En vain, d’Alsace ; épisode 156 : BABETTE S’EN VA-T-EN GUERRE

Ambroise Perrin

C’est la fille d’un très bon ami, elle a 33 ans, je l’ai connue bébé, elle est prof de philo à la Fac et elle vient d’annoncer qu’elle partait se battre en Ukraine. 

Je sais qu’elle n’a jamais tiré un coup de feu, qu’elle ne connaît rien aux techniques de mouvements de troupe, qu’elle est ignare en analyse de satellites et de bombardements par drônes, et ce n’est pas son genre d’aller jouer les infirmières sur le Front. Peut-être simplement a-t-elle lu Sun Tzu, l’Art de la guerre, ce qui date un peu pour bouter l’envahisseur d’un pays où elle n’a jamais mis les pieds.

On m’invite à une bouffe, son père réunit quelques copains avant son départ. Hallucinés pourrait être le mot, pour nous qualifier nous les potes, qui sommes plus des pacifistes post-mai-68 que des va-t-en-guerre trumpiens. On a les yeux ronds et les questions prudentes.

Difficile de comprendre ce barouf, elle a certainement de bons contacts avec le Quai d’Orsay puisqu’elle a aussi été major de Sciences Po et a tenté par deux fois l’ENA, mais que va-t-elle faire dans cette galère et, interrogation plus judicieuse, pour quoi faire ?

Elle nous dit d’emblée qu’elle part à la guerre en tant que philosophe. Nous vivons dans l’illusion d’être en paix en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Le déclic a été un colloque à l’Université de Bruxelles, sur les philosophes du XXe siècle. Leurs travaux ont toujours été en référence aux guerres. Parfois, de façon très elliptique, parfois de façon plus saisissable. Verdun, et un quart de siècle plus tard la Shoah furent le point de départ des travaux de tous les philosophes.

Depuis peu, la guerre au nom du progrès, c’est-à-dire les guerres coloniales, ont été revisitées pour dénoncer un sentiment de supériorité civilisationnelle. L’Algérie fut la dernière guerre de conscription en France, pour les conflits suivants, ailleurs dans le monde, notre société, ou en tout cas la population, ne se sentait pas concernée. Si on ne risque pas d’y perdre sa vie, les conflits nous sont étrangers, malgré aujourd’hui la surabondance d’informations et d’images culpabilisantes sur chacune de ces batailles. Le sort des populations civiles sous les bombes à l’heure du dîner provoquent nos indignations, mais ce n’est pas « chez nous ».

Chez nous, nous avons des usines qui fabriquent des armes de guerre, mais pour les exporter vers les guerres « ailleurs », pas pour les utiliser chez nous. Nous pensons ne pas être en guerre parce que nous n’avons pas nos corps blessés ou tués. Ce sentiment de distance fait que la réalité de la guerre n’affecte pas notre réalité quotidienne, même si elle n’a jamais été autant visible via notamment les réseaux sociaux. Les moyens de communication régis par une éthique journalistique, par les « vraies » télévisions, n’hésitent plus à diffuser des images filmées par n’importe qui sur un téléphone portable.

Nous vivons dans une fascination guerrière, et l’inauguration du Salon de l’aéronautique du Bourget, où ne se vendent que des armes dernier cri entre nations plus ou moins belligérantes, est un évènement d’une banalité effrayante. L’impression de visiter des agences de voyage proposant des expériences guerrières comme des licences de jeux télévisés exotiques.

Pour un philosophe, et de plus pour une femme (je ne suis pas Lysistrata !) cette glorification de guerre est un terrain d’études. Partir à la guerre, c’est accomplir une envie de vivre intensément aux frontières de son intimité.

Je vous vois goguenards, oui je suis sportive et je me prépare à partir à la guerre comme je m’entraîne pour courir un jour un marathon en moins de trois heures. Pour ma génération l’Ukraine devrait être traumatisante comme l’a été le Vietnam pour les jeunes américains. 

Les stratèges dans les « situation rooms » n’intègrent pas de philosophes à leurs tactiques de combat. Ils redoutent certainement que ces sages soient foncièrement pacifistes. Moi d’instinct, je suis antimilitariste, mais comme philosophe, je vais sur le terrain.

– Tu écriras un livre à ton retour ?

Si je rentre vivante, oui.

Un commentaire sur “En vain, d’Alsace ; épisode 156 : BABETTE S’EN VA-T-EN GUERRE

  1. un texte qui donne à réfléchir…; bien vu… et qui peut-être reveillera les consciences de ceux qui pensent  » oui à la paix » est un bon slogan, sans réfléchir à quelle guerre…. max

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