En vain, d’Alsace ; épisode 176 : LA BÛCHE

Ambroise Perrin

C’est le soir de Noël. Il sait qu’il est farci de métastases comme une bûche de crème fruits de la passion. C’est quoi qui te ferait plaisir ? ‘Du temps’ répond-il pour plomber l’ambiance. La famille est là, toute la famille, chaque gamin filme le Papy avec son portable et lui sourit avec mauvaise grâce. Il débouche un Pommard 1953 et tous pensent qu’il liquide ses meilleures bouteilles.

Dans la grande pièce de la vieille maison il y a encore la cheminée que l’on allume uniquement ce soir-là, cela amuse les enfants qui y jettent les papiers d’emballage des cadeaux. C’est magique dit le Papy. Il faut y mettre une belle bûche, un bout de la branche du pommier qui est tombé, et la laisser brûler jusqu’au retour de la messe de minuit.

Les restes de bois calcinés, c’est cela la vraie magie de Noël. Ah bon ? Le grand-père du grand-père du grand-père utilisait ce charbon de bois pour guérir les maladies, apporter de bonnes récoltes, éloigner les maléfices, favoriser les naissances, protéger des incendies et de la foudre, on lit cela dans un recueil d’archives à la bibliothèque de la mairie. Le soir du réveillon chacun mangeait pour sa santé un morceau de la bûche calcinée. Aujourd’hui on a la carte vitale et on préfère celle du pâtissier. Pas certain que celle-là guérisse du cancer, même si c’est à ce moment-là que l’on s’embrasse en se souhaitant bonne santé.

Noël c’est aussi la soirée où l’on pourrait dévoiler des secrets de famille, il y en a toujours que tous ne connaissent pas, et ceux que l’on croit deviner, ceux que l’on a envie d’oublier et ceux que l’on ne partage pas non pour ne pas blesser mais par cupidité. Alors par convention sociale on théâtralise de grandes joies, on fait montre de générosité pour masquer ses frustrations et ses rancœurs. On verra l’an prochain.

Mais Noël tout seul, ce n’est vraiment pas dans notre mode de vie ; l’année dernière, à cause des grèves du train, Papy a passé sa nuit de Noël devant sa télé avec ses DVDs, Voyage à Tokyo et d’autres films d’Ozu. Et une pensée pour Mamie, morte en quelle année encore ? Il s’était acheté une mini-bûche, ‘portion une personne’ à la boulangerie en face, et quand il s’est éloigné trottinant avec son petit paquet et sa baguette au levain, la vendeuse l’a rattrapé sur le trottoir pour lui faire la bise avec ses bons voeux.

Noël c’est une journée cruelle, un rite pour faire savoir aux gens tristes qu’ils sont tristes, et aux gens seuls qu’ils sont seuls. Avec pour spectacle les guirlandes qui traversent les rues mais pas les cœurs, les insolentes illuminations qui forcent les malheureux à regarder de riches bonheurs mis en scène par des familles aveugles et affairées.

Si au lieu du pôle Nord le Père Noël venait de Ouagadougou et qu’il traversait la Méditerranée à la nage sur une embarcation gonflable, ce serait magique d’une autre façon. La bûche congelée de chez Picard serait décorée de girafes et de lions et elle aurait fondu au soleil d’Afrique avant d’atteindre dans nos assiettes à dessert son rôle culturel et économique de fête hégémonique mondiale.

Le Papy qui a lu son journal ‘gauchiste’ murmure ainsi qu’il veut échapper à la conspiration mondiale de la joie mercantile du Père Noël. Allez, c’est le réveillon pas la rébellion de Noël ! On rigole en lui réexpliquant qu’il est toujours un adolescent révolté et trouble-fête et la famille entière entame les pires chansons en chœur avec entre les dents le couteau à fausses notes qui servira plus tard pour la volaille et la bûche.

Le sapin reste seul au salon avec ses boules récupérées de l’an passé et qui serviront encore l’an prochain, mais il sait bien qu’il ne sera plus là.

2 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 176 : LA BÛCHE

  1. AH : ah !! merci de plomber l’ambiance de cette période de « fêtes » ! j’aime les voix dissonantes. Bravo … car y a aussi de l’émotion derrière le côté iconoclaste ! max

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  2. On sent une ambiance macabre derrière la couche de magie de Noël, sous le sucre et le glaçage. Entre les secrets de famille, la maladie qui emporte le Papy et la joie réglementaire que la famille s’impose.

    Les fêtes de Noël ne sont pas un moment de joie pour tout le monde. Quel camp est majoritaire : ceux du « Joyeux Noël » ou ceux du « triste Noël » ?
    Bref, apprécions le moment présent, car nous ne savons pas quelle gigantesque bûche nous tombera sur la tête demain…

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