Ambroise Perrin
Pendant quarante-deux ans Madame Müller travailla comme femme de ménage au château de Versailles. On l’appelait la Pompadour mais son prénom était Reine. Cela avait amusé le chef du personnel, et ainsi il l’avait embauchée à l’essai. C’était juste après la guerre, un tel emploi représentait une sacrée chance.
Reine Müller arrivait de Wissembourg, à la frontière allemande, elle venait de se marier en quelques semaines, son fiancé, qui était son voisin de la rue du sel, revenait lui de Russie, et elle avait failli ne pas le reconnaître, après quatre années d’absence…
Il n’avait jamais voulu raconter ce qu’il avait fait ‘’là-bas’’. Il disait juste ‘’il faut oublier’’, mais l’administration ne l’avait pas oublié, c’est pour cela qu’ils étaient partis à Paris. Au bout de quelques semaines, parce qu’il y avait des procès, qu’il avait été gradé, qu’il était Alsacien mais qu’il avait en fait toujours la nationalité allemande, Otton dit à Reine qu’il partait plus loin. Un jour elle reçut une lettre postée en Uruguay, puis plus rien.
Le château de Versailles devint sa maison, son foyer, chez elle. Ce qui surtout lui plaisait, c’étaient les passages secrets. Quand le roi quittait sa reine au milieu de la nuit pour aller voir la Pompadour, il y avait de quoi rêver et d’oublier les horreurs de la guerre. Les gendarmes sont venus trois fois lui demander si elle savait où était son mari, non, il était parti, aucune nouvelle.
Des années plus tard, quand des touristes allemands se promenaient dans la galerie des Glaces, elle les observait, elle les écoutait, mais elle ne disait pas qu’elle les comprenait. Elle ne revint en Alsace que pour l’enterrement de sa mère, le curé la reconnut, ils ont parlé quelques instants, il ne lui a pas posé de questions. Elle ne dormit même pas à la maison, elle prit une chambre à l’Ange. Elle préférait être seule.
Elle lut des livres sur l’opération Barbarossa, sur les Einsatzgruppen, sur les Malgré-nous, sur la réconciliation franco-allemande, mais disait-elle, cela ne l’intéressait pas plus que ça. Elle lut aussi l’Œuf et Moi et toute la série des Jalna, les 16 volumes qui l’emmenaient de l’autre côté de l’océan, mais elle n’attendait plus, et un jour elle se dit qu’elle n’était plus amoureuse. Elle pensa bien à se remarier, elle était encore plutôt jolie, mais il aurait fallu faire des papiers et des années passèrent.
Alors qu’elle approchait de la retraite, un jeune homme vint la voir au château, c’était le fils d’une de ses nièces, il voulait l’interviewer sur ses souvenirs de guerre, mais elle se méfia et de toute façon elle n’avait rien à dire. Elle ne lui demanda pas comment allait la famille et lui ne lui raconta que les histoires de ses copains ‘’à la fac’’.
Quand elle dû partir, le nouveau directeur organisa une fête avec de la musique royale en son honneur, et lui offrit une copie du portrait de Marie Leszczynska. Elle avait toujours bien aimé la femme de Louis XV qui avait habité Wissembourg avant son mariage. Les collègues s’étaient cotisé pour lui offrir un perroquet moqueur, et peut-être venait-il d’Uruguay.
Bientôt elle n’eut plus aucun contact avec les autres employées du château. Les voisins de son immeuble changeaient souvent. Elle fut triste lorsqu’à la supérette sa caissière préférée changea de magasin. C’était la seule personne avec qui elle bavardait, il fallait venir le matin juste avant 10 heures, l’heure creuse.
La Pompadour est décédée à l’hôpital et personne n’est venu réclamer le corps. C’est un service de la municipalité qui a procédé aux funérailles de Madame Müller Reine née Schreiner et l’agence immobilière se chargea de vider l’appartement. Le perroquet, depuis longtemps empaillé, que les vers dévoraient, dont une des ailes était cassée et dont l’étoupe sortait du ventre, fut jeté à la benne, pour la déchetterie.
c un personnaj réel alors, comme bcp d’autres iwerall
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J’aime beaucoup Reine Pompadour 😉
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triste histoire ! merci !
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