En vain, d’Alsace ; épisode 167: PREMIER SINISTRE

Ambroise Perrin

C’est jour de fête. Depuis qu’il est seul, il a un peu plus de temps, il est président de la Maison des associations. Il fait essentiellement du social et pas trop de gestion ; l’actualité bouscule tout, les clubs se boycottent, les affiches sont arrachées, et chacun se replie sur lui-même, dans son clan, pétri de certitudes et de mauvais sentiments.

Son discours sera de langue de bois, que dire d’autre qui ne ressemble à un éditorial d’un magazine bien-pensant ? « Ne cédons ni aux sirènes de la haine, ni à la tentation du désespoir, ces forces corrosives qui rongent les âmes et brisent toute espérance ». Applaudissements de politesse, c’est le 50e anniversaire de la Maison, quelques notables vont se succéder pour des bribes de solennité dans leurs discours. Trois gamins démarrent une démonstration de hip-hop cloud rap. Le buffet est du genre plutôt fauché.

Et en sortant, on lui aura volé sa bécane; il croira d’abord à une blague, à une petite vengeance ou à un test, non, le vélo est parti, envolé; avec tant de monde, le voleur était vraiment gonflé. Le cadenas sectionné lui a donné le blues, il l’a ramassé, peut-être pour l’assurance. Vous aussi, dira le planton de service à la Police, revenez demain.

Son bon vélo, pas vrai tout neuf mais quand même, ce n’est pas son vol qui lui donne tant d’amertume. Il fut il y a longtemps gamin, et il a vécu mai 68 et ensuite par procuration et par prolongation, il a eu envie de tout lire et de tout changer; il a toujours été un chic type, le chef de bureau sympa, il n’a jamais divorcé et les enfants ont tous bien réussi, il a plutôt super bien gagné sa vie, son appartement pour sa retraite ressemble à un palace, de belles bibliothèques, des tableaux de peintres renommés, il voyage, des colloques, des conférences, des crapahutages partout aux coins de la planète… 

Mais aujourd’hui ce sont les divisions dans la société qui gèlent son cœur et sa pensée. Quelle désespérance ! Drôle d’impression de se sentir bâillonné, d’être un pauvre pion ballotté. Il doute de ses convictions, c’est peut-être cela qui maintenant le rend malheureux. Dans sa vie quotidienne, aucune raison objective de se plaindre, mais ça ne va pas. Sa solitude n’est pas du maniérisme. Et c’est difficile de partager ce sentiment, il a trouvé le mot, le spleen, ce truc « bas et lourd qui pèse comme un couvercle.»

Bien entendu ses multiples occupations permettent de masquer les dilemmes qui se faufilent dans ses habitudes d’opiniâtre persévérance. Il ne se sent pas encore assez vieux pour tout laisser tomber, la santé ça va, merci beaucoup.

Les haines qu’il perçoit et qui l’entourent se transmettent par des gens qui n’ont aucune culture, par exemple un manque crasse de références historiques. D’anodins clichés entretiennent les confusions et il y a des amis avec qui il préfère ne plus parler, effaré de ne pas avoir soupçonné tant de bêtises, et ce, depuis des années. 

Un jour il lui faudra épurer le passé et reconstruire les amitiés. Ce ne sera pas facile, la mémoire collective instaurera une sorte d’indignité nationale envers ceux qui par lâcheté et complaisance, et, surtout par intérêt personnel, auront créé cette atmosphère atrabile .

Mais pour le moment il doit conclure son discours d’inauguration, il y a de nouveaux locaux, l’atelier attenant à la Maison des associations ayant été réhabilité. 

Il scrute les visages, il cherche des signes de reconnaissance qui rappelleraient qu’un jour la raison reprendrait ses droits. Il perçoit que certains sont prêts à l’invectiver. D’autres, nonchalants, ont discrètement le nez dans leur téléphone portable.

Les meilleurs speechs seraient les plus courts, encore une bêtise, sauf lorsque l’on n’a rien préparé et que l’on tente d’improviser en faisant de l’humour. Pour une fois, pas de blague, pas de complicité avec le public désabusé, il répète simplement le mot convivialité partagée, en se disant qu’il fait un gros mensonge.

Et par facilité il fait une citation, Gramsci sans le nommer :  « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

Et si l’on refuse de voir ces monstres, on risque soi-même d’en devenir un.

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