En vain, d’Alsace ; épisode 173 : PAR PLAISIR

Ambroise Perrin

Il a 104 ans, il n’est pas encore mort, et il ne veut aucune médaille. Aujourd’hui, il dit qu’il préfère dormir que d’avoir des souvenirs, oui il se lève tard le matin. Dormir la vie. Avant c’était souvent vivre la nuit. À midi il va pisser, il braille qu’il chie à la gueule de tout le monde et comme on imagine qu’il perd un peu la tête, l’aide-soignante, qui lui lave les fesses, le traite comme un bébé.

Elle me laisse entrer pour lui dire bonjour. Il y a un petit coffret en bois sur son bureau, pas de fric, pas de bijoux, pas de lingots, rien qu’un cahier. Une date, 1945, il avait donc 24 ans, après la guerre. Sous le carton du fond de la boîte, caché, un poignard dans un étui qui schlingue.

J’ai dix minutes avant que l’on ne parte, je lis son cahier en diagonale. ‘’J’ai tué, parfois au couteau, souvent par plaisir’’. Il y a ainsi une cinquantaine de pages joliment anacoluthiques. Cela ne ressemble pas à des notes de confession, c’est écrit avec une distance littéraire comme si tout allait être publié en un roman ; et il précise aussi que ce ne sont pas des secrets de mémoire de guerre, simplement des réminiscences et ‘’surtout pas de procès’’ ; je sais qu’il a refusé qu’on le trimbale sur les plages de Normandie, où d’ailleurs il n’a jamais mis les pieds pendant la guerre. C’était pile lors de ses 100 ans, pour le faire poser avec d’Anciens Combattants et des Vétérans américains, russes, allemands ‘’réconciliés’’, et il avait hurlé qu’il détestait ces gens. La terre entière.

Et bien en 1945 ‘’je suis possédé par la haine, comme César haïssait Pompée ‘’ écrit-il. ‘’La haine et le péché, c’est ce qui fait marcher le monde. J’ai une double passion, pour la vie sauve et pour le meurtre. Mon alexandrin préféré c’est celui de Phèdre, Ah ! Je t’ai trop aimé pour ne pas te haïr. Je lis encore : ‘’J’ai appris à tuer comme on attrape une maladie à son insu, sans raison et sans but’’. 

‘’Dans la neige de Russie je me récitais Molière, Vous voulez un grand mal à la nature humaine ; Oui j’ai conçu pour elle une effroyable haine’’. Je poursuis ma lecture. ‘’Je suis le premier que je déteste, je me hais, mon narcissisme c’est de me faire souffrir moi-même. Mon premier souvenir c’est d’avoir détesté ma mère, sa présence, puis son absence. C’est comme cela que je suis devenu un intégriste de la haine’’.

Je tourne quelques pages et je me demande s’il a vraiment déversé cette bile au sortir de la guerre, si ce texte est hardiment spontané. Eh bien là il précise que tout est vrai. Ce qu’il raconte, c’est le sang qui pisse toujours abondamment, le sang chaud, mousseux quand on enfonce la lame dans le cou du gars lié sur la chaise, ou alors dans le ventre, dans les reins, ou plus rapide, pour rien, un caprice, dans le cœur. Mais là, le sang s’étale plus lentement sous la chemise. Et il ajoute ‘’je préfère le cou’’. 

‘’J’ai un don de naissance, l’égoïsme. Je me fous de la morale, au Front ma satisfaction c’était ma survie. Me voir vivant, c’était mon plaisir’’

Je me dis que ce salaud a dû tabasser sa femme, martyriser ses enfants et empoisonner la vie de ses voisins. C’est une crapule qui aurait pu crever à la guerre, et comme il allait mourir, il a pris du plaisir à tuer, pas comme un sadique, mais comme un miraculé intermittent des saloperies. Comme un romancier qui jubile à aligner de belles phrases, il a balancé des grenades sur des familles coincées dans un couloir. Autant d’importance que de bien tourner un palabre pour placer un imparfait du subjonctif. Je lis qu’il aurait aimé qu’une de ces vermines à étoile jaune sorte un flingue et le descende, il se vante qu’il se serait glorifié à agoniser les boyaux sur les genoux comme ses camarades de Barbarossa, il a vu passer les balles qui assassinent, peut-être les a-t-il vraiment vues, et il est là, il n’est pas mort.

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