Ambroise Perrin
Il vient de perdre sa mère, je suis allé aux funérailles, une messe avec des chants grégoriens et le cimetière sous un ciel voilé, et en sortant il me dit, j’ai perdu mon ange gardien. C’était plutôt toi qui t’occupais d’elle, lui dis-je, et je sais que ce fut long.
Je me souviens, répondit-il, quand j’étais petit enfant, dans la plus gracieuse et la plus pure tradition de la religion, j’avais un ange gardien, spécialement chargé de veiller sur moi et sur mon âme. C’était un ami céleste, inspirateur de mes meilleures pensées et qui me préparait le chemin pour aller, le jour venu, directement au paradis.
On chemine entre des tombes.
C’était plus que la voix de ma conscience pour révéler le bien et le mal. Je pouvais demander conseil à mon ange gardien parce qu’il savait tout. Avec un peu de résolution et de sang-froid, on triomphait des attaques les plus redoutables. J’ai ainsi appris à craindre la fournaise de l’enfer, où de faux amis auraient pu m’entraîner, une pente dangereuse vers des gouffres brûlants.
Je réponds par courtoisie ; ce danger d’il y a maintenant un demi-siècle ne doit plus nous faire peur. Non, ne cherche pas, rien n’a changé, il n’y a pas de temps perdu. Il me prend à témoin. En grandissant j’ai cultivé le souvenir de cette présence, mon ange gardien est toujours un compagnon discret et secret.
Je ne l’ai jamais renié et j’ai compris sous quelle forme il m’entourait. Mon ange gardien n’était pas aussi invisible que nous l’avait expliqué le curé en classe de catéchisme. Il avait de l’amour et du dévouement, et c’était ma mère. Tous les enfants ont besoin des conseils de leur mère. Elles ont toujours un tempérament exquis de fermeté et de douceur qui est l’autorité sous la forme la plus persuasive et la plus irrésistible. C’est le secret des mères. C’est à une mère uniquement que l’on obéit pour faire plaisir et par plaisir. L’obéissance, qui répugne tant à notre nature orgueilleuse et déchue, devient une joie quand il s’agit d’une bonne mère. Le curé n’a-t-il pas dit dans son oraison funèbre ‘’thesaurizat ita et qui honorificat matrem, celui qui honore sa mère amasse un trésor ‘’ ?
Il faut songer à ce qu’elle a souffert pour ses enfants. Ma mère a veillé sur mon berceau quand j’ai été malade, elle interrompait son sommeil pendant ma petite enfance, elle m’entourait de soins délicats en s’oubliant elle-même, elle sacrifiait ses joies les plus légitimes pour toujours être à son poste de soldat vigilant. ‘’ Ego dormio, et cor meum vigilat, je dors mais mon cœur veille ‘’.
Lorsque dans ma vie je suis face à des situations qui troublent mon intelligence, je fais appel à mon ange gardien, je me demande ce que penserait ma mère, qui me répondrait, ‘’ celui qui s’attache à des visées trompeuses veut saisir l’ombre et poursuivre le vent ‘’.
Les mères possèdent un privilège, les intuitions du cœur pour leurs enfants, comme des instincts de justice et de vérité. Combien de fois, adulte, j’aurais gagné à me refaire petit enfant pour retrouver sur les genoux de ma mère ce sens commun que ma conscience avait perdu.
Mon ange gardien est frappé d’un sûr instinct, d’une espèce de divination quand il s’agit de me juger. J’ai en lui une confiance absolue parce que son cœur est dépositaire de toutes mes incertitudes, de tous mes atermoiements, de tous mes chagrins, de tous mes repentirs.
Dans les moments de trouble et de lutte, une fâcheuse tristesse encombre souvent l’âme. Mon ange gardien répond aux foules de pensées vagues mal définies et peu approfondies qui m’envahissent dans ces heures de doute.
Ce fut le moment de sortir du cimetière. Deux anges parurent. Il pleuvait.
Magnifique, émouvant, si juste. Merci.
Cordialement,
E. Messmer
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Très belle fiction, mon cher Ambroise, pas tellement fictive…
Daniel
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