En vain, d’Alsace ; épisode 158 : DÉDICACE 

Ambroise Perrin

Il a dit qu’il était mon meilleur ami. Je m’attendais à « tu es mon meilleur ami » puisqu’il aurait aimé que je le consolasse lorsqu’il feignait l’indifférence dans ce Salon du livre où sa table était désertée comme la sale farce d’un rendez-vous bidon.

Il adorait ces séances de signature car il voyait des files longues comme un prix Goncourt. C’était juste deux ou trois copains qui passaient par là, et qui avaient déjà le bouquin à la maison.

Certains auteurs quittent leurs piles éternelles pour baguenauder. Ils traînent leurs bottes dans les allées numérotées, le visage illuminé de bonté pour les chers collègues, et ce ne sont pas les sourires qui seuls trahissent la condescendance.

Vous êtes écrivain. Vous êtes amoureux. Vos sonnets la font rire. Tous vos amis s’en vont. Et lui, le célèbre, il s’arrête là, à votre stand. Salut, alors ça va, un peu de monde ? Moi j’ai attrapé un torticolis du poignet à force de signer. Dis donc, j’ai lu une bonne critique de ton bouquin, content pour toi ! Ah? Eh bien tiens ! Je te l’offre !

Et vous prenez celui d’en-dessous de la pile, comme si c’était le plus précieux, et vous vous lancez dans une dédicace inspirée, devant l’insolent qui poireaute. Punaise, c’est quoi son nom encore ?

Va-t-on débuter par « à mon ami », et griffonner quelque chose qui tentera de ne pas être convenu, laborieusement poivré d’une once d’humour et subtilement salé d’un relent de vacherie ? Que nenni ! Avec majestueusement en tête la dédicace de Proust en 1914 à Marie Scheikévitch dans l’édition originale de Grasset de Du Côté de chez Swann, vous couvrez d’une bien fine écriture tous les espaces vierges des trois premières pages, une longue lettre où vous reprenez les grands thèmes de votre cours de littérature à vos étudiants en licence de lettres.

Vous ne levez pas les yeux, surtout ne pas donner prise à un « je te laisse je repasse tout à l’heure » et vous concluez par une phrase retournée dans la marge où seul le mot solitude est un peu lisible. Son cadeau sous le bras, le célèbre écrivain s’en alla.

Et lui mon ami, son hold-up de notoriété accompli, sa petite rage de jalousie apaisée, il me chuchota, devant mes yeux ébahis, « t’as vu comment je me suis consolé » ?

2 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 158 : DÉDICACE 

  1. Fin et bien vu!

    Merci, cher Ambroise, pour toutes ces chroniques, souvent pleines d’humour, quelquefois émouvantes, toujours agréables à lire.

    Catherine

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