartre en garnison pendant la drôle de guerre, et pour ses plateaux de fruits de mer, avec un nom pareil, c’est bien logique. 

En ce moment, il habite chez elle, la nouvelle, et c’est tout petit ; et elle, la vieille, elle est seule dans sa belle maison à lui, qu’elle a aménagé avec amour, bon goût et aveuglement pendant vingt ans. Elle aimerait bien y rester, mais ce n’est pas négociable, il veut SA baraque, c’est lui qui payait les traites et la décoration et elle est à son nom, non ? 

C’est son dernier soir, le salon au rez-de-chaussée est encombré de cartons avec SES affaires. Elle va chez sa sœur, où elle a déjà déposé deux ou trois meubles ; il l’a autorisée à les prendre. Le chien aussi, il veut bien qu’elle le prenne, mais finalement personne n’en veut, il a été largué ce matin à la SPA. Être une bête libérée, ce n’est pas si facile.

Pour son dernier repas ici, elle s’est fait livrer ‘’à domicile’’ le fameux plateau de fruits de mer des amoureux, comme s’en vante la carte, car on déguste tout avec les doigts, les crustacés étant subtilement proposés aux bécoteurs comme les prémices d’autres bons moments. Elle se croit au cinéma, ses yeux panotent sur les objets qu’elle va nimber d’un halo mélodramatique dans sa mémoire. La lumière est diffuse, chaude par le reflet des grandes teintures qui masquent le vilain monde extérieur. Que l’on est bien chez soi ! Et ce sera désormais chez lui ? Désormais… 

On ne les verra plus ensemble. Il reste une poignée de crevettes dans l’assiette. Alors, petite idée, petite vengeance, petite blague, rien de bien méchant ! Elle va grimper sur l’échelle qui lui a servi à vider les étagères et elle dévisse les embouts de chacune des tringles des beaux rideaux. Et allez, hopla, deux ou trois crevettes dans le creux de chaque barre, et les embouts à peine revissés pour laisser passer l’air. Rigolo, n’est-ce pas ? 

Dernière nuit dans cette belle maison qu’elle regrettera tellement. Demain matin, la camionnette pour embarquer ses bouquins, ses petites culottes et les traces d’un bonheur qu’elle voudra vite oublier, un dernier selfie devant la baie vitrée de la salle à manger, elle fredonne Capri, c’est fini, je n’y remettrai plus jamais les pieds, c’était la maison de mon bel amour… Ici, c’est fini...

Monsieur revient l’après-midi même avec sa nouvelle Madame, émerveillée par tant de beauté, cette belle maison si bien agencée, le bonheur est à ses pieds, celle d’avant, il devra l’oublier ! Et surtout, sans crier Aline pour qu’elle revienne ! Elle va apporter sa touche d’artiste au bonheur de leur ‘’jeune couple’’, un grand poster de Hooper et le sourire de Marilyn warholisée… On bouge les meubles, on va repeindre la cuisine et acheter un plus grand écran pour la télévision.

Au bout de deux ou trois jours, elle trouve que cela sent un peu le rance, cette maison était mal aérée. Au bout d’une semaine, il y a comme une odeur, elle va laver les sols, qui en ont bien besoin, avec un détergent qui sent bon. Au bout de deux semaines, franchement, ça pue, c’est aigre et insidieux, et quand on imagine que cela a disparu, cela revient plus fort. 

C’est fétide. Ce n’est plus une senteur, ce sont des effluves qui flottent dans toute la maison. Comme un remugle d’une vie passée, les miasmes d’un petit complexe de supériorité sur le cadavre de la vieille bique que son bel homme vient de chasser, l’air putride de la bataille terminée sur les relents de sa victoire. Plus concrètement, ça schlingue vraiment dans son nouveau chez elle ! 

Elle demande à la femme de ménage un récurage en profondeur de la cuisine, de la salle de bain et puis aussi de toutes les pièces, même si cela prend du temps. Peut-être un rat mort qui pourrit dans un coin ? La maison est inspectée de fond en comble, tous les meubles sont frottés et désinfectés, ça pue toujours et de plus en plus fort. On emprunte le chat d’un voisin. Le minou restera sans croquette, enfermé à la cave pendant 48 h, si une souris puante était passée par là, elle aurait été de suite occise. On fait alors appel à une société de désinfection, un technicien docte et savant se fait fort de détruire toutes oothèques qui peuplent, c’est son diagnostic, chaque pièce de la maison. Ne trouvant pas de coques abritant des blattes ou autres cancrelats, il propose une mesure radicale, l’emploi d’un fumigateur répulsif pour diffuser un brouillard assassin à base de cyphénothrine de la famille des pyréthrinoïdes, doublé par une application de DEET, le champion des récepteurs olfactifs, ça a été mis au point par l’armée américaine, madame, alors vous pensez si c’est efficace. Après tout cela, je vous le promets, votre maison sera comme un jardin de roses, je vous demande pardon, avec le soleil il y a un peu de pluie parfois, cela prendra 3 jours sans que vous ne puissiez entrer. 

On va s’organiser, répond le nouveau couple qui garde un peu de dérision pour annoncer qu’ils vont se mettre au parfum à l’hôtel, pas très loin, tant pis pour les ragots. Les voisins compatissants disent combien ‘’on vous plaint’’ avec la terrible angoisse que cela s’étende aussi chez eux. Eh bien non, aucune maison des alentours n’a ce problème de flagrance, personne ne ressent ce goût d’empyreume entre leurs quatre murs maçonnés. Ils sont pour le moment à l’abri de cet incertain mais peut-être futur tourment. Il n’y a qu’une seule maison qui pue et qui continue à puer, dès le lendemain du passage du technicien spécialiste en tueuses exhalaisons. 

On cherche toutes les solutions, l’odeur maintenant est d’une acidité mordante, capiteuse et fourbe. On pense qu’elle vient de s’éclipser et elle est là, sournoise, un zéphyr rusé qui donne envie de vivre masqué. Internet fourmille de charlatans qui proposent des sacs de charbon actifs en bambou exotique, des gels de destruction des molécules qui transportent les odeurs hors-la-loi, des purificateurs antiacariens qui absorbent furtivement l’humidité, des badigeonnages avec un produit magiquement ésotérique, qui s’avère être un mélange d’eau calcaire et de vinaigre blanc. 

Il faut prendre une décision, c’est celle de laisser passer le temps et de s’installer ailleurs jusqu’au printemps. Va pour la maison de campagne des parents de la jeune dame, qui menace, sans trop savoir comment, de représailles en raison de son martyr en tapinois. Elle a des migraines, la nuit des hauts le cœur, et des coups de froid tout au long des journées puisqu’il faut vivre avec les fenêtres ouvertes. Partons ! 

Et pourquoi ne pas, pendant ce temps-là, louer les pièces du bas en Airbnb, pour couvrir un peu les frais de ces dernières semaines embaumées ? Le soir même les locataires téléphonent, impossible de vivre dans votre salon, on se croirait au bord d’une décharge, dès que l’on croit s’être habitué à l’odeur, le souffle du fumet reflue, le nez vous trahit, le malaise vous envahit. 

Même désappointement avec une agence immobilière qui affronte les répulsions d’une cliente exaspérée et furieuse d’avoir été trompée. Les professionnels se donnent le mot. Aucune agence n’accepte de prendre la maison pour une location. Pour tout le monde dans cette histoire, lâcheté et trahison. 

Il faut se rendre à l’évidence, le beau mois de mai venu, l’odeur est toujours perfidement présente. Il faut vendre. Le prix est attractif, mais la rumeur rend la puanteur immédiatement notoire. On visite et l’on ricane, la maison est peut-être maudite, plus aucun client potentiel ne veut se déranger, ils répondent tous, ‘’pour l’odeur, on sait’’. Personne, même pour un prix de la moitié de la valeur.

Vient le jour du divorce, rendez-vous chez le notaire, la veille, Monsieur appelle gentiment sa future ex-épouse, comment tu vas, et toi ? On papote, je me débrouille, mais tu sais, j’ai bien de la nostalgie et notre belle maison me manque tellement. Alors là, Monsieur prend la balle au bond, tu sais que nous partons ? Oui, mon nouveau job, je dois vendre la maison, si tu veux, ce serait un bon prix pour toi ! Mais c’est impossible, tu devines bien combien je n’ai pas d’argent, c’est impossible pour moi. Alors écoute-moi bien, entre nous, il ne s’agit pas de faire des affaires, je te la laisse pour… et il annonce une somme qui correspond à tout juste le tiers de la valeur de la maison.  Tu ferais ça pour moi ? Mais oui, nous nous sommes toujours bien aimés, mais à une condition, demain, avant le divorce, on signe la vente chez le notaire ! Pas la peine, ajoute-t-il en riant, que tu fasses une visite, tu la connais la baraque, haha. Simplement j’embarque tous les meubles, à ce prix-là tu auras les murs vides, mais tu te débrouilleras. Eh bien, c’est d’accord ! 

Deux jours plus tard, la nouvelle propriétaire observe depuis le jardin le grand chambardement de tout ce que contient la maison. L’équipe de déménageurs démonte tout, ils embarquent tout, même les beaux rideaux avec les tringles.

En vain, d’Alsace ; épisode 29: LA NOCE CHEZ LES PETITS SOLDATS, À RUSS

Ambroise Perrin

Quand ils sont rentrés de la guerre, tous les deux du village, ils n’ont rien raconté. Auguste dans l’armée allemande et Eugène dans l’armée française, chacun rescapé de Verdun. À Russ on était vosgien, français et après 1870, alsacien, allemand. En 1919, il ne restait dans leur tête que les morts et peu de mots. Ils retournaient « chacun dans sa guerre » qu’ils savaient pour les autres impossible à comprendre. Au front, on parlait le dialecte de son village, un peu d’argot des casernes et pour les besoins des ordres et pour monter à l’assaut, le français ou l’allemand. 

Auguste et Eugène n’étaient pas frères d’armes, pas question d’être amis, ce n’est qu’au café, – il y en avait un tous les 30 mètres, que parfois ils partageaient des canons. Le rouge et le schnaps, la chopine des tranchées, qui coulait aujourd’hui derrière leurs accroche-cœurs, les décorations. Et des médailles, quand on avait survécu au grade d’apprenti-cadavre, le pointu, l’Allemand au casque à pointe, il en avait moins que l’autre, normal, il était le perdant.

« Capout ! » trinquait-on en levant le verre ; « moi pas capout », c’était pour demander grâce quand on tombait prisonnier, ne me tuez pas… Personne ne ricanait lorsqu’un combattant faisait un pompier, c’est-à-dire qu’il buvait toute la bouteille au goulot, d’un seul trait, vite. Vite probablement pour oublier, mais ils n’oubliaient jamais. Ils devaient la vie à des nouveau-nés, les obus qui tombent à vos pieds et qui n’éclatent pas. 

Ils se marièrent, sans chercher bien loin, dans le village même à Russ, en 1926, la même année. Mais pas question d’inviter l’autre à la noce. En 1952, le fils d’Eugène épousa la fille d’Auguste, tu épouses la boche, lui dit-on. Non, j’épouse, ma mie, c’est mon cœur, ma promise. Ils ne disaient pas « parce qu’on s’aime », mais ils étaient amoureux ; ils s’étaient retrouvés loin des yeux du village, sur les bancs de l’école d’instituteurs à Strasbourg. 

Il fallait un peu de témérité, et le curé de Russ les encouragea, pour monter en procession vers la place des Tilleuls et pénétrer avec les deux papas dans l’église Saint-Etienne. Ils passèrent devant le monument aux morts avec les noms de tous les soldats qu’on disait morts pour la France, même ceux de l’armée du Kaiser. Au restaurant de la Gare, le meilleur du village, où les deux familles allaient partager le repas de mariage, on faisait comme si de rien n’était. Cela faisait déjà 35 ans, et il y avait eu tellement d’autres malheurs depuis. Les deux soldats allaient bientôt être grands-pères.

En vain, d’Alsace ; épisode 28 : DES FLEURS DU MAL DANS LA VALLÉE DE SCHIRMECK 

Ambroise Perrin

Lorsque la filature eut définitivement fermé ses portes, ce furent des pleurs, puis de la nostalgie, enfin du fatalisme. Certains pensèrent se battre pour des indemnités et invoquèrent la tradition et la défense du patrimoine pour avoir quelque chose à faire. La télévision de Strasbourg vint poser des questions. Un journaliste d’un quotidien de Paris fit une enquête.  C’est Xavier Muller, deux siècles auparavant, un maire de Schirmeck, qui avait fondé, exactement en 1795, le premier atelier de coton sur la Bruche. En 1960 l’industrie de la région groupait encore 230 000 broches finisseuses et 8 500 métiers à tisser. On commençait à 14 ans et quand 20 ans plus tard on était contremaître, le patron vous louait pour presque rien un appartement à 50 mètres de l’usine. 

Lui avait été contremaître. Il n’est pas allé voir quand, deux ou trois années plus tard, on fit sauter à la dynamite la cheminée de l’usine, un crève-cœur. Sa mère tenait la ferme dans les hauteurs, avec un cousin, juste 6 vaches pour le lait de la coopérative. Elle lui a proposé. Il n’a pas voulu. Il a préféré se réfugier au village chez un ami qui lui a prêté une jolie chambre donnant sur un beau jardin. Il n’était pas fâché, non il n’avait aucune envie, sans mépris et en fait sans même réfléchir, de remonter à la ferme. 

Charles écrivait tous les jours à sa mère, et madame Caroline comme on l’appelait, lui répondait en donnant le matin avant 7 h sa lettre à la Jeanne qui travaillait à la Poste. Charles dilapidera très rapidement son pécule de dédommagement de la filature, il fit des dettes, on le pourvut d’un conseil judiciaire.

« Ah ma chère mère, est-il encore temps pour que nous soyons heureux ? Je n’ose plus y croire. J’ai 40 ans et pire que tout, la volonté perdue, gâtée ! Qui sait si l’esprit lui-même n’est pas altéré ?  Je n’en sais rien, je ne peux plus le savoir, puisque j’ai perdu même la faculté de l’effort ».

La maman essayait de comprendre cette lâcheté spirituelle qui fatiguait le corps de son fiston. « Ce petit coin d’Alsace est merveilleux. Le grand air y est bon et on y mange à sa faim. Ce sont presque déjà les Vosges. Il y a des filles à marier, samedi, au bal de La Broque, y viendras-tu ? Te souviens-tu, l’été, quand nous allions nous baigner dans la Claquette et pique-niquer au château de Salm ? Et quand nous sommes allés rendre visite à Madeleine Loux qui racontait les colis pour les prisonniers ? » 

Une maman s’inquiète toujours. « Avant tout chère mère, je veux te dire une chose que je ne dis pas assez souvent et que tu ignores sans doute, surtout si tu me juges par les apparences, c’est que ma tendresse pour toi va en augmentant sans cesse. C’est une honte d’avouer que cette tendresse ne me donne même pas la force de me relever. Je contemple les anciennes années et ma volonté va toujours se rouillant ». 

Dans sa tête résonnait encore le bruit assourdissant, familier, magnifié, des métiers à tisser.

En vain, d’Alsace ; épisode 27 : LES PARAPLUIES DE CHER-BOURG-OBERNAY-CITY

Ambroise Perrin

C’était en 2030, dans les faubourgs d’Obernay-City, il y a 50 ans. Les usines de plaquettes énergisées alimentaires produisaient la nutritivité d’espérance 120 (120 ans, au-delà, il fallait décrocher) pour la zone 113, un carré de 50 x 50 km. C’était notre zone, 113, la plus productive de l’hémisphère. 

À 3 km à vol de drome H (H pour humain) on pouvait visiter la sympathique réserve de Strasbour-Ville-Âgée, calquée sur le village d’Astérix-Historix. L’ellipse insulaire était inscrite au patrimoine mondial de l’Unité de Nettoyage Ethnologique et de Sauvegarde des Catégories Oubliées, l’UNESCO, tout comme Les Bécasses de Notre-Dame-des-Landes, L’Arbre Unique d’Amazonie ou Le Glaçon Préservé du Groenland. Dans ces zones à potentiel nostalgique on soignait les crises d’amertume par des séances de « retour aux madeleines », appellation touristique de ces cures thérapeutiques sédatives et antalgiques prescrites par l’Échelon de Protection, la Sécurité Sociale.

Depuis Obernay-City on réservait un séjour abracadabrant très chic  à Strasbour-Ville-Âgée pour les jours paires, Banquet Alsacien avec tartiflette, raclette et champagne frappé ; ou pour les jours impairs Menu Grantest avec carottes biologiques, riz complet et hamster grillé. Ce programme attirait des milliers de touristus-mondius qui logeaient dans les hôtelus-dormitorus d’Obernay-City, assurant la prospérité de la population locale. 

Au vieux village, au Cher-Bourg-d’Obernay-City, on proposait aussi des excursions dans les usines robotisées. Et l’Office du tourisme offrait d’insolites et obsolètes cadeaux, des boules de neige, des parapluies et des crucifix, qui amusaient beaucoup les visiteurs depuis que le réchauffement climatique avait éradiqué les hivers, les nuages et les religions.

Maintenant que les pays n’existaient plus et que la Boule-Terre était divisée en carrés, Obernay-City était devenu une destination aussi populaire que Planète-Mars.

En vain, d’Alsace ; épisode 26 : L’ORANGERIE ET LE BUERHIESEL DE RETOUR A MOLSHEIM

Ambroise Perrin

C’est tout d’abord une histoire de jalousie. Pourquoi pas nous ? Pourquoi à Strasbourg ils ont une orangerie, alors que chez nous, un peu plus au sud à Molsheim, il fait bien plus beau ? Nous sommes en 1894 et l’an prochain se tiendra l’exposition d’Industrie et d’Artisanat devant réunir 1250 exposants dans le parc de l’Orangerie à Strasbourg. Ces messieurs du Comité veulent briller, faire du somptueux, étonner les visiteurs. Ils ont repéré une magnifique maison à colombage, la maison Schwartz, qu’ils aimeraient transporter de Molsheim à Strasbourg pour en faire un restaurant de prestige, le Buerhiesel. Dans le parc il y a une serre abritant 138 orangers confisqués au château de Bouxwiller après la Révolution. 

Les édiles de Molsheim proposent un marché : la maison contre les orangers. Ce serait le début de la fortune en instaurant une tradition, celle d’offrir à Noël une orange à tous les enfants alsaciens. L’orange de Noël dans chaque famille ! Et chez les pauvres il n’y aurait rien d’autre. Des années plus tard on se souviendrait encore de cette merveille pour fustiger les trop pleins de cadeaux aux enfants gâtés ! (Balzac aura la même idée en voulant cultiver des ananas à Paris). 

Les oranges Molsheim deviendraient le symbole d’une Alsace audacieuse et florissante. Pour respecter la tradition, on imagina tout de suite la recette du rôti de cigogne à l’orange sur son lit de choucroute, les bredeles ronds en forme de mini orange et le gewurztraminer spritz légèrement coupé au jus d’orange. Il fallait trouver un grand terrain, bien exposé au soleil, tout au sud. Il y avait un bel endroit rue du Château Saint-Jean à l’angle de la rue du Gaentzig. Pour passer l’hiver, on emmitouflerait les orangers dans des serres. On protégerait les racines sous des couches alternées de feuilles et de fumier. 

Un accord fut conclu. On connaît la suite de l’histoire, la maison fut effectivement démontée, pierre par pierre et reconstruite dans le parc à Strasbourg. Mais cet hiver-là fut particulièrement rigoureux. Et fatal pour les orangers strasbourgeois. Les édiles de Molsheim inconsolablement lésés décidèrent d’imposer, sans jamais débourser un sou, leur banquet annuel au Buerhiesel. Et promesse leur fut faite de ramener un jour la maison à colombages et de la remonter au bord de la Bruche. Ce sera peut-être en 2025 pour les 130 ans de son premier déménagement.

En vain, d’Alsace ; épisode 25 : LA MALÉDICTION DE LA BRUCHE, L’AFFAIRE DU PETIT BÉBÉ TOMBÉ DE HAUT 

Ambroise Perrin

C’est un peu comme l’Affaire Grégory, à Muhlbach-sur-Bruche. Un petit garçon est mort, il avait 3 mois, et tout le village s’est retrouvé la proie de la presse à sensation. Il n’avait pas été assassiné noyé dans la Bruche, mais la mort de ce garçon fut tout aussi dramatique. On écrivit aussi, une mort tout aussi sensationnelle. 

Les parents du bébé sont tous deux des journalistes connus, lui à Paris, elle à Strasbourg. Dès qu’ils réussissent à prendre quelques jours de congé en même temps, ils se retrouvent dans cette maison familiale de la vallée de la Bruche, une vieille bâtisse qu’ils ont envie de retaper. Ce samedi soir, ils doivent se rendre à une cérémonie officielle au Conseil de l’Europe, une bonne demi-heure de voiture. Ils demandent donc à la jeune fille de leurs voisins de passer la soirée chez eux pour garder le bébé. Ils la connaissent bien et elle est toute contente de ces quelques heures de baby-sitting. Un biberon est prêt en cas de pleurs, elle sait comment faire.

Lorsque les parents rentrent, le bébé dort, tout va bien, la jeune fille part chez elle. Mais dans la nuit, quelque chose de bizarre, le bébé ne cesse de vomir, il a une respiration hoquetée, il s’endort et se réveille brusquement, il pleure comme s’il souffrait. Le matin dans les bras de ses parents, le bébé est amorphe, coup de fil à un copain médecin qui recommande d’aller aux urgences à l’hôpital. En voulant changer la couche du bébé, la maman s’aperçoit qu’elle est mal mise ; il y a une couche sale dans la petite poubelle de la salle de bain, c’est la petite voisine qui a dû lui mettre une Pampers propre. À l’arrivée à l’hôpital, tout va très vite. Le bébé est bleu, il est mis sous réanimation intensive, il meurt. 

Que s’est-il passé ? Le médecin qui constate le décès retient l’obstacle médico-légal, et demande donc la conservation du corps. Un premier examen, qui sera confirmé par une IRM, indique un choc très violent, éventuel point de départ d’une enquête criminelle. Les parents sont de fait soupçonnés, mais de suite on comprend : la jeune fille, en changeant le bébé, l’a posé sur la table de la salle de bain, elle a ensuite cherché une couche, le bébé a bougé et il est tombé, il ne pleurait pas, elle n’a rien dit « de peur de se faire gronder ». 

Accident, négligence, le fait divers « de société » emballe les collègues des parents atterrés. Avant même les conclusions de l’instruction, le procès médiatique va bon train, « Chronique d’une négligence ordinaire », « La mort quotidienne des petits innocents ». Plus de cinquante journalistes au cimetière, « le Bébé de la Bruche » devient l’indécent feuilleton de la presse à sensation. On fustige l’irresponsabilité de la mère et la nonchalance du père, et l’on décrit les voisins frustres… 

« Et si elle l’avait dit tout de suite, le bébé aurait-il été sauvé ? Trois spécialistes répondent, édition spéciale ». « Plainte contre la jeune voisine, est-elle responsable ? La justice en marche avec un maître du barreau ».  Le battage des mots veut un coupable, le choc des photos veut la douleur.

Trente années plus tard, j’ai revu le couple, le chagrin est toujours là et mon amie m’a dit tendrement : « quand on lange un bébé, on met le coussin par terre, sur le plancher ».

En vain, d’Alsace ; épisode 24 : JEAN-LUC GODARD PROJECTIONNISTE AU CINÉ-CLUB DE MUTZIG

Ambroise Perrin

Il y a une génération de cinéphiles qui sont des gens qui regardent les films en entier, en version originale sous-titrée, et non pas sur un écran de téléphone-timbre-poste, mais dans une salle, avec d’autres spectateurs, des cinéphiles qui rient et qui pleurent ensemble, et sur l’écran noir de leurs nuits blanches. Avant de fréquenter les salles de cinéma Art-et-Essai où l’on ne grignote pas de pop-corn bruyant pendant le film, mais où l’on rêve de sucer des mikos glacés s’il y a un entracte, cette génération de cinéphiles a appris à aimer le cinéma au lycée, dans des ciné-clubs, souvent dirigés par le prof de français. Ensuite il y a eu la télévision, avec le Cinéma de Minuit et la Dernière Séance, puis les cassettes VHS, les DVDs, le câble, les abonnements à des chaînes spécialisées. Et puis, c’est rare mais c’est souvent sous l’impulsion d’un passionné, on a réinventé la convivialité du Ciné-Club, avec 10 minutes de présentation du film et un débat de 20 minutes à la fin, il faut terminer parce que le gardien veut fermer. 

Le Monsieur Cinéma de Mutzig c’est Éric, un ami de toujours. J’ai connu son père qui avait été journaliste pendant la guerre, à la radio à Strasbourg, et à Paris dit-on, et qui ensuite tenait une chronique d’actualités allemandes à FR3 Alsace. Son fils Éric Giessenhoffer, jeune étudiant, était président du Ciné-Club allemand à la fac. Il est arrivé à Mutzig pour être directeur de la médiathèque, il est le grand animateur du cinéma Le Rohan ; il garde des contacts à Strasbourg et lorsqu’en 1992, le bon vieux cinéma Union-Theater-ABC devient l’Odyssée-Art-et-Essai, il est parmi la foule pour l’inauguration. 

Séance de prestige, Jean-Luc Godard présente Allemagne, année 90 neuf zéro, une histoire d’espions après la chute du Mur de Berlin. L’espion, c’est Eddie Constantine d’Alphaville. Au cocktail, tous les intellectuels et artistes allemands sont là, Éric parfait bilingue fait l’interprète, Godard est ravi et adore son verre de vendanges tardives qu’il appelle vengeance tardive bien évidemment. 

Éric lui parle de son cinéma à Mutzig : « pourquoi ne viendriez-vous pas dans mon ciné-club présenter votre film et animer un débat ?»  Épatant comme Pierrot le Fou, Godard accepte. En fait Mutzig il connaît le nom, il a en tête une série de films sur l’Histoire du cinéma qui commencerait à l’ère des chasseurs nomades néandertaliens et à Mutzig on vient de découvrir un site paléolithique sous la falaise de Feldbourg. 

C’est donc oui ! Soirée de Gala au Rohan. La veille, Godard a fait des repérages archéologiques avec le critique de cinéma Serge Daney qui écrira les dialogues de cette saga : le cinéma n’est pas à l’abri du temps, il est l’abri du temps, métaphore du monde en marche, des hommes des cavernes jusqu’aux spectateurs des fauteuils rouges de la salle de Mutzig. La séance va commencer. Enthousiasmés par la grande foule, Jean-Luc, Eddie, Serge et Éric font une magnifique présentation en rivalisant d’humour.

Mais voilà Godard qui se précipite en cabine, le vieux projecteur 35 millimètres Cinemecanica à charbon est mal réglé, la boucle du film est trop petite et sautille dans son couloir, ce qui rend la pellicule instable devant la fenêtre de projection. Godard demande un tournevis et une pince pour resserrer le tambour débiteur. Dans la salle, on attend, personne n’ose s’impatienter, c’est Godard murmure-t-on, autant perfectionniste à la projection qu’au tournage de ses films. Enfin, le cinéaste réapparaît, grand sourire et de sa voix inimitable, interroge les spectateurs : qui a inventé le cinéma ? Non, ce ne sont pas les Frères Lumière ! Ce sont d’obscurs techniciens, Jules Carpentier et Oskar Messter. En 1896 ils ont mis au point le mécanisme de la croix de Malte qui permet à la projection saccadée de restituer l’illusion du mouvement. « C’est ce que je viens de régler, sans cette petite plaque de métal le cinéma n’existerait pas !». Et Godard se lance dans de longues explications mêlant la persistance rétinienne aux analyses sémiologiques. Il était 2h du matin lorsque les spectateurs de Mutzig sont rentrés chez eux. Éric a un double de la clé de la salle.

En vain, d’Alsace ; épisode 23 : LES FESTINS DE FLAUBERT DANS LA PETITE FRANCE ET À L’AUBERGE DE LA CHARTREUSE

Ambroise Perrin

C’est un souvenir de lendemain de réveillon, celui d’un dîner gargantuesque que l’on se racontait chaque année le soir où l’on sautait sur une autre. La bonne chère et les chairs bien bonnes, voilà ce que Gustave Flaubert apprécia lors de ses deux séjours en Alsace. Le 13 juillet 1865, il arrive à la gare de Strasbourg depuis Paris, pour se rendre à Baden-Baden chez son ami l’écrivain russe Ivan Tourgueniev. Il y retrouve aussi Maxime du Camp, avec qui il a voyagé en Bretagne et en Égypte… Le Badeblat annoncera l’arrivée de la célébrité dans son édition du 15 juillet; Flaubert écrit à Louis Bouilhet : « quel beau pays » !

Mais les compères ne se retrouvent pas seulement pour les bienfaits des eaux thermales. Ils traversent à nouveau le Rhin, il n’y a pas de bal du 14 juillet, célébration qui ne débutera qu’en 1880, ils veulent s’étourdir dans la Petite France pour, je cite la correspondance de Gustave : « une nuit de danse et de baisades comme à Esmeh en Haute Égypte chez l’esclave abysienne Kuchuk Hanem». Avec Ivan il y a peut-être un peu plus de pudeur qu’avec Maxime, mais opportunément, entre amis il n’y a aucun embarras. Ils ont chacun la même ambition d’absolutisme littéraire, la même prétention d’éthique morale, la même rigueur pour le mot juste, la même vanité non avouée pour les honneurs et la même passion frivole pour les choses autres que celles de l’esprit. Les Alsaciennes sont savoureuses. Elles dandinent du postérieur comme si c’était un bretzel aux rondeurs à croquer. L’excursion sous les ponts couverts est d’une belle complicité, dont on pourra trouver le souvenir aux dernières lignes de l’Éducation sentimentale, lorsque Frédéric Moreau et Charles Deslauriers se rappelleront être allé rendre visite à la Turque en tenant de gros bouquets.

Après avoir goûté aux charmes du quartier, les amis décident de faire bombance. Il y a près de Rosheim une auberge très connue, adossée à la Chartreuse, où Flaubert prend l’initiative de la commande du menu. Le repas va durer 16 heures, j’ai retrouvé la trace écrite très précise de ce banquet : des aloyaux, la pièce noble du bœuf, pour commencer. Puis, fricassée de poulet, veau à la casserole, gigot, cochon de lait rôti, andouille à l’oseille, crème jaune et crème avec décor en nonpareille, des tourtes, des nougats, enfin une pièce montée avec des fortifications en angélique parsemées d’amandes, de raisins secs et de quartiers d’orange, de lacs de confiture et de bateaux en écales de noisettes, et une escarpolette de chocolat. En boisson, du schnaps en carafe, du riesling pétillant doux et des verres remplis de vin jusqu’au bord.

Ce n’était peut-être pas la première fois que Flaubert passait en Alsace. En mai 1851 il rentre avec sa mère d’un séjour à Venise. Après une altercation avec un douanier autrichien, ils traversent l’Allemagne et passent probablement par Strasbourg pour prendre ensuite le chemin de Rouen. La présence de la maman n’avait certainement pas permis de belles extravagances.

Mais le caractère complexe des Alsaciennes croisées lors de ce premier voyage à l’Est inspirera certainement l’écrivain puisqu’une semaine plus tard il débutera la rédaction de Madame Bovary. Emma Bovary un peu alsacienne ?

En vain, d’Alsace ; épisode 22 : LE TIRAGE MILLIONNAIRE DU NOUVEL AN DE KRAUTERGERSHEIM

Ambroise Perrin

C’est le tirage Spécial Nouvel An. Comme chaque semaine, Jean-Lucky X (il a demandé à rester anonyme) joue les mêmes 6 chiffres et le numéro complémentaire au bar du tabac de la grand-rue de Krautergersheim. Cela fait 33 ans que chaque dimanche, sans jamais y manquer, il coche les mêmes cases, toujours les mêmes, une combinaison que tout le monde dans le village connaît par cœur (nous ne pouvons révéler ces 7 numéros de peur de perturber le hasard). On sourit avec bonhomie de ce monsieur maniaque, on est content pour lui quand il a 3 ou parfois 4 bons numéros et qu’il est heureux de payer une tournée générale. Pourquoi toujours les mêmes chiffres ? Une histoire d’amour dit la rumeur. 

Alors quand les 7 bons numéros sont sortis ce fut comme un tsunami dans le village. En cinq minutes la fanfare municipale était sous les fenêtres de l’heureux gagnant, le maire, les enfants des écoles, tout le monde était là, on riait, on applaudissait, on spéculait sur la générosité de Lucky, on faisait sauter sous ses fenêtres des bouchons de crémant. Il parut. On hurlait de joie. Il bénissait la foule comme le pape Saint Bonheur. « Ah, mes amis, mes amis !». Immenses salves de clameurs. Je vais construire une salle des fêtes polyvalente commença-t-il des sanglots de félicité dans la voix. Il s’enhardit. Pêle-mêle, il annonça 1000€ à chacun des enfants comme argent de poche, tartes flambées gratuites toute l’année, une collection complète des Pléiades pour la bibliothèque municipale. Lui s’achètera une Rolls Royce Phantom V jaune psychédélique comme celle de John Lennon. Il va se marier et faire une croisière autour du monde. 

Non, il ne déménagera pas. Il manque d’idées pour dépenser les 190 millions d’euros. Oui, il va se construire à Krautergersheim une grande villa avec une salle de cinéma à l’étage, rue des Champs Verts. Pour le moment, il vit dans un immeuble cossu, un tout petit deux-pièces avec dans le salon la salle à manger et le bureau. Il a une petite commode à tiroir où il garde tous ses billets de loto, une enveloppe par année. Mais au fait, où est-il le billet gagnant ? Chaque semaine il met le ticket dans un petit pot à la cuisine, mais il n’y est pas. Il cherche, fait le tour de l’appartement en faisant semblant de ne pas paniquer. Il retourne les poches de sa veste, se penche sous le canapé, vide la poubelle, décroche les étagères. Mais où est ce merveilleux billet ? Il s’enferme, démonte tout l’appartement, rien. On sonne, ce sont les officiels du loto, avec un banquier, un notaire, un conseiller fiscal, une psychologue et deux gardes du corps d’une société de protection et de sécurité. Le propriétaire du bar a déjà raconté cent fois aux télévisions la persévérance du très heureux gagnant. Il donne tous les détails des circonstances de l’achat du ticket cette semaine, trois clients peuvent témoigner l’avoir vu mettre le papier dans sa poche droite, et l’ordinateur confirme les chiffres. 

Mais où est ce foutu billet ? Sans billet rien, pas de gain, le règlement est formel. Vous avez Monsieur 60 jours pour présenter le ticket et récupérer vos gains. Ce fut comme si l’Etna avait surgi sur la place du village. On fit appel à des hypnotiseurs, des chiens renifleurs, des voyantes, aux meilleurs spécialistes de la police scientifique. Il ne restait plus que 10 jours. Alors avec l’accord du propriétaire, on démonta brique par brique tout l’immeuble, on brûla des cierges à l’église et on se relayait pour prier au calvaire Meistratsheim, réputé pour la guérison miraculeuse des lépreux et pourquoi pas des chanceux. Des quatre coins de l’Europe on proposait des méthodes de recherche. On fit tourner des tables. Des ornithologues tintinophiles fouillèrent les nids de toutes les pies des environs. On poussa des cris, on versa des larmes, et il fallut des années pour cesser de raconter à Krautergersheim qu’on était tous millionnaires. 

En vain, d’Alsace ; épisode 21 : LA ROUTE DU VIN

Ambroise Perrin

Il a commencé à boire le jour de sa retraite. Non par dépit, ni pour une quelconque angoisse ; il était plutôt content de cesser son boulot de semi-larbin et il avait maintenant le temps pour plein d’activités, il était engagé dans « l’associatif dynamique » depuis toujours. Sa vie de famille était belle comme des ans qui se répètent, et cela semblait tellement rassurant ; Il aimait faire plaisir et l’on se creusait la tête pour trouver comment lui faire plaisir, c’était parfois un peu décevant, mais il savait être convaincant en remerciant chaleureusement, une autre façon de faire plaisir.

Peut-être était-ce par défi, comme un jeu avec lui-même. Cela ne parut pas être une décision délibérée, ce fut comme cela, c’est tout. Il ne picolait pas en cachette, pas de petits tours dans un débit de boisson, non, il se versait de bons verres à table. Et de temps en temps il prenait un whisky ou une lippée de schnaps de framboise au goulot, ou bien ce qu’il trouvait dans sa cave, qui avait toujours été bien remplie. Il disait avoir de bonnes bouteilles pour quand il y avait des amis à dîner, répétant avoir toujours aimé le bon vin, mais avouant en riant ne pas y connaître grand-chose. Il expliquait être incapable par exemple de faire la différence entre un bourgogne et un bordeaux. Au restaurant, il savait choisir la bouteille juste au-dessus de la moins chère, et ne pas jouer au snob en écoutant le sommelier le baratiner.

Les bouteilles partirent vite, surtout quand il commença le vin l’après-midi. Pour les fêtes, il recevait des courriers de producteurs du Languedoc qui proposaient des conditions « exceptionnelles », deux cartons achetés, un carton offert, frais de port offerts également. A la calculette, cela faisait 4,53€ la bouteille, la bonne affaire.

La grande affaire, c’était de sortir avec les cadavres, il y avait un container sur la place au bout de la rue, il fallait choisir la bonne heure pour ne pas déranger tout le quartier avec le bruit de la bouteille qui éclate au fond de la caisse métallique et qui résonne dans la mémoire de l’homme qui a soif. Il n’éprouvait aucune gêne à susciter les ragots des voisins qui levaient subrepticement le rideau pour l’observer. La famille s’est mobilisée, avec des stratégies plus ou moins subtiles, le baratin, la culpabilisation, les questions, les crises de nerfs, les conciliabules en tête-à-tête ou en conseil de famille. Il souriait, il répétait oui, si vous voulez, il jouait à être sincère, mais en fait il était indifférent. Les camouflages de bouteilles, les tentatives d’inscription aux alcooliques anonymes, les allusions nigaudes aux campagnes sèches dry week, tout cela le rendait plutôt conciliant, merci beaucoup, et bien sûr il ne changeait pas d’un pouce ses nouvelles petites habitudes. Et en fait, il n’avait pas d’habitude. C’était sa vie, c’est tout, sans routine si ce n’est de lever constamment le coude.

Des années passèrent. Un jour, sans aucune raison apparente, sans aucun fait notoire déclencheur, il cessa de boire. Il ne dit rien, non, simplement, il ne se versa plus de vin à table, et il laissa les bouteilles d’alcool en évidence dans le placard de la cuisine sans y toucher. Stop. On pensa qu’il se testait. Eh bien non, malgré les hectolitres qui avaient transité dans son palais, il n’était pas alcoolique, il pouvait boire de l’eau toute la journée sans ressentir le moindre manque. Même l’ivresse, la légère ivresse qui vous emballe comme un papier cadeau un soir de Noël, rien, cela ne lui manquait pas. Avait-il seulement aimé cette brume dans la tête, ce flottement, certainement artificiel, qui vous détache des insignifiances qui vous entourent parce que vous êtes plutôt de nature mélancolique, parce que les souvenirs de vos années de jeunesse deviennent insipides, parce que vos lectures enthousiastes vous rappellent que la véhémence du désir et la fleur même de la sensation étaient perdues ?  Avouerait-il que ces ambitions d’esprit avaient également diminué ? Personne de sa famille ni de ses amis n’osaient diagnostiquer cette évolution, et à part chuchoter qu’on était content pour lui, on constata que, plus prosaïquement, il ne reprit pas le volant, qu’il avait abandonné depuis longtemps.

On nota aussi que les sourires qu’il voyait en catimini l’exaspéraient. Il avait dû imaginer les connivences en famille pour décider de faire comme si de rien n’était, d’éviter absolument toutes allusions, toutes félicitations, rien. Mais surtout pas de tentations. C’est lui qui s’amusa à jouer avec leurs nerfs, le jour de la choucroute, tradition des dimanches de visites familiales, avec les gamins qui s’étouffaient en avalant les knacks plongés entiers dans la gorge, à avaler sans mâcher et avec les considérations sur les clous de girofle, que tout le monde s’accordait à trouver trop envahissants, à la rigueur ajouter en fin de cuisson quelques baies de genièvre. Il passa dans la cuisine, goûta délicatement le chou juteux et déjà cuit, il descendit à la cave, dégota une bouteille de riesling, et l’ouvrit tranquillement devant sa femme et sa belle-sœur tétanisées ; il prit un verre, se versa deux larmes, les avala en disant «pas mal» et proposa d’en verser un verre dans le plat, le vin frémit de plaisir sur la paroi chaude de la casserole et le grésillement résonna comme éclaterait la Marseillaise après un discours le 14 juillet, d’abord timidement puis avec une belle insolence désinhibée. 

Les murs de la cuisine furent témoins de l’abasourdissement de la famille, tous soudain accourent, affairés à donner un coup de main à la cuisinière. Il y eut un irrévérencieux « c’est pas vrai » dont le chuchotement fut étouffé par un « non » qui voulait en dire long ; puis la seule qui ne l’avait jamais houspillé ricana en marmonnant « tu ne manques pas d’humour » ce qui le laissa complètement impavide. Il semblait berner son monde avec un visage à la Buster Keaton. Est-ce égoïste de rester apathique face aux déversements de bons sentiments dégoulinants ?  Il emporta la bouteille à table et commanda « tu nous sers ? » et pour ne pas embarrasser son épouse, il tendit son verre, le verre à eau de devant son assiette. Avait-il seulement perturbé le cours tranquille des fadaises de la famille en picolant ? Jamais il n’avait élevé la voix ou fait montre d’irascibilité, son alcool ne rentrait pas dans la catégorie des clichés dénoncés par la société, avec son cortège de violences et de vomi. 

Un an plus tard il se remit à boire et chacun sut qu’il n’y avait pas d’explications à trouver. On chercha pourtant des indices, il ne disait rien, toujours actif, comme ses amis retraités membres de nombreuses associations. Sa fille un jour, en tête-à-tête, lui demanda, « papa, tu es heureux » ? L’année suivante il mourut, ce n’était pas le foie et ce n’était pas l’alcool, ce n’était pas une mauvaise santé qui se dégradait ou une maladie sournoise non décelée. Rien. Il cessa simplement de vivre. On ne trouva aucun mot, pas de lettre où il aurait dit pardon, d’ailleurs pourquoi, il n’avait pas pris de disposition testamentaire, ce qui intrigua le notaire, il n’avait simplement plus eu envie de fredonner la belle chanson de Gainsbourg chantée par Françoise Hardy, qu’il avait un jour rencontrée dans les coulisses d’un concert au Palais des fêtes, « comment te dire adieu ». 

Devant la fosse, le cercueil au fond, sa « gentille fille chérie adorée », qui n’avait depuis longtemps plus donné l’occasion à son papa de lui susurrer cette ritournelle en quatre mots, prit d’un grand geste toutes les roses blanches qui attendaient les affligés et jeta ce gros bouquet d’un coup sur le bois verni. Elle avait à côté d’elle deux grands sacs Ikea criards, elle sortit des bouteilles, des tire-bouchons, les distribua, et commença un jeu de sommelier en versant du bon gros rouge sur le papa, tapis au fond de son capiton de fausse soie blanche dans sa mystérieuse et maintenant éternelle carapace de hêtre naturel, un bois qui a l’élégance de la tristesse indiquait l’étiquette aux pompes funèbres. Elle leva une tête neutre, puis fit un petit sourire bien étudié qui disait « à vous ! ». Personne n’osa exprimer être offusqué.

En vain, d’Alsace ; épisode 20 : PROUD MARY, LA LITTLE GIRL DE GERTWILLER IN THE USA

Ambroise Perrin

C’est une histoire pleine de regrets, on la dirait inventée, elle est banale comme les noirceurs de la nuit qui tombe le jour où l’on a pris une décision pour la vie. Personne ne peut dire que cette histoire est triste. A vous aussi, cela pourrait arriver, et ce jour-là, vous diriez « finalement, j’ai fait le bon choix ».

Cela se passe à Gertwiller, là où les Américains sont arrivés en même temps qu’à Barr le 28 novembre 1944 ; les Allemands sont en embuscade avec des nids de mitrailleuses, les combats sont parfois au corps-à-corps sans savoir de quel côté on vous tire dessus. Et ils sont terribles. La population se cache, les gens savent que ce sont les Libérateurs qui se battent. Dans les maisons, il y a déjà des morts. Mathilde, une jeune maman, se terre avec une petite fille de 4 ans. Le papa est un Alsacien allemand qui est parti au front le 22 juin 1941 conquérir le Lebensraum. Elle n’a jamais eu de nouvelles. 

Les tireurs d’élite allemands font d’impitoyables cartons, 90 soldats américains sont tués et 13 tanks détruits. Des deux côtés, des blessés et des prisonniers. La compagnie US des lieutenants Robert Wheeler et John S. Walton a ordre de se replier et de contourner Barr pour maintenir l’offensive vers Obernai. On abandonne les chars en feu, les blessés, les morts, les disparus. Le Tec 5 Johnny, qui avait été envoyé en reconnaissance et que l’on n’avait pas revu, arrive le lendemain après avoir rampé, blessé, pour traverser tout le village. Il se réfugie par hasard dans la maison de Mathilde. Et la première chose qu’il demande, c’est une cigarette. 

Les habitants soignent les blessés, certains soldats américains parlent allemand, leurs parents avaient fui l’Allemagne en 1933. Les enfants vont déposer des fleurs sur les cadavres des soldats, on entend encore des explosions. Johnny survit et se remet peu à peu, Mathilde tombe amoureuse du courageux soldat. Quand elle est enceinte, Johnny lui propose de partir avec elle en Amérique, il ira dans un hôpital à Camp Phillips à Salina. Il aura une place sur un bateau, mais non, il reste à Gertwiller, pour elle. Il est blessé, il est disparu, il n’existe plus, la guerre continue sans lui. Quand la petite Mary nait, il supplie Mathilde de rentrer avec lui, il adoptera sa Gretel de 4 ans, la vie est belle dans le Kansas, Mathilde dit oui, peut-être, pourquoi pas ; sa maman répète « vas-y, tu feras des études d’infirmière ! ». 

Et puis le Karl est revenu, il avait réussi à s’échapper d’un camp de prisonniers en Russie, il a traversé toute l’Allemagne à pied. Personne ne l’a reconnu, il ne disait rien. À Mathilde, il a souri, elle a compris qu’il disait « je suis rentré pour toi ». Elle a voulu dire à Karl qu’elle partait en Amérique. Elle est restée.

Aujourd’hui la petite Mary est une vieille dame, elle a été infirmière. Quand elle a pris sa retraite il y a 20 ans, elle a cherché les traces de son papa américain. Et elle l’a trouvé tout de suite grâce à un cercle de généalogie en contact avec les archives de la US Army sur internet. Chaque année, Mary l’Alsacienne est fière de prendre l’avion pour l’Amérique, elle va rendre visite à son autre sœur qui vit au bord de la rivière Mississippi. Proud Mary.

En vain, d’Alsace ; épisode 19 : LA FLAM ALL QUI PIQUE À SCHAEFERSHEIM

Ambroise Perrin

« Ce n’est pas la vraie ! Nicht schlimm. Das ist egal! ». Nous sommes, en cette journée universelle de la paix, le mardi 25 juin 2024, à Schaefersheim. Demain mercredi, le feu sacré arrive à Strasbourg, c’est au nord du village. La flamme a été allumée au sud, à Olympe, elle traverse le pays par relais de valeureux sportifs et, dit-on, on a dépensé dans le Bas-Rhin 180 000 euros pour voir passer le symbole brûlant. Mais là, les Chiho, en Alsace, y’en a déjà marre, les affiches J et O, comme des publicités pour un supermarché, évoquent certes la fraternité universelle mais font surtout penser à des dépenses extravagantes, à la corruption, au dopage et aux risques de terrorisme. 

On leur a un peu forcé la main, et les conseils municipaux des grandes villes font le pari de la rentabilité en termes de notoriété, en sacrifiant à la démagogie d’un pseudo engouement populaire de pacotille. De nombreux villages veulent bien être de la trêve et de la fête, mais n’ont guère envie de participer, (l’essentiel étant de s’amuser) à une telle dépense, une caravane de champions, enflammée et peu écologique, parcourant leur rue principale. Donc celle-là, c’est une fausse ! La flamme, on l’a fabriquée avec un long bâton doré surmonté d’une torche en chapiteau ionique, orné de 24 cannelures. La veille du passage de la torche olympique officielle, on allume celle de Schaefersheim avec de l’huile de barbecue, elle est gratuite, et cela fait un bien plus bel effet fumeux que la cartouche de gaz propane compétente. L’on s’amuse sous la banderole « la Flam All Qui Pique », Flamme pour flammekueche, All you can eat buffet illimité, et qui pique comme des orties, il y en a plein dans les sous-bois en cette saison. 

Le Président du club sportif, Michel Bréal, est une sacrée personnalité. Il a fait ses études à Wissembourg, il a écrit un livre sur la mythologie grecque, et c’est son ancêtre qui a suggéré au baron Pierre de Coubertin de réinventer le marathon dans les Jeux Olympiques moderne de 1896. Le Michel Bréal de 2024 va lui aussi inventer une épreuve olympique, et celle-là typiquement alsacienne. Il adapte pour Schaefersheim le discours qui sera prononcé par les sommités dans la capitale européenne : « bienvenue à la flamme en terre de réconciliation, de paix et de démocratie, d’oignons et de lardons ». La foule est enthousiaste. Le bus des travailleurs frontaliers à Lahr fait traverser le Rhin à quelques coureurs locaux, ils exhibent la torche, la vitre ouverte, voilà pour respecter l’esprit international, et cela fait un peu de publicité pour le village. Car c’est un événement : après l’inauguration du nouveau cimetière en 2017 et la rénovation de la toiture de la chapelle Saint-Blaise en 2018, voici maintenant 2024, l’épreuve de… la tarte flambée olympique. 

Il y a d’abord des éliminatoires, on chronomètre la vitesse pour avaler une tarte homologuée, 313 grammes, 33 cm de diamètre, pâte à pain au levain. Puis des huitièmes, des quarts, une demi-finale. Le concours de la finale est retransmis sur un grand écran installé entre la rue Haute et la rue du Merle. Le vainqueur a réussi une vitesse de mastication équivalente à 37,58 km/h, digne d’Usain Bolt. Le vainqueur étant d’ailleurs une femme, la patronne de « Chez Brigitte », le salon de coiffure à côté du restaurant à la Couronne. Les épreuves suivantes se déroulent par groupes de quatre concurrents. À la lueur de la torche mythique en ce moment historique, la Flam All Qui Pique brille comme un symbole de dépassement de soi et d’esprit d’équipe. 

En vain, d’Alsace ; épisode 18 : ‘’N’HABITE PAS À L’ADRESSE INDIQUÉE’’ À URMATT

Ambroise Perrin

Elle avait sept chats mais cela ne lui suffisait pas. Sa maison était à la sortie du bois, elle avait été longtemps isolée, mais on avait construit plus bas un lotissement pour gens pas trop fiers et qui se moquaient bien de la vieille dame de la maison forestière. C’était vers le Stiftswald à Urmatt. Il lui fallait une petite demi-heure pour descendre le chemin jusqu’à la rue de Molsheim, puis elle tournait à droite rue du Général-de-Gaulle jusqu’au tabac, et elle revenait par la mairie jusqu’à la place des Fêtes. La fête, c’était le Proxy, elle y connaissait le prénom de chacune des trois caissières et celui de la remplaçante des vacances ; elle achetait un paquet de gâteaux, ou une boîte de petits pois, une tranche de jambon dans son plastique ou encore une banane, un seul produit, juste pour bavarder, jamais plus de 3 euros.

Même avec la visite au Proxy, les journées étaient longues, la télé ne marchait plus depuis longtemps, et puis elle était un peu sourde et sur chaque chaîne, « ce n’étaient que des bêtises ! ». Madame Schreiner lisait le journal tous les jours et elle avait pensé à quelque chose de très astucieux : non pas le journal déposé tôt chaque matin devant la porte, mais un abonnement par la Poste, aux Dernières Nouvelles d’Alsace. Le facteur n’était pas dupe, il avait tout de suite compris pourquoi chaque jour il lui fallait faire un détour d’un kilomètre : « comme cela j’ai de la visite, lui avait avoué Madame Schreiner, et avec un journal de tous les jours, vous êtes obligé de passer tous les jours ». Elle guettait son passage.

Au bureau de poste d’Urmatt on ne travaille que trois heures le matin, et on fait aussi la banque postale, les retraites, les colis en dépôt-relais, les forfaits mobiles, les box internet, les cartes prépayées… pas trop de temps pour le courrier-à-bavarder, de toute façon ce ne sont que des publicités, des lettres, des vraies, cela n’existe plus. Alors, la vieille dame s’est dit, « comment ça des lettres, cela n’existe plus ? ». Elle acheta trois paquets de 50 enveloppes au supermarché et un gros cahier pour arracher les pages. Elle écrivit chaque jour une lettre à sa meilleure amie, c’est-à-dire à elle-même, et la page pliée en quatre dans l’enveloppe, il lui restait à inventer avec l’Atlas qu’elle avait depuis l’école, de belles adresses de destinataire : Madame Hélène Schreiner, 13 rue du Soleil, Rio de Janeiro, Brésil. Madame Hélène Schreiner, 432 rue des Gangsters, Chicago, USA. Madame Hélène Schreiner, 1 rue des Fourmis, Haguenau. Et bien sûr très lisible à l’encre noire à l’arrière de l’enveloppe, sa vraie adresse, « expéditeur Madame Hélène Schreiner 3, rue du Stiftswald, 67280 Urmatt, France ». Au bout d’une semaine, ou parfois un mois, l’enveloppe revenait avec plein de tampons exotiques, le facteur sonnait, « bonjour encore une lettre ». Et c’était écrit dans toutes les langues, « n’habite pas à l’adresse indiquée ».

En vain, d’Alsace ; épisode 17 : UN SIMPLE CŒUR À COSSWILLER 

Ambroise Perrin

Le téléphone a sonné une première fois, ce 31 août 1997, un peu après 4h00 du matin. L’infirmière a dit « tenez-vous prêts, je ne suis pas certaine, mais tenez-vous prêts ». À 5h50, c’est le professeur B.R. en personne qui appelle. Dans la petite maison rue du Temple à Cosswiller, tout le monde est réveillé, le scénario a été mille fois envisagé et répété. « On est prêts » dit le papa d’Artémis. Sa fille souffre depuis trop longtemps d’une cardiomyopathie dilatée, plus aucun traitement, plus aucun médicament ne pourrait la sauver. Seul espoir, une greffe. Artémis est sur une liste d’attente, l’horreur, car on en est à se réjouir de tous les accidents possibles. 

C’est un conducteur ivre au volant d’une grosse Mercedes à Paris, il roulait à plus de 150 km/h, il a heurté un pont, il y a 3 morts et une jeune femme de 37 ans est en coma vigile, impossible à réanimer. L’hélicoptère de la protection civile transportera la jeune patiente à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Le professeur A.P., considéré comme l’un des meilleurs chirurgiens cardiaques est déjà sur place, c’est lui qui a tenté de réanimer l’accidentée. Déchirure du péricarde et de la veine pulmonaire gauche, mais la transplantation de la partie cœur est tout à fait envisageable. « Vous êtes la première compatible sur la liste ».

Il y a toujours beaucoup de hasard quant aux malheurs de la mort et aux bonheurs de la vie. Précisément l’hôpital de la Salpêtrière où la jeune femme est décédée a été le pionnier en chirurgie de transplantation. L’opération sur la jeune alsacienne se déroule parfaitement bien. 

Aujourd’hui, Artémis mène une vie normale. La convalescence fut longue, mais ce simple cœur, qui avait peut-être beaucoup aimé, a continué de vivre. Artémis est redevenu une jeune fille tout à fait ordinaire, elle a épousé son prince charmant et le couple a construit un héliodome, une magnifique maison qui ressemble à un diamant la pointe en bas, comme si c’était un immense cadeau royal lancé du ciel depuis une tiare d’or, d’argent et de perles. Et leur plus beau bijou c’est leur petite fille qu’ils ont prénommée Diana.

En vain, d’Alsace ; épisode 16 : LES PETITS PAINS AU CHOCOLAT DE LA BOULANGÈRE D’OBERNAI POUR JOE DASSIN 

Ambroise Perrin

C’est en 1969, avant le 1er avril jour de sa crise cardiaque (pas une blague !) que Joe Dassin est venu donner un concert au Hall Rhénus, le hall 16 du Wacken à Strasbourg. Il arrivait en voiture, une grosse Mercedes, blanche comme ses costumes, et c’est Pierre Delanoë qui conduisait ; il n’y avait pas encore d’autoroute, on passait donc par les petites villes. Avant d’arriver, arrêt à Obernai, promenade dans la rue du marché pour se dégourdir les jambes. Il y a comme une odeur de croissant chaud, cela vient de la Pâtisserie Gross, en face. Joe entre dans le magasin, essuie ses lunettes de myope, et demande « c’est quoi ? ». « Des petits pains au chocolat » répond la boulangère en souriant. Pierre entre aussi, qu’elle était belle, les clients ne voyaient qu’elle, la boulangère ! Joe Dassin achète son petit pain au chocolat et se dit qu’elle est bien mélancolique la boulangère dans sa boutique. 

Ils reprennent la route, Pierre Delanoë a en tête Luglio, une chanson de Riccardo Del Turco qui est n°1 au Hit-Parade italien. Il pense à la boulangère qui souriait à Joe et lui qui ne la regardait pas, avec son petit pain au chocolat. Il griffonne dans son carnet, trouve quelques rimes comme bonheur et cœur, et pense à l’ambiance chaude des galettes et des baguettes dans la boulangerie en fête, et voilà, une chanson !

Joe Dassin avait déjà enregistré Les Champs Élysées, il lui fallait une face B pour ce 45 tours, en roulant on cherche une idée, pourquoi pas Les Petits Pains au Chocolat d’Obernai ? Au Wacken il chante Marie-Jeanne, l’Ode de Billie Jo de Bobbie Gentry puis Siffler Sur La Colline, son gros succès en mai 68 ! Mais le public le siffle, lui, Joe Dassin la vedette ! Dans la salle on se moque de sa mièvrerie ! Jimi Hendrix avait joué là, quelques semaines auparavant, alors comment succéder au dieu de la guitare ? 

Joe se dit, je vais vous faire une blague, une gentille petite histoire à l’eau de rose, ce ne sera pas Purple Haze Is In My Brain, mais chocolate rolls in my stomach, et il improvise Les Petits Pains au Chocolat devant les alsaciens insolents puis médusés. Aye, aye, aye répondent les filles au premier rang, et tout le monde se marre quand il raconte que la boulangère d’Obernai était croustillante, autant que ses croissants ! 

Le 45 tours se vendra à 450 000 exemplaires, et lorsque Joe Dassin est repassé à Obernai, il y avait un monsieur qui servait dans la boulangerie. Il dira au chanteur que c’est Marcel le fils d’Eugène qui avait eu l’idée de faire, en 1946, des petits pains au chocolat, que la pâtisserie avait été fondée en 1873 par Simon, et qu’il ne se souvenait pas d’une vendeuse mélancolique dans sa boutique qui était si belle que les clients ne voyaient qu’elle. 

En vain, d’Alsace; épisode 15: LES LARMES DE L’ASSASSIN DE KLINGENTHAL

Ambroise Perrin


L’arme du crime, les larmes du crime et l’âme du crime quand on évoque la victime : un crime par lame, à Klingenthal, à la manufacture qui avait été créée par Louis XV, le mari de la princesse polonaise de Wissembourg Maria Leszczynska, pour y fabriquer des lames d’épée. Le nom entier étant Klingen-Schmiede im Ehn-Thal, les Forges de Lames de la Vallée de l’Ehn. 

L’assassin sema la confusion, chaque détail pouvant lui être fatal, s’il se faisait prendre avant qu’on ne le pende. Le détail qui le perdit, ce fut un bruit, très spécifique (Klingen signifie tinter). La victime, qui n’était pas morte, avait reconnu la sonorité très précise de cette lame sortant de son fourreau. Le presque assassin fut arrêté alors qu’il s’apprêtait à demander l’asile au Mont Sainte-Odile. 

Sa femme, il avait imaginé la tuer, et pourtant, il l’aimait, le juge lui dira « vous me ferez 20 ans » et l’Antoine, -tout le monde le connaissait à Boersch-, répondit bien-entendu « quand on aime on a toujours 20 ans ». 

Il avait volé ce sabre à longue lame, l’arme du crime, en 1996, dans le grenier de l’école, pendant les travaux de transformation en musée. Préméditation ! hurla le procureur; impossible ! rétorqua la défense; à l’époque il ne la connaissait pas, la Simone, il l’avait rencontrée un soir de Noël, elle avait un air de sorcière, il prétendit être le diable et elle rit en lui offrant un sachet de bredeles dont la recette était un secret maléfique.

L’avocat tenta le vice de forme, il y avait deux Klingenthal, l’un en Saxe, à la frontière tchèque où l’on y fabrique toujours des violons, et celui-là, ici en Alsace, célèbre aussi pour ses stages de photo dans le Centre de vacances ; et il y avait aussi deux Wissembourg, en Bavière et l’autre en Alsace sur la Lauter.

J’ai assisté au procès. Les experts firent des démonstrations. Tendez l’oreille ! Oui, chaque lame sortant de son fourreau avait un bruit particulier, et qui donc fut identifié par la victime. L’assassin confondu reconnut son crime et profita d’avoir la parole pour en expliquer les circonstances.

L’Antoine raconta que son ancêtre, le fils du maître d’arme de Klingenthal, avait été médecin à la bataille de Waterloo, et quand il revint, il choisit de vivre seul dans une cabane sur les rochers, au milieu de ses livres et loin des sabres. On l’appelait le Waldbruder et on disait qu’il avait fait vœu de ne plus jamais toucher une arme. Trop de sang dans les batailles ! En bas la manufacture employait cette année-là 1815, de majuscule défaite, 679 ouvriers qui avaient fabriqué en vain 71 000 sabres d’une mortelle qualité pour la cavalerie de Napoléon. Si les lames avaient été livrées à temps, Waterloo aurait été une victoire !

Comme souvent aux assises, la chose se solda de propos amphigouriques. On comprend donc qu’aujourd’hui encore, dans l’esprit populaire, Klingenthal, avec sa fabrique de redoutables couteaux et son assassin amoureux, reste le village de la mort.

En vain, d’Alsace ; épisode 14 : COÏNCIDENCES POUPONNES À WASSELONNE

Ambroise Perrin

« Vous pouvez me le tenir deux minutes s’il-vous-plaît ? » Je m’étais arrêté parce que je voyais toutes les affaires au sol, les poireaux, la boîte de tomates concassées et le paquet de couches-culottes. La poussette était à l’envers, et en me tendant le bébé, il me dit « merci, je ne peux quand même pas le poser sur le macadam ». En plus il pleuvait sur le parking du Carrefour rue de Romanswiller à Wasselonne. 

Le jeune homme ramassa ses achats et remplit la poussette, mais là, plus de place pour le moutard qui braillait dans mes bras. J’ai dû avoir l’air compatissant du bon samaritain car il me proposa de l’accompagner, « j’habite à 300 mètres à côté de l’Étoile, en face de la mairie ». Va pour la balade, me voilà papa d’occasion trottinant à côté d’un grand dadais qui renversa à nouveau son chargement, la roue avant de son bolide à mouflet étant voilée. « C’est la première fois que je suis seul avec Lucien, me dit-il, ce sera une semaine sur deux ». « Comme Gainsbourg » je réplique, « oui, c’est cela, on adore la Javanaise mais on vient de se séparer… enfin, elle est partie ». 

Devant la porte du petit immeuble, que faire, laisser le bébé sur les pavés pour monter les courses ou laisser le bébé seul dans l’appart’ puis descendre récupérer la pitance des jours à venir ? « Montez, je vous offre un verre, j’ai du whisky japonais ». À 10h00 du matin, je me suis dit « alcoolo », voilà pourquoi elle s’est barrée, eh bien, non, la bouteille n’est même pas entamée, et finalement je préfère un café.

Le bruit de la machine à capsule calme le Lucien posé sur son couffin après avoir chaudement humidifié le bas de ma manche d’un gentil petit pipi. Son paternel me tend la tasse et une poigne enjouée, « moi, c’est Marcel, je suis étudiant en lettres modernes », « et moi c’est Ambroise, je passais là par hasard » répliquai-je, ajoutant « enchanté », sans faire d’allusion à l’illustre Temps Perdu. 

Le hasard est certainement farceur puisqu’on entend soudain un discret, toc, toc, toc et une guillerette petite jeune fille apparaît, elle s’excuse de venir à l’improviste, je devine qu’elle est au ciel avec des diamants puisqu’elle me dit « je suis Lucie », et elle ne semble étonnée ni par mon air de baby-sitter confirmé, ni par la bouteille nippone ambrée sur la table à langer.

La maman ! Il faut savoir s’arrêter quand tout va bien, oui, ce sera bientôt la fin de cet intermède matinal dans l’intimité d’un couple naufragé, je vais donc conclure par « bon je vous laisse » et filer à l’alsacienne mais Marcel désemparé invente « c’est Ambroise, c’est lui qui me fait passer ma thèse sur Flaubert », pieux mensonge forçant ma complicité pour innocenter la fortune de notre rencontre et justifier ainsi ma présence saugrenue dans le capharnaüm de l’appartement. 

C’est à ce moment-là que Lucien tend les bras vers moi et lance joliment « Papa ! »

En vain, d’Alsace ; épisode 13 : LES CHIMÈRES DU CHAUFFARD DU HOHWALD

Ambroise Perrin

Elle m’a dit « cela fait plus de deux ans, tu sais, que l’on n’est plus ensemble ». Cela m’a fait de la peine, mon frère et Jacqueline étaient mariés depuis 30 ans. Elle me raconte qu’ils ne se voyaient plus qu’une fois par an, à Noël, dans la maison de vacances des parents, au Hohwald. Quand les enfants ont été grands, encore un peu moins souvent. Parfois un dimanche après-midi. Finies les semaines de vacances ensemble. Et puis les parents sont partis, la maison est restée presque à l’abandon. On pouvait toujours y passer, la cachette de la clé n’avait pas changé. 

On ne s’était pas vraiment perdus de vue. Mais un jour les rêves et les souvenirs commencèrent à s’entrelacer et à perturber les chemins de sérénité factices qui soudaient les frères, les sœurs et les cousins. Je me dis que j’aimais bien ma belle-sœur, que je m’étais toujours mieux entendu avec elle qu’avec mon frère, et j’ai répondu « tu restes dans la famille… un petit silence… si tu veux. – Tu es gentil… »

Et lui comment il va ? Tu ne sais pas ? Il est en prison ! Quoi ? Oh, on était séparés bien avant… Mais qu’a-t-il fait, depuis quand ? Le chalet du Hohwald avait toujours été considéré comme un endroit super chic, c’est le grand-père, prof de philo, qui avait fait fortune avec des acteurs, qui l’avait aménagé en style Art-déco ; il y a au-dessus de la cheminée une photo où on le voit avec Sarah Bernhardt en promenade au Kreuzweg. Bref, une famille respectable. Alors le frangin en prison ? Une histoire de fric, de mœurs, quoi ? 

Eh bien, il y a un mois, complètement bourré, il a tué une cycliste, et en plus la voiture n’était pas assurée… C’est assez dingue, on croit connaître ses proches… J’apprends qu’il était vraiment devenu alcoolique, raison du divorce, qu’il avait quitté son boulot, et qu’il était parti à la dérive. « Tu sais, moi, les enfants, les copains, tous on a essayé de l’aider mais il ne voulait pas, comme s’il se complaisait dans une magnifique déchéance… » 

Quand les flics l’ont cueilli, il s’était réassis au volant sans bouger, l’ambulance était partie depuis un moment. Le vélo sous les roues il attendait. Au commissariat il a pleuré, peut-être pas pour la jeune fille, mais comme un soulagement, il était parfaitement lucide et cohérent, il ne paraissait pas saoul, il avait 2 g passés dans le sang en soufflant dans le ballon. C’était en ville tard le soir, les flics d’Obernai le connaissaient, il avait été une personnalité, adjoint au maire, alors ils prenaient des gants, ils ont tout de suite prévenu le procureur. Il leur a dit pas la peine de me mettre en cellule de dégrisement, donnez-moi juste un verre d’eau et je vais au trou de la garde à vue. Un de ses amis avocat est venu au bout d’une demi-heure, c’est lui qui leur a dit qu’il avait déjà été arrêté trois fois en état d’ivresse au volant, et qu’il devait passer bientôt au tribunal, et qu’il n’avait plus de permis.

Ça fait beaucoup ont dit les flics, beaucoup, vraiment beaucoup … Oui, beaucoup aurait répété le frangin. Jusqu’ici ce n’était que des bagnoles plantées et de la tôle froissée, mais là une cycliste…  « Je peux demander comment elle va, elle n’est pas morte ? » 

Quelques jours plus tard, on apprendra qu’elle était entre la vie et la mort, mais que si elle s’en sortait, elle serait pour toujours paraplégique… La belle-sœur a raconté un truc horrible, que l’avocat aurait dit « il vaut mieux pour toi qu’elle meure, tu feras quatre ans de prison et tu vendras ta maison pour payer. Mais si elle s’en sort, tu feras un peu moins de prison mais tu paieras des sommes énormes chaque mois, toute ta vie, on te prendra tout, à toi, à toute ta famille ». Tu es un avocat dégueulasse, aurait répondu le frangin. Laissez-moi juste une demi-journée, j’irai seul au Neuntelstein faire la voie d’escalade « La Bovary », c’est une 7b, la plus difficile, et je sauterai… 

L’avocat lourdaud observait silencieux son client, l’assassin au volant. Mon frère aurait murmuré qu’il regrettait ne pas avoir foi dans l’immortalité, qu’il portait en lui le soleil noir de la mélancolie et qu’on ne le croirait jamais s’il disait qu’il aimerait tant qu’un miracle rende à la jeune fille ses jambes, et son sourire. En rejoignant sa cellule il ajouta que sa véritable peine consisterait férocement à écrire, à rédiger sa propre biographie.

En vain, d’Alsace ; épisode 12 : VOYEZ AU SEIN DE L’ONDE, LA BRUCHE VAGABONDE

Ambroise Perrin

Passer du temps au comptoir d’un bar sans plonger dans le confortable de son téléphone portable, c’est une belle aventure. Très vite, un autre buveur s’intéresse à moi, mon regard hagard et mon nez aviné étant un miroir aimanté. Très vite aussi vite il voudra me confier un secret. « C’est du lourd, je connais la place d’un trésor, c’est en passant Rothau vers La Broque ». 

Le poivrot m’explique que maintenant trop âgé pour partir tôt le matin longer la Bruche, il va me dire où se trouve très précisément un endroit de pêches miraculeuses. C’est dans un méandre où la rivière est encore étroite, et parfois torrentielle. 

Les poissons y abondent comme nulle part ailleurs. Une contrée comme un oubli vraiment inaccessible. Il faut des protections pour les bras et les jambes quand on traverse les buissons de ronces. On s’enfonce dans une tourbière, l’air manque à qui s’égare, les débris végétaux ne se décomposent plus, c’est déconcertant. La berge est envahie de roseaux et de bancs d’herbe, de brumes et d’enchantements. Quand le jour se lève, il fait déjà nuit.

Alors la rivière qu’on voit danser a des reflets d’argent, des ablettes, des barbeaux, des brêmes vont en chantant. Les anguilles fuyant le Rhin se faufilent. Tous les poissons d’Alsace sont là. Des troupeaux de carpes bossues aux flancs ocrés mêlés de gris, trapues, rusées et nonchalantes, se laissent apprêter de pommes de terre bouillies. Des régiments de goujons et leurs capitaines les gardons préparent le combat en manœuvrant sur de petits coins de sable au milieu de cailloux. Des bombardes de hotus rasent tout sur leur passage, chassés par des hordes de poissons-chats tout aussi vandales. Des perches de 3 kilos et des tanches de 5 kilos, tel des lions-rois du glossaire, règnent solitaires dans les fonds où les courants mélancoliques glissent sur une savane. Des essaims d’ombres sont si vives et si légères qu’elles ressemblent à des nuages. Des myriades de truites hors des cuves natales, étourdies de liberté, vagabondent, la sol mi la sol mi la la sol mi sol sol la. 

Et le Sandre le Bienheureux, parti de Macédoine, a traversé le Danube et la Meuse, Sandre et Meuse. Il ne craint plus d’être délogé par le saumon, vaincu par les barrages et la pollution. À mesure que l’on promène des yeux écarquillés, d’autres jolis fretins s’accumulent, formant des pyramides dont les angles s’écroulent dans les miroirs des vaguelettes. Le pêcheur s’avance sous les cimes des saules en arc de triomphe, les cuissardes comme un pâtre sur un rocher. Un chevesne gourmand, épais et arrondi, bondit, intrigué par la traître esche, un asticot, bronze, rouge, parfois verdâtre. C’est l’heure des leurres, le buldo se noie dans l’eau, le dévon est un démon, la mouche fait touche, la proie est ferrée ou clavée, la besace préface le festin. 

Mais où est-ce précisément ? Faut-il remonter la Rothaine, filer sur le Wildbach, monter à la Hautte Goutte ? Le trou d’eau miraculeux de Rothau sera-t-il noyé dans le béton du contournement ? Mon ami pêcheur jure que c’est vrai, le paradis des gaules est là. Et la promenade y est magnifique, même si l’on ne pêche pas. Facile à trouver pour qui sait. Venez me voir, je vous dirai. Si c’est vrai.

En vain, d’Alsace ; épisode 11 : RÉVOLUTION MONDIALE AU VAL DE VILLÉ AVEC ROGER SIFFER

Ambroise Perrin

On répète depuis le Moyen-Âge que le Val de Villé est la plus belle des vallées. Mais sait-on que ce fut aussi un foyer de féroces révolutionnaires ? Déjà en 1918, lorsque la « République » fut proclamée à Strasbourg, avec un Conseil insurrectionnel d’ouvriers et de soldats qui avaient fait flotter le drapeau rouge sur la Cathédrale, on se prépara dans la vallée pour l’autonomie, l’autodétermination et le communisme… 

Il y eût aussi des Conseils révolutionnaires à Molsheim, Erstein, Mutzig, Neuf-Brisach, Ribeauvillé, Saint-Louis, Bischwiller et à Schiltigheim. La population alsacienne, comme toujours éprise d’ordre, se rallia aux soldats par hantise d’un majuscule désordre. On avait eu le temps de proclamer la liberté de la presse et, un siècle plus tard, la lecture des journaux permet d’appréhender ces petites histoires de village inscrites dans l’Histoire de la nation.

Donc voilà qu’en 1918 les troupes allemandes se retirent. L’armée française est accueillie triomphalement. L’Alsace retourne à la France, un éblouissement tricolore, et les Alsaciens allemands de souche jouent de stratagèmes pour ne pas être expulsés. A Obernai le Statthalter propose d’épouser une « vraie » Alsacienne, même plus âgée que lui, pour pouvoir rester en Alsace. Au Val de Villé, des artistes ayant pour modèles les Expressionnistes berlinois rêvent d’être pacifistes, ce sont les survivants de cette génération qui a été fauchée par les balles et les obus dans les tranchées. Après cette hécatombe il était difficile en 1918 de croire encore dans l’humanité. Qui aurait pu imaginer pouvoir transformer le monde autrement que par des chansons ? La guerre avait laissé dans les esprits rationnels peu de choses intactes. Nombre de ces artistes alsaciens avaient combattu pour le Kaiser et même sans réelle conscience politique, ceux qui avaient survécu puis étaient devenus sans broncher Français, comme ceux qu’ils avaient tués la veille, proclamèrent vouloir « esthétiser la vie » en réponse à la « mort de Dieu ». 

Un demi-siècle plus tard, il y a toujours dans le Val de Villé un village d’irréductibles, sorte de gaulois alsaciens qui ont le kirsch pour potion magique et qui affirment que « les pensées sont libres ». Die Gedanken sind frei. Leur barde, un anticonformiste, c’est bien sûr Roger Siffer. En mai 68, il est étudiant en philo, il fréquente le resto’U de la Galia et la Librairie Bazar Coopérative, il lit Uss’m Follik. Il préconise l’indépendance de l’Alsace, au sein de laquelle le Val de Villé aura un statut particulier avec autonomie du village et « souveraineté dissociée » de chaque côté de la rue principale. Le révolutionnaire n’a qu’un slogan : « quand j’entends le mot choucroute, je sors ma fourchette ».

À Paris ce coin d’Alsace effraye et un autre Roger, Roger Gickel, le présentateur de TF1, annonce : « la France de l’intérieur a peur ». Les révoltés complotent dans l’église Saint-Materne sous prétexte de jouer de l’orgue, qui d’ailleurs y est magnifique, un joyau du XIXème siècle. Que faire, comme se demandait Lénine ? Dans une géniale inspiration, Roger Siffer décide de sortir d’Alsace pour faire un voyage de quelques jours à New York à l’ONU puis à Paris à l’UNESCO. Il veut plaider une cause, l’inscription du Val de Villé au patrimoine mondial de l’humanité. Il revient triomphant et le Val de Villé est nommé « plus belle mondiale des Vallées ». 

On sortit les meilleures bouteilles, et depuis l’on fanfaronne sans répit, car en 2024, pour se moquer de l’arrogance moralisatrice de Strasbourg et de ses Livres, le Val de Villé deviendra la première ville française Capitale Mondiale des Ivres. 

En vain, d’Alsace ; épisode 10 : PATSY, CHANTEUSE DE COUNTRY, A LA RECHERCHE DE LA FAMILLE KLEIN 

Ambroise Perrin

Un an avant sa mort tragique, le 5 mars 1963, dans un crash d’avion de retour de Kansas City, Patsy Cline avait tenu à faire un pèlerinage sur les traces de sa famille, les Klein, d’Erstein. Le grand-père, Simon Klein, était né en 1861. En 1878, il a 17 ans et le service militaire allemand étant devenu obligatoire pour les Alsaciens et les Lorrains, il décide de tenter sa chance en Amérique. Sur le bateau, il rencontre un autre Simon, Simon Marrix, de Mertzwiller, futur papa des Marx Brothers. En effet à Rhode Island les services d’immigration américanisèrent les noms, Marrix en Marx et Klein en Cline. 

Patsy était une chanteuse de country-music extrêmement célèbre aux États-Unis. Une Queen of Country. Sa fiche Wikipédia précise « aussi populaire que Johnny Cash ou Elvis Presley, ou en France, Dalida ou Serge Gainsbourg ». À New York, les deux Simon avaient épousé des artistes et transmis le virus du spectacle à leurs enfants et petits-enfants. Ils firent tous des carrières époustouflantes. Mais qui se souciait encore de l’Alsace ? 

À la poste d’Erstein, en ouvrant le Bottin, Patsy chercha les Klein de la région. Ils étaient légions. Dans l’automobile à Erstein, le droit à Obernai, le jardinage près de Molsheim, la médecine à Rosheim, la boucherie à Wissembourg, et un peintre bleu qui partit à Nice devenir monochrome anthropométrique et célèbre. Combien d’arrière-cousins et de petites cousines ? Patsy Cline va arpenter les villages des Klein autour d’Erstein, Se promener après minuit, Avoir de doux rêves, Aimer et perdre à nouveau, Laisser 3 cigarettes dans un cendrier, Être affamée d’amour. Que de chansons à succès en tête ! Elle distribuera des billets de 5 dollars aux enfants qui jouaient dans les rues et chantera Crazy, folle de se sentir si seule. Patsy Cline rencontrera à l’auberge Roëssel, devant la boucherie Pfister celui qui pourrait être un lointain frère. Ou l’homme de sa vie. Des larmes, l’amour et la nostalgie de l’Alsace, toujours en chanson : « Je suis folle, je savais que tu m’aimerais aussi longtemps que tu le voudrais, et qu’un jour tu me quitterais ». I’m Crazy for feeling so lonely, Ich bìn verrùckt mich so allein ze fühle.

En vain, d’Alsace ; épisode 9 : REGLEMENT DE COMPTE À NIEDERNAI

Ambroise Perrin

« Je pense que le nazi d’Obernai que vous évoquez dans votre dernière chronique était mon père ». J’écoute la suite du message. « Je suis né en 1940, mon père s’est suicidé en 1946, ce n’étaient pas des remords, mais la peur d’être reconnu et capturé. J’ai grandi à Obernai avec un sentiment d’amour et de haine à l’égard de mon père, pour lequel, très vite, j’ai décelé les mensonges de ma mère, les mensonges de ma famille, les mensonges des voisins ». 

Le message laissait un numéro de téléphone, j’ai rappelé, il m’a dit « mon nom est Karl-Nicklas », et de suite il a ajouté : « j’ai toujours sa photo sur moi. Son corps sans vie, une balle dans la tête, je la regarde tous les jours, pour me souvenir, pour être sûr qu’il est bien mort ». 

J’ai lu des livres qui relatent de tels témoignages, je lui propose de nous rencontrer, Karl-Niklas me répond, « non, ce n’est pas la peine, je suis fatigué ». Mais il veut encore me parler avant de raccrocher.

Il me dit qu’il est un vieux monsieur, professeur de philosophie à la retraite depuis plus de 20 ans. Il a vécu en Allemagne, qu’il déteste, et aujourd’hui il possède une petite maison à Niedernai, si Ober c’est supérieur, Nieder c’est un peu caché, c’est derrière, plus petit. Il me raconte qu’adolescent il avait ici comme voisin un peintre japonais qui lui avait donné l’envie de fuir l’Alsace et d’aimer le monde entier. « On allait en famille se promener vers l’Ettenhoezel, je regardais les trois tumuli et je pensais aux morts, à tous les morts à cause de mon père. Ma mère me racontait qu’une centaine de sorcières avaient habité dans cette forêt, et que tout ça, mon père, c’était peut-être leur faute ». Elle disait toujours « ça » pour parler de l’époque nazie à Obernai, sans prononcer le mot, et je devais être persuadé que oui, c’était la faute des sorcières pour mon père. « Ton père était un brave homme ».

C’est quoi la culpabilité ? La conversation se prolonge, le soir tombe, on chuchote presque au téléphone. « Vous posez la question au fils du nazi alsacien ou au prof de philo allemand ? S’il avait été jugé par un tribunal, on l’aurait condamné pour avoir tué combien d’êtres humains ? Concevoir un passé odieux n’est pas facile, il faut d’abord créer des brèches dans le silence. Je n’ai jamais questionné les historiens locaux d’Obernai, j’ai peut-être manqué de courage civique, je n’ai jamais eu de cesse que de m’enfuir ». 

Je reprends : « en tant qu’Alsaciens… » mais il m’interrompt, « je distingue quatre notions de culpabilité, la culpabilité criminelle qu’un tribunal condamnera avec de lourdes peines, la culpabilité politique, celle des chefs, et chaque individu a une part de responsabilité dans la manière dont son pays est gouverné, la culpabilité morale, tout acte répond à une conscience individuelle, et ‘Befehl ist Befehl’‘un ordre est un ordre’, ne peut jamais avoir de valeur décisive, et la culpabilité métaphysique, parce qu’il doit y avoir une solidarité entre les hommes qui les rend coresponsables de toutes les injustices.» Je reste coi. « Ce sont des bavardages scolaires » enchaîne-il pour signifier de sa voix que je trouve sympathique qu’il ne veut pas en dire plus. Il ajoute que sortir en ville et rencontrer des gens, aujourd’hui encore c’est difficile pour lui. « Ma famille a toujours nié les crimes de mon père, tenter de comprendre est voué à l’échec ».

En vain, d’Alsace ; épisode 8 : PEUT-ÊTRE QU’ON NE SAIT RIEN DU SOLDAT NAZI D’OBERNAI

Ambroise Perrin

Un monsieur d’Obernai est mentionné dans un livre de souvenirs historiques relatant l’opération Nordwind à Hatten en janvier 1945. La bataille fit 1500 morts côté allemand, 1000 chez les Américains, il y eut une centaine de civils tués et 350 maisons sur les 365 du village furent détruites. Les militaires sont cités en fonction de leur poste de commandement, les nazis gradés selon leur bataillon, pour les nazis locaux on mentionne leur ville d’origine. Un nazi alsacien habitant Obernai combattait en première ligne. Il fit un soir prisonnier, un jeune soldat américain de 18 ans, qu’il interrogea dans une maison devant les Hattenois. Le lendemain, on trouva le jeune prisonnier dans le caniveau, une balle dans la tête, témoignage après la guerre d’un occupant de la maison. 

Les rues de Hatten étaient jonchées de morts, des morts par hasard quand il s’agissait des civils, des morts par prise de risque, par imprudence ou par bravoure, lorsqu’il s’agissait de militaires. Cela dit sur le papier, car la réalité sur le terrain était bien entendu beaucoup plus nébuleuse. Mais exécuter un prisonnier, probablement pour s’en débarrasser, ou simplement par absence d’humanité ou de respect des règles (la Convention de Genève, par exemple), cela semblait peut-être plus révoltant que d’être tué par un obus explosant au-dessus de votre tête. 

On sait que parmi les « soldats » allemands il y avait des gamins de 16 ou 17 ans qui n’avait pour toute préparation militaire que leur passage chez les scouts de l’époque, les jeunesses hitlériennes. Ceux-là mourraient tout de suite, dès qu’ils arrivaient sur les lieux de combat. Les Allemands avaient une supériorité stratégique, les Américains voulaient se replier sur les hauteurs des Vosges. Puis Hitler, malgré l’avis contraire de ses généraux, ordonna à son armée de quitter l’Alsace et de se replier sur Berlin pour défendre la ville contre l’arrivée des Russes.

Le soldat nazi d’Obernai a-t-il été tué dans la capitale allemande ? A-t-il survécu à ces derniers combats ? A-t-il tenté de fuir en se déguisant en civil ? A-t-il été fait prisonnier dans un goulag ou dans un camp américain ? Aujourd’hui son nom est-il connu des universitaires spécialistes de cette période de l’Alsace, ou des historiens amateurs d’Obernai qui publient leurs recherches dans des revues ? Est-il mentionné dans les archives de la ville, les conservateurs ont-ils un dossier plus ou moins secret dans l’un des musées ? Est-il revenu à Obernai, pour peut-être poursuivre une vie paisible ? 

Le « nazi originaire d’Obernai » de la Bataille d’Hatten, comme le nomme le témoignage précis d’un habitant de la petite ville dans son livre de « souvenirs tragiques », avait certainement de la famille, et peut-être maintenant des descendants. Est-il un inconnu ? Qui chercherait à le faire sortir d’un lointain oubli, comme dans un roman de Modiano, alors que probablement à Obernai on ne veut pas se souvenir de son nom ?

En vain, d’Alsace ; épisode 7 : BARBARA ASSISTE AU CONCERT DU PUBLIC DE DORLISHEIM

Ambroise Perrin

Barbara, c’était déjà un succès d’estime. Accueillir une chanteuse « art et essai », comme aurait dit un cinéphile, dans un village ! Elle chante à Bobino, à Genève, à Bruxelles, elle part en tournée en France dans de grandes salles, et en ce mois de mars 1966, elle est en Alsace. La dernière des dates de concerts, ce sera une gentille salle des fêtes, le château de Brosse à Dorlisheim. 

Barbara est invitée avec ses musiciens à la télévision régionale à Strasbourg : « mes textes n’ont de qualité littéraire que si on les lit avec la mélodie, et que dire de plus, pas d’interview ». Patrick Martin et Gérard Brillanti enregistrent alors une courte version de 2’42 de « Si la photo est bonne », Barbara au piano, et la caméra de studio de l’ORTF fait du chiqué à travers une fenêtre de théâtre pour cadrer le contrebassiste et l’accordéoniste. Aujourd’hui c’est un document d’archive du patrimoine audiovisuel de l’Alsace, à l’INA. Le décor noir et blanc joue du style des mobiles de Calder et la diffusion, ce sera ce 12 mars 1966, une bonne promotion pour assurer une salle pleine. 

Et la salle est pleine à Dorlisheim. Barbara est rigoureuse, exigeante, maniaque. Le tabouret est placé au millimètre près au centre de la scène. Sur la table dans les coulisses, un paquet de réglisses Zan et un bocal de cornichons (faits maison par la gardienne du château, aigre-doux au sucre roux dans du vinaigre Melfort). Barbara arrive très tôt dans la salle, surtout pas d’émotion de dernière minute. 

Mais ce soir, Barbara a perdu sa voix, elle est aphone, vraiment, la fatigue, quelques soucis d’amour et de lointaines angoisses. On téléphone au médecin du village, à sa « phoniatre » à Paris, elle avale du miel, accepte une piqûre de vitamines, impossible de chanter. Le public venu de Mutzig, de Molsheim, d’Altorf, de Rosheim ne s’impatiente pas. Barbara va saluer, elle s’excuse, elle s’avance, le micro crachote et elle chuchote, elle reviendra bientôt, on applaudit. Une voix dans la salle ose s’élever dans le brouhaha, « je l’ai trouvée devant ma porte un soir que je rentrais chez moi, partout elle me fait escorte, elle est revenue, la voilà… ». 

Barbara sourit, mais le public, le voilà, il chante. Les spectateurs poursuivent la chanson, « la renifleuse des amours mortes, elle m’a suivi pas-à-pas… ». Barbara est éberluée, elle va doucement vers le piano, et elle donne le tempo, elle accompagne cette dame qui connaît par cœur « La solitude », et qui enchaine avec « Une petite cantate », du bout des doigts, ils sont maintenant une dizaine à chanter et tous reprennent, si mi la ré, si sol do fa … 

C’est toute la salle qui chante le programme du concert, on brode sur les paroles ou on fredonne la la la la, pour le rythme les musiciens sortent des coulisses, montent sur scène et suivent les spectateurs, Barbara masque ses larmes de bonheur, il n’y a aucune fanfaronnade, juste l’amour des chansons… Pour la première fois, Barbara assiste à un concert de son répertoire. C’est elle qui applaudit la salle et d’un filet de voix d’étourneau chansonné, Barbara murmure « j’ai pleuré mes larmes, mais qu’ils me furent doux, tous ces sourires de vous, vous étiez venus m’attendre, je reviendrai un soir en septembre ». Et soudain, comme une révélation, « je vais écrire une chanson pour le public de Dorlisheim, cela s’appellera Ma plus belle histoire d’amour c’est vous … »

En vain, d’Alsace ; épisode 6 : LE PETIT TRAIN-TRAIN DES AMOUREUX-POÈTES DE MOLSHEIM

Ambroise Perrin

C’était bien avant les réseaux sociaux, dans les années 1980, qui étaient un peu zozos. Pour lancer une bouée à la mer, on écrivait au journal, qui la publiait à la rubrique Rencontres. Je vous ai vu, vous êtes-vous reconnu ?  Suivait un chiffre de référence pour la rédaction, qui transmettra : « vous portez une blouse blanche bien repassée et non boutonnée, sur un jean bleu délavé, je vous vois monter chaque matin à l’arrêt de la gare de Molsheim ». Molsheim, quelle adorable petite ville. Ce jour-là, la jeune fille si aimablement détaillée, répondit élégamment à la rubrique des petites annonces personnelles :

Molsheim est sans secret, ma vie est sans mystère 

Mon bonheur est public, je ne peux le taire. 

Votre cœur par-dessus tout craint d’être solitaire

Oui, il faut être deux pour le bonheur sur terre. 

De votre immense amour en un moment conçu 

Avant qu’il ne fût né, je crois que je l’ai su.

Tous les passagers de l’autorail Obernai-Molsheim s’amusèrent de l’idylle naissante, il n’y avait que 13 km avant que l’on ne descende, était-ce lui, un bouquet à la main, était-ce elle, au sourire chagrin ? 

Pourriez-vous, m’adorant, passer inaperçu,

Il fallait demander, et vous auriez reçu !

Quoi, c’est déjà trop tard, cette belle histoire serait un cauchemar ? L’audacieux un peu trop timide, et la jolie qui joue la sylphide ? C’est en train qu’au Parnasse, un téméraire auteur pense de l’art des vers atteindre la hauteur. La jeunesse amoureuse n’ayant pas d’âge, les passagers se mobilisèrent pour forcer le destin d’un coquin passage. Altorf, Avolsheim, Dachstein, Dorlisheim, Mutzig, Soultz-les Bains, Wolxsheim, dommage, personne ne monte ni ne descend. On imagina l’amoureux venant de Saint-Dié ou de Saverne via Wasselonne. On lui suggéra des rendez-vous à la Porte des Forgerons ou à l’Hôtel de la Monnaie. Les jeunes filles, toutes, portèrent des chemisiers blancs, échancrés, repassés, déboutonnés, des chemisiers, oui, mais libérés. Le journal répéta la petite annonce, les fleuristes inventèrent de charmants petits bouquets voyageurs. Molsheim se pâmait. 

Que c’est bon d’être tourtereau sous les tilleuls et d’être porté par des semelles de vent. Un vigneron réserva une cuvée pour lui donner les prénoms des langoureux dès dévoilés. Peut-être était-ce le fantôme de l’écrivain Camille Schneider, qu’on disait amoureux de sa maman, qui s’amusait à leurs dépens ? Ou le peintre de la Palette d’Or, Jean-Paul Schaeffer, à la recherche des scènes bucoliques de cet heureux transport ? 

Le plus discret désir, murmuré sous vos pas, 

Nous devinons ce couple, on n’insistera pas.

Les amoureux, il est vrai, 

S’adorent, en secret.