En vain, d’Alsace; épisode 165 : DES POULES, DES MOUCHES ET L’IMPOSSIBLE CONSOLATION DE NOTRE DÉSESPOIR 

Ambroise Perrin

Au petit déjeuner, des œufs mimolettes, des œufs durs, à la coque, des œufs brouillés, ou une omelette… Une mouche tournait sur les assiettes, cherchant la sortie de la salle du petit déjeuner de l’hôtel. Dès qu’elle se posa, il la rafla, il faisait cela depuis l’enfance, dans la ferme des grands-parents. On gardait la main fermée et on y introduisait le pouce pour l’écraser.

Déjà une semaine dans ce faux palace à attendre la femme aimée. Elle ne viendra pas, il le sait, prisonnier de sa soudaine liberté. Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, lui avait écrit son ami suédois avant de prendre le large avec elle. 

Personne ne sait quand tombera le crépuscule. La vie n’est pas un problème, c’est juste un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas.

Combien d’œufs pond une poule en une vie, qui peux atteindre huit ans ? Un œuf par jour à partir de cinq mois, un peu moins en vieillissant. Il échafaude alors, avec l’aide de moult coqs pour couvrir les pondeuses, que tous les œufs soient conservés jusqu’à la naissance de poussins, imaginant que les Français renonçassent à leurs quatre œufs hebdomadaires. Et vu que nous sommes 68 millions, qu’il y a jusqu’à 9 poules au mètre carré dans un élevage en plein air, que la France s’enorgueillit de 551 695 km², et que notre pays est souvent pris pour modèle, il se mit à envisager la terre entière recouverte de poules et à reconsidérer son désarroi face à ce fatal déferlement gallinacéen. 

Les hommes ressentiraient alors le défi effroyable que l’éternité lance à leurs existences. Seule consolation, se rappeler que rien de ce qui est humain ne dure… Il se dit qu’il lui fallait s’assurer que sa vie n’était pas absurde, qu’il n’était pas seul sur terre, et qu’il lui fallait écrire un livre qu’il offrirait au monde pour inciter à vivre simplement, pour prendre ce que l’on désire, et pour ne pas avoir peur des lois, pitoyable allégeance à la certitude que la liberté n’existe pas.

Les poules lui enverraient le signe définitif de sa servitude à la peur de vivre. Les pages qu’il écrirait aurait la capacité de créer de la beauté à partir de son désespoir, de son dégoût et de ses faiblesses. Pour lui, ce ne serait pas le devoir avant tout, mais la vie avant tout. Choisir des moments où il ferait des pas de côté et sentirait que hors de cette masse que l’on appelle la population mondiale, il était aussi un être autonome.

Combien de pages aurait-il le temps d’écrire avant de mourir ? Qui compterait ? Un lever du soleil n’est pas une performance, mais la vie humaine, elle, est extraordinaire puisqu’elle cherche à atteindre la perfection. Dans cet immense poulailler il serait stupide de nier que la réalité de la vie c’est d’avoir la mort sur ses talons. Les organisateurs des oppressions savent faire comprendre ce message, nulle part l’on peut vivre libre si l’on sort des formes de la société. 

Dans ce monde de plumes, de coquilles et de caquetages, il décida de ne pas se laisser écraser par le nombre et de trouver une ardeur qui soit plus forte qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre.

Stig en avait fini de disséquer dans sa lettre d’adieu sa culpabilité, ses émotions, sa peur, sa solitude. Il lui avait piqué sa nana et lui donnait maintenant des leçons de survie. Il faut dire qu’il connaissait le malheur. Il avait témoigné, dans un livre qui eut un grand succès, des conditions infernales de la vie des rescapés de la dernière guerre, la famine, la haine, les souffrances, les horreurs. De quel autre sujet pourrait-il parler aujourd’hui ?

Oui, j’étais devenu son interlocuteur et son souffre-douleur bien-aimé et dans ma réponse je lui ai rappelé la mouche. La femelle ne s’accouple qu’une seule fois, car elle stocke le sperme du mâle, qu’elle utilise à chaque ponte. C’est-à-dire un millier d’œufs en plusieurs salves. Les larves mettent une dizaine d’heures à devenir asticots. Si tous survivent, en moins de dix jours (et parfois en deux seulement si le temps est vraiment clément), les nymphes deviennent adultes et jusqu’à 12 générations peuvent ainsi se succéder chaque année.

Au-dessus des fientes de nos poules, les couches de mouches vont se superposer. Il n’est pas nécessaire d’être un expert en progressions exponentielles pour réaliser que très rapidement de grosses épaisseurs de mouches dépasseront les 1,75 m de nos petites personnes, et que les problèmes de consolation de notre désespoir seront résolus.

2 commentaires sur “En vain, d’Alsace; épisode 165 : DES POULES, DES MOUCHES ET L’IMPOSSIBLE CONSOLATION DE NOTRE DÉSESPOIR 

  1. Ah joli texte !! une pensée pour Stig Dagerman parti à 31 ans ! qui ne fût jamais consolé ! Au début de ton texte tu fais référence « aux oeufs mollets » ? les œufs mimolettes, ça n’existe pas sauf dans une nouvelle recette d’omelette au fromage !! Ma vie antérieure de correctrice de presse, me poursuit inlassablement ! Je t’embrasse !

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    1. Oui, et son reportage-livre, «Automne allemand» précurseur de «Le temps des loups» de Harald Jähner… (un peu beaucoup l’Alsace) ; quant aux œufs, les mollets me faisaient trop penser à la montée du Galipier dans le Tour de France: Bravo pour ta vigilance !

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