En vain, d’Alsace; épisode 160 : L’HOSPICE

Ambroise Perrin

Il ne peut plus lire, ses yeux lui font mal. Après quelques lignes, tout est flou, la pupille brûle, les larmes coulent, il arrête. Toute la machine se déglingue raconte-t-il. Parce qu’il a cassé quelques assiettes et renversé le guéridon avec le vase Art déco, la famille qui ne s’occupe pas de lui pense qu’il ne peut plus rester seul. Ce sera mieux pour toi d’aller dans une belle maison de retraite, tu auras ta chambre avec tes meubles, et bla-bla-bla.

La seule chose qui lui importerait vraiment, ce serait d’emmener sa ‘’chaîne stéréo’’ (les enfants, on ne rit pas) et comme en plus il est un peu sourd, il la mettra toujours volume à fond. Non, il ne veut pas de casque, si ça gêne les vieux de l’Ehpad, vous n’avez qu’à insonoriser ma chambre avec des plaques de liège comme Proust.

On découvre alors qu’il y a 2m³ de CD livres audio et trois fois un mètre de haut de 33 tours à trimbaler jusqu’au mini studio d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, et qu’il est absolument impossible, mais vraiment absolument pas question de faire un tri ; s’il en manque un, je n’y vais pas !

Raconte-nous Pépé ça parle de quoi tes CD ? Ça raconte l’histoire d’animaux qui font des sons tellement forts en pétant tout le temps qu’on les enferme dans un zoo avec des chèvres. Et puis il y a aussi la chèvre d’Esméralda, la danseuse de Victor Hugo. J’adore écouter les quatre CD d’André Dussollier, sa voix monte sur les murs de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Vous m’emmenez à Paris faire une visite ?

J’écoute aussi Paroles de Poilus, mon grand-père était un Poilu, ce sont des lettres qui commencent toutes par ‘’vous n’allez pas me croire’’… C’est comme de la musique classique ? Non, pour Bach, Mozart, Beethoven, il y a plein d’enregistrements mais pour les artistes de mon époque il n’y a que la télévision qu’on oublie avant même que l’émission soit terminée. Alors quand j’entends des voix qui racontent ou chantent ce que j’aime depuis ma jeunesse, je ferme les yeux et je vois tout !

Mais tu es presque aveugle ! Oui mais moi j’ai mon imagination grande ouverte, je vois Cocteau, Prévert, Michel Simon, Chagall chez Jacques Chancel, Pagnol. Et j’écoute tous les romans lus par de grands comédiens ! À la recherche du temps perdu ce sont 110 CD ! Merci Proust ! Pour d’autres auteurs, les textes sont parfois coupés, ce sont des extraits, tant pis ! Dis-toi bien mon petit gaillard, ce n’est pas de la nostalgie passéiste quand je passe la journée avec du blues d’avant-guerre à la Nouvelle-Orléans, c’est pour qu’un jour toi aussi tu écoutes cette musique formidable ! Pour que tout cela continue à exister ! À quoi servent tous ces souvenirs ? À mieux aimer !

Je raconte la fin de l’histoire, la famille n’avait pas le temps avec ses caprices de farfelu. C’est l’aide-soignante qui venait tous les matins pour la toilette qui a trouvé une belle solution. Elle a raconté la vie de Pépé sur Facebook pour trouver un menuisier qui a cloué les meubles pour qu’ils ne tombent pas, un restaurateur qui livrait des repas à domicile, un journaliste qui enregistrait les anecdotes pour son émission de radio… Cela a duré 15 jours. Les pompiers sont venus une nuit le relever, ‘’opération tortue’’, il était sur le dos et il n’arrivait plus à se relever, il avait été obligé de presser sur le bouton de sa montre bracelet d’alarme.

2 commentaires sur “En vain, d’Alsace; épisode 160 : L’HOSPICE

  1. Prendre de l’âge, vieillir et puis vieillir encore un peu plus en se sentant diminuer doucement  …

    Tenir aux choses qui accompagnent les souvenirs, qui accompagnent l’orée de la « défunnéïtude » tels des amis de cheminement. 

    Alors, savoir bien garder en main sa pipe; c’est elle qui se casse en dernier pour laisser place aux souvenirs de ce passage … 

    alsurbg 

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    1. il semble que l’origine de cette expression, casser sa pipe, provienne des chirurgiens de l’armée napoléonienne, les soldats blessés devaient serrer entre leurs dents une pipe en terre pour ne pas hurler de douleur pendant les amputations, et si la pipe tombait, c’est qu’il était mort ! Vive les livres audio !

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