En vain, d’Alsace ; épisode 154: ROMANCE DERRIÈRE LE FRIGO

Ambroise Perrin

Elle a 17 ans et vit un nouvel amour éternel tous les 15 jours ; les parents sont sympas et elle ‘’ramène’’ les copains à la maison, ils sont bien reçus, on boit un chocolat chaud à la cuisine et papa et maman ont depuis longtemps compris que la conversation ne devait pas commencer par un interrogatoire du genre ‘’alors vous êtes dans la même classe, vous allez faire quelles études, vous jouez aussi d’un instrument de musique ; Clémentine joue du violon, et vous jeune homme ?’’

La maman a un truc très précis, à la suite d’une grosse bourde, où elle attribua le prénom d’un ex à un nouveau… Elle n’est pas très physionomiste alors il faut être prudent ! ‘’Vous êtes amoureux, loué jusqu’au mois d’août, vous êtes amoureux, vos sonnets la font rire.’’ Au verso d’un banal ticket de réduction pour du raifort râpé en sauce à la supérette express du bout de la rue, accroché nonchalamment au frigo par un magnet, elle écrit à chaque fois comme un pense-bête, le prénom du nouvel élu du cœur de sa fille. Un coup d’œil discret permet quand il faut un joli moment de complicité avec ‘’sa fille chérie adorée’’ qui, un jour de nostalgie, pourra consulter la liste avec peut-être aussi un peu de mélancolie.

Mais la vie est belle, quand on n’est pas sérieuse. Un beau soir, foin des bocks et de la limonade des cafés tapageurs aux lustres éclatants, on va sous les tilleuls verts de la promenade.

C’est une vieille histoire, Clémentine est restée seule toute sa vie. Des dragueurs, des soupirants, des petits amants sincères, elle en a toujours été entourée. Mais la vie n’est pas si belle. La tristesse de son âme et le désespoir de sa solitude atavique masquaient de moins en moins, à mesure que le temps filait, ce temps perdu, les oublis des hasards des rencontres. La lassitude un jour l’emporta sur la flamboyance, et on ne la vit plus. On a dit qu’elle s’était mariée et qu’elle vivait dans une caravane. 

En vain, d’Alsace ; épisode 153 : GARE AUX LARMES

Ambroise Perrin

Il prépare les prochaines élections. On lui demande des fiches sur des sujets racoleurs, le stationnement, l’impossibilité de rouler en ville, les inaltérables et inénarrables crottes de chien (en cause, les piétons du ‘tard le soir’ avec un clébard pour se rassurer en rentrant chez soi parce que le parking est forcément excentré), les cyclistes à 30 à l’heure, les SUV à 3 à l’heure, les futurs traumatisés crâniens en trottinette appelés aussi donneurs d’organes, le Parc de l’Orangerie sans zoo et son lac sans eau. Il trouve des argumentaires autres que ‘ce n’est pas moi, c’est les autres’ pour l’arnaque délibérée du GCO vers les mailles de Hautepierre, ‘suivre Schiltigheim pour aller à Strasbourg’, bref, il déprime dans son frétillant boulot de conseiller des élus.

Un grand lieu de passage pour lequel chacun a un avis, c’est la gare et ses transformations. Il est admis que les usagers n’aiment pas les changements sans explications. Le bureau de la CTS a fermé comme si le tram devenait gratuit pour les touristes, le distributeur de billets de la banque a disparu et pour les toilettes faut payer. Le Hall d’entrée est devenu une scintillante mais quand même glauque et pitoyable annexe de galerie commerciale, impossible de trouver les horaires des trains au milieu des 423 panneaux de publicité qui tournent et des enseignes qui clignotent, il a compté. Et surtout, aucun stand d’information de la SNCF !

Il ne parle plus que de cela et sa conversation est loin d’être passionnante. Il a des arguments pour dire que l’on marche sur la tête : certes, la Ville de Strasbourg est fière de sa gare construite par les Allemands après l’annexion de l’Alsace en 1871. Elle fut emballée dans un sac en plaques de verre, comme un plastique de protection, un peu plus d’un siècle plus tard, caprice d’un architecte qui ne savait pas que les murs en grès des Vosges, cela reste toujours beau. Bien sûr la gare ce n’est pas vraiment la Ville qui décide, il y a le Département, la Région, l’État, tous les financiers spéculateurs investisseurs qui se cachent dans la SNCF et ses filiales, il y a même des trains et des voyageurs à qui on ne demande pas leur avis et qui prennent leurs billets selon des augmentations aux variations de presse-citron. Il y a des grévistes à l’improviste les jours de départ en vacances et des patrons qui pleurent sur les déficits alors que les actionnaires font des bonds si hauts que leurs chiffres restent secrets ; quelqu’un a pour rôle de réussir à obtenir des millions de subventions de l’État en prenant un air de bon samaritain d’un truc obsolète appelé service public. Si ça marche, il touche probablement une grosse prime des actionnaires et bien entendu très discrètement ! Il a l’air bien aigri, en racontant cela, l’ami !

Il est intarissable. Si un voyageur va au guichet qui est à l’autre bout de la gare, là où il y a des travaux, et demande qui c’est le responsable de la gare de Strasbourg, personne ne pourra répondre. De toutes façons les voyageurs les plus malins prennent leur voiture à trois ou quatre, ça revient bien moins cher, sauf si on achète son billet TGV trois mois à l’avance une nuit de pleine lune avec un ordinateur qui n’est pas sous l’influence de votre recherche de renseignements et sous condition d’avoir sous la main le mot de passe de la Carte des Amateurs de Cookies, le Cac, bien sûr 40, qui est le nombre de billets mis en vente à tarif réduit à minuit ce jour-là.

Il se lance dans une diatribe bien construite : à Strasbourg le train devrait être gratuit pour les habitants de souche, parce que c’est là à Illkirch que les alsaciens ont fabriqué pendant un siècle les locomotives à vapeur, même pour les Allemands pendant la guerre ! C’est vrai qu’après 40 ans de labeur à la SNCF, le TER est gratuit pour vous si vous allez à Wissembourg. 

Dans une gare ce ne sont plus les trains qui sont intéressants. C’est son implantation qui allèche, car elle est très bien située dans une zone passante : le bâtiment va donc se transformer en centre commercial burger-kebab-sushis, T-shirt-bijoux-téléphonie, et toutes les marques qui ont les mêmes boutiques aseptisées dans le monde entier. Les magnifiques salons de Guillaume II seront peut-être transformés en restaurant, avec spécialités impériales, et rêvons que l’on rouvrira le fameux ciné-train avec un film de Gary Cooper en noir et blanc, séance toute la journée en boucle, vous prenez un billet d’entrée et vous restez une demi-heure ou quatre heures si vous voulez revoir le début, si vous vous êtes endormi, ou si vous avez une bonne compagnie tarifée que vous venez de rencontrer sur le trottoir de la gare.

Quand une patrouille de police ou de militaires passe entre les halls où l’on poireaute pour voir enfin le quai s’afficher sur un écran, elle est assaillie de demandes sur le retard des trains. Elle n’en sait absolument rien ; un employé débusqué au filtrage d’entrée des TGV, les plus rentables, explique que sa hantise, ce sont les voyageurs désemparés par manque d’information, la page SNCF sur leur téléphone en berne. 

La distraction du contrôleur, c’est de rendre service : la dame, plutôt bonne vivante, avec une poussette, trois enfants, trois grosses valises, quatre sac à dos, un petit chien, en train de téléphoner sur son portable en grimpant dans une voiture qui n’est pas la bonne deux minutes avant le départ, puis les gosses qui courent et braillent partout, la bouteille de soda qui fuit, le chien qui grogne contre l’autre dame qui a un chapeau et fait semblant de dormir pour ne pas s’en mêler, et quand la valise n’entre pas dans le casier, la mère de famille demande de l’aide, cela fait déjà 20 minutes que l’on roule.

Strasbourg est l’une des capitales de l’Europe, la capitale des hommes d’affaire, la capitale du livre, la capitale du business de Noël, la capitale de l’association des amis des capitales en congrès, et même si tout se passe à Paris, il y a des réunions qui se tiennent dans la capitale alsacienne une fois par mois. 

Alors mon copain qui a changé de job et écrit maintenant des fictions pour une série de la télévision locale, Chez nous derrière le nid de cigogne, a inventé cette histoire : il y a des gens importants qui ne payent pas leur billet, puisque c’est leur boîte qui s’occupe des factures. Ils arrivent en train super première classe pour être tranquille, travailler douillettement et pour somnoler. La SNCF a une idée de marketing très puissante, faire une voiture spéciale très confortable et sobrement décorée, sans passage intempestif vers une voiture-bar, sans annonce dans les haut-parleurs, sans sonnerie de téléphone portable et surtout, surtout, sans enfant ! Rien de plus énervant que ces gosses qui s’égosillent en se chamaillant pour jouer aux cartes. Et ces morveux qui font des batailles de jeu vidéo bip bip bip, ces mioches qui se convoquent sur leur portable réglé haut-parleur d’un bout du wagon à l’autre !

Un billet super première classe garanti sans garnements ! Quelle bonne idée, moyennant supplément, mais le calme, c’est indispensable, quel luxe, quelle volupté. La série télé est construite sur des épisodes rigolos : à Strasbourg on a des trains, on a des principes d’équité, on a les Droits de l’homme, et on a aussi des parents et des enfants ! On a l’esprit frondeur, on a de l’imagination, du pétrole et des idées. Alors dans le bon wagon ouaté aux sourires feutrés de l’entre-nous, soudain, Monsieur costume-cravate Hermès se met à geindre. Trois sièges plus loin une dame en costume Chanel pousse des petits cris et appelle sa maman. Et à l’autre bout un monsieur à tête de PDG à l’ancienne sanglote si fort que son voisin lui donne un biberon. Le contrôleur, alerté par les discrets micros et caméras de la voiture reliés à sa cabine déboule, effaré. Dans le wagon de munificence, ambiance crèche le jour où pas un gosse ne veut dormir. Les passagers grand luxe donnent maintenant un concert de pleurs, de hurlements et de saine petite rébellion. Ouf, son histoire est terminée, heureusement que cela fait longtemps que je ne regarde plus la télé avec ses émissions maladroitement farfelues et insolentes pour racoler des spectateurs entre les pages de publicité. 

En vain, d’Alsace ; épisode 152 : LE DIABLE, PROBABLEMENT

Ambroise Perrin

Nous avons rendez-vous très tôt, à 9h, au Brant. Pour tous les deux, ensuite, des journées très chargées. Je trouve qu’il a l’air bien fatigué. Je dors mal me dit-il. Et ce depuis l’enfance. Ah bon ? Oui chaque nuit je rencontre le diable, c’est épuisant. Difficile de prendre au sérieux une telle confidence.

Quand j’avais neuf ans, la confession était obligatoire. Et le curé m’a nargué en prétendant pouvoir être non seulement le Bon Dieu, mais aussi le Diable. Je ne me souviens plus des péchés que j’avais débités, il fallait en inventer pour être crédible. Mais l’ecclésiastique, dont bizarrement je n’ai retenu que le prénom, Jean-Paul, parce qu’il était gravé sur un burlesque écriteau en bois, amovible, à la porte du confessionnal, est devenu effrayant, grossier, rugissant, hautain, et même faux-jeton et menaçant, en prétendant être, derrière la crasseuse petite grille en bois souillée de tant de péchés et dont les trous en losanges rabougris et opaques sentaient la sueur, le Prince des Ténèbres.

J’imaginais qu’il s’agissait de m’inciter à trouver un droit chemin. La scène me poursuivra pendant toute ma destinée, même si parfois, en me réveillant au milieu de la nuit, je me raisonne en pensant que la créature diabolique exagère.

C’est le Rôdeur de mes cauchemars, l’esprit du Mal qui erre, épie et soudain passe à l’attaque. Je garde farouchement le vivace souvenir d’une peur bleue. J’ai bien pensé à en faire un roman pour me débarrasser de la présence de cet esprit malfaisant qui tourne inlassablement autour de moi, en le métamorphosant en fiction avec un accident interrompant les apparitions. Je suis resté terrorisé comme lors de la première nuit, et j’attends que, sous l’édredon, il surgisse de l’obscurité.

Dans l’obscurité, je le distingue parfaitement, Lucifer et ses forces du Mal. Le Prince de la Mort est plus présent que jamais. Je me réveille immensément fatigué, et je ressens une grande tristesse, impossible à partager. Oui, j’ai la trouille de me lever. Cela fait 70 ans que cela dure. Et pour disparaître, ce sentiment attendra probablement que je prenne le temps de mourir.

En vain, d’Alsace; épisode 151: L’AMI MALHEUREUX

Ambroise Perrin

Il m’a dit, « je suis l’homme le plus malheureux du monde ». S’il avait dit « je suis l’homme le plus heureux du monde », bon, certes cela aurait été plutôt banal, mais on aurait pensé au jour de son mariage, à la naissance de sa fille, ou qu’il avait gagné le super gros lot au loto, ce qui serait bien trivial. Non, il m’a dit « je suis l’homme le plus malheureux du monde ».

Qu’est-ce qui t’arrive, ta femme t’a quitté ? -Tu rigoles, non, elle s’en fout. Un petit moment de silence. C’est bien plus grave. Ah bon, quoi ? (on dit ah bon parce que dans la langue française on ne peut pas dire: ah mauvais, quoi ?) et on pensait, sans rien dire, car cela pouvait être gênant, quelqu’un est mort, il vient d’apprendre qu’il a un cancer, ou rigolo, on lui a volé sa Porsche Cayenne full options. En plus couleur blanche, quel plouc !

J’attends donc qu’il me dise quoi, quel malheur lui est tombé dessus. – Je ne peux pas te dire, c’est trop horrible… Bon, ça ne doit peut-être pas être trop grave, laissons-le parler. -Tu ne peux pas t’imaginer… – Dis-moi… – C’est, comment dire…

Bien entendu, à ce moment-là, son téléphone portable se met à vibrer. Vas-y, réponds… Allô ? Ah c’est toi… Euh, ça va, ça va… Écoute, je ne peux pas te parler, là, je suis avec un ami, je te rappelle, promis, juré… Il en profite pour vérifier un truc dans ses SMS, une commande de fonds de tarte flambée à livrer le soir même, il est commerçant.

Alors dis-moi ce malheur ? En fait, c’est un bon pote, et maintenant je m’en fous complètement de ses états d’âme, je suis juste curieux, si ce n’est ni une histoire de cul, ni une histoire de fric, ça doit être assez insolite…
– Comment te dire…

Il recommence à ergoter, on croirait un sketch, il paraît que les humoristes de stand up (autrefois en français, on disait one-man-show) ce n’est pas eux qui écrivent leurs solos, ils ont des nègres qui testent leurs astuces sur des publics cibles, ou alors ils se servent des logiciels de l’intelligence artificielle. On est loin de Fernand Raynaud, de Bourvil ou de Raymond Devos.

Maintenant j’ai juste envie de le secouer ou de me barrer, il a toujours eu tendance à finasser, je le connais bien, il doit y avoir un truc énorme, c’est un gros sentimental, mais là il exagère vraiment !


Vas-y, accouche ! Raconte !

En vain, d’Alsace ; épisode 150 : LES AGRAFES NUCLÉAIRES

Ambroise Perrin

Il n’y avait plus d’agrafes dans l’agrafeuse, et il y avait un paquet dans le bureau de son père. Dans le tiroir, la petite boîte est bien là. Il l’ouvre, à l’envers, toutes les agrafes tombent au fond, sous les paquets d’enveloppes, les documents, les stylos, la chemise avec les factures en cours.


Il soulève le tout pour récupérer les petits bouts d’agrafes, les barres étaient cassées, c’est pour cela qu’elles se sont éparpillées. Il soulève tous les papiers et les pose sur la chaise. Il y a au fond du tiroir une plaque en carton, comme un double fond, des agrafes se sont glissées dessous.


Il soulève, il y a aussi une grande enveloppe, avec des tampons officiels, ministère de la justice.
Il sait qu’il ne devrait pas l’ouvrir, il lit en 20 secondes, son père a été libéré de prison, au bout de neuf mois ‘’ayant manifesté des efforts de réinsertion’’ et ‘’ayant présenté des gages sérieux de réadaptation sociale’’. Il range le tout, ses jambes flageolent, il est effaré. Le juge d’application des peines a prononcé la présomption de bon comportement avait-il cru lire.


Il ne dit rien, des jours et des jours. Il passe de ‘’pourquoi papa n’a rien dit’’ à ‘’qu’est-ce qu’il a fait, papa’’. Il se décide à chercher sur Google, rien. Il passe des heures sur Internet, il ne trouve rien. Qu’est-ce qui mérite un an de prison ? Ce n’est peut-être pas si grave que cela, et pourtant un an, c’est une lourde de peine, c’est un procès, une condamnation. Une escroquerie, une affaire de mœurs, un hold-up, du sang sur les mains ? Peut-être était-il innocent, et il n’a pas voulu dénoncer quelqu’un ?


Il faudrait qu’il rouvre le tiroir pour lire à nouveau les papiers et trouver la date. C’est cela qui lui manque, et avec la date du procès il trouvera dans les vieux Journaux sur Gallica ce qui s’est passé. Il meurt de peur à l’idée de l’ouvrir ce tiroir, il prend une photo avec son portable de l’agencement des enveloppes pour tout remettre exactement en place.


La date, le 3 mai 1975. Un article du Monde évoque un attentat à l’explosif contre la centrale de Fessenheim, avec l’écrivain Françoise d’Eaubonne, qui se vantera de ce ‘’terrorisme’’ au micro de Jacques Chancel, Radioscopie sur France Inter.


C’est donc son père qui a manié les explosifs, il venait de faire son service militaire, il savait comment se procurer et placer des bâtons de dynamite. Il a de suite été interpellé, déjà connu pour son activisme depuis la manifestation du 12 avril 1971, contre l’implantation de la centrale, ‘’la signature était évidente’’.


Il a surtout été condamné pour sa collusion avec le commando allemand Ulrich-Meinhof, organisateur de l’attentat. Il avait 23 ans. Pourquoi garde-t-il le secret de ce fait d’armes ? Est-ce une honte dans la famille ? Un demi-siècle plus tard, ce militantisme serait presque glorieux.
Son papa n’est pas encarté chez les Verts, il se moque des écolos, il fustige les khmers verts qui pourrissent la vie des citoyens sous prétexte de sauver la planète, et qui imposent des mesures contraignantes et punitives qui n’ont aucune efficacité, si ce n’est que de manier du symbolisme culpabilisant.


Et les symboles, c’est terminé, non merci. Simplement, par nostalgie, il continue à voter communiste quand c’est possible. Et pour se battre contre les suppressions d’emplois, il est allé manifester samedi 22 février 2020 contre la fermeture de sa fameuse centrale nucléaire à Fessenheim ! Il y avait bien peu de jeunes à cette manif pépère. Retour sur le lieu du crime ! Les forces de l’ordre furent fort aimables. Ce n’est pas le temps qui passe, c’est l’envie de foutre le bazar qui a trépassé. Ça l’a bien fait marrer !

En vain, d’Alsace ; épisode 149 : L’ART DE LA VENGEANCE

Ambroise Perrin

‘’J’avais sept ans. En 11e on jouait aux billes à la récré’’, me raconte-t-il, ‘’et le Georges Meyer, celui de la boucherie, a triché, il m’a piqué ma grosse agathe. Moi j’avais gagné mais il m’a regardé d’un air de dire sale binoclard et il a menti, il savait qu’il mentait, il a dit c’est moi le plus proche et il m’a piqué ma bille. Sale voleur’’.

‘’Je ne savais pas me bagarrer, c’était donc fini. Et bien je me suis vengé, je m’en souviens particulièrement bien’’ tient-il à préciser. ‘’J’avais déjà entendu le dicton la vengeance est un plat qui se mange froid. En classe, quand la maîtresse avait le dos tourné pour écrire au tableau, on en profitait pour chahuter un peu, par exemple on mettait le doigt dans la bouche et on faisait un ploc en tirant sur la joue. La maîtresse se retournait brusquement et surprenait le garnement en train de baisser la main de sa bouche, il chopait un mauvais point et il allait au coin. Moi je réussissai à faire le bruit sans le doigt, en coinçant la lèvre inférieure derrière les dents supérieures et en poussant brusquement. Le bruit était le même’’. 

‘’J’ai les bras bien croisés sur la poitrine, je fais le ploc avec ma lèvre et je fixe mon regard sur Meyer et ça ne manque pas, c’est lui qui se fait gronder, il n’a pas le droit de protester, c’est pas moi maîtresse, – et en plus il est menteur !, un mauvais point. Trois mauvais points et c’est une remarque dans le carnet. Je ne sais pas si Meyer a compris ce qu’il lui arrivait mais moi, je m’étais vengé’’.

‘’La vengeance a toujours été pour moi la façon de rattraper ce que je subissais dans la vie’’. L’ami qui me raconte sa petite philosophie personnelle a aujourd’hui plus de 70 ans. ‘’Me venger cela a été comme une rapide réponse ou bien remonter le temps, revenir en arrière, juste au bon moment. Les petits et les grands échecs de ma vie quotidienne ont été nombreux. Alors j’ai joué avec mon imagination pour mettre des bâtons dans les roues de ceux qui commettaient des injustices à mon encontre, ou qui n’appréciaient pas ma façon de faire, et me rejetaient’’.

‘’Et des idées pour me venger, j’en ai toujours eues. Mettre dans le filtre à air de la voiture neuve d’un salopard de collègue les sardines et leur huile de deux boîtes passées au mixeur. Publier une petite annonce matrimoniale alléchante payée en liquide à l’agence pour cette dame si méprisante. Passer en boucle l’enregistrement à fond d’un chien qui hurle, dans l’appartement quand vous n’êtes pas là. Des broutilles, des gags me dit-il, en fait la pensée de la vengeance a été pour moi la façon de combler à retardement mes frustrations. Parfois l’idée seule suffisait à me faire plaisir’’.

‘’Vous aviez toujours un train de retard, lui demandai-je. Certainement, mais c’était devenu un mode de fonctionnement systématique. Une gymnastique de l’esprit, peut-être rouée, mais finalement très constructive. Je passais le dernier et j’écrasais les autres. Je jouais au modeste pour mieux masquer ma vanité. J’étais devenu un champion de voltige, exécutant en deux jours ce que les autres avaient entrepris depuis plus d’une semaine. J’étais un gros travailleur’’.

‘’On me prenait pour un fayot, on me jalousait, on me dénigrait par dépit. J’ai très vite compris qu’il ne fallait pas argumenter mais dire oui pour la forme et faire ce que je voulais. Ce sont souvent les maillons intermédiaires qui me provoquaient des ennuis, de façon irrationnelle, j’attirais les insultes, les menaces et lorsque je passais les barrages, je triomphais par la réalité de mon boulot. J’ai eu le droit à des motions de défiance avec des arguments de médisance qui furent pour moi des compliments. Je fus contraint à démissionner, la boîte coula trois mois plus tard’’.

‘’Un jour en plein procès interne dans une filiale à Strasbourg, accusé par des cadres rageurs et des syndicalistes rapaces, un message de Paris me proposa un nouveau poste important au siège de la direction générale. J’avoue aujourd’hui que j’avais donné quelques coups de fil’’.

Il n’en peut plus de me raconter sa vie, il adore. Je lui dis que je comprends son désarroi et lui demande s’il y a eu ensuite réconciliation. ‘’Non, répond-t-il vivement, surtout pas, cela serait abandonner l’idée de vengeance. Quand on signe l’armistice pour finir une guerre, ce n’est pas pour faire copain-copain, mais pour prendre des forces afin de taper plus fort ensuite’’.

‘’Mais maintenant à votre âge, vous laissez tomber ? Pas du tout, j’ai encore des velléités de sales coups 40 ans plus tard, des châtiments sous forme de calamités, ils auront intérêt à avoir une bonne mémoire pour comprendre pourquoi ils encaissent des torpilles’’. 

Il n’avait pas l’air malheureux.

En vain, d’Alsace ; épisode 148 : LES VINGT ANS DU NONAGÉNAIRE

Ambroise Perrin

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Il n’est pas tellement vieux, il est né en 1931. Avoir été un adolescent au sortir de la guerre, c’était pouvoir assurer à ses souvenirs un label d’authenticité, même si adulte on ne parlait jamais des horreurs que l’on avait vécues, avant de se mettre à répéter, le grand âge venu, toujours les mêmes anecdotes. Et là cela devint des témoignages qui à force d’insistance empruntaient leur style à la fiction.
‘’Quelle horreur, la guerre‘’ récidivait-il, pour se débarrasser de questions plutôt bêtasses. Les auditoires de lycéens n’attendaient que des réponses standardisées et donc convenues.
Quand il fut au milieu du siècle et qu’il eut donc vingt ans, il ne vint pas à penser que ce n’était pas le plus bel âge de la vie. Ses racines plongeaient dans l’Histoire tourmentée des dernières années et son avenir était le devoir de faire l’Histoire des années suivantes.
Sa prestance en 2025 au café Brant, toujours en présidant un stammtisch composé d’un dentiste facétieux, érudit et pas encore retraité et d’un ancien champion de tennis joyeusement taciturne, incitait les serveurs à faire montre de déférence. Ces habitués accueillaient volontiers autour d’eux des clients d’autres tables, et à leur âge, ils connaissaient tout le monde. On parlait fort, on buvait des tisanes, des expressos, des bières en panaché et aussi de bons whiskys. On observait, flatté, les autres buveurs qui guettaient le bon moment pour passer les saluer.
Il avait fait fortune dans ce qui était fort hasardeux l’année de ses vingt ans, la production de pétrole et d’uranium. Lui l’Alsacien tellement enraciné dans son village d’Outre-Forêt débutait toutes ses phrases par un solennel ‘’en France, à l’époque‘’…
À l’époque on parlait de solidarité planétaire, du prix du pain qui grimpait et de la valeur de la vie à Paris. Lui, avait lu les Nus et les Morts dès sa parution et il s’identifiait à la révolte des soldats qui ne voulaient pas être des héros. Il était allé avec ses copains faire un tour à Saint-Germain-des-Prés. Il parle encore aujourd’hui de cette frénésie d’aller sillonner d’autres mondes, et la porte d’entrée, avait-il découvert en 1951, c’était la culture.
Le petit-fils de son voisin de table a justement vingt ans, ils bavardent et le nonagénaire, un peu retord, s’amuse à quelques questions de connaissances générales. Les réponses le laisseront éploré : le gamin confond tout, Napoléon, Jules César et de Gaulle, Victor Hugo il connaît il a vu le film, Beethoven est un chien, le Biafra c’est la maladie du gros ventre et Auschwitz une bataille des juifs contre les nazis. Qui a perdu ? euh… Alors qui a gagné ? Les juifs ?
Avoir vingt ans chez nous en 2025 c’est débouler tout neuf tout frais dans un monde de paix (sauf en Ukraine, etc.…). Pour le papy, ce fut y arriver en passant par les pires épreuves. Ils forment tous deux, le gamin et le vieillard, une masse commune devant les urnes, mais leurs bouillons de culture sont inassimilables. 
À la sortie de la guerre les jeunes gens rêvent d’un modèle qui est un mythe, et les jeunes filles rêvent d’aimer ces affabulations. Aujourd’hui les garçons rêvent toujours des jeunes filles, qui elles, leur affranchissement conquis, ne perdent plus de temps à rêver. Le monde bruisse de vieilles histoires, comme celle d’être amoureux. Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées ! Mais les étoiles au ciel n’ont plus de doux frou-frou, les soupirants croient toujours à l’amour mais n’osent plus le dire.
‘’Quand j’avais vingt ans en 1951, mes parents estimaient me larguer dans un monde meilleur. La misère matérielle n’était que transitoire, j’allais vivre des années glorieuses, et mes enfants pourraient encore améliorer tout cela‘’. C’est ce qui s’est passé, non ? -Vous croyez me répond-t-il, bien sûr on mange à sa faim… les gamins nés en 2005 me semblent tellement immatures et incultes…‘’
Je m’indigne mollement, la perception d’une génération catastrophiquement ignare n’est en rien une réalité scientifiquement établie. Et vous à vingt ans, vous aimiez quels écrivains, quels peintres, quels musiciens ?
Il plisse les yeux et déroule sans barguigner une liste comme si elle était l’inventaire d’un bonheur de receleur : À vingt ans, moi, Malraux, Gide, Stendhal, Saint-Exupéry, Claudel, Verlaine, Racine, Valérie, Rimbaud, Proust, Montherlant, Musset, Shakespeare, Cocteau, Sartre, Prévert, Dostoïevski, Victor Hugo, Anouilh, La Tour-du-Pin. Et puis Van Gogh, Rembrandt, le Greco, Goya, Rubens, Utrillo, tous les impressionnistes, Monet, Toulouse-Lautrec, Corot. Et enfin Mozart, Bach, Beethoven, Chopin, Debussy, Wagner, Brahms, Schuman, Ravel, Granados.
Le petit jeune voisin de vingt ans n’a pas écouté, il est déjà reparti. Le nonagénaire ajoute qu’aujourd’hui bien sûr il aurait 50 autres noms à ajouter. ‘’Mais je déteste le rap, vraiment, et pour toujours. Je n’aimerais pas avoir vingt ans aujourd’hui‘’.

En vain, d’Alsace ; épisode 147 : MON AMI

Ambroise Perrin

Tout le monde connaît mon ami Emmanuel, pourquoi a-t-il tout le temps l’air malheureux ? Il semble que sa vie soit une lutte perpétuelle, comme s’il attendait quelque chose d’extraordinaire, qui lui serait toujours refusée. Comme si ce fameux ‘’tout le monde’’ possédait un banal bonheur et pas lui. N’importe qui l’a, sans le demander, et pas lui. Et ce n’est ni l’argent, ni l’amitié, ni la gloire. 

Il a laissé une note où il disait ‘’je demande à l’existence une place parmi les hommes, une place à moi, une place qu’ils reconnaîtraient comme mienne sans l’envier puisqu’elle n’aurait rien d’enviable. Elle ne se distinguerait pas de celle qu’ils occupent. Elle serait tout simplement respectable’’.

Il ne s’est pas suicidé, il est mort, pas bien vieux, à 47 ans, de cachexie et d’une défaillance cardiaque. Probablement, il n’avait pas entrepris grand-chose pour se soigner, et sa famille n’avait pas su intervenir pour contrer son épuisement.

‘’Mes amis’’, disait-il alors qu’il n’en n’avait aucun. Ses amis le voyaient se débattre à la façon dont on se noie sans jamais couler. Avait-il une vie intérieure, cette vie secrète qui sert de bouée de sauvetage lorsque l’on est fasciné par la médiocrité de situations sordides où la précarité est aussi longue que des phrases de Proust et aussi fécondantes que l’évocation d’ancêtres russes et ukrainiens, et probablement juifs ? Brouiller les pistes n’était pas une complaisance, mais un acte de prolificité.

On lui demandait donc de raconter sa vie, il répondait d’abord que tout ce qu’il dirait, ce serait faux, qu’il ne résisterait pas au plaisir de remplir sa biographie d’événements très brillants et très médiocres, de raconter qu’il avait échappé à la mort et qu’au lendemain, il avait tenté de se la donner et qu’ensuite par hasard, il avait été l’auteur d’un acte d’éclat.

Chaque fois que l’on passait le voir, bien avant les réseaux sociaux épieurs, il avait déménagé, deux ou trois rues plus loin, mais dans le même quartier de l’Orangerie. Je suis toujours un étranger semblait-il dire. Sa coupe de cheveux et ses costumes fripés lui donnaient un sympathique air de professeur de latin et de grec ancien. Il avait la voix basse, douce, monocorde, qui surprenait chez cet être un peu courtaud aux épaules tassées.

Il passait l’été en Algérie, on l’imaginait en hiver au Groenland. On découvrit une grande valise de cuir noir où pêle-mêle des brouillons de nouvelles, des feuilles numérotées et éparses de romans, des factures de plombier impayées, des listes de commission, un carnet d’adresse vide et sur une feuille vierge un téléphone, celui de Dora Bruder, narguaient ceux qu’il aurait tant voulu aimer.

En vain, d’Alsace ; épisode 146 : L’AURA DE LAURA

Ambroise Perrin

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On la remarquait de suite dans le groupe, on ne voyait qu’elle et on se disait qu’est-ce qu’elle est belle. Pourquoi la repère-t-on presque accidentellement mais immanquablement alors que votre meilleur copain qui est dans le sillage, vous avez beau chercher, vous ne le voyez pas ?

L’aura de Laura (ah ah) c’est un port de tête qui s’envole d’épaules impassibles, un pied posé doucement comme si tout était de velours, la pointe qui caresse l’asphalte et le talon long de 11 raisonnables centimètres d’aiguille en sortant des cours. Le regard au-dessus de l’horizon, le sourire monalisien, et l’œil qui dit de suite bonjour, bien sûr dans un reflet d’or.

On hésite à oser se retourner et donc on imagine un conte de fées. En fait Laura a toujours été comme cela, et avant tout sympa, la bonne copine disponible, brillante, elle était la meilleure, elle prêtait ses petits pulls moulants aux élèves de la classe, les profs les reconnaissaient, elle fut la première à passer son permis et à faire l’amie-taxi, et pour sortir le soir les autres parents avaient confiance en elle. Non pas parce qu’elle semblait raisonnable mais peut-être parce qu’elle rayonnait le bonheur, promis, retour avant minuit.

On se revoit donc quarante ans plus tard par hasard, tu n’as pas changé, on aurait envie de recommencer et de poser ses lèvres sur ses lèvres, elle a tout son temps, comme si elle vous attendait, là, devant un café au Brant, et son chemisier si blanc dans un si beau coton si lisse, à la coupe si épurée, laisse deviner une exécutive woman.

Aussi inéluctablement que naturellement, qu’est-ce que tu deviens, tu as des enfants, tu as vécu où, et ton métier, et les copines, tu en as revues ?

On reprend un expresso, je raconte un peu ma vie. Et toi ? Rien, tu sais, depuis le lycée j’ai toujours été très très seule…

En vain, d’Alsace ; épisode 145 : ACCORD DE SEPTIÈME DE DOMINANTE AVEC NEUVIÈME AUGMENTÉE

Ambroise Perrin

Cela fait 30 ans que la boîte tourne bien, et elle vient d’être rachetée par plus grosse qu’elle. Fusion, dit-on, mais c’est bien un rachat avec soumission au nouveau patron, le jeune loup big boss de la boîte avaleuse. Nouvelles ambitions, internationalisation, restructuration, mutualisation des effectifs.

Inquiétude à tous les étages, on se doute que Jimi le luxuriant, fastueux, opulent nouveau seigneur va débarquer avec ses chasseurs gardés, une bande de jeunes avant tout économistes, et leur ennemi ce ne sera pas la finance. 

Il dit qu’il va consulter. Il va former un cabinet genre bureau exécutif qui centralisera tous les pouvoirs. On voit déjà les majors des grandes écoles, diplômés aux États-Unis, brillants et sans scrupules, carnets d’adresses imbattables, parlant cinq langues et avalant les dossiers avant même que les représentants du personnel n’aient eu le temps de les lire. Des fonceurs efficaces, sympathiques et tueurs.

La nouvelle directrice des ressources humaines, Foxy Lady, demande la liste de l’ensemble du personnel des dix dernières années. Elle passe 15 jours à donner des coups de fil tous azimuts, elle donne des rendez-vous dans un petit bureau discret loin du siège de la boîte. 

Première réunion du nouveau cabinet de direction. Non, pas de golden boys, mais des anciens de l’entreprise, des cadres retraités de 70 ans et plus, des vieux de la vieille qui connaissent la machine par cœur, et qui étaient partis avec plein d’idées laissées de côté, des enthousiasmes contrariés dans des voies de garage et pourtant une vénération sans une trace de rouille pour leur maison, celle à qui ils ont déjà donné corps et âme des dizaines d’années, et où ils reviennent avec bonheur pour défier les ukases de la retraite et leur arthrose subitement guérie, leur chère boîte qui maintenant sollicite ce que personne d’autre ne peut offrir, l’expérience. Are you expérienced ? Can you see me ?

En vain, d’Alsace ; épisode 144 : ANTE MORTEM

Ambroise Perrin

Il a senti un drôle de truc et il s’est dit, c’est maintenant, maintenant je vais mourir, là, d’un coup. Pas qu’il soit malade, ou qu’ils se sente vraiment très vieux, non, un truc qui lui montait de l’estomac dans les narines, amer, gluant, irritant. Il s’est levé précipitamment jusqu’à la salle de bain, il a craché en faisant beaucoup de bruit, il avait envie de vomir, il but un peu d’eau et se brossa les dents avant de se recoucher, il lut une page de son livre en cours, De la nature des choses, Lucrèce.

Le dégoût de la vie, la peste d’Athènes, la critique de la religiosité populaire. Les poèmes du sublime Lucrèce ne périront que le jour où le monde entier sera détruit. Puis la folie, le suicide, châtiments inventés par l’imagination populaire pour punir l’impie qui refusait de croire à la survie de l’âme. Un chapitre sur l’ataraxie, un sentiment de plénitude, de tranquillité et d’harmonie dans l’existence. Il prend des notes.

Une nouvelle remontée amère, la gorge, encore dans les narines. Les poumons qui sifflent, la tête qui tourne, même plus la force de se lever, comme si le pape est mort, presque envie de rire parce qu’il n’a rien préparé, il n’est pas prêt et il se rend compte soudain que cela n’a pas beaucoup d’importance. Un goût de sang dans la bouche.

En se réveillant le lendemain matin il lut ses lignes qu’il trouva ridicules. 

En vain, d’Alsace ; épisode 143 : GNOTHI SEAUTON ET TU CONNAÎTRAS L’UNIVERS ET LES DIEUX

Ambroise Perrin

Elle m’a dit, tu sais j’ai des seins magnifiques, tu devrais écrire un épisode sur moi, dommage que tu ne mettes pas de photo. Je précise de suite qu’elle est Femen, militante féministe très active, sincère pour de nombreuses causes, et alsacienne pur sucre, elle est de Haguenau. Sa copine est polonaise, celle d’avant était ukrainienne et un peu moldave, et je ne doute pas une seconde de la candeur de leurs combats.

Elles se sont connues à la Fac, Karolina la polonaise fait son Master II sur Tristan Tzara et Mathilde mon haguenovienne est en thèse de biologie moléculaire. Cela n’empêche pas d’avoir des conversations effarantes, elles détestent la Gay Pride mais elles y vont à chaque fois pour draguer. Non, c’est sur les mensonges de la société qu’elles cherchent à me convaincre.

Elles sont, disons à 50 %, persuadées que la Terre est plate, et elles me font suivre des vidéos Tok Tok toquées, censées m’ouvrir les yeux. Connais-toi toi-même. Et pour ne pas se fâcher, je préfère ne pas argumenter. Est-ce qu’elles se moquent de moi ?

Je sais bien que l’on ne connaît jamais ses amis, que nous avons tous des lits cachés et des vies secrètes, et que cela n’empêche pas de bien s’aimer. Mais c’est quand même dingue d’entendre que tous les médias mentent, que les journalistes, -sauf moi-, sont tous des complotistes à la solde de pouvoirs occultes, et que si j’avais le courage de poser la question, je m’apercevrais que beaucoup, beaucoup de gens pensent comme elles, avec peut-être juste un peu d’appréhension à le faire savoir.

Ne craignez-vous pas le ridicule ? Question audacieuse, qui me vaut une litanie sur tous les malheurs du monde, liste incomplète pourtant bien réelle, voilà la preuve que l’on est tous manipulés, leur conclusion est imparable. Belles, intelligentes, cultivées et chtarbées. N’empêche que d’avoir été en photo en page 3 de Libé reste un moment de gloire, avec de faux tatouages entourant leurs mamelons et une vraie fierté, celle d’avoir défié l’ordre de la société, et un regret, d’avoir fait pleurer de honte chacune de leurs mamans. C’était avant le Covid, et on en parle encore. Elles étaient montées à Paris pour une manif, s’étaient montrées délicieusement insolentes, et le photographe du journal avait capté leurs audaces.

J’apprends aussi qu’il y a un truc pour que les flics ne réussissent pas à vous saisir pendant les quelques secondes d’exhibition contestataires en public : il faut s’enduire la poitrine, le dos, les bras, le pantalon, d’une huile extrêmement glissante qui rend impossible toute prise aux agrippeurs qui cherchent à vous écarter. Et personne n’osera vous saisir par les cheveux car sur les photos et les vidéos, ce serait vraiment considéré comme d’une ignominieuse violence contraire aux droits de l’homme et de la femme. Aujourd’hui c’est la pleine lune, le jour parfait pour faire je ne sais plus quoi, elles me l’ont dit mais j’ai oublié.

On peut passer de chouettes moments ensemble, mais ce qu’elles cherchent, c’est le bonheur éternel, celui qui existe au sein d’autres civilisations, peut-être moins rétives que la nôtre sur terre. Elles sont prêtes à accueillir des extraterrestres venus du fin fond de notre galaxie. Mais pour rencontrer cette autre civilisation avec peut-être aussi des seins ronds, il faudrait une double coïncidence, d’abord spatiale, c’est-à-dire qu’il faudrait qu’elle ne soit pas trop éloignée, disons à moins de 100 millions d’années-lumière de chez nous, et également une coïncidence temporelle, car il faudrait pouvoir communiquer et si nos extraterrestres ont cherché à entrer en contact avec nous, disons au XIXème siècle, mais en envoyant des ondes de téléphone portable, on les aurait loupés. Je réponds que ce n’est pas faux mais incroyablement improbable.

Elle me parle du paradoxe de Fermi, des dangers de l’anthropocentrisme et de l’étroitesse de raisonnement qui consiste à voir la réalité qu’à travers la seule perspective humaine. Sommes-nous la seule civilisation intelligente et technologiquement avancée de l’univers ? Je somnole en écoutant leur longue démonstration qui évoque la formule cosmic silence et les expériences menées pour approfondir l’étude des mécanismes moléculaires impliqués dans la réponse biologique aux radiations environnementales, et le concept de grand filtre qui bloquerait la plupart des évolutions, car le développement de la matière inerte vers la matière vivante et structurée est peut-être une vue géocentrée et je me demande si je ne vais pas avoir un PV de stationnement.

En vain, d’Alsace ; épisode 142 : BON APPÉTIT

Ambroise Perrin

Il n’aime pas le mot ‘détail’ mais c’est celui qu’il m’a mentionné pour raconter cette histoire impensable, qui a fait qu’il a démissionné de l’Éducation nationale. Il y a parfois un petit truc microscopique qui va influencer tout le cours de votre vie, comme la fois où à la sortie d’une pièce de théâtre, le comédien, qu’il rencontra par hasard dans la brasserie en face, lui demanda s’il avait aimé le spectacle puis lui avait conseillé de lire l’Éducation sentimentale de Flaubert. 

Dès la classe de seconde, en A, alors que les bons élèves étaient plutôt orientés vers le scientifique, il savait qu’il voulait être prof de français ; la littérature française le passionne, les auteurs du XIXe siècle. Il lit beaucoup.

En Fac il est membre d’une troupe de théâtre amateur, il publie des nouvelles dans une revue des Amis de Flaubert et Maupassant. Quelques ambitions pour un cursus classique, tenter un jour le CAPES puis l’agrégation. En attendant il décroche un poste de maître auxiliaire remplaçant dans un gros bahut de Strasbourg, et il jette un regard nostalgique sur sa collection lycéenne de Lagarde et Michard ; bien sûr c’est dépassé, mais quand même, il y a là un petit parfum dont il s’enivre avant sa première rentrée, non plus comme étudiant stagiaire ou adjoint d’enseignement mais comme professeur certifié.

C’est vraiment le bazar avec les changements de bus et de tram, il vient donc en voiture, bien à l’avance ; il n’a pas le macaron pour rentrer dans la cour mais un autre prof le fait passer, et voilà, ‘pour lui la vie de prof va commencer’…

Eh bien non, de suite, une collègue hargneuse lui demande de ‘dégager sa bagnole’ car les places de parking sont réservées aux professeurs titulaires ! Non ce n’est pas un gag de 1er avril, c’est comme cela, il faut ressortir du parking des demi-dieux ! ‘Places réservées aux titulaires’, faut oser, il y a effectivement un panneau. Le pompon, ce sera quand il découvrira qu’il y a deux salles de profs, dont l’une est réservée aux agrégés !

Il calcule qu’il va passer 35 années de sa vie avec des petites choses dérisoires pour la marche du monde mais pour lesquelles il lui faudra chaque jour faire un insignifiant compromis avec ses envies de transgression et son appétence pour les batailles contre la connerie. Il lui faudra abandonner ses petites velléités d’anticonformisme. Il croise alors la Proviseure venue accueillir les nouveaux, et lui raconte sa petite affaire… Elle lève les yeux et murmure, je sais, mais on ne peut rien y faire, sinon c’est la révolution, j’ai d’autres drames à gérer. C’est une petite chose, n’y pensez pas, ou plutôt pensez à votre carrière, et un jour vous aussi vous irez dans cette salle des profs. Je ne veux pas être patient souffla-t-il en partant.

Par courtoisie le lendemain matin il prit rendez-vous avec la chef d’établissement pour expliquer sa fuite. Mais vous avez un très bon dossier objecta-t-elle, vous n’allez pas compromettre votre carrière pour une place de parking et un casier en salle des profs ! Non, expliqua-t-il, mais pour être un bon prof il ne faut pas abandonner son insouciance. Insouciance ? Oui, pour transmettre cet enthousiasme qui est la passion de la culture, celles qui forme des élèves prêts à choisir eux-mêmes des responsabilités dans la société qui s’ouvre à eux, je ne veux pas commencer par faire des accommodements… Enfin ! Ce n’est que symbolique tout cela, passez outre !

J’ai revu mon ami quelques mois plus tard. Il a ouvert un restaurant avec sa copine, c’est lui à la cuisine, une petite salle assez sympa avec des menus plein d’imagination. Le resto se nomme le Passez-outre, venez de ma part, il vous offrira l’apéro.

En vain, d’Alsace ; épisode 141 : AU PAYS DES BISOUNOURS

Ambroise Perrin

Homosexuel, c’était vivre caché. Aujourd’hui c’est comme une fierté. Ce monsieur de 79 ans qui est toujours jeune déteste les jeunes qui portent en étendard la façon dont ils font l’amour. À défaut d’être honteux, on est discret. Il fut un temps où l’on s’activait pour sortir de la clandestinité ; puis ce fut le temps des sourires entendus qui se voulaient complices ; maintenant c’est comme si de rien n’était.

Quand il avait 20 ans il militait au FHAR, le front homosexuel d’action révolutionnaire, un truc un peu intello. On se réunissait dans la boutique Maspero à Paris, on sortait pour faire un tour à la vespasienne du coin pour revenir 10 minutes plus tard, c’était bien avant le sida qui a emporté tant d’amis.

Il vit en couple, pépère depuis 30 ans, un couple classique avec des voisins adorables dans un immeuble chicos à l’Orangerie. Comme ils sont souvent à la maison, ils aident les enfants pour leurs devoirs, ils ont été prof tous les deux. Un soir la maman du troisième, on les remerciant avec une tarte aux fraises faite maison, leur a dit, si ingénument, on sait bien qu’homosexuel ce n’est pas pédophile.

À leur mariage, ils ont fait une grande fête au foyer de la paroisse Saint-Maurice, tout le monde est venu, l’ambiance était formidable. Dans la grande salle de la mairie, l’adjointe avait susurré « je suis vraiment très heureuse de célébrer votre union, au nom de la République, parce que je vois bien que vous, vous vous aimez ; vous savez des mariages arrangés j’en vois passer, et d’autres avec des remarques du genre on y va mais c’est pour les impôts ».

J’écoute avec presque la larme à l’œil, que la vie est belle… Marcel a été mon prof à la fac, on l’appelait Marcel parce qu’il était un grand spécialiste de Proust et qu’il avait passé des dizaines d’années à publier sa correspondance. Il allait régulièrement donner des cours de littérature à l’université de Champaign-Urbana près de Chicago.

Je ne sais pas trop quel domaine est celui de son mari, mais dans leur salon, vu le nombre de livres, ils partagent certainement la même passion pour la littérature.

Non, tout n’est pas bisounours dit-il soudain grave. Hier on avait appelé un taxi, j’ai accompagné Joseph en bas, et on s’est embrassé sur la bouche, juste un petit bisou d’aurevoir. Le chauffeur l’a fait descendre, « je ne prends pas de pédé dans mon taxi, allez faire vos saletés ailleurs ».

En vain, d’Alsace ; épisode 140 : TOUT EST POLITIQUE

Ambroise Perrin

Je marche à grandes enjambées pour fuir la place Kléber, et place Broglie un taxi s’arrête à ma hauteur. Jean-Christophe C. que l’on surnomme Camba et non Combat, l’ancien premier secrétaire du parti socialiste, en sort en trombe et bras de chemise malgré la température presque polaire. Il me salue d’un mot et me demande « comment tu vois les choses ? »

Je raconte cette histoire parce qu’elle montre que mes gambadages à prétention littéraire, que je me plais à murmurer dans ce blog, n’échappent pas à la terrible sentence que, quoiqu’on fasse, « tout est politique » et les lecteurs qui « par ailleurs » pensent qu’il faut changer le monde d’aujourd’hui m’approuveront.

Aujourd’hui c’est la session plénière au Parlement européen, et le vénérable responsable politique qui m’accoste ignore, j’imagine, que je suis devenu un modeste retraité, loin de mes antérieures fonctions de porte-parole du président du Groupe socialiste, et que si je suis à Strasbourg, c’est que j’y habite !

Bien entendu, une pointe de vanité et un vieux réflexe de journaliste font que je ne réponds pas vraiment et que je prononce ce petit truc qui plaît toujours aux gens importants : « tu as raison… alors, et toi ? » L’invitation au déballage est comme l’invitation au voyage, mon camarade, mon frère, songe à la douceur de faire encore de la politique pour que tout soit qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

Mon avis serait qu’il faut trahir, retrouver nos idéaux progressistes hors-sol et être hypocrites pour ne pas exclure une Union autour d’un projet. Comme je suis biberonné à la nostalgie de mes convictions post mai 68, et que je sais qu’il faut être réaliste, camarade, je me tais prudemment pour l’écouter m’exposer sa vision de la situation politique et de ce que devrait faire le PS ; il suffit d’approuver une fois par minute par une onomatopée pour que le déroulé de son futur discours se poursuive, dont il espère que je glisserai un petit mot d’approbation au bon moment.

La situation est épouvantable à l’intérieur et exécrable à l’extérieur. Nous avons changé de monde en moins d’une décennie. Nous vivons la fin de la domination du monde occidental. Le capitalisme numérique, l’obscurantisme religieux, le complotisme servent de repères. L’antisémitisme est de retour alors que la xénophobie tend à être ordinaire. C’est le retour des guerres militaires ou commerciales. Les déséquilibres du monde et celui des vies se conjuguent au point de donner à chacun le tournis.

J’ai l’impression d’être sur la banquise et qu’un ours traverse le passage protégé au moment de l’arrivée du tram.

J’approuve une nouvelle fois son constat clairvoyant, et je m’apprête à écouter sa stratégie pour défendre l’esprit de justice, l’égalité réelle, la liberté ordonnée, la fraternité laïque et une démocratie sociale écologique en rétablissant les principes républicains. 

C’est un jeu de hasard, ou une réminiscence d’un temps perdu où je racontais mon engouement pour les voyelles et la disparition du « e » ? Voilà qu’il me dit : « il faut penser le monde avant d’espérer le panser. »

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En vain, d’Alsace ; épisode 139 : VIVRE

Ambroise Perrin

Cette dame est une victime, une survivante de la Shoah. À 95 ans elle témoigne inlassablement, invitée dans des manifestations littéraires, des rencontres historiques ; elle accepte volontiers de se rendre dans les écoles, les élèves ne posent pas toujours la même question, « vous avez rencontré Hitler ? ».

Elle avait 15 ans à Auschwitz. Quand elle est revenue personne ne l’attendait, Wissembourg ce n’était plus chez elle. Elle passa trois années dans des hôpitaux inconnus, des sanatoriums anonymes. Qui aurait voulu entendre l’histoire de son arrestation, dénoncée dans un petit village près de Toulouse, les gendarmes français ayant trouvé les juifs réfugiés qui se cachaient pour les donner aux Allemands.

Le journaliste avec qui elle avait enfin rédigé ses mémoires, 75 années plus tard, s’efface quand elle parle du livre. Ce sont toujours les mêmes mots, la même émotion, la répétition de la sidération, le silence dans la salle. Lui dit juste qu’il a une extrême empathie pour cette dame si digne. L’éditeur l’a sollicité parce qu’il est un spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, il est aussi historien.

En fait il est l’auteur de plusieurs ouvrages de témoignages sur des gens ‘’de l’autre côté’’, des anciens nazis, des alsaciens qui se sont de suite ralliés au national-socialisme, souvent plus par facilité que par conviction, une dictature étant confortable puisque l’on n’y a pas besoin de prendre des responsabilités et que l’on pense pour vous. L’épuration le passionne, la vie de gens ordinaires qui se sont ‘’vraiment mal comportés’’ par veulerie, par lâcheté, par petit intérêt immédiat. On fait une petite action qui a de terribles conséquences, on s’en doutait, mais quoi, à l’époque, c’était chacun pour soi.

Le journaliste n’a pas rédigé un chapitre dans le livre des mémoires, celui où elle raconte la déshumanisation de sa petite personne adolescente, dès l’arrivée à Auschwitz. Elle, qui était pétrie de belles valeurs familiales pour avoir la tête haute en société, n’eut pas à réfléchir pour oublier tout esprit de solidarité et d’entraide. Survivre, c’était le hasard qui permettait d’atteindre la fin de la journée, une chance où les notions de bien et de mal, de juste et d’injuste, ne pouvaient exister. Il fallait être indifférent au sort des autres, et aujourd’hui elle ne saurait comment raconter qu’elle était en concurrence avec les détenus à ses côtés pour simplement vivre, et sans ressentir de pitié. Les autres étaient des choses.

Le journaliste l’avait amenée à donner des exemples précis. En relisant le chapitre elle dit que rester humain tout seul était impossible. Mais comprendre cela, en 2025, était aussi impossible, supprimons ce passage. Étais-je aussi monstrueuse que mes bourreaux ?

Le survivant strasbourgeois Jean Samuel, cité comme Pikolo par Primo Lévi dans son livre ‘’Si c’est un homme’’, racontait toujours aux élèves qu’il rencontrait que le plus beau cadeau de sa vie, et qui ne pouvait être égalé par aucun autre, c’était une tranche de pain fine comme du papier de cigarette qu’un autre détenu lui avait offerte dans le Lager. Tous les survivants affirmeront ensuite souffrir d’avoir manqué au devoir de solidarité. Il n’était pas question de philosophie, il y avait seulement parfois des exemples, comme celui de Jean Samuel.

À la parution du livre, le journaliste ressenti ce malaise inévitable après une grande période de tensions et de rigueur pour finaliser un travail. Il avait déjà entamé un autre récit, une famille qui avait découvert 20 ans après la guerre que leur père avait été un volontaire de la LVF, un soldat français Waffen SS qui avait participé aux massacres en Biélorussie. La survivante-rescapée-écrivain était sollicitée pour des rencontres orchestrée par l’attachée de presse de la maison d’édition. 

Il vint assister à une présentation publique, c’était très émouvant, les spectateurs applaudissaient sincèrement, il se retrouva en tête-à-tête avec elle, et ce fut presque un moment de gêne, comme si elle lui avait transmis un secret qu’il refusait d’entendre. Ce n’est pas parce que mes souvenirs sont flous, c’est parce qu’ils sont glauques, dit-elle. 

Ils se dirent qu’ils s’aimaient beaucoup ; ils avaient vécu une année ensemble, à se voir trois ou quatre fois par semaine pendant une heure, et il se retrouvait avec elle le soir, devant son ordinateur, où il tentait des phrases sans pathos et qu’il remplissait un petit carnet de questions pour le lendemain. Ils s’aimaient beaucoup mais ils n’avaient plus rien à se dire.

En vain, d’Alsace ; épisode 138 : AU PIED, COGITO !

Ambroise Perrin

Brutus est mort. Brutus, c’était comme Misère le nom de la chienne qui n’avait que trois pattes, un chien. La mort d’un chien est une histoire de famille, même si tous savent qu’un chien ce n’est pas une personne. Certains pleurent à la mort de leur chien.

Homère raconte que Ulysse essuya une larme lorsque le vieil Argos, son chien qui l’avait attendu pendant 20 ans et venait de le reconnaître, mourut à ce moment-là, car Ulysse feignit l’indifférence pour continuer à être anonyme.

On se trompe, mais on observe souvent qu’un chien c’est un peu un remplaçant d’enfant. Là, c’était une amie qui revenait de trois semaines de mission, un long voyage en Inde. Je l’accueille à l’aéroport. Elle est contente, tout va bien, elle doit donner un coup de fil, je pense à sa maman que je connais et qui est très malade. L’amie s’effondre, des larmes, des cris, elle hurle comme un loup au cinéma, je me demande si elle joue la comédie, non son malheur est sincère. Ce n’est pas sa mère, c’est son chien qui est mort. La copine qui gardait la bestiole n’a rien osé dire avant son retour, un accident, le chien s’est échappé, il a sauté dans la Seine olympique, emporté par les flots.

J’observe cette douleur irrationnelle, désemparé. On ne présente pas de condoléances pour une sorte de machine, perfectionnée certes, mais qui a un instinct simplement mécanique, et qui n’a ni âme ni raison ; un animal, précise Descartes, n’est pas un humain, qui lui dispose de la pensée et du langage.

Bon, aujourd’hui on reconnait qu’un chien est un animal sensible, que c’est un merveilleux compagnon, et pas seulement pour les mamies qui vivent seules et leur achètent du filet de bœuf haché trois fois par semaine.

Il y a tant d’anecdotes tellement plaisantes sur l’attachement des humains à leurs animaux de compagnie. Lors d’un divorce me dit un ami avocat, le plus long est d’organiser la garde alternée du chien. Ce n’est pas mon sujet que de s’amuser à dénoncer l’anthropomorphisme en listant plein d’exemples contraires où les animaux ont eu une attitude extraordinaire.

Je salue au passage le copain qui vient de m’envoyer un e-mail me proposant d’ajourner de 15 jours notre rencontre : ‘je viens de perdre mon chien, cela faisait 13 années ensemble, c’est un moment très difficile’. Je réponds que je comprends. Je ne vais pas ricaner comme je l’ai fait avec l’amie du début de cette histoire : elle ne me parle plus et je pense qu’à cause de Brutus, on est brouillé.

En vain, d’Alsace ; épisode 137 : LE MÉPRIS

Ambroise Perrin

De suite il a trouvé le mot juste : amertume. Pendant près de quarante ans cet instituteur avait cherché les mots justes pour raconter la vie quotidienne des gens de son village, les associations, les clubs de sport, les réunions du conseil municipal.

Quarante années à avoir été le correspondant du ‘journal’, à signer modestement de son numéro 3337, avec parfois son nom pour légende d’une photo, mais 3337, tout le monde au village savait que c’était lui.

Il aimait cela, et en tant que secrétaire de mairie il savait tout. Il savait équilibrer les demandes, alterner les passages, débusquer de petites originalités, il savait répondre toujours présent lorsque ‘Strasbourg’ le sollicitait sur un thème particulier qui allait dépasser ‘la locale’. Un article pour ‘la région’, le Graal ! Les boulangers qui cuisaient encore leur pain au feu de bois, les Allemands qui achetaient de vieilles maisons à retaper pour des résidences secondaires, la fermeture des petites épiceries et la dernière tournée de la bouchère dans son tube Citroën gris.

C’est lui qui eut l’idée de raconter l’histoire des trois agriculteurs qui refusaient de vendre leurs terres pour l’installation d’un élevage industriel de 50 000 poules. L’article fut repris en première page, mais sans son nom. Il avait dû monter en voiture au journal pour apporter sa pellicule photo, d’habitude il la confiait au conducteur de l’autorail et un coursier de la rédaction la récupérait à la gare.

L’article sur le poulailler fit venir la radio et la télévision, FR3 Strasbourg mais aussi une équipe de Baden-Baden. Et même le Nouvel Obs envoya son journaliste régional dans le village.

Sa mission était reconnue comme essentielle dans la bonne marche de la petite communauté, et lui se voulait impartial. Il ne se fâchait avec personne et n’acceptait aucune, comme il disait, influence. Il fallait comprendre des petits cadeaux, certes anodins, mais quand même. Parfois il devait faire face à des vexations, par exemple lorsqu’il manqua des joueurs sur la photo du club de basket. La photo avait été recadrée à Strasbourg pour qu’elle rentre mieux dans la page.

L’argent des piges couvrait juste ses frais. Seul avantage, son abonnement au journal était gratuit. Il se levait tôt chaque matin pour ramasser son exemplaire devant la porte et vérifier, en ouvrant l’édition par les dernières pages, que son article avait bien paru. Son épouse les découpait systématiquement, et les collait dans de grands cahiers.

Il y eut une époque où la ‘locale’ de Wissembourg bénéficiait de neuf pages, avec un peu de publicité et les annonces mortuaires, pour couvrir 68 communes. Il publiait un article sur sa grande petite ville tous les deux ou trois jours.

Et puis ce fut le Covid, alors plus rien, plus de pages locales. C’est vrai qu’il ne se passait plus grand-chose. Mais ensuite le bureau de Wissembourg est resté fermé, bonne occasion pour le journal de faire des économies, et rompre avec une institution qui pourtant était un vrai service public. En fait ce fut la fin du journal. Il ne resta que trois ou quatre pages où l’on mélangeait Wissembourg, Haguenau, Erstein et Sarreguemines. Il envoya encore quelques articles, on lui dit que c’était inutile. Un journaliste lui expliqua que maintenant le journal cherchait des lecteurs pour son site web sur internet et pour Facebook.

Chaque année, après le nouvel an, le responsable des ‘arrondissements’ organisait dans une brasserie de Strasbourg, la Bague d’Or en face de la Nuée Bleue, une grande réception pour tous les correspondants, qui étaient invités avec leurs épouses. On se saluait, le directeur du journal remettait quelques médailles et le rédacteur en chef exprimait sa considération, elle était sincère, et donnait quelques consignes liées à l’évolution technologique. C’était un vrai banquet et au dessert on prenait une ‘photo de famille’, un cliché qui allait paraître sur une demie page complète à la Une de la Région. Avant de rentrer dans son village on allait visiter les rotatives.

Aujourd’hui plus rien. Aucune réponse aux appels téléphoniques. Qu’il est loin le temps des aimables sténos qui prenaient le texte au téléphone. Au village il s’ennuie presque de ne plus être aux aguets de ce qui se passe. Parfois il découvre qu’un journaliste y est venu. Il a pondu un article plein d’imprécisions. Lui, il n’avait même pas été prévenu. On nous a jeté, discutait-il avec d’autres correspondants des villages voisins.

Il a donné quarante années de sa vie au journal, il a passé des soirées et des week-ends à rencontrer ses concitoyens pour à chaque fois quelques trente lignes… Trente lignes que tout le monde allait lire, et qui créaient un véritable lien entre tous les habitants.

Aujourd’hui le journal alsacien est fait à Paris, et on murmure que bientôt le magnifique et immense bâtiment de la Nuée Bleue sera vendu et transformé en un hôtel de luxe, comme le commissariat de police voisin. Un agent commercial expliquera que maintenant, grâce au numérique, le journal n’a plus besoin de bureaux. Juste des articles de plus en plus courts, et tous coupés par de la publicité.

Finies les pages ‘anniversaires’ sur les octogénaires du canton félicités par le maire du village. Finis les titres inoxydables comme ‘deux oui pour un nom’ félicitant un mariage.

Pour les accidents, il faut qu’il y ait un mort, alors vous pouvez téléphoner lui a dit un journaliste, sinon cela n’intéresse plus personne.

Il n’avait jamais couru après les honneurs, même s’il ne pouvait s’empêcher d’être flatté lorsqu’on le félicitait pour son article. Il déclina une place éligible aux élections municipales, on raconta qu’il aurait fait un excellent maire. Il préféra la fausse humilité d’un modeste émissaire de tous les villageois, comme un phare dans les tempêtes de la vie quotidienne de ce village qu’il aimait tant, et dont il avait rédigé l’histoire qui remontait à 1145, et qui devint français après la Révolution. Un bel ouvrage, préfacé par le député, et qui fait encore autorité.

Non, ce qui l’affligeait, ce n’était pas d’être le sujet de la tristesse qui est si commune lorsque l’on refuse de faire face aux ingratitudes, ce n’était pas la triste histoire d’une fin de carrière qui reflétait les inconstances de l’air du temps. C’était le manque d’humanité qui avait provoqué cette situation plus banale et plus pitoyable qu’un fait divers, cette indifférence dont il ne pouvait se confier à aucun lecteur.

Car cette histoire n’aurait aucun intérêt si elle ne révélait la cruelle grisaille, si commune, qui résume une existence à l’usage d’un Kleenex.

En vain, d’Alsace ; épisode 136 : IN MEMORIAM

Ambroise Perrin

On a trouvé dans ses papiers des lettres d’amour. Elles n’étaient pas cachées, c’était simplement de vieilles lettres. Juste avant de mourir on devrait pouvoir écrire si on a été heureux ou malheureux, l’amour étant souvent une boussole dans une existence vénérable.

Mais écrire à qui ? Parfois en pensant au laboureur sentant sa mort prochaine, on ne fait pas venir ses enfants pour leur parler sans témoin, mais on brûle des lettres, petit sursaut pour que la trace que l’on espère laisser dans l’éternité, qui dure 5 ans, 10 ans, après c’est un majuscule oubli, soit conforme à l’image sympathique que l’on a dessinée pendant les plus ou moins 80 années passées ici, avant l’au-delà.

Si on a un peu de chance, quelqu’un, un héritier, fera un tri, plus pour une question de place que par morale familiale. Vider un appartement c’est aussi faire disparaître par mégarde la vie secrète de son occupant.

Et l’ère du numérique est une catastrophe pour la mémoire des simples gens. Quelle chance de pouvoir se réjouir en trouvant un paquet de lettres parfumées dans une boîte à chaussures. Aujourd’hui au décès d’un être proche, on ne recopie pas le disque dur de son ordinateur. Les albums photos sommeillaient dans la bibliothèque du salon avec des légendes énigmatiques, ‘le Donon 1963’. Les lettres et les photos numériques, elles, s’évanouissent sans cliquer gare. Un bug aura suffi pour que de ces 30 dernières années l’on n’ait plus comme souvenir que la photo d’une carte d’identité.

Alors que restera-t-il de soi ? Une action que l’on aurait faite, une phrase que l’on aurait dite. Une parole invérifiable, qui se diluera dans les récits d’intermédiaires peu fiables. Une vie réduite à un cliché : d’après ce que l’on dit, et on m’a dit que, ce que l’on sait, il paraît… d’après moi, et avec tout ce que l’on entend, ce devait être cela, ce cher papy.

Ah, peut-être que je confonds… Et l’on peut tenir compte de quelques précautions oratoires, pour introduire une marge d’incertitude dans la bonne description de votre personnage… Si encore quelques 30 années après votre mort on dit que vous avez dit Madame Bovary, c’est moi, ce n’est pas certain que vous soyez Flaubert (qui n’a jamais écrit ni probablement dit cette phrase).

Que disait-il dans ces lettres d’amour qu’une vague cousine parcourt en lisant debout, avant de décider si elles iront à droite ou à gauche, le carton ‘à garder’, ou le carton ‘à jeter’ ? : ‘’Quant à l’amour, c’est le grand sujet de réflexion de toute ma vie. Ce que je ne donne pas à l’art pur, au métier en soi, est là, et le cœur que j’étudie, c’est le mien. Que de fois j’ai senti à mes meilleurs moments le froid du scalpel qui entrait dans la chair’’.

La vie du pauvre défunt va se résumer à ces quelques mots sans contraintes, alors que son bonheur fut peut-être tout de calcul et de ruse. Imaginons qu’il aurait aimé que l’on se souvienne de la rectitude de ce cœur scalpélisé ayant la même justesse d’esprit que ce qu’il portait à l’art. Que son œuvre, plongée dans l’oubli par sa mort, était liée à son âme, et qu’il aurait fallu aller au-delà de la surface pour cerner sa propre personnalité. Que s’il avait vécu quelques fractions de siècle de plus, en refusant les jalousies inhérentes à l’égoïsme et à l’orgueil, il aurait pleuré sur sa vie et il se serait levé pour voir dans la glace ses larmes couler. C’eût été une chose drôle d’en ressentir le comique. Il aurait accepté d’être le témoin pédant de son amour-propre obnubilé par la postérité.

Mais la vie est courte. Qui saura qu’il venait de lire tout l’Enfer de Dante, qu’il y avait trouvé de grandes allures avec un souffle immense et de fatigantes répétitions ? … Les rabâcheries qu’il condamnait ainsi résument pourtant sa vie. Dans une autre lettre il dit qu’il aurait aimé tout lire, qu’il aurait fallu boire des océans et les pisser.

La mémoire de son existence va jouer à saute-mouton en passant de bouche-à-oreille. Les quelques banalités proférées aux funérailles vont faner plus vite que les bouquets sur la tombe.

En vain, d’Alsace ; épisode 135: GÉNÉRATIONS

Ambroise Perrin

Dire ‘je’, c’est jeliment une imposture, quand on invente de jolies histoires. Je rencontre en ce moment beaucoup de profs, des connaissances de la fac et du lycée, et des instits que je trouve souvent émouvants, empêtrés dans des combats logistiques et psychologiques, avec les parents, les collègues, les directives du rectorat, avec leur fougue naïve et les écueils de leur mauvaise conscience.

Quand un mioche dit ‘maman’ à la maîtresse, c’est gentil, quand il a besoin d’un bisou pour se calmer, c’est naturel. J’ai dit un jour que le plus beau métier du monde, avant même celui d’écrire des histoires, c’était d’apprendre à lire à un enfant.

Mon ami instituteur avait organisé une sortie ‘pédagogique’ pour sa classe et celle parallèle, 60 adolescents d’une quinzaine d’années encadrés par les deux enseignants et leurs dévouées épouses pour l’intendance, un camp au bord du lac de Retournemer dans les Hautes Vosges. C’était encore une époque où la bureaucratie et les angoisses de prise de responsabilité n’entravaient pas les enthousiasmes créateurs. Les élèves admiraient leurs profs et les profs ouvraient des mondes éclatants aux élèves. Nous étions au bord de la cascade Charlemagne.

On avait donné quelques consignes de prudence, qui devaient être respectées dans une atmosphère de confiance. Le soir à la veillée comme chez les scouts, la lecture à la lueur du feu de camp des textes du ‘Lagarde et Michard’ était passionnante ! Ah ! Chevaucher avec Emma et Rodolphe dans les bois des alentours, que d’émois insoupçonnés se réveillaient, alors que dans une salle de classe ces tendres petits galops auraient été tellement ennuyeux !

Et ce fut le drame. Deux lascars se lancèrent sur le lac à bord d’une barque découverte dans les roseaux, et au milieu de l’eau, elle chavira. L’un nagea, l’autre coula.

Quelques jours plus tard j’ai retrouvé mon ami qui venait de présenter sa démission au directeur. 

« – Je comprends vos raisons mais revenez sur votre décision, ce n’est pas possible, vous vous sentez responsable mais vous avez fait de votre mieux. Les parents l’ont également bien compris.

– J’avais dit aux élèves de faire attention. Si je l’avais dit plus fermement, personne n’aurait pris de barque, tout le monde m’aurait écouté. Cela fait trois ans que je suis avec eux, on se connaît bien. Tout le monde doit m’écouter. Je n’ai pas fait assez attention, j’ai manqué à mon devoir.

– Vous ne devez pas exagérer vos responsabilités…

– Merci de vous faire du souci pour moi, mais ma décision est prise.

– Je sais bien, pourtant…

– J’ai remis ma lettre de démission, Monsieur le directeur m’a compris.

– Ce n’est pas la question.

– Écoutez, laissez-moi partir. J’y ai bien réfléchi, mais je ne veux plus garder les enfants des autres. Cela me fait peur. Je n’ai pas cessé de penser aux parents de cet élève qui s’est noyé. Moi aussi, j’ai un enfant. L’avoir élevé jusqu’à cet âge et le perdre, c’est insupportable. Leur fils partait joyeux avec sa classe, trois jours plus tard, il revient mort alors que son professeur l’accompagnait. C’est inacceptable pour les parents. En plus il avait acheté un souvenir pour sa mère. À leur place je ne confierais plus jamais un enfant à un professeur. Ce métier me fait peur maintenant. J’ai peur. Je n’en suis pas digne.

– Mais qu’allez-vous faire demain ?

– Je vais retourner dans ma petite ville, je trouverai un travail pour nourrir ma famille, et puis, j’ai toujours rêvé d’organiser un ciné-club pour projeter des films tournés dans des horizons lointains. Le cinéma est merveilleux pour connaître d’autres cultures. Je sais qu’une séance de cinéma ne pourra jamais faire oublier ce malheureux élève ; mais au cinéma on s’approprie la vie des autres, le cinéma permet de vivre par procuration. Je commencerai par des films qui réussissent à rendre visible et sonore le temps qui passe, dans la vie quotidienne et sa banalité à laquelle j’aspire. Des films où à l’image, les personnages sont souvent absents. J’aime les paysages impersonnels qui ont le charme de la tristesse des choses.

J’imagine qu’un jour les élèves de ma dernière classe viendront me rendre visite, nous évoquerons le lac de Retournemer et le souvenir de leur camarade. Ils assisteront à une séance du film Il était un père de Yasujiro Ozu, ils m’inviteront au restaurant et ils me raconteront qu’ils sont mariés et qu’ils ont maintenant des enfants ».

En vain, d’Alsace ; épisode 134 : LE BÛCHER DÉSABUSÉ

Ambroise Perrin

C’est le plus brillant d’entre nous, tout lui réussit, gros bosseur, ascension éclatante, formidable carrière. Super grosse boîte, il voyage tout le temps, excellent salaire, des primes hors norme, et il est sympa, ne montre aucune vanité, et se débrouille pour être disponible avec les copains, sa famille est merveilleuse, sa femme et lui bossent ensemble et pour les deux gamins, tout va très bien.

Passer directeur général à 37 ans, félicitations, quelle trajectoire, tu iras encore plus loin prédisent les bons amis, avec plus d’extase que de jalousie.

Eh bien non, il ne passera pas directeur général, il renonce dit-il, il refuse explique-t-on, il est blackboulé imagine-t-on.

Il raconte simplement qu’il n’a plus envie, cela suffit, finies les ambitions, bye-bye la fureur des sommets de la hiérarchie, je me rebiffe dit-il.

Il dit aussi que cela lui a pris guère de temps pour se décider à décliner. Que bien sûr il est parfaitement à l’aise dans l’entreprise et qu’il se sent capable de très grandes envergures et de responsabilités colossales. Mais grimper encore en carrière, aujourd’hui, ce n’est plus dans sa perspective de vie.

Surprise et embarras des représentants des actionnaires de la société, incompréhension des collègues et des amis, quelque chose sous roche ? Il va prendre un poste subalterne pour se dégager du temps dans la journée, c’est lui qui cherchera les gosses à l’école, la maison est payée, il va revendre son 4×4 et son chalet dans les Alpes, petite vie pépère sans plus trop bouger, et puis il organisera les Salons du livre en faveur d’Amnesty international, il est à jour de sa cotisation à la section de Strasbourg.

Ce qui a déclenché sa décision, c’est un gag plutôt sympa. Malgré un emploi du temps démentiel, il réussissait toujours, quel que soit le pays de son déplacement, à faire chaque jour une bonne demi-heure de course à pied, souvent sur un tapis roulant dans la fitness room de l’hôtel. Hier il a couru le marathon de l’Europe dans les rues de Strasbourg, il est en super forme physique, belle performance, juste un peu plus de trois heures… Et à 50 m de l’arrivée, il abandonne, passe sous le ruban rouge et blanc qui retient les spectateurs et rentre tranquillement chez lui. Son nom ne figurera pas dans la liste des résultats publiés par le journal.

Il sait que les invitations de prestige par les grosses entreprises branchées vont disparaître peu à peu. Il aura du temps pour lire. Il fera tout pour ne pas avoir de regards condescendants envers ceux qui s’engageront dans la brèche entrouverte pour lui succéder. Bonne chance les collègues !

Non ce n’est pas une expérience mystique, ce n’est pas un revirement écolo dans une société déliquescente, ce n’est pas une apologie de l’indiscipline puisée dans la nostalgie de Mai 68. Mais alors, c’est quoi ?

En vain d’Alsace; épisode 133: LE BIGLEUX MALHEUREUX 

Ambroise Perrin

Où sont ces foutues lunettes ? Il les avait forcément sur le nez en entrant dans l’appartement, donc elles sont là. 

Trois possibilités : à la salle de bain, sur la table de nuit ou encore à la rigueur aux toilettes. Ou même à la cuisine. Il y est passé quatre fois, il a soulevé tous les objets possibles, impossible de les trouver.

Quelqu’un a vu mes lunettes ? – Là où tu les as laissées… – Très drôle ! Deux minutes plus tard: – non mais pas de blague, où sont mes lunettes ? Si c’est une farce…

Bien sûr que non, on va chercher avec toi… – C’est quand la dernière fois que tu les avais sur le nez ? Tu les as posées où ? – Si je savais, je ne serais pas en train de les chercher… Attention en vous asseyant, de ne pas les écraser…

Tout le monde cherche, on est à quatre pattes pour voir sous les meubles, on ouvre les tiroirs de la cuisine. Peut-être dans le frigo par inadvertance ? Tiens, tu as mangé une pomme en arrivant, peut-être dans la poubelle ? On fouille, on trouve le trognon, pas les lunettes. 

Au bout d’une heure, bon, on arrête, je vais prendre mon ancienne paire dans mon bureau…

Mais c’est impossible, elles n’ont pas pu se perdre DANS l’appartement ! On va vérifier dans la voiture, si par hasard tu les avais laissées, en voulant mettre des lunettes de soleil… En hiver, non, pas de lunettes de soleil, et rien dans la boîte à gants, ni sur le tableau de bord, ou entre les sièges…

Non, mes lunettes sont forcément dans l’appartement, si j’étais entré sans lunettes, je m’en serais aperçu en utilisant la clé… on va refaire le tour de toutes les pièces, on finira bien par les trouver…

En vain, d’Alsace; épisode 132 : TATIE CHOUCHOU

Ambroise Perrin

Elle pleura plus à la mort de son chien qu’à celle de sa mère. Dans la famille, on l’avait toujours appelée ´Tante´ et à 18 ans elle était déjà vieille fille. Les frères et sœurs, ensuite, cessèrent de lui demander pourquoi elle ne se mariait pas.

Elle se plaignait toujours de la vie chère et ses chagrins ne concernaient que la santé de son chien. Parfois on ne l’invitait pas aux fêtes de famille et quand sa nièce Adèle se maria, un raout de 100 personnes, elle ne l’apprit que six mois plus tard, lorsqu’un autre cousin, Philippe, lança l’idée d’un cadeau commun pour le baptême de la gamine, Anaïs, déjà arrivée.

Elle ne se vexa pas, elle devint donc encore plus méchante. Au fil des ans, Tante Rita fut l’objet des soins attentifs et des bonnes œuvres constantes de son entourage, la boîte de chocolats à Noël et les bisous des enfants (´ça sent pas bon´) lors des visites obligatoires.

On savait que son chien dormait dans son lit, c’était une minuscule boule blanche qui lui coûtait fort cher en vétérinaire, en salon de toilettage et en croquettes. Chouchou était aussi méchante que sa maîtresse, elle mordillait les bas de pantalon et jappait son discontinuer pour la grande exaspération des voisins, lorsque le monstre observait les passants du haut de son balcon.

Au bureau, on interdit à madame Rita de garder chouchou à ses pieds. Le chien somnolait toute la journée de travail dans la voiture sur le parking, avec par conséquence des visites continuelles, ce qui perturbait la continuité et la sérénité du service. La directrice des ressources humaines demanda au bureau de prévention et de santé du travail son avis, la médecin déclara qu’il valait mieux accepter la situation pour le bien-être psychologique de l’employée.

On se revit donc pour les funérailles de la maman, et chacun fut comme toujours très gentil. Chouchou resta sagement tranquille dans un panier au bras de sa maîtresse, la chienne commençait à se faire vieille et à perdre de la voix.

Après la cérémonie, on se retrouve pour un café-brioche où trône encadrée la photo de la défunte, celle du cercueil, pour ne pas l’oublier trop vite. Ceux qui se sont déplacés de loin sont chaleureusement salués, on se demande qui sont ces quatre personnes à la table ronde, et on se dit gravement que c’est bien triste de ne se revoir que dans de telles circonstances.

Comme Tante Rita est un peu seule, Tante Elisabeth se sacrifie pour lui faire la conversation, tout le monde sait qu’Élisabeth est la tante la plus aimable de la famille ; incidemment elle demande ´et Chouchou, comment ça va ?´ 

Sans que l’on comprenne bien pourquoi, Rita explose en insultes, crie que l’on se moque d’elle et quitte le café en grondant.

C’est un voisin de l’immeuble, monsieur Anton, qui téléphona pour prévenir que la dame au petit chien n’allait pas bien. Chouchou était morte…

Depuis une semaine Rita restait prostrée et refusait de se nourrir. Elle hurla à la mort, comme un loup un soir de pleine lune, lorsque le pompier qui accompagnait le vétérinaire s’empara de la petite chose qui commençait à empester.

En vain d’Alsace; épisode 131: LE CLOCHARD CÉLESTE

Ambroise Perrin

Il m’a appelé par mon prénom, je me retourne, il me crie d’une voix éraillée, salut ! Je pose mon vélo… salut ?…

C’est Maurice, me dit-il. Maurice ? Le gars a l’air d’un clodo, en fait c’est un clodo, la barbe hirsute, un bonnet vraiment crade, trois couches de fringues, il est entouré de sacs de supermarché qui semblent remplis d’autres sacs en plastique…

Maurice ! On était en journa ensemble ! Journa, le CUEJ, l’école de journalisme, diplôme en 1976… Bien sûr, Maurice ! L’excellent, le génial Maurice, il a de suite décroché un stage en or à l’AFP, de temps en temps je voyais son nom; puis chef d’agence à Berlin, à Moscou et à Bruxelles pour les 28 pays de l’Union en 2004…

Surtout ne pas lui demander « qu’est-ce que tu deviens ». Mais faire comme si de rien n’était, ce n’est pas possible… tu vis à Strasbourg ? Je m’arrête, je fais comme si c’était une évidence, je m’assied sur le rebord en béton à côté de lui.

Mais qu’est-ce qu’il schlingue, s’il est en reportage infiltré chez les SDF, c’est réussi… Oui je voulais revoir la rue Schiller… Je sais, ça fait quelques années que je suis sur la route, je n’ai pas trop envie de remonter la pente…

Je me dis, le picolo, la drogue, une histoire de cœur… J’essaye quand même… ça me fait plaisir de te revoir, depuis… oui, un demi-siècle ! On passe en revue le nom de nos profs, ben oui tous morts, et des autres étudiants ; lui a fait carrière au Monde, il a écrit une biographie de Coluche, et de Boris Vian, lui a été directeur de la rédaction de RTL, il faisait de la merde, et machin, vedette à Antenne 2…

Je me demande, je le ramène à la maison ? Ça va être craignos, et il va peut-être rester 15 jours ; je ne peux plus maintenant le lâcher. OK, je lui dis « je vois que t’es un peu dans la merde, je vais te filer du pognon »… « Non, non, ne t’en fais pas, le pognon, je veux bien, mais je ne suis pas malheureux, tu sais ! »

Oups, manœuvre de diversion, dis-moi, comment tu m’as reconnu ? Ce sont les lunettes, tu n’as pas changé… Et puis je te voyais parfois à la télé, avec des pontes… J’enchaîne en lui demandant si cela fait vraiment longtemps qu’il est comme cela ? Raconte-moi, viens, je t’emmène au resto !

Au resto, c’est le patron en personne qui vient nous voir pour dire qu’il y a un problème… « Monsieur, il y a 55 ans, on venait déjà ici, on a connu Fernand avant vous, avec son bibeleskaes, ail, oignons, ciboulette et pommes sautées… ». Bon, je vais vous mettre là… c’est la table qui fait le coin entre le quai et le boulevard… On a gagné une victoire me souffle Maurice…

Deux cordons-bleus… Et tu bois quoi ? Carola verte, tu sais c’est pas l’alcool qui… J’écoute, mais il ne raconte rien, on parle de géopolitique et de country music, j’essaye le terrain de la famille, tu es grand-père ? Il prend l’air d’un épagneul dans un dessin animé, j’ai dû toucher la corde sensible, et il enchaîne sur Boris Eltsine qui était beaucoup moins stupide qu’on ne le pensait.

Je parie que tu es pressé, tu allais où sur ta bécane ? Oui je suis dans une dizaine d’associations et j’essaye d’écrire des romans, j’ai souvent de bons sujets en tête, mais cela s’arrête à quelques paragraphes dans un blog…

Il sourit, il me dit, tu te souviens d’Yves Lefromment, notre prof à tout faire ? Il nous bassinait avec de la persévérance, de la persévérance…