En vain, d’Alsace ; épisode 178: CIMETIÈRE PREMIER ÉTAGE RUE GEILER

Ambroise Perrin

Le bruit est bizarre, plutôt étouffé, avec parfois un bris de verre. Ce sont les cris d’interpellations qui sont gênants, je vais au balcon et je vois les fenêtres grandes ouvertes au premier étage de l’immeuble en face, on jette plein d’affaires dans une benne juste en dessous.

Sentiment d’indignation, j’observe pendant de longues minutes, et ce pourrait être une description de la Vie mode d’emploi. La dame voisine âgée a dit à la boulangère que sa famille la dirigeait, c’est le mot qu’elle a employé, vers un EHPAD. Mais quelque chose de vraiment bien a-t-elle insisté. Les neveux sont là, sur le trottoir, aucun ne dit qu’elle ne reviendra plus, qu’elle ne pourra plus revenir, qu’elle ne rajeunira pas, qu’elle ne peut plus être autonome, et que pour payer cet établissement hospitalier, il faut vendre l’appartement, ou peut-être juste cesser de payer un loyer, elle habite là depuis au moins quarante ans, et ces deux bonshommes qu’elle ne devait pas voir souvent ont dû se charger des démarches auprès des organismes de tutelle.

Il y a probablement quelques meubles qui ont été déménagés dans le grand 19 m² de l’EHPAD, pour un semblant d’univers familier, avec les albums photos noir et blanc, le livre sur les pharaons, le violon de son mari, cinq chemisettes et deux pulls, un manteau, les chaussons d’hiver aux semelles antidérapantes, une trousse de toilette, et maintenant il faut trouver quoi faire du reste. Emmaüs a été sollicité, puis la Croix-Rouge. On a lu une petite annonce pour le débarras des maisons, des blasés qui savent ce qui peut se monnayer sont venus. Prenez ce que vous voulez et jetez le reste.

Et c’est comme cela que moi à mon balcon je vois passer et s’écraser un fauteuil, un miroir, des cadres, des livres, de la vaisselle, des cartons pleins qui ne s’ouvrent même pas dans leur chute, les chaises de la cuisine qu’il faut briser parce qu’elles prennent trop de place, les planches des étagères, des monceaux d’habits, une collection de petits chiens en plastique, des boites de conserve peut être périmées.

Au début il y avait un gars qui mettait de temps à autre quelque chose de côté, il a monté une pile d’objets sur le trottoir et puis il faut aller vite, l’appartement doit être vide avant 16 heures quand le camion viendra récupérer la benne, alors tout tombe, toute une vie tombe.

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