Ambroise Perrin
C’est une star. Une très grande comédienne au théâtre, une très grande vedette au cinéma, sur son nom on monte des films à gros budgets, et je ne dirai pas son nom pour ne pas me vanter.
Je l’ai rencontrée en 1991 au Festival de Cannes, elle n’était pas connue, une interview sympa, elle avait du temps. On a aussi parlé de Chabrol et de sa Madame Bovary qui allait sortir, elle ne connaissait ni L’Éducation Sentimentale, ni Bouvard et Pécuchet. En sortant de son majestueux hôtel, je suis passé dans une librairie, et je lui ai laissé les deux livres à la réception.
Hier, elle était en tournée de promotion pour son 43e film, une seule date en Europe, j’apprends par hasard qu’elle est à Strasbourg, je ressors ma bonne vieille carte de presse et je me faufile parmi les happy few. Le service d’ordre pour un blockbuster hollywoodien, ce sont des gardes-chiourmes américains, l’attachée de presse est américaine, la maquilleuse est américaine, et en fait seuls les journalistes sont européens, venus de Londres, Rome, Berlin, Paris.
Une photo d’elle en couverture, cela fait vendre du papier, un gros tirage assuré, en échange pub maximum pour le film, photocall dans 27 minutes, je comprends le plan média maous en me faisant éjecter poliment. What’s your name ? me demande la deuxième assistante de la troisième attachée de presse. Alors je fanfaronne et je crie bien fort «Flaubert… et je suis français comme Madame … » en citant le nom de famille de la star !
Elle m’a entendu dans l’autre pièce, elle passe la tête dans le couloir de la suite, « eh, et bien ça fait longtemps, attendez cinq minutes s’il vous plaît ».
Je ne suis pas le seul à être baba, et me voilà effectivement cinq minutes plus tard, un peu intimidé quand même, à papoter. Elle se marre parce que je n’ai pas vu le film du jour, « plus d’un million d’entrées aux USA en 15 jours, oui, les Américains, ils m’aiment bien, et bien jeune homme, j’ai lu tout Flaubert, merci encore pour les deux bouquins. Et surtout sa correspondance, avec Louise Colet, cela m’a beaucoup aidé pour mes rôles au théâtre… »
« Vous êtes toujours journaliste à la télévision ? » Je lui raconte que je fais maintenant un blog où j’invente beaucoup la réalité… « Vous faisiez faire une lecture enregistrée d’une page de Bouvard et Pécuchet, à chacune des personnes interviewée… ». Elle se souvient de cela ! « Je me suis arrêté après le premier chapitre… Vous veniez de faire Michel Piccoli ! »
« Vous savez, regarder en arrière, jauger sa carrière, il arrive un moment où tous les artistes le font… Et il y a tant de regrets… Mais ce n’est pas facile de prendre le temps d’être honnête avec soi-même, et quand on se lance, on grince des dents…
Je vous parle comme cela, parce que vous ne prenez pas de notes ; entre-nous, sans une bonne dose d’arrogance, on a tendance à tout oublier… D’arrogance ? Oui, ou de vanité… Ma scène préférée au cinéma, c’est dans Singin’ in the rain quand Gene Kelly raconte le soir d’une Première le début de sa carrière… Le héros s’invente alors une vie !
On a tous des réussites et des échecs, c’est une banalité, mais ce qui compte c’est d’avoir su en tirer quelque chose de créatif. Quand on a eu du succès dès le départ, faire des choix de carrière est très difficile. Après on oublie ses échecs. Et plus vite que le public, parce qu’on y a tiré une belle expérience. On adore avoir été téméraire, mais on n’avoue jamais les remparts qui nous protègent. Et à n’importe quel âge, on pense à l’avenir, et en 2025 une vieille comme moi n’a même plus besoin de faire semblant d’être jeune ! »
Je n’ai pas le temps de protester, l’attachée de presse s’impose et me murmure « sorry, maintenant, c’est la fin. »
tu avais interviewé isabelle huppert à la sortie du film?
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Oui, j’ai eu l’occasion de rencontrer Isabelle Huppert, mais pas dans ces circonstances, en fait beaucoup plus tard pour une rétrospective « Chabrol », et bien sûr pour le film « Madame Bovary » ; un autre très bon souvenir… !
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