En vain, d’Alsace ; épisode 134 : LE BÛCHER DÉSABUSÉ

Ambroise Perrin

C’est le plus brillant d’entre nous, tout lui réussit, gros bosseur, ascension éclatante, formidable carrière. Super grosse boîte, il voyage tout le temps, excellent salaire, des primes hors norme, et il est sympa, ne montre aucune vanité, et se débrouille pour être disponible avec les copains, sa famille est merveilleuse, sa femme et lui bossent ensemble et pour les deux gamins, tout va très bien.

Passer directeur général à 37 ans, félicitations, quelle trajectoire, tu iras encore plus loin prédisent les bons amis, avec plus d’extase que de jalousie.

Eh bien non, il ne passera pas directeur général, il renonce dit-il, il refuse explique-t-on, il est blackboulé imagine-t-on.

Il raconte simplement qu’il n’a plus envie, cela suffit, finies les ambitions, bye-bye la fureur des sommets de la hiérarchie, je me rebiffe dit-il.

Il dit aussi que cela lui a pris guère de temps pour se décider à décliner. Que bien sûr il est parfaitement à l’aise dans l’entreprise et qu’il se sent capable de très grandes envergures et de responsabilités colossales. Mais grimper encore en carrière, aujourd’hui, ce n’est plus dans sa perspective de vie.

Surprise et embarras des représentants des actionnaires de la société, incompréhension des collègues et des amis, quelque chose sous roche ? Il va prendre un poste subalterne pour se dégager du temps dans la journée, c’est lui qui cherchera les gosses à l’école, la maison est payée, il va revendre son 4×4 et son chalet dans les Alpes, petite vie pépère sans plus trop bouger, et puis il organisera les Salons du livre en faveur d’Amnesty international, il est à jour de sa cotisation à la section de Strasbourg.

Ce qui a déclenché sa décision, c’est un gag plutôt sympa. Malgré un emploi du temps démentiel, il réussissait toujours, quel que soit le pays de son déplacement, à faire chaque jour une bonne demi-heure de course à pied, souvent sur un tapis roulant dans la fitness room de l’hôtel. Hier il a couru le marathon de l’Europe dans les rues de Strasbourg, il est en super forme physique, belle performance, juste un peu plus de trois heures… Et à 50 m de l’arrivée, il abandonne, passe sous le ruban rouge et blanc qui retient les spectateurs et rentre tranquillement chez lui. Son nom ne figurera pas dans la liste des résultats publiés par le journal.

Il sait que les invitations de prestige par les grosses entreprises branchées vont disparaître peu à peu. Il aura du temps pour lire. Il fera tout pour ne pas avoir de regards condescendants envers ceux qui s’engageront dans la brèche entrouverte pour lui succéder. Bonne chance les collègues !

Non ce n’est pas une expérience mystique, ce n’est pas un revirement écolo dans une société déliquescente, ce n’est pas une apologie de l’indiscipline puisée dans la nostalgie de Mai 68. Mais alors, c’est quoi ?

En vain d’Alsace; épisode 133: LE BIGLEUX MALHEUREUX 

Ambroise Perrin

Où sont ces foutues lunettes ? Il les avait forcément sur le nez en entrant dans l’appartement, donc elles sont là. 

Trois possibilités : à la salle de bain, sur la table de nuit ou encore à la rigueur aux toilettes. Ou même à la cuisine. Il y est passé quatre fois, il a soulevé tous les objets possibles, impossible de les trouver.

Quelqu’un a vu mes lunettes ? – Là où tu les as laissées… – Très drôle ! Deux minutes plus tard: – non mais pas de blague, où sont mes lunettes ? Si c’est une farce…

Bien sûr que non, on va chercher avec toi… – C’est quand la dernière fois que tu les avais sur le nez ? Tu les as posées où ? – Si je savais, je ne serais pas en train de les chercher… Attention en vous asseyant, de ne pas les écraser…

Tout le monde cherche, on est à quatre pattes pour voir sous les meubles, on ouvre les tiroirs de la cuisine. Peut-être dans le frigo par inadvertance ? Tiens, tu as mangé une pomme en arrivant, peut-être dans la poubelle ? On fouille, on trouve le trognon, pas les lunettes. 

Au bout d’une heure, bon, on arrête, je vais prendre mon ancienne paire dans mon bureau…

Mais c’est impossible, elles n’ont pas pu se perdre DANS l’appartement ! On va vérifier dans la voiture, si par hasard tu les avais laissées, en voulant mettre des lunettes de soleil… En hiver, non, pas de lunettes de soleil, et rien dans la boîte à gants, ni sur le tableau de bord, ou entre les sièges…

Non, mes lunettes sont forcément dans l’appartement, si j’étais entré sans lunettes, je m’en serais aperçu en utilisant la clé… on va refaire le tour de toutes les pièces, on finira bien par les trouver…

En vain, d’Alsace; épisode 132 : TATIE CHOUCHOU

Ambroise Perrin

Elle pleura plus à la mort de son chien qu’à celle de sa mère. Dans la famille, on l’avait toujours appelée ´Tante´ et à 18 ans elle était déjà vieille fille. Les frères et sœurs, ensuite, cessèrent de lui demander pourquoi elle ne se mariait pas.

Elle se plaignait toujours de la vie chère et ses chagrins ne concernaient que la santé de son chien. Parfois on ne l’invitait pas aux fêtes de famille et quand sa nièce Adèle se maria, un raout de 100 personnes, elle ne l’apprit que six mois plus tard, lorsqu’un autre cousin, Philippe, lança l’idée d’un cadeau commun pour le baptême de la gamine, Anaïs, déjà arrivée.

Elle ne se vexa pas, elle devint donc encore plus méchante. Au fil des ans, Tante Rita fut l’objet des soins attentifs et des bonnes œuvres constantes de son entourage, la boîte de chocolats à Noël et les bisous des enfants (´ça sent pas bon´) lors des visites obligatoires.

On savait que son chien dormait dans son lit, c’était une minuscule boule blanche qui lui coûtait fort cher en vétérinaire, en salon de toilettage et en croquettes. Chouchou était aussi méchante que sa maîtresse, elle mordillait les bas de pantalon et jappait son discontinuer pour la grande exaspération des voisins, lorsque le monstre observait les passants du haut de son balcon.

Au bureau, on interdit à madame Rita de garder chouchou à ses pieds. Le chien somnolait toute la journée de travail dans la voiture sur le parking, avec par conséquence des visites continuelles, ce qui perturbait la continuité et la sérénité du service. La directrice des ressources humaines demanda au bureau de prévention et de santé du travail son avis, la médecin déclara qu’il valait mieux accepter la situation pour le bien-être psychologique de l’employée.

On se revit donc pour les funérailles de la maman, et chacun fut comme toujours très gentil. Chouchou resta sagement tranquille dans un panier au bras de sa maîtresse, la chienne commençait à se faire vieille et à perdre de la voix.

Après la cérémonie, on se retrouve pour un café-brioche où trône encadrée la photo de la défunte, celle du cercueil, pour ne pas l’oublier trop vite. Ceux qui se sont déplacés de loin sont chaleureusement salués, on se demande qui sont ces quatre personnes à la table ronde, et on se dit gravement que c’est bien triste de ne se revoir que dans de telles circonstances.

Comme Tante Rita est un peu seule, Tante Elisabeth se sacrifie pour lui faire la conversation, tout le monde sait qu’Élisabeth est la tante la plus aimable de la famille ; incidemment elle demande ´et Chouchou, comment ça va ?´ 

Sans que l’on comprenne bien pourquoi, Rita explose en insultes, crie que l’on se moque d’elle et quitte le café en grondant.

C’est un voisin de l’immeuble, monsieur Anton, qui téléphona pour prévenir que la dame au petit chien n’allait pas bien. Chouchou était morte…

Depuis une semaine Rita restait prostrée et refusait de se nourrir. Elle hurla à la mort, comme un loup un soir de pleine lune, lorsque le pompier qui accompagnait le vétérinaire s’empara de la petite chose qui commençait à empester.

En vain d’Alsace; épisode 131: LE CLOCHARD CÉLESTE

Ambroise Perrin

Il m’a appelé par mon prénom, je me retourne, il me crie d’une voix éraillée, salut ! Je pose mon vélo… salut ?…

C’est Maurice, me dit-il. Maurice ? Le gars a l’air d’un clodo, en fait c’est un clodo, la barbe hirsute, un bonnet vraiment crade, trois couches de fringues, il est entouré de sacs de supermarché qui semblent remplis d’autres sacs en plastique…

Maurice ! On était en journa ensemble ! Journa, le CUEJ, l’école de journalisme, diplôme en 1976… Bien sûr, Maurice ! L’excellent, le génial Maurice, il a de suite décroché un stage en or à l’AFP, de temps en temps je voyais son nom; puis chef d’agence à Berlin, à Moscou et à Bruxelles pour les 28 pays de l’Union en 2004…

Surtout ne pas lui demander « qu’est-ce que tu deviens ». Mais faire comme si de rien n’était, ce n’est pas possible… tu vis à Strasbourg ? Je m’arrête, je fais comme si c’était une évidence, je m’assied sur le rebord en béton à côté de lui.

Mais qu’est-ce qu’il schlingue, s’il est en reportage infiltré chez les SDF, c’est réussi… Oui je voulais revoir la rue Schiller… Je sais, ça fait quelques années que je suis sur la route, je n’ai pas trop envie de remonter la pente…

Je me dis, le picolo, la drogue, une histoire de cœur… J’essaye quand même… ça me fait plaisir de te revoir, depuis… oui, un demi-siècle ! On passe en revue le nom de nos profs, ben oui tous morts, et des autres étudiants ; lui a fait carrière au Monde, il a écrit une biographie de Coluche, et de Boris Vian, lui a été directeur de la rédaction de RTL, il faisait de la merde, et machin, vedette à Antenne 2…

Je me demande, je le ramène à la maison ? Ça va être craignos, et il va peut-être rester 15 jours ; je ne peux plus maintenant le lâcher. OK, je lui dis « je vois que t’es un peu dans la merde, je vais te filer du pognon »… « Non, non, ne t’en fais pas, le pognon, je veux bien, mais je ne suis pas malheureux, tu sais ! »

Oups, manœuvre de diversion, dis-moi, comment tu m’as reconnu ? Ce sont les lunettes, tu n’as pas changé… Et puis je te voyais parfois à la télé, avec des pontes… J’enchaîne en lui demandant si cela fait vraiment longtemps qu’il est comme cela ? Raconte-moi, viens, je t’emmène au resto !

Au resto, c’est le patron en personne qui vient nous voir pour dire qu’il y a un problème… « Monsieur, il y a 55 ans, on venait déjà ici, on a connu Fernand avant vous, avec son bibeleskaes, ail, oignons, ciboulette et pommes sautées… ». Bon, je vais vous mettre là… c’est la table qui fait le coin entre le quai et le boulevard… On a gagné une victoire me souffle Maurice…

Deux cordons-bleus… Et tu bois quoi ? Carola verte, tu sais c’est pas l’alcool qui… J’écoute, mais il ne raconte rien, on parle de géopolitique et de country music, j’essaye le terrain de la famille, tu es grand-père ? Il prend l’air d’un épagneul dans un dessin animé, j’ai dû toucher la corde sensible, et il enchaîne sur Boris Eltsine qui était beaucoup moins stupide qu’on ne le pensait.

Je parie que tu es pressé, tu allais où sur ta bécane ? Oui je suis dans une dizaine d’associations et j’essaye d’écrire des romans, j’ai souvent de bons sujets en tête, mais cela s’arrête à quelques paragraphes dans un blog…

Il sourit, il me dit, tu te souviens d’Yves Lefromment, notre prof à tout faire ? Il nous bassinait avec de la persévérance, de la persévérance…

En vain, d’Alsace ; épisode 130 : LA TRACE ET LE PRISONNIER

Ambroise Perrin

C’est une dame que l’on connaissait dans la famille, commerçante comme les grands-parents à Wissembourg, mais je crois que j’étais trop jeune pour l’avoir bien connue.

Pourquoi je pense aujourd’hui à elle ? Les incohérences téméraires d’internet m’ont proposé un extrait du film La Vache et le Prisonnier, sans lien aucun avec ma recherche documentaire, et je me souviens maintenant que l’on parlait de cette dame parce qu’elle avait permis à 60 prisonniers de s’évader. Elle les cachait, leur donnait un peu de nourriture et des habits civils, et organisait leur fuite par des chemins dans la forêt, jusqu’à Gérardmer, la ville de papa, dans les Vosges, en France.

Pendant la guerre toute la famille de maman était allemande puisque l’Alsace était annexée au troisième Reich. La dame qui avait un débit de tabac s’est faite prendre, avec d’autres femmes de la filière d’évasion, par la Gestapo. Je me souviens, enfant, qu’on racontait qu’elle avait été condamnéeà mort et transférée dans des prisons terribles et des camps encore pires. Quand elle est rentrée, à la Libération, elle ressemblait à un cadavre.

Cette dame avait agi quand les autres n’osaient rien faire. Elle avait résisté, a-t-on dit ensuite, la résistance contre les Allemands qui occupaient Wissembourg, les nazis. C’était une héroïne peut-être sans vraiment s’en rendre compte, et ensuite après la guerre, on n’en a plus parlé.

Des années plus tard, en fait une génération plus tard, ‘’on a ressorti ces histoires’’ comme disait maman dans l’épicerie, avec dans la voix une admiration, et même une exaltation faite de reconnaissance. Mais pourquoi on n’en avait pas parlé plus tôt ? On savait qu’il y avait eu des actes de solidarité, que des gens avaient pris des risques par humanité, et aussi par patriotisme français, mais après la guerre, oui, ‘’on ne voulait plus en parler’’, m’avait-elle dit, presque gênée. Elle avait un 33 tours en alsacien de Germain Muller, du théâtre, qui disait Enfin… redde m’r nimm devun, enfin, on n’en parle plus.

La dame résistante, qui avait été torturée et tellement maltraitée, ne voulait peut-être pas chercher des mots pour raconter et préférait s’enfermer dans son silence comme dans une chasse gardée, même pour sa famille, parce que probablement elle savait que c’était impossible à écouter et à comprendre.

Elle n’était pas la seule. Bien sûr, elles reçurent des médailles et elles se sont regroupées dans des associations. Mais après la guerre, il y avait tellement de problèmes matériels, des membres de la famille qui avaient disparu et d’autres dont on découvrait qu’ils avaient été des traîtres, et les maisons détruites, et les voisins allemands qui avaient exterminé tant de juifs et de tziganes, comment était-ce possible, et il y avait un climat de misère tel qu’on ne voulait penser qu’à sa survie ‘’maintenant que tout était fini’’. Tout le monde affichait être une victime dans cette pauvreté, ce qui permettait de ne pas se sentir coupable de ce qui s’était passé.

Cette dame avait-elle réfléchi avant de commencer à aider les prisonniers ? Cela avait été un réflexe spontané, sans préparation préalable à l’organisation clandestine, une générosité d’instinct… Peut-être avait-elle été chez les scouts, où elle avait appris la débrouillardise ? Mais apprendre à faire face au danger, c’est autre chose. Des femmes se sont levées, parce qu’être une femme, c’était avoir vraisemblablement plus la propension à porter assistance à autrui, à ne pas être indifférente à la détresse.

J’ai lu dans le texte d’une historienne que ces silencieuses héroïnes se sont emparées de leur destin à une époque où la femme était encore considérée comme une mineure civique et politique. Elles n’ont pas hésité à traverser des zones forestières isolées pour accompagner les prisonniers dans leur fuite, elles ont organisé des transferts, elles ont trouvé des cachettes et des faux papiers. Elles ont risqué leur vie.

En regardant le film avec Fernandel, on rigole. En cherchant dans notre mémoire les traces de ces quelques petits récits de notre enfance, on se dit qu’il y a des histoires qu’il ne faut pas oublier.

En vain, d’Alsace ; épisode 129 : MON CŒUR DE SILEX

Ambroise Perrin

Attends que je sois en Terminal, pour prendre un amant, en phase terminale. Et j’aimerais bien le rencontrer.

Il est là avec son putain de cancer dans un fauteuil en cuir rouge, commandé par une zapette intégrée, son épouse proteste mollement.

Silence. Il reprend, tu te souviens de Christine ? Gros bêta bien sûr qu’elle se souvient de Christine, elle n’a pas été aveugle à ce point, elle n’avait pas de preuve mais comme elle, elle avait Gérard, et que lui ne s’en doutait probablement pas, elle a fait comme si de rien n’était. Qu’est-ce qu’il lui trouvait à cette pimbêche, avec son air de poupée Barbie rafistolée et son hypocrite gentillesse le jour où ils se sont croisés par hasard à la sortie du TNS ?

Cela lui prend tout d’un coup, l’envie de tout déballer, avant la fin ? Ah non, elle le soigne avec tout son amour, sincère, tendre, désespéré, mais même si un bon moral peut servir la thérapie, pas question d’encaisser le lavage de son âme par le filtre de sa chimio. La règle implicite, c’était on n’en parle pas, alors, pas maintenant, jamais !

Prendre un amant et refaire sa vie ! Sa petite crise de générosité, son pseudo souci de ne pas la laisser seule, merci, ce sera son affaire à elle, il n’aura qu’à les contempler du haut du ciel, et ça ne devrait pas tarder !

En vain, d’Alsace ; épisode 128 : UNE VIE DE PROF, QUELQU’UN DE BIEN

Ambroise Perrin

Il a été prof d’Histoire pendant près de 40 ans, d’abord dans des collèges, puis un lycée en rase campagne, puis une nomination à Wissembourg, d’où il n’a plus eu envie de bouger. Il a vite fait partie des meubles, car il fut la référence et la mémoire de ce bahut alsacien, et il s’engagea avec dynamisme dans la vie active de la cité. 

Il a ainsi rénové tout le service des archives de la Ville, il est devenu président du ciné-club, il a organisé les voyages de fin d’année, et c’était lui le commentateur des défilés des fêtes folkloriques. Quand il a commencé à avoir en cours les enfants de ses anciens élèves, qui venaient maintenant aux réunions des parents en fin de trimestre, il a réalisé qu’il prenait, comme il disait, un coup de vieux. ‘’Demande un peu à ton père de ressortir son cahier d’Histoire, que je vois comment je faisais il y a 20 ans’’.

Bien entendu il y avait des directives de l’Académie, des changements de programme, des ministres qui voulaient tout bousculer, comme abandonner la chronologie ; il passait encore un peu de temps à préparer ses cours, mais bon, c’était la routine, et comme le bahut était vraiment tout petit, chaque année il était le seul prof d’Histoire-Géo. Donc tous les élèves de la ville passaient dans sa classe, il aurait pu se présenter aux élections à la mairie, il était un vrai champion question notoriété. Quand pendant quelques années des classes plus fournies furent dédoublées et qu’ils furent deux à enseigner l’Histoire-Géo, cela se passait bien avec le ou la collègue, « chacun a sa méthode » disait-il.

Sa phrase préférée, prononcée toujours les premiers et derniers jours de classe, et à chaque remise des interros, -il adorait commenter chaque copie, et cela pouvait durer une heure pour les 30 élèves-, ce qu’il répétait toujours c’était ’’ayez l’esprit critique’’.

Et il expliquait avec bonheur l’art de la contradiction, la remise en cause des évidences, le plaisir de rechercher des arguments dans des lectures complémentaires ; l’Histoire, ce n’est pas une succession d’évènements et de dates, c’est comprendre comment l’on vivait dans les siècles passés, c’est analyser les faits et les décisions qui ont bouleversé les populations, c’est connaître les mécanismes qui ont mené aux guerres, c’est tirer les leçons du passé pour devenir de bons citoyens épris de liberté, d’égalité et de fraternité, avec pour ambition de participer à une société la plus démocratique possible.

Il adorait raconter, il maîtrisait les digressions et les anecdotes, il n’avait de cesse d’interpeller les cancres avec bienveillance au détour d’une phrase. ‘’Le cours est passionnant’’ avait dit un jour un élève, ‘’c’est comme un spectacle’’. ‘’Si vous ne complétez pas le cours par des lectures je perds mon temps, et vous perdez votre temps’’ répétait le professeur, qui citait alors l‘un ou l’autre ouvrage. La bibliothécaire du centre culturel et le petit libraire marchand de journaux suivaient la progression de son cours grâce aux commandes de livres des élèves.

‘’L’Histoire, avertissait-il, ce n’est pas le monopole des historiens, vous devez aussi vous y intéresser par la musique, le théâtre, la littérature, les sciences, tous les arts ; l’ensemble de la culture doit vous permettre de vivre dans un monde que vous rendrez meilleur’’. 

En salle des profs on l’appelait le rêveur, mais son surnom, celui que les élèves se transmettaient à chaque génération, c’était Mapomeléon, gagné le jour où il était arrivé le bras plâtré, plié comme celui de l’Empereur, les doigts dans le gilet, à la suite d’une chute d’un pommier.

Les périodes de guerre étaient celles où l’attention des élèves était la plus sollicitée, et toujours il proposait un récit transnational. La fête de la Victoire, le 11 novembre 1918 : au lycée de Bad Bergzabern, à 5 km d’ici en Allemagne, comment l’appelle-t-on ?

Enseigner l’Histoire ce n’est pas seulement raconter ce qui s’est passé, mais aussi relever les traces successives, c’est-à-dire comment on se souvient de ce qui s’est passé. ‘’Demandez à vos parents et à vos grands-parents s’ils savent ce qu’a vécu votre famille pendant la dernière guerre. Vos grands-parents ont-ils questionné leurs propres parents, ont-ils raconté cette période à leurs enfants, et s’ils n’ont rien dit, essayez de comprendre pourquoi. Mettez tout cela par écrit, et si c’est trop personnel, gardez-le pour vous, vous le ferez lire à vos propres enfants un jour’’.

Le cours le plus important était celui consacrée à la Shoah. Les élèves visionnaient des films, Nuit et BrouillardLa liste de Schindler, pour comprendre la spécificité de cette période et les implications avec l’antisémitisme d’aujourd’hui, et l’actualité de la lutte contre le racisme et la xénophobie. Il expliquait la Shoah comme élément charnière de la mémoire européenne. Une élève d’origine polonaise dit un jour ‘’mes parents sont venus en Alsace avec leurs morts’’.

Tous lurent Si c’est un Homme de Primo Lévi. Jusque dans les années 2010, des survivants étaient invités au lycée, des rencontres toujours émouvantes avec les élèves. Le rectorat favorisait les voyages scolaires sur les lieux de mémoire, le Struthof, Mauthausen, Auschwitz.

Lui le prof, il veillait à ne pas céder à la routine. Il était conscient que la mémoire historique se ritualisait d’année en année et devenait moins importante à chaque génération. Jusqu’à sa retraite, il discutait avec les autres profs des risques de faire un cours englobant et harmonieux sous prétexte de mieux communiquer. Il est toujours plus facile de simplifier que de conceptualiser : ‘’mon rôle de prof, disait-il, c’est de ne pas perdre la force de la provocation’’.

Aujourd’hui le retraité de l’éducation nationale donne des conférences à l’Université du temps libre, une sorte de club du troisième âge où il faut parler fort et ne pas bousculer ceux du premier rang qui s’endorment. Et son plus grand plaisir, venu le temps des questions à l’issue de son exposé, c’est quand un ancien élève joue au frondeur anticonformiste, et lui pose une question contradictoire avec une petite touche d’insolence, jolie réminiscence des injonctions de son professeur d’Histoire lorsqu’il avait 15 ans.

En vain, d’Alsace ; épisode 127 : VIVE LA MORT

Ambroise Perrin

Ses parents étaient les deux instituteurs du village, et son père, en plus, le secrétaire de mairie. Tous les soirs, devoirs, devoirs, devoirs ; bachelier à 16 ans et demi.

On achète un studio à côté de la fac de médecine, il rentre à la maison le vendredi soir avec le linge sale et repart tôt le lundi matin avec des provisions pour toute la semaine. Il n’a pas le temps d’avoir des amis, d’ailleurs il est tellement timide qu’il ne connait personne.

Étudiant brillant, à 23 ans il entame un cycle de spécialisations… Il déteste être interne à l’hôpital, l’ambiance des salles de garde, les blagues, les infirmières, et pire encore, les tête-à-tête avec les malades.

Aujourd’hui il est enfin heureux, il est médecin légiste.

En vain, d’Alsace ; épisode 126 : LE BANC AUX CROISSANTS

Ambroise Perrin

Dans ce vieux quartier, il y a une boulangerie qui fait la meilleure tarte au fromage de Strasbourg, et qui vend à la pause de midi des sandwiches aux filles de l’école privée, celles qui sèchent la cantine. Avec une pâtisserie, un Dampfnudle à la compote de pomme le mardi, des Streusel, des Bredele en hiver, ou bien une tranche de Schneckekueche, que les parisiens appelle chinois mais qui est un escargot roulé aux amandes. Les gros gâteaux à la crème, ce sont plutôt les personnes âgées qui les choisissent. C’est assez drôle d’observer la file à l’entrée sur le trottoir, les jeunes font des politesses aux personnes âgées, et ainsi les générations s’alternent devant le comptoir de verre et de formica. Et pour vous mademoiselle ? Un croissant aux amandes s’il vous plaît.

On apprit qu’une jeune fille de 16 ans s’était suicidée, chez elle, le week-end. Tous voyaient très bien de qui il s’agissait, et forcément on n’a parlé que de cela pendant 15 jours. Dans les bavardages il y avait de la pudeur, de la compassion et bien de l’incompréhension. Elle semblait toujours seule, c’est vrai, mais quand même…

On aurait voulu savoir mais personne ne cherchait de détails, il y eut très peu de ‘’il paraît que’’ et de ‘’j’ai entendu que’’. Au bout de trois jours un professeur colla sur la vitrine la photocopie de la note de la classe principale de l’élève. Le texte disait qu’il fallait respecter le deuil des parents mais aussi celui des camarades de classe, qu’il valait mieux parler que de se taire et qu’une infirmière et une psychologue allaient passer la semaine au collège et que tout le monde, même les gens du quartier, pouvait aller les rencontrer.

On rigole moins déclara un des gamins au gérant du Carrefour Express qui filtrait les entrées à l’heure du grand rush de midi. Ce n’est pas quelque chose que l’on oublie en quelques jours… Les gens du quartier relevèrent, intrigués, un sage climat de torpeur chez les groupes de jeunes d’habitude si turbulents… 

C’est au lendemain des funérailles que les pleurs éclatèrent. Elle aimait la quiche brocolis-saumon, tous demandèrent la quiche brocolis-saumon, la boulangère avait compris, et elle leur dit je vous comprends. Complicité si douce lorsque l’on a 15 ans. Va t’asseoir, je te la réchauffe…

Car il y a un banc à l’entrée de la boulangerie, on ne se demande pas ce qu’il fait là, à encombrer, car il a toujours été là. On y voit des dames qui y font la pause avec leur chien ou le cuisinier du petit restaurant chinois qui y grille une clope. A midi ce sont les élèves… C’est un vrai banc, sans anti-squat ni entraves contre les SDF, c’est un banc à l’ancienne, avec de belles planches en bois.

La boulangère laisse les clients aux bons soins du jeune vendeur et sort avec la quiche brocolis-saumon passée au micro-ondes. L’élève est seul sur le banc, il lève les yeux. Il y a du monde dans la boutique, mais elle s’assied à côté de lui, et pose entre eux la quiche, qui n’a pas besoin d’être mangée. Elle est là juste à côté de lui, cela lui fait du bien, il ne la connaît pas, même pas son nom, mais il poserait bien sa tête sur son épaule. C’est elle qui pose sa main sur la sienne. Ce n’est pas la peine de parler.

On le verra parfois revenir s’asseoir sur le banc, il reste là, quelques minutes. Et parfois aussi la boulangère sort s’y asseoir, elle y reste un petit instant. Un jour la dame du balcon du troisième en face de la boulangerie descend à l’heure de la pause des élèves, elle s’assied à côté du garçon. C’était ta copine, si tu veux me parler tu peux… Un autre jour, la vieille dame s’installa sur le banc déserté, elle s’attardait… La boulangère l’observait à travers la vitrine, elle sortit une minute, et la dame du balcon lui dit qu’elle aussi se sentait souvent seule. C’était étonnant de dire quelque chose de si intime sans rien dire d’autre… La boulangère lui répondit que oui, elle aimait bien ce banc.

Un matin, c’était un dimanche, la boulangerie est ouverte jusqu’à 13 heures, le copain de la suicidée arriva avec une brosse, des chiffons, de vieux journaux et un pot de peinture. Maintenant le banc repeint appartient à tous les gens du quartier, comme un souvenir offert par les élèves. Les copains et les copines savent que l’on peut y prendre place et attendre que quelqu’un s’assoit à côté de vous pour parler. Ne rien dire, rester silencieux n’est plus quelque chose d’étrange. 

Il avait choisi une sorte de rouge foncé, il expliqua que c’était le rouge Caravage, celui du tableau avec Judith et Holopherne. On comprit qu’il y avait là un message très personnel. Il dit aussi qu’elle méritait mieux qu’un banc du cœur, ou un banc de l’amitié, d’une trop grande banalité.

En vain, d’Alsace ; épisode 125 : VERY CALMOS

Ambroise Perrin

Il insinuait qu’il était détendu du gland en valsant au volant, vantard, râleur, jamais content et magistralement doué, capable de pisser de la copie plus vite qu’il ne pensait, et le résultat était toujours excellent. Ceux qui le détestaient le confessaient. On ne lui connaissait aucun ami.

Au restaurant, sans rien dire, il prenait pour lui la note de 20 personnes et les ingrats baragouinaient, en dénonçant un fanfaron qui avait tellement besoin de reconnaissance. Il n’avait peur de rien, ni de plaire, ni de déplaire, il aimait choquer. Il estimait le blasphème comme la plus belle des libertés. Il ne montra aucun ressentiment quand deux petits minables marmottèrent qu’il était peu sympathique. Ils furent virés le lendemain.

Car c’était lui le chef. Tous rêvaient de le déboulonner, aucun n’aurait pu le remplacer. La boîte marchait du tonnerre de Zeus, en trois ans il avait triplé le chiffre et quintuplé sa mauvaise réputation. Les clients ne s’y trompaient pas, adorant s’encanailler, ils étaient prêts à payer le prix fort car lui seul pouvait livrer un rapport de 100 pages en trois jours alors que les autres boîtes de com’ auraient exigé trois semaines.

Quand il se plantait, c’était avec brio, somptueusement, mais son flair, son érudition et son talent le faisaient toujours retomber sur ses pieds. Alors il fallait que la machine le suive, que l’équipe accepte ses extravagances et que tous foncent nuit et jour dans la direction qu’il donnait.

Le drôle de l’affaire, c’est que ses manières de voyou suscitaient la fascination. On condamnait mais on était le premier à prendre une part du gâteau. Son statut de star le protégeait, les admirateurs étaient sincères, il fit les couvertures de magazines populaires. L’idole pouvait être horriblement misogyne, les stagiaires se bousculaient pour être coincées dans son bureau. Il était aussi menteur, tricheur, sans-cœur. Il refusait pourtant la gloriole des gros succès, ce que je veux, disait-il, c’est que ma renommée tienne de la trace que je laisse, du mépris où les connards m’enferment, de mon irrévérence et de mon anticonformisme. Le scandale qui avait formé son aura devenait une marque, et profitait à tous. Un soir de réception officielle, il avait été le nègre d’un politicien qui se piquait de littérature, et le bouquin venait d’être nommé pour le prix Goncourt, il fut si ignoble de mépris et de grossièreté que ses employés chuchotèrent, en son nom, d’honteuses excuses alambiquées.

Ce n’était ni une posture, ni une stratégie commerciale. Ce type est génial répétait-on. Sans être sorcier ou psy, il était très simple de comprendre que sa créativité sulfureuse masquait une angoisse du vide, du néant, de la mort. Lui-même ne faisait pas mystère d’être profondément malheureux. 

La boîte fut la plus inventive et recherchée pour les spots de pub télé, il écrivit des chansons pour Johnny en une nuit, son équipe rassembla la documentation exhaustive de 3 albums Pléiade, et elle fut sélectionnée pour participer à la campagne d’un candidat à la Présidence de la République, qui fut élu. En moins de 10 ans, il devint riche, très riche. Il laissa tout tomber, et on dit qu’il vit maintenant en Amérique et qu’il a changé de métier.

Je sais qu’il a pris un autre nom et qu’on le considère comme un grand auteur, une machine à pondre des scénarios de films où il chie dans chaque scène, en tenue de soirée, à la gueule de la société ; et les spectateurs adorent ça. 

En vain, d’Alsace ; épisode 124 : L’ÉDUCATION NARCOLEPTIQUE

Ambroise Perrin

Dormir a été la belle découverte de son grand âge. Il savait que bientôt ce serait 24 heures sur 24, en attendant il prolongeait un peu plus chaque jour les six heures qui avaient façonné sa vie hyperactive.

Quand il était 7 heures il se retournait sur son oreiller après avoir mis le réveil sans la sonnerie sur midi. À 13 heures il écoutait les informations et ressentait de suite une grande fatigue. Petite sieste, avec un bouquin, il s’endormait après trois lignes. Dans la soirée il cherchait une cassette VHS enregistrée au « Cinéma de Minuit » trente ans plus tôt, il y avait des publicités désuètes rigolotes avant le film qui commençait en retard, et pendant le générique l’image devenait blanche, comme les nuits noires de son enfance. Il n’avait plus personne contre qui bouder, il entendait encore son père gronder « sois un grand garçon, va ranger ta chambre ».

Aujourd’hui c’était toujours un sacré bazar, la moitié du lit, côté mur, jouait à la Tour de Pise avec des piles hétéroclites de journaux, il lui restait juste de quoi s’effondrer, il s’endormait en faisant semblant d’oublier d’éteindre la lumière pour pouvoir éventuellement se relever de suite.

Le samedi, dix minutes après l’heure de fermeture, il filait au marché Boulevard de la Marne remplir un sac, des bananes trop mûres, un demi camembert bio en souffrance sur l’étagère d’un camion frigorifique et des rouleaux de printemps l’automne venu de la dame vietnamienne qui souriait même quand elle ne vendait rien. Le marchand de fleurs libanais l’attendait, c’était un rituel, il tendait un billet de dix euros et repartait avec une brassée disparate de bouquets dépareillés et un peu fanés.

La trotte l’avait épuisé, il se recouchait, rêvait éveillé, inventait une histoire, prenait la peine de prendre un carnet et il se mettait à remplir trois ou quatre pages qu’il trouvait géniales. Il aurait fallu avoir de la persévérance, se lever, faire un plan, écrire, travailler, arrêter de glander. Alors il se rendormait, le bienheureux.

La nuit, à 3 heures du matin, il faisait un peu de ménage, il n’osait pas lancer une machine à laver, le bruit pour les voisins, il se faisait un paquet entier de spaghettis, assez pour deux ou trois jours, lisait ses mails, faisait une liste à qui répondre et passait trois heures à fouiller tout l’appartement pour retrouver l’édition du Club de l’Honnête Homme de l’Éducation sentimentale, peut-être l’avait-il prêtée, mais à qui ? Du coup il lisait des nouvelles de Raymond Carver, traduites par Jean Vautrin, comme des vitamines de bonheur.

Un jour il se dit que dormir à ne rien faire, vivre la nuit, dormir la vie, ce n’était pas bien ennuyeux.

Une vieille amie qui par politesse s’inquiétait de sa misanthropie lui conseilla de faire du sport, il se fit livrer un tapis roulant qu’il installa dans la cuisine, il était prêt à courir 10 km par jour mais au bout de 300 mètres il s’ennuya à faire le cochon d’Inde, même avec Deep Purple à fond.

Non, il n’était pas déprimé, plus rien ne l’intéressait, ses amis lui semblait insipides, France Culture ne passait que des rediffusions, quand il prenait la plume il radotait. 

À la rigueur passer du temps à scruter la pointe de l’érable qui dépasse du toit voisin, pour observer un éventuel oiseau. Et comme aujourd’hui il pleut, il va se recoucher.

En vain, d’Alsace ; épisode 123 : DOUBLE BIG BURGER

Ambroise Perrin

Les flics sont arrivés, pas trop discrètement, quatre bagnoles pour bloquer chaque carrefour et un officier est monté jusqu’à l’appartement, avec une équipe qui attendait trois mètres derrière, dans l’escalier… Bonjour Madame votre fils est là ? Daniel, viens voir ! Le flic montre sa carte…

Ah vous venez pour le hacking des notes du bahut ? Venez dans ma chambre je vous montre… Le flic explique que ce n’est pas une visite de courtoisie, qu’il y a eu plainte, qu’ils ont enquêté, ce sera arrestation, procureur, juge d’instruction etc.… Oui c’est du sérieux, il risque une énorme amende et de la prison, on va saisir tout son matériel, faire une perquisition etc.

Le flic note que le gamin ne joue pas au naïf comme il aurait pu l’imaginer. Le hackeur commence par lui dire asseyez-vous, on prend un café au salon, et je vous raconte. De toute façon, je sais que c’est mon prof de maths qui vous a donné mon nom.

Oui, j’ai piraté le site du bahut, pas très difficile, j’ai remonté les notes de toutes les classes terminales, j’ai modifié les dates de réunion des profs, pour le fun ; mais ne touchez pas à mon ordi, en deux minutes je remets tout comme avant, j’ai fait bien sûr une sauvegarde, et au lycée ils ne pourront pas le faire car j’ai changé leur mot de passe.

Le flic dit, oui peut-être, mais il faudra me suivre au commissariat. Vous êtes un spécialiste numérique lui demande l’élève ? Non, mais le spécialiste est dans l’escalier. Alors faites-le venir !

Et Daniel qui a 17 ans et qui prépare son Bac leur explique comment il a réussi à franchir les mots de passe, à contourner les antivirus et les pare-feu… Le flic informaticien est plutôt baba, il pose des questions, l’élève répond, il ne se vante même pas…

À ce moment-là, le flic lui demande, vous n’avez hacké que votre lycée ? Daniel sent le piège, il devine ce que le flic a deviné… McDo ? Nom de dieu, cela fait un mois qu’il enquête, la comptabilité de McDonald Grand-Est est piratée, et c’est lui le gamin ?

Bah oui, j’ai fait des petits transferts de moins de 1000 € à chaque fois sur un compte au Luxembourg, et je reverse le tout aux Restos du cœur, c’est marrant non ? Le flic téléphone au procureur, qu’est-ce qu’on fait, on le coffre ?

L’affaire a un joli côté Robin des bois, c’est un peu comme cela qu’on se la racontait au lycée, car ce fut bien sûr beaucoup plus embrouillé, Daniel est passé au tribunal, il a été condamné, et aujourd’hui il est chef informaticien à l’administration centrale de McDonald’s France. Une belle histoire pour se remonter le moral. 

En vain, d’Alsace ; épisode 122 : 91 ANS 

Ambroise Perrin

On l’a retrouvée morte dans sa cuisine, probablement un malaise, elle avait encore eu le temps de couper le gaz et d’ouvrir la porte du four, puis de se traîner, deux ou trois mètres sur le carrelage, elle ne voulait pas d’aide à domicile. Le décès remontait à une semaine, le gâteau commençait à moisir.

Quand on a 17 ans on n’imagine pas la solitude de sa grand-mère qui tente chaque semaine de vous attirer pour une visite gourmande en disant, au téléphone, viens donc, j’ai fait ton gâteau préféré, un G’suntheitkueche avec des fruits confits.

En vain, d’Alsace ; épisode 121 : QU’EST-CE QUE JE VAIS DEVENIR ?

Ambroise Perrin

Il m’a violée quand j’avais 15 ans, je suis tombée enceinte, mon père lui a dit tu l’épouses et je dois dire qu’il a été un merveilleux mari, je n’ai jamais connu d’autres hommes. Mais oui, je peux dire que j’ai eu une vie heureuse, une maison avec quatre enfants.

Quand il est mort, j’avais 40 ans, je ne savais faire rien d’autre que le ménage, les enfants, et organiser les fêtes de famille. Tout de suite il m’a manqué, il me manquera toujours, et dans 30 ans je penserai encore à lui. Qu’aurait été ma vie sans cet après-midi où il m’a emmenée dans sa voiture avec des sièges couchettes pour me montrer je ne sais plus quoi et où il m’a dit, laisse-toi faire, tu ne risques rien, j’avais dit non sans rien savoir de ce qu’il me demandait, j’étais vraiment naïve, et ça m’a fait mal, il a éjaculé en 10 secondes et j’ai demandé « et alors » et il m’a dit « c’est fini, c’est bon, on rentre ».

Heureusement ma grande sœur s’est occupée de moi, elle savait ce que c’était d’être en cloque, elle ne l’avait jamais été mais elle connaissait les symptômes. Après c’est le toubib qui a prévenu mes parents, ma mère a pleuré, mon père est allé voir son père, et lui il dira qu’il pensait que je l’avais deviné, les parents ont décidé qu’il devait réparer, et voilà, on s’est marié, j’avais un bouquet de fleurs devant le ventre sur la photo faite chez le photographe du quartier, je n’ai pas vraiment l’air heureuse, peut-être juste angoissée, en fait je ne comprenais pas ce qui se passait.

Mes quatre enfants ont tous une bonne situation, ils ne s’intéressent absolument pas à mon histoire alors je ne leur ai rien raconté.

À 40 ans je n’ai pas envie d’être vieille, mais que faire ? Après l’enterrement le curé m’a dit, c’est bien vous êtes digne… digne, c’est quoi ? Juste ne pas la ramener, ne pas crier, ne pas hurler que moi aussi j’aurais pu rêver d’autre chose que ces 25 ans avec un mari qui ramenait sa paye et ces quatre enfants qui me semblaient insipides, cela avait été comme 25 ans dans un couvent.

Aujourd’hui j’ai envie d’avoir à nouveau 15 ans, sortir en boîte par exemple, mais quand je l’ai proposé à mon aînée, elle m’a dit « ça ne va pas maman, j’aurais trop honte ». Ma mère part l’an prochain à la retraite, elle aussi est veuve alors je crois qu’on ira faire une croisière ensemble, un grand bateau au soleil de minuit comme dans les brochures, en tout cas je mets l’argent de côté pour cela. Sinon quoi ?

J’en ai marre de regarder la télé l’après-midi, avec un petit verre de porto, j’achète les bouteilles en cachette dans un supermarché en Allemagne, ma voisine m’a dit vous devriez refaire votre vie, vous avez déjà la maison ! C’est vrai que mon mari est mort juste l’année après que l’on ait terminé de la payer. Il paraît que sur Internet, on trouve des « âmes sœurs » mais il paraît aussi que ce sont des « faux frères », tous des profiteurs. Et puis je suis déjà grand-mère, ça risque de décourager pas mal de gens.

Je ne sais pas ce que je vais devenir. Je me suis inscrite dans l’association de la paroisse, mais là, à fuir, que des vieilles biques, j’étais la plus jeune et elles me regardaient comme de la m… Même la présidente qui est la femme du maire m’a demandé si j’étais certaine de vouloir venir ! La semaine prochaine elles font un championnat de bingo, depuis la mort de mon mari j’ai horreur de ça.

Qu’est-ce que je vais devenir ?

En vain, d’Alsace ; épisode 120 : LE DÉBAUCHÉ DES VANITÉS

Ambroise Perrin

(Texte découvert dans la table de nuit d’un vieux monsieur parti aux Urgences, et qui n’est pas encore revenu) : Demain je fête mes 100 ans et le RNU, (Réseau National Unifié) a déjà publié, comme pour tous les centenaires, ma biographie autorisée. J’ai donc connu Staline (je suis né le jour de ses funérailles), Mai 68 (j’avais 15 ans au lycée), la Chute du Mur de Berlin (j’y étais, journaliste à la télévision), la Signature du Traité de Maastricht (conseiller politique du Président du Parlement européen), le confinement du Covid (j’ai écrit trois livres sur ce sujet, lorsque j’étais bloqué chez moi), j’ai vécu l’envahissement de la Pologne par la Russie (ma photo par hasard à la Une de Libération lors d’une manifestation à Strasbourg), l’échec des Nouvelles Brigades Internationales (mon fils a été déporté en Sibérie), le mariage de Trump et Poutine pour leurs 200 ans (Make America and Russia gay again) et le lancement des 10 m² pour tous (surface individuelle pour cultiver ses rations de survie). 

L’OM (l’Ordre Moral) m’a déjà notifié que je ne serai pas autorisé à dépasser les 113 ans, compte tenu de mes faibles périodes de cotisations sociales. C’est une des conséquences de ma frivolité. Heureusement je n’ai pas opté pour changer de sexe afin de devenir une femme, car ce sont elles qui posent problème, les femmes centenaires étant beaucoup plus nombreuses que les hommes. Les grossesses à 60 ans ont renforcé leur système immunitaire, elles ont pris le pouvoir dans la majorité des administrations et diffusent leur propagande dans Les Increvables, leur magazine traduit dans chacune des langues de l’Univers.

Dans mon CCCP (Centre Concentrationnaire pour Centenaires Populaires) j’ai le privilège d’avoir pu garder du papier, (des cahiers et même des livres), en prétendant avoir contracté dans ma jeunesse, vers 70 ans, un début de DCD (Détérioration de la Cataracte Distordante) qui altère ma vision des écrans numériques.

Un contrôleur anti fatuité, (un CAF) vient de passer à l’improviste. Interrogatoire serré sans assistance numérique d’expression orale, et je l’ai impressionné en utilisant dans la même phrase, conformément à la Charte mondiale d’humilité collective, des mots comme dégoût et vanité. Je lui ai parlé de tête, en utilisant également les mots égoïsme, amour-propre, autosatisfaction… Plutôt sympathique, il m’a dit, hors protocole, que je mourrais jeune mais que j’aurais vécu longtemps, grâce aux mots qui se sont glissés dans ma mémoire avant notre programmation par intelligence artificielle. (J’ai trouvé à la lecture de ce texte approximativement testamentaire une componction bien maladroite)

En vain, d’Alsace ; épisode 119 : À POIL !

Ambroise Perrin

Il a gardé le trousseau de clés en main, il n’avait pas de poche puisqu’il était tout nu. Personne dans l’escalier, dans la rue il fait un peu frisquet, là, tout le monde le regarde !

‘’Un mec à poil’’ a-t-il entendu deux fois de suite. Il a parcouru les 100 m jusqu’au Carrefour Express, sans chaussures ce n’est pas facile les petits cailloux sur le trottoir ; des scrupules mais qui ne pesaient pas sur sa conscience.

À la porte du magasin, très gentiment, une dame lui a demandé ‘’ça ne va pas monsieur, vous voulez de l’aide ? Non ça va, merci beaucoup madame’’.

Petits conciliabules dans les allées, il fait mine de les ignorer, il prend une bouteille de lait frais entier et un paquet de petits sablés. À la caisse, il présente sa montre connectée et il demande ‘’vous avez bien enregistré ma carte de fidélité’’ ?

À la sortie, une voiture de police est déjà là, ils sont très polis, désemparés ; la femme flic à la queue de cheval lui donne une couverture, elle ne sait pas trop quoi dire, elle demande ‘’vous êtes souffrant ? – Non, non j’habite là à 100 m je rentrais chez moi…’’ Le flic au volant est en contact avec son chef, qu’est-ce qu’on fait ?

Bah non, il n’a pas l’air malade, ce n’est pas un exhibitionniste… Pas la peine de l’amener aux Urgences. ‘’Embarquez-le, on verra bien !’’ Le flic rigole : ce qui est certain, c’est qu’il n’a pas sa carte d’identité sur lui !

Au poste, cela devient plus compliqué, on a de l’humour dans la police mais on a aussi des procédures. Que peut-on lui reprocher de s’être ainsi baladé à poil ? L’attentat à la pudeur n’existe plus, il n’y avait pas d’enfants dans les parages, ‘’dites-nous monsieur pourquoi vous vous promenez ainsi, ce n’est pas une rue de naturistes, la rue Geiler ?’’

‘’C’est pour retrouver mon enfance répond-t-il, ou plutôt pour redevenir sauvage, un peu comme un animal, pour sentir cette sensation, tout nu… Je n’ai pas réfléchi, c’est venu comme cela, je suis descendu… Je sais bien que la décence, la morale, les conventions, et même certainement la loi imposent d’être habillé en public. Mais je n’ai fait de mal à personne…

Non, je ne vais pas à la sortie des écoles à poil dans un imperméable, je suis sorti comme cela pour la première fois, et n’ayez crainte je n’ai pas envie de recommencer. J’ai été étonné, personne n’a été agressif à mon encontre. Même pas de rires moqueurs, non, juste un peu de curiosité…

Que vous voulez que j’ajoute ? Vous n’avez qu’à mettre dans votre rapport que c’est un signe de pauvreté, que je suis tellement fauché que je n’ai plus d’habits à me mettre’’.

En vain, d’Alsace ; épisode 118 : IL CONNAISSAIT TOUT LE MONDE ET TOUT LE MONDE L’AIMAIT

Ambroise Perrin

Ce fut quelques jours après le nouvel An. Personne ne s’était soucié de savoir qu’il avait passé le réveillon seul chez lui. 

C’était quelqu’un de formidable. On le savait obsédé par ses souvenirs, on l’écoutait, fasciné, amusé, goguenard. Quand il parlait, sa force était celle d’un champ magnétique. Un récit enthousiaste, on y croyait. Le talent des hâbleurs, c’est l’excès. Parfois c’était tellement gros, on ne pouvait qu’y croire. Et on y croyait parce qu’autrement cela aurait été vraiment invraisemblable.

Quand il répétait dix fois les mêmes détails mais en les racontant chaque fois autrement, c’était la preuve qu’il n’inventait pas. Ce n’était pas un récit bien construit, c’était du vécu. Ses impostures révélaient sa carrière professionnelle, ses exploits sportifs, la réussite de ses enfants tous déjà mariés, mais aussi la sienne d’enfance, malheureuse. Et cet accident où tous étaient morts sauf lui quand la voiture avait glissé dans un ravin, ou bien quand la porte de l’avion s’était ouverte en plein vol, et quand il fut victime d’une intoxication alimentaire en Chine, quand il se trouva pris en otage dans un hold-up, quand un mari jaloux scia le câble des freins de sa Volvo.

Il aurait certainement fait un excellent vendeur dans un magasin de fauteuils en cuir en promotion. Il était capable de baratiner des flics au bord de l’autoroute jusqu’à ce qu’ils disent ‘’c’est bon pour cette fois mais soyez prudents’’. Il avait lu cette histoire d’un président d’une association d’anciens combattants, toujours invité à la télévision et qui en fait n’avait jamais tenu un fusil ni n’était allé à la guerre, ou autre histoire, celle de ce faux médecin qui partait tous les matins en consultation et qui après 19 années de mensonges avait assassiné sa famille.

Mais il n’était pas un escroc, il se pensait Robin des bois, il ne cherchait pas une reconnaissance publique et il n’avait même pas envie qu’on l’aime de trop.

C’était un jeu, des pirouettes d’imagination, il aimait embellir la vie et raconter des histoires en était un bon moyen.

Il fut élu maire de Taüschenheim au bord du Rhin, parce qu’il avait répété aux électeurs l’histoire que chacun avait voulu entendre, alors forcément une belle majorité vota pour lui. Il baratina le président de la communauté de communes, la sous-préfète, le directeur de la banque, tout le monde, pour le bien de sa commune : tel Jean Valjean il réalisa des projets grandioses. Les conseils municipaux tiraient en longueur car il justifiait chacune des décisions avec un langage si fleuri que les séances devinrent des attractions pour les citoyens.

Un problème ? Il connaissait quelqu’un. Il possédait le plus beau carnet d’adresses du département. Lors des spectacles au centre culturel, il connaissait toutes les vedettes, il avait travaillé avec elles il y a 20 ans, elles ne s’en souvenaient plus mais en étaient encore reconnaissantes.

Il dépensa l’ensemble de sa fortune personnelle pour l’épicerie sociale et les colonies de vacances des enfants aux parents sans ressources, il prit en charge la restauration du vieux musée, l’achat d’une collection complète de Pléiades pour la bibliothèque de la ville, des dons discrets, de très grands montants. Il prit sa retraite municipale pour laisser la place aux plus jeunes. Il fut actif dans de nombreuses associations, mais on apprécia de moins en moins son dynamisme envahissant. Ses idées pertinentes étaient maintenant considérées comme les lubies d’un farfelu. 

Personne n’avait pris la peine de comprendre qu’il vivait en solitaire. Ses histoires, aujourd’hui, il devait se les raconter à lui tout seul. Il édita à compte d’auteur, avant son suicide, un roman, fort bien écrit, qu’il intitula La solitude.

En vain, d’Alsace ; épisode 117 : BONNE ANNÉE (ET BONNE SANTÉ !)

Ambroise Perrin

La tante Ida, qui est paraplégique depuis sa chute dans l’escalier parce qu’il manquait un clou à la clenche de la porte du haut, on vient de lui diagnostiquer un cancer, du foie apparemment. Sa sœur, chez qui elle habite, est malade depuis 30 ans, c’est Auguste, son mari, qui se démène de tout, avec la bonne, mais lui, il est tellement gros, qu’on ne sait plus de quoi il souffre, peut-être de la goutte.

La fille de la tante Ida, qui est infirmière, avait épousé son amant de toujours ; il a 28 ans de plus qu’elle, il est médecin et en six mois il est devenu totalement Alzheimer, pas facile à gérer, ils n’ont bien sûr pas d’enfants ; lui en a deux de son premier mariage, il est veuf, mais les deux ne parlent plus à leur père depuis son remariage. Il n’a jamais su qu’il était grand-père trois fois.

À Noël, tous les ans, la tribu se rassemble chez Mamie Hélène, mais cette année cela n’a pas été possible. Sa sœur Mathilde est morte le 17 décembre, il lui a fallu s’occuper de tout et elle n’a vraiment pas la tête à cuisiner pour la smala. Le fils de Nathalie, qui s’était fait renverser par une voiture il y a deux ans, ne va plus au centre de rééducation, cela ne servait à rien, il est condamné au fauteuil roulant toute sa vie. Nathalie, dont le premier mari était allemand, s’est pendue par désespoir, c’est Auguste qui l’a décrochée juste à temps.

Maintenant, on est à la veille du Nouvel An, et quand on se souhaite bonne année, on le pense vraiment.

En vain, d’Alsace ; épisode 116 : PANIER DE NOËL 

Ambroise Perrin

La mémoire possède un filtre noir, et parfois rouge ou or. On regardait Thierry la Fronde lorsque le gitan a toqué à la porte, maman lui achetait un panier et lui disait d’attendre, elle avait préparé de vieux habits de papa, toujours emballés dans un papier cadeau récupéré du Noël d’avant, et elle lui faisait un sandwich avant qu’il ne reparte. Aujourd’hui j’imagine que c’était une façon de montrer de la considération, elle offrait un joli paquet et non pas la charité.

Le gitan vivait seul dans une cabane près du petit bois avant le terrain d’aviation route de Marienthal. Dans la rue on l’entendait crier, pour savoir si quelqu’un avait des peaux de lapin. C’était il y a plus de 60 ans et je me demande pourquoi aujourd’hui, 60 ans plus tard, sans jamais y avoir pensé, l’image du gitan me revient à l’esprit.

On racontait des choses que l’on ne savait pas, qu’il ne se lavait pas, que sa famille avait été assassinée pendant la guerre, qu’il était allemand, qu’il volait des poules mais qu’il était gentil. Il me revient une rumeur, un hiver très froid la mairie avait voulu le mettre dans un abri ou à l’hôpital, et il s’était sauvé.

Je me demande s’il y a une trace du gitan dans les archives de Haguenau, ou dans les souvenirs des gens de mon âge. On avait vaguement l’idée que si l’on ne travaillait pas bien à l’école, on finirait comme lui. Nous n’avions aucune appréhension lorsqu’il venait, parfois au bout de 15 jours, parfois après trois mois, je dirais qu’il ne nous faisait pas peur ou plus précisément on ne ressentait pas le besoin de se méfier.

Si j’avais eu du vocabulaire, j’aurais dit qu’il était pittoresque. Le gitan était le garant de notre insouciance, nous vivions sans crainte, allant seul à l’école dès le plus jeune âge, laissant notre vélo devant la maison sans risque de le voir disparaître et personne n’avait de clé pour fermer l’appartement. Le souvenir de cette nonchalance, impossible à vivre en 2024 et bientôt (mes meilleurs vœux) en 2025, remonte à la fin de deux malheurs. Nous avions la nécessité absolue d’oublier l’époque de la guerre, et l’époque de la misère qui avait suivi.

Peut-être qu’il buvait, le gitan, ce qui aurait expliqué son malheur ? Peut-être voulait-il être libre comme dans les chansons de Georges Brassens ? Peut-être était-ce sa nature (on ne disait pas encore sa culture) de vivre ainsi ? Ce qui me paraît aujourd’hui très clair, c’est que de toute évidence, nous les enfants, on acceptait sa différence, il n’était pas comme nous, voilà et c’était comme cela. Cette légèreté serait considérée maintenant comme une formidable richesse car aujourd’hui le premier apprentissage d’un gamin est celui de se méfier de tout, d’éviter des pièges, d’être plus malin que ce que propose la vie ordinaire pleine de suspicions. Être retors c’est être intelligent pour ne pas se faire duper. Le téléphone portable d’un adolescent permet de tout savoir sur lui et la société se vante d’avoir installé des milliers de caméras de surveillance pour la sécurité de tous. Pauvre gitan, il ne pourrait plus être anonyme. Il aimait tellement de ne se souvenir de rien, il l’avait dit à maman.

Un soir de fête, comme on l’avait vu approcher de l’immeuble, papa lui a dit de monter, et de manger avec nous, les quatre enfants et les grands-parents, on s’était serré en faisant des politesses. Bien sûr cela je l’invente, comme le reste, avec l’âge la vie est belle et on a envie de faire un peu de mélo le soir de Noël.

En vain, d’Alsace ; épisode 115 : IL EST TERRIBLE LE BRUIT DE L’ŒUF DUR

Ambroise Perrin

C’était juste, cette année-là, avant Noël, il avait passé dix jours en prison, condamné à trois mois, c’était une carambouille de fausses factures, et depuis, c’était comme s’il avait peur de son ombre. Il conduisait prudemment, il souriait aux voisins qui l’évitaient, il voulut changer de quartier et il payait ses impôts trois jours avant la date limite.

Trois mois plus tard son comptable se fit prendre la main dans le sac pour une autre affaire, c’était donc lui le coupable. Oui, c’est vrai, disons que vous étiez responsable mais pas coupable, quand même un peu au courant, donc vaguement d’accord… Son avocat lui suggéra de partir en guerre pour laver son honneur et récupérer l’argent des amendes, mais le lieutenant de la brigade financière qui avait fait l’enquête, et qui était un chic type, lui expliqua la ‘’vraie’’ procédure à suivre et lui conseilla vraiment de laisser tomber, on risquerait de trouver pire si on creusait un peu plus, et les juges d’instruction n’aiment pas qu’on leur mettre le nez dans le caca. Oui, peut-être, vous devez avoir raison. C’était injustice, un peu. 

De toute façon il était épuisé, il n’avait pas envie de se battre et rien ne lui ferait oublier les horribles dix jours passés auprès de pauvres types, la crasse de la garde à vue, les nuits sur un matelas au sol, les gardiens sympas et polis et le gros con hargneux qui se croyait au cinéma en roulant des mécaniques et en braillant qu’il détestait les intellectuels. La télévision toujours à fond dans la cellule, -il aurait payé pour être seul- et les lourdes de blagues de cul tout au long de la journée. Dix jours d’enfer, il n’imaginait pas dix années possibles, même en ayant tué père et mère.

Tu oublieras vite qu’on lui prédit. Mille jours plus tard il en faisait encore des cauchemars. Comment une société pouvait-t-elle autant mépriser ce qui seul paraissait rédempteur, la dignité ?

Chaque année, comme en pèlerinage, il allait seul dans une chambre d’hôtel au loin d’un village perdu, sans sortir, à lire Victor Hugo ou Zola, pour tester sa capacité à transformer le cauchemar en période de jubilation intérieure. Un rituel qui faisait craindre à sa famille qu’il n’entrât dans un monastère ou qu’il rejoignît une secte.

Il avait été seul pour ‘’fêter’’ ses 10 ans de sortie de taule, puis ses 20 ans, ses 30 ans et aujourd’hui ses 40 ans, 40 ans déjà cette mésaventure, et elle l’obsédait toujours. On lui proposa plusieurs fois d’en parler à un psy, pas question de devenir une sorte de témoin, genre ‘’un ancien taulard vous parle’’, aveu professionnel. 

Il changea de métier après un mois de repos dans un club de vacances. Il liquida son prospère cabinet d’expert-comptable et commença une carrière de pigiste aux Dernières Nouvelles d’Alsace. Rapidement il intégra la rédaction, évita la rubrique police-justice pour lorgner sur la culture, mais c’était chasse gardée. Il partit en reportage. Le compte-rendu d’un procès aux assises lui donna le goût de fréquenter, ‘’à nouveau’’, le tribunal. Le hasard qui n’existe pas en matière de justice fit qu’il rencontra l’enquêteur et le juge qui l’avaient envoyé en prison. Ils sifflèrent quelques bières ensemble et il rédigea un excellent papier d’ambiance, comme on disait dans les années 1990, quand le journalisme avait encore des lettres d’or. Le goût de l’écriture devint plus qu’une thérapie. Il conçut une passion pour la narration. 

Le hasard qui lui existe dès qu’il s’agit d’enthousiasme l’envoya suivre un colloque intitulé ‘’l’orgie perpétuelle’’ où les chefs de files des belles-lettres contemporaines citaient Flaubert pour qui le seul moyen de supporter l’existence, c’était de s’étourdir dans la littérature. Il embrassa donc une carrière d’écrivain où chacun de ses romans parlaient de façon sibylline de l’enfermement. ‘’Les 10 jours du Monarque’’ racontait une chasse aux papillons. Un Danaus plexippus venait de parcourir 4000 kilomètres, il rencontrait un Éphéméroptère, qui après trois années sous forme de larve, se métamorphosait, se reproduisait et mourait quelques heures plus tard.

‘’Monsieur Crusoé je suppose’’ fut un grand succès, il emmenait le lecteur sur une île déserte partager les dix premiers jours du naufragé. Il reconstitua la dernière semaine du Marquis de Sade à la Bastille, pour la notice de la Bibliothèque de la Pléiade. Il écrivait, il écrivait toujours. Il courut la renommée, se délecta d’une gloire qu’il refusa d’être miséricordieuse. Car dès qu’un critique littéraire évoquait l’épisode prison comme source de son inspiration, la lourde porte de sa cellule raisonnait dans sa mémoire comme l’œuf dur de Prévert sur un comptoir d’étain. 

Il revoyait alors le judas avec son optique grand-angle, un filet de lumière traversait la porte du cachot blindé comme un ruban qui s’enroulait dans sa mémoire. Il attendait, tétanisé, l’écho du claquement de la barre de fer sous la serrure. Il fermait les yeux pendant deux ou trois secondes. Si cela se passait sur un plateau de télévision, en direct, cette absence était terrifiante.

Il n’avait jamais réussi à trouver pourquoi, mais à chaque fois, cela lui faisait penser à Buster Keaton. Alors il ne bougeait plus, il ne disait rien. Il ne riait jamais. Il était là où on ne l’attendait pas. Et on était encore à la veille de Noël.

En vain, d’Alsace ; épisode 114 : DÉSACCORDS

Ambroise Perrin

Un petit jeu, une habitude, un petit truc passe-temps, chaque fois que je vais à un concert, avec mon téléphone portable anodin, et comme si je prenais une photo avant que les musiciens ne commencent, j’enregistre les instants où les instruments s’accordent. La première fois, un violoniste soliste qui passait l’archet sur les cordes, mi, la, ré, sol, puis le mi à nouveau, la corde la plus fine, pour donner un petit tour imperceptible au tendeur.

Avec un quatuor, le moment où les musiciens s’accordent me plaît particulièrement car il révèle des jeux d’influence, l’alto à la place parfois ingrate revenant impétueusement plusieurs fois sur son jeu, les trois autres musiciens l’observant impassibles jusqu’à ce qu’un très léger clignement des yeux précise sa satisfaction et fasse naître un imperceptible sourire ironique chez le premier violon qui, se permettant encore une seconde de silence, d’un infime lever de manche, donne le signe du début du programme. 

Mais bien entendu ce sont les longues conversations dans un orchestre philharmonique qui me ravissent le plus, un hautbois caché derrière la forêt des cordes débute avec son la 3 à 440 Hz (en musique ancienne le la est à 415 Hz), le premier violon qui se lève, la clarinette qui tente une percée, le la du hautbois qui revient, les vents qui s’imposent, parfois avec un si bémol comme pour la Symphonie n°4 de Beethoven, les violoncelles et les contrebasses passent, les harpes font un petit solo, on entend par groupes les cors encore, puis des vagues qui grimpent et lorsqu’elles s’apaisent, un musicien tout seul reprend son instrument et pousse son petit cri bien accordé juste pour saluer un copain dans la salle. 

Je n’ai pas cherché à connaître le protocole précis d’un grand orchestre, cette codification qui n’est pas un jargon mais une indispensable tradition. Pour un concerto pour piano, le piano a été accordé avant le concert, le hautbois ne peut que ravaler sa vanité et tout l’orchestre s’accorde sur le piano. À ce moment-là les harpes recommencent à gazouiller, l’humidité et la température de la salle faisant jouer leurs cordes aux montagnes russes. Et puis voilà la chanteuse soprano qui ce soir va monter bien haut, les cordes pourront suivre mais les vents resteront au sol. 

J’enregistre à chaque fois avec délectation en espérant que le rituel se prolonge furtivement jusqu’à la petite seconde de silence qui déclenche les applaudissements, car le jeu de lumière qui jaillit des coulisses indique que le chef a franchi la porte. Le bruit de ses pas sur le bord de la tribune va renaitre après l’étouffement des applaudissements, parfois il sert la louche au premier violon en un petit amusement de déférence, il grimpe sur son estrade, lève la baguette, j’ai déjà coupé mon enregistrement, le concert commence.

Mises bout-à-bout, toutes ces séquences où les instruments s’accordent forment une œuvre étonnante. Avec mon ordinateur et un logiciel de montage, je joue à superposer des séquences et à décaler de quelques fractions de seconde, (comme deux ou trois images en film à 24 images/seconde), le même enregistrement copié une deuxième fois. Je gagne ainsi plus d’ampleur, j’aime mixer les sons en embellissant ce qui ressemble à un couac ; j’adore les raclements de gorge, les rires, les chuchotements, parfois le bruit de tonnerre d’un pupitre qui tombe et l’exclamation étranglée du maladroit. 

Je viens d’atteindre les 90 minutes, c’est la durée d’un film que l’on regarde les yeux fermés. Et non, cette bande son ce n’est pas tout le temps la même chose, je connais par cœur les différentes nuances, l’oreille s’habitue très vite à une écoute répétée, et une fois une séquence calée, après l’avoir passée des dizaines de fois, on a mémorisé chaque coloration, chaque accent et ce serait discordant d’y retoucher.

Un des premiers albums que j’ai possédé adolescent, c’était le Sergent Pepper des Beatles, j’ai toujours une vénération pour les sons sourds et les grésillements du vinyle sur la platine 33 tours que j’ai conservée. J’ai détesté, mais vraiment du fond de mes tripes, le remix de l’album qui a été proposé au public pour célébrer le 50e anniversaire du Lonely Hearts Club Band. C’est horrible ! La voix de Lennon n’a plus rien de nasillarde et dans la soupe de A Day in the Life on distingue tous les éléments qui composent le bouillon et cela heurte ma mémoire.

Mon œuvre qui ne comporte qu’une seule note, le la du diapason, prend son temps comme un concert en entier, je l’écoute sans relâche. À 6 ans mes parents m’avaient mis au violon, qui consistait à d’abord ingurgiter des cahiers de solfège avant de pouvoir émettre quelques sons. À 14 ans Jimi Hendrix m’a dissuadé de poursuivre ce que maman appelait alors les leçons de crincrin ; les cinq cordes de la guitare électrique prêtée un jeudi après-midi par un copain se révélèrent aussi disharmonieuses que les quatre du violon. Mais c’est comme le vélo, cela ne s’oublie pas, et aujourd’hui mon stradivarius ne proteste plus lorsque je m’amuse à être virtuose.

Je peux fermer les yeux, Bach, Mozart, Chostakovitch, Ysaÿe, des dizaines, des centaines de compositeurs sont là, dans mon préambule qui n’a pas besoin de suite. Cela s’appelle, quand le concert n’a pas encore commencé, mais que les sons montent et s’harmonisent, cela porte un joli nom, cela s’appelle l’Aurore.

En vain, d’Alsace ; épisode 113 : HOMMAGE AUX GARDIENS DE MES ORTEILS

Ambroise Perrin

C’est un objet tout simple, une paire de chaussons, on dira évidemment une bonne vieille paire de chaussons.

Quand on y pense, cela fait plus de 30 ans qu’on les possède, achetés impulsivement en une minute sur un marché, et que depuis, on ne les a jamais jetés.

Au début, on devait en avoir une autre paire qu’on ne mettait pas souvent, on traînait plutôt en chaussettes, ou bien en mocassins légers qu’on enfilait en rentrant du boulot.

Les chaussons sont devenus un rituel, et sans y faire attention, je m’y suis attaché, peut-être le jour où je me suis dit qu’ils avaient connu mes trois copines successives, et qu’aucune n’avait tenté de me les remplacer par des neufs. Oui, très vite, mes chaussons sont devenus vieux, et j’ai eu l’impression qu’avec l’âge, ils grandissaient aussi. Une seule fois j’ai fait une couture à l’arrière du pied droit, parce que la bordure en feutre se détachait, j’ai une boîte avec des aiguilles, des bobines de fil, des boutons, j’aime bien.

On aime bien l’habitude des chaussons parce que les pieds commandent alors au reste du corps de se mettre en position ‘’relaxe’’, ils enferment l’esprit dans la quiétude de l’appartement et ils font des blagues quand vous les oubliez pour descendre ainsi chaussonné à la boulangerie.

Ce ne sont pas des Louboutin, mais en remontant dans l’appartement en rigolant, et en notant le regard amusé de la voisine qui voit tout, je me suis dit que je pourrais peindre la semelle en rouge.

À part les livres qui s’amoncellent dans les rayonnages, surtout quand on réussit à en mettre trois couches pour dégager les piles au sol, (et ceux tout derrière sur l’étagère sont aussi là depuis 30 ans), aucun objet n’est aussi fidèle.

Si un jour je rédige un testament, je me moquerai des vivants par un poncif, j’indiquerai que je souhaite être mis dans le cercueil avec aux pieds mes bons vieux chaussons.

En vain, d’Alsace ; épisode 112 : LE GENDARME ET LE MÉRINOS

Ambroise Perrin

Aujourd’hui on évoquerait doctement le rapport à l’autorité mais le souvenir que j’ai de l’époque, c’est simplement d’avoir découvert que la vie, c’est du théâtre. 

J’avais presque huit ans, mon petit frère six, nous étions seuls avec papa qui conduisait notre belle 2CV grise avec son coffre rond, et je me souviens de l’immatriculation 701 DS 67. Rouler en DS, en 1960, cela faisait rêver ! Le trajet Haguenau-Wissembourg était une vraie expédition, avec sandwich pour l’arrêt en cours de route, au sommet de la côte de Schœnenbourg car il fallait laisser reposer le moteur. Et on avait promis à maman de ne pas se bagarrer sur le siège arrière, fait de caoutchouc tendu sur un cadre métallique gris, et recouvert d’une sorte de tissu, un peu comme les toiles de tentes, et pas salissant. On dépassait largement les 70 km/h dans les descentes, et ça vibrait.

En fin d’une ligne droite bien dégagée, papa stoppe pour un besoin pressant. Il n’est pas de retour au volant que deux motards paraissent. Le premier s’arrête et cale sa moto juste devant la voiture pour lui interdire de repartir, le deuxième est une vingtaine de mètres plus loin, peut-être pour avoir de l’avance en cas de fuite. (C’est papa qui faisait toujours des astuces avec le vocabulaire et je devais expliquer à mon petit frère la fuite du pipi derrière un arbre et la fuite du voleur poursuivi par les gendarmes).

Le premier gendarme demande en grondant les papiers de la voiture, il nous menace de sa grosse voix, vous savez qu’il est interdit de s’arrêter ainsi au bord de la chaussée. Papa explique son pipi, mais vous n’aviez qu’à entrer dans un chemin creux. Le gendarme fait ‘’le tour du véhicule’’, il vérifie les pneus. Ne faites pas les imbéciles nous dit papa, avec les gendarmes on ne joue pas aux malins, mieux vaut paraître idiot. 

Il prend son temps, faites marcher les clignotants, appuyez sur le frein, bon, les lumières rouges à l’arrière fonctionnent, et papa qui dit oui monsieur, très bien monsieur, la prochaine fois soyez prudents, bien sûr monsieur. 

Et voilà que le deuxième gendarme, celui de devant, il s’amène, il devait s’ennuyer le pauvre, et là, coup de tonnerre, papa commence à s’exclamer mais c’est pas vrai, c’est pas vrai ! Il engueule véritablement le gendarme, mais qu’est-ce que tu fais là Wendling, tu es gendarme maintenant ?

Et le pauvre Wendling tout penaud lui dit oh bonjour Monsieur Perrin, ça me fait plaisir de vous revoir ! Mais enfin, tu es passé du CAP au Brevet, on t’a fait grimper au Bac, je sais que tu as réussi avec une mention, tu voulais faire l’école d’instituteur, j’avais de l’ambition pour toi, et tu es flic maintenant ?

Mais Monsieur j’ai fait mon service, et comme j’adore la moto et bien après, on m’a mis à la gendarmerie, j’ai une grosse moto, je roule tous les jours, mais je vous promets, juré, ce n’est que pour trois ans, ensuite je vais à l’École normale, j’ai réussi le concours d’entrée !

Ah je suis fier de toi, tu te souviens, tu détestais la section chaudronnier… Oui, oui, je sais que c’est grâce aux cours du soir que j’ai réussi, vous disiez ‘’de la persévérance Wendling, de la persévérance’’, et il se tourne vers son collègue, c’est mon prof, Monsieur Perrin, très bon prof tu sais ! 

Et papa lui demande, tu connais encore mon surnom ? Mais bien sûr, Mérinos, parce que vous aviez les cheveux en brosse, enfin parfois Perrinos ou Mérinos, ça dépendait des années…

En vain, d’Alsace ; épisode 111 : LE FEU ROUGE PLACE BRANT AVANT NOËL

Ambroise Perrin

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Feu rouge, place Brant, les étoiles du Marché de Noël éclairent mal les deux voies qui vont former un goulet d’étranglement bordé de plots jaunes. Comme un barbelé qui empêcherait de narguer l’ambassade de Russie et qui surtout rappellent aux automobilistes qu’ils ne sont pas les bienvenus, avenue des Vosges à Strasbourg.

On rêvasse au volant, cela ne va pas vite, la voiture dans la file à côté fait un bond comme si c’était le moment de démarrer, un petit bond en avant comme si le feu était passé au vert. Et donc machinalement, elle enclenche la première et démarre. 

À sa droite, à l’autre feu, un gros camion de livraison accélère pour tromper le feu orange. Mais elle est déjà en train de rouler, elle est engagée. Elle sera tuée sur le coup. 

Le chauffeur du 38 tonnes n’a pas compris pourquoi elle avait démarré au rouge. L’autre conducteur, qui avait cru faire une blague, s’est enfui. Les caméras de surveillance ont permis de reconstituer son petit jeu. Il avait essayé d’attirer l’attention de la jeune fille. Une petite drague.

Peut-être voulait-il l’inviter à partager un verre de vin chaud à la cannelle. L’ambiance de Noël c’est cette pseudo euphorie, une mixtion de hasards comme dans un sachet de bredeles un peu rances, avec des circonstances de mauvaise fortune, une excuse de probabilités improbables, et un manque routinier d’attention.  Et le malheur, et cela arrive tous les jours, de s’arrêter au feu à côté de la bagnole d’un type à la bêtise arachnéenne.

En vain, d’Alsace ; épisode 110 : SON BORD

Ambroise Perrin

Ce sont des amis de quarante ans qui insidieusement sont en train de se brouiller. Ils ont traversé mille histoires de passions culturelles, de coups de pouce pour un boulot, de complicités d’amour et aussi de trahisons, mais là, c’est la stupéfaction. Le clivage est terriblement simple, le Hamas terroriste et l’antisémitisme masqué par un antisionisme larvé.

De droite ou de gauche, jusqu’à présent, on souriait, on se connaissait, on se tolérait, on ne faisait pas de la politique un objet de querelle. Des détours d’éthique, le bal de la morale, des tolérances parfois rances, des ironies qu’ensuite avec mauvaise foi l’on nie ! ‘’Quel con, ou quelle connasse’’, ponctuait de généreuses absolutions. Si l’on était croyant, c’était en une religion où rien n’avait d’importance, et oui, chacun pouvait penser ce qu’il voulait.

Maintenant, ce n’était plus comme cela. Aucun ne pouvait prétendre être un spécialiste du conflit au Moyen-Orient et du terrorisme qui hébétait tout entendement. Mais chaque parole était scrutée, analysée, jugée et donc condamnée. On n’argumentait que furtivement mais on se faisait une opinion définitive, surtout après des silences. On comprenait ‘’de quel bord il était’’.

Il fallait répéter que la politique ne devait surtout pas céder aux émotions face aux horreurs du 7 octobre, devant la mort d’enfants, du drame des otages, de la destruction de villes entières. ‘’Oui, mais’’ ponctuent chaque réponse. Peut-on définir l’humanité par la rationalité ? Comment vivre en étant constamment en alerte ?

Les relations entre les amis ont perdu toute sérénité. On ne se chambre plus avec frivolité. Tous les malheurs sont à pleurer mais n’y a-t-il pas une hiérarchie dans les malheurs ? L’un tente l’exercice, un bébé décapité à la porte du kibboutz et un bébé écrasé dans la maison qui s’effondre sous un missile, il est rabroué, ses exemples supplantent la pensée rationnelle, ces situations complexes nourrissent des positions manichéennes.

Perfidement les désirs de vengeance et de revanche effacent l’esprit de légitimes combats, censés suivre des buts stratégiques. La philosophie, la littérature et l’histoire sont-elles des matières qui pourraient sauver notre amitié ?

‘’On s’enlise’’, réplique le plus cohérent de la bande (We Few, We Happy Few, Band of Brothers aimait-il répéter après une joute où chacun rêvait de gloire et d’immortalité, alors que tout semblait perdu), ‘’on perd son temps à raconter n’importe quoi, on ne va pas en faire une chronique, qui serait maladroite et probablement insipide’’.

‘’À côté de la plaque’’, dit doctement celui qui avait compté combien étaient dans chaque camp. Oui, c’était dramatique, désormais les non-dits, les soupçons et les allusions aux indignations exemptes de bravoure avaient séparé les amis. Une scission probablement irrémédiable.

Quelqu’un cita Flaubert, l’Éducation sentimentale, quand Frédéric et Deslauriers veulent se débarrasser d’Hussonnet : ‘’Ce crétin là me fatigue ! Quant à desservir une opinion, le plus équitable, selon moi, et le plus fort, c’est de n’en avoir aucune’’. La citation étonna. Et la discussion reprit sur l’hypothèse de faire gérer la société par des savants. Et peut-être aussi par des artistes.