En vain, d’Alsace ; épisode 159 : LIVRET DE FAMILLE

Ambroise Perrin

Que sait-on d’un homme qui a tué sa femme et ses deux enfants, deux petites filles de cinq ans et qui a raté son suicide ? Il n’en a pas eu le courage ont-ils pensé, les membres du jury. Lâcheté ont persiflé les chaînes en continu, tant mieux, il va devoir s’expliquer. On va comprendre ! 

Comprendre, comprendre, ils ont tous ce mot-là dans la bouche, tous depuis qu’il est tout petit lui ont dit de comprendre. Il fallait comprendre qu’on ne joue pas avec l’eau, qu’on ne se salit pas dans la terre, qu’on doit manger lentement, qu’on doit donner une pièce au mendiant. Mais il n’a jamais voulu comprendre, et maintenant on lui demande, expliquez-vous.

Est-ce qu’il n’a pas envie de vivre ? Sentir l’air froid du matin sur sa peau nue, tomber de fatigue après avoir encore passé une heure de plus réveillé pour vivre la nuit ? ‘’Je le plains’’ a-t-il lu sous la plume d’un éditorialiste. S’il était mort, il n’y aurait pas de procès, les victimes n’auraient pas droit au défilé des témoins affligés. Sans procès, ce serait un peu comme si elles n’étaient pas vraiment mortes…

Entre ici, pauvre femme, pauvre épouse, pauvre mère. Quand il a su qu’elle attendait des jumeaux il décida de les appeler Étéocle et Polynice. Raté, ce furent des filles, de futures femmes. Un témoin a dit qu’il fut un père très aimant, un papa gaga. Le bonheur l’irradiait lorsqu’il promenait ses enfants en poussette. 

C’est un homme seul, il était seul au sein de sa famille, se consacrant uniquement à son règne de chef, réfléchi, audacieux, travailleur, gagnant bien sa vie, pas d’alcool, pas de tabac, sportif, tennis et course à pied, dit un autre témoin.

Tous les experts allaient expliquer ce que lui ne savait pas, comme par exemple exprimer des regrets, alors que oui bien sûr il regrettait. Il allait nier des détails sans importance, s’engouffrer dans de fausses pistes, désespérer ses deux avocats. Il n’y avait rien de nouveau à avouer, alors que dire ? Que raconter ?

Oui il était seul avec tout ce sang. Ce sang sur ses mains, cela lui appartenait. Mais sitôt qu’il prononça cette allégation, une humble quérulence qui lui semblait être une banalité, le président le bombarda de questions pour y voir un geste sacrificiel. Il était épuisé, il se laissa somnoler jusqu’à s’endormir, le président demanda au garde, un gendarme, de le réveiller. On n’avait jamais vu cela aux Assises. ‘’Mes amis disent que je suis sympathique’’ lança-t-il avec lassitude, ce qui n’était guère une réponse à la question posée. 

En fait, on ne lui demandait pas son avis, il n’avait rien à dire, c’était juste un long défilé de veuleries condescendantes à l’image de la société qui surtout ne pouvait être coupable d’une pareille horreur, il écoutait révérencieusement les balbutiements, les louvoiements, les scrupules et les réticences des experts, de sa famille, de sa première petite amie, de ses collègues de bureau. On percevait ses efforts d’homme affable à ne pas présenter de sourires railleurs.

Il demanda des feuilles de papier, un stylo. Le droit permet-il qu’il fasse autre chose que d’écouter ? Cela faisait trois années qu’il était en prison, il aimait le trajet quotidien jusqu’au tribunal, même s’il voyait très peu le paysage, dans le fourgon, le long de l’Ill. Être indifférent à tous et à soi-même.

La journaliste du Monde développa une double page qu’il trouva bien écrite et quand il eut la parole, il la félicita, ce qui gêna les protagonistes du tribunal. Vous faites le critique littéraire s’indigna l’accusation. ‘’De sang-froid’’ répliqua-t-il.

Je suis fatigué répondit-il au président. Vous ne dormez pas la nuit ? Si, très bien, non, je veux juste que l’on en finisse ! Mais cela ne vous intéresse pas, ce qui va vous arriver ? Mais oui bien sûr, mais qu’est-ce que je peux y faire maintenant, je ne bouge qu’avec des menottes, mon seul intérêt c’est d’observer la salle, il y en a qui ont tous les jours les mêmes habits, d’autres qui changent tout le temps comme si c’était eux les vedettes ! 

Vous êtes une vedette ? bondit le président. Mais non, pas du tout, ne comprenez pas de travers ce que je dis, je suis quelqu’un de bien ordinaire, je pourrai être à votre place, j’ai fait des études de droit. Et vous à la mienne… Et il ajouta : ‘’je trouve que vous n’avez pas l’air sympathique, Monsieur le président, en vous écoutant depuis une semaine je me demandais si vous aimiez votre femme et si vous aviez des enfants’’.

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