En vain, d’Alsace ; épisode 157 : JUSTE DES IMAGES

Ambroise Perrin

Il ne vivait que pour ça, le cinéma. Une vie par procuration sur grand écran. Sa vie c’était dans les salles et depuis peu la nuit devant son écran de téléviseur, uniquement des films classiques. Un carnet pour noter ce qu’il avait vu, 2 ou 3 films par jour, souvent plus, il ne notait que les titres, le nom du réalisateur et l’année de sortie.

Il n’avait pas d’amis, il détestait ses parents, ou plutôt ses parents le détestait. Le mépris, c’était réciproque et cela n’aurait pas fait un scénario de série B comme ceux que l’on voyait au ciné-train. On y entrait au milieu du film et à la fin on restait pour voir le début, et si c’était avec Gary Cooper, on voyait la fin une deuxième fois.

Truffaut raconte à propos des 400 coups qu’il allait parfois l’après-midi en cachette au cinéma, en se glissant sous le guichet de la caissière, et si le soir on allait voir le film en famille, il ne pouvait avouer l’avoir vu auparavant : le revoir devenait une leçon de cinéma, où il s’intéressait plus aux mouvements de caméra et au montage qu’à l’histoire qu’il connaissait déjà. 

Son petit emploi de bureau lui permettait de vivre, le loyer, des pâtes, de la bière, et surtout des livres. Aux vacances, un billet de train pour aller à Chaillot, à la cinémathèque du Trocadéro. Henri Langlois lui disait bonjour à l’entrée. Un jour son voisin de fauteuil fut Rüdiger Vogler, et le soir Bulle Ogier. Wenders, la Salamandre.

Il prit des cours du soir et passa son CAP de projectionniste en Art cinématographique, épreuve pratique passé au ‘’Broglie’’ à Strasbourg et stage d’une journée chez les pompiers. Des remplacements, parfois le week-end ou pendant des Festivals, et cela lui permettait ensuite d’avoir des ‘’exos’’, des exonérés du CNC, pour entrer ainsi gratuitement dans la salle. Il adorait l’Alpha à Schiltigheim, avec la caissière qui sentait bon le pain chaud, pour son Festival des films des Droits de l’homme et celui du film amateur.

Au Club, Madame Fabienne laissait l’issue de secours entrouverte afin que les cinéphiles fauchés puissent entrer et grimper à la séance de 23 heures, salle Marilyn, après avoir acheté Le Monde au Drugstore. On y allait même sans connaître le programme, car il n’y avait que des chefs-d’œuvre ‘’Art et Essais’’.

Il visita avec Monsieur René une fabrique de vélo, grande comme une usine, avec assez d’espace pour y créer le Star, plusieurs salles, ce qui était très astucieux commercialement, mais le projectionniste devait chaque jour courir un marathon dans les escaliers, d’une cabine à l’autre. Le Star avec une drôle de cave qui aura son heure de malheur et son grenier où un petit appartement avait été bricolé pour s’y reposer.

Quand le studio Kléber ferma, ce fut un crève-cœur. L’Ariel grand-rue se nommait auparavant le Kosmos. Il y avait des cinémas partout à Strasbourg, de grandes salles, le Vox, les Arcades, l’ABC et le Ritz où il gagnait double prestation le dimanche matin pour les séances de ‘’Connaissances du monde’’.

Un soir au Méliès, il réussit à passer la même bobine en même temps dans deux salles en faisant tout un circuit pour la pellicule 35 mm d’un projecteur à l’autre. C’était un James Bond et bien sûr le film cassa lors de la poursuite en Aston Martin. On appelait ‘’choucroute’’ le tas de pellicule qui s’entassait au sol lorsque la bobine de réception coinçait.

Si le Club, c’était culturel avec des réalisateurs invités, le Capitole UGC c’était commercial, les grosses sorties avec des stars pour le lancement des films. Il assistait aux rencontres avec les journalistes. Il était parfois invité au restaurant les soirs d’effervescence, par exemple à côté d’André Dussollier qui lui avoua qu’à son avis, ‘’Trois hommes et un couffin’’ était un gentil petit film qu’il avait tourné par amitié pour Coline Serreau, et que cela ne marcherait pas.

En 1984 il rencontra son idole Jerry Lewis, le Zinzin d’Hollywood venu tourner une comédie Quai des Bateliers.

Tout cela, il le racontait un soir de grande mélancolie, dans le désordre de ses souvenirs, à une jeune fille qu’il croisait souvent dans les salles, une solitaire comme lui, mais qu’il n’avait jamais osé aborder. Elle lui dit aussi, je n’aime pas la vraie vie, je n’aime que le cinéma.

Ce soir-là, c’était le 1er octobre 1992, et Monsieur Hochwelker fermait le Ciné-bref. Une dernière séance, pour cette salle de films érotiques, où les spectateurs faisaient attention à ne pas être reconnus. Il aimait bien le bruit de son projecteur vieillot et déglingué. La jeune fille était venue car comme lui, elle faisait parfois des remplacements, caissière au porno cela la faisait rire. Quand ‘’Gémissements frénétiques’’ fut terminé, ils restèrent jusqu’à après minuit à se raconter des histoires de cinéma à Strasbourg. Leur Ciné-bref, on le désignait par des périphrases, ‘’l’endroit que vous savez’’, ‘’dans un certain immeuble, au début du Vieux marché aux vins’’. Ils riaient en évoquant les noms de notables qu’ils y avaient surpris et se contèrent prolixement les détails de l’obsession secrète de tous les adolescents. Ah ces souvenirs, c’est bien là ce que nous avons de meilleur…

Maintenant que les cinémas avaient disparu, que leurs vies allaient se résumer à des piles de cassettes VHS, que le jour allait se lever, mais que tout était gâché, que tout était saccagé et que l’air pourtant se respirait et qu’on avait tout perdu, leurs yeux se cherchèrent et comme dans un film muet, leurs regards formaient les plus beaux des dialogues.

Quel est ton film préféré ? Et toi ? Attends, écrivons-le chacun sur un bout de papier. Et tous les deux, miracle des plus beaux scénarios, écrivirent en même temps ‘’l’Aurore’’ de Murnau. L’amour, crurent-ils, devait arriver tout à coup avec de grands éclats et des fulgurations, ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l’abîme le cœur entier.

Et ce couple qui paraissait maintenant bien vieux, et dont tant d’années se résumaient aux faisceaux de lumière d’un projecteur et aux dialogues qui provoquaient parfois des larmes sans pudeur, ces deux personnages se tenaient doucement les mains avec ces sourires qui font rêver 25 fois par seconde. Ils se répétaient les mots doux qu’ils connaissaient par cœur : ‘’dis-moi un mensonge, dis-moi que toutes ces années tu m’as attendu. Dis-le-moi. – Toutes ces années, je t’ai attendu. – Que si je n’étais pas venu ce soir, tu serais morte. – Si tu n’étais pas venu, je serais morte. – Pas une seconde tu n’as cessé de m’aimer. – Pas une seconde, je n’ai jamais cessé de t’aimer’’.

3 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 157 : JUSTE DES IMAGES

  1. La lecture de « Juste des images », épisode 157, me replonge dans mon adolescence, c’est-à-dire les années ’60-’70. Une description juste et succulente de cette époque « babyfoot et diabolos-menthe, en y ajoutant les militaires du contingent en tenue

    Ahh, les deux salles de cinéma à Mutzig avec André le projectionniste, ou encore le ciné train, le studio Kléber, le Capitole à Strasbourg …

    Merci Ambroise pour ce retour d’ambiance qui mérite les annales.

    Alain Surbg

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