En vain, d’Alsace ; épisode 39 : EN 203, TOUS DERRIÈRE ET LUI DEVANT 

Ambroise Perrin

La voiture est tellement mirifique qu’on pourrait se dire qu’elle n’est pas réelle, comme cette histoire est tellement surprenante qu’on a du mal à y croire. C’est une 203, une 203 Peugeot, comme celles produites de 1948 à 1960 par les usines Peugeot de Sochaux, à plus de 600 000 exemplaires ; c’était bien avant la célèbre 403.

Dans mon immeuble, le bloc HLM de la rue des Fourmis à Haguenau, monsieur Ohlmann fut le premier à avoir une voiture, une Dauphine, je devais avoir 5 ans, c’était en 1958, elle était de couleur beige clair, et il y avait un sac de ciment de 50 kg sur le pare-chocs avant pour qu’elle tienne la route dans les virages ; les enfants, on avait le droit de la faire briller avec un chiffon doux, il fallait enlever sa ceinture pour ne pas rayer la carrosserie avec la boucle, c’était le ceinturon acheté par un copain dans le magasin du Stock américain de la Grand’rue. Et surtout on rêvait tous d’y faire un tour du quartier, dans cette Dauphine, à toute blinde. 

Dauphine c’était Renault, mais Monsieur Loewengüth du 3e étage, lui, il travaillait chez Peugeot ! Tous les lundis, il prenait le bus puis le train jusqu’à Sochaux et ne revenait que le samedi. Et quand il rentrait à la maison, il avait toujours un carton avec plein d’objets métalliques, ou bien un grand morceau de tôle enroulé dans une couverture. 

Il entassait tout dans la cabane du jardin, on n’avait pas le droit d’y entrer. Un jour, quelqu’un nous expliqua que c’étaient des pièces pour monter une 203 ! Monsieur Loewengüth ramenait chaque semaine un bout de moteur ou de carrosserie ! Il travaillait à l’entretien dans différents ateliers, la forge, la fonderie, la chaudronnerie, la câblerie, la sellerie, l’emboutissage, l’outillage et parfois le plus noble, le montage. 

C’est lui qui nous racontait tout cela, le monde merveilleux de la mécanique. Il disait que la paie était bonne, même s’il ne voyait pas beaucoup ses enfants, mais sa femme s’occupait de tout ! Il disait aussi qu’il avait une très bonne mémoire pour se souvenir des éléments qui lui manquaient. Il était très connu dans les ateliers, racontait-il, et il était un champion pour trouver dans les bacs les bonnes pièces abîmées ou mal montées, parfois cabossées, qui lui manquaient, avant qu’elles ne repartent à la fonderie.

Il avait ainsi des copains qui l’aidaient, « ça, c’est pour Albert », et lui mettaient un morceau de ferraille bien tordu de côté. En moins de deux années, il avait assez de « pièces » pour commencer la construction de la voiture dans le jardin, rue des Fourmis. Tout le monde voulait l’aider, mais il refusait même qu’on reste à côté de lui pour l’observer. 

Il a commencé à monter sa 203 sans plans, sans rien, juste avec ses outils de bricolage. Parfois, on l’accompagnait à la ferraille, au bout de la rue de la Ferme Falk, avant les Missions africaines chemin des Paysans, pour trouver une pièce compliquée, même d’une autre marque, et surtout pour faire des soudures, le ferrailleur ayant une sorte de chalumeau. 

On spéculait surtout sur la couleur qu’il allait choisir pour peindre sa 203, avec sa forme très ronde à l’arrière. Il avait trouvé des sièges en tissu gris qui attendaient à la cave, celle à côté de la buanderie, pendus à des crochets au plafond pour qu’on ne s’assoit pas dessus. 

Je me souviens encore de plein de détails, comme du jour où l’on a pris tous ensemble, les habitants du bloc, une photo autour de la carcasse de la voiture, mais je n’arrive pas à trouver dans ma mémoire une image de la 203 terminée. A-t-elle pu rouler, même si elle n’était certainement pas homologuée ? 

Soixante ans plus tard, je l’imagine joyau d’un collectionneur ; cela me ferait vraiment plaisir de revoir la 203 de la rue des Fourmis. J’ai cherché dans un prospectus de réclame datant de 1959 : elle est peut-être Bleue nuit avec intérieur cuir Havane, Grise Beau Brummell, Ivoire safari, Jaune taxi grec, Sirocco mat ou Rouge vif traverses de choc locos.

C’est une 203 avec un 0 central pour passer la manivelle et faire démarrer le moteur, même si les puristes disent que ce n’est qu’un hasard, ce rond au milieu de la plaque. Le trou par où s’engouffrent les rêves des poètes.

En vain, d’Alsace ; épisode 38 : STRASBOURG LIBÉRÉ, MAIS STRASBOURG BOMBARDÉ 

Ambroise Perrin

Il est russe, c’est un vieil ami, c’était déjà un ami bien avant l’Ukraine, maintenant c’est plus difficile, c’est toujours un ami, mais il est russe, et surtout il admire Poutine.

Cela m’a interloqué quand je l’ai compris, pour moi, cela allait de soi qu’il allait condamner l’invasion d’un pays voisin par un président qui est perçu comme un dictateur. 

L’ami russe est bien installé à Strasbourg, il a épousé une alsacienne, leurs enfants sont charmants et bons élèves, lui a un joli poste dans la vie culturelle de l’Eurométropole et elle est ingénieure dans l’industrie pharmaceutique américaine qui a une antenne ici en Alsace. Un couple bien intégré, plein d’amis, certains ne savent pas qu’il est russe, son léger accent fait plutôt allemand.

Alors, Poutine, pourquoi ? J’ai compris que pour lui, c’était une évidence, au détour d’un titre dans Libération je lui ai alors posé quelques questions précises, pour entretenir la conversation, « eh bien oui, si tu veux, je t’explique, les russophones des provinces de l’Est, etc., etc., etc. » … pas vraiment envie d’argumenter, j’étais plus surpris que déçu. 

J’ajoute que je suis aussi vraiment super copain avec son épouse, on s’invite souvent à la maison, les gamins m’empruntent des livres et on boit des vendanges tardives puis de la vodka en fin soirée. Je me suis dit que cela ne servait à rien d’en parler. 

Ce soir, il m’a annoncé au nom de notre amitié qu’il fallait bouger ! Bouger ? Oui, déménager ! J’ai pensé qu’il allait « rentrer » en Russie, sa ville natale, c’est Novossibirsk, non, non, il aime trop la France, non, mais rester à Strasbourg, c’est dangereux. 

Là, j’étais vraiment sans voix. Oui, Strasbourg, capitale européenne, est une excellente cible pour faire un exemple symbolique dans le monde, une bombe qui raserait le Parlement et le Conseil de l’Europe, et le quartier de l’Orangerie. La France, l’Europe, les États-Unis capituleraient comme les Japonais après Hiroshima.

Strasbourg bombardée ? Je crois bien qu’il plaisantait, enfin, je ne sais pas, finalement, la guerre en Ukraine, c’est vrai, elle est à notre porte, disons que j’ai envie de me dire qu’il plaisantait.

En vain, d’Alsace ; épisode 37 : À MORT LES PETITS LAPINS !

Ambroise Perrin

Dans les forêts où il n’y a pas de chasseurs, les petits lapins meurent-ils de vieillesse ? Parfois, les méchants chasseurs tirent au fusil les uns sur les autres et quand elles lisent le journal, les veuves des petits lapins rigolent. 

Plus nombreux sont les « accidents » dans la rubrique fait divers, plus angoissées sont nos promenades dans les sous-bois. Ce monsieur en battle-dress a une bonne grosse tête de sanglier, les cheveux en épi dépassent de la casquette et la pointe du fusil portée en bandoulière ressemble, vu de loin, à une crête gominée, roulée en chignon, comme une grosse tête d’épingle dépassant.

Il y a une règle, bien simple : ne jamais discuter. C’est dangereux. Un chasseur déterminé vous convaincra qu’il est le premier écologiste de la région, et qu’en gros c’est lui et ses copains qui sauvent la planète. Je devrais dire aussi copines, non pas à cause de me-too, mais parce que c’est vraiment vrai, il y a aussi des chasseuses et des chasseresses, qui se pavanent comme si elles étaient Diane ou Artémis. 

Observation personnelle, elles ne sont que blondes et font tout pour ressembler, par leur morgue et leur fausse désinvolture, à des garçons. On dit qu’elles visent bien mieux que dans la Règle du jeu de Jean Renoir. C’est un film de 1939, juste avant la guerre, que les petits lapins détestent de père en fils, sauf la séquence hilarante où le vénal braconnier cire les pompes des magnanimes châtelains pacifistes. 

Finalement, je ne les trouve plus du tout sympathiques les petits lapins, ils ne font que créer des polémiques, ce sont tous des familles nombreuses et on a l’impression qu’il y en a que pour eux. 

Quand je pense qu’on va en avoir pour un mois, partout en Alsace, sur les comptoirs des boulangeries et les rayons des supermarchés, en chocolat…

En vain, d’Alsace ; épisode 36 : LE VRAI VÉLO DU MAILLOT JAUNE DU TOUR DE 1919

Ambroise Perrin

Je roulais sur la très jolie piste le long de l’ancienne voie ferrée, à la sortie de Rosenwiller. Un vieux monsieur avait mis son antique vélo à l’envers, roues en l’air, et s’affairait avec des outils aux manches en bois. Il semblait sortir d’une photo sépia avec des cuissardes tricotées en laine noire, une peau de chamois qui protégeait le haut de ses cuisses et une sorte de vareuse de couleur vaguement jaune.  

Puis-je vous aider ? Il me raconta son histoire. Ce vélo avait presque gagné le Tour de France ! Ce vélo ? oui, celui-là ! C’était en 1919, la première fois que le Tour passait en Alsace redevenue française. Son grand-père avait alors 17 ans, il avait été au front en 1917 dans la Rheinisches Jäger-Bataillon n° 8 de la 7ème Armée du Reich. Au retour de la guerre le soldat allemand devint le forgeron français du village. 

Un cycliste parut poussant son engin la fourche brisée, il était très pressé. 

Il donne son nom, Firmin Lambot. Cela fait 13h qu’il pédale, il a déjà parcouru 320 km depuis Genève, c’est la 12e étape du Tour de France et il doit arriver à Strasbourg le plus vite possible. Et son vélo est cassé. Il est mort de fatigue, de froid et de faim, les organisateurs ont inventé cette année un uniforme publicitaire, un maillot jaune, ils étaient plus de soixante coureurs au départ le 29 juin, ils ne sont plus que 11 mais il y a Eugène Christophe, le Vieux Gaulois, qui va le doubler… Le forgeron écoute mais ne comprend rien puisqu’il ne parle que l’allemand. Il examine le vélo de Firmin et active le soufflet de la forge. Firmin lui pose la main sur l’épaule et lui dit non, je dois réparer moi-même mon vélo, le règlement interdit de l’aide. L’Alsacien voit le désarroi du cycliste et se dit qu’il y a deux ans ils étaient peut-être l’un en face de l’autre dans les tranchées. 

Il ne peut pas deviner que pendant la guerre, Firmin, qui est belge, s’est tranquillement marié pour vivre des jours heureux. Le coureur tente de parler dans le patois d’Anvers, une sorte de flamand qui résonne un peu comme de l’allemand. Souder sa bécane va lui prendre deux heures de travail à la forge. Trop long. Alors il plonge la main dans son gilet de laine et de la poche du dos, coincé sous le boyau de secours, il sort de sa cachette un billet de 100 francs, un peu humide de sueur et soigneusement plié. C’est un mois de salaire. Il tend le billet au jeune homme, et lui dit « tiens, c’est pour toi, regarde c’est beau, il y a en face de la paysanne souriante et dénudée, un forgeron comme toi, avec son tablier de cuir et le marteau sur l’enclume ».

C’est ainsi que discrètement, Firmin Lambot acheta au forgeron de Rosenwiller son vélo, et laissa le sien cassé dans le village alsacien. Le champion cycliste longea le cimetière juif sur sa nouvelle monture, traversa la Gross Bari, la Grande Colline bordée d’anémones pulsatilles et fonça vers la capitale alsacienne. Luigi Lucotti avait déjà gagné l’étape en 15h 08’ et 42’’. Mais le vélo de Rosenwiller avait des ailes. C’est lui qui remporta les étapes suivantes et ce 27 juillet Firmin Lambot, équipe La Sportive, gagna le Tour de France 1919 à Paris ! 

Le vélo du soldat allemand traversa les Champs-Élysées, portant Firmin Lambot jusqu’à l’arrivée au Parc des Princes, vive la France ! 

Henri Desgrange, le directeur de la course, avait été dithyrambique : Le Tour de France est un chemin de ronde ! Cette année, pour la 13 ème édition, en partant vers l’Ouest pour terminer triomphalement par l’Est, nous parcourons 5560 km en 15 étapes avec 67 coureurs au départ (mais trois anciens vainqueurs sont morts au combat, François Faber, Octave Lapize et Lucien Petit-Breton) ; 5000 francs, c’est une fortune, pour le vainqueur, 2000 francs pour le deuxième et 1000 francs pour le troisième (seuls 10 coureurs seront qualifiés à l’arrivée) : « C’est le premier passage du Tour en Alsace après la domination allemande ! Une Alsace française pour le Tour de France ! ».

Voilà la galvanisante célébration du Journal aux pages jaunes, l’Auto, comme l’ont lue les lecteurs : « Strasbourg ! Metz ! Et ce n’est pas un rêve ! Nous allons là-bas, chez nous. Nous verrons de Belfort à Haguenau toute la ligne bleue des Vosges qu’avant la guerre nous contemplions à notre droite. Nous allons longer le Rhin. Avec Strasbourg et Metz, nos ambitions sont repues ; le Tour de France est complet. »

Et moi, cycliste d’un dimanche de 2024, j’admirais sur le sentier de ce charmant petit village alsacien une vieille bécane à la fourche brisée, que je qualifiais de monument historique à la gloire du vélo inconnu.

En vain, d’Alsace ; épisode 35 : LES CIGOGNES DE JULES CESAR 

Ambroise Perrin

Jules César aimait l’Alsace, enfin le territoire à gauche du Rhin, ici chez nous. Il n’aimait pas les Belges même s’ils étaient les plus braves parce qu’ils étaient éloignés des raffinements de la civilisation romaine. Et Jules César craignait les Germains, continuellement en guerre, qui interdisaient l’accès à leur territoire par des combats presque quotidiens. 

Nous sommes en 55 avant Jésus Christ, le général et écrivain romain vient d’envahir la Grande-Bretagne et s’en retourne en Gaule, il ne veut donc aller ni trop au nord, ni trop à l’est. Le voilà sur la rive gauche du fleuve, dans notre belle Alsace, face aux « Champs Décumates », la Forêt Noire. Aucun village peuplé d’irréductibles Alsaciens ne saurait résister. La deuxième légion, 6000 hommes répartis en dix cohortes, aménage un camp à Argentoratum, Strasbourg, qui devient une base administrative. 

Jules César souhaite prendre un peu de repos, il s’installe au Heiligenberg pour s’adonner à son loisir, la céramique sigillée. Le redoutable conquérant guerrier César se délasse et devient un sympathique Jules artisan alsacien tournant de jolis petits pots lisses et décorés d’un vernis rouge et brillant aux décors en léger relief, imprimés à la roulette. Des vestiges de son atelier ont été découverts près de Dinsheim, à l’ouest de Molsheim. 

Des fouilles ont mis à jour un vaste ensemble de fours, indiquant la poursuite de cet art pendant plusieurs siècles, pour produire des ustensiles en céramique, des lampes à huiles, des amphores, des briques, des tuiles… Une coupe en sigillée décorée par Jules César se vendait au marché d’Appiacum, aujourd’hui la ville d’Epfig, 5 sesterces, la cruche ne valait qu’1 sesterce, la mesure de vin 1/4 de sesterce, mais 2 esclaves étaient vendus 5048 sesterces. Un esclave alsacien valait donc un peu plus de 500 coupes en céramique. 

Mais le temps des poteries alsaciennes fut aussi celui de la stratégie. Face aux présomptueux et offensants raids des Germains, César décida d’apporter son soutien aux Ubiens, une tribu germanique alliée de Rome. Il fallait donc traverser le Rhin, et le faire majestueusement : de simples barques semblaient indignes au général et à ses troupes. César va construire deux ponts en bois, considérés comme des chefs d’œuvre d’ingénierie militaire, pour traverser rapidement le fleuve. 

Dans ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules » César précise que ces ponts furent détruits après le retour des troupes, pour que les soldats romains, mis au repos après avoir battu les tribus germaniques, goûtent, sans crainte d’un retour des Germains, aux douceurs alsaciennes. On imagine alors Jules César dans une solitude débordante, laissant les affaires courantes à ses fidèles et compétents chefs guerriers, et s’adonnant à des recherches tactiques pour son avenir impérial sous des cieux de sereine tranquillité que seuls quelques vols de cigognes, longeant le Rhin, venaient troubler.

Après avoir repoussé les frontières de la République romaine jusqu’au fleuve alsacien, César utilise ses légions pour conquérir le pouvoir à Rome en s’opposant à son ancien allié, Pompée. Acclamé par le peuple, il endosse pour dix ans tous les pouvoirs constitutionnels, pouvoirs qu’il transforme ensuite en « dictature à vie ». Les péripéties de la vie de César sont bien connues grâce notamment aux nombreuses correspondances de Cicéron. Mais c’est essentiellement l’archéologie qui permet de comprendre les entreprises militaires de César, les sièges, les campements et l’établissement de colonies, comme celles dont on retrouve les traces dans notre Alsace actuelle. 

On sait également que Jules César a rédigé plusieurs ouvrages théoriques de grammaire et de rhétorique, qui sont considérés comme perdus par les historiens. Peut-être des copies sont-elles enfuies quelque part sous des ruines, en Alsace ?    

En vain, d’Alsace ; épisode 34 : LA JACQUELINE DES DEUX CÔTÉS DE LA FRONTIÈRE

Ambroise Perrin

Elle est morte à 100 ans, on l’avait un peu oubliée, la Jacqueline, la plus vieille pensionnaire de la maison de retraite de Schweigen. Son jardin touchait aux vignes qui grimpaient le long des collines de Wissembourg. Le chemin servait de frontière entre la France et l’Allemagne et c’est une longue histoire. 

Avant-guerre Jacqueline était bonne à Wissembourg, à l’épicerie familiale presqu’en face de la mairie. Les parents de la jeune fille connaissaient les Bibus, les Schreiner et les Dippacher, on gagnait bien sa vie dans la ville redevenue française en 18 après la guerre. Et tous avaient de la famille des deux côtés, la douane ne posait pas trop de problèmes puisque tout le monde se connaissait. À 10 ans Jacqueline était entrée dans la section fille des jeunesses hitlériennes, il fallait aller à Bad Bergzabern, et à 15 ans, elle dut trouver du travail. Et voilà, bonne, c’était la voie normale, elle rêvait d’être vendeuse, et quand elle serait un peu plus grande, elle pourrait « faire la boutique ». 

En attendant elle remplissait les bocaux de farine, de sucre et de moutarde, elle rangeait les paquets des livreurs, elle épluchait les légumes pour le repas de tout le monde et gardait les deux petites filles âgées d’à peine 3 et 5 ans plus jeunes qu’elle, de madame Dippacher, sa gentille patronne. Elle avait une chambre à elle près de la grange au fond de la cour, et les fournisseurs n’avaient pas le droit de lui rendre visite, non, elle est trop jeune disait l’épicière.

Quand ce fut l’Évacuation le 31 août 1939, personne ne savait où l’on s’enfuyait en montant dans les trains à bestiaux. Le choix de la ville serait probablement décidé en cours de route, Jacqueline s’en alla avec tout le monde, puisqu’elle faisait partie maintenant de la famille. Au Dorat en Haute-Vienne, même si tous les évacués parlaient en allemand, comme Jacqueline n’avait pas de carte d’identité française, les gendarmes français trouvèrent qu’elle était une espionne et l’emmenèrent pour l’enfermer dans un camp, peut-être celui de Saint-Paul-d’Eyjeaux, avec des barbelés pour la surveillance, le regroupement et l’internement des opposants de l’administration française, qui en profitait pour instaurer des travaux forcés. La pauvre gamine avait été traquée comme du gibier et Auguste, son patron épicier, alla lui rendre visite pour lui apporter un colis avec quelques victuailles. 

Il disait comme tout le monde qu’il ne faisait pas de politique, lui, l’épicier, le soldat survivant de Verdun en 14-18. Là, face aux gendarmes, il était un bon français, alsacien. Il était aussi la mémoire de tous les garçons allemands de son âge morts au front pour le Kaiser, et gardait au fond de lui cette hantise d’avoir peut-être reconnu un cousin dans l’assaut des tranchées françaises.  

Et aujourd’hui, à l’automne 1939, ce n’étaient pas les gendarmes français qui allaient l’impressionner. Il détestait le statut de victime que l’on donnait aux évacués, et n’avait aucun respect pour ces fanfarons français qui faisaient la loi en soupçonnant chaque réfugié d’être un Allemand ou un Autrichien ayant fui lâchement leur pays, -ils disaient fuir le nazisme, ou d’être communiste, franc-maçon, juif, résistant ou tsigane : c’était dans cet ordre d’ « indésirables » que les gendarmes français posaient des questions. 

On savait déjà que les conditions de l’armistice allaient interdire aux Juifs de rentrer en Alsace, le Gauleiter Wagner avait confisqué tous leurs biens. Tout se savait parce que l’on avait toujours quelqu’un de la famille dans la Wehrmacht qui racontait entre les lignes de lettres banales, un peu ce qui se passait. Cela n’empêchait pas d’avoir envie de rentrer le plus vite possible chez soi, à Wissembourg, redevenue allemande, peut-être parce que l’on n’avait pas l’idée que l’on pouvait envisager autre chose. On verrait bien et on fera avec. 

Tous les étrangers indésirables étaient donc rassemblés dans des « camps de séjour surveillés », les CSS, de très nombreuses structures de coercition installées dans des prisons, des casernes, des usines, des camps en plein air le temps d’une rafle, souvent sans cantonnement. Les insoumis et les déserteurs étaient les plus difficiles à contrôler. Mais Auguste l’épicier n’avait en tête que de récupérer sa Jacqueline. Quand il vit les baraquements brinquebalants et le dénuement de tous ces indigents enfermés, il dit que ce n’était pas possible. Il l’a reconnue au loin, dans la foule des gens qui traînaient. Il l’a prise par la main et de sa grosse voix, expliqua au gardien que Jacqueline, elle était de la famille, oui, en français, malgré le fort accent alsacien, et les deux rentrèrent « à la maison », c’est à dire dans la cave sous l’école du village, ce n’était pas facile de trouver une maison disponible au Dorat. 

Après la guerre, la Jacqueline resta dans la famille, elle s’occupera plus tard des bébés des deux filles, elle servait maintenant au magasin, elle ne parlait pas beaucoup. Aller à Schweigen était devenu très compliqué, il fallait se cacher et passer comme avant par le vignoble. C’était vraiment la misère là-bas. Les Allemands n’avaient pas le droit aux médicaments des Américains, alors pour apporter de la pénicilline à sa mère, Jacqueline cachait la piqûre dans des bottes de pissenlit et faisait semblant de se perdre sur le chemin pour poser le panier derrière une petite cabane. Après 1945, de l’autre côté de Wissembourg, tout n’était que détresse. La capitulation, les habitants allemands n’y pensaient pas, ce n’était absolument pas dans les esprits, parce que, simplement, on n’avait qu’une seule préoccupation, la misère. Et Jacqueline était là, dans les ruines de la ferme de ses grands-parents, avec la faim et le cadavre qu’on découvrit des mois plus tard sous les décombres, c’était le temps des loups, des milliers de gens qui pour survivre s’agrégeaient en meute. Toutes les villes étaient sous les gravats, 9 millions d’habitants évacués, 14 millions de réfugiés et d’expulsés de l’Est, 10 millions de travailleurs forcés et de détenus survivants des camps soudain ouverts, et les 10 millions de prisonniers de guerre qui cherchaient « c’était où maintenant chez eux ? », tous sans abri.

Plus rien ne fonctionnait, ni le courrier, ni les trains, les hivers 1946 et 1947 furent terribles, la débrouille, mais aussi une solidarité collective étonnante réveilla la population allemande, on dit alors que comme des enfants qui passaient sans transition d’une activité à une autre, ils occultèrent les années Hitler. Et dans cette misère, que les forces alliées cherchaient vraiment à apaiser, les Allemands commencèrent à se considérer comme des victimes, et beaucoup s’enfermèrent dans l’idée que, de ce qui s’était passé, le peuple n’en était pas coupable.

La presse analysa ce chaos comme étant un terrain de jeu pour ceux qui avaient survécu à la guerre, et quand certains plongeaient dans l’apathie, pour d’autres ce fut une joie de vivre éruptive, « la proximité constante de la mort augmentant immensément l’impression de vivre ».

Dans cet après-guerre, la Shoah était absente de la conscience collective allemande. Le refoulement et le silence accompagnaient cette échappatoire de se considérer comme des victimes, pour s’épargner la tâche de penser aux victimes réelles. Harald Jähner, un journaliste allemand, écrira qu’on ne peut pas comprendre la misère si l’on ne comprend pas le plaisir qu’elle procure, c’est-à-dire de réussir à y échapper. 

Jacqueline avait parfois des paquets de Lucky Strike, elle qui ne fumait pas, des paquets de précieuses cigarettes américaines ramenées de Berlin par un vague cousin survivant. Les Lucky Strike valaient une fortune au marché noir. À Wissembourg, à l’épicerie redevenue française, la Jacqueline allemande échappait au malheur de sa condition, mais il lui fallait faire profil bas quand de bons alsaciens soudain patriotes bleu-blanc-rouge clamaient refuser d’être servi par une schleue, une boche. 

En 1958, quand l’épicerie fit faillite parce qu’une supérette Sadal s’installa à côté, et que l’épicier et sa femme tombèrent malades, elle le cancer et lui la tristesse du cancer de sa femme adorée, la Jacqueline se trouva seule à leur mort. Elle était plutôt vieille à 34 ans, mais maintenant la douane devenait plus facile à franchir, elle fit les 800 mètres pour rentrer à Schweigen, oubliée tout de suite par les clients wissembourgeois qu’elle connaissait pourtant chacun personnellement, et chacune de leurs habitudes, leurs dettes impayées, leurs magouilles sur les remboursements de « dommages de guerre », et tous leurs souvent bien sales secrets. 

Elle put encore se marier, et avoir deux enfants qui eux aussi l’oublièrent rapidement, et comme elle rendait service en faisant le ménage à la maison de retraite, quand il y eut une place de libre, elle s’y installa.

Personne ne parlait du passé, d’autres années passèrent, et ces années aussi, aujourd’hui, sont déjà oubliées.

En vain, d’Alsace ; épisode 33 : MON NOM EST PERSONNE, LA STATUE D’OBERNAI

Ambroise Perrin

J’ai deux copains à Obernai, Slimane et Yacine, qui m’ont raconté l’histoire de la statue qui a été déboulonnée en Algérie et à nouveau inaugurée au Mont national de leur bonne ville. C’est une histoire pour des historiens, ou des universitaires spécialistes de la décolonisation et des conséquences de la fin de la guerre, que l’on doit écrire après une enquête et une mise en perspective diplomatique. 

Peut-on 60 années plus tard n’en garder que quelques anecdotes et la raconter comme des souvenirs confus nourrissant les sarcasmes de la question « t’es sûr que c’est vrai ? ». Oui, le cocasse le permet.

Les parents arabes de mes amis faisaient partie de l’équipe d’ouvriers qui travaillaient pour l’armée française, chargée de récupérer les statues des places des villages. Il fallait des grues et bien sûr on laissait sur place les piédestaux avec les noms gravés, puis on transportait l’homme célèbre déboulonné dans les dépôts d’une caserne. Et les ouvriers tentaient d’obtenir un passeport pour suivre les Pieds noirs qui avaient encore de la famille en métropole, et trouver ainsi un point de chute. Quelques rapatriés de vieille origine alsacienne furent les bienvenus à Obernai. Nous sommes en 1962, la petite communauté qui a quitté l’Algérie aimerait bien récupérer, par nostalgie et par gratitude, une statue pour l’installer dans cette bonne ville d’accueil. 

Et pourquoi pas celle du Père Bugeaud, le commandant colonial de l’armée française qui avait combattu, lors d’une attaque en plein sommeil, en portant son bonnet de nuit, ce qui inspira la fameuse chanson : « as-tu vu la casquette, la casquette, as-tu vu la casquette du père Bugeaud, elle est faite en poils de chameau ». Mais cette statue est déjà réclamée par le village d’Exideuil le lieu de naissance du maréchal Bugeaud. Va donc pour un autre maréchal, Jean-Baptiste Jourdan ! Inauguration officielle le 11 novembre 1969 ! Mais 20 ans plus tard, on s’aperçoit que l’homme de bronze, ce n’est pas lui, mais le général Lazare Carnot ! Soit on renvoie la statue, soit on change le nom de la plaque… 

Mes amis m’ont raconté que sur le navire Le Dives qui ramenait dans la précipitation les statues à Marseille, cela avait été un peu le bazar propice à des confusions. L’important pour ceux qui partaient, et ceux qui voulaient partir avec eux, c’était d’avoir une place sur un bateau pour rejoindre une ville alsacienne quittée par des aïeux optants après 1870. 

Partir, c’est à la fois une difficile énigme et une dynamique conquête. Il y a souvent quelque chose d’équivoque, on laisse derrière soi un passé insaisissable, souvent avec peu d’éléments pour perpétuer des souvenirs… La statue qui avait quitté le soleil des portes du Sahara pour la neige des pieds des Vosges devenait une chimère ou un spectre comme chez Hamlet. Pour les promeneurs d’Obernai, le grand bronze fantoche refléta une quête identitaire dont la plupart n’avait aucun entendement. 

La statue donne un peu d’ombre l’été, et sans les mots gravés sur son socle, son nom serait Personne. C’est pour cela aussi que Slimane et Yacine, qui sont nés à Obernai, ont parfois l’impression d’être des illusions en Alsace. 

En vain, d’Alsace ; épisode 32 : URGENT, NÉ LE 29 FÉVRIER CHERCHE ÂME SŒUR À OBERNAI

Ambroise Perrin

J’ai réceptionné dans la boite e-mail de ce blog ‘’AFP Ambroise-Fiction-Presse’’ un message assez intrigant. Le ton est courtois, l’audace insolite, la requête impérative et peut-être que les abonnés pourront m’apporter leurs compétences. J’ai déjà consulté un prof de statistique et une chercheuse en math de la Fac, vous allez voir pourquoi : « Cher Ambroise Perrin, le ton singulier et pertinent de vos dépêches m’incite à vous demander si le développement suivant peut me laisser un quelconque espoir ; je suis né le 29 février 1996, j’aurai donc 28 ans, et je souhaite rencontrer une dame née également un 29 février. Si affinité nous pourrions nous marier le jeudi 29 février 2024, cela nous ferait encore quelques jours pour bien faire connaissance. J’ai un bon métier dans la restauration, je suis sportif, non-fumeur, pas végétarien. Quelle chance ai-je de rencontrer cette personne à Obernai où j’habite, ou dans les environs ?»

« Cher Leonhard Euler. D’abord, je n’emploierai pas le mot chance mais probabilité. Sur une période de 4 ans, en admettant que les naissances soient équiréparties, la probabilité d’être né un 29 février est de 1 / 4 x 365 +1 soit 0,00068446 % ». Il y a certainement une variable aléatoire cachée dans ce pourcentage. Je suis certain que ce n’est pas tout-à-fait incorrect mais pas convaincu que cela puisse nous aider.  

Après les probabilités, on peut tenter les statistiques. Selon l’Insee, il y a eu 734 000 naissances en France en 1996 pour 60 000 000 d’habitants. Si l’on divise par 366 on obtient 2005 naissances le 29 février 1996. Chiffre ramené au bassin de population d’Obernai cela fait 1 personne, sous réserve qu’elle ne soit pas décédée, et c’est donc vous. Comme il faut être 2 pour se marier et que vous, Monsieur, vous souhaitez épouser une dame, (1 naissance sur 2) cela nécessite de quadrupler votre zone de recherche, sous réserve encore que cette unique personne sportive, non fumeuse et carnivore soit célibataire et accepte de convoler avec vous. 

Sachant qu’en l’an 2000, il n’y avait pas d’année bissextile (elle aurait eu 24 ans) vous ne pouvez élargir votre recherche qu’à 1992 (elle aura 32 ans et vous 28 le jour du mariage) ou à 2004 (elle aura 20 ans, pas le plus bel âge de la vie, mais quand on aime on a toujours 20 ans). 

Si des lecteurs férus dans l’art des chiffres lisent avec opportunité ce blog AFP, merci de m’écrire afin d’affiner ces probabilités et déjouer cette modélisation statistique, et ainsi m’aider à décrire le hasard qui nous entoure et accepter la variabilité de notre existence, et enfin permettre à Leonhard de vivre dans l’attente confiante d’une espérance vivante.

En vain, d’Alsace ; épisode 31: UN LIT POUR DE GAULLE À GRENDELBRUCH 

Ambroise Perrin

Pendant un demi-siècle, les mariés de l’arrondissement de Molsheim envièrent au village de Grendelbruch le menuisier Eugène Poirot. Pour une somme relativement modique, il sciait, frappait, rabotait, tarabiscotait, usait du vilebrequin et de la défonceuse, affleurait, chantournageait, bornoyait et patinait les planches qu’il allait assembler pour monter la chambre à coucher en merisier que les époux allaient conserver toute leur vie. Le bonheur des cœurs simples. 

Eugène Poirot était vosgien, de Rochesson, de l’autre côté de la montagne ; il avait épousé une alsacienne après avoir survécu à la Grande guerre, une boche avait-on dit chez lui, et il s’était alors exilé dans cette commune au milieu de la forêt où l’on évoquait encore la guerre des paysans de 1525. Ses clients travaillaient à la filature ou à la papeterie, et ils avaient toujours énormément de respect pour cet artisan qui, pendant la Seconde guerre, avait organisé avec ses amis bûcherons l’accueil des résistants alsaciens dans la châlet des Grosskost. 

En ces premiers jours de novembre 1959, pas vraiment retraité, fidèle à son canon de rouge de mi-journée, voilà qu’accoudé au bar du Crapaud il voit s’arrêter une DS noire rutilante. On cherche Poirot, l’ébéniste ? C’est moi répond Eugène ! Pourriez-vous construire dans la semaine un lit de 2,20 m de long ? Le fonctionnaire explique qu’il vient de la part du Préfet Maurice Cuttoli, que c’est le député-maire de Strasbourg Pierre Pflimlin qui a mentionné son nom car il possède un buffet de sa construction, avec de jolis rideaux qu’il aime beaucoup, en vichy rose, et que l’affaire est confidentielle et bien payée.  

Le président de la République, le Général De Gaulle, va passer quatre journées en Alsace, du 19 au 22 novembre prochain, une tournée épuisante de 82 villes et villages, et la nuit il lui faudra un bon sommeil et par conséquent un excellent lit pour reposer ses 1,93m… Mais il faut deux mois pour fignoler un tel chef-d’œuvre… – Vous avez dix jours ! En bon patriote, Poirot releva le défi, la tournée du Général fut triomphale, auguste à chacun de ses 17 discours. Poirot vint l’applaudir à Erstein lorsqu’il prit l’autorail pour Wissembourg et quand le dernier jour, à Molsheim, De Gaulle prit congé de l’Alsace, on lui présenta l’ange de ses nuits. Charles De Gaulle prit Eugène Poirot à part, il voulait tout connaitre de son beau métier, le choix des essences, les petites sculptures au couteau, les vernis, les assemblages des tenons, des chevilles et des lamelles qui font que rien ne grince lorsque l’on se retourne la nuit… Vous savez Poirot, j’emmène votre lit à l’Élysée ! Venez me voir à l’occasion ! 

En vain, d’Alsace ; épisode 30 : À BRUMATH, COQUILLAGES ET CRUSTACÉS

Ambroise Perrin

Son mari la quitte pour une plus jeune, il lui a dit, ‘’restons bons amis’’, il va garder la maison et lui propose beaucoup d’argent, et comme c’est aussi la grosse crise, il hurle ‘’pour que tu dégages’’. Cela se passe dans la jolie petite rue, en face de l’Écrevisse à Brumath, hôtel-restaurant célèbre pour avoir accueilli Jean-Paul Sartre en garnison pendant la drôle de guerre, et pour ses plateaux de fruits de mer, avec un nom pareil, c’est bien logique. 

En ce moment, il habite chez elle, la nouvelle, et c’est tout petit ; et elle, la vieille, elle est seule dans sa belle maison à lui, qu’elle a aménagé avec amour, bon goût et aveuglement pendant vingt ans. Elle aimerait bien y rester, mais ce n’est pas négociable, il veut SA baraque, c’est lui qui payait les traites et la décoration et elle est à son nom, non ? 

C’est son dernier soir, le salon au rez-de-chaussée est encombré de cartons avec SES affaires. Elle va chez sa sœur, où elle a déjà déposé deux ou trois meubles ; il l’a autorisée à les prendre. Le chien aussi, il veut bien qu’elle le prenne, mais finalement personne n’en veut, il a été largué ce matin à la SPA. Être une bête libérée, ce n’est pas si facile.

Pour son dernier repas ici, elle s’est fait livrer ‘’à domicile’’ le fameux plateau de fruits de mer des amoureux, comme s’en vante la carte, car on déguste tout avec les doigts, les crustacés étant subtilement proposés aux bécoteurs comme les prémices d’autres bons moments. Elle se croit au cinéma, ses yeux panotent sur les objets qu’elle va nimber d’un halo mélodramatique dans sa mémoire. La lumière est diffuse, chaude par le reflet des grandes teintures qui masquent le vilain monde extérieur. Que l’on est bien chez soi ! Et ce sera désormais chez lui ? Désormais… 

On ne les verra plus ensemble. Il reste une poignée de crevettes dans l’assiette. Alors, petite idée, petite vengeance, petite blague, rien de bien méchant ! Elle va grimper sur l’échelle qui lui a servi à vider les étagères et elle dévisse les embouts de chacune des tringles des beaux rideaux. Et allez, hopla, deux ou trois crevettes dans le creux de chaque barre, et les embouts à peine revissés pour laisser passer l’air. Rigolo, n’est-ce pas ? 

Dernière nuit dans cette belle maison qu’elle regrettera tellement. Demain matin, la camionnette pour embarquer ses bouquins, ses petites culottes et les traces d’un bonheur qu’elle voudra vite oublier, un dernier selfie devant la baie vitrée de la salle à manger, elle fredonne Capri, c’est fini, je n’y remettrai plus jamais les pieds, c’était la maison de mon bel amour… Ici, c’est fini...

Monsieur revient l’après-midi même avec sa nouvelle Madame, émerveillée par tant de beauté, cette belle maison si bien agencée, le bonheur est à ses pieds, celle d’avant, il devra l’oublier ! Et surtout, sans crier Aline pour qu’elle revienne ! Elle va apporter sa touche d’artiste au bonheur de leur ‘’jeune couple’’, un grand poster de Hooper et le sourire de Marilyn warholisée… On bouge les meubles, on va repeindre la cuisine et acheter un plus grand écran pour la télévision.

Au bout de deux ou trois jours, elle trouve que cela sent un peu le rance, cette maison était mal aérée. Au bout d’une semaine, il y a comme une odeur, elle va laver les sols, qui en ont bien besoin, avec un détergent qui sent bon. Au bout de deux semaines, franchement, ça pue, c’est aigre et insidieux, et quand on imagine que cela a disparu, cela revient plus fort. 

C’est fétide. Ce n’est plus une senteur, ce sont des effluves qui flottent dans toute la maison. Comme un remugle d’une vie passée, les miasmes d’un petit complexe de supériorité sur le cadavre de la vieille bique que son bel homme vient de chasser, l’air putride de la bataille terminée sur les relents de sa victoire. Plus concrètement, ça schlingue vraiment dans son nouveau chez elle ! 

Elle demande à la femme de ménage un récurage en profondeur de la cuisine, de la salle de bain et puis aussi de toutes les pièces, même si cela prend du temps. Peut-être un rat mort qui pourrit dans un coin ? La maison est inspectée de fond en comble, tous les meubles sont frottés et désinfectés, ça pue toujours et de plus en plus fort. On emprunte le chat d’un voisin. Le minou restera sans croquette, enfermé à la cave pendant 48 h, si une souris puante était passée par là, elle aurait été de suite occise. On fait alors appel à une société de désinfection, un technicien docte et savant se fait fort de détruire toutes oothèques qui peuplent, c’est son diagnostic, chaque pièce de la maison. Ne trouvant pas de coques abritant des blattes ou autres cancrelats, il propose une mesure radicale, l’emploi d’un fumigateur répulsif pour diffuser un brouillard assassin à base de cyphénothrine de la famille des pyréthrinoïdes, doublé par une application de DEET, le champion des récepteurs olfactifs, ça a été mis au point par l’armée américaine, madame, alors vous pensez si c’est efficace. Après tout cela, je vous le promets, votre maison sera comme un jardin de roses, je vous demande pardon, avec le soleil il y a un peu de pluie parfois, cela prendra 3 jours sans que vous ne puissiez entrer. 

On va s’organiser, répond le nouveau couple qui garde un peu de dérision pour annoncer qu’ils vont se mettre au parfum à l’hôtel, pas très loin, tant pis pour les ragots. Les voisins compatissants disent combien ‘’on vous plaint’’ avec la terrible angoisse que cela s’étende aussi chez eux. Eh bien non, aucune maison des alentours n’a ce problème de flagrance, personne ne ressent ce goût d’empyreume entre leurs quatre murs maçonnés. Ils sont pour le moment à l’abri de cet incertain mais peut-être futur tourment. Il n’y a qu’une seule maison qui pue et qui continue à puer, dès le lendemain du passage du technicien spécialiste en tueuses exhalaisons. 

On cherche toutes les solutions, l’odeur maintenant est d’une acidité mordante, capiteuse et fourbe. On pense qu’elle vient de s’éclipser et elle est là, sournoise, un zéphyr rusé qui donne envie de vivre masqué. Internet fourmille de charlatans qui proposent des sacs de charbon actifs en bambou exotique, des gels de destruction des molécules qui transportent les odeurs hors-la-loi, des purificateurs antiacariens qui absorbent furtivement l’humidité, des badigeonnages avec un produit magiquement ésotérique, qui s’avère être un mélange d’eau calcaire et de vinaigre blanc. 

Il faut prendre une décision, c’est celle de laisser passer le temps et de s’installer ailleurs jusqu’au printemps. Va pour la maison de campagne des parents de la jeune dame, qui menace, sans trop savoir comment, de représailles en raison de son martyr en tapinois. Elle a des migraines, la nuit des hauts le cœur, et des coups de froid tout au long des journées puisqu’il faut vivre avec les fenêtres ouvertes. Partons ! 

Et pourquoi ne pas, pendant ce temps-là, louer les pièces du bas en Airbnb, pour couvrir un peu les frais de ces dernières semaines embaumées ? Le soir même les locataires téléphonent, impossible de vivre dans votre salon, on se croirait au bord d’une décharge, dès que l’on croit s’être habitué à l’odeur, le souffle du fumet reflue, le nez vous trahit, le malaise vous envahit. 

Même désappointement avec une agence immobilière qui affronte les répulsions d’une cliente exaspérée et furieuse d’avoir été trompée. Les professionnels se donnent le mot. Aucune agence n’accepte de prendre la maison pour une location. Pour tout le monde dans cette histoire, lâcheté et trahison. 

Il faut se rendre à l’évidence, le beau mois de mai venu, l’odeur est toujours perfidement présente. Il faut vendre. Le prix est attractif, mais la rumeur rend la puanteur immédiatement notoire. On visite et l’on ricane, la maison est peut-être maudite, plus aucun client potentiel ne veut se déranger, ils répondent tous, ‘’pour l’odeur, on sait’’. Personne, même pour un prix de la moitié de la valeur.

Vient le jour du divorce, rendez-vous chez le notaire, la veille, Monsieur appelle gentiment sa future ex-épouse, comment tu vas, et toi ? On papote, je me débrouille, mais tu sais, j’ai bien de la nostalgie et notre belle maison me manque tellement. Alors là, Monsieur prend la balle au bond, tu sais que nous partons ? Oui, mon nouveau job, je dois vendre la maison, si tu veux, ce serait un bon prix pour toi ! Mais c’est impossible, tu devines bien combien je n’ai pas d’argent, c’est impossible pour moi. Alors écoute-moi bien, entre nous, il ne s’agit pas de faire des affaires, je te la laisse pour… et il annonce une somme qui correspond à tout juste le tiers de la valeur de la maison.  Tu ferais ça pour moi ? Mais oui, nous nous sommes toujours bien aimés, mais à une condition, demain, avant le divorce, on signe la vente chez le notaire ! Pas la peine, ajoute-t-il en riant, que tu fasses une visite, tu la connais la baraque, haha. Simplement j’embarque tous les meubles, à ce prix-là tu auras les murs vides, mais tu te débrouilleras. Eh bien, c’est d’accord ! 

Deux jours plus tard, la nouvelle propriétaire observe depuis le jardin le grand chambardement de tout ce que contient la maison. L’équipe de déménageurs démonte tout, ils embarquent tout, même les beaux rideaux avec les tringles.

En vain, d’Alsace ; épisode 29: LA NOCE CHEZ LES PETITS SOLDATS, À RUSS

Ambroise Perrin

Quand ils sont rentrés de la guerre, tous les deux du village, ils n’ont rien raconté. Auguste dans l’armée allemande et Eugène dans l’armée française, chacun rescapé de Verdun. À Russ on était vosgien, français et après 1870, alsacien, allemand. En 1919, il ne restait dans leur tête que les morts et peu de mots. Ils retournaient « chacun dans sa guerre » qu’ils savaient pour les autres impossible à comprendre. Au front, on parlait le dialecte de son village, un peu d’argot des casernes et pour les besoins des ordres et pour monter à l’assaut, le français ou l’allemand. 

Auguste et Eugène n’étaient pas frères d’armes, pas question d’être amis, ce n’est qu’au café, – il y en avait un tous les 30 mètres, que parfois ils partageaient des canons. Le rouge et le schnaps, la chopine des tranchées, qui coulait aujourd’hui derrière leurs accroche-cœurs, les décorations. Et des médailles, quand on avait survécu au grade d’apprenti-cadavre, le pointu, l’Allemand au casque à pointe, il en avait moins que l’autre, normal, il était le perdant.

« Capout ! » trinquait-on en levant le verre ; « moi pas capout », c’était pour demander grâce quand on tombait prisonnier, ne me tuez pas… Personne ne ricanait lorsqu’un combattant faisait un pompier, c’est-à-dire qu’il buvait toute la bouteille au goulot, d’un seul trait, vite. Vite probablement pour oublier, mais ils n’oubliaient jamais. Ils devaient la vie à des nouveau-nés, les obus qui tombent à vos pieds et qui n’éclatent pas. 

Ils se marièrent, sans chercher bien loin, dans le village même à Russ, en 1926, la même année. Mais pas question d’inviter l’autre à la noce. En 1952, le fils d’Eugène épousa la fille d’Auguste, tu épouses la boche, lui dit-on. Non, j’épouse, ma mie, c’est mon cœur, ma promise. Ils ne disaient pas « parce qu’on s’aime », mais ils étaient amoureux ; ils s’étaient retrouvés loin des yeux du village, sur les bancs de l’école d’instituteurs à Strasbourg. 

Il fallait un peu de témérité, et le curé de Russ les encouragea, pour monter en procession vers la place des Tilleuls et pénétrer avec les deux papas dans l’église Saint-Etienne. Ils passèrent devant le monument aux morts avec les noms de tous les soldats qu’on disait morts pour la France, même ceux de l’armée du Kaiser. Au restaurant de la Gare, le meilleur du village, où les deux familles allaient partager le repas de mariage, on faisait comme si de rien n’était. Cela faisait déjà 35 ans, et il y avait eu tellement d’autres malheurs depuis. Les deux soldats allaient bientôt être grands-pères.

En vain, d’Alsace ; épisode 28 : DES FLEURS DU MAL DANS LA VALLÉE DE SCHIRMECK 

Ambroise Perrin

Lorsque la filature eut définitivement fermé ses portes, ce furent des pleurs, puis de la nostalgie, enfin du fatalisme. Certains pensèrent se battre pour des indemnités et invoquèrent la tradition et la défense du patrimoine pour avoir quelque chose à faire. La télévision de Strasbourg vint poser des questions. Un journaliste d’un quotidien de Paris fit une enquête.  C’est Xavier Muller, deux siècles auparavant, un maire de Schirmeck, qui avait fondé, exactement en 1795, le premier atelier de coton sur la Bruche. En 1960 l’industrie de la région groupait encore 230 000 broches finisseuses et 8 500 métiers à tisser. On commençait à 14 ans et quand 20 ans plus tard on était contremaître, le patron vous louait pour presque rien un appartement à 50 mètres de l’usine. 

Lui avait été contremaître. Il n’est pas allé voir quand, deux ou trois années plus tard, on fit sauter à la dynamite la cheminée de l’usine, un crève-cœur. Sa mère tenait la ferme dans les hauteurs, avec un cousin, juste 6 vaches pour le lait de la coopérative. Elle lui a proposé. Il n’a pas voulu. Il a préféré se réfugier au village chez un ami qui lui a prêté une jolie chambre donnant sur un beau jardin. Il n’était pas fâché, non il n’avait aucune envie, sans mépris et en fait sans même réfléchir, de remonter à la ferme. 

Charles écrivait tous les jours à sa mère, et madame Caroline comme on l’appelait, lui répondait en donnant le matin avant 7 h sa lettre à la Jeanne qui travaillait à la Poste. Charles dilapidera très rapidement son pécule de dédommagement de la filature, il fit des dettes, on le pourvut d’un conseil judiciaire.

« Ah ma chère mère, est-il encore temps pour que nous soyons heureux ? Je n’ose plus y croire. J’ai 40 ans et pire que tout, la volonté perdue, gâtée ! Qui sait si l’esprit lui-même n’est pas altéré ?  Je n’en sais rien, je ne peux plus le savoir, puisque j’ai perdu même la faculté de l’effort ».

La maman essayait de comprendre cette lâcheté spirituelle qui fatiguait le corps de son fiston. « Ce petit coin d’Alsace est merveilleux. Le grand air y est bon et on y mange à sa faim. Ce sont presque déjà les Vosges. Il y a des filles à marier, samedi, au bal de La Broque, y viendras-tu ? Te souviens-tu, l’été, quand nous allions nous baigner dans la Claquette et pique-niquer au château de Salm ? Et quand nous sommes allés rendre visite à Madeleine Loux qui racontait les colis pour les prisonniers ? » 

Une maman s’inquiète toujours. « Avant tout chère mère, je veux te dire une chose que je ne dis pas assez souvent et que tu ignores sans doute, surtout si tu me juges par les apparences, c’est que ma tendresse pour toi va en augmentant sans cesse. C’est une honte d’avouer que cette tendresse ne me donne même pas la force de me relever. Je contemple les anciennes années et ma volonté va toujours se rouillant ». 

Dans sa tête résonnait encore le bruit assourdissant, familier, magnifié, des métiers à tisser.

En vain, d’Alsace ; épisode 27 : LES PARAPLUIES DE CHER-BOURG-OBERNAY-CITY

Ambroise Perrin

C’était en 2030, dans les faubourgs d’Obernay-City, il y a 50 ans. Les usines de plaquettes énergisées alimentaires produisaient la nutritivité d’espérance 120 (120 ans, au-delà, il fallait décrocher) pour la zone 113, un carré de 50 x 50 km. C’était notre zone, 113, la plus productive de l’hémisphère. 

À 3 km à vol de drome H (H pour humain) on pouvait visiter la sympathique réserve de Strasbour-Ville-Âgée, calquée sur le village d’Astérix-Historix. L’ellipse insulaire était inscrite au patrimoine mondial de l’Unité de Nettoyage Ethnologique et de Sauvegarde des Catégories Oubliées, l’UNESCO, tout comme Les Bécasses de Notre-Dame-des-Landes, L’Arbre Unique d’Amazonie ou Le Glaçon Préservé du Groenland. Dans ces zones à potentiel nostalgique on soignait les crises d’amertume par des séances de « retour aux madeleines », appellation touristique de ces cures thérapeutiques sédatives et antalgiques prescrites par l’Échelon de Protection, la Sécurité Sociale.

Depuis Obernay-City on réservait un séjour abracadabrant très chic  à Strasbour-Ville-Âgée pour les jours paires, Banquet Alsacien avec tartiflette, raclette et champagne frappé ; ou pour les jours impairs Menu Grantest avec carottes biologiques, riz complet et hamster grillé. Ce programme attirait des milliers de touristus-mondius qui logeaient dans les hôtelus-dormitorus d’Obernay-City, assurant la prospérité de la population locale. 

Au vieux village, au Cher-Bourg-d’Obernay-City, on proposait aussi des excursions dans les usines robotisées. Et l’Office du tourisme offrait d’insolites et obsolètes cadeaux, des boules de neige, des parapluies et des crucifix, qui amusaient beaucoup les visiteurs depuis que le réchauffement climatique avait éradiqué les hivers, les nuages et les religions.

Maintenant que les pays n’existaient plus et que la Boule-Terre était divisée en carrés, Obernay-City était devenu une destination aussi populaire que Planète-Mars.

En vain, d’Alsace ; épisode 26 : L’ORANGERIE ET LE BUERHIESEL DE RETOUR A MOLSHEIM

Ambroise Perrin

C’est tout d’abord une histoire de jalousie. Pourquoi pas nous ? Pourquoi à Strasbourg ils ont une orangerie, alors que chez nous, un peu plus au sud à Molsheim, il fait bien plus beau ? Nous sommes en 1894 et l’an prochain se tiendra l’exposition d’Industrie et d’Artisanat devant réunir 1250 exposants dans le parc de l’Orangerie à Strasbourg. Ces messieurs du Comité veulent briller, faire du somptueux, étonner les visiteurs. Ils ont repéré une magnifique maison à colombage, la maison Schwartz, qu’ils aimeraient transporter de Molsheim à Strasbourg pour en faire un restaurant de prestige, le Buerhiesel. Dans le parc il y a une serre abritant 138 orangers confisqués au château de Bouxwiller après la Révolution. 

Les édiles de Molsheim proposent un marché : la maison contre les orangers. Ce serait le début de la fortune en instaurant une tradition, celle d’offrir à Noël une orange à tous les enfants alsaciens. L’orange de Noël dans chaque famille ! Et chez les pauvres il n’y aurait rien d’autre. Des années plus tard on se souviendrait encore de cette merveille pour fustiger les trop pleins de cadeaux aux enfants gâtés ! (Balzac aura la même idée en voulant cultiver des ananas à Paris). 

Les oranges Molsheim deviendraient le symbole d’une Alsace audacieuse et florissante. Pour respecter la tradition, on imagina tout de suite la recette du rôti de cigogne à l’orange sur son lit de choucroute, les bredeles ronds en forme de mini orange et le gewurztraminer spritz légèrement coupé au jus d’orange. Il fallait trouver un grand terrain, bien exposé au soleil, tout au sud. Il y avait un bel endroit rue du Château Saint-Jean à l’angle de la rue du Gaentzig. Pour passer l’hiver, on emmitouflerait les orangers dans des serres. On protégerait les racines sous des couches alternées de feuilles et de fumier. 

Un accord fut conclu. On connaît la suite de l’histoire, la maison fut effectivement démontée, pierre par pierre et reconstruite dans le parc à Strasbourg. Mais cet hiver-là fut particulièrement rigoureux. Et fatal pour les orangers strasbourgeois. Les édiles de Molsheim inconsolablement lésés décidèrent d’imposer, sans jamais débourser un sou, leur banquet annuel au Buerhiesel. Et promesse leur fut faite de ramener un jour la maison à colombages et de la remonter au bord de la Bruche. Ce sera peut-être en 2025 pour les 130 ans de son premier déménagement.

En vain, d’Alsace ; épisode 25 : LA MALÉDICTION DE LA BRUCHE, L’AFFAIRE DU PETIT BÉBÉ TOMBÉ DE HAUT 

Ambroise Perrin

C’est un peu comme l’Affaire Grégory, à Muhlbach-sur-Bruche. Un petit garçon est mort, il avait 3 mois, et tout le village s’est retrouvé la proie de la presse à sensation. Il n’avait pas été assassiné noyé dans la Bruche, mais la mort de ce garçon fut tout aussi dramatique. On écrivit aussi, une mort tout aussi sensationnelle. 

Les parents du bébé sont tous deux des journalistes connus, lui à Paris, elle à Strasbourg. Dès qu’ils réussissent à prendre quelques jours de congé en même temps, ils se retrouvent dans cette maison familiale de la vallée de la Bruche, une vieille bâtisse qu’ils ont envie de retaper. Ce samedi soir, ils doivent se rendre à une cérémonie officielle au Conseil de l’Europe, une bonne demi-heure de voiture. Ils demandent donc à la jeune fille de leurs voisins de passer la soirée chez eux pour garder le bébé. Ils la connaissent bien et elle est toute contente de ces quelques heures de baby-sitting. Un biberon est prêt en cas de pleurs, elle sait comment faire.

Lorsque les parents rentrent, le bébé dort, tout va bien, la jeune fille part chez elle. Mais dans la nuit, quelque chose de bizarre, le bébé ne cesse de vomir, il a une respiration hoquetée, il s’endort et se réveille brusquement, il pleure comme s’il souffrait. Le matin dans les bras de ses parents, le bébé est amorphe, coup de fil à un copain médecin qui recommande d’aller aux urgences à l’hôpital. En voulant changer la couche du bébé, la maman s’aperçoit qu’elle est mal mise ; il y a une couche sale dans la petite poubelle de la salle de bain, c’est la petite voisine qui a dû lui mettre une Pampers propre. À l’arrivée à l’hôpital, tout va très vite. Le bébé est bleu, il est mis sous réanimation intensive, il meurt. 

Que s’est-il passé ? Le médecin qui constate le décès retient l’obstacle médico-légal, et demande donc la conservation du corps. Un premier examen, qui sera confirmé par une IRM, indique un choc très violent, éventuel point de départ d’une enquête criminelle. Les parents sont de fait soupçonnés, mais de suite on comprend : la jeune fille, en changeant le bébé, l’a posé sur la table de la salle de bain, elle a ensuite cherché une couche, le bébé a bougé et il est tombé, il ne pleurait pas, elle n’a rien dit « de peur de se faire gronder ». 

Accident, négligence, le fait divers « de société » emballe les collègues des parents atterrés. Avant même les conclusions de l’instruction, le procès médiatique va bon train, « Chronique d’une négligence ordinaire », « La mort quotidienne des petits innocents ». Plus de cinquante journalistes au cimetière, « le Bébé de la Bruche » devient l’indécent feuilleton de la presse à sensation. On fustige l’irresponsabilité de la mère et la nonchalance du père, et l’on décrit les voisins frustres… 

« Et si elle l’avait dit tout de suite, le bébé aurait-il été sauvé ? Trois spécialistes répondent, édition spéciale ». « Plainte contre la jeune voisine, est-elle responsable ? La justice en marche avec un maître du barreau ».  Le battage des mots veut un coupable, le choc des photos veut la douleur.

Trente années plus tard, j’ai revu le couple, le chagrin est toujours là et mon amie m’a dit tendrement : « quand on lange un bébé, on met le coussin par terre, sur le plancher ».

En vain, d’Alsace ; épisode 24 : JEAN-LUC GODARD PROJECTIONNISTE AU CINÉ-CLUB DE MUTZIG

Ambroise Perrin

Il y a une génération de cinéphiles qui sont des gens qui regardent les films en entier, en version originale sous-titrée, et non pas sur un écran de téléphone-timbre-poste, mais dans une salle, avec d’autres spectateurs, des cinéphiles qui rient et qui pleurent ensemble, et sur l’écran noir de leurs nuits blanches. Avant de fréquenter les salles de cinéma Art-et-Essai où l’on ne grignote pas de pop-corn bruyant pendant le film, mais où l’on rêve de sucer des mikos glacés s’il y a un entracte, cette génération de cinéphiles a appris à aimer le cinéma au lycée, dans des ciné-clubs, souvent dirigés par le prof de français. Ensuite il y a eu la télévision, avec le Cinéma de Minuit et la Dernière Séance, puis les cassettes VHS, les DVDs, le câble, les abonnements à des chaînes spécialisées. Et puis, c’est rare mais c’est souvent sous l’impulsion d’un passionné, on a réinventé la convivialité du Ciné-Club, avec 10 minutes de présentation du film et un débat de 20 minutes à la fin, il faut terminer parce que le gardien veut fermer. 

Le Monsieur Cinéma de Mutzig c’est Éric, un ami de toujours. J’ai connu son père qui avait été journaliste pendant la guerre, à la radio à Strasbourg, et à Paris dit-on, et qui ensuite tenait une chronique d’actualités allemandes à FR3 Alsace. Son fils Éric Giessenhoffer, jeune étudiant, était président du Ciné-Club allemand à la fac. Il est arrivé à Mutzig pour être directeur de la médiathèque, il est le grand animateur du cinéma Le Rohan ; il garde des contacts à Strasbourg et lorsqu’en 1992, le bon vieux cinéma Union-Theater-ABC devient l’Odyssée-Art-et-Essai, il est parmi la foule pour l’inauguration. 

Séance de prestige, Jean-Luc Godard présente Allemagne, année 90 neuf zéro, une histoire d’espions après la chute du Mur de Berlin. L’espion, c’est Eddie Constantine d’Alphaville. Au cocktail, tous les intellectuels et artistes allemands sont là, Éric parfait bilingue fait l’interprète, Godard est ravi et adore son verre de vendanges tardives qu’il appelle vengeance tardive bien évidemment. 

Éric lui parle de son cinéma à Mutzig : « pourquoi ne viendriez-vous pas dans mon ciné-club présenter votre film et animer un débat ?»  Épatant comme Pierrot le Fou, Godard accepte. En fait Mutzig il connaît le nom, il a en tête une série de films sur l’Histoire du cinéma qui commencerait à l’ère des chasseurs nomades néandertaliens et à Mutzig on vient de découvrir un site paléolithique sous la falaise de Feldbourg. 

C’est donc oui ! Soirée de Gala au Rohan. La veille, Godard a fait des repérages archéologiques avec le critique de cinéma Serge Daney qui écrira les dialogues de cette saga : le cinéma n’est pas à l’abri du temps, il est l’abri du temps, métaphore du monde en marche, des hommes des cavernes jusqu’aux spectateurs des fauteuils rouges de la salle de Mutzig. La séance va commencer. Enthousiasmés par la grande foule, Jean-Luc, Eddie, Serge et Éric font une magnifique présentation en rivalisant d’humour.

Mais voilà Godard qui se précipite en cabine, le vieux projecteur 35 millimètres Cinemecanica à charbon est mal réglé, la boucle du film est trop petite et sautille dans son couloir, ce qui rend la pellicule instable devant la fenêtre de projection. Godard demande un tournevis et une pince pour resserrer le tambour débiteur. Dans la salle, on attend, personne n’ose s’impatienter, c’est Godard murmure-t-on, autant perfectionniste à la projection qu’au tournage de ses films. Enfin, le cinéaste réapparaît, grand sourire et de sa voix inimitable, interroge les spectateurs : qui a inventé le cinéma ? Non, ce ne sont pas les Frères Lumière ! Ce sont d’obscurs techniciens, Jules Carpentier et Oskar Messter. En 1896 ils ont mis au point le mécanisme de la croix de Malte qui permet à la projection saccadée de restituer l’illusion du mouvement. « C’est ce que je viens de régler, sans cette petite plaque de métal le cinéma n’existerait pas !». Et Godard se lance dans de longues explications mêlant la persistance rétinienne aux analyses sémiologiques. Il était 2h du matin lorsque les spectateurs de Mutzig sont rentrés chez eux. Éric a un double de la clé de la salle.

En vain, d’Alsace ; épisode 23 : LES FESTINS DE FLAUBERT DANS LA PETITE FRANCE ET À L’AUBERGE DE LA CHARTREUSE

Ambroise Perrin

C’est un souvenir de lendemain de réveillon, celui d’un dîner gargantuesque que l’on se racontait chaque année le soir où l’on sautait sur une autre. La bonne chère et les chairs bien bonnes, voilà ce que Gustave Flaubert apprécia lors de ses deux séjours en Alsace. Le 13 juillet 1865, il arrive à la gare de Strasbourg depuis Paris, pour se rendre à Baden-Baden chez son ami l’écrivain russe Ivan Tourgueniev. Il y retrouve aussi Maxime du Camp, avec qui il a voyagé en Bretagne et en Égypte… Le Badeblat annoncera l’arrivée de la célébrité dans son édition du 15 juillet; Flaubert écrit à Louis Bouilhet : « quel beau pays » !

Mais les compères ne se retrouvent pas seulement pour les bienfaits des eaux thermales. Ils traversent à nouveau le Rhin, il n’y a pas de bal du 14 juillet, célébration qui ne débutera qu’en 1880, ils veulent s’étourdir dans la Petite France pour, je cite la correspondance de Gustave : « une nuit de danse et de baisades comme à Esmeh en Haute Égypte chez l’esclave abysienne Kuchuk Hanem». Avec Ivan il y a peut-être un peu plus de pudeur qu’avec Maxime, mais opportunément, entre amis il n’y a aucun embarras. Ils ont chacun la même ambition d’absolutisme littéraire, la même prétention d’éthique morale, la même rigueur pour le mot juste, la même vanité non avouée pour les honneurs et la même passion frivole pour les choses autres que celles de l’esprit. Les Alsaciennes sont savoureuses. Elles dandinent du postérieur comme si c’était un bretzel aux rondeurs à croquer. L’excursion sous les ponts couverts est d’une belle complicité, dont on pourra trouver le souvenir aux dernières lignes de l’Éducation sentimentale, lorsque Frédéric Moreau et Charles Deslauriers se rappelleront être allé rendre visite à la Turque en tenant de gros bouquets.

Après avoir goûté aux charmes du quartier, les amis décident de faire bombance. Il y a près de Rosheim une auberge très connue, adossée à la Chartreuse, où Flaubert prend l’initiative de la commande du menu. Le repas va durer 16 heures, j’ai retrouvé la trace écrite très précise de ce banquet : des aloyaux, la pièce noble du bœuf, pour commencer. Puis, fricassée de poulet, veau à la casserole, gigot, cochon de lait rôti, andouille à l’oseille, crème jaune et crème avec décor en nonpareille, des tourtes, des nougats, enfin une pièce montée avec des fortifications en angélique parsemées d’amandes, de raisins secs et de quartiers d’orange, de lacs de confiture et de bateaux en écales de noisettes, et une escarpolette de chocolat. En boisson, du schnaps en carafe, du riesling pétillant doux et des verres remplis de vin jusqu’au bord.

Ce n’était peut-être pas la première fois que Flaubert passait en Alsace. En mai 1851 il rentre avec sa mère d’un séjour à Venise. Après une altercation avec un douanier autrichien, ils traversent l’Allemagne et passent probablement par Strasbourg pour prendre ensuite le chemin de Rouen. La présence de la maman n’avait certainement pas permis de belles extravagances.

Mais le caractère complexe des Alsaciennes croisées lors de ce premier voyage à l’Est inspirera certainement l’écrivain puisqu’une semaine plus tard il débutera la rédaction de Madame Bovary. Emma Bovary un peu alsacienne ?

En vain, d’Alsace ; épisode 22 : LE TIRAGE MILLIONNAIRE DU NOUVEL AN DE KRAUTERGERSHEIM

Ambroise Perrin

C’est le tirage Spécial Nouvel An. Comme chaque semaine, Jean-Lucky X (il a demandé à rester anonyme) joue les mêmes 6 chiffres et le numéro complémentaire au bar du tabac de la grand-rue de Krautergersheim. Cela fait 33 ans que chaque dimanche, sans jamais y manquer, il coche les mêmes cases, toujours les mêmes, une combinaison que tout le monde dans le village connaît par cœur (nous ne pouvons révéler ces 7 numéros de peur de perturber le hasard). On sourit avec bonhomie de ce monsieur maniaque, on est content pour lui quand il a 3 ou parfois 4 bons numéros et qu’il est heureux de payer une tournée générale. Pourquoi toujours les mêmes chiffres ? Une histoire d’amour dit la rumeur. 

Alors quand les 7 bons numéros sont sortis ce fut comme un tsunami dans le village. En cinq minutes la fanfare municipale était sous les fenêtres de l’heureux gagnant, le maire, les enfants des écoles, tout le monde était là, on riait, on applaudissait, on spéculait sur la générosité de Lucky, on faisait sauter sous ses fenêtres des bouchons de crémant. Il parut. On hurlait de joie. Il bénissait la foule comme le pape Saint Bonheur. « Ah, mes amis, mes amis !». Immenses salves de clameurs. Je vais construire une salle des fêtes polyvalente commença-t-il des sanglots de félicité dans la voix. Il s’enhardit. Pêle-mêle, il annonça 1000€ à chacun des enfants comme argent de poche, tartes flambées gratuites toute l’année, une collection complète des Pléiades pour la bibliothèque municipale. Lui s’achètera une Rolls Royce Phantom V jaune psychédélique comme celle de John Lennon. Il va se marier et faire une croisière autour du monde. 

Non, il ne déménagera pas. Il manque d’idées pour dépenser les 190 millions d’euros. Oui, il va se construire à Krautergersheim une grande villa avec une salle de cinéma à l’étage, rue des Champs Verts. Pour le moment, il vit dans un immeuble cossu, un tout petit deux-pièces avec dans le salon la salle à manger et le bureau. Il a une petite commode à tiroir où il garde tous ses billets de loto, une enveloppe par année. Mais au fait, où est-il le billet gagnant ? Chaque semaine il met le ticket dans un petit pot à la cuisine, mais il n’y est pas. Il cherche, fait le tour de l’appartement en faisant semblant de ne pas paniquer. Il retourne les poches de sa veste, se penche sous le canapé, vide la poubelle, décroche les étagères. Mais où est ce merveilleux billet ? Il s’enferme, démonte tout l’appartement, rien. On sonne, ce sont les officiels du loto, avec un banquier, un notaire, un conseiller fiscal, une psychologue et deux gardes du corps d’une société de protection et de sécurité. Le propriétaire du bar a déjà raconté cent fois aux télévisions la persévérance du très heureux gagnant. Il donne tous les détails des circonstances de l’achat du ticket cette semaine, trois clients peuvent témoigner l’avoir vu mettre le papier dans sa poche droite, et l’ordinateur confirme les chiffres. 

Mais où est ce foutu billet ? Sans billet rien, pas de gain, le règlement est formel. Vous avez Monsieur 60 jours pour présenter le ticket et récupérer vos gains. Ce fut comme si l’Etna avait surgi sur la place du village. On fit appel à des hypnotiseurs, des chiens renifleurs, des voyantes, aux meilleurs spécialistes de la police scientifique. Il ne restait plus que 10 jours. Alors avec l’accord du propriétaire, on démonta brique par brique tout l’immeuble, on brûla des cierges à l’église et on se relayait pour prier au calvaire Meistratsheim, réputé pour la guérison miraculeuse des lépreux et pourquoi pas des chanceux. Des quatre coins de l’Europe on proposait des méthodes de recherche. On fit tourner des tables. Des ornithologues tintinophiles fouillèrent les nids de toutes les pies des environs. On poussa des cris, on versa des larmes, et il fallut des années pour cesser de raconter à Krautergersheim qu’on était tous millionnaires. 

En vain, d’Alsace ; épisode 21 : LA ROUTE DU VIN

Ambroise Perrin

Il a commencé à boire le jour de sa retraite. Non par dépit, ni pour une quelconque angoisse ; il était plutôt content de cesser son boulot de semi-larbin et il avait maintenant le temps pour plein d’activités, il était engagé dans « l’associatif dynamique » depuis toujours. Sa vie de famille était belle comme des ans qui se répètent, et cela semblait tellement rassurant ; Il aimait faire plaisir et l’on se creusait la tête pour trouver comment lui faire plaisir, c’était parfois un peu décevant, mais il savait être convaincant en remerciant chaleureusement, une autre façon de faire plaisir.

Peut-être était-ce par défi, comme un jeu avec lui-même. Cela ne parut pas être une décision délibérée, ce fut comme cela, c’est tout. Il ne picolait pas en cachette, pas de petits tours dans un débit de boisson, non, il se versait de bons verres à table. Et de temps en temps il prenait un whisky ou une lippée de schnaps de framboise au goulot, ou bien ce qu’il trouvait dans sa cave, qui avait toujours été bien remplie. Il disait avoir de bonnes bouteilles pour quand il y avait des amis à dîner, répétant avoir toujours aimé le bon vin, mais avouant en riant ne pas y connaître grand-chose. Il expliquait être incapable par exemple de faire la différence entre un bourgogne et un bordeaux. Au restaurant, il savait choisir la bouteille juste au-dessus de la moins chère, et ne pas jouer au snob en écoutant le sommelier le baratiner.

Les bouteilles partirent vite, surtout quand il commença le vin l’après-midi. Pour les fêtes, il recevait des courriers de producteurs du Languedoc qui proposaient des conditions « exceptionnelles », deux cartons achetés, un carton offert, frais de port offerts également. A la calculette, cela faisait 4,53€ la bouteille, la bonne affaire.

La grande affaire, c’était de sortir avec les cadavres, il y avait un container sur la place au bout de la rue, il fallait choisir la bonne heure pour ne pas déranger tout le quartier avec le bruit de la bouteille qui éclate au fond de la caisse métallique et qui résonne dans la mémoire de l’homme qui a soif. Il n’éprouvait aucune gêne à susciter les ragots des voisins qui levaient subrepticement le rideau pour l’observer. La famille s’est mobilisée, avec des stratégies plus ou moins subtiles, le baratin, la culpabilisation, les questions, les crises de nerfs, les conciliabules en tête-à-tête ou en conseil de famille. Il souriait, il répétait oui, si vous voulez, il jouait à être sincère, mais en fait il était indifférent. Les camouflages de bouteilles, les tentatives d’inscription aux alcooliques anonymes, les allusions nigaudes aux campagnes sèches dry week, tout cela le rendait plutôt conciliant, merci beaucoup, et bien sûr il ne changeait pas d’un pouce ses nouvelles petites habitudes. Et en fait, il n’avait pas d’habitude. C’était sa vie, c’est tout, sans routine si ce n’est de lever constamment le coude.

Des années passèrent. Un jour, sans aucune raison apparente, sans aucun fait notoire déclencheur, il cessa de boire. Il ne dit rien, non, simplement, il ne se versa plus de vin à table, et il laissa les bouteilles d’alcool en évidence dans le placard de la cuisine sans y toucher. Stop. On pensa qu’il se testait. Eh bien non, malgré les hectolitres qui avaient transité dans son palais, il n’était pas alcoolique, il pouvait boire de l’eau toute la journée sans ressentir le moindre manque. Même l’ivresse, la légère ivresse qui vous emballe comme un papier cadeau un soir de Noël, rien, cela ne lui manquait pas. Avait-il seulement aimé cette brume dans la tête, ce flottement, certainement artificiel, qui vous détache des insignifiances qui vous entourent parce que vous êtes plutôt de nature mélancolique, parce que les souvenirs de vos années de jeunesse deviennent insipides, parce que vos lectures enthousiastes vous rappellent que la véhémence du désir et la fleur même de la sensation étaient perdues ?  Avouerait-il que ces ambitions d’esprit avaient également diminué ? Personne de sa famille ni de ses amis n’osaient diagnostiquer cette évolution, et à part chuchoter qu’on était content pour lui, on constata que, plus prosaïquement, il ne reprit pas le volant, qu’il avait abandonné depuis longtemps.

On nota aussi que les sourires qu’il voyait en catimini l’exaspéraient. Il avait dû imaginer les connivences en famille pour décider de faire comme si de rien n’était, d’éviter absolument toutes allusions, toutes félicitations, rien. Mais surtout pas de tentations. C’est lui qui s’amusa à jouer avec leurs nerfs, le jour de la choucroute, tradition des dimanches de visites familiales, avec les gamins qui s’étouffaient en avalant les knacks plongés entiers dans la gorge, à avaler sans mâcher et avec les considérations sur les clous de girofle, que tout le monde s’accordait à trouver trop envahissants, à la rigueur ajouter en fin de cuisson quelques baies de genièvre. Il passa dans la cuisine, goûta délicatement le chou juteux et déjà cuit, il descendit à la cave, dégota une bouteille de riesling, et l’ouvrit tranquillement devant sa femme et sa belle-sœur tétanisées ; il prit un verre, se versa deux larmes, les avala en disant «pas mal» et proposa d’en verser un verre dans le plat, le vin frémit de plaisir sur la paroi chaude de la casserole et le grésillement résonna comme éclaterait la Marseillaise après un discours le 14 juillet, d’abord timidement puis avec une belle insolence désinhibée. 

Les murs de la cuisine furent témoins de l’abasourdissement de la famille, tous soudain accourent, affairés à donner un coup de main à la cuisinière. Il y eut un irrévérencieux « c’est pas vrai » dont le chuchotement fut étouffé par un « non » qui voulait en dire long ; puis la seule qui ne l’avait jamais houspillé ricana en marmonnant « tu ne manques pas d’humour » ce qui le laissa complètement impavide. Il semblait berner son monde avec un visage à la Buster Keaton. Est-ce égoïste de rester apathique face aux déversements de bons sentiments dégoulinants ?  Il emporta la bouteille à table et commanda « tu nous sers ? » et pour ne pas embarrasser son épouse, il tendit son verre, le verre à eau de devant son assiette. Avait-il seulement perturbé le cours tranquille des fadaises de la famille en picolant ? Jamais il n’avait élevé la voix ou fait montre d’irascibilité, son alcool ne rentrait pas dans la catégorie des clichés dénoncés par la société, avec son cortège de violences et de vomi. 

Un an plus tard il se remit à boire et chacun sut qu’il n’y avait pas d’explications à trouver. On chercha pourtant des indices, il ne disait rien, toujours actif, comme ses amis retraités membres de nombreuses associations. Sa fille un jour, en tête-à-tête, lui demanda, « papa, tu es heureux » ? L’année suivante il mourut, ce n’était pas le foie et ce n’était pas l’alcool, ce n’était pas une mauvaise santé qui se dégradait ou une maladie sournoise non décelée. Rien. Il cessa simplement de vivre. On ne trouva aucun mot, pas de lettre où il aurait dit pardon, d’ailleurs pourquoi, il n’avait pas pris de disposition testamentaire, ce qui intrigua le notaire, il n’avait simplement plus eu envie de fredonner la belle chanson de Gainsbourg chantée par Françoise Hardy, qu’il avait un jour rencontrée dans les coulisses d’un concert au Palais des fêtes, « comment te dire adieu ». 

Devant la fosse, le cercueil au fond, sa « gentille fille chérie adorée », qui n’avait depuis longtemps plus donné l’occasion à son papa de lui susurrer cette ritournelle en quatre mots, prit d’un grand geste toutes les roses blanches qui attendaient les affligés et jeta ce gros bouquet d’un coup sur le bois verni. Elle avait à côté d’elle deux grands sacs Ikea criards, elle sortit des bouteilles, des tire-bouchons, les distribua, et commença un jeu de sommelier en versant du bon gros rouge sur le papa, tapis au fond de son capiton de fausse soie blanche dans sa mystérieuse et maintenant éternelle carapace de hêtre naturel, un bois qui a l’élégance de la tristesse indiquait l’étiquette aux pompes funèbres. Elle leva une tête neutre, puis fit un petit sourire bien étudié qui disait « à vous ! ». Personne n’osa exprimer être offusqué.

En vain, d’Alsace ; épisode 20 : PROUD MARY, LA LITTLE GIRL DE GERTWILLER IN THE USA

Ambroise Perrin

C’est une histoire pleine de regrets, on la dirait inventée, elle est banale comme les noirceurs de la nuit qui tombe le jour où l’on a pris une décision pour la vie. Personne ne peut dire que cette histoire est triste. A vous aussi, cela pourrait arriver, et ce jour-là, vous diriez « finalement, j’ai fait le bon choix ».

Cela se passe à Gertwiller, là où les Américains sont arrivés en même temps qu’à Barr le 28 novembre 1944 ; les Allemands sont en embuscade avec des nids de mitrailleuses, les combats sont parfois au corps-à-corps sans savoir de quel côté on vous tire dessus. Et ils sont terribles. La population se cache, les gens savent que ce sont les Libérateurs qui se battent. Dans les maisons, il y a déjà des morts. Mathilde, une jeune maman, se terre avec une petite fille de 4 ans. Le papa est un Alsacien allemand qui est parti au front le 22 juin 1941 conquérir le Lebensraum. Elle n’a jamais eu de nouvelles. 

Les tireurs d’élite allemands font d’impitoyables cartons, 90 soldats américains sont tués et 13 tanks détruits. Des deux côtés, des blessés et des prisonniers. La compagnie US des lieutenants Robert Wheeler et John S. Walton a ordre de se replier et de contourner Barr pour maintenir l’offensive vers Obernai. On abandonne les chars en feu, les blessés, les morts, les disparus. Le Tec 5 Johnny, qui avait été envoyé en reconnaissance et que l’on n’avait pas revu, arrive le lendemain après avoir rampé, blessé, pour traverser tout le village. Il se réfugie par hasard dans la maison de Mathilde. Et la première chose qu’il demande, c’est une cigarette. 

Les habitants soignent les blessés, certains soldats américains parlent allemand, leurs parents avaient fui l’Allemagne en 1933. Les enfants vont déposer des fleurs sur les cadavres des soldats, on entend encore des explosions. Johnny survit et se remet peu à peu, Mathilde tombe amoureuse du courageux soldat. Quand elle est enceinte, Johnny lui propose de partir avec elle en Amérique, il ira dans un hôpital à Camp Phillips à Salina. Il aura une place sur un bateau, mais non, il reste à Gertwiller, pour elle. Il est blessé, il est disparu, il n’existe plus, la guerre continue sans lui. Quand la petite Mary nait, il supplie Mathilde de rentrer avec lui, il adoptera sa Gretel de 4 ans, la vie est belle dans le Kansas, Mathilde dit oui, peut-être, pourquoi pas ; sa maman répète « vas-y, tu feras des études d’infirmière ! ». 

Et puis le Karl est revenu, il avait réussi à s’échapper d’un camp de prisonniers en Russie, il a traversé toute l’Allemagne à pied. Personne ne l’a reconnu, il ne disait rien. À Mathilde, il a souri, elle a compris qu’il disait « je suis rentré pour toi ». Elle a voulu dire à Karl qu’elle partait en Amérique. Elle est restée.

Aujourd’hui la petite Mary est une vieille dame, elle a été infirmière. Quand elle a pris sa retraite il y a 20 ans, elle a cherché les traces de son papa américain. Et elle l’a trouvé tout de suite grâce à un cercle de généalogie en contact avec les archives de la US Army sur internet. Chaque année, Mary l’Alsacienne est fière de prendre l’avion pour l’Amérique, elle va rendre visite à son autre sœur qui vit au bord de la rivière Mississippi. Proud Mary.

En vain, d’Alsace ; épisode 19 : LA FLAM ALL QUI PIQUE À SCHAEFERSHEIM

Ambroise Perrin

« Ce n’est pas la vraie ! Nicht schlimm. Das ist egal! ». Nous sommes, en cette journée universelle de la paix, le mardi 25 juin 2024, à Schaefersheim. Demain mercredi, le feu sacré arrive à Strasbourg, c’est au nord du village. La flamme a été allumée au sud, à Olympe, elle traverse le pays par relais de valeureux sportifs et, dit-on, on a dépensé dans le Bas-Rhin 180 000 euros pour voir passer le symbole brûlant. Mais là, les Chiho, en Alsace, y’en a déjà marre, les affiches J et O, comme des publicités pour un supermarché, évoquent certes la fraternité universelle mais font surtout penser à des dépenses extravagantes, à la corruption, au dopage et aux risques de terrorisme. 

On leur a un peu forcé la main, et les conseils municipaux des grandes villes font le pari de la rentabilité en termes de notoriété, en sacrifiant à la démagogie d’un pseudo engouement populaire de pacotille. De nombreux villages veulent bien être de la trêve et de la fête, mais n’ont guère envie de participer, (l’essentiel étant de s’amuser) à une telle dépense, une caravane de champions, enflammée et peu écologique, parcourant leur rue principale. Donc celle-là, c’est une fausse ! La flamme, on l’a fabriquée avec un long bâton doré surmonté d’une torche en chapiteau ionique, orné de 24 cannelures. La veille du passage de la torche olympique officielle, on allume celle de Schaefersheim avec de l’huile de barbecue, elle est gratuite, et cela fait un bien plus bel effet fumeux que la cartouche de gaz propane compétente. L’on s’amuse sous la banderole « la Flam All Qui Pique », Flamme pour flammekueche, All you can eat buffet illimité, et qui pique comme des orties, il y en a plein dans les sous-bois en cette saison. 

Le Président du club sportif, Michel Bréal, est une sacrée personnalité. Il a fait ses études à Wissembourg, il a écrit un livre sur la mythologie grecque, et c’est son ancêtre qui a suggéré au baron Pierre de Coubertin de réinventer le marathon dans les Jeux Olympiques moderne de 1896. Le Michel Bréal de 2024 va lui aussi inventer une épreuve olympique, et celle-là typiquement alsacienne. Il adapte pour Schaefersheim le discours qui sera prononcé par les sommités dans la capitale européenne : « bienvenue à la flamme en terre de réconciliation, de paix et de démocratie, d’oignons et de lardons ». La foule est enthousiaste. Le bus des travailleurs frontaliers à Lahr fait traverser le Rhin à quelques coureurs locaux, ils exhibent la torche, la vitre ouverte, voilà pour respecter l’esprit international, et cela fait un peu de publicité pour le village. Car c’est un événement : après l’inauguration du nouveau cimetière en 2017 et la rénovation de la toiture de la chapelle Saint-Blaise en 2018, voici maintenant 2024, l’épreuve de… la tarte flambée olympique. 

Il y a d’abord des éliminatoires, on chronomètre la vitesse pour avaler une tarte homologuée, 313 grammes, 33 cm de diamètre, pâte à pain au levain. Puis des huitièmes, des quarts, une demi-finale. Le concours de la finale est retransmis sur un grand écran installé entre la rue Haute et la rue du Merle. Le vainqueur a réussi une vitesse de mastication équivalente à 37,58 km/h, digne d’Usain Bolt. Le vainqueur étant d’ailleurs une femme, la patronne de « Chez Brigitte », le salon de coiffure à côté du restaurant à la Couronne. Les épreuves suivantes se déroulent par groupes de quatre concurrents. À la lueur de la torche mythique en ce moment historique, la Flam All Qui Pique brille comme un symbole de dépassement de soi et d’esprit d’équipe. 

En vain, d’Alsace ; épisode 18 : ‘’N’HABITE PAS À L’ADRESSE INDIQUÉE’’ À URMATT

Ambroise Perrin

Elle avait sept chats mais cela ne lui suffisait pas. Sa maison était à la sortie du bois, elle avait été longtemps isolée, mais on avait construit plus bas un lotissement pour gens pas trop fiers et qui se moquaient bien de la vieille dame de la maison forestière. C’était vers le Stiftswald à Urmatt. Il lui fallait une petite demi-heure pour descendre le chemin jusqu’à la rue de Molsheim, puis elle tournait à droite rue du Général-de-Gaulle jusqu’au tabac, et elle revenait par la mairie jusqu’à la place des Fêtes. La fête, c’était le Proxy, elle y connaissait le prénom de chacune des trois caissières et celui de la remplaçante des vacances ; elle achetait un paquet de gâteaux, ou une boîte de petits pois, une tranche de jambon dans son plastique ou encore une banane, un seul produit, juste pour bavarder, jamais plus de 3 euros.

Même avec la visite au Proxy, les journées étaient longues, la télé ne marchait plus depuis longtemps, et puis elle était un peu sourde et sur chaque chaîne, « ce n’étaient que des bêtises ! ». Madame Schreiner lisait le journal tous les jours et elle avait pensé à quelque chose de très astucieux : non pas le journal déposé tôt chaque matin devant la porte, mais un abonnement par la Poste, aux Dernières Nouvelles d’Alsace. Le facteur n’était pas dupe, il avait tout de suite compris pourquoi chaque jour il lui fallait faire un détour d’un kilomètre : « comme cela j’ai de la visite, lui avait avoué Madame Schreiner, et avec un journal de tous les jours, vous êtes obligé de passer tous les jours ». Elle guettait son passage.

Au bureau de poste d’Urmatt on ne travaille que trois heures le matin, et on fait aussi la banque postale, les retraites, les colis en dépôt-relais, les forfaits mobiles, les box internet, les cartes prépayées… pas trop de temps pour le courrier-à-bavarder, de toute façon ce ne sont que des publicités, des lettres, des vraies, cela n’existe plus. Alors, la vieille dame s’est dit, « comment ça des lettres, cela n’existe plus ? ». Elle acheta trois paquets de 50 enveloppes au supermarché et un gros cahier pour arracher les pages. Elle écrivit chaque jour une lettre à sa meilleure amie, c’est-à-dire à elle-même, et la page pliée en quatre dans l’enveloppe, il lui restait à inventer avec l’Atlas qu’elle avait depuis l’école, de belles adresses de destinataire : Madame Hélène Schreiner, 13 rue du Soleil, Rio de Janeiro, Brésil. Madame Hélène Schreiner, 432 rue des Gangsters, Chicago, USA. Madame Hélène Schreiner, 1 rue des Fourmis, Haguenau. Et bien sûr très lisible à l’encre noire à l’arrière de l’enveloppe, sa vraie adresse, « expéditeur Madame Hélène Schreiner 3, rue du Stiftswald, 67280 Urmatt, France ». Au bout d’une semaine, ou parfois un mois, l’enveloppe revenait avec plein de tampons exotiques, le facteur sonnait, « bonjour encore une lettre ». Et c’était écrit dans toutes les langues, « n’habite pas à l’adresse indiquée ».

En vain, d’Alsace ; épisode 17 : UN SIMPLE CŒUR À COSSWILLER 

Ambroise Perrin

Le téléphone a sonné une première fois, ce 31 août 1997, un peu après 4h00 du matin. L’infirmière a dit « tenez-vous prêts, je ne suis pas certaine, mais tenez-vous prêts ». À 5h50, c’est le professeur B.R. en personne qui appelle. Dans la petite maison rue du Temple à Cosswiller, tout le monde est réveillé, le scénario a été mille fois envisagé et répété. « On est prêts » dit le papa d’Artémis. Sa fille souffre depuis trop longtemps d’une cardiomyopathie dilatée, plus aucun traitement, plus aucun médicament ne pourrait la sauver. Seul espoir, une greffe. Artémis est sur une liste d’attente, l’horreur, car on en est à se réjouir de tous les accidents possibles. 

C’est un conducteur ivre au volant d’une grosse Mercedes à Paris, il roulait à plus de 150 km/h, il a heurté un pont, il y a 3 morts et une jeune femme de 37 ans est en coma vigile, impossible à réanimer. L’hélicoptère de la protection civile transportera la jeune patiente à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Le professeur A.P., considéré comme l’un des meilleurs chirurgiens cardiaques est déjà sur place, c’est lui qui a tenté de réanimer l’accidentée. Déchirure du péricarde et de la veine pulmonaire gauche, mais la transplantation de la partie cœur est tout à fait envisageable. « Vous êtes la première compatible sur la liste ».

Il y a toujours beaucoup de hasard quant aux malheurs de la mort et aux bonheurs de la vie. Précisément l’hôpital de la Salpêtrière où la jeune femme est décédée a été le pionnier en chirurgie de transplantation. L’opération sur la jeune alsacienne se déroule parfaitement bien. 

Aujourd’hui, Artémis mène une vie normale. La convalescence fut longue, mais ce simple cœur, qui avait peut-être beaucoup aimé, a continué de vivre. Artémis est redevenu une jeune fille tout à fait ordinaire, elle a épousé son prince charmant et le couple a construit un héliodome, une magnifique maison qui ressemble à un diamant la pointe en bas, comme si c’était un immense cadeau royal lancé du ciel depuis une tiare d’or, d’argent et de perles. Et leur plus beau bijou c’est leur petite fille qu’ils ont prénommée Diana.

En vain, d’Alsace ; épisode 16 : LES PETITS PAINS AU CHOCOLAT DE LA BOULANGÈRE D’OBERNAI POUR JOE DASSIN 

Ambroise Perrin

C’est en 1969, avant le 1er avril jour de sa crise cardiaque (pas une blague !) que Joe Dassin est venu donner un concert au Hall Rhénus, le hall 16 du Wacken à Strasbourg. Il arrivait en voiture, une grosse Mercedes, blanche comme ses costumes, et c’est Pierre Delanoë qui conduisait ; il n’y avait pas encore d’autoroute, on passait donc par les petites villes. Avant d’arriver, arrêt à Obernai, promenade dans la rue du marché pour se dégourdir les jambes. Il y a comme une odeur de croissant chaud, cela vient de la Pâtisserie Gross, en face. Joe entre dans le magasin, essuie ses lunettes de myope, et demande « c’est quoi ? ». « Des petits pains au chocolat » répond la boulangère en souriant. Pierre entre aussi, qu’elle était belle, les clients ne voyaient qu’elle, la boulangère ! Joe Dassin achète son petit pain au chocolat et se dit qu’elle est bien mélancolique la boulangère dans sa boutique. 

Ils reprennent la route, Pierre Delanoë a en tête Luglio, une chanson de Riccardo Del Turco qui est n°1 au Hit-Parade italien. Il pense à la boulangère qui souriait à Joe et lui qui ne la regardait pas, avec son petit pain au chocolat. Il griffonne dans son carnet, trouve quelques rimes comme bonheur et cœur, et pense à l’ambiance chaude des galettes et des baguettes dans la boulangerie en fête, et voilà, une chanson !

Joe Dassin avait déjà enregistré Les Champs Élysées, il lui fallait une face B pour ce 45 tours, en roulant on cherche une idée, pourquoi pas Les Petits Pains au Chocolat d’Obernai ? Au Wacken il chante Marie-Jeanne, l’Ode de Billie Jo de Bobbie Gentry puis Siffler Sur La Colline, son gros succès en mai 68 ! Mais le public le siffle, lui, Joe Dassin la vedette ! Dans la salle on se moque de sa mièvrerie ! Jimi Hendrix avait joué là, quelques semaines auparavant, alors comment succéder au dieu de la guitare ? 

Joe se dit, je vais vous faire une blague, une gentille petite histoire à l’eau de rose, ce ne sera pas Purple Haze Is In My Brain, mais chocolate rolls in my stomach, et il improvise Les Petits Pains au Chocolat devant les alsaciens insolents puis médusés. Aye, aye, aye répondent les filles au premier rang, et tout le monde se marre quand il raconte que la boulangère d’Obernai était croustillante, autant que ses croissants ! 

Le 45 tours se vendra à 450 000 exemplaires, et lorsque Joe Dassin est repassé à Obernai, il y avait un monsieur qui servait dans la boulangerie. Il dira au chanteur que c’est Marcel le fils d’Eugène qui avait eu l’idée de faire, en 1946, des petits pains au chocolat, que la pâtisserie avait été fondée en 1873 par Simon, et qu’il ne se souvenait pas d’une vendeuse mélancolique dans sa boutique qui était si belle que les clients ne voyaient qu’elle. 

En vain, d’Alsace; épisode 15: LES LARMES DE L’ASSASSIN DE KLINGENTHAL

Ambroise Perrin


L’arme du crime, les larmes du crime et l’âme du crime quand on évoque la victime : un crime par lame, à Klingenthal, à la manufacture qui avait été créée par Louis XV, le mari de la princesse polonaise de Wissembourg Maria Leszczynska, pour y fabriquer des lames d’épée. Le nom entier étant Klingen-Schmiede im Ehn-Thal, les Forges de Lames de la Vallée de l’Ehn. 

L’assassin sema la confusion, chaque détail pouvant lui être fatal, s’il se faisait prendre avant qu’on ne le pende. Le détail qui le perdit, ce fut un bruit, très spécifique (Klingen signifie tinter). La victime, qui n’était pas morte, avait reconnu la sonorité très précise de cette lame sortant de son fourreau. Le presque assassin fut arrêté alors qu’il s’apprêtait à demander l’asile au Mont Sainte-Odile. 

Sa femme, il avait imaginé la tuer, et pourtant, il l’aimait, le juge lui dira « vous me ferez 20 ans » et l’Antoine, -tout le monde le connaissait à Boersch-, répondit bien-entendu « quand on aime on a toujours 20 ans ». 

Il avait volé ce sabre à longue lame, l’arme du crime, en 1996, dans le grenier de l’école, pendant les travaux de transformation en musée. Préméditation ! hurla le procureur; impossible ! rétorqua la défense; à l’époque il ne la connaissait pas, la Simone, il l’avait rencontrée un soir de Noël, elle avait un air de sorcière, il prétendit être le diable et elle rit en lui offrant un sachet de bredeles dont la recette était un secret maléfique.

L’avocat tenta le vice de forme, il y avait deux Klingenthal, l’un en Saxe, à la frontière tchèque où l’on y fabrique toujours des violons, et celui-là, ici en Alsace, célèbre aussi pour ses stages de photo dans le Centre de vacances ; et il y avait aussi deux Wissembourg, en Bavière et l’autre en Alsace sur la Lauter.

J’ai assisté au procès. Les experts firent des démonstrations. Tendez l’oreille ! Oui, chaque lame sortant de son fourreau avait un bruit particulier, et qui donc fut identifié par la victime. L’assassin confondu reconnut son crime et profita d’avoir la parole pour en expliquer les circonstances.

L’Antoine raconta que son ancêtre, le fils du maître d’arme de Klingenthal, avait été médecin à la bataille de Waterloo, et quand il revint, il choisit de vivre seul dans une cabane sur les rochers, au milieu de ses livres et loin des sabres. On l’appelait le Waldbruder et on disait qu’il avait fait vœu de ne plus jamais toucher une arme. Trop de sang dans les batailles ! En bas la manufacture employait cette année-là 1815, de majuscule défaite, 679 ouvriers qui avaient fabriqué en vain 71 000 sabres d’une mortelle qualité pour la cavalerie de Napoléon. Si les lames avaient été livrées à temps, Waterloo aurait été une victoire !

Comme souvent aux assises, la chose se solda de propos amphigouriques. On comprend donc qu’aujourd’hui encore, dans l’esprit populaire, Klingenthal, avec sa fabrique de redoutables couteaux et son assassin amoureux, reste le village de la mort.

En vain, d’Alsace ; épisode 14 : COÏNCIDENCES POUPONNES À WASSELONNE

Ambroise Perrin

« Vous pouvez me le tenir deux minutes s’il-vous-plaît ? » Je m’étais arrêté parce que je voyais toutes les affaires au sol, les poireaux, la boîte de tomates concassées et le paquet de couches-culottes. La poussette était à l’envers, et en me tendant le bébé, il me dit « merci, je ne peux quand même pas le poser sur le macadam ». En plus il pleuvait sur le parking du Carrefour rue de Romanswiller à Wasselonne. 

Le jeune homme ramassa ses achats et remplit la poussette, mais là, plus de place pour le moutard qui braillait dans mes bras. J’ai dû avoir l’air compatissant du bon samaritain car il me proposa de l’accompagner, « j’habite à 300 mètres à côté de l’Étoile, en face de la mairie ». Va pour la balade, me voilà papa d’occasion trottinant à côté d’un grand dadais qui renversa à nouveau son chargement, la roue avant de son bolide à mouflet étant voilée. « C’est la première fois que je suis seul avec Lucien, me dit-il, ce sera une semaine sur deux ». « Comme Gainsbourg » je réplique, « oui, c’est cela, on adore la Javanaise mais on vient de se séparer… enfin, elle est partie ». 

Devant la porte du petit immeuble, que faire, laisser le bébé sur les pavés pour monter les courses ou laisser le bébé seul dans l’appart’ puis descendre récupérer la pitance des jours à venir ? « Montez, je vous offre un verre, j’ai du whisky japonais ». À 10h00 du matin, je me suis dit « alcoolo », voilà pourquoi elle s’est barrée, eh bien, non, la bouteille n’est même pas entamée, et finalement je préfère un café.

Le bruit de la machine à capsule calme le Lucien posé sur son couffin après avoir chaudement humidifié le bas de ma manche d’un gentil petit pipi. Son paternel me tend la tasse et une poigne enjouée, « moi, c’est Marcel, je suis étudiant en lettres modernes », « et moi c’est Ambroise, je passais là par hasard » répliquai-je, ajoutant « enchanté », sans faire d’allusion à l’illustre Temps Perdu. 

Le hasard est certainement farceur puisqu’on entend soudain un discret, toc, toc, toc et une guillerette petite jeune fille apparaît, elle s’excuse de venir à l’improviste, je devine qu’elle est au ciel avec des diamants puisqu’elle me dit « je suis Lucie », et elle ne semble étonnée ni par mon air de baby-sitter confirmé, ni par la bouteille nippone ambrée sur la table à langer.

La maman ! Il faut savoir s’arrêter quand tout va bien, oui, ce sera bientôt la fin de cet intermède matinal dans l’intimité d’un couple naufragé, je vais donc conclure par « bon je vous laisse » et filer à l’alsacienne mais Marcel désemparé invente « c’est Ambroise, c’est lui qui me fait passer ma thèse sur Flaubert », pieux mensonge forçant ma complicité pour innocenter la fortune de notre rencontre et justifier ainsi ma présence saugrenue dans le capharnaüm de l’appartement. 

C’est à ce moment-là que Lucien tend les bras vers moi et lance joliment « Papa ! »

En vain, d’Alsace ; épisode 13 : LES CHIMÈRES DU CHAUFFARD DU HOHWALD

Ambroise Perrin

Elle m’a dit « cela fait plus de deux ans, tu sais, que l’on n’est plus ensemble ». Cela m’a fait de la peine, mon frère et Jacqueline étaient mariés depuis 30 ans. Elle me raconte qu’ils ne se voyaient plus qu’une fois par an, à Noël, dans la maison de vacances des parents, au Hohwald. Quand les enfants ont été grands, encore un peu moins souvent. Parfois un dimanche après-midi. Finies les semaines de vacances ensemble. Et puis les parents sont partis, la maison est restée presque à l’abandon. On pouvait toujours y passer, la cachette de la clé n’avait pas changé. 

On ne s’était pas vraiment perdus de vue. Mais un jour les rêves et les souvenirs commencèrent à s’entrelacer et à perturber les chemins de sérénité factices qui soudaient les frères, les sœurs et les cousins. Je me dis que j’aimais bien ma belle-sœur, que je m’étais toujours mieux entendu avec elle qu’avec mon frère, et j’ai répondu « tu restes dans la famille… un petit silence… si tu veux. – Tu es gentil… »

Et lui comment il va ? Tu ne sais pas ? Il est en prison ! Quoi ? Oh, on était séparés bien avant… Mais qu’a-t-il fait, depuis quand ? Le chalet du Hohwald avait toujours été considéré comme un endroit super chic, c’est le grand-père, prof de philo, qui avait fait fortune avec des acteurs, qui l’avait aménagé en style Art-déco ; il y a au-dessus de la cheminée une photo où on le voit avec Sarah Bernhardt en promenade au Kreuzweg. Bref, une famille respectable. Alors le frangin en prison ? Une histoire de fric, de mœurs, quoi ? 

Eh bien, il y a un mois, complètement bourré, il a tué une cycliste, et en plus la voiture n’était pas assurée… C’est assez dingue, on croit connaître ses proches… J’apprends qu’il était vraiment devenu alcoolique, raison du divorce, qu’il avait quitté son boulot, et qu’il était parti à la dérive. « Tu sais, moi, les enfants, les copains, tous on a essayé de l’aider mais il ne voulait pas, comme s’il se complaisait dans une magnifique déchéance… » 

Quand les flics l’ont cueilli, il s’était réassis au volant sans bouger, l’ambulance était partie depuis un moment. Le vélo sous les roues il attendait. Au commissariat il a pleuré, peut-être pas pour la jeune fille, mais comme un soulagement, il était parfaitement lucide et cohérent, il ne paraissait pas saoul, il avait 2 g passés dans le sang en soufflant dans le ballon. C’était en ville tard le soir, les flics d’Obernai le connaissaient, il avait été une personnalité, adjoint au maire, alors ils prenaient des gants, ils ont tout de suite prévenu le procureur. Il leur a dit pas la peine de me mettre en cellule de dégrisement, donnez-moi juste un verre d’eau et je vais au trou de la garde à vue. Un de ses amis avocat est venu au bout d’une demi-heure, c’est lui qui leur a dit qu’il avait déjà été arrêté trois fois en état d’ivresse au volant, et qu’il devait passer bientôt au tribunal, et qu’il n’avait plus de permis.

Ça fait beaucoup ont dit les flics, beaucoup, vraiment beaucoup … Oui, beaucoup aurait répété le frangin. Jusqu’ici ce n’était que des bagnoles plantées et de la tôle froissée, mais là une cycliste…  « Je peux demander comment elle va, elle n’est pas morte ? » 

Quelques jours plus tard, on apprendra qu’elle était entre la vie et la mort, mais que si elle s’en sortait, elle serait pour toujours paraplégique… La belle-sœur a raconté un truc horrible, que l’avocat aurait dit « il vaut mieux pour toi qu’elle meure, tu feras quatre ans de prison et tu vendras ta maison pour payer. Mais si elle s’en sort, tu feras un peu moins de prison mais tu paieras des sommes énormes chaque mois, toute ta vie, on te prendra tout, à toi, à toute ta famille ». Tu es un avocat dégueulasse, aurait répondu le frangin. Laissez-moi juste une demi-journée, j’irai seul au Neuntelstein faire la voie d’escalade « La Bovary », c’est une 7b, la plus difficile, et je sauterai… 

L’avocat lourdaud observait silencieux son client, l’assassin au volant. Mon frère aurait murmuré qu’il regrettait ne pas avoir foi dans l’immortalité, qu’il portait en lui le soleil noir de la mélancolie et qu’on ne le croirait jamais s’il disait qu’il aimerait tant qu’un miracle rende à la jeune fille ses jambes, et son sourire. En rejoignant sa cellule il ajouta que sa véritable peine consisterait férocement à écrire, à rédiger sa propre biographie.

En vain, d’Alsace ; épisode 12 : VOYEZ AU SEIN DE L’ONDE, LA BRUCHE VAGABONDE

Ambroise Perrin

Passer du temps au comptoir d’un bar sans plonger dans le confortable de son téléphone portable, c’est une belle aventure. Très vite, un autre buveur s’intéresse à moi, mon regard hagard et mon nez aviné étant un miroir aimanté. Très vite aussi vite il voudra me confier un secret. « C’est du lourd, je connais la place d’un trésor, c’est en passant Rothau vers La Broque ». 

Le poivrot m’explique que maintenant trop âgé pour partir tôt le matin longer la Bruche, il va me dire où se trouve très précisément un endroit de pêches miraculeuses. C’est dans un méandre où la rivière est encore étroite, et parfois torrentielle. 

Les poissons y abondent comme nulle part ailleurs. Une contrée comme un oubli vraiment inaccessible. Il faut des protections pour les bras et les jambes quand on traverse les buissons de ronces. On s’enfonce dans une tourbière, l’air manque à qui s’égare, les débris végétaux ne se décomposent plus, c’est déconcertant. La berge est envahie de roseaux et de bancs d’herbe, de brumes et d’enchantements. Quand le jour se lève, il fait déjà nuit.

Alors la rivière qu’on voit danser a des reflets d’argent, des ablettes, des barbeaux, des brêmes vont en chantant. Les anguilles fuyant le Rhin se faufilent. Tous les poissons d’Alsace sont là. Des troupeaux de carpes bossues aux flancs ocrés mêlés de gris, trapues, rusées et nonchalantes, se laissent apprêter de pommes de terre bouillies. Des régiments de goujons et leurs capitaines les gardons préparent le combat en manœuvrant sur de petits coins de sable au milieu de cailloux. Des bombardes de hotus rasent tout sur leur passage, chassés par des hordes de poissons-chats tout aussi vandales. Des perches de 3 kilos et des tanches de 5 kilos, tel des lions-rois du glossaire, règnent solitaires dans les fonds où les courants mélancoliques glissent sur une savane. Des essaims d’ombres sont si vives et si légères qu’elles ressemblent à des nuages. Des myriades de truites hors des cuves natales, étourdies de liberté, vagabondent, la sol mi la sol mi la la sol mi sol sol la. 

Et le Sandre le Bienheureux, parti de Macédoine, a traversé le Danube et la Meuse, Sandre et Meuse. Il ne craint plus d’être délogé par le saumon, vaincu par les barrages et la pollution. À mesure que l’on promène des yeux écarquillés, d’autres jolis fretins s’accumulent, formant des pyramides dont les angles s’écroulent dans les miroirs des vaguelettes. Le pêcheur s’avance sous les cimes des saules en arc de triomphe, les cuissardes comme un pâtre sur un rocher. Un chevesne gourmand, épais et arrondi, bondit, intrigué par la traître esche, un asticot, bronze, rouge, parfois verdâtre. C’est l’heure des leurres, le buldo se noie dans l’eau, le dévon est un démon, la mouche fait touche, la proie est ferrée ou clavée, la besace préface le festin. 

Mais où est-ce précisément ? Faut-il remonter la Rothaine, filer sur le Wildbach, monter à la Hautte Goutte ? Le trou d’eau miraculeux de Rothau sera-t-il noyé dans le béton du contournement ? Mon ami pêcheur jure que c’est vrai, le paradis des gaules est là. Et la promenade y est magnifique, même si l’on ne pêche pas. Facile à trouver pour qui sait. Venez me voir, je vous dirai. Si c’est vrai.

En vain, d’Alsace ; épisode 11 : RÉVOLUTION MONDIALE AU VAL DE VILLÉ AVEC ROGER SIFFER

Ambroise Perrin

On répète depuis le Moyen-Âge que le Val de Villé est la plus belle des vallées. Mais sait-on que ce fut aussi un foyer de féroces révolutionnaires ? Déjà en 1918, lorsque la « République » fut proclamée à Strasbourg, avec un Conseil insurrectionnel d’ouvriers et de soldats qui avaient fait flotter le drapeau rouge sur la Cathédrale, on se prépara dans la vallée pour l’autonomie, l’autodétermination et le communisme… 

Il y eût aussi des Conseils révolutionnaires à Molsheim, Erstein, Mutzig, Neuf-Brisach, Ribeauvillé, Saint-Louis, Bischwiller et à Schiltigheim. La population alsacienne, comme toujours éprise d’ordre, se rallia aux soldats par hantise d’un majuscule désordre. On avait eu le temps de proclamer la liberté de la presse et, un siècle plus tard, la lecture des journaux permet d’appréhender ces petites histoires de village inscrites dans l’Histoire de la nation.

Donc voilà qu’en 1918 les troupes allemandes se retirent. L’armée française est accueillie triomphalement. L’Alsace retourne à la France, un éblouissement tricolore, et les Alsaciens allemands de souche jouent de stratagèmes pour ne pas être expulsés. A Obernai le Statthalter propose d’épouser une « vraie » Alsacienne, même plus âgée que lui, pour pouvoir rester en Alsace. Au Val de Villé, des artistes ayant pour modèles les Expressionnistes berlinois rêvent d’être pacifistes, ce sont les survivants de cette génération qui a été fauchée par les balles et les obus dans les tranchées. Après cette hécatombe il était difficile en 1918 de croire encore dans l’humanité. Qui aurait pu imaginer pouvoir transformer le monde autrement que par des chansons ? La guerre avait laissé dans les esprits rationnels peu de choses intactes. Nombre de ces artistes alsaciens avaient combattu pour le Kaiser et même sans réelle conscience politique, ceux qui avaient survécu puis étaient devenus sans broncher Français, comme ceux qu’ils avaient tués la veille, proclamèrent vouloir « esthétiser la vie » en réponse à la « mort de Dieu ». 

Un demi-siècle plus tard, il y a toujours dans le Val de Villé un village d’irréductibles, sorte de gaulois alsaciens qui ont le kirsch pour potion magique et qui affirment que « les pensées sont libres ». Die Gedanken sind frei. Leur barde, un anticonformiste, c’est bien sûr Roger Siffer. En mai 68, il est étudiant en philo, il fréquente le resto’U de la Galia et la Librairie Bazar Coopérative, il lit Uss’m Follik. Il préconise l’indépendance de l’Alsace, au sein de laquelle le Val de Villé aura un statut particulier avec autonomie du village et « souveraineté dissociée » de chaque côté de la rue principale. Le révolutionnaire n’a qu’un slogan : « quand j’entends le mot choucroute, je sors ma fourchette ».

À Paris ce coin d’Alsace effraye et un autre Roger, Roger Gickel, le présentateur de TF1, annonce : « la France de l’intérieur a peur ». Les révoltés complotent dans l’église Saint-Materne sous prétexte de jouer de l’orgue, qui d’ailleurs y est magnifique, un joyau du XIXème siècle. Que faire, comme se demandait Lénine ? Dans une géniale inspiration, Roger Siffer décide de sortir d’Alsace pour faire un voyage de quelques jours à New York à l’ONU puis à Paris à l’UNESCO. Il veut plaider une cause, l’inscription du Val de Villé au patrimoine mondial de l’humanité. Il revient triomphant et le Val de Villé est nommé « plus belle mondiale des Vallées ». 

On sortit les meilleures bouteilles, et depuis l’on fanfaronne sans répit, car en 2024, pour se moquer de l’arrogance moralisatrice de Strasbourg et de ses Livres, le Val de Villé deviendra la première ville française Capitale Mondiale des Ivres. 

En vain, d’Alsace ; épisode 10 : PATSY, CHANTEUSE DE COUNTRY, A LA RECHERCHE DE LA FAMILLE KLEIN 

Ambroise Perrin

Un an avant sa mort tragique, le 5 mars 1963, dans un crash d’avion de retour de Kansas City, Patsy Cline avait tenu à faire un pèlerinage sur les traces de sa famille, les Klein, d’Erstein. Le grand-père, Simon Klein, était né en 1861. En 1878, il a 17 ans et le service militaire allemand étant devenu obligatoire pour les Alsaciens et les Lorrains, il décide de tenter sa chance en Amérique. Sur le bateau, il rencontre un autre Simon, Simon Marrix, de Mertzwiller, futur papa des Marx Brothers. En effet à Rhode Island les services d’immigration américanisèrent les noms, Marrix en Marx et Klein en Cline. 

Patsy était une chanteuse de country-music extrêmement célèbre aux États-Unis. Une Queen of Country. Sa fiche Wikipédia précise « aussi populaire que Johnny Cash ou Elvis Presley, ou en France, Dalida ou Serge Gainsbourg ». À New York, les deux Simon avaient épousé des artistes et transmis le virus du spectacle à leurs enfants et petits-enfants. Ils firent tous des carrières époustouflantes. Mais qui se souciait encore de l’Alsace ? 

À la poste d’Erstein, en ouvrant le Bottin, Patsy chercha les Klein de la région. Ils étaient légions. Dans l’automobile à Erstein, le droit à Obernai, le jardinage près de Molsheim, la médecine à Rosheim, la boucherie à Wissembourg, et un peintre bleu qui partit à Nice devenir monochrome anthropométrique et célèbre. Combien d’arrière-cousins et de petites cousines ? Patsy Cline va arpenter les villages des Klein autour d’Erstein, Se promener après minuit, Avoir de doux rêves, Aimer et perdre à nouveau, Laisser 3 cigarettes dans un cendrier, Être affamée d’amour. Que de chansons à succès en tête ! Elle distribuera des billets de 5 dollars aux enfants qui jouaient dans les rues et chantera Crazy, folle de se sentir si seule. Patsy Cline rencontrera à l’auberge Roëssel, devant la boucherie Pfister celui qui pourrait être un lointain frère. Ou l’homme de sa vie. Des larmes, l’amour et la nostalgie de l’Alsace, toujours en chanson : « Je suis folle, je savais que tu m’aimerais aussi longtemps que tu le voudrais, et qu’un jour tu me quitterais ». I’m Crazy for feeling so lonely, Ich bìn verrùckt mich so allein ze fühle.

En vain, d’Alsace ; épisode 9 : REGLEMENT DE COMPTE À NIEDERNAI

Ambroise Perrin

« Je pense que le nazi d’Obernai que vous évoquez dans votre dernière chronique était mon père ». J’écoute la suite du message. « Je suis né en 1940, mon père s’est suicidé en 1946, ce n’étaient pas des remords, mais la peur d’être reconnu et capturé. J’ai grandi à Obernai avec un sentiment d’amour et de haine à l’égard de mon père, pour lequel, très vite, j’ai décelé les mensonges de ma mère, les mensonges de ma famille, les mensonges des voisins ». 

Le message laissait un numéro de téléphone, j’ai rappelé, il m’a dit « mon nom est Karl-Nicklas », et de suite il a ajouté : « j’ai toujours sa photo sur moi. Son corps sans vie, une balle dans la tête, je la regarde tous les jours, pour me souvenir, pour être sûr qu’il est bien mort ». 

J’ai lu des livres qui relatent de tels témoignages, je lui propose de nous rencontrer, Karl-Niklas me répond, « non, ce n’est pas la peine, je suis fatigué ». Mais il veut encore me parler avant de raccrocher.

Il me dit qu’il est un vieux monsieur, professeur de philosophie à la retraite depuis plus de 20 ans. Il a vécu en Allemagne, qu’il déteste, et aujourd’hui il possède une petite maison à Niedernai, si Ober c’est supérieur, Nieder c’est un peu caché, c’est derrière, plus petit. Il me raconte qu’adolescent il avait ici comme voisin un peintre japonais qui lui avait donné l’envie de fuir l’Alsace et d’aimer le monde entier. « On allait en famille se promener vers l’Ettenhoezel, je regardais les trois tumuli et je pensais aux morts, à tous les morts à cause de mon père. Ma mère me racontait qu’une centaine de sorcières avaient habité dans cette forêt, et que tout ça, mon père, c’était peut-être leur faute ». Elle disait toujours « ça » pour parler de l’époque nazie à Obernai, sans prononcer le mot, et je devais être persuadé que oui, c’était la faute des sorcières pour mon père. « Ton père était un brave homme ».

C’est quoi la culpabilité ? La conversation se prolonge, le soir tombe, on chuchote presque au téléphone. « Vous posez la question au fils du nazi alsacien ou au prof de philo allemand ? S’il avait été jugé par un tribunal, on l’aurait condamné pour avoir tué combien d’êtres humains ? Concevoir un passé odieux n’est pas facile, il faut d’abord créer des brèches dans le silence. Je n’ai jamais questionné les historiens locaux d’Obernai, j’ai peut-être manqué de courage civique, je n’ai jamais eu de cesse que de m’enfuir ». 

Je reprends : « en tant qu’Alsaciens… » mais il m’interrompt, « je distingue quatre notions de culpabilité, la culpabilité criminelle qu’un tribunal condamnera avec de lourdes peines, la culpabilité politique, celle des chefs, et chaque individu a une part de responsabilité dans la manière dont son pays est gouverné, la culpabilité morale, tout acte répond à une conscience individuelle, et ‘Befehl ist Befehl’, ‘un ordre est un ordre’, ne peut jamais avoir de valeur décisive, et la culpabilité métaphysique, parce qu’il doit y avoir une solidarité entre les hommes qui les rend coresponsables de toutes les injustices.» Je reste coi. « Ce sont des bavardages scolaires » enchaîne-il pour signifier de sa voix que je trouve sympathique qu’il ne veut pas en dire plus. Il ajoute que sortir en ville et rencontrer des gens, aujourd’hui encore c’est difficile pour lui. « Ma famille a toujours nié les crimes de mon père, tenter de comprendre est voué à l’échec ».

En vain, d’Alsace ; épisode 8 : PEUT-ÊTRE QU’ON NE SAIT RIEN DU SOLDAT NAZI D’OBERNAI

Ambroise Perrin

Un monsieur d’Obernai est mentionné dans un livre de souvenirs historiques relatant l’opération Nordwind à Hatten en janvier 1945. La bataille fit 1500 morts côté allemand, 1000 chez les Américains, il y eut une centaine de civils tués et 350 maisons sur les 365 du village furent détruites. Les militaires sont cités en fonction de leur poste de commandement, les nazis gradés selon leur bataillon, pour les nazis locaux on mentionne leur ville d’origine. Un nazi alsacien habitant Obernai combattait en première ligne. Il fit un soir prisonnier, un jeune soldat américain de 18 ans, qu’il interrogea dans une maison devant les Hattenois. Le lendemain, on trouva le jeune prisonnier dans le caniveau, une balle dans la tête, témoignage après la guerre d’un occupant de la maison. 

Les rues de Hatten étaient jonchées de morts, des morts par hasard quand il s’agissait des civils, des morts par prise de risque, par imprudence ou par bravoure, lorsqu’il s’agissait de militaires. Cela dit sur le papier, car la réalité sur le terrain était bien entendu beaucoup plus nébuleuse. Mais exécuter un prisonnier, probablement pour s’en débarrasser, ou simplement par absence d’humanité ou de respect des règles (la Convention de Genève, par exemple), cela semblait peut-être plus révoltant que d’être tué par un obus explosant au-dessus de votre tête. 

On sait que parmi les « soldats » allemands il y avait des gamins de 16 ou 17 ans qui n’avait pour toute préparation militaire que leur passage chez les scouts de l’époque, les jeunesses hitlériennes. Ceux-là mourraient tout de suite, dès qu’ils arrivaient sur les lieux de combat. Les Allemands avaient une supériorité stratégique, les Américains voulaient se replier sur les hauteurs des Vosges. Puis Hitler, malgré l’avis contraire de ses généraux, ordonna à son armée de quitter l’Alsace et de se replier sur Berlin pour défendre la ville contre l’arrivée des Russes.

Le soldat nazi d’Obernai a-t-il été tué dans la capitale allemande ? A-t-il survécu à ces derniers combats ? A-t-il tenté de fuir en se déguisant en civil ? A-t-il été fait prisonnier dans un goulag ou dans un camp américain ? Aujourd’hui son nom est-il connu des universitaires spécialistes de cette période de l’Alsace, ou des historiens amateurs d’Obernai qui publient leurs recherches dans des revues ? Est-il mentionné dans les archives de la ville, les conservateurs ont-ils un dossier plus ou moins secret dans l’un des musées ? Est-il revenu à Obernai, pour peut-être poursuivre une vie paisible ? 

Le « nazi originaire d’Obernai » de la Bataille d’Hatten, comme le nomme le témoignage précis d’un habitant de la petite ville dans son livre de « souvenirs tragiques », avait certainement de la famille, et peut-être maintenant des descendants. Est-il un inconnu ? Qui chercherait à le faire sortir d’un lointain oubli, comme dans un roman de Modiano, alors que probablement à Obernai on ne veut pas se souvenir de son nom ?

En vain, d’Alsace ; épisode 7 : BARBARA ASSISTE AU CONCERT DU PUBLIC DE DORLISHEIM

Ambroise Perrin

Barbara, c’était déjà un succès d’estime. Accueillir une chanteuse « art et essai », comme aurait dit un cinéphile, dans un village ! Elle chante à Bobino, à Genève, à Bruxelles, elle part en tournée en France dans de grandes salles, et en ce mois de mars 1966, elle est en Alsace. La dernière des dates de concerts, ce sera une gentille salle des fêtes, le château de Brosse à Dorlisheim. 

Barbara est invitée avec ses musiciens à la télévision régionale à Strasbourg : « mes textes n’ont de qualité littéraire que si on les lit avec la mélodie, et que dire de plus, pas d’interview ». Patrick Martin et Gérard Brillanti enregistrent alors une courte version de 2’42 de « Si la photo est bonne », Barbara au piano, et la caméra de studio de l’ORTF fait du chiqué à travers une fenêtre de théâtre pour cadrer le contrebassiste et l’accordéoniste. Aujourd’hui c’est un document d’archive du patrimoine audiovisuel de l’Alsace, à l’INA. Le décor noir et blanc joue du style des mobiles de Calder et la diffusion, ce sera ce 12 mars 1966, une bonne promotion pour assurer une salle pleine. 

Et la salle est pleine à Dorlisheim. Barbara est rigoureuse, exigeante, maniaque. Le tabouret est placé au millimètre près au centre de la scène. Sur la table dans les coulisses, un paquet de réglisses Zan et un bocal de cornichons (faits maison par la gardienne du château, aigre-doux au sucre roux dans du vinaigre Melfort). Barbara arrive très tôt dans la salle, surtout pas d’émotion de dernière minute. 

Mais ce soir, Barbara a perdu sa voix, elle est aphone, vraiment, la fatigue, quelques soucis d’amour et de lointaines angoisses. On téléphone au médecin du village, à sa « phoniatre » à Paris, elle avale du miel, accepte une piqûre de vitamines, impossible de chanter. Le public venu de Mutzig, de Molsheim, d’Altorf, de Rosheim ne s’impatiente pas. Barbara va saluer, elle s’excuse, elle s’avance, le micro crachote et elle chuchote, elle reviendra bientôt, on applaudit. Une voix dans la salle ose s’élever dans le brouhaha, « je l’ai trouvée devant ma porte un soir que je rentrais chez moi, partout elle me fait escorte, elle est revenue, la voilà… ». 

Barbara sourit, mais le public, le voilà, il chante. Les spectateurs poursuivent la chanson, « la renifleuse des amours mortes, elle m’a suivi pas-à-pas… ». Barbara est éberluée, elle va doucement vers le piano, et elle donne le tempo, elle accompagne cette dame qui connaît par cœur « La solitude », et qui enchaine avec « Une petite cantate », du bout des doigts, ils sont maintenant une dizaine à chanter et tous reprennent, si mi la ré, si sol do fa … 

C’est toute la salle qui chante le programme du concert, on brode sur les paroles ou on fredonne la la la la, pour le rythme les musiciens sortent des coulisses, montent sur scène et suivent les spectateurs, Barbara masque ses larmes de bonheur, il n’y a aucune fanfaronnade, juste l’amour des chansons… Pour la première fois, Barbara assiste à un concert de son répertoire. C’est elle qui applaudit la salle et d’un filet de voix d’étourneau chansonné, Barbara murmure « j’ai pleuré mes larmes, mais qu’ils me furent doux, tous ces sourires de vous, vous étiez venus m’attendre, je reviendrai un soir en septembre ». Et soudain, comme une révélation, « je vais écrire une chanson pour le public de Dorlisheim, cela s’appellera Ma plus belle histoire d’amour c’est vous … »

En vain, d’Alsace ; épisode 6 : LE PETIT TRAIN-TRAIN DES AMOUREUX-POÈTES DE MOLSHEIM

Ambroise Perrin

C’était bien avant les réseaux sociaux, dans les années 1980, qui étaient un peu zozos. Pour lancer une bouée à la mer, on écrivait au journal, qui la publiait à la rubrique Rencontres. Je vous ai vu, vous êtes-vous reconnu ?  Suivait un chiffre de référence pour la rédaction, qui transmettra : « vous portez une blouse blanche bien repassée et non boutonnée, sur un jean bleu délavé, je vous vois monter chaque matin à l’arrêt de la gare de Molsheim ». Molsheim, quelle adorable petite ville. Ce jour-là, la jeune fille si aimablement détaillée, répondit élégamment à la rubrique des petites annonces personnelles :

Molsheim est sans secret, ma vie est sans mystère 

Mon bonheur est public, je ne peux le taire. 

Votre cœur par-dessus tout craint d’être solitaire

Oui, il faut être deux pour le bonheur sur terre. 

De votre immense amour en un moment conçu 

Avant qu’il ne fût né, je crois que je l’ai su.

Tous les passagers de l’autorail Obernai-Molsheim s’amusèrent de l’idylle naissante, il n’y avait que 13 km avant que l’on ne descende, était-ce lui, un bouquet à la main, était-ce elle, au sourire chagrin ? 

Pourriez-vous, m’adorant, passer inaperçu,

Il fallait demander, et vous auriez reçu !

Quoi, c’est déjà trop tard, cette belle histoire serait un cauchemar ? L’audacieux un peu trop timide, et la jolie qui joue la sylphide ? C’est en train qu’au Parnasse, un téméraire auteur pense de l’art des vers atteindre la hauteur. La jeunesse amoureuse n’ayant pas d’âge, les passagers se mobilisèrent pour forcer le destin d’un coquin passage. Altorf, Avolsheim, Dachstein, Dorlisheim, Mutzig, Soultz-les Bains, Wolxsheim, dommage, personne ne monte ni ne descend. On imagina l’amoureux venant de Saint-Dié ou de Saverne via Wasselonne. On lui suggéra des rendez-vous à la Porte des Forgerons ou à l’Hôtel de la Monnaie. Les jeunes filles, toutes, portèrent des chemisiers blancs, échancrés, repassés, déboutonnés, des chemisiers, oui, mais libérés. Le journal répéta la petite annonce, les fleuristes inventèrent de charmants petits bouquets voyageurs. Molsheim se pâmait. 

Que c’est bon d’être tourtereau sous les tilleuls et d’être porté par des semelles de vent. Un vigneron réserva une cuvée pour lui donner les prénoms des langoureux dès dévoilés. Peut-être était-ce le fantôme de l’écrivain Camille Schneider, qu’on disait amoureux de sa maman, qui s’amusait à leurs dépens ? Ou le peintre de la Palette d’Or, Jean-Paul Schaeffer, à la recherche des scènes bucoliques de cet heureux transport ? 

Le plus discret désir, murmuré sous vos pas, 

Nous devinons ce couple, on n’insistera pas.

Les amoureux, il est vrai, 

S’adorent, en secret.

En vain, d’Alsace ; épisode 5 : UNE FÊTE ET UN BÉBÉ À HEILIGENSTEIN

Ambroise Perrin

Deux fois par semaine, de Heiligenstein à Strasbourg, trajet en VSL, véhicule sanitaire léger. Mais le cancer n’est pas léger. De la Fontaine de l’Ours de Hell Genstein, la rue de l’Enfer avec son crabe, jusqu’à l’institut d’Oncologie médicale rue Silbermann, les grandes orgues. Toute la famille se concerte pour elle, la chère maman, si jeune encore, mais on sait qu’elle n’en a plus pour longtemps. Peut-être un miracle, mais cela n’arrive pas souvent. 

Et puis un jour, elle est si malade, elle dit j’arrête les soins, tant pis, je vais faire une grande fête, inviter tout le monde, c’est le printemps, on dressera des auvents dans le jardin, j’adore le couscous et les côtelettes d’agneau, on invite un orchestre, je veux vous voir danser, je veux tous vous embrasser avant de partir. 

Est-ce qu’on s’habille en dimanche ou bien en normal ? Comme si de rien n’était ? On fait semblant pour lui faire plaisir ! On lui offre des cadeaux ? Oui, mais quels cadeaux ? Proust en Pléiade, ou les 4 volumes de la correspondance de Flaubert ? Ce sont des années de lecture ! Un pull, une écharpe ? Un voyage ? C’est impossible, elle est bien trop faible… 

Son bonheur, c’est de voir autour d’elle ses enfants, et déjà ses petits-enfants… Elle le dit, elle aimerait bien voir tous ses enfants mariés avant de partir. Alors Emma va lui faire vraiment plaisir, c’est l’aînée, en doctorat de biologie, elle a un copain depuis toujours, mais ils ne sont pas pressés « d’avoir des enfants ». Quand est-ce que vous allez me faire, comme ton frère, une petite fille ou un petit garçon, demande gentiment la mourante. Mais oui maman… 

Emma va à la pharmacie acheter un test de grossesse, elle ne peut en parler à personne. La famille se retrouve dimanche pour la fête, c’est dans 3 jours. Elle prend le tram et elle observe les drôles de dames, elle scrute les ventres, elle devine les futures mamans. Pas facile de demander « pourriez-vous me mettre une goutte de pipi sur ce test ? ». Elle essaie d’expliquer, mais aujourd’hui on se méfie de tout, non mais ça ne va pas, vous êtes folle, vous êtes une névrosée ! Après trois refus Emma est désemparée, et c’est là qu’un monsieur lui dit, venez chez moi, j’ai compris votre histoire, ma femme est enceinte de 4 mois, venez.

Le dimanche après-midi dans son jardin fleuri d’Heiligenstein, la malade dans une robe écarlate et flamboyante contemple sa famille si joyeuse autour d’elle. Chacun à tour de rôle vient lui parler, lui parler d’avenir, de la beauté des choses et des merveilles du monde. La consigne est simple, strictement interdit de pleurer. Emma embrasse sa maman, et lui dit, j’ai un cadeau pour toi. Devant le test de grossesse positif la future grand-mère laisse couler ses larmes, quel bonheur, c’est magnifique, que je suis contente pour toi ! Tu sais, Emma, si c’est une fille, surtout ne lui donne pas mon nom, nous les mortes, on est faites pour être oubliées, elle ne peut pas porter le prénom d’une morte ; sa grand-mère, tu lui raconteras combien elle est partie heureuse, cela suffira pour qu’elle se souvienne de moi.

En vain, d’Alsace ; épisode 4 : LE PRIX PULITZER POUR LE FANTÔME DE ZELLWILLER

Ambroise Perrin

Elle a fait dix fois le tour du monde, elle a filmé, photographié, et écrit sur tous les pays ; elle avait fait ses études à Strasbourg, à l’École de journalisme, le prestigieux CUEJ. Elle quitta son village sans se retourner. Elle oublia les jeux d’enfants où tout en s’éparpillant dans les champs de maïs, on faisait attention à bien rester ensemble. Même, elle méprisa Zellwiller qui pourtant n’est pas un trou perdu, quoique le village se retrouve à la fin de la liste alphabétique des communes du canton. 

Peut-être est-ce le jour où la petite rivière, l’Andlau, fut enfermée dans des canalisations qu’elle décida de partir au loin et de suivre des fantômes… La réalité du monde n’était que dans son imagination. Le Zell de Zellwiller vient du latin Cella, la cellule de l’ermite, alors très peu pour elle. 

Aux quatre coins du globe elle vit des merveilles. Peu lui importait ceux qui avaient de la fortune, du succès, de hautes situations. Et elle décrocha les prix les plus prestigieux, Pulitzer, Albert-Londres et la Légion d’honneur, pour des histoires qui étaient des moments insignifiants, un paysan en faillite, une vendeuse d’erythroxylacée, la coca, un boat-people de 6 ans, un mourant du sida, le soja en Argentine, un guérillero de la paix portoricain… 

Elle remonte aujourd’hui le village en flânant, elle n’est pas revenue depuis l’élection de Mitterrand ; « elle a disparu » avaient dit les gens il y a 40 ans. La journaliste s’arrête pour aborder cette vieille dame qui ne semble pas bavarde. Il faut savoir écouter et faire parler et la dame toute courbée dans ses habits noirs sait parler ; voilà, à 18 ans, elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour, un jeune homme d’apparence cossue qui s’imaginait qu’elle le devinait et qui finit par épouser une vieille femme très riche. Ce fut un chagrin désordonné, raconte-t-elle, et trop boire fut alors la seule chose qui comptait, indifférente à l’avenir. Elle eut d’autres amours encore, mais le premier les lui rendait insipides, et elle vécut le reste de sa vie, plus de 60 ans, détachée de tout, ce qui était un acte de volonté suprême. 

La vieillarde observe cette grande dame élégante qu’elle vient de rencontrer, si aimable, si douce, et qui pose des questions du regard sans même prononcer une phrase. La vieille dame est digne, oui, elle est contente de parler. Oui, j’ai une fin de vie apaisée, dit-elle. J’ai voulu tout oublier et elle dresse une liste de petits bonheurs comme des rituels, le car Mugler pour aller en ville à la Foire des Quatre Vents, le messti et la barbe à papa, la chorale de l’église avec le nouveau curé, la bouchère dans le Citroën TUB le vendredi à 11h, le mariage du fils du maire où elle fut invitée.

La journaliste aux dix tours du monde rêve de prendre sa retraite, de se reposer, de s’arrêter, quelque part. Pourquoi pas là à Zellwiller où tout semble si calme et si tendre. Et soudain elle fuit, elle quitte précipitamment le village et cette vieille dame qui ne l’a pas reconnue. C’était sa maman.

En vain, d’Alsace; épisode 3: JOHNNY ALLUME LE CHAMP DU FEU

Ambroise Perrin

On raconte 100% alsacien, le spectacle de Johnny Hallyday, « Allumer le Feu ». Car c’est au Champ du Feu que le chanteur a préparé ce qui restera son show le plus populaire et le plus rentable. Cela débute en juin 1998. Johnny prépare sa rentrée musicale, peut-être au Stade de France à Paris, ou même mieux, au Champ de Mars, sous la Tour Eiffel. Les producteurs imaginent les artifices des deux grandes stars, celle de fer et celle de feu. 

Johnny est fatigué par la gloire, il s’amuse à rechercher la sincérité, humble et belle comme un souvenir tendre et cruel. Adieu Paris. « Et il suffira d’une étincelle et d’un mot d’amour pour allumer le feu et voir grandir la flamme dans ses yeux » : Johnny pense à la jeune fille qui habite au Belmont, une choriste dont il pourrait être fou amoureux. Ils se sont déjà promenés là-bas chez elle, dans les chaumes et les tourbières, sur les monts du Champ du Feu. (En 1961 son tour de chant à Strasbourg ayant été interdit pour des histoires d’émeutes et de fauteuils cassés, il avait alors pris le temps d’une excursion). Enfin, Johnny lui déclara « Que je t’aime » et inspiré dédia à sa belle les paroles du « Chant du Feu », qu’il rédigea transi, sur un carnet toujours en poche…

Retour à Paris. Il fallait un titre fort et rythmé pour l’ouverture du spectacle : quelques glissements sémantiques et romantiques transformèrent le Chant du Feu en Allumer le Feu. Et c’est au Champ du Feu alsacien que se déroulèrent les répétitions, Johnny arrivant à bord d’un hélicoptère piloté par Michel Drucker et glissant sur scène le long d’un filin d’argent, moulé dans une combinaison en Nomex et en Kevlar. Dans un déluge de lumière, de furies pyrotechniques et de fumée rouge d’enfer, le chanteur pose le pied au sol, s’enflamme mais ne brûle pas. « Revenir à l’état sauvage, sortir le loup de sa cage, viril est le barbecue, au grill le Loup-Garou ». La chef des choristes, l’Alsacienne Héphaïstos Rathsamhausen, de blanc vêtue, se jetait éperdue dans le mur de feu… De noble souche, elle avait recruté les 113 danseurs et figurants parmi ces amis chevaliers du Ban de la Roche, du Hohwald et de Saint-Nabor. 

Le show brûlant fut un triomphe. « Allumer le Feu » aujourd’hui encore est un tube parmi les 20 qui ont généré le plus de droits en France, selon la Sacem. A la fin de la saison, Johnny, généreux, offrit à chacun des figurants du Champ du Feu une somme coquette, de quoi s’acheter une petite voiture, se souvient-on. 

Si l’on se promène au Champ du Feu, à 1098 mètres d’altitude, au pied de la vieille tour du Club Vosgien, on y voit une plaque souvenir, « Johnny brûle pour toi », qui rappelle l’aventure. Et depuis, dans les EHPAD de Molsheim et d’Obernai, quand on part au Champ du Feu en excursion, on chante dans l’autobus, « Allons donc les Vieux, Allumer le Champ du Feu ».

En vain, d’Alsace ; épisode 2 : CHABROL TIRE UNE BALLE DANS LA TÊTE D’ORSON WELLES À OBERNAI

Ambroise Perrin

Printemps 1971, Claude Chabrol descend de voiture, le malin guide Michelin en main. Il a quitté Obernai pour Grendelbruch, et à l’entrée de Bœrsch il interpelle un cycliste qui a l’air un peu pompette, ce qui lui semble bon signe, pour trouver le meilleur restaurant des environs. Par hasard là sur son vélo, c’est Paul Eckert, le critique cinéma des Dernières Nouvelles d’Alsace, qui fait une quasi-apoplexie en reconnaissant le grand maître du cinéma. 

Direction l’auberge. Chabrol ne connaît pas cette tradition gastronomique ancestrale que l’Alsace vient de réinventer, la tarte flambée, il l’imagine au calvados, au cognac, au marc de gewurtz ou au schnaps, ben non, ce sont des lardons un peu cramés à la flamme du feu de bois. Le cinéaste explique au journaliste qu’il va tourner ici son plus grand film, le 24e de sa carrière (il va fêter ses 41 ans) et qu’il cherche des paysages à l’ambiance provinciale pour une histoire d’amnésie et de jalousie. C’est la Décade Prodigieuse et Paul va se démener comme un chef pour organiser la visite du château Léonardsau et vanter le romantisme de la Holtzelstuckerweg vers Ottrott. 

Chabrol débarque l’été venu avec Orson Welles, qui porte un faux nez et fait installer dans la villa louée d’un beau quartier d’Obernai le courant 380 volts pour la table de montage de son film Don Quichotte. Tous les figurants obernois de la Décade Prodigieuse tombent amoureux de Marlène Jobert. Anthony Perkins et Michel Piccoli rivalisent dans leurs sublimes jeux de traîtres. Karl Lagerfeld survolté lui aussi invente des costumes baroques. Et Chabrol fort aimable et habilement reconnaissant, offre à Paul Eckert un rôle de chef, celui de la patrouille des scouts de Rosheim. L’ancien scout totémisé Michel Rocard, avec qui Chabrol était à l’école primaire, vient passer deux jours sur le tournage et prodigue des conseils d’hamster érudit en vadrouille. 

Orson Welles énerve Chabrol. Le Citizen obernois passe son temps à dénicher les meilleures auberges de la région. On l’y voit dévorer des côtes de bœuf alsaciennes à la tyrolienne, recette qu’il souffle aux chefs interloqués, car l’Alsace et l’Autriche sont un peu la même chose vue d’Amérique. Et il boit, il boit beaucoup, la soif du mal. Comme toujours chez Chabrol, il y a dans le film une séquence à table, où l’on entend Welles, qui joue un richissime patriarche enivré, déclarer son amour pour la région d’Obernai : « avec ma fortune, j’ai pu choisir l’endroit où je voulais vivre… c’est ici ! ». On apprend par la dame de Schang Heil que c’est lui, héros discret de la lutte contre l’occupant, qui a construit après-guerre l’hôpital, la bibliothèque et l’école de la petite ville. 

Mais on s’ennuie sur le tournage, comme plus tard les critiques en voyant le film. Chabrol en a marre de la tarte flambée, il a l’esprit ailleurs, il courtise la belle Aurore et décide avec son scénariste Paul Gégauff d’en finir, en tournant vite une fin sinistre. L’histoire prodigieuse, dernière bobine, se termine avec Orson Welles, le héros antinazi, se tirant une balle dans la tête. Alsace, The End.

En vain, d’Alsace ; épisode 1 : DU PLUS LOIN DE L’OUBLI, DANS LA FORÊT DU STRUTHOF

Ambroise Perrin

Nouvelle série sur AFP, Ambroise-Fiction-Presse. EN VAIN, D’ALSACE. Comme si lues dans un journal, je vous raconte des tranches de vie, et vous me direz « T’es sûr que c’est vrai ? ». Les phrases créent des images, les faits qu’on imagine réels racontent des histoires. Où est la vérité quand on revient là où l’on a survécu à la pire des horreurs, pour mourir ?  

C’est une maison bleue, un peu isolée, il faut marcher dix minutes au sud de Saint-Nabor et traverser le champ du Korisacker. Le vieux monsieur est veuf depuis toujours ; quand il a perdu sa femme, la fillette avait 6 ans, et il est resté tout seul avec elle, là où la neige des Vosges rend l’hiver plus froid et le foehn qui balaye la colline l’été plus chaud. 

Les premières années on les voyait parfois passer sur un vieux vélo jusqu’à l’école, elle mettait les pieds dans les sacoches. Plus tard, elle était seule à pied, c’était loin, elle était bonne élève. On disait qu’on l’avait entendu raconter qu’il travaillait parfois comme jardinier à l’abbaye de Truttenhausen et au prieuré de Saint-Gorgon. Mais comme ils n’avaient pas de voisins, personne ne leur parlait. Quand elle épelait Korisacker en classe, elle insistait « avec deux k comme en norvégien ». Ils étaient là parce que son grand-père avait été là.

À l’époque où le facteur était toujours le même, il prenait le temps d’un petit verre pour un petit mot sur le pas de la petite porte. Que des banalités, des petites choses, rien de personnel. Ensuite, on leur a demandé de chercher eux-mêmes le courrier à la Poste, il n’y avait jamais rien. Si on ne voyait personne, on aurait pu se dire qu’ils voyageaient. Personne n’imaginait la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines. 

Ce fut, on ne sait plus trop, l’agent de l’électricité ou la camionnette de la gendarmerie ; la porte était entrouverte, tout était vide et sur la table seul le journal intime du vieux monsieur. Des livres étaient ouverts, retournés aux pages qu’il avait recopiées à la plume Sergent-Major. À la première page, « je pourrais avoir écrit le livre que je viens de lire ». Plus loin, « parce que je suis alsacien, parce que mes parents, parce que la guerre, par-dessus tout je suis seul. Ce n’est pas facile d’écrire le mot solitude. Mais j’ai un ami à Bergen, Tomas Espedal ».

Était-il parti chez cet ami dans les fjords ? Là-bas, les maisons aussi sont colorées. Et la jeune fille ?  « Elle se réveille. Le jour commence. Je suis heureux, car je ne vais nulle part. Quand elle franchit la porte pour aller à l’école, j’attends déjà son retour. J’attends son retour et un jour, elle téléphonera pour dire qu’elle dort chez une copine ; un jour, elle téléphonera pour dire qu’elle dort chez son copain ; un jour, elle téléphonera pour dire qu’elle va s’installer en ville, qu’elle va vivre dans une autre ville ; je m’y attends ».

À la page suivante du manuscrit on lit : « Tomas va raconter pour moi la suite, il est écrivain : Un jour, le téléphone sonnera et elle me dira qu’elle va vivre à l’étranger ; nous ne nous verrons peut-être plus très souvent, nous nous verrons probablement assez rarement, de plus en plus rarement sans doute, elle ne sait pas quand, à Noël peut-être, ou au Nouvel an, mais peut-être pas. Cet été, dira-t-elle ». « J’attends l’été ».

Il n’y avait aucune raison de rechercher le vieux monsieur dans la forêt de Natzwiller ; par hasard, à l’automne, un promeneur remarqua son corps dans la montée du camp du Struthof, il semblait dormir, il souriait.

Détours rue des Fourmis, épisode 24: PASSAGE … fin de la série, la mélancolie lasse. Et à suivre avec ‘En vain, d’Alsace’ !

Ambroise Perrin

Personne n’est dans la rue, personne ne traîne, les gens qu’on voit sont des gens qui passent, vite. J’observe les gamins de 10 ans, c’était il y a 60 ans, qu’est-ce qu’ils ont changé ! Tous les mêmes, la dégaine, le survêt, les baskets, l’air renfrogné, le nez dans un écran en marchant. Nous étions tous dépareillés, les habits des grands frères et des manteaux bricolés, retournés, le côté usé dedans. Pas de tatouage, mais aux genoux des égratignures rouges de chutes à vélo, les vélos des parents, trop grands pour nos petites jambes. 

Les pantalons longs en Tergal, on ne les voyait dans la rue que le dimanche. La promenade faite de détours est sans fin. Mais un jour on s’arrête, non par langueur, mais pour aller de l’avant. L’éternel recommencement se nourrit d’un passé qui s’efface, la mélancolie lasse. Merci à tous les Haguenoviens qui ont reconnu et salué leurs coins de rue dans les Retours et les Détours de ceux des Fourmis. 

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Je termine avec cet épisode « 24 » la série « Détours rue des Fourmis » qui a revisité la série précédente, le « Retour rue des Fourmis » dans ma rue d’enfance à Haguenau ; (textes à retrouver en descendant sur ce blog, gratuit, sans publicité ni cookies, et cliquez sur ‘suivre ‘, onglet bleu, pour vous inscrire, important, merci !) 

J’y ai observé les détails qui avaient changé dans les maisons, les jardins et les voisins. Je vais maintenant vous proposer une nouvelle série, « T’es sûr que c’est vrai », des récits ancrés dans des lieux bien précis en Alsace où j’emmêle l’histoire locale, la fiction bancale et l’humour pas banal. Un peu comme un guide touristique qui aurait pour ambition d’avoir des lecteurs qui se perdent sur les chemins de la fiction, dans la campagne alsacienne et aux carrefours de l’imagination : bref, une enquête de journaliste de proximité sous l’égide de l’AFP, Ambroise-Fiction-Presse, et un jeu littéraire plein de gaité. Ces textes ensuite seront publiés en livre par les « Editions Bourg Blanc » sous le titre « En vain, d’Alsace » avec une carte, assez inutile, qui permettra de situer les différents lieux évoqués pour que le lecteur phantasme la possibilité, avec d’autres plaisirs, de se rendre sur place, où en principe il n’y a rien à voir, même le livre en main. Pourtant, si vous y croyez, cela raconte tellement bien ce qui s’y est passé… ap

nb: merci de vos commentaires !

Détours rue des Fourmis, épisode 23: BRIQUE

Ambroise Perrin

On voyait tout, on devinait ce qui devait s’y passer, la vie des voisins était quelque chose de serein. Les villas des gens bien avaient du grillage, parfois de fine grille en fer forgé, rien n’était caché, on passait devant sans vraiment regarder, désinvolte routine de la privauté. La mémoire exalte cette sérénité fanée. Il y a aujourd’hui des plaques horizontales de polystyrène anxiogène qui masquent la vue, parfois des panneaux de bois pseudo exotiques, des murs de faux roseaux et de vrais murs de parpaing. Passez, y’a rien à voir.

Si, on voit de fausses briques effet texturé autoadhésives imitation pierre délavée, imprimée en relief, plus vraies que nature.

Détours rue des Fourmis, épisode 22: HERBE

Ambroise Perrin

Il y a un arrêt de bus Ritmo devant le quatrième bloc, le 11 rue des Fourmis. On distingue encore des bordures arrondies, sous la mousse, et l’on a coulé un béton gris fonctionnel pour les passagers qui attendent sans savoir qu’ils foulent debout des souvenirs. Même les mauvaises herbes semblent différentes, d’ailleurs l’herbe est rasée comme du gazon. Ce ne sont pas les habitants qui la coupent pour des lapins, derrière, dans des cages sous les balcons, c’est une entreprise de jardinage qui passe de temps en temps.

Qui oserait aujourd’hui s’étaler dans l’herbe sur une couverture pour n’attendre personne, et rester dans la rue couché au soleil à chantonner et à voir passer parfois une voiture ?

Détours rue des Fourmis, épisode 21: HARMONIE

Ambroise Perrin

Les quatre blocs étaient absolument identiques. On disait qu’ils étaient à la mairie puisqu’on payait le loyer à la mairie. Le même architecte pour toute la rue des Fourmis, les mêmes bordures en béton granuleux, de l’herbe devant, des jardins derrière, pas de grillage. Plus loin déjà le terrain vague, pas de culture, des herbes folles, des nuées d’insectes. Le grand champ menait à la route de Marienthal, on y jouait au cerf-volant les années sans maïs. On y a construit un lotissement fin des années 1960.

Le souvenir est harmonieux, quatre façades identiques et six appartements; aujourd’hui tous les ravalements sont différents, à l’époque c’était dans nos désirs de partir que régnait la fantaisie.

Détours rue des Fourmis, épisode 20: CIMETIÈRE

Ambroise Perrin

Arpenter des rues un demi-siècle plus tard laisse au hasard la possibilité de vous faire déambuler là où l’on n’était jamais allé. Par exemple dans le haut du cimetière Saint-Georges, route de Marienthal en face de l’épicerie, je n’y avais jamais mis les pieds. Pourtant les tombes blanches des militaires sont très familières vues du trottoir. Les enfants, nous vivions encore la guerre, par procuration, même si nous confondions les cérémonies de sortie de classe au monument aux morts pour le 11 novembre, avec les récits des voisins témoins des combats des Américains plus bas sur la Moder. L’appréhension se mêlait à la sacralisation.

Il y a certainement une loi qui interdit aux promoteurs immobiliers de faire déménager cette partie du cimetière, sanctuarisé et si bien situé proche du centre-ville, pour y construire des appartements à une rentabilité assurée.

Détours rue des Fourmis, épisode 19: PROJECTEUR

Ambroise Perrin

Un des événements qui jalonnaient nos déambulations dans le quartier, c’était l’arrivée d’un nouveau chien. Tiens, les North ont un nouvel épagneul ! C’est un cocker brun anglais ! On reconnaissait tous les aboiements, seuls les bergers allemands nous effrayaient. À la tombée de la nuit aujourd’hui on n’entend plus rien, mais si on approche du grillage treize spots automatiques s’allument vivement, des projecteurs menaçants. Le passant curieux est cerné.

Les lumières n’aboient pas, mais la plaque en émail blanc « Attention Chien Méchant » est toujours là.

Détours rue des Fourmis, épisode 18: MAISON

Ambroise Perrin

Peut-être qu’une photo chargée de souvenirs un peu inventés permettrait de confronter une fausse impression de réalité à la modernité ? Oui, les maisons ont changé. Les jardins ont été transformés en parkings, et surtout beaucoup d’entre elles ont des extensions, on a collé au style cossu des années 1930 la construction de cubes à toit plat et à panneaux vitrés. Il y a deux noms sur les sonnettes, on a agrandi pour louer une moitié.

Avant les grands-parents vivaient avec la famille et on se partageait les chambres, aujourd’hui, deux couples inconnus se partagent la maison devenue sans mémoire.

Détours rue des Fourmis, épisode 17: ÉCREVISSE 

Ambroise Perrin

Qui officiait à la Ville de Haguenau, dans les années 1950 – 1960, dans la Commission des noms de rues? On préférait à l’époque les petites bêtes aux grands hommes (et aujourd’hui aux grandes femmes). Rue des Abeilles, rue des Bourdons, des Guêpes, des Écrevisses, quatre perpendiculaires à la rue des Cigales, elle-même perpendiculaire à la rue des Fourmis. 

Ceux qui habitaient rue des Écrevisses se demandaient certainement où ces crustacés décapodes d’eau douce de la famille des Astacoidea pouvaient bien vivre dans le Bildstoeckel.

Détours rue des Fourmis, épisode 16: BAISER

Ambroise Perrin

Le plot de ciment sous lequel on cachait des mots pliés en quatre pendant les jeux de piste est toujours là, à l’angle de la rue des Fourmis et de la rue des Cigales. Plus loin, hors de portée de vue des parents, la boîte aux lettres tout au bout de la rue des Voituriers attend encore, elle aussi. C’est là que j’ai échangé pour la première fois un baiser sur la bouche et avec la langue. C’était la copine du théâtre, on jouait Antigone d’Anouilh au lycée, elle était Ismène et moi le Garde Jonas. Et une fois Créon, on alternait. 

Mais maintenant j’ai l’impression que cette boîte pleine d’amertume n’est plus la même, elle a une forme plus moderne, et elle a été déplacée deux maisons plus loin, rue de la Ferme Falk.

Détours rue des Fourmis, épisode 15: GROSEILLE

Ambroise Perrin

Il y a des rues toutes proches de celles des Fourmis où rien ne semble avoir changé, pas un signe de nouveauté, des façades un peu délavées, juste des arbres qui ont poussé. Ah si, il y a des clôtures opaques qui ont remplacé les grillages à travers lesquels on picorait des groseilles roses, transparentes, celles qui dépassaient au-dessus du trottoir. Ce n’était pas du vol. Revenir c’est chercher comment c’était avant.

Comme si la confrontation des souvenirs avec la réalité d’aujourd’hui n’avait pas rendu les rues plus larges.

Détours rue des Fourmis, épisode 14: TANK

Ambroise Perrin

Peu de voitures passaient, mais des tanks souvent, rue des Fourmis ; les gamins on adorait. Aujourd’hui ce sont les Range Rover qui patrouillent, quelle horreur. Après-guerre, on ressentait instinctivement comme un vague sentiment de reconnaissance pour les grosses mécaniques, aujourd’hui on croit déceler dans ces engins une morgue qui n’est qu’une piètre arrogance. 

Dans les chars ils ressemblaient à des héros, ils s’arrêtaient pour jouer au foot avec nous devant les blocs. Dans les 4 x 4, ils foncent, et l’on se méfie, ce sont peut-être des voyous.

Détours rue des Fourmis, épisode 13: BEAUTÉ

Ambroise Perrin

À la recherche de la vie où tout est beau, la couleur bordeaux.Le bloc gris numéro 3 est maintenant bicolore, rayonnant, il y a eu des travaux, avec un grand vitrage unique du haut en bas de la cage d’escalier. Petit air moderne rouge sombre des années 2000.

Pour le lecteur de Proust, ce temps est perdu. Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux.

Détours rue des Fourmis, épisode 12: PRIVÉ

Ambroise Perrin

Je connais heureusement les noms de rue par cœur parce que souvent, il n’y a plus de plaques aux croisements. Les passages entre les maisons sont maintenant toujours obstrués, il faut faire un grand tour pour passer derrière. Devant ce nouvel immeuble je demande : Vous savez quand cela a été construit ? – Non, je n’habite là que depuis trois ans. – Vous n’avez jamais demandé ? – Non, et vous ? – J’ai habité là il y a 60 ans.Le monsieur me regarde comme si j’étais Vercingétorix. A l’époque il y avait la famille, les voisins et des visiteurs. Tout était ouvert à tous. Je continue. Partout, « propriété privée, parking réservé aux résidents ».

Détours rue des Fourmis, épisode 11: ÉCOLE

Ambroise Perrin

Route de Marienthal, un panneau annonce que l’épicerie de Chez Maurice est à vendre. Maurice était plus cher que la Coop mais on y allait quand même de temps en temps, et nous les gamins pour les Carambar à 5 centimes qu’on ne trouvait pas à la Coop. 

On voit l’enseigne du successeur de l’épicier, « Pain artisanal, Froment d’or ». Une inscription précise « Bildstoeckel Eck » à l’angle de la rue de la Croix de Pierre. En face l’école maternelle paraît plus grande, elle a toujours un mur rouge, mais s’appelle maintenant « Site Scolaire et Périscolaire ». Des annexes ont dû être construites car on ne voit plus le cimetière avec les tombes militaires.

Détours rue des Fourmis, épisode 10: INDIVIDUELLE

Ambroise Perrin

Les jardins des blocs 3 et 4 n’existent presque plus, il y a là un gros immeuble assez récent avec de nombreux appartements ; l’entrée est de l’autre côté de la rue des Fourmis, rue des Papillons. Des barres de garage occupent le reste du terrain. A la fin des années soixante, le jardin du bloc numéro 1 avait été amputé, côté rue des Abeilles, par une maison « individuelle » et un grillage de séparation, on disait que c’était la faute de la mairie. On a vu rouge et quand le bulldozer a commencé à creuser, personne ne s’est soucié des petites cachettes de trésors dans ce terrain de jeu des enfants.

Détours rue des Fourmis, épisode 9: OGIVE

Ambroise Perrin

Au bloc numéro 2, qui était le 3 rue des Fourmis et qui aujourd’hui est le 7, l’entrée gauche du jardin était délimitée par un haut mur avec une fenêtre en arc. On appelait cette voûte la fenêtre espagnole. D’un bloc à l’autre on se connaissait, mais pas tellement. Chacun restait chez soi, et les vrais voisins de son bloc c’était comme la famille. On n’a jamais cherché à savoir pourquoi il y avait un tel mur puisqu’à côté il n’y avait pas de grillage pour empêcher le passage. Le mur est toujours là, une fantaisie esthétique ou une facétie de maçon.

Détours rue des Fourmis, épisode 8: CAPHARNAÜM

Ambroise Perrin

Le jardin de l’arrière, avec la vigne qui courait jusqu’au fond, est devenu un dépôt, un bric-à-brac. Cinq garages et deux abris pour des voitures et des épaves forment une « frontière » avec le bloc d’à côté. Il y a aussi comme une décharge de ferraille, de planches, et de gravats. Une vingtaine de gros bidons bleus entourent un carré de serres. Au printemps il n’y a probablement plus de sauterelles puisqu’il n’y a plus de hautes herbes ni de broussailles. Une double balançoire verte et jaune, près des balcons, rouille en attendant d’improbables beaux jours.

Détours rue des Fourmis, épisode 7: GRILLES

Ambroise Perrin

Les balcons à l’arrière étaient protégés par de belles barres en fer forgé. Elles n’étaient probablement plus conformes à de nouvelles normes de sécurité, elles ont été remplacées par des grilles un peu bombées, plus hautes, toutes les mêmes. Au rez-de-chaussée d’un des balcons, le pratique ne s’embarrassant pas de l’esthétique, elles ont été découpées pour bricoler des marches afin d’aller directement dans le jardin. 

Détours rue des Fourmis, épisode 6: DALLES

Ambroise Perrin

Les dalles composées de neuf carrés ocres sont toujours là, il y en a six rangées le long du bloc pour le passage. C’est là que l’on posait les vélos. Les dalles de la petite allée perpendiculaire qui mène à l’entrée ont disparu, et on voit au sol comme une sorte de béton gris. Ces dalles si familières, qui datent de l’année de construction de l’immeuble au début des années 1950, devraient être classées « monuments historiques ». Elles n’ont rien d’insignifiant, on n’en fait plus des comme cela, c’est probablement du ciment teinté dans la masse, et en revoyant ces modestes vestiges on ressent l’amertume des sympathies interrompues.

Détours rue des Fourmis, épisode 5: AVIATEURS

Ambroise Perrin


Le grand pré à l’arrière a été traversé dans les années soixante par une rue en macadam, la rue des Papillons. Sur toute la distance des 4 blocs, une longue et haute barre de logements a été construite pour les militaires, les aviateurs de Drachenbronn. Elle n’existe plus, tout a été rasé pour faire place à de gros cubes mauves et noirs avec des portes en grillage métallique qui bloquent les entrées. C’est aussi moche que la photo d’une centrale à charbon, des gens habitent dedans, sur un mur, ce graffiti : 67 Nique Tout.

Détours rue des Fourmis, épisode 4: PRIVÉ

Ambroise Perrin

On jouait au ballon dans le « petit pré », celui un peu de côté du bloc. Plus tard, dans les années soixante, les premières voitures s’y sont garées, là, dans l’herbe. On pouvait encore courir dans le « petit pré » en slalomant. C’était aussi le point de départ et d’arrivée des jeux de piste dans le quartier. Maintenant, c’est du macadam avec des lignes blanches pour délimiter 10 emplacements, tous marqués d’un accueillant avertissement : privé.

Détours rue des Fourmis, épisode 3: GRENIER

Ambroise Perrin

La tuile en verre au milieu du toit du premier bloc est toujours là. J’avais réussi à la placer en remplacement d’une tuile en terre cuite. C’était en 1967, la lumière du ciel permettait d’éclairer la « cabane » que je m’étais installée au grenier, ma piaule, avec une armoire déglinguée qui faisait paravent et un pouf en plastique orange gagné avec des paquets de lessive. Je pouvais bouquiner tranquillement entre les rangées de linge qui séchait.

Détours rue des Fourmis, épisode 2: PIÉTÉ

Ambroise Perrin

La Coop au crépi blanc, où l’on montait cinq marches pour accéder au magasin, est aujourd’hui un immeuble presque jaune avec un balcon en rondeur. Devant, la colonne de grès gris-rose-verdâtre est toujours là ; on lit 1897 dans la mousse, il y a un pot de fleurs artificielles au pied et une mini chapelle au sommet. Bildstoeckel, l’image en haut de la colonne ? Trois barres protègent une petite statue du Christ Sacré-Cœur, manteau rouge sang sur fond bleu roi. Il doit être régulièrement repeint.

nouvelle série – Détours rue des Fourmis, épisode 1: CONSTRUCTIONS

Ambroise Perrin

Retour rue des Fourmis fut une exploration des années d’enfance, les années 1960, un regard ironique sur les clichés de la nostalgie. 

Détours rue des Fourmis sera plus descriptif, des textes courts rédigés sur place et publiés à un rythme plus soutenu sur « ce qui a changé » dans le quartier du Bildstoeckel à Haguenau. 

Je confronte ici ma plume à un triple vieillissement, celui du lieu, celui de mes souvenirs, et surtout celui de la façon dont je raconte les choses. Tout ceci en priant mes chers lecteurs de considérer que ma seule, modeste mais tellement enthousiasmante, prétention, est celle de faire de la littérature. Merci à tous ceux qui me gratifient de commentaires ! Il y aura une troisième étape, toujours au départ de la rue des Fourmis, un roman à Haguenau où comme toujours, tout ce qu’on invente est vrai….

CONSTRUCTIONS

Rue des Fourmis, le retour fut un plaisir, raconter l’interaction du temps qui passe et des souvenirs qui s’échappent. Arpenter concrètement les rues de ce quartier Bildstoeckel de Haguenau ce sera faire des détours, Détours rue des Fourmis, cette nouvelle chronique, un peu la « saison 2 » du Retour rue des Fourmis. Faire des détours est une manière d’éviter le but, ou de n’y toucher que le plus tard possible. Est-ce un manque de droiture ? La ligne la plus courte entre deux points, le début et la fin de la rue ? Des détours moralement répréhensibles ? Détours pour jouer avec la crainte d’affronter cette réalité, « tout change », qu’on cherche à cacher ou à atténuer. 

Un homme plein de détours perd autorité et crédit. Un paysage qui nécessite des détours pour être appréhendé inspire une délicatesse de sentiments. La fertilité des détours peut étonner, en manquer un et l’on en invente un autre : ici on ne se plaindra jamais au risque de finir par être méprisé.

Mon immeuble, le numéro 1 rue des Fourmis, le premier des quatre « blocs », porte maintenant la plaque numéro 5. Deux maisons ont été construites, au 1 et au 3, dans le terrain vague où l’on attrapait les hannetons. On a l’impression que seul ce qui ne se voit pas n’a pas changé.

Retour rue des Fourmis, épisode 28: AU LOIN

Ambroise Perrin

Cet épisode numéro 28 de Retour rue des Fourmis est le dernier de cette première série, je pars au loin de la rue de mon enfance. Cette série sera suivie par Détours rue des Fourmis.

Retour rue des Fourmis était une exploration des années d’enfance, les années 1960, un regard ironique sur les clichés de la nostalgie. 

Détours rue des Fourmis sera plus descriptif, des textes courts rédigés sur place et publiés à un rythme plus soutenu sur « ce qui a changé » dans le quartier du Bildstoeckel à Haguenau. 

Je confronterai ma plume à un triple vieillissement, celui du lieu, celui de mes souvenirs, et surtout celui de la façon dont je raconte les choses. Tout ceci en priant mes chers lecteurs de considérer que ma seule, modeste mais tellement enthousiasmante, prétention, est celle de faire de la littérature. Merci à tous ceux qui me gratifient de commentaires ! Il y aura une troisième étape, toujours au départ de la rue des Fourmis, un roman à Haguenau où comme toujours, tout ce qu’on invente est vrai….

AU LOIN

« Les filles avec nous ! ». Cri du cœur de Mai 68. Nous sortons du lycée, les terminales et même certains troisièmes comme moi, pour faire une manif. À peine devant le musée, voilà les pompiers avec une lance à incendie qui nous arrosent pour nous empêcher de passer ! On contourne l’église protestante par la rue de l’Imprimerie Lévy jusqu’au gymnase du Pensionnat Sainte-Philomène. La grille n’est pas fermée à clé, on entre, on traverse le parquet de la salle de gym et là on s’arrête, car sœur Monique hurle : « Mettez les patins, mettez les patins ! ». « Les filles avec nous ! », mais on fait demi-tour. 

J’irai ensuite en stop à Strasbourg : mon premier resto U à la Gallia, les coulisses du TNS, des acteurs qui me donnent envie de lire de « vrais livres ». Je vais réussir mon BEPC et le concours d’entrée en seconde AB du lycée commercial, mais on me fait redoubler la troisième ; je découvrirai des années plus tard en fouillant les archives du bahut que c’était pour « raisons disciplinaires ».

Tout change. La ville vend les appartements du bloc du 1, rue des Fourmis à une société qui les revend en vingt-quatre heures ; les loyers doublent ; les familles ne savent pas s’organiser efficacement contre la Sogestim ; le procès est perdu ou peut-être n’a-t-il même pas eu lieu. Maurice, l’épicier de la route de Marienthal, a fermé. Thérèse, la vendeuse de la Coop, change de succursale après vingt ans rue des Cigales, on va lui rendre visite à vélo. Au Marxenhouse, on ouvre un magasin comme un entrepôt ; on se sert tout seul et on paye en sortant, l’huile est moins chère. 

On veut vivre en communauté. On loue l’appartement de madame Lembach, qui est partie ; des copains : Michel, le prof de chimie du lycée, fana d’alpinisme ; Jean-Guy, le cinéphile ; et des copines. Pion à Haguenau, étudiant à Strasbourg, le copain me pique la copine. La rue des Fourmis s’éloigne. 

Ensuite, Mai 68, on le revit par procuration, année après année. De formidables incitations pour les choses de l’esprit, les festivals pop à l’île de Wight ou à Rotterdam (j’ai dormi pendant Jimi Hendricks, on ne connaissait pas le programme ; j’ai fait des photos de Pink Floyd avec Syd Barrett caché dans un coin) ; le théâtre In et Off à Avignon ; la littérature et Flaubert ; le cinéma avec Fassbinder et les comédies musicales, Singin’ in the Rain est mon film préféré ; les découvertes tellement stimulantes à la fac avec des profs géniaux ; les nuits dingues à réviser, trois jours sans dormir ; les examens qu’on n’imagine pas rater, 420 étudiants en première année, 92 en licence ; les trucs pour échapper au service militaire ; les remplacements de boulot dans des journaux ; les voyages loin de la rue des Fourmis. 

J’ai 20 ans, le plus bel âge de la vie ? J’ai 20 ans et déjà des souvenirs, ceux de quand j’avais 15 ans. On habitait encore chez ses parents dans le bloc trop petit, pour nos rêves et pour les photos des quatre Beatles de l’Album blanc au-dessus du lit. Et à 15 ans, j’avais écrit à mon amoureuse que je n’osais pas embrasser : « Réveille-moi quand ce sera la fin du monde. » 

Fin du Retour à la rue des Fourmis ; à suivre avec Détours rue des Fourmis

Retour rue des Fourmis, épisode 27: POISSON D’AVRIL !

Ambroise Perrin

Papa adorait faire des blagues, c’est comme cela que j’ai appris le mot facétieux. Surtout le 1er avril ! Il annonçait à ses collègues du lycée qu’aujourd’hui il remplaçait le directeur. Ou bien il demandait à notre voisin, monsieur Ohlmann, qui avait une Dauphine, s’il valait mieux qu’il achète une ID 19 ou une DS 21. Il annonçait qu’il supprimait l’argent de poche ou qu’on partait ce week-end en vacances à la mer, que Maman aurait un Solex pour la fête des Mères et que les garçons, on pourrait rouler avec le dimanche.

Si le 1er avril était un dimanche, il laissait des exemplaires du Canard enchaîné sur les bancs de l’église. Il nous réveillait à 6 heures du matin pour aller à l’école ; au repas de midi, on prenait un petit déjeuner. Mais c’est surtout à ses élèves qu’il faisait des blagues, et il a continué jusqu’à sa retraite. Il racontait que Napoléon s’était arrêté à Haguenau pour manger dans une auberge à son retour de la retraite de Russie. C’était sur le chemin de Paris. Il donnait la plus mauvaise note au meilleur élève en rendant les copies. Il fallait rester dans la cour de récréation pour la leçon de géographie, parce que les ouvriers repeignaient les murs de la classe.

Mes poissons d’avril étaient souvent dramatiques : j’ai cassé mes lunettes, j’ai un zéro en rédaction, je disparais toute la journée pendant un camp scout… Et puis une blague un peu cracra : il était absolument interdit de lire aux cabinets, il y avait toujours un suivant qui attendait. Je traîne, je traîne, ça dure. Une petite sœur pleurniche et me dénonce ; je finis par sortir, le pantalon sur les talons et un long morceau de papier toilette bien maculé de brun brandi sous le nez de tous… caca, beurk, beurk ! C’était un morceau de chocolat fondu, miam miam ! Poisson d’avril !

Retour rue des Fourmis, épisode 26: L’ESCARGOT ET LA GRENOUILLE

Ambroise Perrin

L’oncle Jean, qui habitait loin dans les Vosges, et qui était mon parrain, avait une caravane. Une année, ils se sont arrêtés rue des Fourmis, de retour du Portugal, au bout du monde. C’était avant les diapos, je n’ai donc pas d’images en mémoire, mais il racontait bien ses voyages tous les ans, l’Italie, la Yougoslavie ; il racontait surtout les pannes de voiture et la boule de la caravane qui cassait dans les montées. C’était une caravane ronde de marque Escargot et il fallait freiner dans les descentes, sinon la voiture partait tout droit « dans le décor » ; j’aimais bien imaginer le décor, comme au théâtre. L’oncle Jean était l’instituteur et le secrétaire de mairie de Grandvillers et tante Ninette, l’institutrice. Les élèves de Grandvillers devaient certainement apprendre la géographie grâce à leurs voyages.

Quand Papa a acheté la 2 CV, il a emprunté de l’argent à son frère, qui ensuite a demandé une caution de la Caisse d’Épargne, ce qui a coûté très cher. Je crois qu’on a été brouillés pendant des années. C’est une leçon, avait dit Maman, jamais d’histoire d’argent dans la famille. Au bahut à Haguenau, il y avait un prof de sciences nat qui organisait tous les ans un voyage en autocar avec les autres profs. Il avait un surnom, je ne me souviens plus lequel. Lui faisait déjà des diapos ; de retour de voyage, il enlevait sa blouse blanche scientifique et nous faisait une projection en classe, au lieu de découper une grenouille. 

Retour rue des Fourmis, épisode 25: L’INSOUCIANCE

Ambroise Perrin

On avait deux « polios », des poliomyélites, en classe de dixième. On les aidait à monter l’escalier et ils nous prêtaient leur fauteuil roulant pour faire des courses dans la cour. Ça nous paraissait très normal, je ne me souviens d’aucune moquerie, juste que parfois, ils sentaient vraiment la sueur, c’était difficile pour eux de se laver. La maîtresse nous avait dit qu’il y avait des gens qui étaient différents, c’est tout.

On avait d’autres élèves différents : Sylvain, un israélite qui ne pouvait pas tourner la lumière les jours de fête, et le samedi je lui portais son sac jusqu’à la maison ; et moi, j’étais le seul à avoir des lunettes et je ne pouvais donc pas jouer avec un ballon, trop dangereux. En sport, quand on avait foot ou basket, Wendling, le prof qui avait été champion du 400 mètres me disait : « Perrin, tu fais des tours du stade de l’Union », c’est peut-être pour cela que, plus grand, j’étais bon en cross-country. 

Des copains du petit lycée, je me souviens encore de presque tous les noms. Acker, que je vois toujours et qui est artiste peintre ; il habitait dans le seul immeuble de Haguenau avec un ascenseur, on allait y faire des tours ; Amann, le fils du photographe ; Bourrel, qui voulait être prof de sport ; Bucher, le papa était docteur ; Christ, le plâtrier ; Dreyfuss, le magasin de meubles ; Jaeckel, le boulanger, etc., par d’ordre alphabétique jusqu’à Werner. 

De ces années, où à part les copains, il n’y avait que la famille et la lecture, il me reste un parfum d’insouciance, bercé par ces mots : « Vous avez une enfance avec de la chance », parce que les parents parlaient encore de la guerre, avec là des mots qui étaient terribles et que les enfants ne faisaient que de deviner. 

Retour rue des Fourmis, épisode 24: LES PROCESSIONS

Ambroise Perrin

Des pétales de fleurs pour le Mois de Marie ou la Fête-Dieu, je ne sais plus, et c’était pour jeter pendant la procession. Des hommes portaient la statue en bois, le curé une grande croix et les enfants de chœur, dans une chasuble en dentelle de la sacristie, marchaient devant ; celui qui avait de la chance tenait l’encensoir et essayait de le faire tourner le plus haut possible, sans que le couvercle tombe. On chantait : « Ma lumière est mon salut » et nous, les malins, on murmurait : « Ma lumière, c’est mon sale cul», personne ne l’a jamais remarqué. 

J’étais servant de messe à Saint-Georges parce que j’aimais le théâtre, tourner autour de l’autel et tenir la coupelle à la communion. Et quand un jour, ce fut Monique, ma main tremblait tellement que le curé m’a regardé, étonné. Tôt le matin, à sept heures, c’était la messe de l’abbé Burg, il fallait vraiment arriver à l’heure et entrer par la petite porte du haut, car il commençait sans attendre ; je l’ai rencontré une fois à la bibliothèque du Musée et il m’a fait visiter les caves où il y avait des silex de plusieurs millions d’années trouvés dans la forêt près du Gros Chêne. 

J’ai fait la première communion, mais pas la solennelle, je n’avais pas voulu, j’étais déjà « révolté », comme disait Papa. Mais j’ai quand même fait semblant à cause de mon frère un an plus jeune ; on devait la faire ensemble pour organiser un seul repas de communion avec toute la famille, venue parfois de loin, des Vosges. Mon frère a-t-il eu une montre de son parrain ? Et tous les deux, on était en costume de tergal gris brillant, chacun le sien, et ajusté sur mesure, acheté chez Tillwy. Je me souviens que madame Tillwy avait laissé long le bas du pantalon ; « Ils vont encore grandir », avait dit Maman.

Pour les fleurs des processions, on allait sonner aux maisons avec jardin et on demandait poliment : les gens prenaient un sécateur et nous coupaient celles un peu flageolantes ; le mieux, c’étaient toujours les roses avec beaucoup de pétales.

Retour rue des Fourmis, épisode 23: LE LINGE

Ambroise Perrin

Les mamans bavardaient dans ce que l’on appelait la cour arrière, une plaque de béton à la sortie de l’escalier des caves après avoir traversé la buanderie. De l’autre côté de cet espace, c’était le garage à vélos. Quand tout le monde a eu une machine à laver, une vraie, pas celle avec juste les deux rouleaux en caoutchouc beige clair pour essorer le linge, la buanderie ne servait plus avec ses grands bacs en béton. Alors, je l’ai transformée en labo photo en montant des panneaux d’aggloméré de récupération pour faire le noir complet et en prenant l’électricité pour l’agrandisseur et la lampe rouge inactinique sur l’ampoule du plafond. 

Les cordes à linge étaient tendues sur de petits poteaux en béton dans le jardin, après les carrés de potager et devant les deux rangées de vignes de madame Lembach, la première à avoir habité dans le bloc. Il n’y avait pas de nom, mais chacune savait quelles étaient ses cordes, enfin, à peu près, « mais je vous en prie, allez-y, je n’ai pas grand-chose à pendre aujourd’hui ». La championne, c’était madame Loewenguth et ses neuf enfants. Maman était la seule des six appartements qui travaillait, enfin, qui n’était pas seulement mère au foyer. Et souvent, on demandait de l’aide à Papa pour remplir des papiers administratifs. 

Quand il faisait très chaud, il y avait des sauterelles et des hannetons dans les corbeilles à linge. On raconte même qu’un jour, quand les mamans avaient fini de bavarder, le linge était déjà sec et elles ont pu remonter avec.

Retour rue des Fourmis, épisode 22: LE LAC

Ambroise Perrin

Quand Mémé a eu son cancer, Papa a acheté une 2 CV ; on l’a revendue quand elle était morte. On allait la promener le jeudi après-midi et le dimanche, les enfants à tour de rôle à l’arrière, c’est Maman qui a passé son permis en premier, avant Papa. Quand elle l’a passé, elle a renversé des poubelles sur un trottoir entre la rue du Presbytère et la rue Saint-Georges, mais elle l’a quand même eu. La 2 CV était grise, pas comme les tractions, qui étaient noires, avec un coffre rond. 701 DS 67. 

Quand Mémé s’asseyait, les caoutchoucs du siège métallique cassaient parfois, on mettait des coussins sous la toile des fesses pour que cela soit plus confortable. Elle disait toujours qu’elle était heureuse – à la fin, elle ne parlait plus qu’en alsacien – et qu’elle aimait bien Papa, qui était français, et qu’elle avait été plusieurs fois allemande. 

Quand Maman lui demandait si elle avait mal, elle disait que non. Elle avait un grand trou dans l’estomac ; je crois qu’une fois, elle a mangé un œuf dur, qui est ressorti. Jusqu’à ce qu’elle aille à l’hôpital, on faisait des promenades, le docteur venait lui faire des piqûres et l’oncle Karl est venu exprès d’Allemagne pour la voir ; c’était sa petite sœur, Mémé, et pendant la guerre, ils avaient eu des secrets. 

Un dimanche, Papa a décidé d’aller lui montrer le lac de Gérardmer, c’était chez lui, on a dû descendre pour que la 2 CV puisse monter, il s’est arrêté entre deux sapins pour lui montrer le lac d’en haut, elle a dit que c’était très beau, et plus tard on a dit que c’était sa dernière sortie.

Retour rue des Fourmis, épisode 21: LE SCHNAPS

Ambroise Perrin

Un mètre de neige, était-ce possible ? Il fallait creuser une tranchée pour aller de l’entrée du bloc à la rue. Après, le chasse-neige passait et on marchait jusqu’à l’école, les petits suivaient les grands. De batailles de boules de neige, je ne me souviens que d’une, seul contre une voisine de la rue Anshelm ; j’avais 9 ans, très amoureux. Un bonhomme de neige avec une carotte et deux morceaux de charbon ? Il y a heureusement une photo au bord dentelé qui atteste de cette tradition. Il fallait aussi laisser les chaussures dans les escaliers et suspendre les pantalons trempés à un fil en nylon au-dessus du poêle à mazout. On avait de gros pulls de laine qui gratte et envie tout le temps de faire pipi à cause des pieds mouillés.

Papa nous a raconté la retraite de Russie, c’était passionnant, avec tous les noms des maréchaux de Napoléon et puis les grognards aux moustaches gelées qui s’endormaient dans le froid de la plaine et ne se sentaient pas mourir, il neigeait, il neigeait toujours. 

Mais le meilleur souvenir, c’est celui de Mémé. Je sens encore sa douce main sur ma poitrine avant de partir à l’école, elle soulevait le pull et le maillot de corps, la finette, et avec un bout de drap plié en quatre imbibé de schnaps, elle me badigeonnait du nombril jusqu’au cou ; ça piquait, ça sentait très fort, la tête tournait un peu et c’était très bon contre les microbes, surtout la tuberculose.

Retour rue des Fourmis, épisode 20: LES HONGROIS

Ambroise Perrin

La Fête du Houblon, c’était très chic de la trouver très plouc. Mais on allait quand même au défilé, et aussi manger des knacks à la Halle aux Houblons pendant les danses folkloriques de tous les pays du monde. 


C’est l’accordéon qui faisait la différence, l’accordéon qui faisait vraiment plouc. Bientôt, j’allais écouter « Campus » sur le transistor Nordmende que Mémé avait eu à l’hôpital ; sur Europe 1, Michel Lancelot passait des chansons avec de longs solos de guitare électrique d’Amérique.


Avec les copains, j’étais plus Beatles que Rolling Stones, sauf Satisfaction et Jumping Jack Flash. Quand j’entendais une chanson de Revolver à la radio, j’avais vraiment envie d’écouter celle qui était la suivante sur le disque, tellement je l’avais dans l’oreille.


Une année, l’autocar des Hongrois est tombé en panne ; un essieu avait cassé, il était trop vieux, et le garagiste de Papa, en haut de la route de Strasbourg dans la petite rue qui donne sur la rue du Prêteur, leur avait dit qu’il allait le ressouder. C’était long, et Papa a amené les quatre Hongrois dormir à la maison dans la chambre des enfants, hop ! les filles avec les parents et les garçons au salon. C’était vraiment folklorique.


Au petit déjeuner, on a fait la fête ; ils ont chanté et dansé pour nous remercier, ils criaient « sör » et « pivo », on croyait que c’était « merci » et « à bientôt » (non, c’était « bière » et « bière » !) ; ils nous portaient, les enfants, sur les épaules pour tourner dans le salon, cela m’a vraiment donné envie de voyager et c’est certainement mon meilleur souvenir de la Fête du Houblon.

Retour rue des Fourmis, épisode 19: ROME

Ambroise Perrin

« Sois sage, sois raisonnable », voilà une antienne récurrente à l’enfance. « Antienne récurrente » n’était pas, c’est évident, un vocabulaire que l’on a à 14 ans, mais j’aimais trouver des mots rares dans le Larousse et utiliser les locutions des pages roses du milieu. Bien sûr, pour faire le malin ! Il faut brûler Carthage ! Être raisonnable, c’est à dire éviter une bêtise. Et cela peut se décider en une fraction de seconde. 

C’était en composition de récitation, debout au tableau. Il faisait chaud et par les fenêtres ouvertes, on entendait les mobylettes qui tournaient autour de l’horloge devant le musée, vroum, vroum, vroum, ce qui irritait vraiment Zorro, Monsieur Zerr, le prof de latin-français-récitation, dans cet ordre dans le bulletin. J’avais tiré dans son chapeau le papier avec le titre de mon texte : la tirade de Camille dans Horace de Corneille. La guerre entre les Horaces et les Curiaces, j’adorais ! Quelle audace ! Au moment de commencer à réciter, la petite fraction de seconde où l’on a l’idée d’une super blague pour faire rire les copains, avec, bien sûr, à la clé la fureur du prof. Cette fraction de seconde de tentation pour se décider. La jubilation adolescente de pouvoir choisir son sort, de se débarrasser de cette obligation d’être raisonnable, de dire à tout le monde : « Je vous … , je fais ce que je veux. »

« Vroum, l’unique objet de mon ressentiment, vrooooum à qui vient ton bras d’immoler mon amant ! Vroum, vroum vroum, qui t’a vu naître et que ton cœur adore ! Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore.» Et je continue à réciter théâtralement jusqu’à « et les mots et les morts ». Personne n’a ri. Zorro est stupéfait. « Perrin, à ta place ! ». Il donne tout de suite la note : « Par cœur : 18. Intonation : 15. Donc moyenne : 10. Mais monsieur… Moyenne : 9…. Mais ? … Moyenne : 8 ! Assieds-toi ! Tais-toi ! » 

Un 8 dans le bulletin ! 
« Que le courroux du ciel allumé par mes vœux
Fasse pleuvoir sur lui un déluge de feux ! »

Retour rue des Fourmis, épisode 18: L’ENVELOPPE NOIRE

Ambroise Perrin

Quand le facteur avait une enveloppe bordée de noir, il ne la mettait pas dans la boîte aux lettres avec sa porte en bois vitrée, dans l’entrée, il montait à l’étage et toquait à la porte. Tes parents sont là ? Et il remettait l’enveloppe d’un air grave ; souvent, on ouvrait l’enveloppe devant lui, mon Dieu, mon Dieu, il faut que je coure à la poste pour téléphoner ; le facteur toquait à l’autre porte et la voisine s’occupait des enfants. 

Je sais qu’en période de deuil, Papa n’écoutait pas les informations à la radio, parce que le silence était une façon de penser au défunt. Et il ne fallait pas rigoler. D’ailleurs, Maman nous cousait un crêpe noir au manteau et tout le monde à l’école savait qu’on était en deuil, et là aussi, il ne fallait pas nous embêter. 

Parfois, c’était un télégramme et, bien sûr, le postier l’avait lu, et il disait :  « Je suis désolé. » Plus tard, madame Ohlmann au rez-de-chaussée a été la première à avoir le téléphone ; c’était elle qui recevait les nouvelles pour tout le bloc, on allait chez elle pour les décès, et aussi les Loewenguth du 2e étage pour les naissances, Simone était l’aînée des neuf enfants et je l’aimais beaucoup, et en face, les Ingelaere avec Thérèse, que j’aimais aussi beaucoup, c’est la vie. 

« C’est la vie », qu’on disait dans le bloc du 1, rue des Fourmis, et c’était un peu comme si toutes les familles étaient en deuil. Parfois, on s’y attendait, à la mort ; d’autres fois, c’était une terrible surprise. Je me souviens d’une amie de Papa, Andrée Saale, qui habitait à Chelles, près de Paris, elle était syndicaliste comme lui et on avait dormi chez eux en allant visiter le château de Versailles. Elle était morte très jeune ; on répétait : « 35 ans, c’est pas possible », Papa nous a tous mis à genoux devant le canapé du salon et on a prié. Papa disait qu’il avait la foi du charbonnier ; il n’aimait pas les curés, mais pour le bon Dieu, on ne sait jamais, et il aimait chanter les chants grégoriens dans la chorale de l’église. 

La première fois que j’ai vu un mort, ce n’était pas de la famille, mais le directeur du collège de Papa, monsieur Ernst. C’était à la morgue derrière l’église Saint Georges, de l’autre côté de la fontaine Saint-Ambroise aux Abeilles. La morgue était ouverte, le couvercle du cercueil de côté, le monsieur était tout blanc, et Papa m’a dit : « Tu vois, c’était un peu mon ennemi à l’école, mais devant la mort, on s’incline et on montre son respect. »

Retour rue des Fourmis, épisode n°17: AU RESTAURANT

Ambroise Perrin

On allait au restaurant une fois par an, le dimanche de la fête des mères, le Restaurant du Canal, presque en face de la plaque de bronze qui raconte comment les soldats américains ont traversé le canal pendant la guerre. Le canal n’est pas profond et on se demandait pourquoi c’était compliqué de traverser dans un char, sans penser qu’en face, les Allemands tiraient. Mais si on allait au restaurant du Canal, c’était pour les frites, des frites coupées à la machine électrique. Mille fois meilleures.

Un jour maman a acheté à la foire un coupe-frites en acier inoxydable avec deux grilles de tailles différentes. On mettait la pomme de terre dedans, on poussait avec une sorte de clapet et les frites sortaient coupées en carrés, mais ça ne marchait pas bien, les patates étaient trop molles et surtout les bords raccourcis étaient trop fins et brûlaient dans la végétaline. 

Des années plus tard, quand on a eu la 2 CV (immatriculée 701 DS 67), on allait à Weitbruch au Restaurant du Soleil pour la tarte flambée. On s’asseyait à des tables couvertes de nappes en papier dans une grande salle des fêtes, on attendait que la serveuse passe et pose une tarte sur la table, elle faisait un trait sur la nappe pour compter, on mangeait avec les doigts et on attendait la suivante. Même les gens qui n’avaient pas beaucoup d’argent pouvaient aller au restaurant, ce qui explique le succès de la tarte flambée !  

Le maire North habitait dans la villa rouge à l’angle de la rue des fourmis et la rue du trompette avec ses deux chiens épagneuls bruns qui aboyaient toujours quand on passait. (En face, il y avait le 2ème bloc et de l’autre côté la maison de la famille de Nold Sport grand’rue, avec le grand cerisier). Donc, quand le maire de Haguenau est allé manger la tarte flambée à Weitbruch, cela a fait tellement de publicité que parfois c’était complet et il fallait attendre. Un jour où on a eu de la visite, les Koebel de la rue de la garance, il était prof avec Papa et écrivait de la poésie, j’y suis allé à vélo pour en acheter 4 pliées en deux et emballées dans une des nappes en papier, et je pédalais le plus vite possible pour les ramener encore chaudes.

Retour rue des Fourmis, épisode n°16: 35 NOUVEAUX FRANCS

Ambroise Perrin

C’était la pâtisserie la plus chère, donc la meilleure, pour acheter des pralines au chocolat au lait, pour Mémé, qui était tellement malade et il fallait lui faire plaisir et cela lui ferait du bien. Maman m’avait emmené en ville. On a choisi les chocolats que la vendeuse a disposés joliment dans une belle boîte avec un ruban qui faisait des petites boucles. Elle utilisait une paire de ciseaux pour tirer sur chaque bout du ruban et cela s’enroulait. J’ai toujours la boîte qui a un couvercle couleur bronze et or, soyeux comme du velours, pour des timbres, des trombones, une vieille gomme et maintenant aussi des clés USB sur mon bureau.

Maman a payé avec un gros billet, 50 nouveaux francs, Henri IV. Ensuite, nous sommes allés au Prisunic et la maman a crié en ouvrant son porte-monnaie « mes billets ! », mon Dieu, mon Dieu on avait perdu les billets. On refait le chemin inverse en regardant partout par terre, on traverse la place d’Armes jusqu’à la pâtisserie et maman demande à la vendeuse si elle n’a pas trouvé 35 nouveaux francs en billets.

Oui, dit la vendeuse, les voilà, vous les aviez fait tomber, une cliente les a ramassés, les voilà ! Alors maman m’a dit tout fort, devant tout le monde, tu vois Ambroise, la vie est belle ! Et pour la maladie de Mémé ? Là, il faut croire au bon Dieu. Quand on souffre, on ressent de la colère, mais quand le monde est bon, on est heureux. Mémé est morte le 10 mai 1960. 

Retour rue des Fourmis, épisode n°15: LE MARTINET

Ambroise Perrin

Il était caché derrière les bocaux de conserves, dans le petit placard blanc accroché en hauteur sur le balcon côté rue, côté nord on disait avant d’avoir un frigo. Le martinet ne nous faisait pas vraiment peur, de toutes façons, ce n’était que pour les garçons, et surtout pour moi puisque j’étais le plus grand et que je devais montrer le bon exemple. Il avait un manche en bois teint en jaune et des lanières noires en cuir. On pouvait l’acheter à la COOP. Papa ne s’en est jamais servi, mais pour maman cela servait de menace quand elle disait « je deviens folle, quelle horreur, j’en prends un et je tue l’autre avec ». C’était la plus douce des mamans mais c’est vrai que nous étions parfois, comme écrit dans le bulletin, des enfants, des élèves turbulents. 

Papa, c’étaient plutôt les bons points, si on avait aidé aux corvées, monté le bidon de mazout, rangé les vélos à la cave s’il pleuvait, épluché les légumes. Et surtout des bons points avec des calculs très compliqués pour les notes au-dessus de la moyenne et le bon classement dans la classe (si on était premier dans une matière on doublait le nombre de bons points), et grosse perte de points si on était sous la moyenne, le terrible 10 sur 20. Les points se traduisaient en argent de poche pour acheter ce que l’on voulait, des livres de la bibliothèque rose ou verte. 

Maman prenait le martinet et m’appelait à la cuisine, pas la peine d’essayer de me cacher dans les 65 m² de l’appartement. En trainant un peu, elle était moins furieuse et oubliait pourquoi elle voulait me punir, et il suffisait de prendre un air contrit pour que ça passe, j‘étais bon acteur.

Les deux anecdotes que je vais raconter, c’est quand elle était « à bout de nerfs ». Elle me courait après, le martinet en main. J’avais délicatement cisaillé chacune des lanières à leur base et au premier coup, elles sont toutes tombées par terre. Na na na nanère ! « Fresch, insolent », disait grand-père. L’autre fois, j’ai joué au héros, bravant la punition, j’ai tendu les deux mains face aux coups et j’ai attrapé les lanières, tiré un coup sec, le manche échappa des mains de maman et alla la frapper au visage, une goutte de sang apparut sur la lèvre du bas et elle dit « tu m’as cassé une dent », je l’ai prise dans mes bras. Et ce fut tout.

Retour rue des Fourmis, épisode n°14: J’Y FOUS TOUT

Ambroise Perrin

La quiche j’y fous tout, c’était la recette du dimanche soir. On devait toujours finir son assiette, (pendant la guerre, on aurait été bien content de manger cela), et quand vraiment on avait des restes, ils étaient mis dans des petits raviers, chaque enfant avait le sien, gardé au frais sur le balcon nord et plus tard au frigo. Le dimanche soir donc, sur une pâte étalée dans un plat à tarte, chacun avait ses restes dans un quartier du plat, on battait trois œufs en omelette, un peu de lait pour rallonger, on versait et hop 10 minutes au four et chacun mangeait sa portion. 

À table avec mon frère on faisait aussi des échanges, par exemple, mes tomates contre ses sardines. Le tiercé riz, patates, pâtes donnait toujours les pâtes gagnantes, des Lustucru, un peu plus cher mais elles ne collaient pas, et surtout pour collectionner des points chèques chics et remplir un album avec des images. On avait aussi les légumes du jardin et les fruits du verger qu’on conservait à la cave. Chaque appartement avait deux caves, la cave à mazout avec une fenêtre pour le tuyau du camion et la cave de rangement que nous appelions nous les Perrin, la cave aux pommes. Justement, on faisait sécher des rondelles de pommes sur les claies en bois construites par grand-père, que l’on posait sur l’unique poêle à mazout dans le passage à la sortie du salon vers les chambres. On gardait les pommes séchées dans un sac en toile cousu dans un oreiller déchiré, pour l’hiver. Au minuscule bureau de papa à l’entrée, où l’on faisait aussi nos devoirs, on avait un petit chauffage à résistance électrique, un Nordmende, allumé dix minutes quand il faisait trop froid. 

Je faisais souvent la cuisine parce que j’étais l’aîné. Et les pâtes, comme on disait en rigolant, c’était vite épluché. Pour le dessert, je faisais un flan franco-russe, pistache était mon préféré. Si maman avait le temps le mardi matin elle allait au marché à la Halle aux Houblons en quittant l’école. Elle était prof au Pensionnat Sainte Philomène. Ou bien le week-end j’allais à vélo jusqu’à la ferme à Gries, pour un poulet ou un lapin. On préférait les biftecks, mais c’était rarement. Le vendredi du poisson par tradition. Du fromage, on disait que c’était la viande du pauvre. Et de toute façon, on ne mangeait pas de viande tous les jours.

Retour rue des Fourmis, épisode n°13: LONGTEMPS

Ambroise Perrin

Tu vas mourir jeune disait maman, oui je disais, mais j’aurais vécu longtemps. Je passe mes nuits à bouquiner en cachette sous les draps. La chambre des enfants est divisée en deux par un rideau, côté fenêtre, les garçons, côté porte les filles et quand les garçons on sort on dit « fermez les yeux les filles, on passe ». 

Dormir, c’est la santé, extinction des feux à 9h, les petites dorment déjà. Allez hop ! Il fallait donc prendre ma lampe de chevet et me mettre à l’envers dans le lit, la tête vers les pieds, avec le bouquin. De temps en temps, sortir la tête pour respirer l’air frais. Une fois j’avais mis une chaussette sur l’ampoule un peu trop forte parce que mon frère rouspétait, la chaussette a fondu, il y avait de la fumée, et ouvrir la fenêtre cela aurait été faire hurler toute la chambre. 

J’avais toujours sur moi mon « livre de bibliothèque ». Celle de l’école ou celle du Musée où la bibliothécaire interdisait que je prenne des James Bond, pas de mon âge. Le livre, c’était peut-être une façon pour moi, l’aîné (le brouillon…) de m’isoler de la marmaille. Mais déjà bébé parait-il, je dormais peu, je restais les yeux ouverts à regarder ce qui se passe. J’aurais bien aimé passer plus de temps avec ma Mémé. Je lisais aussi en rentrant de l’école, on avait deux chemins, soit par la montée du fleuriste Fischer et la rue de la caserne soit par la route de Marienthal. Je me suis un jour cogné dans un lampadaire, le nez dans un Jules Verne, mes lunettes cassées, je suis tombé, j’ai vraiment vu 1000 étoiles. C’était là où on traversait, devant l’entrée du cimetière Saint Georges. 

J’avais un cahier où je faisais mes critiques de livres, cela me prenait beaucoup de temps et j’avais donc très vite trois ou quatre livres de retard pour m’épancher. Je me contentais alors de mentionner le titre et l’auteur et de mettre une note sur 20. J’étais très sévère, sauf pour les Arsène Lupin. Après ma nuit à bouquiner c’est papa qui venait nous réveiller pour l’école en jouant à Rodrigue dans le Cid : « debout les Maures ! »

Retour rue des Fourmis, épisode n°12: LE TEPPAZ 

Ambroise Perrin

On avait plusieurs rallonges bout à bout qui descendaient de la fenêtre de la cuisine au premier étage, jusque sur l’herbe, devant le bloc. Là, on allumait le Teppaz, petit nom Oscar, le seul tourne-disque de l’immeuble, et tous les enfants, on écoutait La Vie de Mendelssohn par Pierre Sabbagh et de Beethoven par Catherine Langeais. Et aussi la Guilde du disque, la Ronde des Enfants et le Carrousel en Chansons. Le chat prend la souris, le chat prend la souris, ohé, ohé, ohé le chat prend la souris. 

Plus tard, Madame Ohlmann au rez-de-chaussée a eu la télévision, son mari était représentant, ils avaient aussi une Dauphine. Et quand monsieur Ohlmann partait, il embrassait Madame Ohlmann sur le front. Ensuite Richard ou Christine laissait la porte du balcon ouverte et nous nous accrochions à la rambarde pour voir Thierry la Fronde, la Bourse aux idées et la Piste aux étoiles, ou même n’importe quoi.

Le meilleur souvenir, c’est ce que l’on se racontait d’avoir essayé de voir. Il fallait donc faire preuve de perspicacité. Mais surtout, on inventait la fin, parce que Madame Ohlmann avait fermé la fenêtre. Et si aucun adulte n’était là, elle l’a rouvrait avec un sourire.

Pour les disques sur la pelouse, en fermant les yeux, on voyait les décors, les paysages, le visage des personnages. Il y avait bien un livret carré de la forme des 33 tours, avec des dessins et la photo du speaker ou de la speakerine, mais les yeux clos on était au cinéma. Mieux que la télé.

Retour rue des Fourmis, épisode n°11: CYCLOPE

Ambroise Perrin

Nous baignions dans le cinéma et c’est aux Bains Municipaux, fermés, que nous avons plongé en créant nous-mêmes le Ciné-Club Le Cyclope. Cyclope comme l’œil du spectateur et l’objectif de la caméra. Et celui du projecteur, c’était un 16 millimètres pas très puissant prêté par Monsieur Taesch, le concierge du théâtre, qui était aussi le projectionniste du cinéma Moderne dans le théâtre. 

Au Cyclope, Jean-Guy Morel s’occupait des aspect administratifs, obligation pour l’assurance. L’adresse de l’association était à la maison, au 1 rue des fourmis, et moi, j’avais réussi en candidat libre le CAP de Projectionniste en art cinématographique, les pompiers m’avaient fait passer l’épreuve pratique, en cas de film en feu et d’évacuation de la salle.

On aimait le cinéma. Je faisais les présentations des films à venir à l’Odéon, boulevard Hanauer, dans les DNA de Haguenau, j’étais le correspondant numéro 3338, à 8 centimes la ligne, monsieur Franck était le rédacteur en chef: « western avec du bruit, de la poussière et de la poudre ». 

Au Cyclope, on ne passait que des films d’Art et Essai, il fallait monter à Strasbourg en stop, chercher les bobines à la CRCC à la Cité administrative ou à l’UFOLEIS, là où il y a les Aviateurs aujourd’hui. Godard, Renoir, Hitchcock, Glauber Rocha, Fellini, Kurosawa. C’étaient surtout les copains qui remplissaient la salle. Il fallait une carte de membre pour être en règle et on perdait de l’argent à chaque projection, parfois seulement 5 spectateurs. La mairie nous avait autorisé à nettoyer nous-mêmes pour économiser la femme de ménage. André Traband aimait les jeunes, il en avait sauvé pendant la guerre. Il venait d’être élu et avait voulu changer le nom des Bains Municipaux : Centre de Loisirs et d’Action Culturelle.

Où vont les jeunes ? Ils vont au clac. ça nous faisait rire.

Retour rue des Fourmis, épisode n° 10: SLOW

Ambroise Perrin

Sept minutes et onze secondes, c’est une éternité, le temps qu’il faut pour tenter de flirter. Dans les boums, on alternait les jerks et les slows, les jerks on dansait seul, les slows c’était une fille et un garçon, un peu serrés et si possible un peu lentement. Rain and Tears, A Whiter Shade of Pale, Love me Tender, Aline et Hey Jude, take a sad song and make it better. Et on n’était pas là pour apprendre l’anglais. 

Wikipédia annonce aujourd’hui que le plus long 45 tours de l’histoire de la musique c’est 7’05, avec de gros problèmes techniques pour que tout tienne sur une face. Mais j’ai ressorti le vinyl de la fine pochette vert clair un peu déchirée avec THE BEATLES en rouge capitales et Revolution en face B, et sur la pomme de la face A, c’est bien indiqué, 7’11. Il fallait donc bien choisir et deviner quand est ce que Hey Jude allait être mis sur le tourne-disques par le copain qui ne dansait pas et qui s’occupait aussi des boissons quand il y en avait. Bien choisir, oui. Et oser demander « tu danses ?», bref, vaincre sa timidité au bon moment pour inviter la copine avec laquelle on allait tourner pour l’éternité. 

Important aussi, la couleur des chaussettes. Sinon, on avait l’impression d’être un imbécile, on ne disait pas encore avoir la honte. Le chic c’étaient des Stemm avec 2 m comme dans la publicité qui faisait monter les chaussettes jusqu’au bijou, caillou, chou, genou. « Bonheur conjugal, plus jamais de raccommodages » disait la réclame. J’en avais des orange et des bleues, surtout avoir la même couleur aux deux pieds ! Ne pas avoir les mains moites. Avoir quelque chose à raconter. Que c’est une chanson triste, et qu’on peut la rendre meilleure. 

Retour rue des Fourmis, épisode n°9: SOLEIL

Ambroise Perrin

« Il fait beau, allez jouer dehors ». Dehors, c’était la rue, devant le bloc sur l’herbe, ou derrière au jardin. Ou alors au Grand Champ, du maïs à l’angle de la rue de Marienthal. Le Grand Champ est maintenant couvert de maisons individuelles. De l’autre côté, il y avait des jardins avec des groseilliers qui dépassaient du grillage. 

Le « 1 » rue des fourmis, c’était notre bloc puisqu’il n’y avait rien de construit avant. On jouait à la balle, à 1,2,3, soleil, parfois au foot. Nous étions dans la rue en toute sérénité, nous n’avions pas de pièges à déjouer, pas de méfiances à apprendre, il n’y avait pas de risques. Quand les tanks de retour de manœuvre du camp de Schirrhein passaient pour rentrer à la caserne, rue de la caserne, les soldats s’arrêtaient pour jouer au foot avec les grands. Aucune voiture ne passait. Quand les tanks avaient trop abîmé la rue, les militaires refaisaient le macadam avec une énorme machine verte et jaune de la SIRA et un camion benne qui versait le goudron chaud. Alors sur le macadam tout neuf et très noir on faisait des signes pour les jeux de piste. Avec les restes de craie que papa ramenait du collège, une croix pour fausse piste, un cercle pour message à trouver. 

On faisait aussi des courses de vélo. On avait deux vélos pour tous les enfants du bloc, celui de ma mère, qui avait de grandes sacoches pour mettre les jambes assis sur le porte-bagages et celui de mon père avec une petite selle enfant sur la barre. Et comme la barre était trop haute, il fallait se déhancher pour passer en dessous et arriver à pédaler. Il fallait aussi que quelqu’un tienne le vélo pour démarrer et pousse un peu au début de la course. Les vélos des parents il ne fallait pas oublier de les ranger le soir dans la cave, et si c’est papa qui le faisait, il défalquait un franc des 5 d’argent de poche de la semaine.

Je garde encore la cicatrice des gravillons de la rue des fourmis sur la peau de mon genou droit, souvenir d’un jour de beau temps.

Retour rue des Fourmis, épisode n°8: TOC, TOC, TOC

Ambroise Perrin

C’était un prof génial, Spiecher, en 5e dans les wagons salle de classe du petit lycée, bien avant mai 68. Prof de français, mais il nous faisait aussi l’histoire; il nous expliquait des mots simples, liberté, égalité, fraternité. Et d’autres comme, je m’en souviens, le mot anticonformisme. Ne pas toujours croire ce que l’on vous dit, «exercez votre esprit critique» répétait-il. On rédigeait avec lui un journal de classe, polycopié, Les Grands de Demain.

 

Il nous avait fait peur avec un inspecteur qui allait venir. Il fallait se préparer à l’inspection. Quand on entendra toc toc toc à la porte, Jund se lèvera et récitera Les sanglots longs, puis le prof dira, « c’est bien assieds-toi, bonjour Monsieur l’Inspecteur » qui va s’asseoir au fond de la salle en disant continuez comme si je n’étais pas là. Ensuite Spiecher interrogera Bourrel et posera une question et c’est moi Perrin qui lèverai la main et répondrai. Après, il y aura la partie où chaque élève doit corriger son voisin et le prof passera entre les tables.

 

L’inspecteur n’est jamais venu, mais on répétait à chaque cours en échangeant les rôles. C’était certainement l’Atelier-Théâtre. Il nous a bien eu le prof, mais de toute façon, on adorait. Et il nous faisait écrire des rédactions qui racontaient les répétitions avec l’inspecteur. Spiecher était peut-être le seul prof sans surnom, comme Savate le prof d’anglais, PPCM petit prof comme Maillet le prof de math, Mickey le prof de musique. Spiecher nous a fait faire en français un exercice de maths en nous expliquant tout. Et l’heure d’après, en math, miracle, on avait compo-surprise avec le même sujet! On a tous eu une bonne note ! Spiecher avait dû espionner en salle de profs !

 

Un autre jour il nous a tous engueulés, et vraiment pour rien. Et personne n’a osé protester. Alors, il nous a raconté que pendant la guerre, sa famille ne s’était pas laissée faire par les Allemands, au risque d’être fusillée. Il avait des larmes aux yeux. Il a insisté pour que nous ses élèves on ne soit jamais comme un troupeau de moutons. Et que chacun ait toujours sa propre personnalité.

 

Un jeudi, il nous a emmenés faire une balade à vélo. On s’est arrêté pour regarder tous exactement le même paysage, chacun devait de suite le décrire et chaque rédaction fut différente, on voyait tous autre chose. On s’est ensuite arrêté dans un village où il nous a payé un coca au restaurant. On a tous eu 18 premier ex aequo dans le bulletin, le paysage c’était en fait la note de compo de rédaction, ça nous a drôlement remonté la moyenne! L’année suivante, Spiecher n’était plus là, on s’est dit que les autres profs qui ne l’aimaient pas l’avaient viré? Maintenant quand j’entends toc toc toc à une porte je sais pourquoi j’aime les profs, le théâtre et le journalisme.

Retour rue des Fourmis, épisode n°7: EN COLLE

Ambroise Perrin

Quand on avait une colle le jeudi après-midi et s’il y avait beaucoup de collés, c’était dans la salle des fêtes du bahut, et on devait recopier 100 fois une phrase très longue qui commençait toujours par « Je ne dois pas… » et que le pion nous donnait pour avoir la paix et fumer sa clope tranquille. 

J’avais un truc assez épatant, et qui marchait très bien : avec des élastiques, j’attachais deux bics à une règle plate en me débrouillant pour que l’écart soit exactement celui d’une ligne de double feuille à grands carreaux. En appuyant bien, je faisais en 50 fois 100 lignes. Plus tard, quand je fus pion (il y avait les SE surveillants d’externat et les MI maître d’internat pour les dortoirs la nuit) j’ai voulu innover. Au lieu de donner 100 lignes, je demandais de copier un texte sur une grande feuille que je fournissais, (récupération des chutes à l’imprimerie des Dernières Nouvelles d’Alsace où j’étais aussi pigiste pendant mes études de journalisme). 

C’était une page du Gaffiot que je faisais recopier en exigeant de ne faire aucune faute. En une année, je n’ai obtenu que 13 pages moi qui rêvait d’avoir le dictionnaire de latin manuscrit en entier. Le dico du lycée avec sa couverture en tissu bordeaux foncé et le haut du dos cassé, et avec un tampon bleu sur la page de titre, faisait 1702 pages jusqu’à zythum, i, n, bière, boisson faite avec de l’orge. Mes élèves punis se sont donc arrêtés à la page 13, le verbe àbùtor, transitif, user jusqu’à disparition de l’objet. Ironique frustration pour mes ambitions de bibliophile. Le monde avait bougé c’est évident, on donnait moins de colles «que de mon temps», lorsque j’étais en 6e.

Retour rue des Fourmis, épisode n°6: LA BOULE

Ambroise Perrin

Grand-père avait une grosse boule sur le haut de la main gauche. Comme une noix entre le majeur et l’index. On jouait parfois à la toucher, c’était un peu mou, cela ne lui faisait pas mal. Il disait que c’était un sixième doigt, et le mystère nous plaisait bien. Les grands-parents étaient à la maison parce qu’un SADAL s’était installé exactement à côté de l’épicerie de Wissembourg, et du jour au lendemain, plus personne, plus un client, tous ceux qui étaient venus pendant la guerre à crédit allaient maintenant acheter leur moutarde en pot de verre fermé au SADAL et non plus en vrac, pesée à l’épicerie. Je me souviens encore de la balance Roberval avec les deux plateaux de cuivre où l’on s’amusait à mettre des poids.

On avait entendu le mot faillite, comme un gros mot des adultes, qu’on disait à voix basse. Toute une vie, trois générations d’épiciers, disparue en quelques mois. Et la vente du magasin avec la maison à un marchand de laine opportuniste avait juste payé les dettes aux fournisseurs. 

Grand-père était quelqu’un de très gentil, surtout avec grand-mère qui était très malade. (cancer était un mot tabou comme faillite). Gentil aussi avec les enfants. Enfin, parfois, il pouvait être très sévère, maman avait un martinet, mais c’est une autre histoire, un jour grand-père avait dû me donner une fessée. J’imagine ma culotte sur les chaussures et couché sur ses genoux. Et ma chère grand-mère qui disait en alsacien « non Auguste ne lui fait pas mal» et grand-père avait mis sa main sur mon cul nu, et c’est sur sa main qu’il donnait la bonne fessée sonore. Avec son alliance, il tapa trop fort sur la veine de la main, le sang n’arrêtait pas de couler, ils sont allés à l’hôpital où ils ont tout recousu, et la peau a commencé à pousser tout autour et a fini par faire cette grosse boule.

Retour rue des Fourmis, épisode n°5: LE RALLYE DES GOSSES

Ambroise Perrin

Merci ! Merci un demi-siècle plus tard, de la part d’un gamin de 15 ans. C’était le Rallye des Gosses de monsieur Gérard Mengus, président (ou chef) de l’AGF, l’Assemblée Générale des Familles, un prof ami de mon père au Collège technique industriel 123 route de Strasbourg. Les doctes sociologues disent que la vie associative forme la jeunesse et le sens des responsabilités. J’étais moniteur, un groupe d’une vingtaine de gosses du quartier et on faisait des jeux de piste pendant les vacances. Il y avait aussi une monitrice plus vieille, elle avait 17 ans. On comptait avant et après pour qu’il ne manque personne. Certains étaient plus âgés que moi, mais c’est moi qui choisissais les rues avec des flèches à la craie et une croix pour faire demi-tour, et je coinçais des papiers pliés entre deux pierres : « combien reste-t-il de cerises dans le cerisier ? »

On marchait beaucoup, on inventait des catastrophes. Plus tard, on a eu un local au rez-de-chaussée du 185 Grand’rue, et la cuisine est devenue un labo photo, on avait la clé, on pouvait venir quand on voulait et s’enfermer dans le placard avec la copine pour expliquer comment enrouler le film sur la bande gaufrée de la cuve de développement Prestinox ou dans les spires de la roue de la cuve Paterson, l’essentiel étant d’avoir nos mains sur nos mains dans le noir. C’était le prolongement du Rallye des Gosses. Tout le monde voulait développer des photos, le révélateur, le fixateur, l’agrandisseur et les boums dans la pièce d’entrée.

On nous faisait confiance. La fenêtre à côté de la porte d’entrée était en Œil de bœuf. 

Retour rue des Fourmis, épisode n°4, LES HANNETONS

Ambroise Perrin

Est-ce qu’il y a encore des hannetons dans les herbes en ville à Haguenau ? On habitait chez les insectes, rue des guêpes, rue des chenilles, rue des cigales, la nouvelle rue des papillons avec le grand bloc des aviateurs de Drachenbronn en construction dans notre champ, à l’arrière de notre rue des fourmis. C’était notre jardin, il y avait même la vigne de Madame Lembach au milieu des pommes de terre et la rhubarbe. Les hannetons on les attrapait pour les mettre dans des boîtes d’allumettes grand format avec des petits trous pour respirer.

On cherchait aussi des têtards dans les ruisseaux qui traversaient les près avant les Missions Africaines. Aucun têtard ne s’est jamais transformé en grenouille dans nos bassines, mais les hannetons on en faisait des bombardiers. Il fallait des fils très très fins pour qu’ils soient légers, qu’on accrochait aux pattes des bestioles, si possible 3 ou 4 ensemble. Ensuite en classe, par exemple en math, on ajoutait un autre fil avec un tout petit bout de buvard qu’on trempait dans l’encrier, on ouvrait la boîte et on espérait un vol d’escadrille vers la blouse blanche du prof, n’est-ce-pas-donc-ici. 

Quand Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band a succédé à Revolver, on aimait tellement les Scarabées (Beatles en anglais) qu’on a formé un groupe pour les boums, avec une seule guitare, celle de Keith de Weitbruch, et on s’est appelé les Rebeatonles, Re devant et on au milieu, pour faire encore plus anglais. Moi je n’avais que deux 33 tours, le Dutronc où on le voit de haut, l’index pointé, et plus tard l’album blanc (double album n° 0153 113, j’ai aussi gardé les photos de John, Paul, George et Ringo, à l’époque punaisées au-dessus de mon lit sous le crucifix acheté pendant la guerre par grand-père et le torchon imprimé de la Joconde, cadeau de la Tante Hélène). Et aussi un vieux 45 tours, Enrico Macias, Enfants de Tous Pays. Les autres disques c’étaient des échanges.

 Les hannetons et les scarabées, on appellerait cela aujourd’hui des activités périscolaires.

Retour rue des Fourmis, épisode n°3: LES PORTES-CLÉS

Ambroise Perrin

C’était le temps des insouciances. Les mamans n’accompagnaient pas les enfants à l’école, les petits allaient avec les grands et pour rentrer on rentrait seul. J’avais huit ans, l’âge de faire des détours, au retour. C’était aussi le temps de la collection des porte-clés. Du Petit Lycée dans la cour du Musée à la Rue des Fourmis et ses quatre blocs bien alignés, il y avait au carrefour les atours de la Grand’rue apparue si longue de magasins enchantés. On y rentrait en étant bien poli, «bonjour Madame». La commerçante devinait la requête du petit balourd : «vous avez des porte-clés s’il vous plaît ?». Parfois ça marchait et on rentrait dare-dare triomphant à la maison, un de plus à mettre dans sa boîte à chaussures (mon frère avait sa propre boîte).

Deux plaquettes de plastique serties autour d’une réclame, une chaînette fragile et un anneau. La chance c’était le porte-clés avec une image qui bougeait, et encore mieux, avec un petit objet qui rappelait le commerce de la généreuse commerçante. À raison de trois ou quatre magasins à chaque fois, les espoirs restaient infinis. Je me souviens que la quête apportait bien plus de plaisir qu’une contemplation des trésors. Aujourd’hui les anneaux doivent être rouillés, et cela fait 60 ans que je n’ai pas ouvert le carton, mais pour rien au monde je ne jetterai mes porte-clés. Je sais, un jour, on mettra le lot pour 1 euro sur le Bon Coin, mais je ne veux pas y penser.

Retour rue des Fourmis, épisode n°2 :  LE CLUB DES CINQ   

Ambroise Perrin

Quand maman nous a dit qu’on allait avoir un nouveau petit frère, ou une petite sœur, nous les enfants on a vite cherché un prénom. C’était bien avant les échographies et on avait la surprise à la naissance. Il y avait des trucs pour deviner, mais cela ne marchait qu’une fois sur deux. Les enfants nous étions déjà trois, les ABC, Ambroise, Blandine, Claude, ce serait donc soit Damien, soit Dorothée. 

Nous lisions le Club des Cinq, et nous tentions d’écrire nous-même la même chose, les ABCDE, sans le chien Dagobert. L’appartement était trop petit pour avoir un chien. Dans un cahier de brouillon Clairefontaine neuf nous faisions un plan de l’histoire, assis dans l’herbe devant le n° 1 de la rue des fourmis, avec les autres du bloc. Les grands lisaient déjà les «bibliothèques Verte», les Michel et les Alice et nous les «bibliothèques Rose», le Club des Cinq et le Clan des Sept. 

En une après-midi du jeudi on pouvait lire un volume, c’était possible d’une traite, mais je dois expliquer la technique : pour les nouveaux, on les achetait chez Bastian, c’était 3 francs, et ils servaient aussi pour les cadeaux d’anniversaire ; mais pour les autres, il y avait un truc épatant, on allait chez Vincenti. Au milieu du magasin il y avait un énorme poteau avec des rayonnages et les livres «enfants». Comme on restait debout pour lire, monsieur Vincenti nous disait de nous asseoir sur des chaises en raphia, qui laissaient des traces sous les cuisses. On adorait vraiment aller chez lui, on pouvait mettre un papier pour marquer la page où on s’était arrêté (en espérant que le livre ne soit pas vendu entre-temps) et encore plus formidable, on gardait la librairie quand monsieur Vincenti allait boire une bière au Raisin. Quand j’étais seul il me demandait «ça parle de quoi ?» et j’étais incapable de raconter le livre alors j’inventais une autre histoire, juste pour répondre poliment. 

Après, quand on est devenu plus grands, il y a eu les «Rouge et Or», plus chers. Ma petite sœur s’appelle Véronique. 

Retour rue des Fourmis, une nouvelle série – n°1: DANS LA CULOTTE

Lorsqu’en 1972 j’ai quitté le 1 rue des Fourmis à Haguenau, dans le nord de l’Alsace, c’était pour aller en fac à Strasbourg. On y habitait en famille depuis 1954, dans un ‘bloc HLM’. Je me suis dit, j’y reviens tous les week-end. Puis je suis parti à Paris, et je me suis dit, j’y reviens tous les mois. J’ai toujours adoré me souvenir de la rue des fourmis. J’étais journaliste à FR3, et une année j’avais une émission sur la vie quotidienne que j’ai intitulée Rue des Fourmis. Après la télévision, j’ai rejoint le Parlement européen, surtout à Bruxelles, et je me suis dit, je vais écrire un roman sur la Rue des Fourmis. Je vais le faire (bientôt…).

En attendant, parce qu’à Haguenau mon ami Éric tient la boutique d’un chouette hebdomadaire, Maxi-Flash, j’ai joué en épisodes à l’exploration des petits riens de la mémoire. Je les reprends maintenant dans mon blog AFP Ambroise-Fiction-Presse, les voilà ces petits riens triturés avec de petites histoires pour vérifier que tout ce qu’on invente est vrai, comme ces épisodes de Retour rue des Fourmis

épisode n° 1 : DANS LA CULOTTE

Ambroise Perrin

Quand on a raconté 100 fois la même histoire, elle est vraie. Mon frère Claude dit qu’elle est fausse, maman affirme n’en avoir aucun souvenir. Les anecdotes de l’enfance sont celles que l’on répète aux fêtes de famille, que l’on écoute avec un sourire entendu et un air de surprise de bon aloi, même si c’est la 10 ème fois qu’on l’entend avec des variations qu’on se garde bien de relever. 

Donc cette histoire est belle et la voilà. Gamins, notre salle de jeu, c’était dehors, le macadam de la rue des fourmis, et moi, Ambroise, le plus grand, je devais donner le bon exemple. Surtout à mon petit frère d’un an et demi plus jeune. Et quand il y avait une bêtise de faite, c’était la faute de l’aîné. On jouait tranquillement devant le bloc. Et un accident arriva. Caca ! Claude avait fait caca dans sa culotte. Je passe les détails, ça collait, ça coulait. Il grimpe en courant les escaliers, j’avais d’autres choses à faire que de m’occuper de mon petit frère.

Il redescend propret, prêt à jouer. Jouer dehors consistait en une succession d’activités spontanées qui cherchaient à défier ce que l’on entendait en sortant de l’appartement, « soyez sages les enfants ». Claude n’avait pas été sage puisqu’il avait fait caca dans sa culotte. Il a donc été grondé, et en pleurs, il a tout expliqué, fort, du haut de ses 3 ans, d’une assimilation précoce des rouages rusés et sans scrupules de la culpabilité et de l’innocence : « le caca dans ma culotte, c’est pas de ma faute, c’est Ambroise qui m’a fait dedans ».

Londres : adieu à l’Arène !

AFP, Ambroise-Fiction-Presse, 17 septembre 2022, 13h13 ap

Les Britanniques adorent la corrida. Conséquence directe du Brexit, elles sont devenues impossibles au Royaume-Uni, l’importation de taureaux rageurs ayant été soumise à des taxes anti-européennes terriblement élevées et excessivement dissuasives. 

Nombreux sont les sujets de sa Gracieuse Majesté qui apprécient des villégiatures en Espagne et dans le Midi de la France, et ont donc reconstitué chez eux des arènes, parfois plus folkloriques que sportives, mais où les moutons ne sauraient remplacer les taureaux. Depuis la sortie de l’Union européenne, elles ont toutes fermé une à une, la dernière ce week-end à Londres.

The last Corrida, adieu à l’Arène ! 

AFP-Ambroise-Fiction-Presse 2022-09-17, 13h13 ap

Strasbourg : lampes de poche aux musées 

AFP, Ambroise-Fiction-Presse, 15 septembre 2022, 13h13 ap

Poètes vos papiers ! clame ironique Léo Ferré pour inciter chacun à prendre la plume et écrire. Visiteurs vos lampes de poche ! ordonnent provocateurs les Strasbourgeois pour se rendre dans les musées de la ville. C’est une lumineuse riposte à la fermeture des musées chaque midi à l’heure du déjeuner, et deux jours de suite dans la semaine, interruption des services par la municipalité de Strasbourg qui entend ainsi faire des économies d’électricité et de salaires. 

L’idée d’investir les lieux avec son propre éclairage est ludique. L’ambiance est festive, les entrées de plus en plus nombreuses, le ridicule oublié par charité. Les Strasbourgeois et les touristes se promènent ainsi dans les salles obscures aux heures bannies lampe de poche en main, avec la complicité du personnel ravi d’avoir retiré ses préavis de grève.

Des petites conférences sont organisées à l’ombre des toiles en fleurs. Des historiens de l’art, des ministres de la culture, des peintres contemporains viennent marquer leur solidarité avec les illuminés… Le sombre devient clair, les musées sont bleus comme une orange, et les verts rouges de honte. L’Origine du Monde et l’Apologie de la Bêtise sont les deux œuvres les plus admirées.

AFP-Ambroise-Fiction-Presse 2022-09-15, 13h13 ap

Sauve qui peut la mort, la fausse mort de Godard

AFP, Ambroise-Fiction-Presse, 13 septembre 2022, 13h13 ap

La mort de Godard est une image, une image que Jean-Luc Godard a créée. Godard a toujours voulu être un voyageur, passer de derrière à devant la caméra. 

Ce 13 septembre 2022 le cinéaste a décidé d’être l’image de Godard (qui a vérifié dans le cercueil ?) en mettant en scène une mort assistée et en se réjouissant, goguenard, des déluges de nécrologies qui saluent ce nouveau film avant même qu’il ne soit tourné. 

Cette œuvre reprendra l’ensemble des Unes des journaux, des laborieuses manchettes « A bout de souffle » aux plus inspirées « Forever Godard» de Libération. Godard a titré son film La Vérité ! et la graphie de l’affiche reprend celle du Mépris ; Godard en voix off remplace Piccoli en duo avec Brigitte Bardot qui a déjà accepté un retour en studio. 

Bien entendu le Festival de Cannes a dès maintenant annoncé vouloir sélectionner La Vérité ! en compétition officielle. Jean-Luc Godard a fait savoir qu’il y serait alors « présent et vaillant » dès l’ouverture. 

AFP-Ambroise-Fiction-Presse 2022-09-13, 13h13 ap

Lire en août, disponible: Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle, Ambroise Perrin

Quelques détours, et voilà, le troisième volume du « Chat confiné » est là : https://editionsbourgblanc.com/produit/le-chat-du-28-reve-dune-orgie-perpetuelle/

cliquez, aucun cookies, aucune publicité, site sécurisé comme disent ceux qui savent que nous sommes menacés. Qui se souvient que l’idée d’un vaccin semblait irréaliste (farfelue?) et que le couvre-feu soulageait les épuisés du confinement? C’était il y a moins d’un an ! Lisez « Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle », la fiction plus « vraie » que la réalité, l’orgie littéraire comme un art, passionnant.

On avait diagnostiqué le Covid. Ce n’était pas ça. Cancer du pancréas. 3 mois, maximum. Oui, nous ne sommes pas tous morts du Covid. Après « Le Chat du 28 prend le soleil », observations ironiques du confinement, et « Le Chat du 28 veux pas mourir », chronique cynique du confinement suivant, voici « Le Chat du 28, rêve d’une orgie perpétuelle. » Du 7 avril au 2 mai 2021, sous le couvre-feu, la vie banale de personnages extraordinairement romanesques, et qui se battent contre la pandémie. La mort, la faute à la fatalité. L’orgie, la plongée dans la littérature. Raconter des histoires, un excellent vaccin.

Ambroise Perrin aime les journaux et les livres de Flaubert. Il écrit sa réalité comme des fictions. Cela ressemble à des impostures vouées à d’immense succès et traduites dans le monde entier.

Une chronique qui se présente comme un roman, au sein de la pandémie Covid-19. Glauque, sarcastique, ciselé comme pour escalader la Cathédrale à Strasbourg. 

https://editionsbourgblanc.com/produit/le-chat-du-28-prend-le-soleil/

« On connait l’histoire, et pourtant on est sidéré à chaque ligne. On lit « Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle » avec la délectation de celui qui a frôlé la mort. Passionnant. Ambroise Perrin réussit à partager son plaisir de la littérature »   

Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle, sur le site de l’éditeur:  https://editionsbourgblanc.com 12€. contact: editionsbourgblanc@gmail.com

message à faire suivre !

Dénouement

Le livre « Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle » disponible fin du mois de juin : editionsbourgblanc@gmail.com, 12 € –dessin LR

Dénouement

Trois mois donc puis la peine de mort. Adénocarcinome exocrine. Notre personnage vivra-t-il en toute fin de fiction un charitable coup de théâtre ?

Que faire pendant trois mois si ce n’est rêver, comme notre Chat rêve d’orgie littéraire en lisant Flaubert et en rendant hommage à Alexandre Deïneka, rêve-t-on avant de mourir d’immortalité ou simplement d’éternité ? Le lecteur complice veut bien s’attendre à un coup du destin rocambolesque pour le sauver de son cancer. L’erreur médicale, le médicament miracle, la foi qui ressuscite, ou la facétie du narrateur ?

Faire le ménage dans sa vie en trois mois, laisser une trace dans l’histoire de l’humanité en un coup d’éclat. Jan Kubiš de Prague en 2021. Trouver une cible n’est pas bien compliqué. Une évidence : le vieux facho qui depuis un demi-siècle nargue la politique française et effraye les démocrates. Il doit participer à une conférence au Conseil de l’Europe, démocratie précisément oblige, on y donne la parole à tous. L’homme qui tua Liberty Valence. Les assassins célèbres, Jaurès, Kennedy, Martin Luther King, John Lennon… David et Goliath, Métastase contre Détail. Notre héros imagine le juge lui disant il vous reste quinze jours à vivre et je vous condamne à vingt ans de prison. Sa photo sur un brancard avec des tubes qui sortent de partout et un sourire triomphant. Libé qui titre « Covid sans Peine ».

Mais ses amis refusent de l’aider. Par principe, par éthique, pour toutes sortes de bonnes raisons basées sur les valeurs de la République. Blablabla pense-t-il. Faire passer un flingue, c’est les Assises. Tirer de traviole, c’est mettre la vie des autres en danger. On se bat dans les urnes…

Et comme c’est une histoire vraie, ça me revient, il avait un surnom, Martel. Mao-spontex dans sa jeunesse, il savait se battre. Il passe à l’hôpital pour son traitement, on ne le laissera plus sortir. Il s’est mis à marcher avec un déambulateur puis à rester au lit. Il aimait qu’on lui rende visite avec des copines aux lèvres écarlates, les infirmières se laissaient genti- ment draguer. Il n’avait probablement aucune famille, un frère viendra récupérer sa bagnole. Alors qu’il était si faible, si jaune, si creux, si transparent, il disait en- core je vais sortir pour le faire. On se relayait en se donnant des informations dans le couloir. Les petits crabes qui lui bouffaient l’intérieur n’étaient pas contagieux, pas comme pour le Covid. Qu’est-ce que je me fais chier, il disait, quand je ne dors pas je m’ennuie, et quand je dors je rêve certainement que je suis mort. Et j’ai beau fouiller dans ma mémoire je ne me souviens plus de son enterrement. Le seul autre souvenir qui me reste, c’est d’avoir collé l’année d’avant des affiches avec lui avec un seau bleu ciel rempli de colle Perfax trop épaisse, et on buvait de la bière avant minuit, moi qui n’en buvais jamais, et il m’avait dit que s’il allait y avoir de la bagarre il aimerait cogner fort, il racontait cela pour me faire peur. Certainement, toute cette histoire, ce n’était pas vrai.

Ambroise Perrin

Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle – parution début juin

 Oui, nous ne sommes pas tous morts du Covid. Après « Le Chat du 28 prend le soleil », observations ironiques du confinement, et « Le Chat du 28 veut pas mourir », chronique cynique du confinement suivant, voici « Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. »

Du 7 avril au 2 mai 2021, sous le couvre-feu à Strasbourg, la vie banale de personnages extraordinairement romanesques qui se battent contre la pandémie. La mort, la faute à la fatalité. L’orgie, la plongée dans la littérature. Raconter des histoires c’est un excellent vaccin. Et les impostures aussi nourrissent des rêves d’immenses succès, traduits dans le monde entier.

Une chronique qui se présente comme un roman, au sein de la pandémie Covid-19. Glauque, sarcastique, ciselé comme pour escalader la Cathédrale à Strasbourg. « On connait l’histoire, et pourtant on est sidéré à chaque ligne. On lit « Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle » avec la délectation de celui qui a frôlé la mort. Passionnant. Ambroise Perrin réussit à partager son plaisir de la littérature »  

Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle, en librairie et sur le site http://www.editionsbourgblanc.com au début de juin 2021. 12€. contact: editionsbourgblanc@gmail.com

Que faire pendant trois mois si ce n’est rêver, comme notre Chat rêve d’orgie littéraire en lisant Flaubert et en rendant hommage à Alexandre Deneïka, rêver avant de mourir d’immortalité ou simplement d’éternité ?

Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle, en librairie et sur le site http://www.editionsbourgblanc.com au début de juin 2021. 12€. contact: editionsbourgblanc@gmail.com

Éternité

Éternité

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 2 mai 2021 (suite et fin -?- de la chronique sur le confinement, tome 3)

http://editionsbourgblanc.com/content/?id=298

Bon anniversaire ! C’est moi qui ai insisté pour avoir un gâteau avec toute la famille en visioconférence zoom. Et une grosse bougie ! Un an !

Chaque 2 mai, je vais fêter ma résurrection. Les commémorations c’est quand tout est terminé, je sais, et c’est vrai nous sommes toujours en guerre, le Covid est loin d’être vaincu. Les cérémonies officielles très peu pour moi, je suis plutôt genre rebelle anticonformiste ! Mais mon histoire est quand même assez exceptionnelle. Je fête cet anniversaire non seulement pour mon plaisir mais pour signifier ma gratitude, pour dire que chaque année je me souviendrais du sourire de l’infirmière chuchotant : « bonjour Monsieur Lazarus vous vous réveillez ? »

J’avais dû m’assoupir, car je venais de monter dans l’ambulance des pompiers, c’était le 1er avril, 2020 donc, et j’ai vraiment la faculté de m’endormir en un instant, un petit somme le temps de faire le trajet vers l’hôpital…

J’étais rentré de Paris avec un ami en TGV deux semaines auparavant, juste avant le confinement. Et là, je m’étais senti un peu mal, ça a duré quelques jours, de la fatigue et guère envie de manger. On a finalement appelé notre médecin de famille, il nous a envoyé SOS-Médecins. Les deux jeunes toubibs n’ont pas hésité, allez, on vous envoie à l’hôpital pour un petit contrôle, tout va bien. Quand j’ai vu que c’étaient les pompiers qui m’embarquaient, j’ai pensé que les deux jeunes probablement stagiaires et inexpérimentés en faisaient un peu trop, mais qu’ils prenaient leurs précautions… Et mince ai-je pensé, j’ai laissé mon ordinateur allumé, et demain il faut que j’aille récupérer ma montre, avant que tous les magasins ne soient totalement fermés.

Donc j’ouvre les yeux, excusez-moi je me suis endormi, je suis où, à Hautepierre ? Eh bien non, j’étais à Limoges, et ce n’était pas l’après-midi du poisson d’avril mais le 2 mai ! On m’avait de suite mis en réanimation, j’avais été dans une phase critique, foutu, puis miracle, les organes se sont remis à fonctionner, oxygène et tubes partout, et on m’avait expédié par avion dans la capitale de la vaisselle pour faire de la place à un « suivant » …

On m’a répété que j’avais eu beaucoup de chance, que ma constitution était bonne pour mes 77 ans (comme Tintin que je lisais à 7 ans) et qu’on me renverrait bientôt en Alsace si je continuais à bien me rétablir.

Ça va donc mieux maintenant, il m’a fallu toute une année de rééducation pour prendre le dessus… vous m’excuserez si je suis un peu long, mais ça fait tellement plaisir de bavarder…

Donc, un an ! Je souffle ma bougie, je regarde l’écran, je ne vois que des sourires et des pouces en avant… Aujourd’hui 2 mai 2021 on est presque au bout du troisième confinement, avec la fin de la limitation des 10 km de chez soi. J’ai lu les deux premiers volumes du « Chat du 28… », des chroniques amusantes et flippantes, on habite pas loin de la rue Geiler.

J’ai donc rêvé pendant plus d’un mois et les tubes ont fait pour ma survie autant que les souvenirs font plonger dans le passé. On dit que sur le point de mourir on se souvient de toute sa vie en un instant. 

Depuis que je suis rentré à la maison, je vénère mes habitudes. Mon passé existe dans mon présent, et même si je ravive les mille projets que j’ai en cours, c’est ma mémoire qui est devenue ma réalité, ma mémoire est devenue ma vie de tous les jours. Je me lance dans une activité et c’est le puzzle de mes 77 années qui rend efficace mon action. Je suis heureux car rien de ce dont je me souviens me paraît inutile. Quand on survit une fois, on est immortel.

Je n’établis aucune hiérarchie dans mes plaisirs à être « un survivant du Covid ». Tout m’apporte satisfaction. (Les Rolling Stones je les écoute maintenant sans casque, à fond, la fenêtre ouverte sur mon balcon, au soleil de l’Esplanade). That’s what I say, and I try… 

J’ai autant de bonheur éternel à humer la petite fumée de la bougie juste soufflée qu’à deviner que le téléphone qui sonne maintenant c’est ma petite fille chérie adorée.

À bientôt.

2021-05-02 23h13 ap

Crépuscule

Crépuscule

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 1er mai 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

https://editionsbourgblanc.com/produit/le-chat-du-28-veut-pas-mourir/

Duseigneur, c’est son nom de famille, alors Belle comme pseudonyme, ça sonne bien, avec un petit clin d’œil à l’année 68 chère à ses parents, l’année où est sorti le bouquin.

Sur les programmes elle est Bella-Bella, une convoitise qui virevolte comme Amanda, Priscilla et Alyssia, les danseuses vedettes seins nus à Kirrwiller. Il y a un an au mois de mars quand tout s’est arrêté et que le directeur encore désinvolte eut réuni la troupe, quelques jours de vacances amusaient. Les farceurs osaient des plaisanteries. Beaucoup chantaient. On était gai. Il se versait des petits verres. Aux serveurs, cuisiniers, comptables, cascadeurs, costumières, à tous les artistes le directeur annonça solennellement qu’on mettait la fête entre parenthèses et le sourire en berne.

Et puis, en trois jours, 14 personnes autour du village sont mortes du Covid. Une maman et son bébé ont été contaminés. La Grand’rue devint une morne plaine et là où se croisaient les autobus des spectateurs du troisième âge et des comités d’entreprise, ce fut la place fantôme.

Belle, comme tout le monde, accepta le jeu de l’optimisme et de la solidarité : prenons ensemble de quoi animer la flamme, la patience est belle, chassons la morosité. Le patron écrivit alors trois pages poignantes, intitulées « un silence assourdissant » dans un petit livre sur les « héros du quotidien, tous unis contre le virus ».

Chaque jour confinés dans les chambres les 40 artistes gardent la forme, gymnastique, danse, musculation. Mais on tourne en rond. Cela va durer combien de temps avant de rouvrir le spectacle, un mois, deux mois ? Arrive le mois de mai 2020. Alors ? Nous sommes maintenant au mois de mai 2021. Cet été ?

Depuis quelques mois, Belle est en télétravail. Non, non, elle ne se défleure pas en visioconférence, elle vend par téléphone des contrats pour des panneaux solaires, et des stages de reconversion pour utiliser les comptes personnels de formation, le contact avec le public est un peu différent. Parfois elle travaille une journée sans une seule concrétisation ; même avec des sourires au téléphone, ce n’est pas compliqué pour les potentiels clients de flairer les petits relents d’arnaques. Belle n’a trouvé rien d’autre comme job. Que faisiez-vous la saison dernière ? Je dansais, j’en suis fort aise… Elle rencontre d’autres artistes masques sur le nez à Strasbourg où elle habite maintenant. Impatiente que cela reprenne, sur scène, après le Covid ? Elle n’est plus certaine d’avoir à nouveau envie de cette vie trépidante, de cette folie de chaque nuit. Ses deux grands-mères viennent de mourir de la pandémie, elle a été effarée de ressentir comme un retord soupçon, celui que personne dans sa famille n’ait été vraiment affecté par ces deux disparitions.

Le confinement, le couvre-feu et ses petits arrangements lui ont fait perdre cet enivrement des caprices en paillettes. Bien sûr elle aura d’autres spectacles encore, mais les souvenirs continuels du Palace les lui rendront insipides. Elle a lu l’Éducation Sentimentale, elle reconnaît la fleur même de la sensation qui est perdue. Ses ambitions d’esprit ont également diminué.

Le Covid-19 a fait d’elle une victime, et ce n’est pas un virus dans son corps, c’est la perte de la véhémence du désir. Belle n’a même plus envie d’être amoureuse.

2021-05-01 22h13 ap 

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AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 30 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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« Je me couche avec mes doutes et je me réveille avec des convictions reforgées. » Marcel ? non Ma…cron ! Depuis longtemps le Président ne se couche plus de bonheur, il répond aux journalistes régionaux : « je n’ai jamais fait de pari sur la santé et sur la sécurité de nos concitoyens ».

La lutte contre la pandémie Covid-19 est une aventure et un drame parfaitement collectif. Les 7,7 milliards de citoyens du monde sont concernés. Alors dire « je » est un exercice acrobatique. Les philosophes diront qu’il y a 7,7 milliards de « je »… Raconter les histoires de quelques je, c’est donc faire des pirouettes. Le sauve qui peut passe par une case « moi » qui est plus un réflexe de survie qu’une réponse égoïste.

Ce scientifique travaille à l’institut Pasteur, il étudie le comportement des Français, et estime que « l’envie de passer à autre chose » l’emporte sur la prudence. Pourtant le relâchement total des mesures de restriction ne serait possible que si 90 % de la population adulte était vaccinée d’ici la fin de l’été. Et donc il brandit la menace d’une quatrième vague d’ici là. Un autre scientifique parle de l’effet yo-yo. Nous ne pourrons pas éviter un rebond de l’épidémie prévient une étude destinée au conseil scientifique.

Dans les services de soins critiques les soignants ne voient pas la couleur de « l’amélioration de la situation épidémique ». Tous sont fatigués et désabusés, ils travaillent à 250 % de leurs capacités. Stéphane est un médecin qui ne voit pas le bout du tunnel ; il a un sentiment d’abandon, le ras-le-bol est général, il faudrait que les infirmières et les aides-soignantes de son service de réanimation prennent quelques jours de repos.

La moyenne d’âge des morts a baissé, elle est maintenant de 55 ans. Il apprend qu’il y a des fêtes clandestines, ce n’est pas la colère qui l’envahit mais la lassitude.

« Quand je me couche avec mes doutes je me réveille avec ma déception… » Comme le Président, le médecin est encore à la recherche d’un temps qu’il ne peut se résoudre à abandonner.

2021-04-30 16h13 ap

Dodue

Dodue

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 29 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

Le chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle

Elle est grosse, elle pesait 113 kg il y a un an, aujourd’hui 127. C’est elle qui dit ‘grosse’ même si publiquement on dit ‘souffrant de surpoids’. Jusqu’à présent sa surcharge pondérale, elle faisait avec, de nos jours on se moque beaucoup moins des obèses. Tout juste s’indigne-t-elle quand elle note, dans les regards plus que dans les réflexions, que l’on s’interroge pour savoir si c’est de naissance ou parce qu’elle ne se nourrirait que de pizzas et de Nutella.

Andréa (oui, comme Ferréol, l’actrice de la Grande Bouffe) n’a que 40 ans, mais elle a lu dans la presse qu’elle pourrait avoir accès à la vaccination, par exception, comme les pompiers ou les profs. Il y a paraît-il des créneaux, destinés aux personnes âgées, qui ne trouvent pas preneurs. Andréa s’imagine en marche arrière avec son clignotant ; au bout du septième appel et un quart d’heure de musique saturée de grésillements, un opérateur téléphonique lui répond qu’il n’y a aucune instruction et que non il ne peut pas la mettre sur une liste d’attente, rappelez demain.

Qui est prioritaire demande-t-elle à son médecin traitant, les policiers, les militaires, les soignants, les diabétiques, les gros ? Elle pense à la blague sur les juifs et les coiffeurs qu’on persécute et pourquoi les coiffeurs ? Quelles sont les critères pour être éligible ? Il paraît qu’on jette des doses parce que le soir elles sont périmées ? Est-ce que quelqu’un va vous appeler pour vous donner le fameux créneau ou bien faut-il soi-même faire la démarche pour obtenir un rendez-vous ?

Andréa admet l’existence d’un répertoire des pompiers et des profs, mais peut-il y avoir une liste des grosses ? Son médecin généraliste pourrait lui faire une ordonnance en alexandrins :

« Madame Andréa Nutella souffre de surpoids, 

Elle bénéficie pour le vaccin d’un passe-droit. »  

L’autre truc serait d’aller le soir dans un centre de vaccination faire la queue pour prendre la place d’un bénéficiaire inscrit mais qui ne serait pas venu. Un responsable de la coordination explique que les plus impatients se sont rués sur les vaccins avec des bousculades un peu comme en période de soldes. Aujourd’hui c’est devenu plus calme. Alors Andréa pose cette question, c’est quel vaccin que vous avez, le Pfizer ?

2021-04-29 17h30 ap

Rimes

Rimes

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 28 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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C’est un monsieur qui est allé voir son médecin et puis par lui-même, en garant sa voiture au parking visiteurs, s’est présenté aux Urgences, l’enveloppe du généraliste en main.

Il attend. Puis c’est son tour, on lui demande son âge, 78 ans, très bien asseyez-vous on va faire des analyses. Et il fait quoi le monsieur ? demande la préposée aux admissions. Comme il est le seul monsieur dans le petit bureau, il comprend que c’est à lui que « on » s’adresse et il répond donc « je suis poète ». Interloquée la dame répond ah c’est bien, il faut de la poésie dans la vie, et avec le Covid… Et qu’avez-vous lu récemment comme poésie demande le monsieur à la dame en blouse blanche. Si vous croyez qu’on a le temps…

Poète ce n’est pas vraiment un métier, et quand on a les symptômes d’un virus, encore moins. L’urgentiste barbu lui dit je ne sais pas pourquoi j’ai cru que vous étiez un collègue médecin retraité. On va vous prendre en observation. Pour être toubib, on fait 7 ou 10 années d’études, spécialisation virologie par exemple. Pour être poète il faut, selon Google, posséder l’art de combiner les mots, les sonorités, les rythmes, pour évoquer des images, suggérer des sensations et des émotions. Étymologiquement poésie signifie faire, créer, mais ce n’est pas certain que cela donne droit à la carte Vitale.

Et vous gagnez votre vie ? demande le médecin intrigué. J’écris des textes qui montre que la réalité n’est jamais banale… ah, venez en salle de réa, vous verrez ce n’est pas banal. Je me demande répond le poète si on a autant besoin de poésie que de vaccins …

On le conduit dans une chambre, il passe une blouse marquée du logo de l’hôpital et bien trop large, il n’a pas froid le monsieur dit l’infirmière, qui sort en ajoutant on revient… L’hôpital est comme la société pense le poète, le patient y perd son libre arbitre, son sens des responsabilités, son autonomie. Dehors ce sont les publicités et les directives gouvernementales qui sournoisement dictent les modes de comportement. Ici on répond à des codifications, à l’expérience qui introduit une routine salutaire, on vous répète sans le dire vraiment que c’est pour votre bien, avec une terrible menace celle de sortir par la porte de la morgue.

La politique fait appel à la morale, le poète ne revendique que la liberté. Quand une solution est évidente, il faut toujours chercher une alternative, et comparer… rien ne doit émousser notre savoir et notre curiosité individuelle, même s’il y a des moments de vérité collective. Notre survie à la pandémie aura pour coût l’acceptation d’une infantilisation capricieuse de notre société et la poésie est certainement l’un des seuls « produits » encore impossible à programmer.

Le monsieur poète songe à tous ceux qui avant lui ont dormi dans ce lit métallique au mécanisme complexe pour monter ou se pencher. Des visages obscurs, invisibles, inconnus… Des rêves et des angoisses que leurs corps malades, leurs peaux étroites, leurs yeux fatigués laissaient courir en gambergeant d’être désirés. Les perfusions noient les sensations, les malades traversent les jours (anciens), mais aussi les saisons (en enfer) et les siècles (en jouant de Plutarque pour citer Pétrarque). Il paraît que les couleurs des murs à l’hôpital sont choisies par des psychologues… sous les pigments uniformes se reflètent des sensibilités exacerbées, des élans lyriques et de macabres souffrances. Les pages de l’au-delà, quand la médecine n’y arrive plus et décroche les tubes, sont tracées de cette encre qui s’immisce partout sans règles et sans prévenir. Les vers ou la prose c’est la musique du cœur, bien longtemps d’avant le moment de mourir.

Parfois l’on fait de la poésie sans s’en rendre compte. On se croit poète et seul le virus l’a décelé.

2021-04-28 19h13 ap

Fumée

Fumée

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 27 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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Les bars sont fermés Covid oblige, alors on se retrouve à la maison, apéro au balcon et discothèque au salon jusqu’à très tard chaque soir ; les voisins râlent, le syndic dit que c’est au propriétaire de régler le problème et il y a un article dans le journal rubrique locale « La vieille dame et les étudiants » : les jeunes on n’arrive plus à les tenir, raconte une voisine au journaliste qui encadre ses propos outrés, ils font la fête, des nuits entières je ne peux pas dormir. La dernière fois, c’est écrit, c’était jusqu’à 5h18 du matin, le Covid n’excuse pas tout.

Je vais maintenant vous raconter la vraie histoire de cette gentille pauvre dame qui a 85 ans et habite au troisième étage. Les trois étudiants de la collocation elle les aime bien. Ils ont de jolies copines, et ils lui font les courses quand elle ne veut pas descendre. Dimanche il l’ont invitée au café dans leur salon, elle a apporté masquée des bredele oui des bredele en avril, elle a adoré rallumer son four. Bien sûr le ménage n’était pas fait, mais ça sentait bon, un peu comme l’encensoir aux enterrements, elle connait faut pas croire. C’est leurs autres copains qui font tant de bruit, les visites la nuit. Et c’est les autres voisins qui sont les champions pour hurler, appeler la police, l’agence immobilière, l’association SOS Aide aux habitants et pourquoi pas Monsieur l’abbé de la Chapelle Saint-Erhard ?

Elle s’appelle Mathilde, comme Marthe et Mathilde, la dame du journal et elle n’a pas apprécié qu’on n’ait même pas mis son nom dans l’article. Non, surtout pas, elle n’est pas une vieille dame indigne de théâtre. Bien sûr la nuit c’est l’horreur, alors elle met des boules Quies et prend un verre de schnaps. Avant 6h du matin elle se réveille, cela vient juste d’être tranquille, elle se lève, allume son tourne-disques, elle a gardé ses 33 tours d’il y a 50 ans, et à fond, à fond, à fond, les fenêtres ouvertes, elle passe Smoke on the Water (elle était enceinte de sa troisième quand elle est allée voir Deep Purple au Wacken), et elle met deux fois le disque en surveillant la rue, et quand elle voit la voiture de police, elle arrête, et se marre quand les voisins qui ont téléphoné se font engueuler et que dans l’appart’ de la collocation tout est calme (luxe et volupté aime-t-elle ajouter), tout est calme et bien pieuté. 

Sa fille à qui elle dit tout lui a répondu maman tu as un sacré virus, le virus hard rock dans la peau.

2021-04-27 23h13 ap

Allotropie

Allotropie

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 26 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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Audrey va ouvrir un restaurant, l’information en soi ne casse pas trois pattes à un canard laqué. Audrey élève seule ses enfants et n’a pas écrit de livres de recettes comme les grands chefs vedettes pendant le confinement.

Cette dynamique femme, et depuis peu femme au foyer, était il y a un an chef pas du tout vedette d’un service à l’hôpital, dévouée corps et âme dès le début du Covid en mars l’an passé. Elle était une héroïne du quotidien. Elle a sauvé des vies, parfois elle ne quittait pas l’hôpital trois jours de suite. Les voisins s’occupaient des enfants. Elle n’avait pas le temps de pleurer chaque décès.

Le restaurant qu’elle va reprendre s’appelait À l’Aigle, elle va le rebaptiser À l’Aiglon. L’aigle de Saint-Jean dans le tétramorphe planera encore sur le mystère céleste. Mais l’aiglon de la tirade d’Edmond Rostand racontera mieux les raisons de sa désertion. Audrey refuse le mot trahison. « Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades… Nous qui marchions toujours et jamais n’avancions, trop simples et trop gueux pour que l’espoir nous berne… L’ennemi nous attaque, et il faut qu’on le repousse ! Nous, nous ne l’étions pas, peut-être fatigués ? »

Elle quitte son métier en réa par lassitude. Un temps les applaudissements valorisaient les ombres. Audrey n’avait aucun doute qu’une fois le « pic » passé, l’hôpital aurait les moyens qui avaient tant manqués. En vibrant et en luttant à l’unisson pour soulever des montagnes on allait vaincre l’indolence.

Alors oui la fatigue. Audrey a perdu le souffle béni de la vocation. Elle a commencé par culpabiliser puis a découvert son allotropie, sa capacité à exister sous plusieurs formes. Ses collègues lui ont dit qu’elle aussi était victime de la terrible loterie du destin. Elle a repensé au bonheur d’être sortie un soir pour faire des courses au supermarché.

Audrey n’a pas le regard endurci que l’on prête aux renégats. Oui elle sait, comme dans les séries dystopiques, de nouvelles saisons menaçantes se profilent.

On lui dit encore tu changes de vie. On lui prédit des catastrophes car elle ne connaît rien au métier de la restauration. Le banquier l’a obligée à hypothéquer sa maison. Vous ne savez même pas à quelle date vous serez autorisée à ouvrir !

Bravo tu es une battante lui tweet la chef anesthésiste. Mais peut-être qu’en fin de compte, Audrey décidera de renoncer.

2021-04-26 20h13 ap

Manifestation

Manifestation

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 25 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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Ce fut un dimanche de cinéma avec le soleil sur les quais mâtinés d’une torpeur printanière. On s’attarda sur les lilas du bord de l’Ill qui papillotaient comme une périssologie d’insouciance.

Une rumeur bonhomme monte place du Corbeau, c’est une manifestation encadrée de policiers. Les manifestants policés crient « Liberté ». On laisse s’envoler quelques banderoles, on lit le mot grec démocratie, revendiquée en français et en allemand. Ils sont une cinquantaine à protester en prenant leur temps. Même en cent ans… Un an c’est trop, manif anti-confinement et anti-couvre-feu, nez au vent et masque peureux. Sous les pavés la torve menace Covid, sous le menton le lâche filtre impavide. Légèreté de la rime et du regard des pandores, nulle amende semble-t-il aux rebelles qui reprennent de plus belle la ritournelle la sono à fond et l’aubade à pleins poumons : « Nous… Voulons… Danser ».

La revendication c’est qu’on ne veut plus vivre comme cela et que je me bats pour mes droits, le gouvernement doit arrêter le bla-bla. Les mécontents titillés aux arguments dénoncent le complot universel et l’aveugle soumission aux vaccins. Les mesures restrictives pour endiguer de nouvelles vagues de la pandémie trichent avec notre crédulité car il n’y a aucun danger.

Marc observe les baladins, la vigilance frondeuse et goguenarde. Lui porte le masque et il se dit que c’est beau un pays de vraie liberté qui permet aux imbéciles d’ainsi se montrer. Il sait que le malheur n’arrive pas qu’aux autres, il a été hospitalisé l’an passé tout comme son compagnon, le Covid des premiers jours, lui s’en est tiré, Antoine lui vite a été enterré.

Les « sans gestes barrières » et les « collés les uns aux autres » sont rassemblés contre le grand mensonge. Ils propageront leur grande bêtise et leurs minuscules gouttelettes infectieuses au moment de la dislocation de la manifestation.

2021-04-25 14h13 ap

Monument

Monument

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 24 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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Les deux frères jumeaux n’attendent que cela, encore faut-il qu’on les convoque. Thanatos et Hypnos vivent dans une caverne où le soleil ne pénètre jamais et sur ordre de leur mère Nyx, ils viennent sur Terre participer aux rites funéraires. Car sans cérémonie correctement effectuée les morts ne trouvent pas le repos et sont condamnés à errer éternellement.

Des familles qui ont vécu ces enterrements à la va vite pendant les confinements demandent que l’on élève des monuments aux morts du Covid. Le chiffre de 100 000 décès ayant été dépassé, ce serait le moment de commencer. La plupart des victimes du Covid meurent à l’hôpital sans être accompagnés par leurs proches et le cercueil est scellé à jamais, sans témoin ni dernier baiser, et pour ne laisser aucun virus s’échapper.

Charlie Hebdo imagine ces monuments aux morts : des œuvres comme des paraboles de l’oubli de tout ce qui aurait pu être fait pour éviter l’ampleur de la pandémie, un masque géant (en grès des Vosges ?), un écouvillon en bronze ou une tour Eiffel confectionnée avec toutes les doses non utilisées d’AstraZeneca.

Thanatos et Hypnos doivent se marrer, la pandémie est loin d’être terminée, la quatrième vague va arriver, le nombre de morts va fructueusement doubler.

Ils ont un pote sur Terre, mais qui vient de les lâcher, il s’appelle Jonathan. Cet employé des pompes funèbres raconte au Parisien l’omerta du business de la mort, des choses terribles. Travail à la chaîne, confusion de corps, sac de pommes de pin pour remplir les draps. Quand on est seul il faut faire tomber le corps du frigo en visant bien le cercueil en dessous, ça fait un grand bruit ça fait bizarre. Et quand ça dépasse il faut briser les os pour que ça rentre. Et si c’est trop gros s’asseoir sur le couvercle comme une valise trop pleine pour mettre les vis.

Notre Reiser qui es aux cieux, que ton humour soit sanctifié, que ton règne revienne, ça n’a pas changé, on vit une époque formidable !

2021-04-24 17h13 ap

Personne

Personne

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 23 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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Le virus c’est comme une voiture électrique, on ne le voit pas venir. Un silence sournois du coin de la rue qui vous fauche en douce. Momo est urgentiste, chef au CHU, il fait son philosophe en pensant qu’il a failli mourir écrasé par une bagnole alors qu’il ‘touche au Covid’ tous les jours, et là sans faire le guignol.

Il a insulté l’automobiliste, ça défoule, qui lui l’a traité de tous les noms avec une petite remarque ‘bien de chez nous’ (s’il avait su qu’un jour ce serait ce piéton étranger qui lui sauverait la vie ?). Momo que chacun imagine un diminutif de Maurice c’est pour Mohamed et quand on regarde bien ça se voit ‘tout le monde médit de moi sauf les muets ça va de soi’.

T’as fait quoi hier soir lui demande le collègue qu’il va remplacer. J’ai regardé Terence Hill, un western, Mon nom est Personne, ça me relaxe… Ouais, les Colts et les morts au soleil ça relaxe… Tu savais que Personne c’est quelqu’un, c’est Ulysse dans l’Odyssée d’Homère, quand il crève l’œil du Cyclope ? Dans le genre j’aime beaucoup Clint Eastwood… Moi Klaus Kinski, c’est mon préféré. Bon combien de morts cette nuit ?

Momo enrage car depuis que l’on ne parle plus que des vaccins et de Rasta Zeneca (c’est parti jusqu’au juin) on ne surveille plus le chiffre des morts. Aux Urgences c’est l’embouteillage comme en mars l’an passé. 30 000 nouvelles contaminations par jour en France, et 6000 partent en réa. Le Premier ministre avait annoncé moins de 5000 contaminations…

Quel est le bon vaccin ? La question en boucle aux Urgences ; ce qui est mauvais c’est de ne pas se faire vacciner quand on est éligible répond l’infirmière à cette personne conduite en observation. Elle n’ajoute pas pour vous maintenant ça ne servirait plus à rien.

Il devrait y avoir une routine aux Urgences et non c’est toujours le bazar. Les morts cela fait de la place mais c’est quand même toujours dur à vivre.

Parfois un ‘sauvé’ revient dire bonjour, il attend sur le parking, je ne veux pas déranger mais vous m’avez sauvé… Je vous dois tout… Ce ne sont pas les chocolats et les fleurs qui font plaisir mais ce regard qui dit merci.

L’infirmière voit sur le tableau que Momo a rempli les trous en prenant les gardes les plus pourries. C’est vraiment un type bien. Momo écoute France Info prostré devant son gobelet de café, on pourrait croire qu’il dort, il pense simplement qu’une fois par semaine une journée sans parler du Covid ni des ministres ni du vaccin ça ne ferait de mal à personne.

2021-04-23 21h13 ap 

Erreurs

Erreurs

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 22 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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Marie-Louise° est connue pour avoir la main sur le cœur et le cœur sur la main. « À l’Ehpad tout le monde l’adore ». Elle ne compte pas ses heures, elle connaît tous les pensionnaires, leurs envies, leurs habitudes, leurs drames. Quand on est de garde de nuit on fait un peu tout, on va même à la cuisine réchauffer un plat pour Marthe la centenaire qui a faim à 3h du matin.

Depuis un mois la tension est à nouveau plus forte. Les infirmières, les aides-soignantes, même Marcel l’électricien homme à tout faire, on n’a plus l’entrain de l’an passé, pendant le premier confinement. Y’en a marre revient souvent. Solidarité et applaudissements c’est terminé. On fait son boulot, ça oui, mais oui il y en a marre. Certains prennent même des congés de maladie c’est dire.

Cet épisode aujourd’hui, c’est parce qu’il y a eu trois morts, j’aurais dû l’écrire de suite.

Trois dames de l’Ehpad sont mortes cette nuit, c’est beaucoup en une nuit, elles sont mortes peut-être de peur, de peur du Covid. Marie-Louise était là mais elle pense qu’elle n’a pas assuré. La fatigue, la fatigue. Elle ne le dit pas, et personne ne le lui dit, mais elle pense qu’elle a fait des erreurs. Mais même une erreur de médicaments ne fait pas mourir une vieille dame. Elle n’a pas vraiment répondu quand on appelait, elle a hésité à réveiller de suite le médecin, elle n’est pas restée pour parler avec la 18 et quand elle est repassée un quart d’heure plus tard elle était partie.

La directrice lui a juste dit rentre chez toi et prend un jour pour te reposer.

C’est nul de raconter cela pour finir ce récit mais c’est vrai, elle est rentrée chez elle, c’est nul se répète-t-elle pour elle-même, c’est nul de se mettre à pleurer et elle a pleuré toute la matinée avant d’aller se coucher.

° Le prénom n’a pas été changé.

2021-04-22 13h13 ap

Complot

Complot

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 21 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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La petite dame s’appelle Martine. Elle est veuve depuis longtemps et elle a peur. Elle vit seule et elle regarde la télévision. Et elle a un téléphone plat pour Internet. Elle a peur parce qu’elle ne veut rien comprendre aux mesures sanitaires, que son voisin Andreas qui travaille en Allemagne lui dit que c’est à devenir fou, et qu’elle ne peut plus faire des heures comme serveuse à la brasserie fermée.

Martine se sent vieille, les tests elle n’en sait rien et les vaccins c’est très très dangereux. Elle n’est pas seule parce que des gilets jaunes de l’an passé l’ont emmenée cet après-midi aux discours sur la place de la République, il y avait une autre Martine qui expliquait pourquoi les masques c’est de l’arnaque. C’est tous les laboratoires capitalistes qui veulent presser les petites gens. Ils prennent l’argent des petites gens, ils n’ont pas beaucoup d’argent les petites gens mais comme il y a beaucoup de petites gens ça fait au total beaucoup d’argent. Les salauds !

Après on a applaudi le docteur de Marseille, ils veulent le mettre en prison alors que c’est lui qui a raison, son invention à la glycine qui couine a sauvé plein d’Américains mais en France on l’interdit, les salauds !

Les Français qui vont se faire vacciner sont des cobayes, ils meurent ensuite d’une thrombose, comme sa voisine Alice qui était si grosse et qui est morte dès le début en mars dernier. Martine a maintenant sur son téléphone le film sur le hold-up, ce n’est pas un film de gangsters c’est un film scientifique sur le Covid. Au micro l’autre Martine répète qu’on nous ment, que c’est faux, que c’est juste une épidémie comme la grippe. Les gouvernants sont des criminels, elle le dit ! Les docteurs qui sont courageux et qui disent la vérité risquent aussi la prison ! Il y a une dictature sanitaire ! Le complot est mondial !

Des acteurs avec des enfants se mettent entièrement dans des blouses blanches, ils ont des masques blancs et ils tournent sur la place. Ça fait peur comme des morts-vivants. Pas besoin de test pour comprendre que c’est la mort qui marche, mais les tests sont inutiles, ils donnent des résultats faux à 90 % ! Et comment savoir si on est dans les 10 % ? Et ces tests coûtent 20 millions par jour à la sécurité sociale ! Quel gâchis. Martine est révoltée, elle signe des pétitions et attend qu’on la ramène à la maison.

Dans la voiture le fils de la conductrice fait de l’école à distance, c’est l’heure, il prépare le bac. Il a un petit ordinateur allumé et écoute un professeur qui parle d’un philosophe qui s’appelle Rousseau. Martine lit sur l’écran du gamin : « le faux est susceptible d’une infinité de combinaisons mais la vérité n’a qu’une manière d’être. »

Ce serait une jolie fin pour cette fin d’après-midi et pour la fin de cette histoire, mais ce qui est vrai c’est qu’à l’hôpital aujourd’hui, l’hôpital Maréchal, voilà, il y a eu quatre morts du Covid 19, c’est précisément rue Xavier Roussel à Metz Devant-les-Ponts.

2021-04-21 17h13 ap 

Listes

Listes

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 20 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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C’est sur le sable d’une belle plage, chez le bon Dieu au paradis, Christophe dessine un beau visage, puis il chante et il dit, j’ai crié Aline pour qu’elle revienne.

Je vais sur Wikipédia pour chercher la liste des personnalités mortes ‘de la Covid 19’. En tête d’un étonnant très très long tableau, décédé le 25 janvier 2020 à Wuhan en Chine, Liang Wudong le premier médecin emporté par la maladie. Ensuite dans la même ville une dizaine de professeurs et de spécialistes médicaux dont l’ophtalmologiste qui de suite avait donné l’alerte… Des dizaines de pages, d’abord des Iraniens, des Italiens, Espagnols, Américains, le premier Français répertorié est l’ancien maire et sénateur de Corse Nicolas Alfonsi. Puis Marguerite Derrida, Manu Dibango, la princesse Marie-Thérèse de Bourbon-Parme, Henri Tincq, Pape Diouf, François de Gaulle le neveu, Henri Weber, Claude Goasguen, Liliane Marchais, Bernard Stalter, Jean-Pierre Vincent, Nelly Kaplan, Michel Robin, Giscard répertorié Covid lui aussi, Kim Ki-duk, Kenzo, Robert Hossein, Hubert Auriol, Rémy Julienne, Larry King, Jean-Louis Servan-Schreiber, Fausto Gresini, quelques 500 noms ‘célèbres’…

Ils ne reviendront pas, Aline, Aline… morts du Covid. Ces morts gloires immortelles bénéficient parfois d’hommages ‘en ligne’, des offrandes virtuelles, des conférences et des ateliers, et même des capsules audiovisuelles culturelles, capsules comme pour voyager dans l’espace ou boucher une pétillante bouteille.

En Espagne El Païs mentionne les morts ordinaires du Covid par une courte notice biographique, déjà 28 400 noms, ‘la génération qui a grandi dans l’après-guerre, traversé la dictature et permis l’ascension sociale de ses enfants par sa lutte pour cimenter la démocratie’. Partout des célébrations collectives en présence de têtes couronnées et de chefs d’État : il faut des rituels pour passer le cap.

En France, on dédie le défilé du 14 juillet aux soignants mais pas de mise en scène codifiée risquant de déstabiliser l’ordre social que maintient le pouvoir en place. 100 000 morts Covid-19 en France, des associations demandent une journée d’hommage national. Apprivoiser la mort quand les cadavres sortent de l’hôpital dans une housse et direction le crématorium ? : ce mari voudrait ‘quand même voir sa femme’, impossible lui dit-on ; sac-poubelle de luxe pense-t-il.

Les morts célèbres ont une fin de notice Wikipédia mention ‘Covid’ ; quand on mourait du cancer autrefois on ne citait pas la maladie. Les morts ‘ordinaires’ ont été neutralisés, ils n’ont été ni identifiés ni pleurés collectivement, comme cela est organisé après un attentat ou une catastrophe ; ils ont été réduits à des décomptes destinés à faire peur et à rendre prudents ‘les survivants’ et à les forcer à respecter les consignes.

Le Monde interview une psychanalyste strasbourgeoise qui lance le ‘Covideuil’ pour étudier les changements de relations avec la mort. Et les effets de panique provoqués par le virus.

La mort est une menace, la mort est un échec, donc la mort est quelque chose que l’on cache. Alors les morts célèbres dont on parle nous désolent. Pas de chance spécule-t-on avec compassion.

2021-04-21 22h13 ap

Cabane

Cabane

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 19 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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Quand les pompiers ont croisé dans l’escalier le médecin légiste flanqué des policiers ils ont lancé ‘encore un escargot’, les cadavres de gens repliés sur eux-mêmes, qui ne sont pas sortis de chez eux depuis des semaines, et qui finissent par rentrer dans leur coquille.

C’était une jeune fille très timide a dit la voisine. C’est vrai qu’elle ne sortait jamais, elle se faisait parfois livrer une pizza.

Pendant que l’inspecteur fouillait dans un sac à main à la recherche d’un contact de famille, le toubib regardait s’il y avait un mot ou des médocs laissés quelque part. Je suis certain qu’elle est clean, elle s’est juste laissé aller comme cela dans son fauteuil. Pas de drogue, pas de médicaments, juste attendre de finir, on verra à l’autopsie, elle semble vraiment clean.

Tous les syndromes ‘de la cabane’ ne finissent pas en DCD, mais il rencontrait de plus en plus de gens qui avait renoncé à reprendre une vie normale, des TOC, troubles obsessionnels compulsifs qui dépassaient leurs crises d’angoisse en plongeant dans une funeste léthargie. L’alternance confinement, couvre-feu, télétravail, perte des contacts sociaux faisait surgir ces petites détresses refoulées.

La dame elle n’est pas morte du Covid mais à cause du Covid répéta le toubib au flic, c’est comme les taulards qui sont paumés en sortant et qui regrettent presque de ne plus être pris en charge par les matons. L’inspecteur questionnait la voisine, elle faisait quoi comme travail, elle avait des amis ?

Dans le journal demain une psychologue clinicienne expliquera que tous les âges et tous les profils sont touchés par cette insidieuse inclination à se renfermer, à s’isoler, à ne plus avoir envie d’aller voir dehors. Ces victimes avaient commencé par adorer le confinement car cela leur facilitait la vie, elles n’avaient plus besoin d’affronter leurs collègues grâce au télétravail ni à avoir à adopter une apparence sans même à changer de tee-shirt, on pouvait garder le même 15 jours de suite. La jeune fille avait cessé de faire le tri de ce qui pouvait être essentiel sans vraiment remettre en cause les jalons de sa vie, ses études, ses choix professionnels, ses amis, sa famille et de nouveaux automatismes s’étaient imposés.

Ce n’était pas un suicide, plutôt une panne de vie. Dans son casque encore branché, en boucles éternelles, le Quatuor n°14 en ré mineur D 810 de Schubert, ne crains rien, donne-moi ta main, je suis ton amie. La vie a besoin de la mort pour être considérée. Au mur, un poster de Rembrandt, Hadès enlevant Perséphone. Des cartes postales de vacances. Elle avait grimpé au sommet du Mont Tremblant et trouvé un abri dans une cabane en rondins puis s’était endormie en oubliant la providence.

2021-04-19 22h13 ap

Traces

Traces

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 18 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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Nous sommes aujourd’hui le vendredi 17 décembre 2128, et ce monsieur quoiqu’alerte un petit peu labile s’enfonce dans un doux fauteuil en krypton et fouille dans sa mémoire dont il vient de renouveler la carte d’élixir de perpétuité. Il est né le 17 décembre 2020, et donc a été conçu le 17 mars, premier jour du Premier Confinement Mondial, bien après la Première Guerre Mondiale. A 108 ans il est depuis 20 ans à la retraite, et son ourdisse-125 lui laisse encore quelques 17 années de présence terrestre avant de perdre ses droits à l’assistance et de devoir s’abandonner à la nature.

Il a donc survécu au Covid coronavirus, une variante de la grippe ibérique et de la peste black qui avaient éliminé le tiers des populations mondiales par manque de vaccins, les clonages moléculaires instantanés n’ayant pas encore été mis au point. Il y a eu en un siècle tellement de cataclysmes, quels souvenirs remontent jusqu’à son enfance ? Quelles traces garde-t-il des années 2020 – 2030 ? 

Oui, 108 ans plus tard… Aujourd’hui le 18 avril 2021 cherchons ce qui marquera la mémoire collective ; depuis le premier jour où la Terre cessa de tourner et où chacun avait pour ordonnance de ne plus bouger, en mars 2020 donc, les enchainements se sont effacés les uns après les autres, et déjà en une année on oublie, on s’habitue, on continue, résigné à son destin comme baigné dans un éternel Fado. 

La mémoire de 2128 respectera-t-elle la mélancolique fortune du conformisme qui ânonne que tout était mieux avant ? Et nous, quelles impressions avons-nous de 1913 ? Il y a 108 ans les Alsaciens étaient des Wackes, humiliés à Saverne par un jeune prussien arrogant. Proust publiait Du côté de chez Swann à compte d’auteur, Chaplin tournait sa première bobine, Nijinski sacrait le Printemps de Stravinski, Roland Garros traversait en aéroplane la Méditerranée, le canal de Panama était percé, le tango remplaçait le triple boston qui avait fait oublier la valse, 11 millions de pauvres en Europe émigraient, les actions du caoutchouc reconstitué grimpaient, le ministre Albert Lebrun passait des Colonies à la Guerre, Mayol chantaient Le long du Missouri, la thyroïdine Bouty étaient reconnue par l’Académie de Médecine, le lait antéphélique dépuratif Candès assurait la pureté du teint et le sirop Frany guérissait l’asthme et la tuberculose, les dames sujettes à la constipation et l’obésité prenait du Lin-Tarin, la lotion Midirette parfumée Lavandor luttait contre les pellicules, l’argenterie de famille s’achetait chez Girard et Boitte Maison-de-confiance et les trousseaux à la Cour Batave, les autochromes Lumière étaient en couleur et le Gaumont-Palace, 6000 fauteuils, était le plus grand cinéma du monde. Pour rêver à un autre monde, frivole, bigarré et indolent. 

2021-04-18 16h13 ap

Latin

Latin

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 17 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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C’était un vieux monsieur qui n’était pas si vieux, il est mort tout seul, ce sont les voisins qui ont appelé les pompiers, cela faisait un mois qu’ils n’avaient pas de nouvelles. Aloyse F. était professeur de latin, il était « connu » de milliers d’élèves, tous les élèves passés au bahut pendant presque un demi-siècle. Il avait un surnom, Alzheimer, c’était une époque où les profs avaient un sobriquet qui se transmettait de classe en classe. Une année, ce fut Heil sa mère, une autre Al Capone. 

Il sortait peu, ne semblait pas avoir de famille. On le voyait sur le pas de la porte quand il raccompagnait un élève des cours particuliers, une courtoisie vieille Gaule qui le menait parfois jusqu’à la grille à l’angle de la maison. À l’heure du Covid ses seules apparitions furent celles à l’heure des poubelles, il attendait le passage du camion pour mettre son sachet dans le container roulant et il saluait les éboueurs en portant un masque énorme en tissu noir qui lui couvrait aussi les yeux et les oreilles. À l’enterrement organisé par le notaire, il n’y avait que trois de ses anciens élèves, un professeur a pourtant parfois plus d’influence sur votre avenir que des parents. Certains de ses élèves étaient devenus prof de latin bien sûr, un autre énarque et ambassadeur, et des médecins, un violoniste, un champion automobile, un écrivain presque prix Goncourt et aussi un journaliste. 

Il n’avait aimé que les livres. Un neveu lui rendait visite à chaque Noël, un sapin sous le bras. Une année, il apporta un perroquet empaillé sur un perchoir. Son corps était vert, le bout de ses ailes roses, son front bleu et sa gorge dorée. 

Il est probable que le confinement n’avait guère bouleversé ses habitudes. Sa pédagogie basée sur un oukase enthousiaste n’avait jamais varié durant toute sa carrière : vous me lirez cela pour demain. Il avait accepté qu’un élève le filme avec son téléphone, (comme si on épluchait les pommes de terre avec une cafetière ?) et on pouvait le voir proposant des mots insolites comme le mort-de-froid, un champignon, ou le coyau, une pièce de charpente. Il avait appelé son perroquet dodo, oiseau disparu de l’île Maurice et ne craignait pas les laissées, les gros cacas noirs des bêtes de la forêt de Haguenau où il n’allait jamais. Il cuisinait pour sa semaine une garbure, soupe au chou avec des haricots blancs, du lard et du confit d’oie. Le merl sans e (Pérec ?) c’est du sable de mer et le merlin une énorme masse pour assommer les boeufs. La roquille une confiture d’écorces d’orange et le sisyphe un petit scarabée, et pour lui les Beatles ce n’étaient qu’une coupe de cheveux.

Aloyse F. le misanthrope découvrit le plaisir de raconter des histoires. Il était le premier spectateur, ébahi et enthousiaste, des petites vidéos où il s’admirait sur l’iPhone de son élève. Il choisissait un mot au hasard et improvisait une sentence érudite comme une leçon au tableau. Pour faire plus vrai, il pérorait une craie à la main. Il confia qu’il avait fait du théâtre dans sa jeunesse et que peut-être il aurait dû embrasser une carrière de tragédien. Il n’arrivait pas à comprendre que des «spectateurs» à Melbourne ou à Los Angeles suivent ses prestations grâce aux «réseaux sociaux». 

Le confinement le prit de cours, il imagina une vengeance céleste, les séances vidéo s’interrompirent, il retourna à la lecture solitaire de ses livres jaunis. Il avait en main un volume du poète Stace quand on découvrit son corps desséché par la pandémie. 

2021-04-17 19h13 ap

Peste

Peste

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 16 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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Ils traitaient la prudence de poltronnerie et se moquaient de ceux qui redoutaient la maladie. Dans une maison gisaient huit personnes mortes depuis peu. Ils renversèrent le lit et se couvrirent de la plume qu’ils en tirèrent pour parcourir la ville et narguer les habitants. Deux heures plus tard une fièvre chaude s’emparaient d’eux, et un moment après ils expiraient. Un tiers de la population allait être décimé.

Par un effet d’aphérèse l’ancien mot français tempeste serait devenu peste. Saint-Roch que l’on fête le 16 août est le patron des professions médicales et le guérisseur des pestiférés. Maria Leszczynska la princesse de Wissembourg qui épousa Louis XV, fort dévote, désirait une relique de Saint-Roch. L’archevêque d’Arles fit transporter avec beaucoup de solennité un os, probablement, du saint jusqu’à la chapelle du Grand-Commun à Versailles où la Reine fit chanter un Te Deum pour se protéger de toutes les pandémies.

En temps de peste les citoyens deviennent étrangers les uns aux autres et les magistrats communaux donnent l’exemple de la désertion. La panique est si générale qu’on voit des morts causées par la seule peur de la maladie. Le frère et la sœur se fuient comme deux ennemis irréconciliables. Les mères abandonnent leurs enfants. Plus funeste et hideux que les monceaux de cadavres entassés, la défiance réciproque et la monstruosité des soupçons. L’air retentit de hurlements affreux. Des hommes forts comme des taureaux tombent morts en mettant le pied dans la rue. On se jette dans les puits, dans le feu, dans les rivières, on se heurte la tête contre les murailles jusqu’à en faire sortir la cervelle. Une jeune femme ayant perdu son mari et deux de ses enfants se cousit elle-même dans son linceul. Pour s’assurer une sépulture chrétienne dès que l’on se sentait atteint du mal contagieux, on allait une croix de bois blanc entre les mains, se coucher dans une des nombreuses fosses creusées à l’avance dans le cimetière du village. Une jeune fille de 20 ans, après trois jours sans mouvement sur un monceau de morts, ressentit la douleur causée par l’éruption d’un bubon et rentra chez elle. Les fripiers, les priseurs, les couturiers et les revendeurs ne purent continuer leur métier, la peste pouvant être retenue dans leurs tissus. Les soldats protégeaient parfois les apothicaires, un équipage spécial armé de carabines, on les nomma les Carabins, sobriquet que les étudiants en médecine ont gardé.

À consulter les douze volumes des Fléaux de l’humanité que le docteur Cabanes a publié en 1908 après avoir exploré Les Mœurs intimes du Passé, on imagine les chroniques qui relateront dans quelques siècles le fléau du coronavirus. Les chirurgiens et les barbiers seront tenus de ne pas jeter le sang des saignées et les cadavres dans les rivières. Défense à tous de verser les urines par les fenêtres, les propriétaires des maisons étant tenus de creuser des latrines. Il sera expressément interdit d’étaler des draps aux fenêtres donnant sur la rue. Les légumes non cuits seront déclarés dangereux et l’on portera des bâillons d’herbes aromatiques et des masques arrosés de vinaigre et de parfums. 

Autre ouvrage d’un médecin de la faculté de Paris en 1722 : « par une discipline intelligente, mais pas toujours consentie, les hommes parvinrent à vaincre un mal dont ils ignoraient tout ou presque ».

2021-04-16 19h13 ap

Grandire

Grandire

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 15 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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Quand Gérard est sorti des Urgences il a dit qu’il n’y avait pas de sang mais de la folie. Ses parents pensaient qu’il serait hospitalisé mais il n’y avait pas de place. La salle d’attente était pleine de jeunes comme lui, beaucoup de filles et des garçons de même pas 10 ans.

Personne ne parle. On ne joue pas ensemble. C’est une cocotte-minute dit une maman pour excuser sa gamine qui se vautre sur la table. Oui je comprends ne vous en faites pas. Justement on s’en fait, depuis qu’à la radio on a entendu que le suicide des jeunes avait doublé depuis le Covid.

Gérard, peut-être pour l’acteur des Valseuses ou l’auteur de « je suis le Ténébreux » (que l’on a retrouvé pendu), un peu sale gosse, presque bon élève, et champion pour les bêtises dans l’immeuble, ne dort plus, pleure tout le temps et mange mal.

La pédopsychiatre des Urgences passe une tête, répond à une maman « depuis trois mois des centaines sont tombés ». La toubib ne s’écoute pas, elle parle machinalement, elle travaille à la chaîne. Tous dans la salle scrutent son visage, lisent dans ses yeux mais elle n’a pas le temps, à qui le tour ? Je pense aux Poilus à l’assaut des tranchées, des milliers, tombés au champ d’honneur.

Gérard a contaminé son père et son grand-père, ce sont les analyses qui l’ont prouvé et ils sont tous les deux en réanimation ; bien-sûr aucune remarque, aucun reproche mais pendant qu’on cherchait avec des tests, Gérard a compris. Personne dans la famille n’a compris qu’il avait compris. Ce n’est peut-être pas pour cela qu’il a avalé toutes les pilules de l’armoire à pharmacie et les 50 cachets de Xanax de sa maman.

Il n’y a plus de judo, il n’y a plus de foot, il n’y a plus de goûter chez les copains. Gérard passe son temps à vérifier l’heure avant le couvre-feu. Il retourne à l’école, l’estomac lavé, et on répète la veille au soir à la maison des réponses pour quand les copains poseront des questions. Le matin il s’est enduit de la tête aux pieds de gel désinfectant. Il a mis un masque dans chaque poche. C’est ce jour-là qu’il s’est mis à bégayer. L’autre grand-mère a dit envoyez-le moi. Mais c’est impossible, trop loin, trop compliqué. Sous la douche on a vu qu’il s’était mutilé, comment a-t-il fait et quand, alors que nous les parents on est toujours là, en télétravail ?

À l’hôpital, l’infirmier si gentil qui lui a passé la sonde dans l’estomac lui a dit tu n’as quand même pas envie de mourir, Gérard a répondu oui j’ai envie. L’infirmier a dit ensuite « il faut les porter à bout de bras ». À la télé on a parlé d’un chèque-psy pour aller consulter un spécialiste du stress. Comment faire pour l’obtenir ? Les médecins contactés sont complets complets.

Gérard a eu son anniversaire. Personne n’a oublié, le gâteau, la Tata et les grands-mères au téléphone. Mais un anniversaire sans la fête avec les copains, ça compte pour du beurre. Le Covid c’est comme si on faisait du surplace, on n’avance pas.

Gérard écoute le Premier ministre faire des annonces qui vont encore changer la vie. C’est pour ton bien, pour le bien de tous dit maman. L’enfant répond « Castex il ne sait pas que dans la population il n’y a pas que des adultes ».

Il a fait une corde avec son drap et l’a accrochée au lustre de sa chambre. Il a grimpé sur deux chaises, peut-être un peu comme au cinéma. Mais c’était pour de bon. Ça n’a pas marché, pas facile de réussir, et peut-être ne voulait-il pas vraiment réussir ont pensé les parents. Sur son bureau il avait laissé une lettre, très courte, dans une enveloppe, comme un secret. « Je veus grandire ».

2021-04-15 18h13 ap

Loin

Loin

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 14 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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Léon était parti à la retraite 13 jours avant l’annonce du confinement. Ses préparatifs pour partir en vacances tombaient à l’eau. Léon s’appelle Léon parce que baptisé le jour du 20e anniversaire du Front populaire, Léon Blum. Et il y avait aussi l’oncle Léon à Planois qui avait des vaches et qui portait d’immenses draps de foin sur son dos la tête en avant pour descendre la colline jusqu’à la ferme où l’on passait les grandes vacances dans les années 60. 

Partir, partir… Dès que l’on pourra, à la fin du confinement, à la fin des mesures sanitaires et la limite des 10 km, on partira ! Il y aura une explosion de départ, partir, et partir n’importe où si possible ! Encore qu’aujourd’hui le 10 km de rayon autorisé, cela fait quand même un grand tour de 62,83 km.

Léon en était à sa troisième grande crise, mai-juin 1936 vécue par procuration dans les récits familiaux, mai-juin 68 qui reste la grande aventure mythique de son adolescence et 2020-2021, là, maintenant.

En 1936 l’Humanité avait titré « Tout n’est pas possible ». En 1968 on affichait bien plus d’optimisme « L’imagination au pouvoir ». En 2021 à la sortie de la crise on dira « Tous au loin ! »

L’été 1936, sous les congés les vacances et la beauté du soleil. L’été 1968, sous les pavés la plage. L’été 2021, Léon pourra-t-il aller au loin ? Aller loin, c’est d’abord quitter le désespoir. En 1934 à Mulhouse un coiffeur au chômage tuait ses deux filles avant de se suicider, une lettre sur la table : « je suis un pauvre veuf, je ne suis pas fou, nous avons trop souffert ». À Strasbourg les gardes mobiles à cheval ne peuvent contenir, place du Corbeau, une foule de 20 000 personnes qui protestent contre le marasme économique, 150 blessés, le pont maculé de sang.

Léon dit : « le confinement c’est comme la grève, ce qui se passe après est imprévisible.  En 1936 on a eu les congés payés, en 1968 on a pris nos désirs pour des réalités, et en 2021 on aura quoi ? » Sur France Info une pédopsychiatre raconte les suicides d’enfants, parfois de huit ans, tellement déboussolés par les contraintes que le Covid impose aux familles.

En 1936 les parents de Léon sont allés pour la première fois à Gérardmer en bus. Avec la Gym Union ils ont construit un chalet au Schneipfenried pour les fins de randonnée. Les enfants partaient deux mois en colo. On descendait l’Ill en canoë et en kayak. On allait d’une auberge de jeunesse à l’autre à vélo.

Où ira Léon quand la pandémie coronavirus sera finie ?

2021-04-14 21h13 ap

Variant Zeus

Variant Zeus

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 13 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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Par Jupiter ! Zeus était un sacré virus ! S’il est, en version grecque, le dernier dieu de la liste alphabétique, il est le premier dans la hiérarchie de l’Olympe. Homère écrivit qu’il lui suffisait d’agiter sa chevelure parfumée et l’Olympe entier en était ébranlé. Il a aussi suffi qu’un pangolin myrmécophage de Wuhan secoue ses écailles de pholidote pour que le monde entier soit ébranlé.

Il a une longue langue visqueuse.

Le Covid, aujourd’hui dieu universel, est honoré et craint de tous. Coronavizeus règne sur le ciel par sa splendeur et ses pouvoirs, et sur les hommes par sa capacité à changer de nom, Jupitervirus chez les Romains.

Les orages sont le reflet de ses humeurs et de ses foucades. Son rôle de justicier et son sens de la famille ont assuré sa renommée auprès de tous les habitants de la planète. Comme il est partout, bienfaiteur et sauveur, on craint ses caprices. Et comme il sait tout, pédagogique et péremptoire, on se fie au hasard pour ne point le rencontrer.

Zeus a séduit une Tinatide nommée Métis, la Prudence, pour s’introduire chez les hommes. Il avait auparavant drogué Cronos, le seul qui aurait pu contenir ses élans envahisseurs.

En quelques mois Zeus est devenu le maître de tous les dieux. Il gouverne les nuages et lance la foudre. En même temps les dieux tentent de respecter les gestes barrières, portent des masques et imaginent des vaccins. Mais la puissance de Zeus écrase ces hommes immortels, du plus profond des Enfers aux Cieux les plus éloignés de la Terre.

Variant anglais, sud-africain, brésilien ou alsacien, tous provoquent effroi, lâcheté et panique. Vêtus de l’égide, accompagnés d’un aigle, des soignants lancent des oracles. Zeus perd son rôle d’arbitre suprême. Homère relate qu’il subit nombre d’attaques et de trahisons. Prométhée le trompe en le détroussant du feu. Les EHPADs sont sauvés. Apollon tue les Cyclopes qui forgent ses armes. Le confinement est levé. Tantale lui vole ses secrets. Asclépios révèle la formule du vaccin aux laboratoires du monde entier. Sans contreparties.

Tous les dieux sont punis, le cap des 3 millions de morts est atteint, la guerre de Troie a bien lieu. Chiffres officiels du 12 avril 2021 trouvés sur Google, 136.526.438 cas positifs confirmés. Zeus sait compter. Le Titan sera-t-il détrôné par ses descendants ? Pour échapper à l’oracle funeste, le dieu qui se métamorphose en pluie d’or dévore ses propres enfants. Désespérée, une jeune mère, la déesse Rhéa, accouche en secret de son sixième nourrisson sur le mont Lycée et le confie en rhéanimation aux Nymphes qui l’élèvent au lait de chèvre parfumé de miel.

Zeus sort guérit de réa et multiplie les conquêtes amoureuses sur terre et dans le ciel. Il est volage et séducteur. Un masque de travers, une main mal lavée, un éternuement impromptu, tous les subterfuges de la fatalité lui permettent de duper et de se marier. Métis, Thémis, Dioné, Eurynomé, Mnémosyne, Léto, Déméter, Héra… Les compagnes sont mystérieuses, les enfants innombrables, et les apparences trompeuses. Les statues meurent aussi. Où séjourner après la mort ? Hadès accueille les hommes vertueux morts du Covid dans un paradis situé sous les Enfers où le soleil brille éternellement et où la végétation est luxuriante. Le colza est en fleur, les asperges pointent, comme c’est bon juste à moins de 10 km, la campagne. Cela a un très beau nom, monsieur Jupiter. Cela s’appelle les champs Élysées.

2021-04-13 22h13 ap

Morceaux

Morceaux

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 12 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

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Comme un roi d’Angleterre, ou même un prince, elle est morte à 99 ans avec toute sa tête et une peur restée intacte, celle de revoir la guerre. L’immortelle Tante Gretel aimait bien confondre les générations, elle le faisait délibérément pour tester notre attention. Elle parlait beaucoup, en alsacien, en allemand, en biélorusse, en polonais et aussi en français avec les petits (petits petits) enfants. Mais jamais en russe qu’elle connaissait bien pourtant. Ses histoires étaient souvent les mêmes avec des versions toujours différentes. Par exemple les péripéties de cet ancêtre qui pour nourrir sa famille avait volé une vache et avait été condamné à mort, l’abigeat.

L’abigeat c’était le grand-père de son grand-père, celui dont le fils s’était battu dans l’armée de Napoléon, ou plus probablement contre l’Empereur. Ses descriptions étaient toujours allègres, par exemple tous les détails du costume blanc immaculé des grognards de la Vieille Garde, comme si elle y avait été. Une seule fois son récit fut effaré, quand elle évoqua le souvenir de la boue noire sur l’uniforme des soldats russes à Berlin en 1945; aussi ne descendait-elle jamais à la cave, lieu d’épouvante.

Sa vie entière fut comme un confinement irrémissible. Une haine farouche qui surgissait au détour d’une trace dans sa mémoire, et qui faisait dire à son entourage qu’elle était méchante. Jeune fille elle avait vieilli de 20 ans en moins d’une semaine. Mais elle n’en parlait jamais. Elle avait alors décidé de ne plus lire de romans, de refuser de plonger dans de belles histoires heureuses. Elle n’aurait pour lecture, activité qui lui était aussi indispensable que les verres de schnaps, que celle des dictionnaires. La taille des gros livres la rassurait. Les mots sans histoire la faisaient rêver. Il lui fallait quatre années de plongée quotidienne pour atteindre la dernière page des 17 volumes, les deux suppléments compris, du Larousse du XIXe siècle. Lecture complète, dans l’ordre alphabétique page après page en immersion totale comme en entrant au couvent, retraite qu’elle fit trois fois dans sa vie.

Elle aimait donc ce mot qui remontait aux sources de sa famille et aux premières lignes du tome 1, abigeat, l’ancêtre condamné pour vol de bétail. En droit romain, un mouton, on vous coupait l’oreille, un cheval ou un bœuf c’était la peine de mort. Elle en tremblait encore. Cependant Gretel ne tarissait pas d’éloges sur cet héros qui, dans une période de famine, avait été si audacieux pour tenter de sauver sa famille. Et dans la nôtre de période, de la pandémie du coronavirus avec son cortège d’interdictions et de précautions sanitaires impératives, l’abigeat devint un modèle absolu. Elle porta le masque, elle n’eût pas le temps d’être vaccinée.

Après les funérailles, nous grimpâmes au grenier, son antre, avec ses malles à trésors bondées de vieux journaux. Et cachées des regards inquisiteurs, sur d’épaisses étagères de bois brut et sous de lourds draps brodés à ses initiales, nous découvrîmes, prêtes à affronter un futur de terreur, scellées en blocs et durcies par l’insipide fuite du temps, murées par l’amertume des tristesses et l’étourdissement des angoisses, narguant la peur comme une garantie éternelle de survie si jamais ils revenaient, nous découvrîmes, exactement, 113 boîtes pleines de sucres en morceaux.

2021-04-12 23h13 ap

Le bruit

Le bruit

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 11 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

https://editionsbourgblanc.com/produit/le-chat-du-28-veut-pas-mourir/

C’était il y a un an jour pour jour, Georges mourait. Vous vous mouchez dans votre coude nous répétait-il et quand il s’était senti un peu mal son docteur de famille l’avait envoyé faire des examens à l’hôpital, malaise, réanimation, une semaine de réa et terminé sans ainsi-soit-il. À l’époque les masques étaient inutiles puisque même la clown officielle ne savait pas comment les mettre et seuls les hospitaliers avaient de quoi se protéger. Atrabile et futile.

Deux hommes parurent. Habillés en cosmonaute, l’un étudiant en biologie, l’autre en médecine, ils faisaient partie des volontaires dans les services de l’hôpital. Le couloir de la solidarité était exalté et le chemin de la peur asphalté. 

Quand on ne connaît personne personne ne vous connaît et de novices de bonne volonté les voilà ‘upgradés’ combattants de l’adversité. On fait quoi ? Aller dans la 113… Ils y vont, ben y’a quelqu’un qui dort ? On fait quoi ? Ben vous mettez une double housse et vous descendez dans la réserve. C’est le nom pour l’endroit quand la morgue est pleine. Et après vous désinfectez à fond, on vous montrera.

Quand on n’a jamais vu de morts, de vrais morts, même en cours d’anatomie, ce n’est pas évident. Le long bruit de la fermeture éclair du sac en plastique rappelle la toile de tente des camps scouts. Il est terrible le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain, il est terrible ce bruit quand il remue dans la mémoire de l’étudiant qui chie dans son froc.

Pas évident de soulever et de tasser dans cette foutue housse. On a l’impression qu’il vous regarde le monsieur. L’infirmière s’excuse, je croyais que vous aviez l’habitude. Ce sera plus facile demain. C’était oui, il y a un an, le 11 avril 2020. zzzzzziiiiiiiiiiiippppppp…

2021-04-11 23h13 ap

Vélo mode d’emploi

Vélo mode d’emploi

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 10 avril 2021 (suite de la chronique sur le confinement, tome 3)

Vous auriez un guide des pistes cyclables à Strasbourg ? Oh vous savez ce n’est pas cela qui manque… Par exemple vers l’Orangerie le tour du parc. Si vous voulez vous promener allez vers le pont des Deux Rives c’est très agréable vers le Rhin… Oui ça reste dans les 10 km.

Moi, si vous voulez avoir des frissons, roulez avenue des Vosges et ensuite avenue de la Forêt-Noire, avec les camions trouille garantie ! Ça ne va pas, vous voulez qu’elle se suicide la dame ? Le vélo à Strasbourg c’est encore plus dangereux que le Covid ! Vous ne pouvez pas dire cela, cela n’a rien à voir. N’empêche que des suicides en ce moment il y en a plus. 

Il y en a toujours eu. J’avais une voisine elle a mis sa tête dans la cuisinière, il y avait encore le gaz à l’époque… Oui, le four à gaz c’est ce qu’il y avait de mieux pour le gâteau de santé. G’sundheitkuehe ! Eh bien, avant d’ouvrir le gaz, elle avait fait tout son ménage, la vaisselle, elle avait bien plié son linge, tout était propre… C’était vraiment une alsacienne.

Les hommes ils se suicident autrement, un coup de fusil sous le menton… Ou alors il se pendent. Les femmes c’est plutôt les médicaments ou alors se jeter dans le vide ? Ou en voiture seule sur l’autoroute en fermant les yeux ? Mais si elle se rate, elle est handicapée toute sa vie.

2021-04-10 10h13 ap.

Feu rouge

Feu rouge

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 9 avril 2021

https://editionsbourgblanc.com/produit/le-chat-du-28-veut-pas-mourir/

Le feu était au rouge. La voiture dans la file à côté fit comme si c’était le moment de démarrer, un petit bond en avant. Elle mit donc machinalement la première et s’engagea. Un camion à l’autre feu accélérait pour passer avant que son feu ne passe à l’orange. La voiture de la file d’à côté s’était déjà arrêtée. Mais elle, elle était déjà bien engagée. Tuée sur le coup.

Le chauffeur du 38 tonnes ne comprenait pas pourquoi elle avait démarré au rouge. L’autre conducteur qui avait cru faire une blague s’enfuit. Les caméras de surveillance ont permis de reconstituer son petit jeu. Il avait essayé d’attirer l’attention de la jeune fille, petit dragueur va…

Le coronavirus est un petit peu comme cela, un mélange de hasards, de circonstances, de manque d’attention, de pas de chance, de ternes salopards arachnéens.

2021-04-09 15h13 ap

(suite de la chronique sur le confinement rue Geiler à Strasbourg…)

10 km

10 km

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 8 avril 2021

https://editionsbourgblanc.com/produit/le-chat-du-28-veut-pas-mourir/

À son enterrement on a dit c’était un taiseux. J’avais neuf ans et je me suis dit que je serai un parleur. La maison était petite, il y avait la chambre des grands-parents, où Mémée resterait seule, celle des parents et celle des enfants, on était quatre, côté filles côté garçons avec un rideau au milieu.

Il avait fait la guerre, il avait été gazé, il avait une jambe plus courte que l’autre avec un éclat d’obus dedans. Il fumait la pipe et tous les jours il coupait les légumes pour la soupe, on admirait les parfaits petits cubes d’un demi-centimètre. «Ça sent bon la soupe de grand-père» avec une goutte de Maggi. Lui une bonne goutte de rouge quand Mémée détournait les yeux.

Les 10 km du confinement d’aujourd’hui cela a été toute notre enfance. Grand-père était graniteur, polisseur de pierre avant la guerre. Et puis aussi tailleur de pierre, sculpteur et quand il le fallait fossoyeur. On disait qu’il passait sa vie avec les morts même si parfois il était avec les vivants quand il réparait les calvaires au bord des chemins. C’est dans les cimetières qu’on lui donnait du travail. Il y avait beaucoup de grès rose mais c’est le granit noir qu’il préférait. À la carrière il donnait les dimensions pour la scie hydraulique et ensuite il faisait tout tout seul, avec ses échafaudages en bois et ses cordes inusables. Pendant la guerre il avait aussi été pontonnier. Dans le grès il sculptait des anges. Il a sculpté pendant plus de deux ans une Sainte de trois mètres à côté d’une vierge Marie et on a reconnu le visage de la sœur de maman Sainte Madeleine. Parfois quelqu’un passait à la maison pour des commandes avant la Toussaint. Parfois aussi le Souvenir français, pour un transfert de corps, il fallait une belle pierre avec le prénom, le nom, le grade et les années de naissance et de mort.

Grand-père avait fait la guerre à cheval dans les Uhlans, au début, puis comme Todeschreiber parce qu’il avait une belle écriture. Il avait même une médaille qu’il ne montrait jamais, mais qu’il gardait en mémoire des autres qui étaient ‘tombés’. Papa avait dit un jour, il était prof d’Histoire, que des morts à Verdun, il y en avait eu plus d’allemands que de français. 

Grand-père partait toujours tôt le matin avec sa sacoche de cuir, très lourde; il mettait la table pour le petit déjeuner des enfants avant qu’on ne parte à l’école. C’est papa qui nous réveillait quand grand-père avait fermé doucement la porte, il criait « debout les Maures », plus tard il nous a expliqué que les morts c’étaient les arabes dans le Cid de Corneille. Le soir Mémée demandait alors tu étais où aujourd’hui et il disait vous verrez dimanche.

Parce que les 10 km, c’était cela. Pas plus loin que 10 km de la maison sinon il ne prenait pas le travail, trop loin. Et donc le dimanche à pied ou à vélo, nous allions en promenade après le repas. Où est-ce qu’on va ? Surprise, disait grand-père avec son gros accent, il parlait mal le français. Et on partait sur les chemins (à bicyclette, bien avant la chanson d’Yves Montand). Les filles sur le porte-bagages des parents et les deux garçons qui faisaient la course. Et on arrivait. À chaque fois, Mémée, qui descendait du vélo dans les montées et qu’il fallait toujours attendre, disait ça c’est un beau cimetière, j’irais bien ici. Elle avait un cancer mais à l’époque personne ne prononçait ce mot de malheur, on disait une longue et pénible maladie supportée avec un grand courage mon dieu miséricordieux.

On entrait dans le cimetière, on avait le droit de courir, et il fallait trouver où c’était. Et on voyait une tombe fraîche, un monument où la pierre n’avait pas encore de mousse, un marbre brillant comme celui dans la cour des pompes funèbres. Ensuite on pique-niquait le quatre heures sur place, la route ça creuse, grand-père coupait les tranches de pain avec son gros canif (il m’avait dit quand je serai mort, il sera pour toi, et je l’ai toujours, et je le donnerai à ma fille). Il lui manquait un doigt, pas parti pendant la guerre, mais un accident quand le rémouleur ambulant passait dans le village (on l’appelait Peau-de-lapin) et qu’il affûtait les outils de la sacoche. Grand-père tenait son burin sur la meule, l’autre vieux avait fait un faux mouvement, le doigt s’était infecté et il avait fallu le couper, on disait amputé. Mémée disait qu’il en avait connu d’autres, des bouts coupés, et pas que des doigts, elle le disait en alsacien mais on comprenait quand même.

Les enfants ensuite faisaient du calcul mental. On se promenait entre les tombes et il fallait calculer l’âge du défunt en faisant des soustractions. Parfois c’était facile, parfois quand la naissance était dans les années 1880 c’était plus difficile car il fallait sauter la centaine. On calcule dans la tête sans les doigts disait papa. Et quand c’était un enfant, on disait une prière. Maman chuchotait en regardant une tombe, elle, je l’ai connue avant la guerre. Nous on savait que c’était l’autre guerre, 39-45, où elle avait tellement souffert même de faim, mais on n’en parlait pas sauf quand on ne terminait pas notre assiette.

Aujourd’hui je ne sais plus si grand-père était fier de ses œuvres. Il sculptait sur place, même quand il pleuvait, pour être seul. Il aimait beaucoup Mémée, ils s’étaient mariés après la guerre, mais il aimait surtout être seul. De la Deuxième guerre, ce qu’il avait fait, réfugié au Dorat tout en bas de la France, il n’en parlait jamais. Parfois il sculptait le bois, tard le soir, un cheval à bascule avec des cagettes d’orange, une médaille avec un grand «1» en rouge sur fond blanc pour mon bon bulletin en 11e, ou une toupie pour la petite sœur, la dernière, la chouchou.

On a très peu de photos, mais elles sont toutes très belles. Et aucune photo dans un cimetière à moins de 10 km de la maison.

2021-04-08 20h13 ap

Allo, AZ ?

Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle

Allo, AZ ?

AFP – Ambroise-Fiction-Presse. Le Chat du 28 rêve d’une orgie perpétuelle. 7 avril 2021

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C’est un annuaire téléphonique, les pages blanches Bas-Rhin, daté novembre 2018 – 2019. L’ultime à avoir été imprimé sur papier. Appeler le premier et le dernier numéro de l’ordre alphabétique de la Ville de Strasbourg. Des noms sur 3 colonnes, du bas de la page 624 au milieu de la page 851, avec à peu près 138 numéros par colonne soit 414 noms par page. À Strasbourg 93 978 téléphones dans l’annuaire, ça fait beaucoup. Presque un acrostiche où l’alpha et l’oméga défilent pour raconter une histoire. 

Les annuaires imprimés apparaîtront comme l’une des rares traces miséricordieuses permettant à nos lointains enfants, quand ils seront grands et bienveillants, de se souvenir de nous. Si Patrick Modiano habitait Strasbourg, il se glisserait page 774 tout en haut de la colonne du milieu entre Modestou et Modica. Dans Dora Bruder l’écrivain part à la quête d’une jeune fille de 15 ans, 1m55, visage ovale, chaussure sport marron. Il retrouve des photos, des documents administratifs et un annuaire téléphonique pour reconstituer un puzzle dont on n’est pas certain que toutes les pièces existent. Il a obtenu le Prix Nobel de littérature pour cet art de la mémoire avec lequel il évoque les destinées humaines les plus insaisissables. Page 791 de l’annuaire pythonisse il y a exactement 39 Perrin. Le jour où les annuaires électroniques ‘buggueront’, que les serveurs brûleront, qu’un satellite infecté effacera nos historiques et que nos disques durs supprimeront toutes les photos de nos empreintes sur terre, nos vies virtuelles se déconnecteront, nous n’existerons plus. 

En attendant nous mourrons du Covid. Après le ça recommence du 28 octobre au 24 novembre 2020 qui faisait suite au ça commence du 17 mars au 11 mai 2020, voilà, troisième confinement, et ça repart, à partir du lundi 5 avril 2021. Couvre-feu à 19h, interdiction de s’éloigner à plus de 10 km de chez soi et attente tragiquement folklorique pour pouvoir se faire vacciner.

Rien n’est comme avant. L’avant de maintenant c’était il y a un an, quel anniversaire. On restait bloqué à la maison, on se signait soi-même des attestations pour s’autoriser à aller chercher à manger, on applaudissait à 20h les soignants. Les journaux racontaient la mort, à l’hôpital et dans les EHPADs. Des cercueils privés d’adieux attendaient l’incinération stockés dans les entrepôts réfrigérés de Rungis. Aujourd’hui on a oublié cet abasourdissement. On s’adapte comme on peut et surtout on en a marre.

Le chat du 28 prend le soleil racontait au jour le jour les petits riens anecdotiques entre la clinique de l’orangerie et la queue devant la boulangerie. Le chat du 28 veut pas mourir s’est enfoncé dans l’intraitable mélancolie, les angoisses traîtresses, les désespoirs embrigadés et la jubilation de la déchéance. Encore une suite, donc : raconter des histoires.

Au soleil il attendait que cela se passe. Ensuite il s’appliqua à ne pas mourir. Maintenant le chat du 28 affirme, comme Flaubert épuisé par cinq années de rédaction de Madame Bovary, comme Vargas Llosa réfléchissant à l’art d’être écrivain, que « le seul moyen de supporter l’existence, c’est de s’étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle. Le vin de l’Art cause une longue ivresse et il est inépuisable. C’est de penser à soi qui rend malheureux » écrivit Gustave à Mademoiselle Leroyer de Chantepie le 4 septembre 1858. Le Chat du 28 rêve d’une Orgie perpétuelle. J’appelle.

AA Majxxx : ce numéro ne peut être obtenu, vérifiez…

AACHxxx Mohaxxx : nos bureaux sont fermés, laissez un message…

AACHxxx Nawxxx : pas de réponse…

AADMxxx Drifxxx : allo ? une voix très sympathique ; – bonsoir Madame… j’écris une histoire sur Strasbourg et le Covid… -excusez-moi je ne comprends pas excusez-moi… – vous êtes au tout début de l’annuaire alors… – excusez-moi… – vous parlez … ? – non, non moi je parle arabe… – un peu le français aussi ? – oui mais je ne suis pas malade, mon mari et moi on ne sort pas, on reste à la maison, pas sortir, excusez-moi… mais bien-sûr, merci madame, au revoir… – au revoir…

J’essaye le numéro suivant ?

AADMxxx AHMxxx : allô c’est pour une commande ? – Non, je m’appelle… Et j’écris… Si vous avez deux ou trois minutes… – Mais bien sûr ! – Vous avez un restaurant ? Oui, le Sushi Aos ! Vous êtes peut-être japonais ? Il rigole, le courant passe bien, Aos c’est House. – On fait le maximum pour respecter. À l’intérieur pas possible. Alors on fait des livraisons. J’apprends que les commandes commencent à 20 € et que depuis le Covid les bons pourboires ne sont plus liés au quartier. Ça dépend vraiment des gens. Cet hiver j’ai pu rentrer en Martinique, mon frère y est resté, maintenant beaucoup de gens y sont malades, ce sont des vacanciers qui ont amené le virus.

Je passe à Z

ZYExxx Basxxx : répondeur…

ZYBOWxxxxx Katarzxxxxx : allo ? … vous êtes à la fin de l’annuaire… raconter une histoire… 

oui jouer avec le hasard… – avec plaisir, mais je dois coucher les enfants… – bien, alors je peux vous dire dobranoc ? – ah , ah ? dobranoc … c’est très intéressant votre histoire, vous écrivez des livres ? – oui, déjà sur la princesse de Wissembourg, Maria Leszczynska…  – oui la Reine de France, Louis XV, mais je dois coucher les enfants… 

2021-04-07 21h13 ap

Strasbourg, première ville de France « fleurie sans carbone »

AFP Ambroise-Fiction-Presse, 1er avril 2021

https://editionsbourgblanc.com/produit/le-chat-du-28-veut-pas-mourir/

Strasbourg, première ville de France « fleurie sans carbone »

« Elles sont plus vraies que nature, et elles répondent parfaitement à nos préoccupations environnementales » : la maire écologiste de Strasbourg, Jeanne Barseghian, annoncera ce jeudi 1er avril que désormais les fleurs artificielles remplaceront les fleurs coupées à toutes les occasions officielles dans l’Eurométropole. Qu’elles soient en plastique (biologique), en soie, en batiste, en velours ou en lin, et même séchée enduite de cire, les fleurs factices sont parfaitement réalistes et ne présentent que des avantages. Fini le gaspillage des grands bouquets pour une petite heure de cérémonie, les vases qui se renversent sur l’ordinateur, les allergies au pollen, les odeurs fétides après une semaine d’oubli. Les fleurs artificielles ont des coloris immuables et se rangent dans une armoire. La gerbe au monument pourra resservir l’année suivante.   

Les ensembles fleuris des ponts, des places et des ronds-points seront également remplacés progressivement par des plantes factices. Les géraniums, symbole flamboyant du patrimoine strasbourgeois, garderont leur rouge éclatant aux fenêtres à colombage toute l’année. Cette campagne s’inscrit dans la lutte globale écologiste pour la réduction des émissions de carbone, en supprimant les camions de plantation au printemps et d’arrosage l’été. Les réserves d’eau seront ainsi mieux protégées. La municipalité entend ainsi devenir la première ville de France « fleurie sans carbone » et incite la population à faire les mêmes choix, notamment lors de la Fête des mères. Pour les anniversaires, un service de prêt de bouquets artificiels soucieux de l’environnement sera en place dans les mairies de quartier, tenu par d’anciens fleuristes dans le cadre d’un programme de reconversion.

2021-04-01 00h13 ap

‘Le Chat du 28 veut pas mourir’ à la librairie Kléber-Strasbourg, lien internet

https://fb.me/e/3sCQvGdTE

Une présentation suivie par les spectateurs (aujourd’hui internautes) fidèles des débats des Rencontres en librairie.

https://fb.me/e/3sCQvGdTE

Duo insolite, le curé Dominique Moog et Ambroise Perrin l’auteur du livre, pour répondre à la question du Covid « on veut pas mourir »: quelle est la nature de notre peur ? … la littérature un chemin vers l’éternité?

…à revoir sur le site Facebook -même sans être inscrit Facebook- de la salle blanche Kléber.

Le livre disponible : https://editionsbourgblanc.com/produit/le-chat-du-28-veut-pas-mourir/

Bon visionnage et bonne lecture !

https://editionsbourgblanc.com/produit/le-chat-du-28-veut-pas-mourir/ « Le Chat du 28 veut pas mourir , journal d’un reconfiné, 28 octobre – 24 novembre 2020 »

 bonne lecture :
https://editionsbourgblanc.com/produit/le-chat-du-28-veut-pas-mourir/
apologie de la déchéance (pas seulement littéraire), le livre vient d’être mis en place dans (presque) toutes les bonnes librairies; couverture et dessins de Liza Reichenbach.

Lecture épuisante et passionnante de cette chronique sombre et littéraire du reconfinement, un roman rédigé depuis le balcon des applaudissements du premier confinement. L’auteur Ambroise Perrin a pris une attestation de déplacement dérogatoire pour visiter les auteurs des ports de l’angoisse, on croise des gens ordinaires qui se complaisent dans une lâcheté dépressive et meurtrière. Il y aurait une seule jubilation, celle de tuer l’espoir qui empoisonne la déchéance. On se vautre dans cette déchéance au fil des journées du Chat du 28 rue Geiler à Strasbourg. Bonne idée aussi, en deuxième partie du livre, une chronique photos du confinement, fenêtre sur cour, et les textes du blog commencé le 17 mars 2020, observations insolites qui comme le Covid, ne laissent aucune indication de quand elles s’arrêteront. A lire ! Vous adorerez détester ce livre !


Préface

 Le Chat du 28 veut pas mourir 

Poison

Préface

Poison

La suite ? L’auteur de ces lignes pourrait finir dépressif ou meurtrier, mais ce n’est pas si simple. La suite de « Le Chat du 28 prend le Soleil » s’intitule donc « Le Chat du 28 veut pas mourir ». Le prolongement du confinement « Covid-19 » c’est cette 2ème vague, le reconfinement avec cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Oui pas si simple de convoquer les écrivains que l’on copie, sans autorisation dérogatoire, pour reprendre une chronique de confiné, journal du 17 mars au 11 mai et maintenant du 28 octobre au 24 novembre, 2020. 

Quelle année ! Cette mort qui nous hante, nos défunts que l’on voit reposer au creux de la tombe, les insouciances qui sont peut-être criminelles et plus personne au balcon à 20h. Des personnages obscurs ont pris le pouvoir de dicter une brillante vie quotidienne à notre lâcheté. On se console en mijotant notre civisme, l’étendard sanguinolent de notre conscience. Et on fait dorer des bredele dans un four pas trop chaud, nous sommes juste avant Noël, à fêter en faisant de bonnes barrières. 

Que faire ? Questions brûlantes… Reprendre les traits affectueux et ironiques en observant ses voisins n’aurait pas répondu à la lassitude du « ça recommence », avec l’incompréhension anémiée des obligations, une démobilisation flapie et un repli sur soi filou. La peur est devenue apodictique et le vaccin anacréontique. Sortie autorisée dans les dicos, et dans la presse à échos, le président et le poison de la division, la zone grise entre la bêtise et la mort, la police qui tape et le récit qui seul peut terrasser un récit, les complots, l’espérance aléatoire, la détresse effarante des étudiants, la vitale apologie du blasphème, les mortelles barricades pour les livres, les contrôles diffus et la pagaille incontrôlée, les loups dans la steppe de la pauvreté, le désespoir sur le rocher, la tragédie de l’enlisement, l’état d’urgence éméché, le bout du tunnel, le mort qui avait peur de la mort, nous plongeons dans le rouge écarlate des falaises de marbre, si vous voulez qu’on sauve votre mari, Madame, arrêtez de pleurer.

Qu’écrire ? La vie est belle. La science nous sauve. On vit une époque formidable. Les jolies filles de passage que l’on ne reverra plus. Les délires de la fête et le bon vin. La tarte au fromage rue Geiler. 

La résignation ? C’est devenu une forme de l’art. L’armée des ombres va envahir, multicolore, les boutiques des franchisés qui crient famine, et bien dansez maintenant même si les remontes pentes restent fermés. Quand on passe sa vie à trahir, tout ce qui éloigne l’angoisse semble juste et bon. Amen. Ou alors s’appliquer, dans une dernière jubilation, à tuer l’espoir qui empoisonne la déchéance.

Ambroise Perrin

Le 3 mars 2021 

15 € + 6,50€ frais de port http://www.editionsbourgblanc.com virement bancaire, Paypal, carte crédit, chèque, bisous, boulangerie et fleuriste rue Geiler, ou en main propre à Strasbourg avant le couvre-feu.

Il est là !

« Le Chat du 28 veut pas mourir » se faufile hors de l’imprimerie, parution ce 8 février 2021; commande via editionsbourgblanc@gmail.com, 15 €, et on se rencontre masqué, ou + 6,50 frais de port (oui, la Poste…) par virement bancaire, IBAN http://www.editionsbourgblanc.com ou chèque envoyé à Editions Bourg Blanc, 25 rue de Rosheim 67300 Schiltigheim, en précisant votre adresse postale, super ! 256 pages.

Poison

La suite ? L’auteur de ces lignes pourrait finir dépressif ou meurtrier, mais ce n’est pas si simple. La suite de « Le Chat du 28 prend le Soleil » s’intitule donc « Le Chat du 28 veut pas mourir ». Le prolongement du confinement «Covid-19» c’est cette 2ème vague, le reconfinement avec cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Peut-être que dans un siècle l’on dira « 2020 une année formidable, ils ont sacrifié l’économie mondiale pour sauver leurs vieux ! ». Mais en 2021 pas si simple de convoquer les écrivains que l’on copie sans autorisation dérogatoire pour reprendre une chronique de confiné, journal du 17 mars au 11 mai et maintenant du 28 octobre au 24 novembre, 2020. 

Début 2021 ! Quelle année 2020 ! Cette mort qui nous hante, nos défunts que l’on voit reposer au creux de la tombe, les insouciances qui sont peut-être criminelles et plus personne au balcon à 20h. Des personnages obscurs ont pris le pouvoir de dicter une brillante vie quotidienne à notre lâcheté. On se console en mijotant notre civisme, l’étendard sanguinolent de notre conscience. Et on fait dorer des bredele dans un four pas trop chaud, nous sommes juste avant Noël, à fêter en faisant de bonnes barrières. 

Que faire ? Questions brûlantes… Reprendre les traits affectueux et ironiques en observant ses voisins n’aurait pas répondu à la lassitude du « ça recommence », avec l’incompréhension anémiée des obligations, une démobilisation flapie et un repli sur soi filou. La peur est devenue apodictique et le vaccin anacréontique. Sortie autorisée dans les dicos, et dans la presse à échos, le président et le poison de la division, la zone grise entre la bêtise et la mort, la police qui tape et le récit qui seul peut terrasser un récit, les complots, l’espérance aléatoire, la détresse effarante des étudiants, la vitale apologie du blasphème, les mortelles barricades pour les livres, les contrôles diffus et la pagaille incontrôlée, les loups dans la steppe de la pauvreté, le désespoir sur le rocher, la tragédie de l’enlisement, l’état d’urgence éméché, le bout du tunnel, le mort qui avait peur de la mort, nous plongeons dans le rouge écarlate des falaises de marbre, si vous voulez qu’on sauve votre mari, Madame, arrêtez de pleurer.

Qu’écrire ? La vie est belle. La science nous sauve. On vit une époque formidable. Les jolies filles de passage que l’on ne reverra plus. Les délires de la fête et le bon vin. La tarte au fromage rue Geiler. 

La résignation ? C’est devenu une forme de l’art. L’armée des ombres va envahir, multicolore, les boutiques des franchisés qui crient famine, et bien dansez maintenant même si les remontes pentes restent fermés. Quand on passe sa vie à trahir, tout ce qui éloigne l’angoisse semble juste et bon. Amen. Ou alors s’appliquer, dans une dernière jubilation, à tuer l’espoir qui empoisonne la déchéance. Ambroise Perrin

Un très beau volume, magnifiquement imprimé et modestement génial, 15€; mémoire du reconfinement, non pas un livre sur l’exaspération mais un livre sur la lassitude. Hésitez à l’acheter maintenant, soyez goguenard dans 10 ans en le relisant et incrédule dans 50 ans (ou vos petits enfants) en ne croyant pas qu’en 2020 la Terre s’arrêta de tourner et que tout ce qui éloignait l’angoisse semblait juste et bon. « On se vautrait dans l’idée que le Covid pouvait nous faire mourir, comme le chat du quartier, celui du 28 rue Geiler, et on s’appliquait dans une dernière jubilation à tuer l’espoir qui empoisonnait cette délicieuse déchéance. Nous survivions et nous aimions cette lâcheté ». Le Président a salué 60 millions de procureurs, le livre reconnaît 60 millions de comédiens et martyrs. On se reverra ? Ambroise Perrin. editionsbourgblanc@gmail.com

Le livre: Le Chat du 28 veut pas mourir – Ambroise Perrin

Bonjour! C’est l’histoire du reconfinement, qui semblait moins contraignant qu’au mois de mars et qui fut plus sombre; ces 28 journées étranges et désabusées, où la mort devint familière et les souvenirs cruels. Des chroniques où l’on passait son temps à attendre; elles forment un nouveau volume, « Le Chat du 28 veut pas mourir », après « Le Chat du 28 prend le Soleil ». Le livre sera disponible au tout début de janvier 2021, un tirage réservé, que l’on peut donc réserver sans s’engager en envoyant simplement un e-mail à editionsbourgblanc@gmail.com… Comme on dit, on se tiendra au courant pour tout, l’épaisseur et la sortie du livre, le vaccin, la fin de la pandémie. « Mais sans cesse ignorants de nos propres besoins / Nous demandons au Ciel ce qu’il nous faut le moins ». L’Art poétique à la rescousse du Covid? La science au secours de la déprime ? Quelques observations dans d’effarentes et silencieuses détresses. With love chantait John Lennon il y a déjà plus de 40 ans, from me to you… Ambroise Perrin

https://editionsbourgblanc.com/produit/le-chat-du-28-veut-pas-mourir/

L’allocution des souvenirs en fleurs, Journal d’un reconfiné (28, fin) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/24/du-vernis-pour-cercueil-journal-dun-reconfine-27-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, mardi 24 novembre 2020

Voilà, nous y sommes mardi 24 novembre 20 heures, en direct de la salle de crise de l’Élysée, le déconfinement du reconfinement, par étapes avec d’autres dates… nous savions bien que la situation ne permettrait pas de dire que tout redevenait comme avant.

Le président a échaudé l’avenir serein qu’aucun des «chers compatriotes» n’osait échafauder. Mais il n’a parlé que de cela, «oui j’ai donné beaucoup de détails», sans résignation ni colère. Notre capacité d’innovation, la science, la bienveillance, tenir, vaincre.

Cette triste étape du Covid, attendue et pourtant bien singulière, prend fin. Une sourde résignation, une lassitude, l’envie de passer à autre chose, comme pour ces épisodes parfois sombres qui vont laisser « Le Chat du 28 » vaquer ailleurs.

Cette triste fatigue dans le regard présidentiel, protecteur et pourtant bien désabusé, prend fin. Une étrange et moucharde allusion à ceux qui ont un sens des responsabilités inégal, et l’envie de passer à autre chose, comme oui, bien sûr à la recherche du temps perdu.

Prenez votre plume ouvrez vos cahiers c’est l’heure de la dictée. C’est un texte magnifique, si vous faites des fautes, ne vous en faites pas, nous ferons ensemble le corrigé. Oui c’est un texte de souvenirs comme tous les compatriotes aimeraient en écrire. Oui mes enfants (c’est le prof qui parle), vous aussi vous pouvez écrire des histoires et de la poésie, et penser que votre texte vous le lirez à la télé et qu’un jour il sera une dictée. Pourquoi le président n’a-t-il pas pris un peu de son temps d’allocution pour parler des souvenirs, de raconter les émois du passé, par exemple au bord de la mer le tout jeune homme au passage de jolies jeunes filles se fait la promesse de les revoir. D’habitude, elles ne reparaissent pas; le Président nous dit que d’ailleurs la mémoire oublie vite leur existence. Que nos yeux ne les reconnaîtraient peut-être pas. Et déjà passent de nouvelles jeunes filles que l’on ne reverra pas non plus. 

Depuis le 17 mars dirait le président, depuis neuf mois nous avons construit une autre façon de voir le monde, ce fut l’annonciation, maintenant une naissance. A ce moment-là ses yeux perdraient leur voile d’ahan car le hasard ramène avec insistance ces souvenirs devant nous. Ils nous paraissent alors beaux, car nous discernons en eux, comme un commencement d’organisation, d’effort, pour composer notre vie. Notre mémoire, mes chers compatriotes, nous rend facile, inévitable et quelquefois cruelle la fidélité des images à la possession desquelles nous nous croirons plus tard avoir été prédestinés… 

Le président marque une pause… il va dire Vive la République, Vive la France, les Français pensent à leurs souvenirs, ceux que nous aurions pu, tout au début, oublier, comme tant d’autres, si aisément. Sur le selfie sourit le petit chat du 28 qui ne veut pas mourir.

Au revoir, à bientôt, Ambroise Perrin

Du vernis pour cercueil, Journal d’un reconfiné (27) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, lundi 23 novembre 2020

Les Alsaciens sont des saumons qui remontent le Rhin malgré les barrages, pour frayer dans les marécages de leurs origines. Quand nous sommes confinés, nous sommes en pause. Pause à la maison entre deux sorties en déplacement dérogatoire, pause entre deux réunions en zoom, pause entre deux allocutions qui vont chiffrer notre probabilité d’être contaminés. Parfois il faut profiter d’une pause pour se faire entendre. Entre confinement et reconfinement nous sommes sur ce mode pause. Ce temps qui ne s’écoule pas est pourtant un monde de stupeur avec pour horizon violence et nihilisme. Les pauses sont-elles des temps vides ? Les artistes s’appliquent dans la composition de leurs œuvres à y inscrire ces vides, où il ne se passe rien, où il n’y a rien à voir.

Etre à la maison à attendre. Ce temps entre deux temps invite à remonter le temps. Enfant à l’école, la récré, la pause entre deux classes. Dans le village, la fête, le messti, deux jours de délire, flonflons, bière et stand de tir, la pause dans la vie raisonnable de toute une morne année. Il y avait un mauvais sylvaner, le Totabàuimpolitür, littéralement du vernis pour cercueil, qui aidait à tromper l’attente.

Les Alsaciens remontent le fleuve de leurs histoires pour suspendre le temps des malheurs, ils ont appris à patienter. Comme les saumons du Rhin, ils passeront. Le bon moment viendra.

Le Pâtre sur le rocher, Journal d’un reconfiné (26) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/22/its-a-wonderful-life-journal-dun-reconfine-25-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, dimanche 22 novembre 2020

Nous devinons les échos qui monteront des profondeurs dans deux jours, de la voix forte du chef de l’État. Les ministres dans la vallée se chargent des ballons d’essais: ce n’est pas vraiment la fin du reconfinement. Modalités bon train, morosité sans fin. Noël pour horizon on connaît la chanson, les râleurs au diapason, des promesses à foison et pour les libertés une oraison. Ce qu’il dira c’est ce qu’il sera. Martial, pédagogique, condescendant, compréhensif, autoritaire. Exprimera-t-il cette mélancolie et ce désespoir, composition sombre et romantique de variations sur des lieder, président miroir du chef maudit aimé des siens, cherchant perpétuellement un bonheur inaccessible ?

Lieder, Schubert. Berger solitaire juché sur le sommet du pouvoir, notoriété perdue au lointain, alors que toujours «nous sommes en guerre», il lui faudra partager ce désespoir tragique avec tant de «chers concitoyens» dans leur prudent et mesuré isolement. Les yeux plongés dans la vallée je chante et s’élève des sombres ravines un noir chagrin qui me consume… tout espoir m’a quitté… je suis seul. Il faut maintenant s’apprêter à partir. Mardi nous aurons d’autres chiffres exemplaires, des réponses indécises aux boutiquiers, des solidarités essentielles et convenues. Et le leitmotiv du vaccin, l’âme de nos ténèbres sentimentaux, qu’un Français sur deux refuserait de se faire injecter. Est-il l’heure d’une causerie magnifique au lyrisme délicat exprimant la profondeur des sentiments d’un chef de l’état qui transcenderait ses propres émotions et s’approprierait les douleurs les plus enfuies de ceux qui légitimement lui font confiance ? Il y a des rendez-vous parfois manqués et des conférences qui se noircissent comme les prémonitions de funestes abandons.

Cette mélancolie serait un de ces discours qui plonge dans la science du malheur, de celui qui croit toujours aller vers l’autre mais ne va jamais qu’à côté, lignes mélodiques simultanées, punctus contra punctum, intervention à 20 heures, coda sans artifice d’un legato à grande écoute, pour dire simplement la sincérité.

It’s a Wonderful Life, Journal d’un reconfiné (25) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/21/larme-de-la-science-journal-dun-reconfine-24-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, samedi 21 novembre 2020

Formidable ! Arthur le boulanger propose la tarte au fromage en double portion rue Geiler ! Voilà pour sa voisine qui trouve que tout est si sombre… 

Alfred l’accordéoniste joue à distance au marché et Hans et Irmgard les marchands des quatre saisons offrent une fleur à chaque cliente, monsieur Klein met des guirlandes aux vitrines de sa boucherie, à côté Elodie la vendeuse de journaux propose de savoureux gâteaux de Noël fait maison, Valérie cuisine des recettes à la table de Flaubert dans le supplément Femina des DNA, Isabelle annonce que les vendanges tardives seront les meilleurs du siècle en Alsace, Rachid de Streeteo dit qu’on a de la chance sa machine est bloquée pour les PV du samedi matin, Marie-Hélène la cartomancienne horoscopeuse devine à deux jours près la sortie du confinement, Marie promène son petit chien noir ébouriffé en souriant, Marcel (Proust) trône place Saint-Maurice en vitrine du bibliobus, Laïlaï s’est fait vacciner en 10 minutes contre la grippe, Alain a retrouvé le vélo (électrique) qu’on lui avait volé, Jeanne annonce que les transports en commun sont gratuits en ville (c’est une blague), Simone m’a envoyé la recette du Baeckeoffe au saumon sauvage et André celle du ragoût de sanglier à la nage, Arsène m’assène que les écrivains sont des voleurs, un compliment de gentleman empereur, et Marie-Thérèse qui gère là-haut le soleil illumine les balcons de la cour et des jardins toujours en fleurs!

Merci Frank, la Vie est Belle ! 

L’arme de la science, Journal d’un reconfiné (24) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/20/fiat-lux-et-facta-est-lux-journal-dun-reconfine-23-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, vendredi 20 novembre 2020

Ça y est, ça redescend ! Les chiffres nous disent tout ! Alors on fait «fuiter» quelques éléments de bonnes nouvelles, qui sollicite notre foi et nos capacités à l’optimisme, avant une déclaration solennelle annoncée et avancée de quelques jours, probablement prudemment radieuse, celle du président. La rigueur de la science ne rivalise pas avec les mouvements de grogne. Larmes irrévérencieuses. Le recul du Covid, le nombre d’hospitalisés, la réouverture des magasins, la faillite des artisans, nous allons les affronter avec l’arme du «scientifique». Au moment de reconfiner, c’était «difficile», il fallait souligner la gravité, graphiques colorés en main et prendre ses responsabilités, réalité chiffrée en tête. «Je crois» est un acte personnel, «Nous croyons» est une démarche communautaire. Le Credo de la politique qui s’adresse démocratiquement à tous, c’est donc l’avis des scientifiques.

Existe-t-il une hiérarchie fiable chez les scientifiques, le top du top de ceux qui savent vraiment, et sur qui les politiques peuvent s’appuyer pour prendre une décision ? Tel chef de service des maladies infectieuses devenu star de la télé, une éclosion rentabilisée par les 100 000 exemplaires bien vendus de son essai, se retrouve fanfaron sur la sellette de l’ordre des médecins. Tel autre, chercheur pressé de donner une date pour la découverte d’un remède miracle, harcelé de questions contradictoires, lâche exaspéré qu’il y a certainement 60 millions de spécialistes en France, allez leur demander.

Éloignons-nous du virus avec un exemple de travail scientifique des plus singulier, la recherche atomique. Le projet «Manhattan» avait à sa tête Robert Oppenheimer, Hiroshima et Nagasaki, exploit technique et responsabilité morale. Dans un célèbre discours en novembre 1945 le physicien évoque la responsabilité des scientifiques dans leurs relations avec les citoyens, c’est ce qui nous concerne aujourd’hui : «nous ne sommes pas que des scientifiques, nous sommes aussi des hommes». Dépendre de ses semblables dit-il c’est le lien le plus fort du monde. Le dilemme de ce théoricien intellectuel et cultivé ce fut de poursuivre la recherche scientifique tout en tenant compte des exigences pratiques. Trouver un vaccin au Covid sauvera le monde comme la bombe H l’a détruit. Ah, Reiser, on vit une période formidable!

Fiat lux et facta est lux, Journal d’un reconfiné (23) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/19/salete-de-vingt-ans-journal-dun-reconfine-22-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, jeudi 19 novembre 2020

En guise de dernier soupir il souffla mehr Licht, davantage de lumière. Et Goethe s’éteignit. Certains exégèses traversant la place du café Brant pour saluer la statue du poète amoureux de la fille du pasteur de Sessenheim estiment que ce fut mehr nicht, il y en a marre, ça suffit maintenant. Lumière du jour derrière les rideaux ou lumière de l’éternité au paradis des écrivains, on peut choisir. Un doux et lumineux poème adressé à la tendre Frédérique qui de son attrait sans artifice, de sa sérénité prudente, de sa naïveté réfléchie et de sa spontanéité prévoyante enflammait l’imagination de Johann Wolfgang débute passionnément : Mon cœur a battu…

Terminaux soupirs dans les hôpitaux, les cœurs n’y battent plus et même si l’on observe un ralentissement de la croissance de la courbe de la seconde vague du coronavirus, les soignants sont loin de voir la lumière du bout du tunnel. Un tunnel mortifère et aveugle qui éclaire les articles de presse préférant poser la question puisque l’on est sans réponse : Covid-19, quand verra-t-on le bout du tunnel ?

Gros soupirs des gros marchands de l’Eurométropole strasbourgeoise qui veulent faire des chiffres ensoleillés à Noël et qui ont déjà vu la lumière : des illuminations flamboyantes autour de leurs commerces, avec sapin antimorosité et si notre mobilisation est entendue, vin chaud et bredele. Les clients raisonnables siroteront le jaja collant en respectant les distances sanitaires sous les guirlandes multicolores dont le clignotement éblouissant est l’ADN des clients alsaciens selon l’association des commerçants illuminateurs : nous vous proposerons mille lumières en un parcours scintillant pour des moments magiques. Sauf si Noël est reporté au printemps, ou peut être même après les élections régionales de juin : le petit Jésus en visioconférence le 14 juillet priant pour un virus envolé, des rois mages vaccinés, des contaminés rassurés. Et sous le feu d’artifice la crèche illuminée. 

Saleté de vingt ans, Journal d’un reconfiné (22) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/18/lesperance-dune-bonne-raclette-journal-dun-reconfine-21-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, mercredi 18 novembre 2020

C’est une détresse lue dans les journaux, dévastatrice et qui bouleverse, une solitude noyée dans le cliché des fêtards conspués, une péripétie de l’adversité qui nous rappelle que peut-être nous avons eu un jour 20 ans et que cela avait été le plus bel âge de la vie.

Quarante présidents d’université et des médecins directeurs de services de santé universitaires alertent sur les abîmes psychologiques de certains étudiants.  Une souffrance silencieuse dans l’isolement et la précarité avec une statistique effarante, chez les jeunes le suicide est la deuxième cause de mortalité. En France il y a un psychologue pour 29 882 étudiants (aux Etats-Unis un pour 1600). La crise du Covid-19 augmenterait de 30 % cette situation dramatique. «L’intégralité des enseignements de l’université bascule en distanciel» : pour ceux qui viennent d’arriver en fac, cela veut dire une piaule de 9 m², pas encore de réseaux d’amis, aucune possibilité de job d’étudiant et la honte mal assumée de se nourrir dans les cantines caritatives. Huit heures par jour de cours par ordinateur et autant de temps pour travailler et réviser devant son écran. Pas de confrontation pour acquérir une méthode, pas d’épaule solidaire pour élargir l’horizon. Certains très diplômés sont bloqués par l’absence de stages, presque toujours annulés du fait de la pandémie. En cité universitaire le Covid c’est 154% de plus de demandeurs d’aide par rapport à l’année dernière. Le reconfinement a été une dégringolade, notamment pour les étudiants étrangers sans famille pour les urgences. La précarité est extrême comme pour cette étudiante en Master 2 que hante l’image de la clocharde qui tend la main.

A l’hôpital les étudiants ne sont plus dans des rôles d’observateurs. L’épidémie a imposé un tempo qui pousse les soignants dans leurs limites physiques et mentales. Tous les gestes se succèdent sans relâche, les équipes se sentent en décalage avec le monde extérieur, les étudiants s’enfoncent dans ce tunnel, le mot stress est un euphémisme, à ce rythme on apprend vite. On craque aussi pour aller pleurer dans le placard à linge sale. Commencer sa carrière dans ce tourbillon épidémique est une grosse épreuve. Le Covid-19 peut tuer une vocation plus vite qu’un malade.

L’Espérance d’une bonne raclette, Journal d’un reconfiné (21) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/17/le-vaccin-aux-trousses-journal-dun-reconfine-20-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, mardi 17 novembre 2020

L’Espérance, ce n’est pas seulement le nom des tavernes collées aux églises ou une bière brassée à Schiltigheim, c’est le concept qui régit toute la communication sur la Covid-19. Portez-vous bien, parole d’évangile, ayez confiance en l’avenir, vous désirez le retour à la vie d’avant, vous pouvez compter sur nous, nous allons réaliser votre désir. Alors en attendant, aujourd’hui, information primordiale à la radio, il y a une ruée sur un produit de grande nécessité, la raclette. Objet de partage, la raclette unit la famille autour de la table, une communion fromagère pour sauver son âme du reconfinement. L’avenir est dans la paix des troupeaux de vaches laitières menés par le berger (y’a pas de cow-boy en Alsace). Soirée raclette respectant les règles sanitaires et rupture de stock dans les magasins d’alimentation ! La Suisse en produit pourtant 12 000 tonnes de ce fromage pour l’espérance de soirées conviviales.

Après cet intermède gastronomique (la Bible et les Evangiles en sont truffés, Simenon et San Antonio aussi, et Chabrol…) l’espérance en plein reconfinement c’est de renoncer au pire. Renoncer à l’idée que le pire est toujours certain. « N’ayez pas peur… » Cela ne va pas de soi d’avoir à chaque journée de pandémie une idée optimiste, « dès que c’est fini je pars à la mer » disait cette dame à la boulangerie (bien sûr elle achetait une part de tarte au fromage, la meilleure, rue Geiler, etc.) et j’ai trouvé malin de demander Méditerranée ou Océan Atlantique, son espérance c’était les deux ! 

Blaise Pascal a théorisé la notion d’espérance pour savoir comment répartir les mises dans les jeux de hasard. Christian Huygens a rédigé le premier Traité du hasard en 1656, l’espérance mathématique étant une « variable aléatoire réelle» dans la théorie des probabilités. Le coup de chance, c’est la gloire éternelle dans l’autre monde, on l’appelle la foi. Le coup de bol, à la roulette, c’est 1 case sur 37. L’espérance c’est de se dire que dans le monde on ne fait pas encore partie des 55 millions 333 374 infectés ni du 1 million 332 390 décédés de la Covid-19 (chiffres Santé publique France ce soir à 23h13).

Quand Flaubert (toujours lui) brouillonne sa première Tentation de saint Antoine il voit «cette belle espérance qui consiste à croire sans preuve, à adorer ce qu’on ignore et à attendre avec ferveur ce qu’on ne sait pas du tout ».

Le vaccin aux trousses, Journal d’un reconfiné (20) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/16/limagination-en-garde-a-vue-journal-dun-reconfine-19-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, lundi 16 novembre 2020

Un vaccin ! Coup de théâtre ! Alors que la pandémie étend toujours des vagues de désespoirs, que les morts battent à nouveau des records et que les réanimés critiques sont transportés par avion dans les hôpitaux non saturés, alors que les ministres pataugent dans tout ce qui est gâché et que tout est saccagé, que les scientifiques s’entre-tuent mais que les coupables agonisent, voici l’aurore, un deuxième vaccin fiable à 94,5 %.

Comme lorsque le polar, le film ou la pièce de théâtre tirent en longueur, une péripétie sensationnelle bouscule le train-train du scénario et annonce la fin de l’histoire. Un ou deux vaccins vont nous sauver de la Covid-19. Dans une série B on dira que c’est trop gros et qu’on n’y croit pas. Aujourd’hui le vaccin est entré en scène comme le deus ex machina. Il descend des cintres, dieu de la tragédie grecque, parce que la situation est sans espoir. Terminée la logique dramatique du récit qui mène de l’hôpital à la morgue, le coup de théâtre permet de remonter sur les planches.

On appelle ce moment de dénouement inattendu « les cinq dernières minutes », même si elles sont inconcevables et démontrent la paresse des scénaristes. Bon Dieu ! Mais c’est… bien sûr ! Parfois le coup de théâtre prend le spectateur comme complice ou le malade comme cobaye, on jubile de voir Orgon sortir de sous la table et le Labo annoncer un milliard de doses.

Le coup de théâtre réussi garde les pieds dans le réel, la chloroquine de Didier Raoult et l’eau de Javel de Donald Trump relevant du navet. Alfred Hitchcock donnait volontiers sa recette du suspens, une combinaison d’angoisse, d’identification et d’insolite. Et pour que le film soit bon il fallait qu’à la fin, des acteurs meurent.

L’imagination en garde à vue, Journal d’un reconfiné (19) –ambroise perrin

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Ambroise Perrin, dimanche 15 novembre 2020

L’imagination c’est parfois l’asthénie du désespoir. On imagine que tout est comme avant à plus de 300 dans un loft de 300 m² pour faire la fête jusqu’à ce que la police débarque et mette les organisateurs en garde à vue. On imagine pouvoir se rencontrer sans masques, danser, draguer, se moquer de la société. On imagine que l’on ne va pas transmettre le virus aux autres en rentrant chez soi. Quelle tristesse ! Alors que l’imagination c’est une puissance de création, c’est la puissance « reine ».

Reconfinés, sommes-nous complétement désenchantés ? Ah, l’imagination, made in mai 68… la jeunesse qui s’est enfermée hier à deux heures du matin pour une soirée clandestine imagine être créative en méprisant les règles sanitaires. Baignée dans les vagues monotones des smartphones, leur adolescence n’a pas eu le temps d’avoir de l’imagination, coincée dans le pragmatisme des lycées qui préparent à un métier. Les professeurs d’utopie ne sont plus au rendez-vous. Quand dans un souci de simple cohérence un prof partage les valeurs de l’Histoire et de la République, il risque sa tête. Parler de l’imagination, c’est chercher à cerner une faculté ambivalente nécessaire et dangereuse à la fois, c’est savoir suspendre son acquiescement à ce qui ne nous convainc pas entièrement.

Les consignes de reconfinement contre la pandémie Covid 19 ne sont pas prépondérantes ? A l’heure de toutes les théories de complot, Hold-up et compagnie, «la recherche de la vérité» est un argument, réfléchi ou non. Mais «celui qui court vite sur la mauvaise route arrive moins rapidement au but que celui qui boîte sur le bon chemin». Choisir de braver les consignes sanitaires, une question de morale ? La célèbre formule de Malebranche, « la morale démontrée et expliquée par principe est à la connaissance de l’homme ce qu’est la connaissance des lignes courbes à celle des lignes droites » ne rejette pas le pouvoir de l’imagination.

L’imagination joue un rôle important dans la constitution de la pensée rationnelle, explique le philosophe. Elle permet de distinguer l’obscur ou le faux, elle nous aide à être plus attentif. Alors comment comprendre que l’on prenne tant de risques de contagion? Quelle idée ? L’imagination, la mémoire et les habitudes sont liées par les règles de la répétition dont dépend un principe fondamental, celui de l’imitation. Pauvre dévoiement de l’imagination, vouloir être différents… comme les autres.

Des loups dans la steppe, Journal d’un reconfiné (18) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/13/mon-coeur-de-silex-journal-dun-reconfine-17-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, samedi 14 novembre 2020

Je vais vous dire, tout le monde triche. Les détenteurs de multiples attestations, une par poche, les malins décrocheurs de primes, dossiers simplifiés, les gros commerçants qui cartonnent, pick and collect, et tous ceux qui sont tenus pour des paragons de vertu. Mais il y a aussi tout ceux qui plongent dans la pauvreté et pour eux on a créé une drôle d’expression le « reste à vivre», (4 euros par jour et par personne quand « tout le reste» est payé).

Muni de notre attestation de déplacement dérogatoire, nous croisons beaucoup de gens. Comment reconnaître les tricheurs ou les pauvres ? Ont-ils chacune différente une nuance dans leur attitude, une hardiesse dans le regard ? Bien sûr ils ne sont pas dotés d’un signe qui indiquerait leur prépotence et qui résumerait l’inavouable fascination que nous éprouvons nous, êtres ordinaires, pour ceux qui hors normes, se fondent dans la masse. La pauvreté suscite la compassion, et la solidarité exprimée par la société est un appel sans discussion à notre naturelle générosité. Et les tricheurs ? Balançons l’idée de la délation. D’une certaine façon, leur différence inspire la crainte, parce qu’ils ont «inventé une histoire» comme s’ils s’identifiaient à Caïn, le fort qui a tué le faible.

Nous sommes tous égaux face aux injonctions du gouvernement et aux règles du confinement, mais lorsqu’un fort a pris le pas sur un faible et considère avoir fait un acte héroïque, nous les faibles sommes pleins de frayeur. Et pourquoi pas eux ? Parce qu’ils nous considèrent comme des lâches, des imbéciles ? L’attestation d’une heure ils en ont trois en poche. Et puis en cas de contrôle il leur suffit de dire que…

Comment admettre que Caïn est un être noble ? Et nous, Abel, on se sacrifierait pour lui ? Nous ne vivons pas dans un monde lumineux et pur, la Covid rode et la mort est au coin de la rue. Tricheurs ou respectueux, nous nous croisons, masqués certes, mais nous formons ensemble le peuple du deuxième confinement. Seuls nos yeux, aux étranges éclats au-dessus du tissu, expriment la sérénité, la crainte ou, peu honorable, une légère exaspération. Quels qu’en soient les mauvaises raisons, «trahir» le décret numéro 2020–1310 du 29 octobre 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l’épidémie de Covid-19 dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire a quelque chose de jubilatoire que nous ne pouvons partager. N’empêche que…

Nos histoires ont un goût de non-sens, de folie, de confusion et de rêves, comme la vie de tout homme qui ne veut plus se mentir. Dans la steppe, le loup. Tel n’est humain, écrivait Hermann Hess pour qui la morale pouvait être remplacée par l’esthétique, tel n’est humain que dans sa partie supérieure, et poisson en bas. Tous nous sortons du même sein, nous pouvons nous comprendre les uns les autres, mais personne n’est expliqué que par soi-même.

Mon cœur de silex, Journal d’un reconfiné (17) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/13/on-sen-fout-pas-journal-dun-reconfine-16-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, vendredi 13 novembre 2020

Comment te dire adieu en ce vendredi 13 faux jour de chance ? Sous aucun prétexte, et interdiction de passer du temps en zone Covid à l’hôpital pour lui tenir la main. Des funérailles avec personne au cimetière.

Le mort avait peur de la mort, de la douleur, il a laissé sa trace, celle d’un être fragile et faible. De lui on ne se souvient que de choses banales et absurdes. Avant de mourir il a encore exprimé sa haine pour ce qu’il va quitter, sa famille, son travail, la société, son insipide vie secrète.

Pourtant il aimerait bien s’accrocher, le Covid certains s’en sortent ; on lui dit qu’on va l’endormir pour le mettre en réanimation. Il aurait bien aimé écrire quelques lettres pour dire adieu.

On s’en fout pas, Journal d’un reconfiné (16) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/12/la-solitude-du-coupable-que-personne-ne-soupconne-journal-dun-reconfine-15-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, jeudi 12 novembre 2020

Il est 18 heures passés quand on sonne à la porte en plein « Castex». « Oui je sais me dit la voisine, mais cela ne m’intéresse plus ». Je jette un œil par la fenêtre, il y a du monde dehors. Je laisse la radio allumée. « Mais il faudra bien savoir quels sont les nouvelles mesures ? On s’en fout, on connaît la réponse c’est toujours ça dépend… en tout cas il ne faut pas oublier l’attestation ils font des contrôles en ville ! La CTS fait la police, bientôt c’est les gendarmes qui vont conduire le tram. On n’est plus que des pions ». Même à l’intérieur de l’appartement on a l’impression d’être dehors et ce n’est pas seulement le télétravail qui a supprimé la notion de havre protecteur du domaine privé. Il y a cette ambiance de contrôle diffus et de pagaille incontrôlée, et des petites phrases qui ne sont pas anodines, comme « le masque même chez-soi ».

Le premier ministre a commencé par présenter ses condoléances, puis c’est une litanie de chiffres sur un ton très assuré, professoral. Il serait irresponsable… On attend 18 minutes pour entendre l’attendu 15 jours de plus. Puis les ministres défilent en se défilant, comme à la fête de fin d’année au lycée pendant la distribution des prix. Dans l’ordre la santé, l’éducation, l’emploi, l’économie. Rien pour la culture même pas un accessit. On s’en fout. Et puis encore ce pitoyable et maladroit aveu: l’ennemi ce n’est pas l’Etat c’est le virus. 

Elles n’ont même plus la niaque pour l’ouvrir, ni la démangeaison de la ramener, ni l’espoir de la solidarité applaudissante du mois de mars : les infirmières–renfort-réanimatrices du Covid à qui on avait promis une prime de 1500 euros et qui ne l’ont pas perçue se sont trouvé un nom, les dé-primes : «on s’en fout du fric mais pas du manque de reconnaissance… l’impression d’être des Kleenex ». La déprime. Elles ne rempileront peut-être pas malgré la violence de la deuxième vague. « C’est pas vrai mais on va dire qu’on s’en fout ».

La solitude du coupable que personne ne soupçonne, Journal d’un reconfiné (15) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/11/ils-demandent-le-chef-journal-dun-reconfine-14-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, mercredi 11 novembre 2020

Quand le prof fait une faute au tableau c’est pour voir si nous sommes attentifs. Quand Emmanuel Macron fait deux fautes d’orthographe chez De Gaulle, c’est qu’il est ému (et ça le rend sympathiquement humain). Quand l’ambassadeur de France à Washington offre trois bouteilles d’eau de Javel à Donald Trump, il fait de la publicité pour les produits français (source : AFP, Ambroise Fiction Presse). Quand à Strasbourg des financiers du Qatar ferment le Printemps, le magasin fait la Une des DNA et les propriétaires de l’émirat offrent à chacun des 200 salariés licenciés un abonnement à Charlie Hebdo (même source). Quand l’Obs de ce jour publie que John Lennon a été l’amant de David Bowie, on se dit qu’on aime tous les deux. Quand l’empereur Mutsuhito ouvre le Japon à la modernité occidentale et invite le major-général prussien Meckel à inculquer l’esprit de soumission et d’obéissance militaire à l’armée impériale, il offre quatre ginkgo biloba au Kaiser Guillaume 1erqui les plante à Strasbourg (c’était en 1880, l’année de la mort de Flaubert, et les arbres sont toujours là, magnifiques, place de la République). Quand la maison de retraite à Guebwiller se nomme Les Erables, on pense aux feuilles mortes et aux 32 résidents sur 83, positifs. 

Quand on veut échapper à son confinement et que l’on se sent condamné à la bassesse, on se dit que les seules limites sont celles où l’on se morfond. Quand on est seul face à la peur, on comprend que personne ne vous comprend. Quand on passe sa vie à trahir, tout ce qui éloigne l’angoisse semble juste et bon. Quand on vous prouve (dans les journaux, à la radio) que le virus rend anxieux, on fuit l’inquiétude morale, les scrupules et les remords et l’on s’attache à être veule devant l’effort et les conflits moraux. Quand on fait le test et que l’on sent sa chute irrémédiable, fermée à tout retour, on tue l’espoir qui empoisonne la déchéance. Se complaire dans sa lâcheté, toujours Alain Berthier croisé à nouveau pas par hasard, coupable.

Ils demandent le chef, Journal d’un reconfiné (14) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/10/murmures-des-murs-journal-dun-reconfine-13-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, mardi 10 novembre 2020

Nous ne sommes même plus blasés. La routine Covid régit nos journées. Si le mot n’avait un souvenir glorieux nous dirions que nous sommes une armée des ombres, résistante. On baisse la tête et le masque dans les queues au Carrefour City, chez la marchande de journaux, sur le trottoir de la boulangerie (oui la tarte au fromage rue Geiler !).

Et pourtant ce n’est pas pareil, ce nouveau confinement, ça grouille de monde dans la rue, il y a toujours des voitures et des PVs partout et les sourires complices et apeurés ont disparu. Les informations disparates soulignent la confusion et nous côtoyons de plus en plus de malades et de morts dans nos entourages. Nous avons du mal à nous enthousiasmer à l’annonce d’un prochain vaccin. On se demande qui commande dans ce bazar.

Ils demandent le chef, je me nomme, ils se rendent. Le combat cessera-t-il faute de combattants ? Nous sommes prévenus, cela ne sera pas terminé à Noël. Alors les chefs que l’on n’attend pas se nomment. Par exemple le patron du Medef affirme organiser les jauges de clients pour garder les boutiques ouvertes. C’est lui qui décide ou bien les parlementaires ceints de la légitimité démocratique et de la responsabilité déléguée ? Caïd ou le Cid ? Nous accepterions quelques morts (ou Maures) de plus pour sauver les cadeaux ?

Mais sans cesse ignorants de nos propres besoins / Nous demandons au ciel ce qu’il nous faut le moins… Les deux alexandrins de Boileau sont à souffler au ministre de la santé que l’on n’écoute plus sans ressentir de la pitié.

Murmures des murs, Journal d’un reconfiné (13) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/09/soleil-noir-de-la-melancolie-journal-dun-reconfine-12-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, lundi 9 novembre 2020

Mon papa, dont c’est l’anniversaire aujourd’hui, et qui était un professeur adoré par ses élèves, nous faisait le soir de Noël une dictée. Avec des pièges bien sûr. Tout est question de contexte répétait-il. Il y a du basilic le long de la basilique, une amende à celui qui a grignoté les amandes du kouglof, je serre le cerf du serf (il adorait le Moyen-Âge), un chant dans le champ s’éleva, je fis signe au cygne de s’envoler, ne pas entamer le flanc du flan (à la pistache son préféré), il l’est vraiment, laid !, c’est un leurre de l’imaginer à l’heure, la reine pris les rênes du renne, ils sont cent-vingt sans vin (à Cana), je murmure derrière le mur les mûres sont mûres.

C’est aussi l’anniversaire de la chute du Mur de Berlin, j’ai dans mon garage une Trabant échangée ce soir là au Bornholmer Brücke. The Wall (pas de Pink Floyd) de Trump porte le chiffre 13767, décret signé le 25 janvier 2017 pour protéger les Américains des hordes de Mexicains. Il s’avère parfois assez facile à percer, seuls les animaux sauvages font des détours pour passer par la ville, la nuit. Que vont devenir ces briques de béton et d’acier? La frontière entre les deux pays est 3142 km et traverse des terrains privés dont les propriétaires rechignent à vivre dans l’ombre d’une hauteur variable de 10,5 m, 16,5 m et même 27 m (90 pieds) qui ont culminé dans un discours enflammé de son instigateur.

Le mur des 200 000 morts du virus a été franchi aux Etats-Unis depuis déjà plusieurs semaines. Hadrien et Antonin construisirent leurs murs contre les barbares aux limites de l’Angleterre et de l’Écosse. L’Enfance d’un chef est la dernière nouvelle du recueil de Jean-Paul Sartre, Le Mur. Elle se termine par l’évocation du triomphe du fascisme. Le héros décide alors de se laisser pousser la moustache.

Soleil noir de la mélancolie, Journal d’un reconfiné (12) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/07/passation-journal-dun-reconfine-11-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, dimanche 8 novembre 2020

Il y a des pages d’enthousiasme et d’autres de déprime. La presse salue Joe Biden au bout du suspense et pour parler de la Covid-19 évoque une «vague psychiatrique» ; nous brassons du noir et n’avons pas le moral. Ce deuxième confinement provoque une grosse déprime et avec une avalanche de chiffres et d’études scientifiques de psychiatres et de neuropsychologues on évoque notre vulnérabilité. Un encadré donne le pourcentage de suicides. Nous vivons dans le stress de la peur d’attraper le virus et l’isolement social créé par la crise sanitaire. Hier samedi cinq malades bas-rhinois sont décédés du coronavirus et le journal tient les comptes, 1618 Alsaciens morts depuis le début.

Nous n’avons plus de géraniums aux silencieux balcons de 20 heures ni de gags parfois rigolos via Internet. Nous sortons plus souvent en dérogatoire mais la mélancolie est aussi beaucoup plus grande.

Quand Gérard de Nerval ne termine pas son récit poétique et mélancolique Aurélia pour se suicider et échapper à son confinement halluciné, il dit simplement que dans l’affection qu’il porte à ses semblables il y a trop de passé pour qu’il n’y ait pas beaucoup d’avenir. Je suis le Ténébreux…

Passation, Journal d’un reconfiné (11) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/06/les-mots-de-la-mort-journal-dun-reconfine-10-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, samedi 7 novembre 2020

Un virus soit il disparaît à un moment ou à un autre, soit on le bat. Aux Etats-Unis de valeureuses élections ont permis de battre le bouffon, le pays aurait été sinon confiné quatre autres années. Pour la Covid-19, qui ne disparaîtra peut-être pas aussi soudainement qu’elle est apparue, tous espèrent qu’elle sera battue par un vaccin.

Le vaccin du pouvoir, c’est la justice, la démocratie, Dieu en qui l’on croit si on a des dollars en poche et c’est en France la liberté, l’égalité et la fraternité. Aller jouer au golf au moment où le destin du pays bascule n’est pas vraiment une « fraternité attitude ». Se faire couper la parole par les plus grandes chaînes de télévision décidant de refuser de diffuser des mensonges, c’est là une preuve de liberté, celle de journalistes répondant plus à une éthique qu’aux ordres présidentiels.

Pour trouver le vaccin qui nous sortira du spectre des confinements, les chercheurs doivent reconnaître l’importance majeure de la confrontation des convictions et des découvertes. Les rapports de force peuvent être emportés et combatifs. Si l’organisation, le laboratoire ou la république, fonctionne de façon apaisée, le meilleur en sortira. Grâce à quoi ? A la prise en compte de la pluralité et de la conflictualité.

Une surface de 9,8 millions de kilomètres carrés avec 330 millions d’habitants et un diamètre entre 60 et 140 nanomètres (1 nm = un milliardième de mètre) : pour se protéger on construit un mur et l’on porte un masque, «pour que cela ne passe pas ».

Les mots de la mort, Journal d’un reconfiné (10) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/06/virus-et-orages-dacier-journal-dun-reconfine-09-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, vendredi 6 novembre 2020

Après cinq jours sous oxygène à l’hôpital, son ami est rentré à la maison. Très affaibli, il dort, ça va. Et vivant, fait-elle mine de s’étonner, cynique comme une ex-future veuve. C’était du lourd, il s’en est sorti. Elle aussi a la Covid 19, en léger. Interdiction de venir puis une visite autorisée et des heures à attendre dans un couloir, isolée. «Écoutez Madame, si vous voulez qu’on sauve votre mari, arrêtez de pleurer ».

C’est une histoire qu’il faudrait raconter et au détour d’une chronique du Monde on lit que «la mort n’est qu’un mot» et que suivant l’azur Nathalie Léger dit que finalement «l’écriture c’est le seul truc réel». Et qu’elle aimerait inventer un temps grammatical pour parler des morts au présent sans avoir l’air fou.

A la Une du quotidien une publicité pour le prix Femina avec un bandeau rouge un peu roué «Le livre un bien de première nécessité». Qu’est ce qu’un «besoin essentiel» (pour ne pas mourir) questionne Libé avec en illustration un livre bien relié en forme de tarte au fromage (la meilleure à la boulangerie rue Geiler) sur une assiette blanche. La liste des courses est un très bon exemple de cet essentiel à géométrie variable… l’eau, le savon, des Corn Flakes, un abonnement à Téléfoot ou le dernier Goncourt ? Mort de faim, mort d’ennui, mort de mots ? Parenthèse, en dernières pages, hommage à Jean-Pierre Vincent mort hier à Mallemort, qui au TNS disait dans les si regrettées années 70 aux jeunes spectateurs que pour aimer le théâtre il fallait lire (l’Education Sentimentale) et voir des films (la Règle du Jeu).

Est-ce qu’un mot peut défier la mort ? Il y a des ambulances qui foncent à l’hôpital, d’autres devraient s’arrêter devant la BNU pour sauver des vies. J’ai en main les volumes de la correspondance de Flaubert, où tout est à lire pour survivre, écrire c’est vivre. Je me promène une heure durant, Ernest Chevalier, Alfred Le Poittevin et bien sûr Louise Colet. « La bêtise c’est de conclure». Et conclure, ce n’est pas mourir un peu ?

Virus et Orages d’acier, Journal d’un reconfiné (09) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/04/tissu-est-dans-iode-journal-dun-reconfine-08-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, jeudi 5 novembre 2020

La deuxième vague est plus forte et ce sera plus cruel qu’au printemps. Les ministres se succèdent pour mettre le feu au rouge écarlate. Mais le respect des consignes de confinement semble bien pris à la venvole. Les rues sont pleines, même la fleuriste a du monde, patientant gentiment au croisement.

Au-dessus des masques les yeux graves racontent la résistance au virus comme si la lutte contre la pandémie devenait un exil intérieur. «La chauve-souris, sous les voussures crevées des cathédrales, voletait à la clarté de la lune». Les malades, au bord des falaises de marbre, vivent dans la terreur de l’invisible et la dictature des interdictions. On attend le barbare, le poison mortel, comme dans le Désert des Tartares ou le Rivage des Syrtes.

Si l’on a les symptômes, on fait le test. Si le test est positif, d’abord on s’isole, Puis on attend que cela passe ou que cela empire, jusqu’à l’hôpital. L’hôpital certes, mais pas en réanimation. On dira de vous que vous êtes entré en réanimation aux soins critiques mais «il s’en sortira». Pendant tout ce temps, avec une prudence stylistique flaubertienne, on cherche à savoir « qui » et « comment » on a attrapé «cette saloperie». On multiplie les versions possibles de la rencontre fatale.

Le scénario probable est celui de l’agonie. On devient un soldat pris dans des orages d’acier. L’écrivain allemand Ernst Jünger recommande d’être un rebelle, celui qui doit se confronter à la liberté, se révolter contre ceux qui semblent des automates, les «techniciens» de l’avant trépas. Il dit qu’il faut refuser d’en admettre la conséquence éthique, le fatalisme. 

Tissu est dans iode, Journal d’un reconfiné (08) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/04/la-resignation-forme-de-lart-journal-dun-reconfine-07-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, mercredi 4 novembre 2020

Pour résister aux virus, tous, médecins et malades, tous, citoyens propagateurs potentiels de l’horreur, tous pourraient faire le serment de ne déposer les armes que lorsqu’à nouveau l’on pourra se promener partout sans risque, s’embrasser sur la bouche et manger avec les doigts et sans masque.

« Tissu est dans iode », c’est la magnifique phrase codée de la division blindée du lieutenant-colonel Rouvillois pour annoncer la libération de Strasbourg le 23 novembre 1944. Quand allons-nous être libéré de la Covid-19 , et aussi, autre association d’idée pas trop incongrue, être libéré du bouffon Donald Trump, puisqu’à cette heure le suspense se poursuit aux Etats-Unis ? Une phrase au destin devenu légendaire a marqué notre entrée dans la crainte du coronavirus, « nous sommes en guerre». Quelle phrase accompagnera notre sortie ?

Tant de phrases sont à l’image des éphéméroptères, ces insectes qui ne vivent que quelques heures, après avoir déposé leurs œufs sur des eaux marécageuses aux flux aussi imprévisibles que les canaux des réseaux sociaux. À suivre de près, journaux papier, radio, la dantesque question du confinement ne mobilise qu’un pauvre vocabulaire, de tristes clichés qu’un ton martial ne rend guère poétiques. Le serment de Koufra était lyrique ; la tragédie, le cauchemar que nous vivons en cette fin 2020 peut se nourrir sans indécence de la prosodie.

Les ailes des éphéméroptères sont transparentes, finement nervurées et rigides, et les imaginer peuplant les deux rives du Rhin provoque l’exaltation de l’explorateur qui sommeille en nous et qui apprend que leurs larves ont une longévité de parfois 10 ans et que leur vie a la brièveté des quelques instants nécessaires pour se reproduire. Les sentences qui se répètent et qui règlent désormais nos vies de confinés à déplacement dérogatoire ne cherchent pas à enjoliver la formule technocratique. À l’Assemblée nationale hier soir, un texte certes dénué d’aimables phrases sur l’état d’urgence sanitaire devait être voté, les députés de la majorité ont séché, peut-être pour prendre le temps de lire chez eux de la poésie… Tissu est dans iode.

La résignation forme de l’art, Journal d’un reconfiné (07) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/03/je-crois-en-toi-promesse-toute-puissante-journal-dun-reconfine-06-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, mardi 3 novembre 2020

Le confinement exclut les dilettantes. A la rigueur pouvons-nous être dandy en choisissant la couleur de nos masques mais être dilettante c’est difficile puisqu’il s’agit de ne se fier qu’aux impulsions de ses goûts. 

La pandémie élève la résignation en une forme de l’art. Alors que le dandy ne souhaite que vivre et mourir devant un miroir, le dilettante s’entiche de sarcasmes et de désinvolture. Et comme nous sommes (toujours) en guerre, il doit se résigner à la lâcheté la plus sommaire, obéir. Cette culpabilité que nous pourrions ressentir face à notre veulerie trouve refuge dans l’actualité du jour, les merveilleux cafouillages dans les consignes données officiellement pour obéir à nous confiner. 

Comme nous avions peur de mourir lors du premier confinement, nous vous avons étiré jusqu’à des proportions démesurées notre sens de l’abdication. Se remplir soi-même une autorisation et craindre d’en dépasser l’heure, c’est établir une figure systématique d’allégeance, de docilité, de résignation.

Nous avions peur et donc nous jubilions de nous complaire sans avoir honte dans l’univers de notre chambre. Au deuxième confinement, si nous le respections aussi strictement, cela puerait le bagne, la déchéance acceptée étalée dans notre famille, dans un laisser aller définitif et un débraillé éternel. Et au retour d’une petite heure dérogatoire nous ressentirions un plaisir honteux.

Nous jouons une tragédie de l’enlisement sans avoir vraiment envie de poursuivre la petite étincelle de pureté qui nous reste dans l’abjection. Si écrire est la recherche de l’exacte pesanteur de la vie, il faudrait pouvoir toucher des doigts cette lourdeur et donc n’écrire que pour les mains. Heureusement tout nous distrait. Et même si l’air que nous respirons contient des aphorismes de malheur et de bassesses, nous nous adaptons à ce consensus qui consiste à attendre la fin sans savoir si et quand nous y serons. Sur internet un humoriste fait tourner un sketch relatant son 27econfinement et son rire est motivé par la perte du goût de la controverse.

Notre lâcheté. Dans ce petit roman paru en 1930, Alain Berthier pose cette question vertigineuse : « que peut être la pitié d’un homme qui couche avec l’objet de sa pitié ?» L’incipit servira de conclusion à cette nuit qui tombe si tôt sur la rue Geiler, où heureusement nous avons toujours l’affichage lumineux du pressing, en lettres de néon vert donnant la date, l’heure et la température ambiante. : « Je voudrais oublier mon passé».

Je crois en toi, promesse toute-puissante, Journal d’un reconfiné (06) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/11/02/tout-ce-que-le-ciel-permet-journal-dun-reconfine-05-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, lundi 2 novembre 2020

C’est un grand magasin d’une chaîne très « Active» qui vend de tout, du bricolage, des cosmétiques, des fleurs en plastique, des cadres avec Marilyn et des soupes chinoises en sachet. On y va pour acheter un pot de colle et on ressort un panier plein ; aujourd’hui les trois quarts des rayons sont couverts d’un grand film transparent qui masque les produits interdits à la vente. La peinture blanche pour plafond est autorisée : «c’est incompréhensible» me dit une vendeuse. Je suis seul dans les rayons. Pour ne pas rester désœuvrées, quatre de ces dames font du « réassort ». Elles portent des gilets orange à bandes fluorescentes avec dans leur dos, imprimé et souligné: distance de 1,5 mètre, et plus bas : merci ! « On ne comprend rien, ça change tout le temps, on ne sait pas quoi faire, ce n’est pas impossible qu’on ferme demain. Les patrons ne peuvent rien nous promettre».

Machiavel disait au Prince qu’il n’y avait pas d’obligations à tenir ses promesses, il suffisait, les hommes étant ce qu’ils sont, de simuler et de dissimuler. Montaigne lui respectait sans conditions une promesse, haute valeur éthique, pour ne pas manquer à l’humanité. Les philosophes distinguent deux promesses, celle du contrat et celle de l’alliance. Le contrat relève de l’institution sociale. L’alliance est un schéma biblique, l’alliance entre Dieu et un peuple et à travers lui l’humanité.

Quand les gouvernants nous promettent la survie à la pandémie, ils établissent une structure théologique du politique. Le confinement ressemble à un pari de publicistes, mêlant des démagogues, des technocrates, des savants et parfois des prophètes. La mort si présente dans les déclarations du président et du premier ministre confronte la toute puissance de l’homme à celle mystérieuse d’une fatalité qui se nommerait Dieu. Promettre, analyse Vincent Peillon philosophe ancien député européen et ministre de l’éducation, promettre est une action de réparation et de promotion de la justice sociale. 

Pourquoi ce deuxième confinement semble-t-il déjà montrer ses limites ? Parce que la dimension éthique, qui nous faisait applaudir chaque soir à 20 heures, est perdue. L’individu se désengage et se déresponsabilise. La promesse que l’on accepte en signant une attestation de déplacement dérogatoire n’est pas un contrat commercial ou juridique. C’est la reconnaissance d’une alliance avec la politique, la politique réparatrice des souffrances et des injustices. Je crois en toi, promesse toute-puissante…

Tout ce que le ciel permet, Journal d’un reconfiné (05) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/10/31/lhuile-sur-le-feu-journal-dun-reconfine-04-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, dimanche 1ernovembre 2020

Si la rue Geiler était un décor et le reconfinement un genre cinématographique, serait-ce un film d’horreur, une tragédie musicale, une comédie ou un mélodrame ? C’est l’automne, dans le désarroi des lumières et des ombres et la vivacité des illusions et des verdures, moteur, place Golbéry. Le noir du deuil et le carmin des feuilles jonchent les pavés et s’apparient comme les moineaux tranquilles dès l’heure du couvre-feu, (quand on est sereinement confiné chez soi, plus la peine d’apparier ses chaussettes). Un clair-obscur qui sied à la profondeur des contrastes de l’actualité du virus. Aujourd’hui elle envahit les librairies indépendantes qui rappellent en pétitionnant qu’un livre est un produit de première nécessité. Tout drogué de littérature en crise de manque n’a-t-il pas chez lui cinq, vingt, cent bouquins pas encore lus, et quelques œuvres complètes jamais ouvertes ? Mais il s’agit d’un noble et légitime combat contre la concurrence commerciale amazonienne et supermarchéenne. C’est chaud, 232,8° Celsius (= Fahrenheit 451), cette affiche « livres interdits » entre les conserves et le PQ. Le PM squatte le 20h d’une chaîne commerciale pour faire un solo théâtral à la gravité emphatique, un acteur à Avignon tentant de couvrir l’éclat du vent dans la Cour d’honneur du pape. Ça crie mais on n’entend rien.  

L’isolement et la solitude ont un remède, la télévision, « tout ce que vous avez à faire c’est de tourner le bouton et vous aurez la compagnie que vous pouvez désirer, là sur l’écran, le drame, la comédie, la parade de la vie sont à la pointe de vos doigts ». Les héros du film de la rue Geiler sont des citoyens fougueux qui se soumettent par leur volonté même d’être de bons citoyens. On peut s’évader du présent en nourrissant un imaginaire qui refoule toutes contestations. A Hollywood des réalisateurs pensaient que ce monde de la demi-conscience était d’essence féminine. Covid, la star de notre film est un mot féminin mais que beaucoup utilisent au masculin. A Paris (nouvelle vague) des réalisateurs pensaient que l’idée d’un film devait être cachée. Dans les solitudes du confinement l’idée du ‘vivre ensemble’ structure le scénario du film de notre rue. Nous nous camouflons, mais cela ne se voit pas, c’est hors cadre. Aimons l’amour éternel des mélodrames qui se terminent en disant « vous n’êtes pas seuls ».  

La perversité des rituels engendre une société tyrannique, hégémonique, impérieuse, qui ne fonctionne que par injonction ou prescription. La douleur de l’artifice est une appréhension dangereuse, et l’arrogance versatile d’ordres si désordonnés nous ramène à cet effarant saisissement, le nouveau confinement enferme moins nos peurs que celui d’avant. On verra si c’est tout ce que le ciel permet.

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L’huile sur le feu, Journal d’un reconfiné (04) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/10/30/terrasser-le-dragon-journal-dun-reconfine-03-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, samedi 31 octobre 2020

Un homme préhistorique. A l’époque on mourait probablement plus de faim et de blessures que d’un virus. Le dessin de Charb est formidable, dans un vieux Charlie Hebdo. Notre ancêtre a la bonne tête du quidam, ses yeux qui roulent disent, «attention les gars il va se passer quelque chose d’énorme pour l’humanité !» Il hésite un peu mais il va le faire : l’invention de l’humour. Dans une main une coque pleine d’huile. Dans l’autre une torche avec du feu. Il va mettre de l’huile sur le feu.

Il a inventé l’humour, l’irrespect et le blasphème. Bientôt on inventera la roue. Plus tard, autre bouleversement pour tous les humains, le coronavirus, mais là ce n’est pas un progrès, pourtant aujourd’hui dans l’actualité on a mélangé les deux. 

Une attaque à Lyon, un prêtre orthodoxe grièvement blessé par balles devant son église. Terrorisme ? On ne peut s’empêcher de faire le lien avec les assassinats à Nice il y a deux jours, et le meurtre il y a 15 jours à Conflans-Sainte-Honorine. Sur France Info la journaliste interview un gradé syndicaliste de la police ; au détour d’une phrase de relance « on peut dire que les caricatures ont mis de l’huile sur le feu ?» avant de répéter le sésame, mot de passe de la bonne conscience, celui de « la défense de la liberté d’expression ». L’archevêque de Toulouse avait hier versé sa bouteille d’huile sur le feu des caricatures blasphématoires.

On apprend aussi par le file-flash-info que le soleil du samedi après-midi incitait bien des gens à aller se promener pour « profiter de cette dernière journée ». « Ce deuxième confinement on n’a pas trop envie qu’il commence ».

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Terrasser le dragon, Journal d’un reconfiné (03) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/10/30/le-diable-des-motsjournal-dun-reconfine-02-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, vendredi 30 octobre 2020

Ce sentiment de déjà-vu, alors que les règles sont nouvelles et que la période de confinement commence à peine, cette madeleine de notre vie quotidienne n’incite guère à l’écriture. Lire les chroniques ‘Idées’ ou ‘Rebonds’ provoque des soupirs d’admiration et ouvrir quelques pages des Pléiades des rayonnages renforce l’enthousiasme ressenti pour les génies littéraires.

Bref, ça rend plus que modeste. Mais si l’humilité était une condition première à l’écriture, il n’y aurait plus de blogs pour faire courir son chat. (Je n’ai jamais eu l’envie de cohabiter dans mon bureau bordélique avec un animal domestique même rimeur)

Donc ça recommence et pour le moment ce n’est pas comme avant. Léo Ferré chante à la radio « et puis ce magnifique ennui qui nous sclérose », je vais garder l’air en tête toute la journée. On contemple quand même des gens faussement nonchalants qui sortent du Carrefour City trois paquets de PQ au bout des bras. Et à la boulangerie la cliente replète se prend trois éclairs à la vanille en lançant à la cantonade (nous ne sommes que deux le boulanger et moi – pas plus de deux clients à la fois) « que maintenant on va pas se priver de se faire plaisir ». C’est cela qui a changé, dans cette deuxième vague on ose le dire.

Avec sa tronche de voleuse à l’étalage la toute grise souris employée de Streeteo longe le trottoir en se faisant quand même remarquer quand elle photographie les voitures et rédige sur son arnaqueur numérique des PVs à ceux qui garé en vitesse font la queue pour une baguette. Sait-elle la haine et la fureur bouillonnante qu’elle provoque face à ces «injustices», mesure-t-elle le ridicule de sa réponse faux-cul « je peux rien, c’est parti » ? Dans la rue préconfinée, tous font mine de convivialité, quelle incongruité que ce sale job « pour gagner mon salaire », de participer à ce qui est ressenti comme un racket ? Cela ne doit pas être facile pour elle de se faire alpaguer et de se faire mettre le nez dans ces petites bassesses hypocrites, c’est cela qui a changé depuis hier, on ose lui dire.

Voilà, j’ai osé raconter une petite histoire de la rue Geiler.

Et puis, même si le lien avec notre metteuse de PVs semble lointain,  la chronique ‘Idées’ de Raphaël Glucksmann qui évoque l’idéologie totalitaire qui gagne du terrain et la cité où l’on se retire, se replie, se recroqueville. Le philosophe dit qu’il faut combler le vide qui fait prospérer les répressions. Qu’il faut réapprendre le civisme. Et une jolie phrase : «seul un récit terrasse un récit».

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Le diable des mots, Journal d’un reconfiné (02) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/10/29/le-chat-du-28-veut-pas-mourir-journal-dun-reconfine-01-ambroise-perrin/

Ambroise Perrin, jeudi 29 octobre 2020

C’est quoi le purgatoire ? C’est cette zone grise avant d’entrer, soit dans le confinement, soit à l’hôpital ; Primo Lévi a écrit pour relever l’ambivalence de cette notion ; est-il inconvenant de s’interroger, avec en mémoire les scrupules de l’écrivain italien pour user de mots justes, de s’interroger sur la complexité des jours que nous vivons et nos rapports à l’autorité ? Zone grise, mais les morts du coronavirus, ce n’est pas la même chose, d’accord. Aujourd’hui c’est aussi le temps juste avant que cela ne commence vraiment. Cette étendue floue comme une raison de tolérance, cette zone purgatoire du prochain week-end pour rentrer de vacances à la maison, pour aller se calfeutrer et s’envoyer tout seul des postillons sans risquer la prison. On est jeudi donc la veille de la veille du week-end. Prenons un livre au purgatoire, le Dictionnaire amoureux du Diable, d’Alain Rey, le génial linguiste qui vient de casser sa pipe, le mot de la fin. Il aimait les bons mots, les grands mots, haïssait la bêtise mais avait certainement de la tendresse pour Bouvard et Pécuchet qui voulaient tout savoir comme un dictionnaire sait tout, Alain Rey un Flaubert contemporain a dit Pierre-Marc de Biasi pour lui rendre hommage.

Dans la cage d’escalier chez nous, le paradis est au cinquième étage sans ascenseur les enfants, et on cause avec distances : « ça nous pendait au nez, on pouvait s’en douter, ça durera plus qu’un mois ». Ce que l’on n’avait pas prévu, c’était de revoir le président avec d’autres mots solennels, quelques heures plus tard la nuit à peine passée, à Nice devant la basilique Notre-Dame de l’Assomption, après l’assassinat de 3 personnes aux cris de « Allahou akbar », une attaque au couteau, mimétique de celle du professeur d’histoire de Conflans-Sainte-Honorine. L’attaque terroriste islamiste mêle ses phrases de peur à celle de la Covid-19. « En France il n’y a qu’une communauté, la communauté nationale» martèle Emmanuel Macron.

Il pleut rue Geiler ; à 20 heures et pendant juste quelques instants voilà un temps simplement nuageux pour envelopper les balcons, mais il fait déjà nuit et peut-être fait-il noir au paradis ? On pourrait écrire un dictionnaire du «comment dire que cela recommence » en pointant les journaux : un jour sans fin, le pays sous clé, confinement acte II, après le relâchement de l’été, le président urgentiste, un mois au ralenti, reconfinement comment s’y préparer, le confinement reprend la main, plus dur et plus meurtrier c’est maintenant, la foire aux chimères, on rempart pour un tour, du mieux et du flou, ici l’Élysée les confinés parlent aux confinés, la deuxième vague, échec du consensus, le coût de chaque vie sauvée (pour l’économie, 6 millions selon Bercy), la mise sous cloche, vivre avec, Covid la montée en flèche. Allez, chère cathédrale, 142 mètres…

Le président du Conseil européen veut créer au sein de l’Union européenne l’Union des Tests et des Vaccins. Une coordination européenne. L’UTV pour le dictionnaire des acronymes.

Le Chat du 28 veut pas mourir, Journal d’un reconfiné (01) –ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/author/ambroisefiction

Ambroise Perrin, mercredi 28 octobre 2020

Quand à 20h22 ce mercredi 28 octobre 2020 le président Emmanuel Macron eut terminé son allocution depuis le Palais de l’Elysée, je quittais de suite l’écran de mon iPhone sur la table de la cuisine pour me rendre sur le balcon qui surplombe du 1er étage la rue Geiler à Strasbourg. La rue Geiler était vide et ce n’était pas encore le couvre-feu. 

Je repris avec ferveur et un peu d’appréhension les applaudissements de 20h. Oui, le confinement, ça recommence, mais là, hommage aux morts, à tous ceux disparus marqués du virus, morts au Champ d’horreur de la Covid 19. Nostalgie ? Ce beau sentiment sentirait le soufre pour évoquer les temps du 17 mars au 11 mai dernier, où la stupeur nous avait confiné dans un étourdissement inconnu. Gardons l’amertume pour une porte close, penchons-nous de notre balcon sur la vitrine Ivre de Livres, la boutique d’occasions, merveilleuse librairie où les surprises se pavanaient sur les rayonnages et où le libraire liait amitié avec tout le quartier. Du confinement, les livres nous sauveront ! 

C’était bien avant ! Ce soir le président a dit que hier 527 compatriotes étaient du virus décédés (lisait-il un prompteur ou a-t-il mémorisé tous les chiffres par cœur ?). Et il a fait appel à notre lucidité. Les opérations du cœur, et du cancer, sont parfois déprogrammées. Acte de contrition, avons-nous tout bien fait ? – non ! Nous sommes tous surpris en Europe ! Oui, rappelons que nous sommes européens, pas chacun dans notre coin.  La deuxième vague sera plus dure et plus meurtrière que la première, toujours à bout de souffle. Ma responsabilité, ton martial. On attend, ça fait déjà cinq minutes. Alors ? Si on ne fait rien, 400 000 morts de plus. Toute l’Eurométropole de Strasbourg. Heureusement le président trébuche sur deux consonnes, il est humain. 

J’ai décidé. Confinement total. Mobilisation de tous. Civisme. Le poison de la division. Le Chat du 28 a peur de mourir.

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Demain c’est le 11 mai, le chat est parti et c’est fini? Retour sur images d’un confiné (15); après le blog, le livre !

le 11 mai va arriver, c’est comme si on n’avait pas vu le temps passer, qu’est-ce qui va changer ? limitation de sortie à 100 km maximum, pas de groupes de plus de 10 personnes, masques obligatoires mais pas vraiment, ce n’est pas la sortie du confinement mais le début du déconfinement, c’est demain; dernière nuit comme avant un grand voyage…
on fait un peu le bilan, on s’était tellement habitués à nos petits rituels de quartier; on a presque oublié les morts et les soignants «toujours au front», on va changer de vie, retrouver celle qui est « normale », abandonner nos petites joies comme le rendez-vous avec le serveur du restaurant italien qui chaque soir donne magnifiquement du bel canto à la ronde !
on s’était blottis sous la couette, parce que dehors c’était la tempête, comme si le monde d’avant était devenu une abstraction… sortir était devenu un défi, un pied de nez à la réalité du virus. Après le 11 mai, la peur va-t-elle changer ?
se promener par monts et par vaux; au début du confinement il faisait nuit à 18h, aujourd’hui les boutons de roses sont devenus fleurs. Le temps a passé, insupportable pour certains, prodigieux pour d’autres
édition unique du journal local, les DNA sont devenues un lien incontournable avec l’extérieur, avec des pages hallucinantes, les annonces mortuaires sans fin, les nécrologies sujet unique d’un arrondissement, des pages complètes de photos des couturières de masques bénévoles dans chaque village ou des élus du 1er tour des municipales prenant leur fonction
nous apparaitrons en haut des marches pour aller voir ailleurs, nous croiserons les voisins sans devoir nous cacher, le nez dans le coude, et nous ferons de l’humour en disant que quand tout cela sera terminé, nous resterons bien une semaine tranquilles à la maison, sans sortir…
dernières prestations au balcon, les Fourberies de Scapin et l’Arche de Noé, nous nous préparons à cette irruption du « 11mai » comme si la terre était à l’horizon
et voilà, il se lève et s’en va… C’est la fin de ces journées d’observation, juste le temps de saluer tous les riverains autour de la rue Geiler, dans quelques jours le livre sortira de l’imprimerie et sera disponible ici…

Les derniers moments prudents avant ce 11 mai 2020, la fin du confinement ou plus précisément le début du déconfinement; Après, comme le roman de Erich Maria Remarque, l’après n’existe aujourd’hui dans nos conversations uniquement parce que nous avons vécu ensemble une expérience unique; c’est la faute à la fatalité philosophait Charles à la mort de son épouse Madame Bovary. C’est déjà le temps pour nous les confinés, avec nos drames personnels, des malades, des morts, de la petite machine à fabriquer des souvenirs; ce livre « Le chat du 28 prend le soleil, journal d’un confiné, Ambroise Perrin 17 mars – 11 mai 2020 » participera à la transmission de ces moments uniques, deux mois à rester chez soi, le papier ayant pour vocation de dormir dans des bibliothèques pour apparaître dans 5 ans, 10 ou 50 ans. ‘J’ai connu le confinement’ raconterons-nous un soir de vie; des historiens et des sociologues tireront des bilans; les pages du « Chat du 28 de la rue Geiler» sont elles un simple reflet intrépide d’un plaisir littéraire.

LE LIVRE   

Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un Confiné, Ambroise Perrin, 17 mars – 11 mai 2020,   

la vie quotidienne rue Geiler à Strasbourg.       

Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes chronologiques du confinement, 

Avec 48 dessins de Liza Reichenbach, 

Cahier au jour le jour de 64 photos légendées, 

192 pages, 20 x 25 cm, 15 euros.  

le livre sera disponible le 12 juin

contacts livre: editionsbourgblanc@gmail.com et sur le site http://www.editionsbourgblanc.com

http://editionsbourgblanc.com/content/?id=278

fin du « Retour sur images d’un confiné », merci à tous les lecteurs

La sortie à l’horizon, retour sur images d’un confiné (14)

la sortie du confinement est annoncée, avec prudence on évoque un certain horizon…
pour évoquer le 11 mai, date qui pourrait être reportée si nous manquons de civisme nous rappelle t-on avec cynisme, on précise que cela se fera progressivement, par périodes… le président cite Picasso, pas la Renault qui aura 5 milliards de subventions, mais un peintre périodique qui porte le même nom…
le 11 mai c’est dans 15 jours, on a encore le temps de retrouver un vieux compagnon de voyage, qui dormait à la cave. Un bain pour le rucksac, les confinés sont tous des routards
les restaurants relèvent le défi, les cuisiniers proposent des plats à emporter… A la radio les Grands Chefs nous donnent leurs recettes, une autre façon de s’évader
les voisins poètes posent leur prose à la boulangerie, inspirés par les géraniums de la convivialité, l’Alsace est belle et partagée, on remonte chez soi avec la baguette et la feuille imprimée
l’horizon de la cour arrière est devenu très familier, le moindre bruit fait sursauter, on se répète que cette enchanteresse torpeur ne va pas durer
alors on laisse le temps passer, quelques jours encore à se berlurer
en rire ou en s’offusquer? Ce ne sont plus des calembredaines ou des fadaises: qu’un président propose de boire de la javel pour se soigner laisse incrédule le monde entier
l’isolement pour les personnes âgées est une douleur comme la peur d’être contaminé, on leur promet alors des tablettes (numériques) pour communiquer avec leurs proches. On promet aussi 50 euros pour réparer son vélo (mesure vite oubliée), on promet d’être bien isolé dans le train (seule place de libre 754 euros Strasbourg-Bruxelles après le 11 mai), on promet des lendemains qui chantent

L’heure de la sortie, c’est le meilleur moment des confinés, on ne chante pas encore mais on y pense pour nous. Pour ne pas être accusées d’imprévoyance les autorités nous parlent d’horizons et de périodes roses et bleues, et de fourniture numérique dans les Ehpad. Les confinés attendent, les semaines en cette fin avril se ressemblent, vente resto à emporter, barbe à raser, poésie alsacienne à partager. Un spécialiste de l’horreur à Hollywood fait son film, on y boit de l’eau de javel pour se soigner…

LE LIVRE   

Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un Confiné, Ambroise Perrin, 17 mars – 11 mai 2020,   

la vie quotidienne rue Geiler à Strasbourg.       

Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes chronologiques du confinement, 

Avec 48 dessins de Liza Reichenbach, 

Cahier au jour le jour de 64 photos légendées, 

192 pages, 20 x 25 cm, 15 euros.  

le livre sera disponible le 12 juin

contacts livre: editionsbourgblanc@gmail.com et sur le site http://www.editionsbourgblanc.com

http://editionsbourgblanc.com/content/?id=278

L’étourdissement si plaisant des paysages et du confinement, retour sur images d’un confiné (13)

la contrainte est un confortable cocon, une demi-heure pour acheter une baguette est devenu un plaisir. Le boulanger, les vendeurs sont devenus des amis. La tarte au fromage de la rue Geiler est la meilleure au monde. Il y a comme un enivrement aux rituels de docilité, peut-être parce que l’on sait qu’un jour cela s’arrêtera.
les distances sociales, les gestes barrières… de petits croix dans la tête et un petit soldat dans les jambes, on se conforme entre voisins responsables aux nouvelles règles: le virus est invisible, notre soumission doit, elle, être flagrante
on dit que les ventes par correspondance, à emporter, en ligne, par internet sont l’avenir confiné du consommateur frustré que nous sommes censés être devenus. Même les administrations aux normes incontournables réussissent en deux temps trois mouvements à modifier leurs règles aporétiques
mais toutes les méfiances sont de mises, et la polémique sur la fourniture et la qualité des masques n’en finit pas. En provenance d’usines chinoises, d’ateliers de mode reconvertis au tissu filtrant ou encore de clubs de couturières bénévoles, sont-ils efficaces pour se protéger du virus ?
munis de la fameuse attestation de déplacement dérogatoire, les automobilistes aux «tâches essentielles de la nation» traversent le temps, les routes et les règlements, des exploits parfois enregistrés par les forces de l’ordre: 232km/h sobrement relatés par les Dernières Nouvelles d’Alsace. Et le bolide confisqué.
et ailleurs ça se passe comment ? solidaire l’Europe ? Aux USA, la presse nous raconte comment la démagogie l’emporte sur la responsabilité de faire face à la pandémie… on apprend tout cela goguenards et effarés
alors dans notre bonne rue Geiler avec nos sympathiques voisins on se recroqueville dans nos petites connivences qui brillent au soleil
et on lève les yeux vers tous ces balcons voisins et on se dit qu’il y a tellement de belles choses ici ou ailleurs que le virus ne peut nous entraîner dans les méandres de la désespérance; applaudissements à 20h toujours chaque soir pour les soignants, puis petits exposés littéraires ou artistiques aux thèmes confinés et insolites
par exemple l’évocation de Jean-Baptiste Corot, ce peintre qui refusait de rester confiné dans un atelier pour chercher «l’infaillible rigueur d’harmonie» de paysages idylliques… c’était au début du XIXème siècle

Avril file… mais le 11 mai nous met dans l’idée que l’on peut être rassuré. Quel est ce sentiment qui murmure que nous nous habituons à notre confinement ? Nous sommes enfermés chez nous, chacun dans une bulle. La vie du dehors s’insinue de plus en plus dans nos petites règles personnelles et confuses. Les informations nous parlent de chauffards stupides comme avant et d’Américains invraisemblablement hallucinants de bêtise. Du haut de nos balcons, nous scrutons les beautés de la vie culturelle: un livre n’est-il pas le lieu du confinement de l’Art avec la promesse d’éclater, les pages ouvertes, comme une orange trop mûre lancée sur un mur blanc ?

LE LIVRE   

Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un Confiné    17 mars – 11 mai 2020   

rue Geiler à Strasbourg   –     Ambroise Perrin  –    Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes, 48 dessins de Liza Reichenbach, Cahier au jour le jour de 64 photos légendées, 

192 pages, 20 x 25 cm, 15 euros,  le livre sera disponible le 12 juin

contacts livre: editionsbourgblanc@gmail.com et sur le site http://www.editionsbourgblanc.com.

http://editionsbourgblanc.com/content/?id=278

Rimbaud pour fuir, la nature pour rêver, retour sur images d’un confiné (12)

cliquez sur le titre en bleu, et sur ‘suivre’… / la lassitude, à la mi-avril, se mesure au désintérêt pour les vidéos rigolotes, aux ricanements pour les cours de gymnastique en salon, à la radio que l’on éteint à l’heure de la recette facile et si bonne. La vraie vie est ailleurs, on te suit, Rimbaud !
la radio et les quotidiens ne savent plus quoi décrire, tant de belles histoires dans ce contexte de malheur, alors on appelle à la rescousse les psychologues qui nous parlent de nos angoisses comme pour nous distraire
bien sûr il y a les voisins, et nos petits jardins, notre vie publique et notre vie privée, et notre jardin secret
comment te dire adieu ? sous aucun prétexte on ne veut avoir de réflexes malheureux, dehors c’est le désert, et peut-être ce sera le Sahara sous peu
un intrigant visiteur dans la jardinière du balcon, Eole emportera les aigrettes, cent nuages mouvants sous le souffle des vents, et nous confinés on rêve d’être emportés
et si l’on fait trois pas, on le voit, la nature a repris ses droits
Van Gogh au jardin
et si l’on observe bien, les roses de ma grand-mère sont aussi jaunes que mon grand-père qui était asiatique
on peut vivre sans, mais on vit tellement mieux avec le théâtre, le cinéma, la littérature

Cela fait plus d’un mois que l’on vit avec un bout de papier dérogatoire. Dehors et avant sont des concepts abstraits, il reste la poésie, la vraie vie est ailleurs, Rimbaud. La nature que l’on observe de son balcon nous mène au loin. Un intrus dans les géraniums, un pissenlit pour qui on guette l’anémochorie fatale

LE LIVRE   

Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un Confiné    17 mars – 11 mai 2020   

rue Geiler à Strasbourg   –     Ambroise Perrin  –    Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes, 48 dessins de Liza Reichenbach, Cahier au jour le jour de 64 photos légendées, 

192 pages, 20 x 25 cm, 15 euros,  publication le 12 juin probablement

contacts livre: editionsbourgblanc@gmail.com

Tenir jusqu’au 11 mai et Education sentimentale, retour sur images d’un confiné (11)

si on a de la chance, ce sera le 11 mai, le début de la fin du confinement
36,7 millions de spectateurs ce 13 avril 2020 pour écouter le président annoncer que le confinement est maintenu jusqu’au moins le 11 mai prochain; Emmanuel Macron bat de presque du double le record d’audience de la finale du Mondial de football. Bientôt le lilas sera fané. Et si cela durait une année?
des chiffres et des êtres
la presse participe à un énorme travail d’introspection. Il y a ceux qui trouvent le temps long, ceux qui se réjouissent de toutes ces occasions, et les malins qui trichent avec des excuses bidons. Le texte change pour les dérogations
Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. Il revint. Flaubert, l’Education sentimentale
on s’organise avec souvent une grande convivialité, comme pour faire la queue pendant une demi-heure, en respectant le mètre ‘barrière sociale’ de distance pour acheter à manger. Seuls 4 clients à la fois peuvent entrer au Carrefour City rue Geiler, où un parcours au sol est fléché.
nourriture indispensable, la presse, rituel d’achat extrêmement organisé à l’approvionnement et horaires compliqués; et la marchande de journaux est une commerçante tellement sympathique!
Vol au-dessus d’un nid de confinés, rue Geiler. La date du 11 mai a maintenant l’aura et la notoriété d’un 14 juillet

Le 13 avril 2020 le président nous dit que cela sera le 11 mai. Il faut rester strictement confiné jusqu’au 11 mai, après on verra. On fait la queue pour acheter à manger, des producteurs ‘bio’ improvisent des paniers masqués. Seule sortie quotidienne, c’est pour les journaux. Parfois un jogging en restant dans les rues à côté.

LE LIVRE   
Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un Confiné    17 mars – 11 mai 2020   
rue Geiler à Strasbourg   –     Ambroise Perrin  –    Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes, 48 dessins de Liza Reichenbach, Cahier au jour le jour de 64 photos légendées, 
192 pages, 20 x 25 cm, 15 euros,  publication début juin
contacts livre: editionsbourgblanc@gmail.com

Peine peur et pleine lune, retour sur images d’un confiné (10)

abonné au blog pour voir dessins et photos cliquez sur le titre, en bleu; lecteurs cliquez sur suivre. / le beau temps de ce début de mois d’avril; polémiques sur les achats en ligne de produits de nécessité
un entrepot frigorifique à Rungis est réquisitionné pour entreposer les cadavres, le nombre de cas positifs double tous les trois ou quatre jours, l’Alsace est rouge
au sommet de la bataille, le premier ministre. Courbe rouge. La France a peur
télétravail, situations parfois cocasses, le linge sale et la vaisselle, les gamins réclamant un câlin, le boss dans votre salon
et pour certains, le magnifique ennui qui nous sclérose…
on observe la rue, ce voisin lave son inutile bolide mal garé, cette dame sort cinq fois son chien pisser
tout ce qui est intime est beau

on se succède rue Geiler pour prendre en photo cette chère amie la pleine lune tout nue et sans rideau

Tous les clichés passent, temps perdu, infini, retrouvé. Le 7 avril, trois semaines déjà de confinement, c’est la pleine lune. Seuls les produits de stricte nécessité sont autorisés. Le premier ministre égrène les mauvaises nouvelles, les lignes sont rouges, danger, le télétravail est en short, plage.

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rue Geiler à Strasbourg   –     Ambroise Perrin  –    Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes, 48 dessins de Liza Reichenbach, Cahier au jour le jour de 64 photos légendées, 

192 pages, 20 x 25 cm, 15 euros,  publication début juin

contacts livre: editionsbourgblanc@gmail.com

Mulhouse et cercueils, retour sur images d’un confiné (9)

Mulhouse 25 mars 2020, le Président face à la tente; l’hôpital militaire absorbe les malades de l’hôpital civil qui déborde; Emmanuel Macron se réfère aux scientifiques pour expliquer des choix drastiques
malheureux vocable, « récompenser » par une prime les blouses blanches; les soignants expliquent répondre aux valeurs humaines et à l’éthique qui animent leurs professions; et cela fait des années qu’ils réclament de vrais moyens matériels pour le faire dignement en répondant à tous les besoins des malades
alors ce week-end ensoleillé on part …
… faire du camping dans son salon !
il fait jour maintenant lorsque l’on applaudit chaque soir à 20h…
… et à 20h03, le balcon sert de tribune pour des échanges littéraires avec les voisins !
côté cour, 80 minutes de soleil chaque jour à midi; le rythme de confiné est hypnotisant

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rue Geiler à Strasbourg   –     Ambroise Perrin  –    Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes, 48 dessins de Liza Reichenbach, Cahier au jour le jour de 64 photos légendées, 

192 pages, 20 x 25 cm, 15 euros,  publication début juin

contacts livre: editionsbourgblanc@gmail.com

Pour la première fois le 25 mars on voit le président porter un masque. Il visite l’hôpital militaire de campagne monté à Mulhouse. La chloroquine-miracle force toutes les interrogations. Discours en direct devant la tente. L’attente est grande. On part en week-end dans son salon. On guette le soleil.

le livre sort de l’imprimerie dans moins d’une semaine…

Le masque et le cap, retour sur images d’un confiné (8)

on additionne, on compare, on n’a pas les chiffres des Ehpad et on ne compte pas les morts à domicile mais chaque soir le chiffre précis des morts est donné comme si cela allait rassurer
plus on apprend plus on ne sait rien, les gens sont fous les temps sont flous, et la ministre dit que les masques ça ne sert à rien puisqu’elle même ne sait pas le mettre c’est évident non ? On nous cache tout, on nous dit rien
couturiers, couturières, aux armes les machines à coudre ! On trouve des vertus à tous les tissus, on arrache les élastiques des dossiers cartonnés, on distribue les masques fait main à tous, aux infirmières et aux pompiers
sur des aéroports en Chine des gangsters américains font des hold up de masques, les commandes des institutions sont réquisitionnées par les autorités imprévoyantes, il reste ceux fait maison qu’on ébouillante pour les désinfecter
on respecte les gestes barrières pour déposer quelques fruits et légumes sur la palier
la date, l’heure et la température, c’est la boussole pour toute la rue, l’enseigne lumineuse du pressing, et quand elle sera en panne une dizaine de jours, la rue Geiler sera orpheline
l’inquiétude est diffuse mais la peur est réelle, les rues sont toujours vides et sortir pour acheter un produit de nécessité juste pour manger mêle la jubilation à la culpabilité
la capacité à s’adapter aux circonstances est remarquable… on ne se souvient déjà plus comment c’était avant

LE LIVRE   

Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un Confiné    17 mars – 11 mai 2020   –   

rue Geiler à Strasbourg   –     Ambroise Perrin  –    Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes, 48 dessins de Liza Reichenbach, Cahier au jour le jour de 64 photos légendées,  

192 pages, 20 x 25 cm, 15 euros,  publication début juin

contacts livre: editionsbourgblanc@gmail.com

Déjà la troisième semaine de mars, les chiffres volent en escadrilles, personne ne sait qui compte, les morts se concurrencent d’un pays l’autre, bagatelles pour une pandémie. La ministre qui ne sait pas mettre un masque dit qu’il ne sert à rien. Les confinés moins béotiens font de la couture et improvisent la désinfection. Le flou des instructions laisse tous pantois, on est tous bloqués chez soi, rumeurs et complots sont rois.

Les soignants et la solitude des gens, retour sur images d’un confiné (7)

le silence de la ville, la partition des oiseaux, nous découvrons la beauté du rien

LE LIVRE   

Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un Confiné    17 mars – 11 mai 2020   –   

rue Geiler à Strasbourg   –     Ambroise Perrin  –    Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes, 48 dessins de Liza Reichenbach, Cahier au jour le jour de 64 photos légendées,  

192 pages, 20 x 25 cm, 15 euros,  publication début juin

sauter dans l’avion pour une semaine au soleil…
manquer le rituel de 20h ? de quel fer forgé sont faits les blocs opératoires ?
les ombres surplombent nos vies quotidiennes
alors on est généreux…
mais à la pharmacie il n’y a rien
les autres sont là, les réseaux sociaux nous envahissent

c’est la routine, on rêve d’aller au bout du monde et on est tout seul dans son appartement, envahi par des centaines de messages et de clips vidéos; chaque soir, il y a le 20h, pour les soignants, tandis qu’à la pharmacie il n’y a ni gel ni masques. Comme dans un film sur la fin du monde, on entend au loin un ténor défier l’isolement

contact: editionsbourgblanc@gmail.com

Barbu, et rue vide, retour sur images d’un confiné (6)

confinement jour 8
les rues sont vides, le chat du 28 se prélasse au soleil, à l’angle des rues Geiler et Wimpheling
c’est le Désert des Tartares, nous cherchons du regard, à l’horizon du désert, le virus envahisseur; au balcon le commandant Drogo de Dino Buzzati
alors nous lisons, les rues vides sont étrangement belles, les heures reviennent comme de belles gazelles, Gérard de Nerval, l’éternel recommencement, La Treizième revient… C’est encor la première; Et c’est toujours la seule, ou c’est le seul moment.
jogging matinal…
internet bruisse de folles rumeurs…
les voisins sont maintenant de chers voisins

LE LIVRE   
Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un Confiné    17 mars – 11 mai 2020   –   
rue Geiler à Strasbourg   –     Ambroise Perrin  –    Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes, 48 dessins de Liza Reichenbach, Cahier au jour le jour de 64 photos légendées,  
192 pages, 20 x 25 cm, 15 euros,  publication début juin

on s’installe dans le confinement et la routine est parfois enivrante, la paresse une jubilation, et on ne se l’avoue guère. Personne dans la rue Geiler, seul le chat est au soleil. On attend, comme le commandant Drogo du roman de Dino Buzzati.

pour le livre, contact: editionsbourgblanc@gmail.com

La guerre et la banderole, retour sur images d’un confiné (5)

la guerre, ce n’était pas les générations d’avant ?
dimanche dernier, 1er tour des élections municipales, ici à Wissembourg, tous ensemble pour écouter la proclamation des résultats
nous sommes le peuple !
les barrières… bises allégoriques, rien d’euphorique, rien d’excentrique
miroir, miroir en bois d’ébène, dis-moi que je suis la plus belle ! – en cherchant à la ronde, dans tout le vaste monde, on ne trouve pas plus belle que toi !

LE LIVRE   

Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un Confiné    17 mars – 11 mai 2020   

rue Geiler à Strasbourg   –     Ambroise Perrin  –    Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes, 48 dessins de Liza Reichenbach, Cahier au jour le jour de 64 photos légendées,  

192 pages, 20 x 25 cm, 15 euros,  publication début juin

Les mots ‘la guerre’ résonnent dans la mémoire des Strasbourgeois comme le bruit de l’oeuf dur cassé sur un comptoir d’étain, la Première avec l’Empereur, la Deuxième chez les nazis. Le 17 janvier 1995 Mitterrand fustigea le nationalisme au Parlement européen: « c’est la guerre ». Macron a persévéré, six fois il a répété, « nous sommes en guerre ». Le dimanche d’avant, pour le 1er tour des municipales, « nous étions en chimère »

contact: editionsbourgblanc@gmail.com

Héros et journaux, retour sur image d’un confiné (4)

« Le 20 h », c’est applaudissements au balcon, l’écran cathodique du pressing de la rue Geiler

c’est l’heure de la connivence solennelle

le rituel pour feindre d’oublier l’angoisse
même pas peur…


seule sortie, pour la marchande de journaux (la plus sympa du quartier), avec l’attestation de déplacement dérogatoire dûment remplie et signée. On a le droit?

rue Geiler à Strasbourg   –     Ambroise Perrin  –    Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes, 48 dessins de Liza Reichenbach, Cahier au jour le jour de 64 photos légendées,  

192 pages, 20 x 25 cm, 15 euros,  publication début juin

contact: editionsbourgblanc@gmail.com

Il est 20h, il fait nuit sur nos balcons et nous applaudissons les soignants plongés dans la nuit du virus, héros en blouse blanche à qui l’on refusait il y a quelques mois l’aumône de l’achat de matériel médical. Quelques arrogants « n’ont pas peur du Covid » et bravent l’interdiction de sortir. Nous achetons les journaux parce qu’il serait impossible de vivre sans.

contacts livre: editionsbourgblanc@gmail.com

Films classiques et ménage, retour sur images d’un confiné (3)

fenêtre sur cour

LE LIVRE  Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un Confiné,   17 mars – 11 mai 2020   –   rue Geiler à Strasbourg   –     Ambroise Perrin  –    Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes, 48 dessins de Liza Reichenbach, Cahier au jour le jour de 64 photos légendées   192 pages, 20 x 25 cm   –   15 euros,  publication début juin

contact: editionsbourgblanc@gmail.com

Strasbourg rue Geiler, Rome ville ouverte
le bout de l’univers, RESTEZ CHEZ VOUS !
exaltation des tâches ménagères
petits gestes confinés et névrotiques, remplir la bouteille d’eau et verser jusqu’à l’inondation

20 mars, on revisite les grands films classiques, on fait le ménage, on attend de savoir, on reste chez soi

contacts livre: editionsbourgblanc@gmail.com

Guerre et oiseaux, retour sur images d’un confiné (2)

17 mars 2020. Nous sommes en guerre

LE LIVRE  Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un Confiné,   17 mars -11 mai 2020   –   rue Geiler à Strasbourg   –     Ambroise Perrin  –   Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes, 48 dessins de Liza Reichenbach, Cahier au jour le jour de 64 photos légendées,  192 pages, 20 x 25 cm,  –  15 euros,  publication début juin

contact: editionsbourgblanc@gmail.com

Nous sommes en guerre, bis
dedans

dehors
solidarité européenne, les hôpitaux allemands accueilleront des malades alsaciens
je te chanterai tous les cui cui tous les soleils, toutes les choses qui t’émerveillent

Nous sommes en guerre répète le président. Nous devenons ‘accros’ aux informations, et déjà confinés, nous rêvons du ‘dehors’. Les rues en ville sont désertes, les oiseaux nous narguent sur les toits

contact livre: editionsbourgblanc@gmail.com

Pénurie de pâtes et allocution du président, retour sur images d’un confiné (1)

les caddies sont pleins, on coffre les nouilles et le PQ, on se prépare à ‘plus rien’

LE LIVRE Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un Confiné,  17 mars -11 mai 2020  –  rue Geiler à Strasbourg  –   Ambroise Perrin –  Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes, 48 dessins de Liza Reichenbach, Cahier au jour le jour de 64 photos légendées,  192 pages, 20 x 25 cm, contact :   editionsbourgblanc@gmail.com  –  15 euros,  publication début juin
on ferme… pour 15 jours ?
l’angle de la rue Geiler et de la rue Wimpheling
un nouveau mode de vie, la vie devant soi, la vie chez soi
Ce sont nos meilleurs amis, ils nous attendent, sur leurs rayons, rayonnants
C’est la course pour le papier toilette et les pâtes. Le lendemain, 17 mars 2020, le président annonce la fermeture des écoles. Pour une durée de 15 jours ? Chacun doit rester chez soi. Au milieu de la rue Geiler le chat se prélasse au soleil. Allons-nous plonger dans l’ennui ?

contact livre: editionsbourgblanc@gmail.com

Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un Confiné, 59 épisodes, 48 dessins, 64 photos, publication début juin

Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un Confiné

17 mars -11 mai 2020 rue Geiler à Strasbourg

Ambroise Perrin

Plus de 500 apostilles et notules en 59 épisodes, 

48 dessins de Liza Reichenbach, 

Cahier au jour le jour de 64 photos légendées

192 pages, 20 x 25 cm     editionsbourgblanc@gmail.com

15 euros, publication début juin

Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un confiné, le livre

Le Chat du 28 prend le Soleil, Journal d’un confiné

parution début juin 2020

PHOTOS couverture et 4è de couverture

Le Chat, lui, dormait tranquille au milieu du carrefour désert.

Pendant le confinement du 17 mars au 11 mai 2020 les habitants de la rue Geiler à Strasbourg ont eu peur, ils ont ri, sont allés prudemment à la boulangerie et ont applaudi au balcon.

Ce journal d’un confiné rassemble en 59 épisodes de brèves observations à l’écoute des voisins avec parfois de petits détours humoristiques, persifleurs et littéraires ; des centaines de toutes petites histoires entre les ambulances de la clinique de l’Orangerie et à l’autre bout de la rue les 50 mètres de queue pour entrer dans la supérette. Reflets de la vie quotidienne de millions de confinés.

Ambroise Perrin, journaliste, a fait sa carrière à la télévision et dans les institutions européennes.

Avec 48 dessins originaux de Liza Reichenbach

Préface

Le balcon du confiné remplace le théâtre et les promenades

Georges est mort 10 jours après avoir été hospitalisé, dès le début du confinement. Il n’est jamais sorti du coma artificiel qui aurait pu le sauver du coronavirus. Avant le 17 mars, il avait envoyé des mails de consignes à tous ses amis, soyez prudents, lavez vous les mains, mouchez vous dans le coude. Nous pensions qu’au bout de 10 jours, tout serait fini. Que l’épidémie serait finie. Et puis le Président nous a dit que nous étions en guerre, et ce soir là il a réuni le double des spectateurs du Mondial de football. Nous devions rester chez nous, et quel qu’en soit le coût, tout arrêter. C’était donc le moment de prendre des notes, de raconter ces « riens » vus de l’appartement rue Geiler à Strasbourg à l’écoute de la radio. Oui on ne sait rien disaient les honnêtes gens, ce qui permit des flots de rumeurs. Les évidences nous aveuglaient, et nous vivions dans un flou comminatoire. Mes notes sont devenus « Journal » sur le site internet se voulant persifleur AFP Ambroise-Fiction-Presse, la fiction antidote des fakenews, littérature de l’actualité.

Et puis enfin une date, la date du 11 mai. Le 11 mai devint ce jour là 13 avril notre espérance, depuis plus de cinq semaines nous attendions cet heureux temps. Le 11 mai acquit une notoriété dépassant celle d’un 14 juillet.

Les amis des amis ont fait part de leurs morts, et dans les familles aussi, les angoisses rythmaient les jours. On riait de bon cœur aux vidéos rigolotes, on faisait du sport au salon et on inventait des recettes de cuisine, on rangeait des photos, on lisait, on écrivait. On restait cloîtré en remplissant prudemment des attestations dérogatoires de sortie pour l’épicerie et les journaux, on ne savait toujours pas grand chose, les tests, les masques, les héros en blouse blanche, les profs internet, les caissières casquées, les couturières solidaires et les avions ambulances militaires. Et les applaudissements de 20h suivis de mini concerts et de petites conférences littéraires au balcon.

La menace d’une reprise de l’épidémie nous force encore à observer scrupuleusement les mesures sanitaires, mais une semaine après le 11 mai la petite machine à fabriquer les souvenirs  bouscule notre mémoire et c’est déjà loin le confinement. Raconter au jour le jour ce que l’on peut voir d’une fenêtre sur cour est forcément un jeu de piste entre les impressions et l’imagination, rien de sociologique ni même journalistique. Juste le plaisir d’écrire. Comme pour le virus, cela a commencé sans savoir comment cela allait finir. En voici les 59 épisodes.

Ambroise Perrin

editionsbourgblanc@gmail.com

Le bout du monde au coin de la rue, vive les voisins, Journal déconfiné (59) -ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/03/19/journal-dun-confine-mardi-17-mars-2020-midi-ca-commence/

Ambroise Perrin, lundi 11 mai, suite… et fin

  • il pleut tant mieux, tout le monde ne sera pas dehors en même temps

 

  • tout drôle, première sortie sans attestation (tiens, jamais été contrôlé)

 

  • hausse record des ventes de tests de grossesse fin avril et les marchés, la pêche, les libraires, les dealers, l’école, l’usine de pièces de voiture, les bus, une esplanade, la SPA, les jardinières, les rayons vins des supermarchés, le chantier RN4, le tiercé à Vichy, au fil ordonné des pages des DNA inventaire de ce qui ouvre sous le titre incrédule de ‘Libération sous conditions’

 

  • nous avons encore applaudi à 20h les soignants rue Geiler, une dame du quartier vient d’être hospitalisée ; nous allons cesser de nous raconter les films et les romans de la littérature du confinement, et ce soir un dernier balcon pour voyager au loin et lire Marco Polo, Pierre Loti ou Isabelle Eberhardt, On the road, Kerouac !

 

  • c’est donc la dernière histoire de ce journal désormais déconfiné, on a imaginé le bout du monde parfois paresseusement mais confortablement cloîtrés dans nos appartements angoissés, c’est peut-être un rêve de voyage pour nous vacanciers cet été forcément frustrés, d’aller si loin découvrir des paysages et des gens tellement différents, le roman qui consiste à faire quelques pas jusqu’au bout du couloir, là où trône la machine à café, et de passer du temps à bavarder, à écouter, à raconter les chimères, les mythes, et nos envies de partir, juste là à 10 mètres de sa porte, un petit café pour rencontrer ses voisins

 

  • merci les voisins d’avoir lu ce Journal, je me suis permis de vous applaudir en claquant du bout des doigts ces quelques mots pas trop sournois

F I N ? (dans la vie, encore tant de choses à admirer), Journal d’un confiné (58) -ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/03/19/journal-dun-confine-mardi-17-mars-2020-midi-ca-commence/

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Ambroise Perrin, dimanche 10 mai, suite…

  • Au café, la bière a toujours un autre goût qu’à la maison ; elle aura le goût de l’humanité retrouvée

 

  • Tête à tête à table tellement ritualisé, avec ou sans radio, avec ou sans parler, demain terminé ?

 

  • Un peu comme si tôt demain matin fallait se lever pour l’avion et rentrer de vacances au bout du monde

 

  • Scheibenhard et Scheibenhardt, la Lauter large de deux mètres fait frontière entre les deux villages. Sur le pont bloqué par les plots rouges et blancs la cérémonie de l’amitié franco-allemande réussit à passer, le maire Francis Joerger insiste sur l’importance des symboles

 

  • Au passage à Lembach des maires français et allemands font une dizaine de mètres chacun de l’autre côté pour la réouverture de la frontière, bravade en chantant l’hymne européen

 

  • Les parapluies de Kehl, comédie musicale non qu’il pleuve là-bas mais pour saluer sur l’autre rive les Strasbourgeois

 

  • On croule en fin de saison sous les tribunes des donneurs de leçons. Préférons fais pas ci fais pas ça, l’heure de la sortie c’est le meilleur moment de la journée, signé Dutronc et Sheila

 

  • Je suis prêt à signer une tribune qui dénonce les tribunes qui donnent mauvaise conscience pour se donner bonne conscience

 

  • Pendant deux mois le confinement-qui-n’est-pas-fini a produit de la peur, excellent produit de propagande pour les complotistes qui exploitent les crédules

 

  • La nourriture, la pharmacie, l’électricité, indispensables biens disponibles pendant le confinement. Oscar Wilde écrit que le superflu est la seule chose vraiment nécessaire, et nous sommes nombreux à nous être précipités sur les concerts joués dans les salons, les romans lus en ligne, le théâtre et la danse en cuisine, les clips vidéos humoristiques et la rédaction enthousiaste d’un Journal d’un confiné (bientôt, ces lignes imprimées dans un livre passionné «Le Chat du 28 prend le Soleil», chroniques vues de la rue Geiler, avec de très drôles dessins de Liza Reichenbach, Editions Bourg Blanc et chez les commerçants du quartier)

 

  • Au sommet des ventes se vante Amazon, La Peste. Texte de 1947 tellement d’actualité, Albert Camus raconte au cœur de la pandémie les mobilisations individuelles et la solidarité collective, «ce qu’on apprend au milieu des fléaux c’est qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser»

… à suivre !!!

Le chant des sirènes, Journal d’un confiné (57) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, samedi 9 mai, suite…

  • dernier week-end avant… avant quoi ?

 

  • encore un nouveau nom, le déconfinement se nomme aussi « la reprise »

 

  • promenade, bientôt le Parc de l’Orangerie, ou en face le Parlement européen devenu centre de tests, 21 boxes pour 2000 prélèvements quotidiens

 

  • l’étau du confinement se desserre, les taux des impôts, des banques, des artisans vont augmenter ?

 

  • DNA aujourd’hui, 5 publicités d’une page complète, supermarchés, banques, assurances, lobbyistes, tous unis et solidaires (?) pour masquer le retour des habitudes de manipulation des consommateurs

 

  • le pompon, une galerie de visages, mais ce ne sont ni des brancardiers ni des infirmières, c’est pour le pinard chic alsacien élevé à une forme de combat patriotique pour le déconfinement, confusion entretenue par un pitoyable lobby

 

  • les joies du confinement, cet ami artisan a rendu service à tous ses voisins d’immeuble -en respectant les distances-, 7 sacs de 25 kg de colle pour leur carrelage de cuisines et de salles de bain

 

  • un collègue, le télétravail est formidable, on réinvente les contacts, sans perte de temps, je peux tout faire comme je veux

 

  • un autre collègue, le télétravail est une catastrophe, on perd tous ses contacts, où sont les couloirs où tout se décide, il faut tout vérifier

 

  • l’heure du bilan, Libération publie des coronavisages, comme cette directrice confinée volontaire dans son Ehpad avec 30 employés, 47 jours sans sortir, aucun décès ni cas positifs parmi les 108 résidents âgés

 

  • bien écouter les consignes du gouvernement, et ne pas céder au chant des sirènes hydroxychloroquiniques. Ulysse s’est fait attacher au mat de son bateau et ses marins avaient des bouchons de cire dans les oreilles pour ne pas se fracasser sur les rochers

à suivre…

L’Europe dès lundi, Journal d’un confiné (56) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, vendredi 8 mai, suite…

  • à la radio toutes les phrases commencent par « dès lundi… »

 

  • dès lundi on peut arrêter de faire attention à économiser le papier toilette

 

  • la fleuriste rue Geiler va-t-elle rouvrir dès lundi ? quel bonheur !

 

  • Geiler-plage au balcon, les transats-bikini au soleil ce vendredi

 

  • déconfinement à Strasbourg, redonner vie aux Mairies de Quartier, qui « avant » étaient menacées de fermer ?

 

  • 8 mai, victoire sur le nazisme, pour Serge Klarsfeld à la radio le virus c’est comme le nazisme, il faut rester constamment vigilant

 

  • la fin de la peur, en Alsace les récits de l’arrivée des Américains et de la peur des Allemands

 

  • à Berlin aujourd’hui aussi hommage à la lutte contre le national socialisme, le président allemand exhorte à plus de solidarité en Europe

 

  • et demain Fête de l’Europe, 70 ans de la déclaration de Robert Schuman, tous impatients de faire la fête en Europe

 

  • les 27 présidents et chefs de gouvernements de l’Union européenne en vidéo pour célébrer la Victoire contre le nazisme et proposer « la même audace et les mêmes sacrifices pour relancer l’Europe après la pandémie »

 

  • nous aurons une semaine de battement en Alsace classée rouge, libération du confinement plutôt le 18 mai …

 

  • un coiffeur ouvrira lundi dès minuit, deux oreilles bien dégagées par heure et du gel sur les mèches

 

  • 24 heures de 60 minutes chacune de confinement par jour, pourquoi ça passe si vite ou si lentement ? Conseil d’une psy interviewée, donner le pouvoir à l’imagination !

 

  • l’imagination au pouvoir, nostalgie soixante-huitarde !

 

  • la crise est coronavirile, une guerre des hommes, mais ce sont les femmes en première ligne, hôpitaux, masques, repas, enfants : des femmes députés s’affirment numériquement pour que les « lendemains post virus » soient féministes

 

  • un masque peut-il être périmé ? peut-il avoir trop filtré et être saturé de virus coincés dans les fibres ? et donc potentiellement inefficace et dangereux ?

 

  • exploits techniques, 3 jours pour mettre au point des caméras afin de repérer les « sans masques » dans la rue, 3 mois pour fabriquer en série ces masques en usine

 

  • A Wissembourg une petite princesse polonaise sans papier et confinée de 1719 à 1725 choisie parmi 100 autres princesses pour épouser le roi Louis XV en la Cathédrale de Strasbourg. Maria Leszczynska, à nouveau confinée au château de Versailles pour faire 10 enfants et donner un héritier à la couronne, grand-mère de Louis XVI dont le virus se nommera guillotine

à suivre…

Nouvelle Vague, Journal d’un confiné (55) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, jeudi 7 mai, suite…

  • rue du 22 novembre et bientôt rue du 11 mai

 

  • rue Geiler comme un vent de fébrilité vers la marchande de journaux, tout respire le 11 mai

 

  • la carte de France verte et rouge avec la même ligne oblique séparant le pâle et le ténébreux de la barbe du premier ministre

 

  • la carte des couleurs du virus actif a pris la place de la météo, ce matin il fait rouge en Alsace

 

  • test virologique et test sérologique sont sur un bateau, qui tombe à l’eau ?

 

  • témoignage d’une sage-femme, l’hôpital fait peur à certaines patientes qui veulent accoucher à domicile

 

  • donner le prénom de Corona à sa fille est une mauvaise blague

 

  • 50 euros pour faire réparer son vélo et délaisser la voiture, merci, et cette prime comment ça marche ? (à pied)

 

  • 11 mai oui… mais oui décompression progressive, tempère le coordinateur national du déconfinement, avec quand même parfois un sas de confinement jusqu’au 2 juin

 

  • SAS confiné ou déconfiné, ça fait James Bond

 

  • bon anniversaire ! Trois ans président, Président Macron ! Et déjà quatre bougies infernales, Benalla, gilets jaunes, retraites, coronavirus. Bon souffle !

 

  • crainte d’une deuxième vague de l’épidémie. Le film emblématique de la Nouvelle Vague, A Bout de Souffle

à suivre…

Culture intermittente, Journal d’un confiné (54) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, mercredi 6 mai, suite…

  • 100 km de son domicile, distance automobile ou à vol d’oiseau ? Qui a les ailes du désir ?

 

  • au sortir du confinement, nous aurons donc des périodes bleues puis roses, comme Picasso, a dit le président

 

  • soyons inventif, une saison culturelle inventive, hors norme, sans paperasse, inventions sans limites, imagination sans contrainte… inventivité uniquement pour la Culture ?

 

  • inventer d’autres colonies de vacances ! allo joli Pierre Perret ?

 

  • la peur sera dans la société, la peur a sa pythie a dit le président oracle ce matin à l’Elysée. Peur sur la ville, Charles Denner, Belmondo, Ennio Morricone, Henri Verneuil, le virus était un tueur en série

 

  • Stanislas Nordey, directeur misanthrope de notre TNS, commente le projet de relance culturelle : je suis un optimiste réaliste. Ah ! Qu’en termes galants ces choses-là sont mises

 

  • Un combiné téléphonique sur une affichette dans le couloir de l’immeuble, sos-aide, vous avez besoin de parler ?

 

  • rue Schweighauser l’Institut italien, le quartier y fréquente conférences et expositions. Veronica Manson directrice rappelée à Rome, crise économique, elle souhaite la poursuite des activités en Alsace, mais inquiétude, la culture restera-t-elle une priorité ?

 

  • crise US de 1929, pendant le New Deal, création d’un Works Progress Administration pour donner du travail aux intellectuels et aux artistes, considérés aussi cruciaux que les ouvriers et les cadres pour la relance de la production, cas unique dans l’histoire des USA. Programmes pour la littérature, la peinture, le folklore, le théâtre, comme le Mercury d’Orson Welles

 

  • Le célèbre professeur Ferguson organisateur du confinement britannique démissionne honteusement, il a invité chez lui sa copine, longues traversées de Londres, ce qu’il avait publiquement formellement interdit

 

  • L’ami apiculteur de Wissembourg prédit, malgré les engrais chimiques environnants, une excellente production de miel, du soleil et le confinement sans pollution, voilà des fleurs magnifiques pour les butineuses

 

  • Grignotage et picolage sont les deux mamelles du confinement, l’IFOP annonce     2,5 kg de prise de poids en moyenne, et aussi le manque de mouvements, va falloir trier nos vêtements.

 

  • Autoroute, Autobahn, on rêve d’y filer ! Florent Schneider, du groupe Kraftwerk, vient de décéder. Inspiré du Bauhaus et de Pierre Schaeffer, l’album Autobahn a popularisé la musique électronique et s’est déconfiné de la pop anglaise des seventies en chantant en allemand !

à suivre…

L’âme alsacienne sous barrière faciale, Journal d’un confiné (53) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, mardi 5 mai, suite…

  • on est déjà dehors alors qu’on est encore dedans et ça ressemble furieusement à l’âme alsacienne, le Hans im Schnokeloch

 

  • ce qu’on a on ne le veut pas et ce qu’on veut on ne l’a pas

 

  • oublié mon masque en sortant pour les journaux, remonté quatre à quatre me débarrasser de mon faciès de délinquant

 

  • belle trouvaille journalistique pour ne pas répéter le mot masque à chaque ligne : les Strasbourgeois disposeront tous de barrières faciales

 

  • les élus en conseil municipal pour la mise en œuvre du 11 mai, photo dans le journal, touffes bouclées sur les épaules et look Dalton braquant la banque

 

  • le magasin non approvisionné en masques et l’élastique rationné au rayon mercerie, merci de votre compréhension

 

  • peux-t-on récupérer les élastiques sur les masques jetables ?

 

  • 26 tablettes distribuées dans les Ehpad, chocolat noir ou au lait ?

 

  • après les lilas, des roses partout dans les jardinets de façade du haut de la rue Geiler

 

  • elle s’excuse bonsoir, hier j’étais au téléphone, il est 20h, on applaudit plus fort

 

  • un bambin confiné interrompt d’un bisou son député de papa en direct sur skype à la télé, la crise exhume une jolie expression, la mignoncité de nos relations humaines

 

  • en 1821, le 5 mai, mourrait Napoléon, confiné depuis 6 années sur l’île Sainte-Hélène. Dans La Chambre noire de Longwood Jean-Paul Kauffmann a l’intuition de cette mélancolie qui laisse amorphe au point d’en mourir, la perte de toute envie d’avenir, le dégoût de tout, même de sa propre personne. Le temps indifférent, l’ennui, l’agonie sociale, l’écrivain interroge, comment en arrive-t-on là ?

à suivre…

Synallagmatiquement, Journal d’un confiné (52) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, lundi 4 mai, suite…

  • les Alsaciens ressentent-ils le confinement différemment ? OUI ! Ils ont le wehmut, cet attachement à la nostalgie, ce trouble de l’âme alsacienne de ce qui fait du bien quand ça fait mal, cette propension à la contradiction, ce paradoxe d’être toujours entre deux états d’âme. Pas évident pour le virus de comprendre cela

 

  • une maman confinée, nombre d’enfants, 2 ; ressenti, 14

 

  • comme c’est agréable de s’ennuyer… moi ? j’ai pas le temps… la queue pour entrer à la supérette toujours aussi attachante, on est en famille

 

  • pages complètes de publicité des grands supermarchés pour « soutenir le combat », la concurrence fait rage, l’indécence aussi

 

  • test auprès des modèles de vertu citoyenne comme la SNCF, le 11 mai et toute la semaine 462,20€ l’aller retour entre les deux villes européennes Strasbourg et Bruxelles, 754€ en première quand (c’est presque toujours le cas) la seconde est complète. Quatre fois plus cher qu’avant. Après les gestes barrière, les barrières du fric, gardez vos distances et vive la bagnole

 

  • « le jour où tout a commencé », pour remplir ses pages d’actualité le journal devient commémoratif et raconte l’arrivée historique du premier malade Covid 19 à Mulhouse, il y a deux mois

 

  • déconfinement, une femme toute nue déambule sur la piste cyclable, à la sortie du village. Les pompiers sont venus la rejoindre et l’ont conduite à l’hôpital

 

  • déconfinement, une femme toute hurlante tente de sortir de la voiture de son compagnon qui la roue de coups. Une passante prend des photos qui mettent en fuite le monsieur qui sera arrêté par la police

 

  • se signer soi-même une attestation pour s’autoriser à sortir de chez soi : sujet d’examen en section contrat synallagmatique à la Fac de droit en juin

 

  • nouvelles applications pour les caméras orwelliennes de surveillance : détecter ceux qui ne portent pas de masque (sauf celle qui ne sait pas le mettre)

 

  • Salut à Aragon, au Fou d’Elsa et à Jean Ferrat : le masque c’est l’avenir de l’homme

 

  • Que diable allait-il faire dans cette galère, Noé le confiné ? Il attendait, le fourbe, dans son Arche, pour pouvoir enfin sortir !

à suivre…

Le marbre dont sont faits les rêves, Journal d’un confiné (51) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, dimanche 3 mai, suite…

  • masques en vente ! on va pouvoir le choisir comme une paire de lunette, sobre ou coloré, avec motif ou rayé pour refléter notre personnalité et mon ami opticien à Wissembourg vous accueillera d’un clin d’œil, seule partie du visage non masquée

 

  • longé sans le traverser le jardin botanique en jogging au bout de la rue Wimpheling, les gens se sourient

 

  • parfois sur des plaques de nom de rue, Schweighauser, Reims, Geiler, Sleidan un crêpe noir, chatterton de gutta-percha qui résiste au temps, c’était en 1997, Strasbourg en deuil le jour du grand meeting de Le Pen

 

  • municipales 2è tour, annonces hypothétiques et on ne vous oublie pas pour tester les réactions et faire montre d’anticipation, les maires qui voulaient partir en mars, ou battus ou presque battus restent en poste pour gérer le coronavirus, autres héros de l’ombre

 

  • Schengen cité comme référence de prochaines ouvertures, les frontières redeviennent européennes, quelle bonne nouvelle

 

  • une anthropologue avertie: continuer à respecter les barrières sociales sera une révolution anthropologique, ce n’est pas dans la nature humaine (ni dans les habitudes alsaciennes) d’être physiquement loin des autres ; resteront après le confinement les connivences culturelles et les échanges intellectuels,  les choux et les cigognes

 

  • on entend à la radio, le 11 mai ‘si tout va bien’

 

  • on risque de passer directement du 10 au 12 mai « si les Français manquent de civisme dit le ministre de la santé ; le 11 mai n’est pas gravé dans le marbre ». Nous sommes du marbre dont sont faits les rêves et notre petite vie est entourée de sommeil, un peu La Tempête, Shakespeare

 

  • les soignants des hôpitaux s’octroient un premier week-end de repos. Sentiment de commettre un abandon, mal à l’aise à la maison, après les semaines dramatiques mais aussi trépidantes des chambres respiratoires, des couloirs et blocs opératoires jours et nuits. We few, we happy few, band of brothers, cette poignée de femmes et d’hommes, tous frères, que nous applaudissons chaque soir à 20h, Henri V, Shakespeare

 

  • Les Animaux malades de la Peste, ce n’est pas la pandémie le propos de La Fontaine, mais ses conséquences, les inégalités dans les situations dramatiques. Un mal qui répand la terreur… selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir

à suivre…

Romantisme le long du Rhin, Journal d’un confiné (50) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, samedi 2 mai, suite…

  • bilan à l’occasion de ce cinquantième épisode, en lisant la presse, plutôt que de «partir en guerre» les soignants ont préféré la notion de responsabilité, individuelle et collective

 

  • bleu, blanc, rouge et maintenant vert, orange, rouge

 

  • les Corses qui affirment leur spécificité veulent faire tout et tout seul en créant un comité scientifique indépendant car « c’est à nous de jouer et de suppléer les carences de l’Etat ». Heureusement Mulhouse n’est pas en Corse

 

  • les Alsaciens ont une spécificité culturelle et expliquent préférer aux films policiers les rediffusions de comédies des années 70 parce que là il n’y pas de morts

 

  • les instits et les profs en stage à la police pour apprendre à fliquer les élèves ?

 

  • les actionnaires privés de la SNCF ne vont pas gagner 2 milliards d’euros cette année

 

  • le plan de déconfinement par secteurs d’activités a oublié la culture, 1,3 millions de personnes œuvrant pour l’art, les grandes stars solidaires signent une tribune en faveur des artistes de l’ombre

 

  • dès qu’un malade est repéré il se confine dans une cabane à 500 mètres des autres habitations au plus profond de la forêt. Un isolement traditionnel chez les Orang Rimba à Sumatra en cas de tuberculose, rougeole, fièvre ou pneumonie rapporte Courrier International. Et maintenant avec le Covid 19. Cette coutume se nomme le besesandingon

 

  • rester confiné une année, sortir de son cocon et ne vivre qu’une journée, monemeron, la vie des éphémères. Les éphémères au bord du Rhin sont particulièrement véloces, spécificité alsacienne, ces insectes prennent leur envol seulement deux heures avant la nuit, «les sexes se recherchent», la femelle pond aussitôt 300 ou 400 œufs dans l’eau et le couple meurt au coucher du soleil. La sortie du confinement est parfois une histoire bien romantique

à suivre…

Embrouilles au village, Journal d’un confiné (49) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, vendredi 1ermai, suite…

  • même à travers le masque on sent le muguet, un brin de bonheur prédisaient aujourd’hui des vendeurs dissimulés et fatigués

 

  • ce jour de début mai les appartements sont parfaitement désertés, tous les habitants se serrent dans les rues ; le virus se nomme Hitler, venu parader chez Mussolini, Rome 1938, Une journée particulière, toujours Ettore Scola

 

  • CONFINE = FIN de NOCE anagramme en attendant le 11 mai, un avant et un après, un navrant et un pas prêt

 

  • l’opposition remontée propose de ne pas compter ce 1ermai ratiboisé et d’instaurer un 32è jour au mois de mai pour compenser

 

  • avant la vie d’après il y a la vie pendant, et dans la vie pendant il y a aussi des embrouilles comme avant, cette équipe spontanée et enthousiaste de couturières dans ce village alsacien, salle des fêtes à disposition pour des masques à foison, et puis tensions, jalousies et trahisons, chacune est rentrée à la maison, et « on ne se parle plus »

 

  • Strasbourg confiné mais Strasbourg libéré, pourra-t-on retourner au DM à Kehl ?

 

  • on rêve de parcourir les musées du monde entier, pour le moment notre toile préférée, c’est le miroir de la salle de bain

 

  • qu’est-ce-qu’on a fait au Bon Dieu ? Pour se lamenter comme on ne croit plus trop à la colère divine il suffit de croire aux rumeurs complotistes

 

  • radio, débat, un auditeur sérieux, faut-il porter un masque en faisant l’amour ? Réponse d’un grand ponte toubib posé, il ne faut pas arrêter de s’aimer

 

  • sport, retour dans les stades repoussé, nous allons perdre beaucoup d’argent menacent les présidents de clubs. Comprendre cette année on ne va pas continuer à en gagner beaucoup beaucoup beaucoup

 

  • sport, déclaration dépitée, nous avons une gouvernance qui n’est pas à son poste, tournure alambiquée pour dire nous n’avons pas réussi à tenir tête à la ministre du sport

 

  • le consentement à la perte du « pouvoir donner son consentement » (au nom de la santé) est une conception de liberté négative, s’alarment des philosophes dans une tribune du Monde, inquiets de cette ère de «bien(sur)veillance»

 

  • «le peuple a été nourri», on s’est félicité tel quel. On peut aussi dire élégamment «heureusement les gens ont pu s’approvisionner pour manger»

 

  • parmi toutes les vidéos qui nous inondent, une étonnante, deux minutes de voyageurs riant aux éclats dans un métro

 

  • un écrivain confiné, Jean Genet, a élevé la provocation en forme de l’art. Son écriture extrêmement méticuleuse puisait sa poésie de nombreux séjours en prison et des minuscules chambres d’hôtel où il se réfugiait

à suivre…

Un brin de muguet, Journal d’un confiné (48) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, jeudi 30 avril, suite…

  • la crise c’est le nombre croissant de mendiants, maintenant devant presque chaque commerce

 

  • tisane au masque : après une sortie, dans un grand bol d’eau bouillante décontamination en 5 minutes, chacun sa recette, mais efficace ?

 

  • le confinement est suffocant, mais pour certains ce manque d’air rend créatif

 

  • un jour, en pleine nuit… Ah, Raymond Devos !

 

  • et après ce jour là, on va toujours de nous-même continuer à s’interdire certaines choses ?

 

  • les masques importés ne sont pas soumis à la TVA mais ceux fabriqués en France doivent l’acquitter

 

  • à Monswiller le groupe de couturières masquées n’a plus besoin de tissu mais il fait savoir qu’elles manquent d’élastiques et d’aiguilles pour machine

 

  • une quarantaine de livrets professionnels (coiffeur, plombier, taxi…) ont été rédigés par l’Union des entreprises de proximité pour réussir le déconfinement : « mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, méfiez-vous les uns des autres »

 

  • à la radio les annonceurs au bureau des pleurs, et nous on découvre vivre très bien sans publicité ! Surtout, surtout, après le déconfinement, no pub !

 

  • créer un site web qui répertorie chaque jour les publicités envahissantes et faire ainsi une liste de produits à boycotter

 

  • c’est toxique ! Il contient des doses importantes de glycosides cardiaques, proches de la digitaline, tout, la tige, les feuilles, les clochettes sont redoutables en cas d’ingestion. Ce n’est pas un virus, c’est un poison, son nom, muguet. Demain c’est le 1er mai    

 

  • nous aurions tant aimé les voir, ces vedettes de l’été des Festivals annulés

 

  • nous aurions pu tant nous aimer dirons-nous à nos amis retrouvés, après l’été. Oui, comme dans le film d’Ettore Scola, le temps va passer, nous aurions pu faire tant de belles choses ensemble en mars, en avril, en mai… mais le monde, la vie nous aura changé

à suivre…

Arc-en-ciel, Journal d’un confiné (47) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, mercredi 29 avril, suite…

  • la France en vert et rouge à l’endroit et à l’envers, le vert maire et les maires rouges, D’r Herr Maire l’Alsace rouge couleur Vermeer, faut que ça bouge. Le blanc c’est la superposition optique des 7 couleurs de l’arc-en-ciel, mais ce n’est pas transparent

 

  • une photo sans masque dans les DNA ? Photo d’archive

 

  • manif du 1ermai à Strasbourg, les militants annoncent défiler sur les réseaux sociaux pour envahir les boîtes mail. Anti virus ordi?

 

  • leçon : trop d’insouciance ça repart, trop de prudence on s’enfonce, notre ligne d’horizon pour le 11 mai c’est… Définition : horizon, ligne imaginaire qui recule au fur et à mesure que l’on s‘en approche

 

  • si vous picolez trop, cave vide pour cause de covid

 

  • débattre de notre avenir c’est la démocratie, mais il n’y aura pas de vote car ça n’apporterait rien de plus ! A la radio, authentique ! Le virus du n’importe quoi vraiment violent

 

  • l’angoisse de la contamination des premiers jours on l’a intégrée mais l’angoisse du déconfinement, de la rentrée des classes, du chômage et des libertés perdues, là il y a du nouveau

 

  • grande avancée au plus haut niveau dans l’affaire du masque, une annonce décisionnelle solennelle officielle additionnelle, la mise sous enveloppe à la Poste !

 

  • aux Etats-Unis, Apocalypse now, le coronavirus a déjà fait plus de morts que la guerre du Viet-Nam, Voyage au bout de l’enfer. Trump mijote dans son jus de javel, il veut toujours construire un mur anti virus chinois, et ne rencontre plus la presse qui lui fait perdre son temps, sic.

 

  • dans les centres anti poison américains on dit que l’eau de javel est plus dangereuse que les armes à feu

 

  • vingt mille lieues sous les mers, l’humanité menacée par un monstre marin, c’est le capitaine Nemo détrôné et isolé dans la profondeur des océans. En le confinant dans son sous-marin Jules Verne le fait vivre masqué, souverain et sans contrainte. Et propager la peur, c’est assouvir une vengeance.

à suivre…

Tocilizumab, Journal d’un confiné (46) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, mardi 28 avril, suite…

  • on apprend donc que le 11 mai ce ne sera pas vraiment le 11 mai ; le déconfinement va changer un peu de nom et un peu de date

 

  • on ne dit plus je m’excuse mais il nous faut faire preuve d’humilité

 

  • les incertitudes doivent inciter à la discipline et l’indiscipline c’est une certitude sera sanctionnée

 

  • doctrine nationale, doctrine scientifique. Pas de doctrine européenne, ou même mondiale ? Je croyais qu’on disait « valeurs humaines universelles» sans être endoctriné

 

  • des brigades dans les départements… guerre d’Espagne ?

 

  • il a plu quelques instants à midi rue Geiler

 

  • le tocilizumab, molécule des spécialistes en rhumatologie testée pour le traitement du Covid 19 à Paris et à Strasbourg, confrontation des résultats, vérification, espoir et discrétion aux HUS, Strasbourg n’est pas Marseille

 

  • Ehpad en Alsace, qui connaît les « vrais » chiffres des nombreux décédés dans les établissements et à l’hôpital ? Aujourd’hui quand rien ne se passe et que donc tout va bien c’est cela l‘information, les DNA titrent : Ehpad, aucun malade à Wasselonne et Marlenheim

 

  • un jeune couple ouvre un restaurant de spécialités alsaciennes dans un village perdu, dynamisme, emprunt, mais fermeture virus, impossible de rembourser, faillite en vue : les villageois montent une cagnotte pour des « repas à l’avance », avant de choisir le menu ils ont choisi d’être banquiers

 

  • les mariages toujours non autorisés… et ceux qui pour la première fois attendent la nuit de noce… attestation dérogatoire pour déplacements amoureux?

 

  • chips et bière devant la télé, mais du foot fini cette année, il y aura Au Théâtre Ce Soir rediffusé en ligue 1

 

  • les porteurs d’un téléphone tracé seront-ils les seuls à pouvoir monter dans l’Arche de Noé ?

 

  • le confinement me donne l’impression d’être le personnage d’un tableau, mais on aurait découpé uniquement mon portrait dans la toile, je serai le monsieur au chapeau du Déjeuner sur l’herbe de Manet, isolé des autres et de la dame déshabillée.

 

  • dans La Chambre Verte François Truffaut a aménagé une chambre uniquement pour le souvenir de sa femme ; journaliste, il rédige des nécrologies. Il est confiné dans ses souvenirs et dans ses émotions, il habite « en lui-même » et se contente d’une vie de répétitions

à suivre…

Henri au balcon, Journal d’un confiné (45) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, lundi 27 avril, suite…

  • Toujours au balcon !

 

  • Un mois sans pluie, brhomezage quotidien sur le balcon côté sud

 

  • A l’angle de la rue Wimpheling, deux verres de spritz flamboyants saluent du balcon les passants, « comme à Venise ! »

 

  • Il ne se passe rien sur notre balcon confiné, nous sommes face à l’imprévisible et cela nous fascine, après 6 semaines de routine tout est encore inconnu

 

  • Le ténor de la rue Sleidan a fait hier soir ses adieux public au balcon, à 20h il reprend maintenant au restaurant son rôle de serveur de vente à emporter

 

  • Au balcon ils applaudissent les plus forts; apprenez à prendre des notes les enfants, racontez pour vous plus tard tout ce qui se passe en faisant des ‘rédactions’, et en mars 2070 pour le 50è anniversaire du confinement vous relirez et raconterez « j’y étais »

 

  • Une heure dans mes chaussures de ville, mal, mes pieds ont perdu l’habitude

 

  • Chaque confiné est un coupable en puissance, et s’il ne commet pas de crime, ce n’est pas parce qu’il n’a pas voulu, c’est parce qu’il n’en a pas eu la possibilité

 

  • floue la photo gros plan du premier ministre, flou sans légende pour tout dire à la Une de Libé

 

  • Les informaticiens solidaires fabriquent des masques à visière pour l’accueil dans des lieux publics : le prix en ligne des imprimantes 3D est passé de 290 à 499€, virus business is business

 

  • Confinés dans un canot de sauvetage et unis pour éviter le naufrage, ensorcelés par un cadavre tout frais dans l’appartement et personne n’a tué, une clé cachée sur les marches de cet autre appartement et l’on sait maintenant qui ment, lui observe ses voisins de son fauteuil roulant et démasque l’assassin indolent, Lifeboat, La Corde, Dial M for Murder, Fenêtre sur Cour, quatre films d’Alfred Hitchcock, apologie d’un confinement de choc

 

  • Le coronavirus a lancé un pavé sur Henri Weber décédé la nuit dernière. Il aimait raconter mai 68 et faisait, réaliste, l’éloge du compromis. Dix années député européen, souvenirs de missions au Tadjikistan

à suivre…

Désert Danse, Journal d’un confiné (44) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, dimanche 26 avril, suite…

  • dimanche. La radio nous rappelle la déclaration d’impôt à faire en ligne, les 30% allergiques à internet peuvent remplir un formulaire papier… à imprimer sur internet. Amen

 

  • la déclaration papier sur les surplus de PQ ? fastoche, potache, mais bon…

 

  • « perdu » les clés, impossible de sortir de l’appartement, deux heures à remuer tout le confinement, puis ouf, dans la poche arrière du jeans

 

  • sur les pare-brise la poussière de plus d’un mois et une belle couche de pollen jaune

 

  • la lente pousse des plantes grasses et du pissenlit sauvage sur le balcon, ça vaut un documentaire sur les merveilles du bout du monde

 

  • 69 établissements médicalisés pour personnes âgées dans le Bas-Rhin, on y déplore, chiffres transparents du 24 avril de l’agence régionale de santé, le décès de 139 résidents et également 68 autres morts à l’hôpital, on devine que c’est depuis le début

 

  • 7 milliards pour Air France divisés par 65 millions de Français ça fait chacun un billet à 107 euros pour voir du pays à la fin du confinement ; le calcul et le raisonnement sont tordus mais on apprend que le directeur d’Air France se servira de cet argent pour acheter des avions neufs, on ne comprend pas non plus

 

  • 229km/h ce week-end sur l’autoroute, suite, ce sont les DNA qui suivent la compétition et le tribunal les convocations.

 

  • le déconfinement modalités et perspectives à tout moment, y’a plus que cela qu’on entend, c’est un jeu de piste, un labyrinthe, le Monopoly ?

 

  • quand le confinement aura duré quelques années, la Terre sera devenue sable, et les survivants sortiront pour danser dans le désert !

 

  • le ministre de la santé supplie, si vous ne me croyez pas croyez au moins les blouses blanches ; tellement dramatique, le manque de confiance des citoyens ?

 

  • on connaît la loi 1901 pour la liberté d’association, 1908 Alsace-Moselle en droit local, et maintenant la loi 2020 sur les restrictions de liberté et de déplacement

 

  • la classe à la maison ça lasse, mais demain c’est école alors ce prof pot de colle envoie un tuto mot nouveau sur l’art de passer la serpillière à la salle de bains et tant qu’à faire jouer au chérubin calculer avec justesse la vitesse de l’eau du lavabo tuto mollo

 

  • confiné dans votre chambre vous lisez et apprenez par cœur un livre en une heure, et emmagasinez 12 000 bouquins dans votre mémoire : Laurence Kim Peek, qui doit ses prénoms au théâtre, Laurence Olivier et à la littérature, Kim de Rudyard Kipling, lisait deux pages simultanément, une par œil, il aimait aussi la musique et mémorisait des symphonies entières. Le jeune Américain était doué d’une mémoire eidétique et n’aimait pas sortir de chez lui.

à suivre …

Einstein et Corot, Journal d’un confiné (43) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, samedi 25 avril, suite…

  • des masques, des masques, des masques dans les pages locales des DNA, l’Alsace couturière dans chaque village, les aiguilles de la solidarité remplacent les assemblées générales des associations fermées

 

  • test officiel d’efficacité du masque : si à travers on arrive à souffler une bougie, c’est pas bon ! Test rigolo, manger du munster et de l’ail, l’odeur ne doit pas passer

 

  • combien d’articles, de dossiers, d’études que les archivistes vont classer et que dans un an, ou 5, ou 10 ou dans un siècle, des chercheurs consulteront pour écrire l’Histoire que nous vivons en ce moment ? En 2014, bicentenaire de l’exil à l’île d’Elbe on a compté dans l’édition 80 000 titres consacrés à Napoléon ! L’Empereur Corona Virus va-t-il stimuler les écrivains ?

 

  • à force de s’observer confiné, on est un autre, hallucination toute personnelle ni mystique ni psychotoxique

 

  • dingue, aux USA, Trump propose aux journalistes de la Maison Blanche de boire un verre d’eau de javel et de passer ensuite au détecteur vérifier que le virus a effectivement trépassé ! C’est à peu près cette folie, au point que les producteurs de détergent ont très officiellement publié des communiqués suppliant la population de ne pas boire leurs produits !

 

  • une scientifique de renom défend le ‘traçage’ de la population pour combattre le virus, et répond au journaliste qui s’inquiète des atteintes aux libertés individuelles que ceci est du ressort des politiques, pas des chercheurs. Einstein a passé la fin de sa vie à regretter sa formule ayant permis la bombe atomique

 

  • après les 7 milliards d’euros pour Air France, 5 milliards pour Renault ; c’est vrai qu’une voiture flambante et neuve est un produit d’extrême nécessité, bien plus que les futiles livres toujours interdits de vente en ligne. Il y a eu la Picasso C4 monospace, je suggère que grâce aux subventions du navirus, Corot soit le nom de la prochaine bagnole made in France

 

  • Jean-Baptiste Corot peintre du dehors allait dans la nature chercher pour ses paysages très détaillés une infaillible rigueur d’harmonie, pas le genre à rester confiné dans son atelier

à suivre…

Les prisonniers ont envie de rire, Journal d’un confiné (42) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, vendredi 24 avril, suite…

  • on ne compte plus les morts mais ceux qui ne sont pas morts, le ministre donne le chiffre de 60 000 vies sauvées grâce au confinement ; levez la main les sauvés ?

 

  • t’as calculé combien de jours avant le 11 mai pour finir tout ce qu’on veut faire ?

 

  • difficile confinement pour les personnes dépendantes de produits illicites, approvisionnement, faire sans ? Attention aux excès lors de la sortie, prévient l’émission ‘virus au carré’

 

  • Van Gogh dans le carré jardin de la cour, les iris bleus jaillissent au soleil

 

  • aux Etats-Unis les élections plus fortes que le virus, des gouverneurs pro-Trump autorisent les salons de massage (un mètre de distance ?)

 

  • mise en place d’une synchronisation de circulation et réflexion à l’échelle transfrontalière annonce le premier ministre à Strasbourg (Strasbourg capitale européenne pour l’harmonisation de la simplification?)

 

  • vocabulaire officiel, déconfinement progressif est devenu déclinaison territoriale cadencée. Bref, c’est pas comme on veut, c’est chacun son tour. Et tous ensemble ce serait cocotte-minute selon le ministre

 

  • fin du confinement, les lobbies des restaurateurs montent à l’assaut des bureaux des pleurs. C’est bon tonton maintenant on sait manger pour de bon à la maison, mais se donner rendez-vous sur une terrasse juste pour un pot, ça, ça nous manque!

 

  • y’a personne ! 182 km/h sur l’autoroute limitée à 110 ! La Mercedes à la fourrière et poursuites judiciaires, c’est aussi le retour des gendarmes

 

  • trente années de recherches et… un mois de confinement pour que Henri Rünneburger achève la rédaction de son dictionnaire alsacien-français, trois tomes, le virus lui a donné le temps de terminer, M’r wurd erscht mit de johre schlöij

 

  • Eugène Grindel est confiné à l’âge de 17 ans dans un sanatorium en Suisse, il y tombe raide amoureux de Helena Diakonava. L’amour de la poésie plus fort que la tuberculose, les tourtereaux prennent noms de Paul Eluard et Gala. Toute l’œuvre d’Eluard est empreinte de ce confinement de jeunesse, l’art d’être malheureux, Capitale de la Douleur : « les prisonniers ont envie de rire… ». J’écris ton nom, confiné…

à suivre…

Un sacerdoce, Journal d’un confiné (41) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, jeudi 23 avril, suite…

  • le premier ministre à l’hôpital de Strasbourg, région particulièrement touchée, pour évoquer en visio-conférence les stratégies de déconfinement avec les présidents de Région. Et aussi, on dit à Paris que les maires de province seront maintenant associés aux décisions

 

  • arrières pensées ? Un opposant affirme que le 2è tour des municipales est une perspective dérisoire

 

  • la voisine a passé la tondeuse sur l’herbe de la cour

 

  • les 10 000 respirateurs artificiels produits en une semaine par les fleurons de l’industrie française sont mal foutus, pas adaptés au Covid-19

 

  • les mille milliards d’euros pour relancer l’économie européenne viennent de la poche du Capitaine Haddock, mille milliards de mille sabords !

 

  • journée spéciale ‘entreprises en difficulté’ sur France Info, et hop ! vive l’Europe !, tous appellent l’Europe, Europe-Europe-Europe, solidarité économique européenne, eurobonds…

 

  • dans les DNA évocation d’une responsable de l’unité de gériatrie dédiée aux patients Covid à Strasbourg, le journaliste use du mot sacerdoce. Et aussi la peur, la colère, le courage, la vie, la mort (parfois 3 morts en une matinée)

 

  • un chauffeur routier de Woerth époux d’une gendarme s’est découvert coiffeur amateur pour faire des coupes gratuites aux militaires et aux pompiers

 

  • une cousine au téléphone, elle n’en peut plus, son voisin profite du confinement pour refaire son appartement, cloisons, parquets, meubles, elle a l’impression d’avoir un marteau-piqueur en main et de planter des clous toute la journée

 

  • on ne les écoute pas seulement dans les Ehpad les septuagénaires bien avancés qui jouent du rock psychédélique depuis un demi-siècle. Pink Floyd participe au déconfinement pour petits et grands en mettant gracieusement en ligne l’intégralité de leurs concerts, mes préférés c’est l’époque Ummagumma

 

  • le président prépare l’Après. L’Après est le titre de tous les éditoriaux. Laurent Joffrin Libé pense que pour réussir l’Après il faudra valoriser l’action collective et l’impératif de justice sociale.

 

  • le président prépare l’Après. Il consulte les maires des grandes villes, du nord au sud, de l’est à l’ouest, rien de nouveau. Après c’est aussi un roman de Erich Maria Remarque, Der Weg zurück, qui raconte le retour à la vie normale de jeunes survivants de Verdun. Formidable récit, l’Après fut abominablement terrible, comme les combats.

à suivre…

G org s  P r c, Journal d’un confiné (40) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, mercredi 22 avril, suite…

  • déplacements inter régionaux limités après le 11 mai ! Nos ‘frontières’ alsaciennes raillées courent dans le Grand Est sans limite jusqu’aux Ardennes !

 

  • « la peur du virus » ça sonne à l’oreille comme « la peur des russes » (« quand on était allemand pendant la guerre à Wissembourg » disait maman)

 

  • distribuer des masques à toute la population ? Utiliser les enveloppes du 2è tour des municipales !

 

  • comme une tisane, verser de l’eau bouillante sur votre masque artisanal coton déjà utilisé pour le désinfecter

 

  • « on a trop de pétrole mais on n’a pas de D ! », les producteurs ont des stocks qui débordent et les conducteurs confinés manquent de vitamine D ! On a des idées, tous au balcon ensoleillé !

 

  • un des confinements le plus étonnant, celui de la voyelle ‘e’ dans un roman, La Disparition de Georges Perec, lipogramme célèbre, exploit littéraire, le ‘e’ reste enfermé, n’apparaît jamais. Et quand le roman fut terminé et le confinement levé, Perec écrivit Les Revenentes avec uniquement cette voyelle ressortie au grand air, hommage pour les libraires

 

  • une abeille bat les ailes 230 fois par seconde, hasard d’une lecture, rien à voir avec le virus mais on est content de le savoir ! Ne pas confiner sa curiosité

à suivre…

Mob ou stop?, Journal d’un confiné (39) -ambroise perrin

https://afp-ambroise-fiction-presse.com/2020/03/19/journal-dun-confine-mardi-17-mars-2020-midi-ca-commence/

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Ambroise Perrin, mardi 21 avril, suite…

  • imaginons un artiste plongé chez lui à la recherche de l’inspiration, un retraité isolé dans ses livres, ou une chère sœur en contemplation dans un couvent, ils sortent pour la première fois depuis 6 semaines et ne sont absolument pas au courant du coronavirus ! Combien peuvent-ils être ainsi, déjà seuls avec eux-mêmes avant la crise ? Joli scénario pour un film…

 

  • à la radio, on parle maintenant plus du budget des ménages que de l’hospitalisation des habitants, retour à la normale ?

 

  • à la radio, on parle aujourd’hui de poubelles brûlées à Strasbourg, d’un cocktail molotov contre une mairie annexe et une voiture de police visée par un mortier, pas vraiment de dégâts, retour à l’habituel ?

 

  • une dame nonchalante remonte la queue devant la supérette et rentre… indignation discrète, une cliente se retourne, elle a reconnu une des vendeuses !

 

  • retrouvé à la cave mon rucksack acheté à 16 ans pour sortir avec une attestation de déplacement autorisé pour mineurs signée des parents et ainsi partir en auto-stop, le cœur simple, en Angleterre, au Danemark, en Yougoslavie ; pendant les vacances, soit on travaillait pour s’acheter un solex ou mieux une mobylette d’occas, soit on partait en stop archi fauché, ça marchait super bien, c’était merveilleux. Mis dans la baignoire les poches vidées pour le laver, impossible bien-sûr de le jeter. Pendant un demi-siècle, un stylo et un carnet envièrent à mon destin d’y rester confinés.

 

  • petit caprice, demain pâtisserie à la cuisine, des bredele, spritz, lekerli, schwowe, mini-linzer ou demi-lune, des petits gâteaux et c’est Noël !

 

  • Corona est une ville de 160 000 habitants en Californie les rues en forme de couronne, on y cultive des citrons et on y fabrique les Fender, les guitares électriques de Jimi Hendrix, Jeff Beck, George Harrison, Keith Richards, Rory Gallagher, Jimmy Page, David Gilmour, Pete Townshend et bien-sûr Eric Clapton. Rien à voir avec le coronavirus mais ça fait plaisir de citer tous ces noms, comme avant.

à suivre…

Derrière le melfor, Journal d’un confiné (38) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, lundi 20 avril, suite…

  • breaking news dans l’immeuble, visite du chauffagiste pour l’entretien de la chaudière ; confinement ? voulez-vous être en panne d’eau chaude ?

 

  • les démarches par internet, un cauchemar, les administrations profitent du confinement pour imposer le moule irréversible des relations numériques, aucun interlocuteur, questionnaire dématérialisé avec questions standardisées et après 30 minutes de rédaction d’un message l’onglet « envoyer » est neutralisé le site est en maintenance merci de votre compréhension et au téléphone à 0,30€ hors taxe la minute après frais de connexion quel est votre identifiant vous habitez bien rue j’ai l’air, pour Geiler, Strasbourg c’est où, vous avez une autre question ? Nulle, connasse (après avoir raccroché) ; je recommencerai demain (peut-être)

 

  • il y a dans la cour les cris stridents insolents exaspérants d’enfants innocents côté rue Sleidan

 

  • à 15h pile aussi dans la cour chaque jour haut parleur d’une conversation téléphonique à l’accent US, en boucle oh my God, shit, trust me

 

  • faire des listes et d’abord la liste des listes de ce que l’on voulait faire au début du confinement, utile si jamais ça recommence

 

  • y’a un rouleau de ficelle quelque part j’en suis certain ; quel luxe de passer deux heures à le chercher (autrefois on sortait en acheter un autre). Il était derrière les bouteilles d’huile et de melfor

 

  • trouver de vieilles photos puis e-mail aux cousins: avec le confinement on ne sait pas très bien où l’on va, mais on apprend à mieux connaître d’où l’on vient (merci les commentaires chers cousins)

 

  • une journaliste du Monde fait trente jours de cure de sébum, un mois sans se laver les cheveux pour les fortifier

 

  • encore des clips d’orchestres classiques prestigieux, chacun joue chez soi cuisine salle de bain salon chambre à coucher avec astuces de mosaïques vidéos ; c’est bon, on a des CDs pour écouter sans reluquer le papier WC encore amoncelé

 

  • comme hier Flaubert, ermite confiné cinq années à Croisset pour écrire Madame Bovary, et qui confina ensuite le cœur de son héros dans l’Education sentimentale. Sortis du virus, ne risquons-nous pas le goût amer des séparations ? Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. Il revint

à suivre…

Le Club des Gourdes Roses, Journal d’un confiné (37) -ambroise perrin

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Ambroise Perrin, dimanche 19 avril, suite…

  • assurer la continuité de la vie de la nation (le premier ministre)

 

  • progressivement (très souvent répété)

 

  • les applaudissements suivi d’un « bon anniversaire » pour la petite fille du 30, aujourd’hui 4 ans

 

  • les cloches de la cathédrale de Strasbourg ‘applaudissent’ chaque dimanche à 20h, solidarité avec les soignants. C’est aussi pour appeler à la prière précise l’archevêque Ravel, confiné et traditionnaliste

 

  • demain fini les vacances de Pâques, retour à l’école, au salon

 

  • la communauté chinoise d’Alsace, composée de beaucoup d’étudiants, a collecté 10 000 euros pour une commande de masques, via leurs réseaux en Chine, et déjà distribués dans les Ehpad et l’agence de santé du Grand Est

 

  • la gendarmerie de Strasbourg bloque 70 sites clandestins vendant de la chloroquine, du gel et des masques. 43 000 internautes escroqués ou sur le point de l’être

 

  • les caves se rebiffent, les maires aussi. Mesures solos pour le bien de tous (futurs électeurs), en prenant la précaution d’ajouter la main sur le cœur «en coordination avec Monsieur le Préfet». Vive les masques !

 

  • lecture d’enfance, dans la bibliothèque rose cartonnée, le Club des Cinq d’Enid Blyton. Aujourd’hui il y a le Club des Gourdes, un atelier de malhabiles mais formidables couturières qui expliquent sur internet l’Art du Masque ; on leur offre des roses

 

  • aujourd’hui on fête Sainte Emma, le 19 avril ; et Emma Bovary confinée dans ses rêves essaye la religion et les romans sentimentaux, les belles robes et les amants, et l’ennui est tel qu’elle avale une poignée d’arsenic pour sortir du confinement et meurt avec ‘cet affreux goût d’encre (qui) continuait’

à suivre…