En vain, d’Alsace ; épisode 70 : CACAS 

Ambroise Perrin

C’est très sympa, deux grandes photos tirages « artistiques » en noir et blanc, accrochées en vitrine de sa galerie, elles ont la même facture, le même grain et le même contraste pour dire que les deux photos racontent la même histoire. Et sous chacune d’elles une petite vidéo en boucle, les passants s’arrêtent quelques secondes.

De ce côté une grand-mère qui a l’air très fière de bercer un nourrisson, elle donne le biberon à son petit-fils et lui met les fesses à l’air, on connaît ce beau souvenir avec le petit bisou sur le popotin un peu poudré, avant de refermer le lange. La photo encadrée est extraite du film.

La photo de l’autre côté, c’est la grand-mère dans les bras du garçon, elle est visiblement grabataire, la bouche entrouverte, un peu édentée, l’œil hagard, assise dans son lit l’air d’être non pas gênée mais perdue. Un petit plissement de la commissure des lèvres fait subrepticement un signe de remerciement, le jeune homme lui soulève délicatement une jambe pour tirer la couche qu’il a eu du mal à ouvrir, elle est pleine, cela coule un peu, elle cherche à écarter les jambes, il prend le revers de la ouate pour essuyer, le sexe est béant, il plonge un linge dans une cuvette d’eau tiède et répète plusieurs fois le geste où il tient le molleton épais et absorbant du bout des doigts. C’est d’une belle douceur, il essuie à nouveau, il lève la tête et sourit à sa grand-mère, on ne l’entend pas mais il lui parle gentiment, il ouvre une boîte de crème, il sait comment faire, les doigts glissent dans les plis de la peau, c’est peut-être un peu froid, il y a un petit pipi qui s’écoule, de suite absorbé par l’un des linges.

La grand-mère cherche à s’appuyer sur les coudes pour soulever le bassin, il peut remonter la nouvelle couche qu’il referme par des bandes collantes sur le devant, maintenant il lui enfile une sorte de pantalon de pyjama très large, il prend un gant de toilette et lui lave les mains, les rince, les essuie, il fait de même pour les pieds, il lui raconte une histoire, il se tourne vers la caméra d’un air guilleret, il prend un flacon de Chanel N*5, une goutte sur son doigt se pose sur les joues de sa mamie, elle semble déjà dormir, il lui pose un bisou sur le front.

Il y a 25 ans la même séquence n’avait pas été aussi longue. 

En vain, d’Alsace ; épisode 69 : MON FILS, CE HÉROS AU SOURIRE SI DOUX 

Ambroise Perrin

L’histoire est d’une tristesse et d’une bêtise rapide à raconter. Il vient d’avoir 18 ans, il habite à Hautepierre chez sa mère, il a un peu de fric parce qu’il deale de temps en temps, et un copain d’un copain avait un bon plan pour aller se battre à la guerre.

Quelqu’un racontera qu’il l’avait entendu dire « je veux défendre la liberté » et il a raconté à ses potes qu’il partait en Ukraine. 

Il n’a vu aucun film de guerre, il n’est jamais allé au cinéma, mais il est accro aux clips sur les réseaux, surtout les trucs secrets où il faut un code spécial pour entrer. 

Le copain du copain du copain lui a donné sur place, après un long trajet en bus, un faux passeport, dans une ville qu’il ne connaissait pas, et quand il a dit que son vrai nom était Wagner tout le monde s’est marré.

Après, on ne sait pas comment, mais les nouvelles sont arrivées par l’ambassade de France, en fait c’est l’armée russe qu’il avait rejointe, probablement sans le savoir, et il est mort le premier jour, non pas en opération, mais en manipulant une grenade à la caserne. Mort au combat.

Les gendarmes ont dit à sa mère qu’ils surveillaient la filière mais qu’ils ne pouvaient empêcher les jeunes de passer les frontières, et ils ont ajouté « il est mort dans un accident, c’est mieux pour vous »

En vain, d’Alsace ; épisode 68 : BOUVARD ET PÉCUCHET 

Ambroise Perrin

Deux hommes parurent. Deux inconnus qui s’assoient l’un en face de l’autre dans le train qui file vers le nord, ils sympathisent de suite. Il ne va pas me demander de tuer sa femme ! Ils sortent de leur poche tous les deux le même roman, drôle de hasard, probabilité bien moindre que s’ils lisaient tous les deux Le Monde, et la conversation démarre de suite sur la littérature française du XIXe siècle.

Petits assauts d’érudition, références communes, et d’autres points communs, un prof à la fac, un autre écrivain apprécié… Et le cinéma, ah ah, Hitchcock, et l’actualité, Kennedy, Reagan, Trump, les scénaristes américains sont les meilleurs !

Et dans la vie vous faites quoi ? J’ai fait pas mal de métier, mais me voilà à Soultz-sous-Forêt, c’est là que je descends. Déjà ! Et oui, moi je vais jusqu’à Wissembourg.

Seul maintenant dans le compartiment, il se dit qu’ils auraient pu échanger leurs adresses. 

En vain, d’Alsace ; épisode 67 : UN ARC-EN-CIEL EN VACANCES 

Ambroise Perrin

Ils se sont rencontrés chez des amis, ils se sont revus un peu par hasard deux jours plus tard, puis une belle soirée, puis une belle nuit, puis ils se sont vus de plus en plus souvent, c’était sympa, ils étaient libres tous les deux, son appartement était plus grand que le sien et sa colocataire venait de partir, il s’est donc installé chez elle, un jour elle a dit « chez nous », toujours sympa, lui aime bien faire le ménage, il cuisine des plats dont on peut congeler la moitié pour les jours où l’on est à la bourre, le samedi matin le marché, des légumes bio, ils ont commencé une caisse commune, elle s’est intéressée à son boulot et lui au sien, un soir ils se sont raconté leur vie « d’avant », son premier amour, elle avait 16 ans, lui la première fois, ce fut plus tard, à 18 ans, chacun sentait bien que l’autre ne racontait pas tout, mais c’est un peu la règle du jeu quand on fait des aveux.

Puis ils ont commencé à parler de leurs familles, tu n’as qu’à venir ce dimanche chez moi, chez mes parents, il a demandé « t’es sûre », ils vont peut-être se faire des idées… ne t’en fais pas, je ne les ai pas tous ramenés à la maison, et mes parents sont plutôt du genre modernes, et c’est vrai que cela s’est bien passé, avec son petit bouquet de fleurs et puis ce fut le temps des vacances, ils ne se sont même pas demandé s’ils partaient ensemble, cela leur a semblé évident, enfin, chacun a fait comme si c’était évident, une manière d’officialiser les choses, et où aller ?, il fallait trouver une destination, pourquoi pas l’Irlande, ou Venise ? –un peu trop romantique, ou en Ardèche, il a un copain qui y retape une vieille ferme, bref ce fut Prague, par l’autoroute via Nuremberg, on prend ta voiture elle est mieux que la mienne, ils se sont arrêtés bien-sûr à Pilsen boire une bière, finalement la Tchéquie, de Strasbourg c’est moins loin que Paris, et pas de péage…

Les propriétaires du Airbnb parlent bien l’anglais, le gars avait été guitariste dans un groupe de rock qui s’appelait les Chiens Jaunes dans les années 1960 – 1970, il leur raconte Jan Palach et l’ambiance le soir de la chute du Mur de Berlin, la chambre est confortable très maison de poupée avec des broderies partout et des coussins tricotés par la grand-mère, la salle de bain est sur le palier.

Ensuite il fallait trouver quoi faire, explorer le guide du routard et passer à l’Office du tourisme, traverser le Karlův most, le Pont Charles, visiter un musée, le lendemain faire une virée dans les petites villes des alentours, on ne va pas passer l’après-midi à lire dans la chambre, moi je sors sur une terrasse, moi je préfère rester un peu ici, finalement dix jours de vacances c’est super long, qu’est-ce qu’on pourrait faire demain, au bout de trois jours on a déjà des habitudes dans une petite gargote, il y a au coin de la place Venceslas en sous-sol une librairie d’occasions avec un rayonnage de livres en français, tiens le Rouge et le Noir, cela fait longtemps que j’avais envie de le lire, mais tu ne vas pas passer toute la journée dans ton bouquin et svp sors ton slip et tes chaussettes du lavabo, c’est pas un spectacle, et c’est là que le moindre détail prend une importance dingue.

Normal, on est tout le temps ensemble, l’ennui révèle les maniaqueries et les vacances rebellent le prince charmant. La princesse fait sa petite crise, dis-donc tu aimes bien la jolie serveuse de chez « U’ Thomase » !, de quoi tu parles ?, il marche maintenant sur des œufs, ce sont à chaque instant les couleurs de l’arc-en-ciel en plus de celles de Stendhal, tu sais que si on fait une superposition optique des sept couleurs de l’arc-en-ciel on voit du blanc, c’est Léonard de Vinci qui a fait cette découverte sur la persistance rétinienne, bah oui je le sais, ne me prend pas pour une idiote et ne détourne pas la conversation, punaise, c’est long les vacances, et si il faut se creuser le ciboulot pour trouver quoi faire pour passer du temps ensemble, cela pose des questions.

Maintenant elle n’arrête pas de critiquer la moindre de ses initiatives, et lui, plus qu’il est prévenant, plus il l’irrite. C’est une intimité dont ils n’ont pas encore l’habitude, la chambre d’hôtel où l’on ne trouve pas une place pour chaque chose et où l’on trébuche sur la valise coincée devant le petit fauteuil, d’ailleurs il n’y en a qu’un, l’autre s’assoit sur le lit.

Finalement on rentre deux jours plus tôt, le trajet se fait presque en silence, et quand il veut payer l’essence elle dit « on va faire moitié-moitié » ; à l’approche de la frontière il n’ose pas allumer France Info que l’on devrait déjà capter, arrivée à la maison elle dit qu’elle repart de suite voir sa mère, ça fait longtemps ; il dit oui, il est vraiment désolé d’avoir compris, il s’étonne de ne pas être trop triste, il rassemble quelques-unes de ses affaires, va acheter un bouquet de fleurs et laisse un petit mot, « je repasserai ».

En vain, d’Alsace ; épisode 66 : POUR MOI LA VIE VA COMMENCER 

Ambroise Perrin

Il a toujours rêvé de voyager, route 66, il est chauffeur de bus, longtemps les transports scolaires, puis les sorties du troisième âge où il fallait nettoyer les toilettes du bus, mais avec de bons pourboires, et maintenant chauffeur de la navette pour l’aéroport de Francfort, et c’est une promotion dans sa propre estime, après également cinq années à la CTS où il trouvait que les petits chefs de la Ville ne le considéraient pas comme quelqu’un d’agréable.

Et être agréable, c’est ce qu’il préfère. Les voyageurs sont toujours stressés, mal réveillés, ils ont oublié un sac chez eux et c’est trop tard, tant pis. Lui, le chauffeur, c’est le sourire, avant-goût du soleil des Canaries, il fait des blagues au départ et redescend volontiers vérifier dans la soute si le petit sac n’y est pas, mais oui madame, c’est votre mari qui a dû le mettre en même temps que la valise.

Deux impératifs, l’horaire et la sécurité. L’horaire parce qu’il faut faire un rapport écrit en cas de retard, un accident par exemple, mais il est champion pour sortir de l’autoroute et emprunter des voies de traverse. La sécurité, parce que là, ça ne rigole pas, s’il n’a pas été vigilant ça devient vraiment de sa faute, dans les stages on a bien insisté sur les responsabilités du chauffeur, « vous êtes Jupiter à bord », pour dire que c’est lui qui prend les décisions. Un passager bourré qui embête tout le monde pour s’asseoir devant et qui braille comme un cochon, il a un bip pour appeler la centrale qui envoie deux vigiles, suivez-nous monsieur, avec un peu de chance il pourra récupérer sa valise et bye-bye le bus part sans lui.

Alors la routine, ce sont juste des panneaux Ausfahrt qui défilent, il observe les saisons à la couleur des champs, il reconnaît les passagers qui font le trajet toutes les semaines, il n’aime pas quand on lui fait changer de véhicule, on s’habitue vite à ces machines, compagnes indolentes des sempiternelles rotations sur le goudron.

Un jour de nonchalance entre deux plaques de goudron, il est parti faire un tour vers les boutiques qui annoncent les zones d’embarquement, à la recherche d’un kiosque avec de vraies Bratwurst pour touristes, et il observa à un comptoir au milieu de l’allée une animation fébrile et des conversations bizarres, « on prend Tokyo ou Rio de Janeiro » ? Une heure avant le départ, des tickets de vol à 80 €, sans bagages à mettre en soute car trop tard, aller simple, le retour vous verrez sur place, l’aventure commence à l’aéroport.

Il a les clés du bus en poche, il a aussi sa sacoche avec son passeport, il a une idée folle, il y a une place pour Séoul, et le voilà qui s’envole.

En vain, d’Alsace ; épisode 65 : L’INNOCENTE

Ambroise Perrin

D’autres récits auparavant dans le blog

Si on cherchait à comprendre, on ne survivait pas. Rescapée de là-bas, Auschwitz, sa grand’mère n’en parlait jamais, elle hurlait toutes les nuits, on savait pourquoi, les voisins aussi, on ne disait rien. Elle, la petite fille, était hantée par Genet et Koltès.

Je l’ai rencontrée à l’entrée du TNS, élève d’une promotion où l’on osait écrire, elle m’invita à écouter son monologue, du théâtre ; tu verras cela n’a absolument rien de sociologique, c’est juste une manière de s’interroger sur la façon de parler de soi ; je ne savais absolument pas de quoi cela allait parler ; elle me dit, tu sais, on raconte toujours la même chose : éviter de demander « pourquoi ? ». Es gibt kein warum. Voilà, écoutez en lisant peut-être à haute voix et d’une seule traite. 

Le mec il m’dit, tu vois j’le connaissais pas le mec, il me dit lève ton pull, montre-toi, j’te jure, je touche pas et moi je dis ça va pas non, et il m’dit ben quoi t’as pas de sout c’est que tu veux bien, non, et moi je lui dis, ben non, j’veux pas, alors il me dit, allez, sois sympa, montre-moi, et je savais bien que si je lui montrais, il allait toucher, je le connaissais pas ce type mais ça se voyait qu’il aimait les gros nibards, alors je lui fais, bon regarde et je descends mon fute, tu vois là comme ça, avec le risque que tout le monde regarde, j’baisse mon fute et le slip avec, ensemble, alors là le mec, il était scié, dingue, il osait à peine mater, alors je lui fais ben quoi, tu veux pas regarder et tu sais, quand je serre les fesses, ça fait bouger ma chatte, mais grave, ça s’ouvre, ça se ferme, mais vraiment, tu ne vois que ça et le mec il est scotché, il mate un peu et il me fait mais t’es une salope toi, une vraie salope, moi j’touche pas une salope, t’es vraiment dégueulasse, alors je me mets le doigt dedans mais tu vois, d’un coup, jusqu’au fond, et je fouille un peu, et je ressors, y’avait un peu de blanc, ça coulait sur le doigt, le mec il est écœuré, mais alors dingue, il me traite de salope, salope, salope, t’es complètement dingue il me fait, et il se casse, bon débarras, mais moi du coup j’avais envie, mais vraiment envie, mais dingue, dingue, dingue, alors je me frotte le clito, mais à toute blinde, la branlette d’enfer, comme une folle, je frotte je frotte je me retourne si jamais on me voit et je frotte, je ferme les yeux et je sens que ça vient, que ça va être le truc super fort, pas comme une baise à la con, non, le super méga pied, le truc super dingue, et alors je refous mon doigt dedans mais là tout doucement et là ça va vite, ça monte, ça monte putain ça vient mais dingue, j’ai vraiment envie de crier tellement que c’est bon, le pied mais le pied mais aucun mec ne m’a jamais fait ça, j’arrivais plus à respirer, j’avais envie qu’on me frotte les nibards, je me passais la langue en haut en bas sur les lèvres, j’aurais sucé dix queues de suite et puis j’ai senti l’élastique du slip qui serrait, j’ai remonté mon fute, je suis sûre que cela se voyait sur ma tronche, je sais plus si j’étais complètement crevée ou si j’avais encore envie, en tout cas j’avais plus faim mais soif, j’suis allée au tuyau prendre de la flotte, ça débordait dans mon cou et j’ai senti le froid sur la pointe des seins, putain ils étaient tendus comme des flèches, j’avais vraiment envie de me frotter, c’est là que j’ai vu le Président, je ne sais pas ce qu’il faisait là, je suis sûre que c’est par hasard mais rien qu’en voyant ma gueule il a dû comprendre parce qu’il a fait un drôle de sourire, j’aurais pu faire comme si de rien mais j’ai juste un peu serré les yeux alors il m’a regardée et j’ai compris qu’il avait compris, j’ai ouvert la porte des chiottes et j’ai pas fermé, il est venu, il savait pas comment faire il pétait de trouille c’est évident, d’abord j’ai un peu levé mon pull, il osait pas toucher alors je lui ai ouvert son froc putain il bandait mais comme un dingue, mais tu parles j’avais à peine baissé son slip qu’il se met à gicler, comme une cascade, ça touche mon pull, et l’autre con il est là il me dit merci, je t’aime, je t’aime, quel con mais moi j’avais vachement envie, alors je le regarde droit dans les yeux, il était là tout con comme s’il avait couru les Jeux Olympiques, la langue dehors, j’ai voulu prendre sa main mais j’ai bien vu qu’il saurait pas faire alors je me suis branlée devant lui, tout doucement et de plus en plus fort, c’est venu exactement quand j’avais envie, j’avais l’impression que ça glissait le long de ma cuisse et lui il osait pas bouger, je l’ai mis dehors puis je suis sortie putain, j’étais excitée, je retrouvais plus ma copine, je regardais les mecs comme si je pouvais les baiser tous, j’ai vu mon connard de dos avec une pouffe, ça devait être sa femme, je suis passée tout près il a pas osé regarder, moi ça me faisait marrer j’allais pas le faire chier, je sentais mon pull qui frottait sur la pointe de mes nibards et je me disais que j’étais une vraie salope, ça me plaisait bien, la fête continuait et je me suis un peu baladée et j’ai vu l’autre petit con, celui qui était avec le connard d’avant, alors j’avance et je lui dis salut, salut qu’il me répond, et je me dis-toi mon mec, t’es bon, tu vas voir, alors je lui dis tu viens, on va boire un coup alors il me dit ben oui, si tu veux, t’es seul je lui demande, il me dit non mais je ne sais pas où ils sont les autres alors je me dis, c’est bon toi, alors je l’amène aux chiottes, et il a vraiment cru que c’était bon, tu parles, le con et je lui dis laisse-toi faire tu verras je lui baisse son froc putain il attendait que ça et là je me suis dit toi mon mec, tu vas pas rigoler, alors je lui dis il faut que je te fasse un truc alors donne-moi ta chemise sinon on va nous entendre je lui mets son mouchoir dans la bouche et avec sa chemise je le bâillonne, il veut l’enlever mais je lui dis laisse non, respire par le nez, tu verras, t’as jamais connu ça, et je descends, je commence à le sucer putain là je pouvais faire ce que je voulais de lui il était là, à mes pieds, comme le petit connard qu’il était, je lui dis attends et je prends la cordelette du rideau et je lui dis retourne-toi, penche-toi, je voyais son braquemart comme un cœur qui bat, il aurait tout fait pour que je continue, alors je lui ai attaché les mains dans le dos, je savais pas encore ce que j’allais faire mais je savais ce qui allait se passer, putain, j’ai serré, mais serré, il a tourné la tête, il avait une gueule d’enfer, il a vraiment dû se demander ce qui se passait, et moi je lui dis t’en fais pas tu vas aimer et je lui flanque une torgnole sur le braquemart qu’il a ouvert des yeux comme des soucoupes et là j’ai vu qu’il pouvait pas crier, rien, il avait envie de gueuler, de dire arrête, fous-moi la paix, mais que dalle, rien qui sortait, baisé le mec, alors doucement j’ai pris mon épingle, la seule chose que je voulais pas, c’est de voir du sang, je supporte pas, donc il fallait l’enfoncer jusqu’à la limite où ça pète quand ça entre, j’ai commencé dans la bite, puis les roustons, il a essayé de me cogner mais avec les bras coincés dans le dos, dans le chiotte, il pouvait pas bouger, là je crois qu’il croyait encore que ça faisait partie du jeu, qu’il allait encore prendre son pied, que c’était un truc qu’il connaissait pas et qu’il allait avoir l’air d’un con s’il se laissait pas faire, alors je lui ai souri, je l’ai resucé trois quatre fois et il est revenu, bien dur, il avait de nouveau envie, alors je lui ai attaché les pieds avec l’autre bout du rideau, et là il était cuit, il pouvait plus bouger, juste monter son cul et le laisser retomber sur le chiotte, alors je l’ai un peu branlé, pas trop juste qu’il se calme, je me suis mise debout sur ses cuisses, avec mes talons, j’avais ma chatte à 3 centimètres de sa gueule, il avait les yeux comme un dingue, il crachait, il toussait de l’intérieur, son nez on aurait dit un sifflet et je me suis branlée en ouvrant et fermant la chatte, il devait avoir vachement mal aux cuisses parce que je tapais du talon, il arrivait plus à bouger pour me faire tomber, alors j’ai repris l’épingle, je crois qu’il l’avait oubliée et je lui ai mis sur son cou et j’ai appuyé, appuyé, putain ça s’enfonçait sans percer, mon truc c’était ça, surtout pas de sang, il avait les yeux qui sortaient, le nez qui s’ouvrait, il avait bouffé la moitié de sa chemise, je lui ai mis ensuite l’épingle de l’autre côté, il y avait une tâche violette puis j’ai essayé sur la tempe et là ça s’est mis à pisser, connard, salaud, je veux pas que ça saigne, je lui ai filé une beigne d’enfer sur le pif, j’ai cogné mais vraiment comme j’ai jamais cogné, et là le sang s’est mis à pisser, il pissait du nez comme une vache, ça faisait un boucan d’enfer parce qu’il arrivait plus à respirer et il avalait le sang par le nez alors je l’ai cogné dans les couilles, des coups de tatane sur la queue, il est tombé, je lui ai sauté sur le cul, il avait la gueule sur le chiotte, j’ai posé mon cul dessus, je crois que si j’avais pu chier je l’aurais fait, j’étais à la fois dans une fureur dingue, complètement excitée et en même temps complètement calme, je voyais très bien ce que je faisais, j’aurais pu dire à l’avance tout ce que j’allais faire, en même temps je tapais dans tous les sens, je faisais juste gaffe à pas faire trop de bruit, j’avais les seins qui dégoulinaient de sueur, j’aurais voulu avoir une glace pour me regarder, c’est toujours super excitant sans soute, j’voulais pas enlever mon pull, car j’savais pas où le poser dans ce bordel mais la laine me grattait, je me suis frottée de partout putain c’était bon pendant que l’autre con il grognait encore, je l’ai retourné ça saignait pas trop sur sa tempe, je me suis dit que j’avais touché le cerveau en rigolant, je crois qu’il s’est mis à dégueuler parce que ça schlinguait de son bâillon, il avait dû vomi qui sortait du nez, ça allait sortir des oreilles le con, je me suis accrochée à ses couilles pour tirer pour voir ce que ça allait donner, c’est super solide, ça se tire mais ça bouge pas, ça devient très petit mais quand même élastique, je suis sortie en bloquant la porte, je me suis passé un coup de flotte sur la tronche et j’ai cherché les autres et tout de suite j’ai vu l’autre gamine qui rigolait avec le connard, je lui ai dit viens que je te raconte, je viens de me faire sauter par un mec mais génial, une baise d’enfer tu peux pas savoir le pied, la gamine me regardait et disait ah bon, tu crois, t’as déjà baisé je lui ai demandé ben oui qu’elle a dit mais je suis certaine qu’elle était jamais passée à la casserole et je lui ai dit ben à ton âge tu devrais commencer, ah bon, tu crois qu’elle fait, mais faut que ça me plaise, et je lui dis viens je vais te montrer un truc entre nanas, tu sais la baise y’ a que ça de vrai sinon t’es une conne et on a recroisé l’autre connard, il m’a regardée et je lui ai dit t’as envie il savait pas si c’était pour de bon, je suis sûre qu’il l’avait jamais fait comme ça, en fait moi aussi, je l’avais jamais fait juste comme ça, et je lui dis ben viens, je suis avec ma copine, et viens je lui dis à elle, tu vas voir, c’est génial, et on est allé derrière, elle avait envie de se barrer, mais pas question je lui dis tu restes, c’est tout, c’est moi qui te le dis, elle savait pas quoi faire, je me suis frotté la chatte à travers le fute le mec il avait l’air con, il a commencé à se toucher sur le jean moi je sentais mes nibards qui montaient, alors j’ai mis doucement ma main dans le slip de la gamine, elle savait pas quoi faire mais elle avait tellement les ch’tons de passer pour une conne devant le mec qu’elle se laissait faire elle osait pas le regarder, je crois que si elle avait levé les yeux elle se serait barrée, alors j’ai eu l’idée de génie, je lui ai dit retourne-toi je lui ai levé la jupe et je lui ai dit t’en fais pas garanti personne voit ton cul on est bien planqué et j’ai commencé à la caresser, là j’ai vu qu’elle savait ce que c’était parce qu’elle a tout de suite mouillé, je lui ai mis un doigt dans la chatte mais tout doucement, elle a crié ça va pas non mais je lui ai dit mais si laisse-toi faire, je sais moi et j’ai fait signe au mec qu’est-ce que tu attends, putain il a baissé son froc mais il osait pas, alors je lui ai dit mais vas-y, connard, elle veut que ça, tu crois qu’elle est ok qu’il me demande le con mais oui je te dis qu’elle adore ça, et l’autre qui dit non non j’veux pas, j’sais pas et moi je lui dis-moi je sais, t’as envie mais tu n’oses pas, avoue, mais je sais pas moi qu’elle dit, t’es sûre, mais oui tu verras c’est complètement génial alors il s’approche, il bandait tellement qu’il était prêt à gicler, moi je lui tiens le cul à la gamine, j’enlève ma main, et l’autre il veut entrer mais il trouve pas le trou le con, je lui prends la bite pour l’aider et il lâche tout et il s’excuse putain j’en avais partout et ça sent tout de suite très fort mais c’était pendant ce temps-là que les autres sont arrivés ils disaient rien, ils regardaient comme des cons, y en a pas un qui se marrait, alors j’engueule le con qui est là avec sa bite qui goutte et qui a peur de salir son slip, la gamine elle se demande si c’est pas exprès qu’il est pas entré parce qu’elle demande c’est tout ? et les autres se marrent, alors je dis bon c’est chacun son tour, elle demande que ça et l’autre il me demande, comme l’autre avant, t’es sûre que c’est ok, et moi je dis oui, c’est sûr et certain, vas-y, bon ben qu’il fait comme si c’était un ordre et qu’il fallait obéir, alors il baisse son froc mais il sait faire, il la retourne, il lui remonte les cuisses et schlac, d’un coup, il la saute putain la gamine elle hurle, c’est sûr que c’était la première fois, elle braille comme une dingue, je lui mets la main sur la gueule et je crie mais t’es dingue, tu veux alerter tout le quartier, ta gueule, alors elle dit doucement dis-lui d’arrêter, ça fait trop mal, et je lui dis ben non, quand on commence, on termine, et déjà y avait un autre qui suivait, pousse-toi qu’il disait quand l’autre venait de gicler et il se l’est faite en cherchant il a pris sa main pour trouver le trou, la gamine disait non non j’veux plus et moi tranquillement j’ai dit continue, c’est comme ça, alors j’ai bien vu que ses yeux voulaient me poser des questions et je lui ai dit y’a pas de pourquoi.

En vain, d’Alsace ; épisode 64 : LA DISPARITION DE KYLIAN M’BAPÉ AU NEUDORF

Ambroise Perrin

J’ai un peu fanfaronné en avouant n’avoir jamais vu un match de foot dans un stade. Oui, j’avais suivi une finale de Coupe du monde sur un grand écran en Allemagne, qui jouait contre la France, c’était marrant de voir tous ces hystériques, surtout les filles. Et puis par hasard dans un café en Belgique, qui jouait contre le Japon, une ambiance formidable, j’avais adoré cette sorte de communion dans le suspense et les tournées de bières offertes à chaque dribble réussi.

Ce jour-là j’avais été invité à Strasbourg au Congrès mondial de l’Association internationale des journalistes sportifs, ceux qui font la pluie et le beau temps dans la ferveur sportive de la population de toute la planète. Soirée décontractée mais en fait extrêmement officielle, de grandes décisions allaient être annoncées, qui allaient modifier les relations de la presse avec les stars sportives professionnelles, pour se dégager de nombreuses suspicions de corruption. Certains de la délégation française étaient des copains journalistes, nous avions été de la même promotion il y a 40 ans à l’école de journalisme à Strasbourg, l’un était rédacteur en chef à l’Équipe, l’autre responsable du service des sports à Libération… et il y avait celui que l’on jalousait en le poursuivant de nos sempiternelles moqueries, un cancre devenu vedette à la télévision, champion du baratin insipide sur le Tour de France et le Paris-Dakar. Nous étions quelques années avant notre retraite, on avait pris le temps de retrouvailles devant l’ancien bâtiment de l’École, le CUEJ, rue Schiller au bord de l’Ill, avec l’envie de faire un petit jogging dans le parc de l’Orangerie et de manger une glace à la roulotte de Franchi. Bref, du bon temps et du beau monde. Et on ne parlait que de cinéma, de voyages, de divorces, et du polar sportif que Jean-Paul venait de remettre à son éditeur.

Deux hommes parurent. Ils avaient l’air jovial, et semblaient excellents comédiens, en jouant aux petites gens modestes.  Les deux messieurs semblaient à l’aise dans ce parc noir de monde, où comme des aimants, ils attiraient les regards. C’étaient deux joueurs de football, l’un, je l’ai reconnu, c’était celui que le président Macron avait tenu dans ses bras parce qu’un tireur de son équipe avait loupé un penalty. À la télé l’homme politique montrait qu’il voulait consoler le malheureux sportif devant un milliard de spectateurs. Le joueur perdant, qui se nomme Kylian Mbappé, n’avait pas levé une seule fois les yeux vers le consolateur. Il voyait sans regarder. Ces regards qui jamais ne se croisaient auraient pu sembler d’une belle hardiesse, puisqu’ainsi le consolé devenait le dominant. Cela rendait le joueur assez sympathique.

Les footballeurs saluèrent mes puissants amis journalistes, et comme il n’y a pas de hasard dans ce genre de jeux, ce furent des déférences non feintes, chacun sachant ce que l’autre pouvait lui apporter.

Comme je ne connaissais aucun nom de joueurs espagnols, ce qui fut le premier sujet de discussion, nous nous mimes à parler de livres, et j’ai dit à Kylian que pour moi Madame Bovary était un modèle, et il m’a répondu, ah oui, Flaubert.

Puis on a parlé gros sous, quelqu’un avait lancé la conversation sur les droits télés, les sponsors et les ventes de maillots qui rendaient ridicule le chiffre d’un salaire mensuel de 6 Millions d’euros, sans compter les primes ; et les partenariats qui en plus doublent cette somme. J’ai vite calculé, cela fait 85714€ de l’heure, 1423€ par minute, ce que gagne un smicard par mois, ou 24€ par seconde ; je lui redis « bonjour, enchanté » et ce sont déjà cent euros € de passés, c’est rigolo.

Puis on en vint aux histoires de transferts, et quelqu’un prononça le mot de « disparition » à propos d’un autre joueur bien payé, mais qu’on ne voyait plus sur les stades ; j’ai embrayé sur Georges Perec, la disparition de la fameuse voyelle e, mais aussi la disparition de sa famille dans les camps. Je raconte comment dans ce cas, en littérature, la contrainte produit du sens. Cela intéresse beaucoup Kylian, il me dit, on se tutoie, j’aime ton prénom, Ambroise. Et il m’a demandé, qu’est-ce que je pourrais mettre en place comme contrainte, un truc artistique que tout le monde verrait, mais que personne ne décèlerait vraiment, puisque cette contrainte n’aurait pas de signification immédiate. Je lui réponds, jouer en ne touchant la balle qu’avec le pied gauche ! Non, non, me dit-il, c’est trop évident, tout le monde s’en apercevra de suite, impossible pendant un match.

J’ai alors une idée, inspirée par la célèbre journaliste Florence Aubenas qui s’était transformée en modeste femme de ménage anonyme pour écrire sur cette humble condition. Je lui dis, Kylian, tu vas vivre tout seul dans un tout petit studio au Neudorf avec exactement 1429€ pour le mois. On te trouve un boulot de serveur, tu portes une barbe, une perruque et un faux nez, avec un peu de chance, tu te fais 10 ou 20€ de pourboire dans la journée. On te trouve des habits chez Emmaüs, éventuellement une vieille télé et tu dois tout payer, le loyer, les charges, la bouffe, peut-être que tu pourras aller une fois au ciné, et tu iras chercher des bouquins dans les boîtes à livres dans les parcs, si tu aimes la lecture. Tu vis avec absolument rien de ta fortune. Personne ne doit être au courant, et pour ta famille, tu es en stage d’entrainement en altitude, et on sait qu’en montagne il n’y a pas de réseau.

Le plus difficile, m’a-t-il répondu, c’est de penser à ce qui va se passer au bout d’un mois, quand je vais « revenir » de ma piaule du Neudorf. Moi je n’aurais pas envie d’écrire un livre, l’expérience aura été trop personnelle pour la raconter. Je ne veux pas que cela soit compris comme une thérapie, ou une expérience sociologique. Mais je vais la faire, géniale ton idée, ce sera chouette de faire sa petite popote. Je donnerai des ordres à mon staff pour qu’on me laisse tranquillement m’isoler. Je suis impatient de savoir si je vais m’ennuyer.

Je crois, me dit-il encore, que ce sera tellement invraisemblable que je n’aurais pas besoin de faire d’efforts d’imagination.

En vain, d’Alsace ; épisode 63 : PARS, SURTOUT NE TE RETOURNE PAS 

Ambroise Perrin

C’est lui qui embauche et vire le personnel, 30 ans de boîte, et bientôt c’est certain, promotion directeur général, il sera le patron de la filiale des Etats-Unis, Born in the USA, il adore les 4 juillet, il n’écoute que de la country, Johnny Cash comme les dollars, il est bien vu par ses chefs. Aujourd’hui ses chefs lui disent, avec des circonvolutions, que c’est lui qui part. Restructuration, réorganisation, les actionnaires, nouvelles technologies, belle prime etc. Chômage.

Et lui qui pétait la forme, toujours sur la brèche, corps et âme pour la boîte, le voilà qui tombe malade, bien pire que la déprime, la rate qui se dilate, le foie qui n’est pas droit, le ventre qui se rentre, l’épigastre qui s’encastre, reprenez-vous lui dit son généraliste, je vous envoie chez un spécialiste.

Vous souffrez de quoi ? Du chômage… Qu’allez-vous faire pendant ce temps suspendu, vous avez un carnet d’adresses formidable, vous allez retomber sur vos pieds ! J’ai les genoux qui sont mous et les orteils pas pareils… La chanson l’obsède.

Il est devenu invisible, les enfants sont grands, désolé pour toi papa ; la maman a un petit job, heureusement dans une autre boîte, elle est très gentille à la maison mais ne hurle pas à l’injustice, elle ne va pas s’en mêler… C’est une chance, profites-en, tu seras payé à rien foutre, tant de chômeurs tire-au-flanc en profitent, à toi le tour ; merci les amis.

Il ne veut pas vivre aux crochets de la société, il n’a jamais pris de congé de maladie, pas d’artères trop pépères ni de nez tout bouché, pas de fricotage avec un soudain burn-out pour temporiser son limogeage, c’est maintenant qu’il devient confus, envie de rien, il dort mal la nuit, rate ses rendez-vous, cède à la picole, glande toute la journée, à midi il n’a même pas terminé de lire le journal, il veut voir personne, et surtout pas la secrétaire qui l’appelle pour remplir des papiers.

Un jour, on sonne, c’est le magasinier, il est gauche comme s’il rencontrait pour la première fois les parents de sa fiancée, il lui rapporte trois cartons avec ses dossiers… Mais je les avais laissés pour mon successeur ? Bah non elle n’en a pas besoin ! Ah bon ? C’est qui ? Elle ? Pas possible ! La plus nulle des nulles, mais le pauvre gars n’a pas envie de papoter, au revoir Monsieur et bonne chance. Il file, il a une bagnole de la boîte.

Là vraiment il n’existe plus. On lui conseille de faire du sport, de prendre soin de lui, comme s’il était en convalescence après une longue maladie. Sa femme en cause deux mots au toubib, ils vont partir en cure, cela le requinquera, mais non, il ne veut pas être en charge de la société il le répète tout le temps. Il décide de faire comme si de rien n’était, son gouffre de désespoir, c’est à la maison, c’est lui tout seul, dans son bureau à l’étage. Un peu comme s’il avait honte, pense-t-on, on le voit se lancer dans des activités associatives, prendre le temps d’être utile… Il lui faut une semaine pour régler un truc qui lui aurait pris une heure. Il s’engueule avec tous les bénévoles. Il refuse soudain de faire du caritatif comme une thérapie.

À l’agence de l’emploi des cadres, au bout de la deuxième visite, il a envie de restructurer toute l’organisation ; ses interlocuteurs sont tous des incapables, il décèle ceux qui ont fait les trois jours de stage de psychologie et qui répondent toujours « mais bien sûr Monsieur » et les autres qui lui balance des « il faut être réaliste Monsieur ».

Quand son banquier l’appelle parce qu’il a supprimé les achats automatiques mensuels dans son fond d’investissement d’actifs financiers, il l’envoie valser et lui réponds que maintenant son fric, c’est le moment de tout claquer.

Il a peur. Il est tétanisé à l’idée de retourner travailler, il a lu un article dans « Le Monde » qui calcule qu’il y a 14 000 décès chaque année imputables au chômage et qui relève que pour la société ce n’est pas un enjeu de santé publique digne d’attention.

Sa femme avait pris un travail quand les enfants sont devenus grands, elle s’est émancipée, et cela a probablement sauvé leur couple. Un ami d’une boîte de conseil lui répète, si tu te sens avili par ta situation, fais-toi auto-entrepreneur, tu trouveras des contrats. D’un seul coup, il s’est senti usé, un autre homme, à la limite de la médiocrité. Surtout ne pas se sentir assisté.

Sa femme toujours, fait comme si elle s’occupait de lui et dit à ses meilleurs amis qu’elle a peur pour lui, avec ses idées noires. Il y a comme cela des histoires qui finissent mal.

Il est tombé amoureux. Par accident, en inventant un pseudo ringard, il s’est inscrit sur un site de rencontres « sérieux », s’est rajeuni de 20 ans, a rencontré une jolie paumée en décompression de rupture, lui a remonté le moral, l’a emmenée au restaurant, lui a prêté de l’argent sans qu’elle en demande, est devenu copain-copain avec sa gamine de sept ans sans papa, et a trouvé un prétexte bidon de stage à l’étranger pour emmener sa douce conquête en vacances, au bord de la mer ; il a adoré tous les clichés de la vie qu’il détestait, a fait semblant de pleurer quand sa femme s’est offusquée, a rigolé quand son fils lui a dit « papa c’est une passade ne te laisse pas avoir, pense à nous » ; il a trouvé chez un bon bouquiniste des cartes postales des Galapagos et les a envoyées à un copain pour qu’il les poste à sa femme depuis Rio, ça fera la blague.

Sa copine est vraiment ignare, elle ne connait aucune chanson de Johnny Hallyday (« Pour moi la vie va commencer »), ne lit jamais un journal, cuisine vraiment mal, il s’en charge, et il sent qu’elle en aura vite marre de lui, alors il multiplie les petits cadeaux qui fonctionnent comme des aimants pour des amants. Il joue le grand jeu au Crocodile où il connait plein de monde, juste pour frimer ; elle a demandé un Coca-Cola, porte une robe décolletée vraiment indécente, le maître d’hôtel en se penchant évite les collisions du regard, et elle rit si fort qu’il fait de-même, il jubile d’être vulgaire, les loufiats attendent un bon pourboire.

C’est lui qui s’est lassé, mais il n’a pas voulu chanter comme Bob Dylan, « Don’t look back », ou comme Oasis, « In anger ». Ne retourne pas sur le passé avec colère, il y a de meilleurs endroits où jouer, et tu n’y es jamais allé…

En vain, d’Alsace ; épisode 62 : LE TONTON FLINGUEUR

Ambroise Perrin

Haut les mains c’est un hold-up ! La dame qui a aidé le monsieur à monter les trois marches de la Caisse d’Épargne est incrédule. Oui, il a vraiment un pistolet en main. Il y a une employée du côté des chaises pour attendre, il y a la dame qui est toujours au guichet et un peu en retrait le chef de l’agence dans son bureau ouvert, qui donne sur la salle d’entrée. C’est tout petit, tout le monde se connait, bonjour Monsieur Dieb, allez, rangez ce pistolet on voit bien qu’il est en plastique.

Mais monsieur Dieb est sérieux, il veut l’argent du comptoir, et la consigne est claire, ne pas risquer sa vie, donner l’argent au bandit. La caissière donne donc à Monsieur Dieb l’argent liquide de la caisse courante, 6420 francs, vous voulez une enveloppe ?

En repassant derrière le comptoir, l’employée, qui d’ailleurs est nouvelle dans l’agence et ne connait pas Monsieur Dieb, ou peut-être était-ce la stagiaire, on ne s’en souvient plus, et bien c’est elle qui appuie sur le fameux bouton « Alerte hold-up » discrètement et directement relié au commissariat de police.

Monsieur Dieb a empoché le montant de son filoutage, il faut l’aider à redescendre les marches en grès de l’agence et le voilà qui file en remontant la Grand’rue. Arrivé chez Sichel au feu rouge, le premier qui ait été installé au centre-ville, la police est déjà là. Les agents stupéfaits ne comprennent pas, c’est quoi cette histoire de hold-up à main armée, c’est vraiment vrai ce gangstérisme ? Ben oui, voilà, je vous rends l’argent… Attendez, vous n’allez pas partir comme cela, on appelle Strasbourg pour savoir quoi faire de vous… En attendant on vous emmène au commissariat, rue Georges-Clemenceau, bon on vous attend là-bas parce que votre fauteuil roulant, il ne rentre pas dans la voiture.

Au commissariat on lui demande s’il veut un verre d’eau, nous sommes en été, il fait chaud. Racontez-nous ce que vous avez fait, montrez-nous votre arme… Un pistolet à eau, on vous le confisque !

Au téléphone c’est le procureur qui demande qu’on l’écroue. Et voilà monsieur Dieb dans la cellule de la cave, derrière des barreaux. Il aimerait sortir rapidement, la femme de ménage est chez lui, vous comprenez, oui on comprend très bien, mais là ce n’est pas possible vous allez être en garde-à-vue.

La cellule de la cave rue Georges-Clemenceau est sordide, elle est rarement utilisée, une horreur de saleté, une plaque de béton à 40 cm de hauteur sert de châlit à un matelas pourri, et il n’y a qu’un soupirail où la lumière du caniveau n’arrive pas à traverser les toiles d’araignée.

Les policiers sont aussi embarrassés qu’aimables, ils lui donnent une couverture, c’est le règlement, et permettent à la femme de ménage de lui apporter ses médicaments. Quand elle comprend que c’est pour la nuit, elle revient avec une gamelle de fer blanc et un ragoût de chez elle, les policiers lui demandent de reprendre le fauteuil roulant qui encombre, ils ramèneront Monsieur Dieb en voiture. Il est polio depuis l’âge de huit ans, son fauteuil est doté d’un pédalier sur le devant en hauteur, qu’il actionne à la force de ses bras, c’est un fauteuil qui avait été récupéré chez un cul de jatte de Verdun que l’armée du Kaiser avait ainsi soigné en 1919, à moins que cela ait été les « Gueules Cassées françaises » qui l’eut pris en charge. A la mort du soldat on l’avait donné au jeune voisin polio. Bref un engin qui suscite encore le respect.

Quand un avocat, appelé par un policier, vint le voir en lui disant qu’il était commis d’office, Adolf Dieb (oui, son prénom, il était né en 1927, Adolf est un prénom que l’on trouvait dans toutes les familles en Alsace, adal wolf, le loup noble ; après la guerre pour faire plus simple les Adolf ont changé pour Alfred, il ne fallait pas donner prise aux nostalgiques ou aux moqueurs, et le prénom était devenu maudit), Adolf trouva que cela prenait une trop grande ampleur et que l’on en finisse, je paye une punition pour le déplacement et laissez-moi rentrer chez moi.

Eh bien non, il fallait qu’il comprenne qu’il était passible des Assises (c’est quoi ça ?) c’est-à-dire un vrai procès, un crime puni de plusieurs dizaines de milliers de francs d’amende et des années de réclusion criminelle. Tout ça pour un hold-up à la Caisse d’Épargne, et j’ai rendu l’argent ?

L’histoire de Monsieur Dieb a vite fait le tour de Haguenau, le journal n’a pas trop osé raconter les détails, et le directeur de la Caisse d’Épargne a annoncé à tout-va que lui, personnellement, et les employés, ne portaient pas plainte. Mais le siège à Strasbourg déclara qu’il ne pouvait pas intervenir, que c’était à la Justice de prendre tout cela à bras-le-corps.

Au bout de deux jours les policiers le ramenèrent à la maison, le docteur trouva qu’il n’allait pas bien, il avait l’interdiction de sortir du département, de rencontrer les témoins, de faire des déclarations, un vrai criminel.

Il fallut attendre trois années aussi longues qu’un siècle, et ce fut enfin le procès, à Strasbourg dans le grand Tribunal, avec des journalistes partout, sa photo dans Paris-Match, il n’avait pas eu le droit de répondre aux questions de Frédéric Pottecher de France Inter et de l’ORTF.

C’est que l’on savait maintenant pourquoi il avait braqué la Caisse d’Épargne. Il était le responsable de « La Lune au Soleil », une association d’aide aux enfants poliomyélites, il avait rempli un dossier pour un prêt, à la Caisse d’Épargne, de 20 000 francs, pour acheter un Combi Volkswagen d’occasion. C’était pour faire des excursions, avec une remorque pour les fauteuils roulants et la première destination était le lac Titisee à 147 km, partir tôt le matin et rentrer tard le soir, pour des enfants qui n’avaient pour seul horizon que le foyer d’accueil médicalisé derrière la maison Saint-Gérard. La Caisse d’Épargne n’avait même pas répondu, et quand il était allé voir le directeur, il lui avait dit qu’une association de droit local ne pouvait pas faire un emprunt, qu’il fallait demander des subventions, faire un dossier pour le budget de l’an prochain à la Ville. Mais le combi était en vente maintenant, et il pourrait partir en excursion dimanche dans 15 jours, un moniteur d’auto-école de chez Llerena était prêt à faire le chauffeur de bus gratuitement.

Alors si on ne lui prêtait pas l’argent il avait décidé de le prendre ! L’histoire était belle et émouvante, mais la justice est rigoureuse et implacable. Le procureur rappela qu’un hold-up est un hold-up, et qu’une arme est une arme, qu’elle soit efficace ou non, et que le trouble à l’ordre public était manifeste.

À un procès aux Assises l’avocat de la défense peut appeler plein de gens à la barre. Le Maire lui-même vint exprimer le respect que la Ville avait pour ce monsieur, il n’osa pas dire courageux. Le témoignage d’un enfant en fauteuil tira des larmes à toute l’assistance, et puis, une vedette vint défendre Monsieur Dieb, l’acteur Lino Ventura en personne. Il dit, je ne connais pas ce monsieur mais je connais la détresse qui l’a poussé à agir. Les enfants pour qui il a voulu braquer une banque ne sont pas comme les autres, ce sont des « anges incompris ». La médecine les appelle des enfants inadaptés. Parfois ils meurent jeunes, parfois ils survivent longtemps, adultes. Il faut avoir la dignité de leur permettre d’aller jusqu’au bout de leur vie, et ce n’est pas le cas. Lorsque vous rencontrez un enfant pas comme les autres dans la rue, il ne faut pas le regarder comme un monstre. Ce n’est pas de la pitié dont il a besoin mais de la justice, et de la chaleur humaine. Et il faut de l’argent pour les aider à s’intégrer dans la société.

Alors, continua Lino Ventura, braquer une banque c’est peut-être un cri de désespoir ! Monsieur Dieb, on vous écoute monsieur, vous savez quand moi je braque une banque au cinéma, tout le monde est heureux et on m’applaudit, et bien dans la vraie vie, je voudrais aussi vous applaudir !

Le procureur ne laissa pas l’émotion prendre l’avantage, non monsieur, les bons sentiments ne permettent pas de bafouer les règles de la société, vous imaginez, chaque fois qu’une association aura besoin d’argent, elle ira se servir un pistolet à la main ! Je demande l’application de l’article 311–9. Avant que le jury ne se retire pour délibérer, avez-vous quelque chose à ajouter, demanda le président. Oui merci monsieur le juge, tant pis pour la prison, mais qui va payer un nouveau Combi ?

Monsieur Dieb ne se rendait pas compte qu’il risquait une peine jusqu’à 30 ans de réclusion criminelle et de 600 000 francs d’amende. Il ne fut pas acquitté, condamné à trois ans avec sursis et un franc symbolique d’amende. Quand il quitta le tribunal dans sa chaise roulante à pédalier manuel, il traversa une haie d’honneur qui applaudissait comme à l’arrivée du Tour de France.

Dans les jours qui suivirent, il se passa quelque chose d’extraordinaire. Tous les jours le facteur passait avec la petite camionnette déposer des paquets au local de l’association. Des dizaines de paquets postés de toute la France et en les ouvrant y trouvait un pistolet en plastique et une enveloppe avec plein de billets.

En vain, d’Alsace ; épisode 61 : LA VIEILLE DAME TRÈS DIGNE

Ambroise Perrin

Elle dit qu’elle ne fait pas de politique, elle déteste Le Pen et méprise Mélenchon, elle va à la messe tous les dimanches, elle a 70 ans et elle va se marier. Son futur mari est juif, il a 32 ans, et alors ? brave-t-elle quand sa famille « qui-pourtant-est-tolérante » s’étonne un peu. Ils disent qu’ils sont amoureux et ce qu’ils font ensemble c’est comme la vie intime des footballeurs, « cela ne vous regarde pas ».

Elle est riche, elle a toute sa tête, et lui est fauché, et beau gosse. Ni elle ni lui n’ont la frivolité de jouer aux « people » pour narguer les petits cercles strasbourgeois. Tout juste s’amusent-ils quand les braves gens bien intentionnés remarquent que « d’habitude » c’est un homme âgé et prospère qui épouse une très belle dame ayant quinze ou vingt ans de moins que lui. Et on veut alors deviner qu’il « servira d’infirmier » et poussera sa chaise roulante quand elle aura abandonné le déambulateur.

Elle a une copine qui elle, fait de la politique. Elle milite pour les Droits de l’Homme et pense faire des legs à des institutions caritatives, les aveugles parce que son mari était presque aveugle, les restos du cœur à cause de Coluche qu’elle a vu à l’Olympia en 1975 et une association qui fait de l’alphabétisation au Burkina Faso, car elle connaît une nounou sympathique et dévouée qui vient de là-bas. Pourtant, qu’est-ce qu’elle « s’emmerde » dans la vie, sa copine !

Elle, depuis qu’elle est veuve, elle est toujours pétillante, des journées de ministre, elle s’est brouillée avec ses petits imbéciles d’enfants moralisateurs, et elle suit les bonnes idées du conseiller fiscal de feu son mari : ne placez pas votre argent, vos enfants ont de bonnes situations et vous avez déjà tout, « claquez-le ! »

Alors bien sûr elle se fait plaisir. Ce mariage, c’est la porte ouverte à toutes les suspicions, elle est trop naïve, elle se fait exploiter, et d’autres remarques un peu moins subtiles et beaucoup plus assassines. Et qu’est-ce qu’il fait le futur mari dans la vie ? Je vais vous dire, qu’il profite un peu de moi, je serai contente de lui laisser quelque chose ! Et la religion ? La religion c’est à la maison, dehors c’est du poison.

Même le notaire s’y est mis en lui téléphonant discrètement pour lui annoncer que, à propos du contrat de mariage, elle risquait de voir tout se dilapider, qu’elle n’avait pas le droit de déshériter ses enfants etc. Et l’homme de loi lui a révélé, avec la vanité toute mondaine des aristocrates condescendants pour les gens de petites et humbles conditions, qu’il y avait une vérité qu’elle devait connaître. Son heureux élu était papa d’une petite fille de six ans, et que même, il l’avait reconnue ! Bien entendu, il n’a jamais été marié, et… Mais bien sûr c’est formidable lui a répliqué sa cliente, j’adore cette petite, et sa maman aussi est adorable, je les aime beaucoup !

À 70 ans, cela lui plaisait de gaspiller dans des plaisirs futiles les dons de son esprit et de se servir de son érudition pour l’achat d’œuvres d’art, activité qu’elle menait emprunte d’une fausse discrétion pour ainsi satisfaire son désir de briller avec élégance dans la société qui la moquait. Et puis elle tapissa la chambre où ils passaient l’essentiel de leurs journées de plaques de liège brut, et c’est là, dans son « bouchon », qu’elle lui lisait à haute voix les passages qu’elle connaissait par cœur de Le Temps retrouvé.  

Comme elle avait un sacré carnet d’adresses elle ne fit pas dans la retenue en invitant une centaine de personnes à une « maous » réception. Tout le monde politique et culturel de Strasbourg se pressait autour d’un buffet géant, avec orchestre endiablé de country alsaco-tennessienne et récital enjoué par la Maison de la poésie. Le couple était resplendissant et se faisait des papouilles de jeunes fiancés. La vie est belle, on n’est pas sérieux quand on a 17 ans et on en profite. Elle demanda à Berthe Bertini, sa femme de ménage, et Alphonse, le cordonnier, d’être leurs témoins.

Ils se marièrent et firent beaucoup de croisières, au soleil et sous la pluie. Il est mort quatre ans plus tard dans un accident de parapente et elle est redevenu une veuve inconsolable.

En vain, d’Alsace ; épisode 60 : LYSISRAËLTRAGAZA ARISTOPHANE 

Ambroise Perrin

On baise plus tant que les mecs se battent. Vous m’entendez ? Niet, nada, que dalle, allez-vous faire foutre, on ne baise plus, terminé, on veut la paix ! la Paix mondiale ! Ouais… je n’ai pas dit qu’on n’avait pas envie, peut-être plus qu’eux, mais ce qu’il faut leur faire comprendre, c’est qu’on fait la grève ! Ouais les nanas ! La grève contre la guerre ! Ah Miquelas fait des blagues ? Et Guillaume qui meurt de désir son prépuce découvert ? Réveillez-vous les élèves, la pièce de théâtre est au programme du Bac cette année !

Ça va râler, ça va hurler, c’est sûr, mais je vous promets, Lysistrata, ça va marcher ! Femmes d’Athènes, femmes de Sparte, femmes de Gaza, femmes d’Israël, toutes ensemble, toutes ensemble ! Débarrassons-nous de ces terroristes, renversons ces extrémistes. On fait d’abord le ménage chez nous ! On prend les armes contre nos oppresseurs ! Vive les casques bleus d’Aristophane ! Cela fait combien d’années qu’ils se battent comme des malades ? Aujourd’hui Micias nous apporte un espoir de paix, et Darcy lui, dit des conneries, « faites l’amour, pas la guerre ! ». Moi, Lysistrata, je dis « ne faites plus l’amour, ça arrêtera la guerre ! »

On va les attendre, nos mecs, toutes pouponnées, toutes mignonnes, avec nos petites robes couleur safran, nos manteaux droits et nos belles chaussures, les parfums, le maquillage et les petites chemises transparentes ! Ils seront là, à nos pieds, à gémir : « nous bandons ! » Vous bandez ? J’en suis fort aise ! et bien faites la paix maintenant…

On dira que nous sommes des naïves ! Eh bien non, nous sommes des salopes ! Et tout le monde doit le savoir, les citoyens, les étrangers, les métèques, les femmes et les esclaves ! Vous allez voir les ambassadeurs spartiates et athéniens venir nous faire la leçon, nous demander d’être raisonnables… « Comment ça, raisonnables, imbéciles ? Vous prenez des décisions désastreuses et il ne faudrait faire aucune remarque ? À votre tour d’écouter nos conseils et de vous taire, comme nous auparavant. Nous allons vous remettre sur le droit chemin ».

Les filles ! Ce n’est pas pour nous que nous faisons tout cela, c’est pour la Grèce toute entière ! Je ne suis pas une déesse, je suis une femme comme les autres ! Je ne suis pas avide de pouvoir, je ne veux qu’une chose, un banquet de réjouissance en l’honneur de la Paix, où l’on baisera comme des dingues, avec des mecs bien repus. Lampita, Calomice, Myrrhine ! Vous m’entendez ? À aucun moment, il ne faudra céder !

Oui, nous aimons le sexe ! Oui, les hommes aussi ! Mais ce sont de gros balourds, il faut les manipuler pour laisser libre cours à nos rêves de paix et de bonheur ! Messieurs, nous sommes un fléau ? Oui nous sommes le grand fléau des hommes. Tout vient de nous. Les procès. Les disputes. Les rebellions terribles. Les chagrins. Les guerres. Mais voyons, puisque nous sommes un fléau, pourquoi nous épousez-vous, hein, puisque nous sommes un fléau ? Pourquoi ne nous laissez-vous ni sortir, ni pencher la tête dehors, pourquoi déployez-vous tant de zèle à garder le fléau ? S’il arrive que votre petite femme soit sortie et que vous la trouviez dehors, vous voilà fous furieux, alors que vous devriez vous réjouir si vraiment vous estimiez que le fléau a décampé, si vous ne trouviez plus le fléau à la maison ! Allez, voilà, ça commence ! Je suis comme une gourde à attendre sur la place déserte… C’est l’aube…

Si je les avais invitées à une fête de Pan ou d’Aphrodite, ou à une Bacchanale, toutes les voisines auraient accouru, ce serait la pagaille… Ah, il y a Calomice qui arrive ! Elle va encore trouver que j’ai une tête en porte de prison, tellement j’ai l’air de vouloir dire quelque chose de très, très important. J’espère qu’elles vont toutes venir, et ne pas rester à la maison à cajoler leur mari ou à torcher leur bébé. La situation politique dépend de nous, les femmes. Ou alors il ne restera bientôt plus aucun Péloponnésien, toute la Boétie sera détruite… Je suis certaine qu’elles vont toutes venir, elles vont débarquer, les Athéniennes, à la dernière minute en bonnes Méditerranéennes… Et celles de l’île de Salamine… qui mouillent dès le matin… leurs bateaux. Et les Acharniennes, qui souffrent tant de la guerre, et celles des marécages d’Anagyre, qui sentent si fort…

Ah mais voilà Lampita, ma petite spartiate préférée, avec son corps musclé qui pourrait étrangler un taureau… Par Castor et Pollux, quels beaux seins ! Et cette autre fille ? Une Corinthidienne, profonde… d’un côté comme de l’autre ! Mesdames ! Je vous ai convoquassées … (!!!) … vos hommes sont au front, en Thrace, à Pylos… ils reviennent parfois à la maison, posent leur bouclier, se soulagent sans que vous ayez besoin d’un fétiche de huit pouces en cuir… et pffuit, ils sont évaporisés… (!!!)

Êtes-vous d’accord pour me suivre si je vous dis que j’ai un moyen de mettre fin à la guerre ? Voulons-nous toutes forcer nos maris à faire la paix ? Eh bien, nous allons devoir nous passer de quelque chose ! – Vous le ferez ? Vous n’hésiterez pas ? Nous devrons nous passer… de … bites ! Ne protestez pas ! Je sais que certaines seraient prêtes à marcher sur le feu plutôt que de se passer de bites, car rien ne vaut la bite, ma chère… Euripide a raison quand il écrit que nous sommes une belle bande de salopes et que nous ne sommes bonnes qu’à une chose… Roupiller toute seule, sans une bite, c’est pénible, mais tout de même, c’est un cas de force majeure, nécessité de Paix !

On va rester là, chez nous, bien maquillées, à se balader toutes nues sous nos fameuses petites chemises transparentes, le triangle bien épilé… Nos maris banderont comme des fous et voudront aussitôt nous baiser… Eh bien, on se refusera à eux, et si on ne cède pas, croyez-moi, ils feront aussitôt la Paix ! S’ils nous laissent tomber, il faudra, comme dit le poète, « caresser la petite chatte perdue » … S’ils nous attrapent et nous traînent de force dans la chambre, on se cramponnera aux portes ! S’ils nous battent, il faudra bien se livrer, mais il n’y a pas de plaisir quand on fait ça de force. On essayera de leur faire mal. Un homme n’est jamais comblé s’il ne fait pas jouir sa femme. Vous êtes toutes d’accord ? Vous saurez convaincre les vôtres ? L’autre problème, mais on s’en est occupé, c’est l’Acropole et son gigantesque paquet de fric : les plus vieilles vont prétexter un sacrifice pour occuper les lieux. Everything is under control.

Je vous propose maintenant de prêter serment… sur des entrailles ? ou alors comme chez Eschyle, en égorgeant un mouton sur un bouclier ? Bon, un bouclier pour un serment de paix, ce n’est pas l’idéal… On peut aussi découper un cheval blanc en morceaux… ? Oui, Calomice, bonne idée ! Au lieu d’un mouton, on « égorge » une cruche de vin ! Comme du beau sang bien rouge qui gicle bien, et on jure de ne jamais y mettre d’eau ! Ô puissante déesse de la Persuasion, acceptez ce sacrifice et soyez favorable aux femmes ! Répétez toutes après moi : Nul, ni mari, ni amant… ne m’approchera… en érection… je passerai ma vie à la maison… sans homme… m’étant faite belle dans ma petite robe jaune… pour chauffer au maximum mon mari… s’il me prend de force malgré moi… je ne lèverai pas mes jambes au plafond… je ne ferai pas la position de la lionne sur une râpe à fromage… que ce vin soit pour moi si je tiens mon serment…

Vous êtes toutes prêtes à jurer ? Alors, je bois ! Et maintenant allons à l’Acropole aider les autres à se barricader. Au moyen de verrous et de pieux, nous fermerons les neuf portes. Strymodore, avec toutes ses médailles et son chœur de vieillards voudra nous foutre dehors ? Il veut nous enfermer ? Il veut brûler les portes ? Mais voilà que Stratyllis et son chœur de vieilles femmes, portant des cruches d’eau, viennent à notre secours ! Les femmes viennent au secours des femmes ! Les hommes pètent de pétoche ! Stratyllis les défie, comme une chienne qui leur mordrait les couilles ! Elle s’approche du bûcher avec sa cruche… Strymodore la traite d’insolente et veut lui clouer son grand bec, lui brûler les cheveux…

« Je suis une femme libre », répond-elle, grandiloquente… Ça y est ! On a mis en place une « cellule psychologique ». Et y’a le ministre qui arrive ! Il va parler à la télévision ! « Une fois de plus c’est flagrant, les femmes sont des dépravées… » En tant que ministre, je dois, après l’expédition en Sicile, reconstruire la flotte de guerre… Et maintenant que l’on doit payer, les femmes bloquent les portes de l’argent public ! Il faut faire sauter les verrous ! « Gardes, attaquez ! » Et bien c’est nous les femmes qui attaquons les gardes ! Nous sommes plus nombreuses ! Rendez-vous, vous êtes cernés ! Et maintenant le ministre qui veut instaurer le dialogue ! Il accepte de discuter avec les bêtes sauvages !

Oui, Monsieur le Ministre, nous avons barricadé la citadelle pour mettre l’argent public à l’abri, et que cela vous empêche de faire la guerre ! C’est bien pour arriver au pouvoir et voler l’argent que les politiciens font des putschs ! Cela vous paraît incroyable, Monsieur le Ministre, mais c’est nous qui allons gérer l’argent… Vous dites que c’est l’argent de la guerre, mais nous, les femmes, justement, on trouve qu’il n’y a aucune raison de faire la guerre… C’est nous, les femmes, qui allons sauver le pays ! Ah, vous êtes stupéfait, ah, vous trouvez cela absurde ?…

Mais qu’est-ce qui te prend, ministre, à lever la main sur moi ? Tâche de te contrôler sinon c’est toi qui va en prendre une ! Guerre et Paix, maintenant, on va s’en mêler ! Fini le temps où l’on se taisait à la maison… Fini le temps de porter le voile, sur la tête et dans la tête… Finie la soumission ! Tiens, ministre, prends-le, mets-le sur ta tête et tais-toi ! Prends aussi ce petit panier de couture, mets bien ta robe, et fais ton ouvrage en grignotant des fèves. Moi aussi je peux railler. Hector s’adressant à Andromaque dans l’Iliade dit que « la guerre est une affaire de femmes ! » Et merde à Homère ! Allez le ministre, sois belle et tais-toi ! »

Eros et Aphrodite provoquent chez les hommes des raideurs délicieuses, dures comme des bâtons, et nous insufflent du désir à nos seins et à nos cuisses, nous les femmes… Un jour viendra où la Grèce nous appellera Mesdames Armistice. Nous aurons mis fin à la folie des hommes et à leurs habitudes de se promener dans les rues en armes et de parader en 4 x 4 ! N’est-ce pas ridicule de voir un homme acheter du poisson avec son bouclier à la main ?

Le pays, c’est comme une pelote de laine, lorsqu’elle est emmêlée, on la prend comme ça, et on la démêle, un coup par-ci, un coup par-là. On fera pareil avec la guerre, on la démêlera en envoyant des ambassadeurs, un coup par-ci, un coup par-là ! La politique est l’art du tissage, on a un modèle, c’est Platon ; avec notre énorme pelote de laine, on va tisser un manteau pour le peuple. Vous allez voir si les tricoteuses ne connaissent rien à la guerre ! Nous les femmes, on la subit deux fois plus que les hommes. D’abord en tant que mères des soldats envoyés au front, ensuite en tant que femmes devant profiter de notre jeunesse et des plaisirs. Et nous dormons seules à cause de vos expéditions ! Les jeunes filles vieillissent dans leurs chambres, c’est désolant ! Les hommes, même un peu grisonnant, ont vite fait d’épouser une gamine à leur retour, mais une femme qui a raté le coche, plus personne n’en veut !

Alors toi le ministre, ne me touche pas, tu me salis ! Casse-toi, pauvre con ! Va mourir ! Achète-toi un cercueil, prends ces fleurs et fais-t ’en une couronne. Monte dans la barque… Charon, le passeur des Enfers t’appelle… Quant à nous mes amies, restons vigilantes ! Les gardes ne semblent pas vouloir dormir. Ils vont nous accuser de comploter, d’instiguer un coup d’état, comme sous le régime tyrannique de Pisistrate et de ses fils Hipparque et Hippias. Ils vont avoir besoin d’argent pour vivre. Tentons de les réconcilier avec les Spartiates, même s’ils ne leur font pas plus confiance qu’à un loup mélenchonite la gueule grande ouverte.

Tiens Strymodore prêt à lever le poing sur Stratylis… la vieille ne se laisse pas faire ! Les vieilles cocottes, ses copines, arrivent à la rescousse ! Elles enlèvent leurs manteaux… Avis à la population d’Athènes ! Dès l’âge de sept ans, nous avons été consacrées à la déesse Athéna, à dix ans nous préparions les gâteaux sacrés, puis nous avons mis nos premières robes pour servir la déesse Artémis, et belles jeunes filles nous avons porté la corbeille sacrée parées d’un collier de figues sèches. C’est pour cela qu’il est de notre devoir de vous donner de bons conseils. Oui, nous ne sommes que des femmes, justes bonnes à payer leur tribut, à fournir les hommes. Mais vous aujourd’hui, vous avez dilapidé le trésor gagné pendant les guerres Médiques. Vous ne payez pas vos impôts, nous risquons la ruine.

Ah, vous aussi vous enlevez vos manteaux, vous cherchez l’affrontement, vous voulez montrer que vous avez des couilles ? Mais regardez comme on vous agrippe avec nos mains collantes ! Comme on vous surpasse à cheval, nous ne glissons jamais, même au galop ! Vous les hommes vous nous craignez comme les Amazones du peintre Micon ! Vous vous mettez nus parce qu’un homme doit sentir l’homme ? Mes amies, déshabillons-nous vite, qu’ils sentent bien l’odeur des femmes en colère, prêtes à mordre ! Tant que ma petite Lampita et ma copine Imène de Thèbes sont à mes côtés, vous ne nous faites pas peur…

Même si vous faites voter des lois sans majorité ou prenez sept décrets, vous n’aurez jamais aucun pouvoir sur nous, car « il n’y a pas faible qui ne puisse un jour tenir sa revanche ». Esope raconte comment un faible scarabée se venge d’une reine, une aigle toute-puissante qui a tué son compère le lapin, en parvenant à casser par trois fois ses œufs. Voilà des jours que je vous raconte notre lutte de femmes et notre occupation de l’Acropole. Aujourd’hui je me sens découragée. J’ai le blues, et « c’est trop honteux à dire, mais aussi trop dur à taire », comme on le voit si bien dans les tragédies d’Euripide. Je vais faire bref : « Les femmes, nous sommes toutes atteintes de baisophilie ! De plus en plus de copines s’échappent pour s’envoler au septième ciel. Elles rentrent à la maison sous n’importe quel prétexte, mais camarades, la lutte continue !

Tu parles ! L’une veut vérifier que son manteau de fourrure n’est pas mangé par les mites en allant l’étendre sur son lit, l’autre veut se mettre en branle parce que son ménage n’est pas fait, une autre encore prétend retourner chez elle pour accoucher, avec un casque de bronze sur le ventre pour simuler d’être enceinte, encore une qui crève d’insomnie à cause des « hu-hu-hu-hu » des chouettes… Toutes souffrent, comme des diablesses, de menteries ! Elles regrettent leur mari, un point c’est tout. Mais je suis certaine que pour eux aussi, les hommes, les nuits sont une souffrance terrible… C’est pour cela, les amies, pour la victoire, que nous devons rester unies ! Un oracle nous promet cette victoire : « les chattes se blottiront ensemble pour faire fuir le loup ». Je vois les groupes de vieilles et de vieillards qui s’interpellent… Et lui que demande-t-il ? – Hé la vieille, je voudrais te baiser ! – Essaie un peu et tu n’auras pas besoin d’un oignon pour pleurer ! – J’ai vraiment très envie de te taper ! – et si c’est moi qui te donnais un coup de pied ? – On verrait ta chatte poilue ! – Rien ! Toute vieille que je suis, je suis épilée de près.

Oh là, mais il y a un homme qui arrive ! Il marche bizarrement, il semble gonflé à bloc, il est tout raide ! Mais c’est Miquelas, le mari de Myrrhine… Myrrhine, à toi de jouer, chauffe-le, titille-le, câline-le ; je vais t’aider à le cajoler et le faire mijoter ! Bonjour monsieur Miquelas-du-Boncoup, je suis la sentinelle ! Mais il semble que cela tire de partout, tu es tout raide ! Cela doit être une véritable torture ! Ton nom ne nous est pas inconnu, chaque fois qu’elle mange une carotte ou une banane, ta femme soupire « ah si c’était Miquelas ! » … Il paraît que les autres hommes, c’est de la gnognotte à côté de toi, Miquelas… Ah, tu veux que je l’appelle ? Et que me donnes-tu en échange ? Ton sexe en érection ? Bon, je descends l’appeler… Elle dit qu’elle t’aime mais qu’elle ne va pas te voir ! Ah ! Tu ne fais que bander ?

Et voilà Myrrhine qui apparaît, que fais-tu Miquelas, tu veux qu’elle prenne pitié parce que votre enfant n’a pas mangé ni pris un bain depuis six jours ? Eh bien, tu es un bien mauvais père ! Allez fiston, embrasse ton petit papa chéri, mais toi Miquelas, bas les pattes ! Non, ta femme ne rentrera pas à la maison pour célébrer les obligations sacrées envers Aphrodite… Non ! Pas tant que vous n’aurez pas signé la fin de la guerre ! Ah, tu dis que tu verras ? Que tu veux coucher avec elle tout de suite, là, devant le petit ? Tu veux aller dans la grotte de Pan ? Mais Myrrhine ne peut pas, elle a fait un serment ! Tu prends le serment sur toi ?

Myrrhine, tu vas chercher un lit ? Ah Miquelas, tu veux faire cela par terre ? Myrrhine préfère un lit, couche-toi pendant qu’elle se déshabille ! Mais oui Myrrhine, va chercher un matelas, ce sera mieux ! Voilà… un petit bisou ? Mais oui Myrrhine, il faut aussi un oreiller, va chercher un oreiller… Tu parles à ta bite, Miquelas ? Tu as peur qu’elle meure de faim ? Voilà l’oreiller, voilà, sous la tête… Attends, Miquelas trésor, qu’elle enlève son soutien-gorge. N’oublie pas qu’il faudra signer le traité de Paix ! Mais oui Myrrhine, va chercher des couvertures ! Et puis, avant de le laisser te baiser, tu devrais le mettre droit et le parfumer. Toi Miquelas, tu veux faire gicler ton parfum ? Myrrhine, Miquelas aime les parfums de luxe, va en chercher un autre ! Oh ! La belle fiole ! Toi aussi Miquelas tu as une belle fiole… Mais oui Myrrhine, il faut aussi que tu enlèves tes chaussures ! Oh ! Myrrhine est partie en courant ! Miquelas chéri, n’oublie pas de voter pour la Paix !

Qui vas-tu baiser maintenant ? Tu connais un proxénète ? J’ai même pitié de toi, de ton âme, de tes couilles, de tes hanches et de ta queue en érection ! Quelle terrible crampe tu as ! Et oui, Myrrhine est une salope, pas une princesse ! Tu peux toujours demander à Zeus de l’envoyer en l’air et de la faire tomber pile sur ton gland !

Je vais maintenant sur la place du Sénat à Athènes. Mesdames, Messieurs bonsoir… La situation dure depuis des jours, vous voyez autour de moi des messagers, des hérauts, des sénateurs… Tous cachent d’énormes érections sous leur manteau… Ah voilà le messager de Sparte, il ressemble à un démon en rut, non, ce n’est pas une lance qu’il a sous le bras, je vois qu’il retourne son manteau, oui Mesdames et Messieurs, le messager de Sparte bande comme un gros dégueulasse, cela ressemble aux gros tubes où l’on range les messages… Il dit qu’il vient de Sparte pour la pacification, que tous les membres de Sparte sont extrêmement tendus, que leurs sacs à foutre débordent… Il demande si c’est le vieux lubrique de Pan qui a manigancé ce désastre.

Le Sénateur lui répond que ce sont les femmes, et que les femmes de Sparte font partie du mouvement ! Comment cela se passe-t-il dans le reste du pays ? Les hommes marchent pliés en deux, comme des transporteurs de lanternes ? Et les femmes ne veulent même pas qu’on leur touche la touffe tant que la Paix n’aura pas été promulguée avec la Grèce ? Oui, Mesdames et Messieurs, c’est un complot de toutes les femmes réunies. Le Sénateur réclame des négociations ! Des ambassadeurs de la Paix sont nommés, ils vont se rendre à Sparte, à Athènes… leur argument pour convaincre ? Leur bite !

Oui ! Aucun fauve, aucun feu n’est plus dur à maîtriser qu’une femme, et aucune panthère n’est plus enragée ! Nous assistons à des scènes de fraternisations, les femmes vieillardes rhabillent les vieillards, voilà Stratyllis qui enlève un moucheron de l’œil de Strymodore, il la remercie par un câlin, les vieilles femmes embrassent les vieillards… Strymodore jure de faire la Paix, il propose de chanter ensemble et cite le proverbe « avec elles, c’est la catastrophe, mais sans elles, c’est aussi la catastrophe ! »

Maintenant, tous les citoyens s’invitent les uns chez les autres, se préparent à sacrifier des cochons de lait, à dépenser de l’argent dans la liesse générale… Mais les portes restent fermées tant que la Paix n’est pas vraiment signée. Les ambassadeurs de Sparte arrivent devant l’Acropole. Ils ont une espèce de caisse à outils entre les cuisses… Oh ! Le mal a énormément grossi ! L’inflammation s’aggrave, ma parole !

Le Sparte s’adresse à Strymodore-le-Grec, il dit qu’il n’y a qu’une seule chose à faire, la Paix, à n’importe quelles conditions. L’ambassadeur athénien arrive, sa tunique fait des faux plis… Les ambassadeurs des deux pays demandent à me voir… ils me proposent d’étudier l’état des lieux et pour ce faire, ils ouvrent leurs manteaux… Des deux côtés, la même maladie… La douleur prend dès le matin, tous sont complètement exténués. Ils négocient. S’il n’y a pas de négociations, ils disent qu’ils vont finir par se taper la Grande Folle ! Tous se plaignent. Les ambassadeurs évoquent leurs érections, ils sont prêts à se réconcilier ! Ils veulent faire appel à mon expérience, moi, Lysistrata, la plus virile de toutes les femmes ! Ils ont besoin de quelqu’un de bienveillant et de méchant, de tendre et de teigneux, de réel et de surréel, de terrifiant et marrant, de tolérant et d’intransigeant. De belle comme tout, Lysistrata, c’est fou !

Je les séduis par mon charme. Tous les hommes sont gonflés à bloc, pas question de se manipuler les uns les autres, c’est le moment de la Réconciliation, qui doit être belle comme une femme vêtue. Je vais demander aux Athéniens et aux Spartes de se rapprocher, près de moi, je les prends par la main, non, par la bite, tout en caresses, et je les fais se mettre côte à côte…

Écoutez-moi Messieurs ! Je suis femme, et pourtant j’ai de la cervelle ; comme Euripide, j’ai mes idées à moi, qui ne sont pas trop mauvaises. Vous aspergez les autels d’eau sacrée à Olympie, aux Thermopyles, à Delphes, vous vous entretuez, vous détruisez vos villes et vous mourrez en bandant. Souvenez-vous que vous pouvez vous faire du bien ! Souvenez-vous quand l’ambassadeur de Sparte Périclidas est venu ici à Athènes, qu’il s’est prosterné sur les autels, tout blanc dans son uniforme tout rouge, et qu’il a demandé, suppliant, une armée aux Athéniens parce que Sparte avait été touchée par un tremblement de terre. Les Spartiates avaient tant besoin d’aide humanitaire ? Alors Bernardore Kouchneros et Limon l’Athénien, à la tête de 4000 soldats, ont intégralement sauvé Sparte. Souvenez-vous aussi, quand tout le peuple d’Athènes avait été réduit à l’esclavage, que les tyrans avaient pris le pouvoir, Sparte a organisé des Brigades Internationales aller combattre pour la liberté, que les Thessaliens et les soldats du tyran Hyppias ont été tués pour que vous soyez des hommes libres ?

Oui aujourd’hui c’est le jour de la Réconciliation, le premier jour de la construction de l’Union, et ce n’est pas croyable comme son cul est beau ! L’Union a un beau cul ! Et vous, arrêtez de mirer ma chatte pendant que je vous parle ! Vous vous êtes tellement entraidés, pourquoi continuez-vous à vous faire la guerre ? Bon, Sparte, vous voulez récupérer les petites montagnes ? Mais échangez-les contre le mont de Vénus ! Mettez-vous d’accord avec vos concitoyens ! Tous veulent exactement la même chose que vous : baise pour tout le monde ! Allez-vous purifier pour que les femmes puissent vous accueillir dans l’Acropole, les portes grandes ouvertes. Là, vous prêterez serment et vous vous engagerez les uns envers les autres. Puis chacun reprendra sa femme et s’en ira. Préférons la fête, sortez vos couvertures, vos broderies, vos manteaux, vos tuniques, vos bijoux ! Offrez votre blé le plus fin aux serviteurs et aux enfants… Que le banquet commence !

Le banquet se termine ! Je n’ai jamais rien vu de pareil de ma vie. Même les Spartiates étaient charmants. Malgré le vin, on s’est très bien tenu à table. Je crois qu’il faudrait toujours être saoul pendant les rencontres diplomatiques. Quand on n’a pas bu, on ne cherche qu’à foutre la merde. Ce que les Spartiates disent, on ne l’écoute pas, et ce qu’ils ne disent pas, on l’imagine : on ne parle pas de la même chose. Dans un banquet, si quelqu’un se trompe de chanson, et bien, on fait comme si de rien n’était. Un Spartiate a demandé en fin de banquet que les musiciens jouent un air de flûte, pour chantonner une chanson en l’honneur des Athéniens. Il a évoqué le travail de mémoire, que les jeunes gens n’oublient jamais les terribles batailles qui ont opposé leurs parents, la bataille d’Artémis, les bateaux perses, le roi Léonidas et son armée de gros cochons ; il chantait une ode à la joie : « venez voir notre trêve, faisons que notre Union dure le plus longtemps possible, que notre amitié soit éternelle grâce à nos serments ».

Oui, moi Lysistrata, j’invite tous les citoyens de l’Union à ne pas refaire les mêmes erreurs à l’avenir. Que chaque mari à côté de sa femme, que chaque femme à côté de son mari danse en l’honneur des dieux ! Invoquons Dyonisos aux yeux lubriques et ses prêtresses déchaînées ! Invoquons Zeus le roi des dieux ! Invoquons sa maîtresse, bienheureuse et vénérable ! Invoquons toutes les autres divinités… Qu’elles soient les témoins éternels de la Paix obtenue par la déesse de l’Amour !

En vain, d’Alsace ; épisode 59 : COMMENT TE DIRE ADIEU, TSCHÜSS, DO SVIDANIYA  

Ambroise Perrin

À l’âge de 17 ans elle avait vieilli de vingt ans en moins d’une semaine. Les Russes étaient arrivés à Berlin en avril. Le soir de Noël 1944 elle avait fêté son anniversaire, sans rien, juste dans sa tête. Sa mère lui avait offert un bout de livre récupéré sous les gravats d’une maison effondrée, la Cerisaie de Tchekhov. Elle rêvait d’aller au théâtre.

Les Russes, ce fut pire que les bombardements. Les Russes, après, tous les jours, elle ne pensait plus qu’à eux, même à 40 ans, 50, 60, 70 ans et plus, et quand un soir, elle se disait tiens, je n’y ai pas pensé aujourd’hui, elle allait y penser toute la nuit. Des cauchemars de quelques secondes et d’autres aux méandres amnésiques qui se prolongeaient des dizaines d’années.

Il y eut un soldat de 17 ans qui pleurait, il s’excusait, elle lui a demandé, c’est la première fois, il a dit oui, mais je dois, les nazis doivent payer. Elle lui a demandé, et toi, tu crois que je suis nazie ? Il n’a rien dit, il a dit je m’excuse je n’y arrive pas, parce que d’autres soldats attendaient. Il est vite parti, et il a redit Au revoir, Madame, en l’embrassant sur les joues ; attends un peu, et elle lui a demandé à cause de son accent, tu viens de Novossibirsk ? Il a dit oui, vous connaissez ? C’est une jolie ville ? Après, elle invente dans sa tête, pendant que les autres défilent, toujours saouls, les gros, les gras, les blessés, les qui puent, elle lui dit, j’irais bien un jour visiter Novossibirsk, qu’est-ce qu’il y a à voir ? J’habite dans une ferme, je ne connais pas, je ne connais que la gare, mais elle est très belle… Et les gens sont gentils ? Oh oui, très gentils ! Tu vas encore à l’école ? Oui, je veux étudier le théâtre ! Ah oui ? Tu connais Tchekhov ?

Et puis le cauchemar rattrape la rêverie, jamais elle n’a joué Ranevskaya et lui Lophakin pour endiguer cette rencontre qui l’a obsédée pendant que tous les autres la martyrisaient, que le bas de son corps était en sang et qu’elle sauvait sa carcasse grâce à ces bouffées anesthésiantes de romantisme. Quand les mois de viols seront passés, qu’elle deviendra un être fantôme solitaire et mélancolique, elle repensera à ce petit soldat, comment lui dire adieu, alors qu’il se sera probablement fait tuer à un carrefour, mal protégé par un camion éventré, et pris pour cible par un tireur allemand aussi isolé que désespéré. Elle pense à son petit voisin de 15 ans et demi, qui jouait au capitaine dans les jeunesses hitlériennes, parti avec un autre soldat âgé de 18 ans en criant qu’ils allaient défendre la ville.

Les Berlinoises ne parlaient jamais du passage des Russes parce que toutes savaient. L’humiliation et la honte, et une douleur insurmontable, comment leur dire « on vous oublie ? ». Et après avoir subi les viols, elles subissaient le rejet de la société.

Elle habitera une petite ville dans un petit immeuble avec un petit travail sans jamais se marier, sans jamais avoir de vraies amitiés, avec ses petites boîtes de médicaments et ses petites envies de se suicider, et sa grande solitude face à ses souvenirs. Dès qu’un mot en russe était prononcé, elle paniquait. Jamais, jamais elle ne descendait dans une cave, lieu d’épouvante. Elle ne parlait pas, alors elle lisait. Elle décida de n’avoir pour lecture, activité qui lui était aussi indispensable que les verres de schnaps, que celle d’un dictionnaire. La taille des gros livres la rassurait. Les mots sans histoire la faisaient rêver. Il lui fallait six années de plongée quotidienne pour atteindre la dernière page des 20 volumes, avec un supplément et un atlas, de la Brockhaus Enzyklopädie, la 15ème édition publiée en 1935. Lecture complète, dans l’ordre alphabétique page après page en immersion totale, comme si elle entrait au couvent, retraite qu’elle répéta huit fois dans sa vie. L’encyclopédie avait 24 000 pages, textes sur deux colonnes en très petits caractères, elle lisait huit pages par jour.

Elle aimait les mots parce que les mots la rattachaient à une autre vie. La lecture de la définition des mots avait ce pouvoir anesthésiant dont elle ne pouvait plus se passer, et mettre des mots bout-à-bout, dans l’ordre d’un roman, elle n’en avait pas l’envie, en morte qu’elle était. Elle n’avait pas la témérité de rentrer dans un récit, elle les avait tous vécu, en panorama. L’état des choses ? Tout ce dont on a besoin c’est une histoire, disent les scénaristes de cinéma.

A 97 ans, elle peine à lire les mots serrés de sa Grosse Brockhaus, elle prend une loupe, elle s’endort ; une vie entière dans des mots inusités qui subsistent sur l’image du visage d’un jeune homme de 17 ans à qui elle n’a pas trouvé un moyen de dire adieu.

En vain, d’Alsace ; épisode 58 : UN MEC SIMPLE

Ambroise Perrin

On l’a traité de tous les noms, d’abord des insultes, puis ce furent des propos racistes et, « on ne sait jamais il en est peut-être », antisémites. Comment répondre si ce n’est filer en rasant les murs ? Aller se jeter dans l’Ill, de dégout ou de désespoir devant tant de bêtises ? Dénoncer ces deux zigotos qu’il a la charité de prendre pour des imbéciles plutôt que des xénophobes patentés ? Porter plainte oui il le faudrait systématiquement, ou au moins faire un signalement ! Heureusement il y a des associations qui répondent à ces détresses, d’abord une écoute, puis des conseils juridiques s’il le faut. On lui conseilla donc d’écrire, mais il avait une trop haute estime en la littérature pour en faire une thérapie. Il a alors participé à un concours de nouvelles, dont le thème était justement cette année « le rejet des autres dans la vie quotidienne » et il a intitulé son texte « un mec simple ». Voici.

Aux caisses, un coup d’œil. S’il y a une grosse Noire, avec de gros sacs et un caddie rempli de deux enfants, ça va coincer, y’a toujours un truc qui merde, prendre l’autre file. Ça n’a pas loupé, une histoire de barre-code en promo, je suis dehors, elle n’a pas bougé et ça braille. Et bien-sûr dans le caniveau ensuite, le paquet de chips renversé, et moi le héros, je récupère le chiard et le rend à sa maman, merci Monsieur, vous êtes bien aimable ; j’adore rendre service.

J’adore aussi l’équipe de France, mais c’est dingue, seul le gardien est Blanc, tous Blacks, et c’est le Café-Au-Lait qui marque et Macron qui se vante « vive la France », les Blancs ce sont les remplaçants ! Celui-là le Black s’il rate le penalty, on le renvoie dans sa jungle jouer avec les singes une banane dans le cul ! ? Avec les potes, on se marre, oubah ! oubah !  

Dans la bande, y’a des meufs parce qu’on n’est pas des pédés. Les soirs de biture après le match, ça passe à la casserole, faut bien que jeunesse se passe, de toute façon toutes des salopes. Ça n’empêche pas de les ramener en bagnole à la maison, une dernière pipe au volant, on n’est pas des chiens, dehors, c’est dangereux, la nuit, y’a tellement d’Arabes. Faut être sympa quoi…

Je suis marié, jamais de violence contre les femmes, jamais, je suis contre les hommes qui battent leur femme. Enfin, ma femme, parfois, elle me fait chier, mais chier, quelle connasse, on est en bagnole et il faut qu’elle m’emmerde avec des conneries, elle la ramène avec un truc à la con, ça m’énerve, je suis au volant et patati et patata, et tu devrais faire ci, et je t’avais bien dit ça, j’arrive à un croisement, elle est dangereuse cette conne et bing, une bonne mandale dans la gueule c’est parti tout seul, putain elle saigne et le gosse à l’arrière, c’est rien petit, papa et maman discutent, c’est rien qu’elle répète, regarde dehors, mon chéri…

Le week-end, on se retrouve dans les bois à faire la guerre. Enfin, on s’entraîne avec tout le bataclan (lol !), les battle dress, les poignards RZM Obersturmbannführer, les battes de baseball, dans le cul mon pote, pas de bière, pas de shit, cent pompes le matin, close-combat et les conférences sur Wagner, pas les Walkyries mais Prigojine, le rêve, tirer des balles pour de vrai, avec de vrais ennemis, et pas dans des cibles en carton au fond du ravin.

Certains vont dans les manifs foutre la merde, apprendre à taper et à dégager, sentir les flics qui arrivent par derrière, casser mais rien voler, juste l’adrénaline. Le plus drôle c’est le lendemain, sages comme des images, à aider les vieilles dames à traverser la rue, merci jeune homme, heureusement qu’il y a encore des gens comme vous.

Et les Juifs ? Là aussi, on a eu des conférences, c’est assez compliqué parce que ce n’est pas évident, on apprend plein de choses, on ne savait pas qu’ils étaient partout. Chez nous dans le groupe il y en a qui se détestent, des clans les uns contre les autres, mais à part ça, tous ensemble, on déteste les Juifs. Pas la peine de comprendre, c’est eux qui ont le fric, la politique, les journaux, tout.  Le pied c’est quand un curé est venu nous expliquer que c’est les Juifs qui ont tué le Christ et que les camps à Auschwitz, c’est super exagéré. Bon n’empêche que dans mon immeuble, il y a des Juifs, je les connais, ils sont cools, aucun problème, je me demande même si la syndic elle n’en est pas, en tous cas, elle gère vachement bien le plombier et la boîte qui a refait les peintures de l’escalier, alors on ne peut pas dire qu’on est raciste. On s’est même cotisé pour des fleurs et la remercier ! Youpine, ça, ça m’a bluffé, pas grave, faut faire comme si de rien n’était, ça nous arrange.

Un autre truc pour dire qu’on est des gens bien, on organise des soupes populaires, comme les Restos du cœur, des soupes de légumes bien chaudes, sur une carriole, dans de grands gobelets en carton, et on se marre, dans la grosse casserole, il y a un jambonneau et des lardons, ben ouais mon pote, on est en France ici, mon pote, tu veux de la soupe, ben c’est avec du cochon, dans le cochon tout est bon, sinon t’as qu’à prendre un kebab, mais même pour les bougnoules, c’est pas gratuit, alors tu choisis, t’as faim ou non ? Une fois encore je ne suis pas raciste, on a des potes qui rentrent de Turquie (chut ! Ils étaient un peu plus loin), ils ont fait le Jihad, ils nous racontent, l’entraînement, les Kalachs et tout, c’est génial ! Bon, on sait que c’est craignos, on ne les a vus qu’une fois, on était vachement baba.

Les mecs ils ont des couilles, ils se vantent un peu avec leur truc de décapitation de mécréants, on se doute bien qu’ils en rajoutent parce que nous dans le fond, on est des mécréants. Y’a juste des gens qu’on n’aime pas, on a le droit de le dire, non ? On est en France, c’est la liberté, merde, ici.

On est du quartier. Pendant un demi-siècle, les bourgeoises du quartier envièrent à ma mère son fils tellement sage. C’est moi, pour des clopinettes je monte les courses à l’étage, je répare la bagnole, je cherche les gosses à l’école, je bricole les fusibles après le passage du contrôleur. N’empêche, j’ai un casier comme une facture de garagiste, mais quand je sors, je fais tout à chaque fois pour me ranger. Je suis tombé trois fois, toujours pour la même connerie, un mec qui s’affale, je lui filerai bien un coup de schlass, mais je risque de ramasser le bouchon.

Je termine par une histoire marrante, vraiment pas méchante, un jour, un rebeu demande une bière dans notre rade, et quand le mec sort, le patron, il casse le verre d’un grand coup et il fait « dans celui-ci, plus personne ne boira » … La rigolade quand j’ai dit « s’il ti pli missié, timi donnes oun biiire ? » … Alors, tu le casses ce verre ? Dis donc, si t’as 30 clients comme ça l’après-midi, faudra des pailles !

On s’est marré ! On est vraiment une bande de mecs vachement bien. Bon, je sais que c’est difficile de dire qu’un salaud c’est un mec sympa.

En vain, d’Alsace ; épisode 57 : BLANDICES ÉVANOUIES

Ambroise Perrin

Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, elle portait une petite robe absolument découverte. Par plaisir elle avait pesé l’ensemble, le string et l’étoffe vaporeuse, 87 grammes auxquels il fallait ajouter à peu près autant pour ses sandales.

Son rire, sa gorge et ses cheveux flamboyants semblaient l’enivrer dans un nuage d’insolence, elle flottait entre ses amis comme un merle moqueur éperdu dans les boutons de fleurs naissantes d’un cerisier. Elle tend des embuscades, nargue la bienséance et s’envole, son jeu de provocation à peine commencé. Les tristes et les sévères n’osent montrer leurs exaspérations qui ne sont que d’impossibles pointes de jalousie.

I love men prévient un discret tatouage, mais le n est barré, I love me, et on s’y rallie délicieusement. La complicité de ses courtisans est d’une telle évidence que la dévorer des yeux n’est pas un péché. Oui elle adore se montrer, oui on adore la regarder.

Ses petits seins dansent dans les imaginations, elle frissonne de pudeur, on grille de chaleur. Tout est simple et les amis développent nonchalamment leur joie d’être là, sans penser qu’un jour, peut-être pas forcément perdu, ces moments seront des confettis dans leur mémoire, et que tout retour sera impossible.

Ce bonheur deviendra irréel comme un quartier lointain, celui des rues de notre jeunesse, où l’on chercherait en vain la petite maison bleue derrière laquelle on échangeait des baisers.

En vain, d’Alsace ; épisode 55 : LA MALHEUREUSE DU PONT SAINTE-MADELEINE

Ambroise Perrin

L’Ill n’était pas bleue miroir du ciel mais brune des sables des collines vosgiennes, et verte par les algues qui proliféraient. Du Quai des Bateliers on vit un cadavre qui dérivait, gonflé, sur le dos, seuls un nez et des cheveux couleur noir de jais flottaient mollement en longeant l’embarcadère derrière la Cathédrale.

Il avait tant plu, l’eau était haute, la rivière prête à déborder, la navigation arrêtée et les touristes dépités. Le cadavre restait accroché aux branches qui baignaient, nonchalantes, dans le flot paresseux, (petite phrase pseudo romantique pour décontenancer les témoins intrigués).

De suite les téléphones portables crépitèrent, les pompiers, sirènes stridentes, quittèrent rapidement leur caserne de Finkwiller, jusqu’à la berge près du château de Rohan. « Ce n’est pas un spectacle, Madame » gronda l’un des plongeurs, intimant l’ordre de ne pas le filmer.

Un canot pneumatique gris fut mise à l’eau, les pompiers s’harnachèrent, sur le pont qui enjambe la scène on ne put s’empêcher de photographier mais personne ne distingua vraiment le moment où le corps passa de l’eau à l’embarcation, couvert décemment d’une couverture de survie. Pas un mot, les hommes du feu, dans ce qui parut comme une maîtrise totale de l’ensemble de leurs gestes, regagnaient déjà leurs fourgons. Deux voitures de police vinrent se ranger derrière. « Un officier de police judiciaire » murmura un spectateur averti. « C’est compliqué lorsqu’il y a un mort. Ils vont l’amener à la morgue ? C’était un homme ou une femme ? Je l’ai en gros plan ! C’est un suicide ou un accident ? »

Épitaphe plus curieuse qu’indécente, pour une Strasbourgeoise, oui une femme désespérée, qui s’était jetée, malheureuse, en pleine nuit dans les eaux bouillonnantes près des vieux moulins et des glacières, un peu plus haut dans le charmant quartier arpenté par des touristes, heureux, que l’on nomme la Petite France.

En vain, d’Alsace ; épisode 54 : FÊTE DES MÈRES

Ambroise Perrin

Quand la maman de sa maman est décédée, donc sa grand-mère, il avait presque sept ans. Aujourd’hui, c’était il y a exactement 64 ans, un anniversaire auquel il pense chaque année. Une fidélité qui, maintenant retraité, lui paraît évidente. Et surtout ce 10 mai 1960, c’était comme si c’était hier. Il avait vu son grand-père au bord de la tombe frappant de sa canne le rebord en granite « Hélène, Hélène ich komm, j’arrive, Hélène, je viens, attends-moi… » Il se répétait la scène, le grand-père tenant d’une main l’acacia qui surplombe la fosse, il voit le cercueil qui descend un peu de travers, les cordes qui remontent…

Sauf qu’aujourd’hui, en lisant le journal intime de son père, l’agenda en cuir noir témoin d’une vie entière, il lit sans aucune équivoque que lui, l’enfant, il n’a pas assisté à l’enterrement, il est resté pendant trois jours à la garde de la voisine Madame Lembach ; un enterrement ce n’était pas un spectacle pour un enfant ou plus prosaïquement, les parents avaient bien d’autres tracas qu’un gamin probablement encombrant.

Donc pendant toute une vie, il avait vécu avec un souvenir, qui certes lui appartenait, mais qu’il avait inventé. À sept ans il s’était approprié la mémoire de sa grand-mère chérie et si on lui avait demandé de jurer au tribunal, oui il avait été présent ce jour-là…

Ce temps perdu qu’il vénérait avait été formé par des bribes de conversations des adultes, recueillies innocemment lors de réunions de famille ; il en avait gardé une sensation qui avait certainement un peu nourri sa formation d’adulte. Sa mémoire volontaire avait cru pouvoir percevoir avec netteté la réalité d’un petit épisode banal, un événement qui comme tant d’autres jalonne les enchaînements quotidiens d’une existence.

Il venait de comprendre que ce temps retrouvé, qui le passionnait tant dans ses lectures de Proust, c’était cette mémoire affective involontaire qui lui donnait le privilège de revivre le passé plutôt que de le reconstruire « avec des preuves ». Il s’était fait un roman dans la tête : par conséquent la seule vie réellement vécue, c’était celle de la littérature.

D’autres images firent alors une farandole dans ce retour vers le passé. Les images qui surgissent de sa mémoire racontent des histoires et les histoires dont il se souvient créent des images. Ce n’était pas seulement le temps qui était perdu. Quand il avait invité ses parents à Chicago où il était assistant à l’Université, sa maman avait disparu au détour d’un quartier commercial. Au bout de deux heures de panique, son père, anticlérical féroce, se mit à genoux sur le trottoir pour prier le Notre-Père et le Je Vous Salue de son enfance. Probablement efficace puisqu’on retrouva la maman chez un coiffeur, loin d’Al Capone, sous un casque à bigoudis, avec une dame qui lui polissait les ongles et une autre qui lui apportait non pas un thé ou un café mais une Bud pas trop froide, comme elle l’avait commandée, grâce à son anglais appris avec des soldats américains à Wissembourg, à la fin de la guerre.

Autre souvenir, le petit frère de quatre ans qui s’est perdu lors d’un voyage en Tunisie… Il s’était échappé dans le souk de la médina, on retourna sur ses pas dans les ruelles dont on confondait chaque croisement, mais oui on l’avait vu le petit blondinet rouquin, regardez : il est là, assis sur un tabouret, à passer la brosse sur les chaussures de passants hilares, encouragé par le cireur sur le pas de son échoppe, et qui avait eu la gentillesse de céder aux caprices du gamin : « maman regarde, j’ai déjà deux pièces, pour toi, pour la Fête des Mères » … Et le Carambar qu’on avait laissé au fond de la poche arrière du pantalon pour qu’il ramollisse, et qui passa par la machine à laver : de belles taches brunes sur le postérieur, pour toujours.

Une bouffée de chaleur le subjugua, la vie est belle, il faut en profiter. Il renifla le bouquet des frivoles réminiscences du cuir du carnet noir. Comme un refrain, un mot revenait, le temps perdu, le temps perdu. Et puis voilà, surgit alors cette chanson du temps où il devait se coucher de bonne heure. On la chantait sans en connaître les paroles sur le chemin de l’école. On connaissait le nom de ce chanteur qui ne se prenait pas au sérieux, Henri Salvador. La chanson racontait une histoire impossible à croire, avec un suspens de pacotille de cinéma, ceux qui avaient la télé et ceux qui ne l’avaient pas pouvaient en partager l’intrigue, une chanson qu’il avait oubliée toute sa vie d’adulte. Le rythme de la musique se faufila entre les paroles si balourdes, il était ému, il murmura Rosebud en retrouvant ces traces d’une enfance longtemps niée.

Dans sa vie il avait tout eu, sauf cette pièce, perdue, du puzzle de l’amour de sa maman, la chanson devenait une chorégraphie en noir et blanc, et il osa se dire que sans se presser, avec son cheval et son grand chapeau, son grand lasso et son vieux banjo, Zorro est arrivé !

En vain, d’Alsace ; épisode 53 : D.I.V.O.R.C.E 

Ambroise Perrin

Le prof de français, qui était aussi notre prof principal,– c’était en sixième au début des années 1960, a envoyé Cefalu chez le concierge chercher de la craie. « Écoutez bien, c’est grave, il va falloir être très gentil avec votre camarade Ferdinand ». C’est drôle, jamais les profs ne nous appelaient par notre prénom. « Oui, je viens de l’apprendre, ses parents ont divorcé, alors je compte sur vous pour bien comprendre la situation ».

Quand Cefalu est revenu de la loge, trente-et-une paires d’yeux le cajolaient avec des bouffées de tendresse qu’aucun d’entre-nous ne soupçonnait pouvoir retenir dans les insouciantes entrailles de nos sentiments. Le divorce ! Le mot faisait plus peur que le récit de la guerre que l’on subissait tous à la maison… Le divorce des parents, c’était plus dramatique qu’une bataille de tanks Tigre Panzer ou un combat au corps à corps, avec le poignard des Totenkopf, dans la neige de Russie.

Oui, on allait être très gentil avec notre copain ! Comme lorsque l’on apprenait qu’une grand-mère était décédée et que l’on portait un ruban noir cousu sur le manteau. 

À la récré, bien entendu, on l’a assommé de questions, il ne savait pas, c’est son père qui était allé voir le proviseur, il ne pouvait pas dire ce qui allait changer pour lui et ses frères et sœurs. Son père gueulait parfois quand il rentrait, parce qu’il était ingénieur dans plusieurs usines partout en France, et sa mère, elle n’arrêtait pas de pleurer, mais le divorce il ne savait pas, ils n’en avaient jamais parlé dans la famille.

Après quelques jours, le divorcé, –c’était devenu son surnom, avait moins de copains qu’avant, un peu comme s’il était devenu contagieux. On avait tous envie d’aller le jeudi après-midi chez lui pour voir une maison de divorcés. Mais après quelques semaines, ou peut-être un mois ou deux, au retour des vacances de Pâques, on avait un peu oublié et on avait arrêté de parler à voix basse dès qu’on l’approchait, et de lui passer le ballon pour le consoler, et de créer autour de lui comme un nuage de respectueuses condoléances. 

En l’observant bien, il n’avait pas changé et aucun d’entre nous n’avait une idée précise de ce qu’étaient des divorcés, on devinait juste que c’étaient des parents qui ne vivaient plus ensemble, qu’ils étaient la honte de la société et que c’étaient les enfants qui en souffraient.

J’y pensais l’autre jour en écoutant un 33 tours de Tammy Wynette en m’amusant à m’étonner du temps qui passe. L’évolution de notre société ce sont des petites phrases du genre «  personne n’avait le téléphone dans l’immeuble, il fallait aller à la Poste, ou si c’était urgent chez la bouchère ». Oui on dit que la vie bouge, on est peut-être plus heureux aujourd’hui, ou simplement moins pauvre qu’il y a 50 ans.

Ma petite fille m’a demandé, dit Papy, pourquoi papa et maman ne divorcent pas, les autres à l’école ils ont tous deux maisons à Strasbourg, et deux papas et deux mamans, et à Noël ils auront plus de cadeaux !

En vain, d’Alsace ; épisode 52 : SES ILLUSIONS DE BONHEUR

Ambroise Perrin

Elle avait une propension à se prendre pour le personnage du livre qu’elle lisait. C’était un exercice physique parfois compliqué, mais elle interprétait son rôle avec conviction, sans crainte d’incongruité. Dans le quartier on s’amusait de son excentricité.

Le café Brant était son théâtre, elle y donnait ses rendez-vous. Son enthousiasme débordant ne détonnait guère dans la Nef des Fous. Elle imagina très vite que la désinvolture des clients du café était une marque de respect et de discrétion pour son talent ; par courtoisie on n’importunait pas la star, qui devait certainement apprécier d’avoir le loisir de jouer à quelqu’un de tout simplement ordinaire.

Mais cette imagination exaltée n’était pas à la hauteur de son ardeur, car elle était banalement laborieuse. Pour jouer Madame Bovary, elle posait le DVD avec Isabelle Huppert sur la table et interpellait les garçons par d’affectueux « Rodolphe, Léon » que ni Florian ni Bernard ne comprenait. Après avoir puisé dans Balzac, Zola et George Sand, attifée de pauvres costumes, estimables dans une classe de théâtre de collège mais ridicules au Parnasse strasbourgeois, elle s’aventura dans Bérénice et puis choisit Ophélie, la copine de to be or not to be…

Baudouin, le patron du Brant, eut la charitable idée de lui proposer d’annoncer en arrivant le nom de son personnage aux serveurs, puisqu’elle allait rester du matin 9 h jusqu’à la fermeture passées 21 h, à la même table. Parfois elle recevait un partenaire de scène venu prendre un café, c’était un journaliste ébloui par une vedette un soir de triomphe ; ou une assistante sociale en mission chez la vieille tante qui attend dans le hall d’entrée de l’Ehpad. 

À chaque changement de service, elle laissait de généreux pourboires pour compenser le nombre réduit de consommations qu’elle commandait. On peut imaginer que toute la journée, elle lisait l’ouvrage de son personnage du jour : non, si le livre était bien en évidence à côté de son infatigable expresso, elle ne l’ouvrait pas. Pénétrée par son rôle, elle fixait, de la scène, les spectateurs qui entraient et sortaient, intrigués par son regard insistant, détournant parfois les yeux ou au contraire la saluant comme on le fait d’une personne dont on ne se souvient plus ni du nom ni des circonstances d’une précédente rencontre, mais à qui on témoigne cependant une connivence hésitante et un prudent sourire.

Elle aurait aimé que l’on dise qu’elle faisait partie des meubles, elle était aimablement admise dans sa gentille folie, une sorte d’attraction qui ne gênait guère. Elle ne manifesta jamais d’agacement à cette indifférence et appréciait lorsque, moins par curiosité que par complicité, on lui demandait « alors aujourd’hui ? Dora Bruder ! Ah, Modiano, j’adore, vraiment…, mais vous ne vous ennuyez pas toute la journée à rester là, comme cela ? »

Elle avait peut-être un secret, elle lisait la nuit, et le jour elle se repassait le film du roman dans la tête, avec les entrées et les sorties des personnages par la porte battante du Brant, à deux enjambées de sa petite table ronde, la seule couverte jusqu’au soir d’une nappe en coton blanc bien repassée. 

Un jour, après une assiduité de trois mois sans faille, elle ne vint pas. Son mari que l’on n’avait jamais vu passa le soir même à la fermeture et c’est ainsi que l’on apprit qu’Emma, au petit matin, un livre à la main, s’était suicidée. 

En vain, d’Alsace ; épisode 51 : LES TOURMENTS DE JUTTA ET LES CANARDS DU SCHAFTHEURHEIN

Ambroise Perrin

Il y a vingt ans encore, comme pendant des décennies auparavant, elle aurait eu la visite du maire, pressé, avec un panier surprise, flanqué de l’adjointe, parfumée, avec un bouquet forcément énorme. Et quelques jours plus tard sa photo dans le journal avec une légende aussi floue que son sourire. Oui, demain, la voisine du village fête ses 100 ans, et franchement à Rhinau, comme on dit en alsacien, ceux qui dansent, dansent ensemble, mais ceux qui pleurent, ils pleurent tout seuls.

Et se lamenter, elle connaît la Jutta. Elle a toujours eu l’impression d’être du mauvais côté du Rhin, un prénom allemand et un nom français, Gilliot, son arrière-arrière-grand-père, François, avait été notaire, et il avait construit la plus belle maison. Mais elle était née plus loin, dans une petite grange côté allemand, avant Kappel, dans des pâturages qui dépendaient de la commune française. Aujourd’hui, avec les bras du Rhin qui ont changé de lit à cause du barrage, il faut traverser sur un bac pour y accéder. Et tous ceux qui changent de lit…

Pendant la guerre, sa meilleure amie, Ilse, avait été membre de la prestigieuse Bund Deutscher Mädel. Elles avaient 20 ans, une bonne place à l’usine List, où elles fabriquaient des boutons pour des bombes, et surtout, elles avaient plein d’amoureux, souvent des soldats avant qu’ils ne repartent au front. Après la guerre, Ilse a eu des ennuis, Jutta aussi. Ilse a changé de vie en Allemagne, Jutta a commencé à être seule, parce qu’à Rhinau, on savait ce qu’on savait. Elle prit un mari insignifiant, elle eut 4 enfants, le mari est mort de la tuberculose et les 4 enfants sont partis, l’aîné en Australie, les autres ailleurs.

La centenaire, ça fait exactement 27 ans qu’elle vit dans la même petite chambre, sombre, rance et écaillée, au premier étage de la maison de retraite. Elle n’a pas besoin de l’ascenseur et on dit qu’elle n’est pas aimable. La directrice, elle l’a connue gamine la Marguerite, n’est guère aimable non plus, alors elles se détestent.

Demain, je rendrai visite à Jutta avec son gâteau préféré, une épaisse tarte au fromage au goût de vanille et d’eau de rose ; l’infirmière dira « vous nous enterrerez tous, Jutta » et puis « il faut qu’elle fasse sa sieste ». J’attendrai que la vaniteuse brancardière ait le dos tourné pour poser des questions à la vieille dame, des choses banales qu’on ne lui demande jamais j’imagine, si elle allait se baigner au Geissenköpflen, dans quelle rue le premier feu rouge a été installé au village et si c’était vrai qu’elle avait été monitrice d’escrime chanbara à la salle polyvalente. Et si pendant la guerre elle savait pour les juifs. Si elle pensait que les Allemands allaient être victorieux. Si des gens lui avaient fait des reproches pour ses amoureux un peu nazis. Si elle avait eu peur qu’on lui rase la tête. Si elle pensait que cela avait été un péché d’être amoureuse de gentils garçons ennemis.

Elle me dira juste qu’elle veut faire un tour à vélo jusqu’au Schaftheurhein pour donner du pain sec aux canards. Elle s’endormira au milieu d’une phrase et je penserai qu’elle ne m’a pas dit grand-chose pour raconter son histoire.

En vain, d’Alsace; épisode 50: LE FOND DU VERRE EST FRAIS

Ambroise Perrin

C’est la dernière goutte, tu te maries dans l’année ! Dans le brouhaha, l’ami espagnol me dit, non, la dernière goutte de vin c’est le droit d’aller faire une petite sieste, va dormir deux minutes sur le canapé, et reviens, c’est du Ribera del Duero , Pago de Carraovejas 2021, la meilleure année ! Une vigne qui se bonifie par le froid la nuit et un soleil flamboyant le jour !

Franchement j’avais goûté cinq jambons différents, un plat de queues de bœuf marinées trois jours, avant d’être cuisinées à basse température, et testé quatre bouteilles différentes, -les amis se disaient « vinophiles », ce qui était moins prétentieux que œnologues, bref ça picolait sec et l’extrême qualité de ces grands crus excusait le manque de retenue quand un goulot se penchait sur votre verre.

Donc, plutôt prudent, j’imaginais déjà appeler un taxi pour rentrer chez moi; le canapé m’attendait, je me suis dit « allez, cinq minutes »…

J’avais présumé de ma capacité à jouer au spécialiste taste-vin puisque c’est le lendemain qu’une douce main me réveilla, « tu dors depuis hier soir tu ne veux pas rentrer chez toi ?,  je t’ai préparé un café… ».

Les vins espagnols, pour un alsacien rompu aux subtilités du gewurztraminer, sont comme le bulldozer face à une trottinette : cela avance doucement mais en écrasant tout sur son passage. Un peu traître, mais plein de bons souvenirs.

En vain, d’Alsace ; épisode 49 : À QUOI BON

Ambroise Perrin

Son fatalisme lui donne des airs de Gainsbourg, l’Aquoiboniste chanté par Jane Birkin. Il ne le dit pas mais « Je m’en fous » est son refrain. Par exemple au restaurant on demande si on prend une gratinée pour changer après une série de tartes flambées traditionnelles, -ou normales, vocabulaire dans les villages, il répond « comme vous voulez ».

La cravate pour le mariage de son frère, sa femme lui en montre trois, il dit « je les trouve toutes bien ». Au supermarché, s’il n’a pas une liste en main, il fait 10 m dans les deux premiers rayons et son caddie est plein. Je n’aime pas choisir dit-il. Au foot, il aurait tiré dans son propre but, parce qu’il était le plus proche. À quoi bon courir de l’autre côté du stade ?

À quoi bon allez en vacances au bout du monde alors qu’à la maison on a un bon lit, de bons livres et même de bons amis (s’ils sont là en plein mois d’août). Au téléphone quand une arnaqueuse lui propose des panneaux solaires assortis à sa mutuelle complémentaire et payés par son stage de formation, il dit oui d’accord pendant deux heures et quand enfin il faut dire vraiment oui et s’engager, il dit « finalement non merci, à quoi bon, d’ailleurs je ne sais même pas si la maison a un toit plat », ce qui était pourtant la première question.

Au cinéma il achète son billet à la caissière, il déteste les bornes numériques, et il demande « c’est bien celui-là » ? Et quand elle dit je ne sais pas, il dit OK on verra, il n’engueule même pas la débile qui n’aime pas le cinéma.

Suivre le mouvement, jouer au trompe-muraille, passer inaperçu. Les collègues au bureau ne se souviennent plus de son nom, on l’oublie pour les pots de promotion, après 20 ans il ne monte en grade qu’à l’ancienneté.

Tu ne changes jamais de chemise lui demande un jour une collègue le nez pincé. Mais si, tous les jours, mais j’ai cinq fois la même.

Il doit avoir une vie secrète, avec des trucs extravagants, des fantasmes énormes, des aventures extraordinaires, il ne répond pas ou alors « si tu veux, si ça te fait plaisir d’imaginer cela… je suis nonchalant et ça me va ».

En vain, d’Alsace ; épisode 48 : COMMENT LA LASCIVE CLAUDETTE SAUVA L’AUSTÈRE LATINISTE

Ambroise Perrin

Il aimait le latin, il était professeur de latin, il avait tous les élèves qui faisaient du latin. Un jour fin juin, le proviseur le convoqua pour lui dire qu’à la rentrée, il ne pourrait plus lui faire un emploi du temps complet, trop peu d’élèves. Alors ? Prendre des classes de français ? Être détaché en parascolaire au Club de théâtre, continuer avec un mi-temps de documentaliste ? Vous allez-vous renouveler, vous allez aimer !

Non, il n’aimera pas, il évoqua l’orgueil d’Œdipe (il était aussi helléniste), se vexa, refusa. L’Académie lui trouva un poste de latin à cheval de Troie sur trois lycées, trois jours pleins, un sympathique emploi du temps aménagé, et 200 km hebdomadaires ; impossible, il ne conduisait pas, et ce n’est pas à cinquante ans passés qu’il allait passer son permis.

Il décida donc de donner des cours particuliers. Plein de cours particuliers. Mais il aurait fallu plein d’élèves, et les seuls qu’il réussit à recruter furent les cancres que les parents de la bonne société voulaient pousser « pour être inscrits dans de bonnes classes », les classes avec latin ayant été jusqu’à présent un critère de sélection, car c’est là qu’il y avait « les bons profs » et « les meilleurs élèves ». Mais c’était une combine qui disparaissait.

Il déprima, trouva refuge dans ses livres, congédia la Félicité, sa servante depuis tant d’années pour les repas, le ménage, le repassage et les poubelles ; elle était restée fidèle à son maître, -qui cependant n’était pas une personne agréable. Fini, il ne pouvait plus la payer. J’aurais dû me marier pensa-t-il.

Il proposa à trois éditeurs l’idée d’un gros livre, « Jules César en Alsace » en espérant un confortable à-valoir, il n’eut aucune réponse.

Alors, sur les bons conseils du seul collègue qui était venu lui rendre visite, il commença à vendre ses livres. Le plus difficile fut de choisir lesquels. D’abord ceux en double, puis, cruauté mentale, ceux dont les auteurs lui paraissaient superficiels, puis les gros livres considérés comme de Beaux Livres, ceux pour offrir, qui coûtent cher, et qu’on offre à nouveau sans les avoir ouverts. Le libraire d’occasion cessa rapidement le manège. À moins du quart du prix neuf, il en avait accepté quelques-uns au début, ému par la détresse de ce bon client depuis plus de 30 ans, mais là, non, désolé, je n’ai aucun acheteur pour cela. À la rigueur, amenez-moi un lot, je choisirai, ou alors je vous fais un forfait pour des cartons entiers…

Après, ce qui se passa, on ne sait pas très bien, parce que plus personne n’allait lui rendre visite. On évoque les difficultés à payer le loyer, un déménagement plus modeste, un travail alimentaire dans une ville où il n’était pas connu, et même un « reclassement » professionnel par l’Agence de l’emploi, dans un bureau, un supermarché ? On spécule sur la paperasse à remplir pour toucher des allocations…

On peut également l’imaginer tel Emil Jannings ou Marco Stanley Fogg, en des personnages de fiction que personne ne reconnaitrait… Voilà le professeur si important et tant admiré, ayant porté lavallière en soie et boutons de manchettes nacrés, dans le rôle de l’homme humilié, ruminant sa déchéance. Il est le héros d’un film, devenu le dernier des hommes, et coup de sort final, il rencontre un milliardaire qui l’embauche comme précepteur de son futur héritier âgé de 10 ans, et pour aller vivre dans une somptueuse villa.

Ou alors le voilà dans un roman, héros qui après avoir vendu tous ses livres, un soir de triste lune devant un palace, qui devient clochard, ridiculisé par les vrais SDF cruels et sans pitié, indifférents à sa lente descente aux enfers, le poussant à l’idée de sa propre fin… et puis il serait reconnu par un ancien collègue (spécialiste bien entendu de Dante) qui l’accueillerait chez lui, et où il rencontrerait une jeune étudiante dont il tomberait éperdument amoureux.

C’est bien le cinéma et l’amour qui sauveront notre latiniste. Son errance l’avait mené à Wasselonne sa ville natale. Il y retrouva rue de la filature les voisins de son enfance, les Chauchoin, dont l’une des filles, Émilie, devint une vedette à Hollywood sous le nom de Claudette Colbert. Presque alsacienne, la renversante actrice incarna la très sensuelle Poppée, l’épouse de Néron, merveilleusement lascive dans des bains de lait d’ânesse. Elle interpréta aussi Cléopâtre, reine fatale dans des robes fort osées, et qui fut aimée par Jules César et Marc Antoine.

Et précisément, -car c’est de nos jours la grande mode des biopics, une équipe de scénaristes américains cherchait à Wasselonne l’inspiration pour des scènes de « Claudette ». Les friponnes racines alsaciennes de la star expliquaient certainement d’aussi galantes exaltations transposables dans l’Empire romain. Alors un spécialiste de Jules César ? Quel hasard ! Quelle belle rencontre ! Racontez-nous tout monsieur le latiniste, on vous embarque à Hollywood, vous y ferez une nouvelle carrière, vous écrirez des péplums triomphants ! Il partit.

Le lycée de Haguenau et ses élèves cossards furent enfin oubliés.

En vain, d’Alsace ; épisode 47 : UNE PLÉAIDE D’AMERTUMES

Ambroise Perrin

Le jour de ses 82 ans, il ne se passa rien. Deux ans auparavant, les enfants étaient venus, avec leurs progénitures plus numérisées qu’affectueuses, il les avait tous embarqué au restaurant avec 80 bougies, et le soir rebelote, resto avec les voisins de l’immeuble. Les amis, cela faisait un moment qu’ils ne se déplaçaient plus en déambulateur.

Joyeux anniversaire ! Cette année il contemple les rayons de livres dans son salon. Il possède une collection quasi complète des Pléiades, et des albums Pléiades, un peu par jeu, mais surtout parce qu’en matière de littérature tout l’intéresse. Bien sûr il n’a pas tout lu -et c’est d’ailleurs rare qu’on lise un Pléiade de la première à la dernière ligne comme un roman, mais il n’y a pas un volume dont il ne pourrait dire quelques mots sur l’auteur ! Oui il aime les livres, et il regrette de ne pas avoir passé plus de temps à lire, dans sa vie professionnelle aux horaires toujours déments.

Il avait entendu un Premier ministre affirmer travailler chaque soir jusqu’à minuit passé, mais que tous les jours, sauf exceptions diplomatiques, il prenait une heure, de 13h à 14h, pour lire un roman ; non pas un essai, non, un vrai roman, de la littérature, une hygiène d’esprit indispensable.

Les volumes Pléiades de sa bibliothèque sont tous comme neufs, sauf les trois tomes de la Recherche… Il avait été, en début de carrière, envoyé pour un mois en mission en Inde, et il savait qu’il allait beaucoup voyager dans le pays, sans beaucoup de bagages, et qu’il allait aussi perdre pas mal de temps entre différents rendez-vous. Il avait donc opté pour Proust, et c’était drôle de se souvenir que oui, s’il avait lu Proust en entier, cela avait été dans des temples hindous (tous les mêmes) ou des chambres d’hôtels moites, quand il y avait assez de lumière la nuit.

Il prend un volume récent, le tome 4 de la correspondance de Flaubert. Mais même avec une loupe, ce qui est un exercice extrêmement pénible, il n’y arrivait pas, c’était écrit trop petit. Il essaya avec d’autres volumes, même constat, pourtant son opération de la cataracte devait lui permettre de retrouver de bons yeux, mais non, il avait vraiment du mal à lire de si petits caractères. Cela voulait dire que la moitié des milliers de livres couvrant tous les murs de son appartement devenaient un crève-cœur pour ses yeux et les choses de son esprit.

Voilà tous les Pléiades dans des cartons, presque 982 volumes, chiffre officiel de la collection complète selon Gallimard ; pas question de les vendre sur eBay, Rakuten ou le Bon Coin, il va les offrir à la nouvelle bibliothèque de quartier qui vient d’être inaugurée sous le nom racoleur et à la mode de médiathèque. Tout rentre dans le coffre et sur les sièges arrières de sa vieille Volvo, il conduit encore sans problème, et il jubile à l’idée de la surprise que fera son don à tous les habitants du secteur. Il rencontre facilement le responsable de ce supermarché culturel nommé donc médiathèque, il lui raconte son histoire, voilà, je vous offre tous mes volumes de la Pléiade et les albums des auteurs, certains sont très rares, ceux des années 1950, ils valent pas mal d’argent aux enchères d’eBay, mais je ne veux pas d’argent. Cadeau ! Peut-être une petite plaque en bronze dans un coin pour immortaliser ma modeste générosité ? Au fait, il y aura certainement des doubles avec votre fond…

Le patron de la médiathèque l’interrompt, « mon bon monsieur, si votre ramage se rapporte à votre plumage… non, il lui dit : je vous interromps, c’est très sympathique de votre part, mais vous savez les Pléiades, aujourd’hui, plus personne ne les lit ! Pour constituer le fond de la médiathèque nous avons sondé nos clients (sic, quel horrible mot pour la culture !), personne n’a mentionné cette collection, d’ailleurs nous n’en avons aucun ici. Vous savez, notre choix, c’est d’être populaire. Là par exemple ce sont des piles de mangas, non pas sur des rayons mais entassés au sol, les jeunes aiment cela, et c’est très demandé.

Le « médiatécaire » prend un volume en main, observe la fine couverture de cuir, et la jaquette transparente, « Les œuvres complètes de Julien Green »… D’ailleurs vous comprenez, si un livre n’est pas emprunté pendant un an, on le désherbe, oui c’est le mot, pour faire de la place aux nouveautés.

Désespéré, le donateur tente d’argumenter, mais justement si vous présentez des Pléiades, vous inciterez peut-être des lecteurs à découvrir d’autres auteurs… Oh vous savez, tout est sur internet ! Julien Green, c’est les Verts ? Peut-être à Strasbourg, cela intéressera quelqu’un, mais je ne suis pas certain…

Notre collectionneur bigleux et généreux est effaré. Déjà en 1966, Gaston Gallimard avait déclaré que le lectorat dit cultivé n’était plus en nombre suffisant pour assurer la pérennité de la collection Pléiade, la Rolls-Royce de la littérature !

L’air goguenard de son interlocuteur l’exaspère et lui donne l’envie de lui foutre des baffes. Tout juste s’il n’entend pas quelque chose comme « allez Papy, ramenez vos cartons à la maison » …

Il décida donc de monter des murs de Pléiades comme un labyrinthe dans son salon avec des tours aux empilements dramatiques, tragiques comme celles de Septembre Eleven, ou des tours de magie en se voulant optimiste, des tours de rein en lumbago, des Tours de France en maillot jaune. Elles tenaient en équilibre sur le parquet de chacune des chambres de son appartement, et son esprit bouillonnait et divaguait.  

Il avait subi un camouflet, une humiliation, une avanie (et framboise). Il se sentit pour la première fois dans la peau d’un pauvre petit vieux et imagina de se venger de cette ville Capitale mondiale du livre si arrogante, avec pour alibi l’hypocrisie d’un titre de bibliothèque idéale pour nommer la grande bibliothèque municipale nommée Malraux. André Malraux qui disait des Pléiades : « c’est la bibliothèque de l’admiration ».

En vain, d’Alsace ; épisode 46: PLATINI AU MONDIAL DE FOOT DE ROSHEIM 

Ambroise Perrin

Aldo Platini, le père de Michel, habitait Nancy, il venait souvent le dimanche faire une balade dans les Vosges et l’après-midi, un petit tour des stades pour voir des matchs amateurs en Alsace. Sa passion du football se combinait à son sens de l’observation. En voyant les gamins courir il décelait les futurs champions qu’il allait inviter à suivre des stages dans son centre de formation.

Ce jour-là, il est attendu au Club-House du FCSRO, Football Club des Sports Réunis d’Obernai, par Raymond Stieber, un vieux copain, ancien professionnel du Racing, qui avait mené le club d’Obernai en Division d’Honneur, et même l’avait sacré Champion d’Alsace en 1969. Ils vont rejoindre d’autres vieilles pointes au Zweckbrunnenmatten pour un tournoi de belote organisé par le FC de Rosheim. 

Aldo adore tous les villages des environs, une bonne petite bouffe dans l’auberge du coin puis direction le terrain où il y a plus de monde sur l’herbe que derrière les barrières. Les spectateurs sont généralement les copines des joueurs. Et puis les parents des plus jeunes, les potes qui viennent pour la « troisième mi-temps », parfois aussi le sponsor, un commerçant des environs, qui mettra sa banderole bien en vue les jours de championnat. C’est souvent un ancien membre du Club « qui a réussi ». Parfois aussi des enveloppes informelles de la part des grands frères du foot professionnel, à charge de renvoi d’ascenseur lors du recrutement d’un jeune, un président ayant de bons amis sait que c’est grâce à la publicité à la télé et aux transferts pas trop transparents de joueurs, et grâce aussi à la gestion du « produit » championnat, c’est ça, juste un peu de fric en douce. Il faut un budget pour avoir de quoi acheter des ballons neufs, des chaussures à pointe, des maillots à manches longues, de quoi payer l’essence pour des matches à l’extérieur et même une machine à laver pour éviter aux mamans la corvée de la boue sur les shorts et les chaussettes. 

Papa Platini entre prendre une dernière bière. Punaisée au-dessus du bar, dans le Club-House, une double page couleur de l’Équipe, l’AS Saint-Étienne, avec une flèche au stylo rouge au-dessus de la tête d’un joueur bientôt Ballon d’or. C’était il n’y a pas si longtemps, quand à Rosheim le foot n’était qu’une histoire de copains du dimanche après-midi.