En vain, d’Alsace ; épisode 153 : GARE AUX LARMES

Ambroise Perrin

Il prépare les prochaines élections. On lui demande des fiches sur des sujets racoleurs, le stationnement, l’impossibilité de rouler en ville, les inaltérables et inénarrables crottes de chien (en cause, les piétons du ‘tard le soir’ avec un clébard pour se rassurer en rentrant chez soi parce que le parking est forcément excentré), les cyclistes à 30 à l’heure, les SUV à 3 à l’heure, les futurs traumatisés crâniens en trottinette appelés aussi donneurs d’organes, le Parc de l’Orangerie sans zoo et son lac sans eau. Il trouve des argumentaires autres que ‘ce n’est pas moi, c’est les autres’ pour l’arnaque délibérée du GCO vers les mailles de Hautepierre, ‘suivre Schiltigheim pour aller à Strasbourg’, bref, il déprime dans son frétillant boulot de conseiller des élus.

Un grand lieu de passage pour lequel chacun a un avis, c’est la gare et ses transformations. Il est admis que les usagers n’aiment pas les changements sans explications. Le bureau de la CTS a fermé comme si le tram devenait gratuit pour les touristes, le distributeur de billets de la banque a disparu et pour les toilettes faut payer. Le Hall d’entrée est devenu une scintillante mais quand même glauque et pitoyable annexe de galerie commerciale, impossible de trouver les horaires des trains au milieu des 423 panneaux de publicité qui tournent et des enseignes qui clignotent, il a compté. Et surtout, aucun stand d’information de la SNCF !

Il ne parle plus que de cela et sa conversation est loin d’être passionnante. Il a des arguments pour dire que l’on marche sur la tête : certes, la Ville de Strasbourg est fière de sa gare construite par les Allemands après l’annexion de l’Alsace en 1871. Elle fut emballée dans un sac en plaques de verre, comme un plastique de protection, un peu plus d’un siècle plus tard, caprice d’un architecte qui ne savait pas que les murs en grès des Vosges, cela reste toujours beau. Bien sûr la gare ce n’est pas vraiment la Ville qui décide, il y a le Département, la Région, l’État, tous les financiers spéculateurs investisseurs qui se cachent dans la SNCF et ses filiales, il y a même des trains et des voyageurs à qui on ne demande pas leur avis et qui prennent leurs billets selon des augmentations aux variations de presse-citron. Il y a des grévistes à l’improviste les jours de départ en vacances et des patrons qui pleurent sur les déficits alors que les actionnaires font des bonds si hauts que leurs chiffres restent secrets ; quelqu’un a pour rôle de réussir à obtenir des millions de subventions de l’État en prenant un air de bon samaritain d’un truc obsolète appelé service public. Si ça marche, il touche probablement une grosse prime des actionnaires et bien entendu très discrètement ! Il a l’air bien aigri, en racontant cela, l’ami !

Il est intarissable. Si un voyageur va au guichet qui est à l’autre bout de la gare, là où il y a des travaux, et demande qui c’est le responsable de la gare de Strasbourg, personne ne pourra répondre. De toutes façons les voyageurs les plus malins prennent leur voiture à trois ou quatre, ça revient bien moins cher, sauf si on achète son billet TGV trois mois à l’avance une nuit de pleine lune avec un ordinateur qui n’est pas sous l’influence de votre recherche de renseignements et sous condition d’avoir sous la main le mot de passe de la Carte des Amateurs de Cookies, le Cac, bien sûr 40, qui est le nombre de billets mis en vente à tarif réduit à minuit ce jour-là.

Il se lance dans une diatribe bien construite : à Strasbourg le train devrait être gratuit pour les habitants de souche, parce que c’est là à Illkirch que les alsaciens ont fabriqué pendant un siècle les locomotives à vapeur, même pour les Allemands pendant la guerre ! C’est vrai qu’après 40 ans de labeur à la SNCF, le TER est gratuit pour vous si vous allez à Wissembourg. 

Dans une gare ce ne sont plus les trains qui sont intéressants. C’est son implantation qui allèche, car elle est très bien située dans une zone passante : le bâtiment va donc se transformer en centre commercial burger-kebab-sushis, T-shirt-bijoux-téléphonie, et toutes les marques qui ont les mêmes boutiques aseptisées dans le monde entier. Les magnifiques salons de Guillaume II seront peut-être transformés en restaurant, avec spécialités impériales, et rêvons que l’on rouvrira le fameux ciné-train avec un film de Gary Cooper en noir et blanc, séance toute la journée en boucle, vous prenez un billet d’entrée et vous restez une demi-heure ou quatre heures si vous voulez revoir le début, si vous vous êtes endormi, ou si vous avez une bonne compagnie tarifée que vous venez de rencontrer sur le trottoir de la gare.

Quand une patrouille de police ou de militaires passe entre les halls où l’on poireaute pour voir enfin le quai s’afficher sur un écran, elle est assaillie de demandes sur le retard des trains. Elle n’en sait absolument rien ; un employé débusqué au filtrage d’entrée des TGV, les plus rentables, explique que sa hantise, ce sont les voyageurs désemparés par manque d’information, la page SNCF sur leur téléphone en berne. 

La distraction du contrôleur, c’est de rendre service : la dame, plutôt bonne vivante, avec une poussette, trois enfants, trois grosses valises, quatre sac à dos, un petit chien, en train de téléphoner sur son portable en grimpant dans une voiture qui n’est pas la bonne deux minutes avant le départ, puis les gosses qui courent et braillent partout, la bouteille de soda qui fuit, le chien qui grogne contre l’autre dame qui a un chapeau et fait semblant de dormir pour ne pas s’en mêler, et quand la valise n’entre pas dans le casier, la mère de famille demande de l’aide, cela fait déjà 20 minutes que l’on roule.

Strasbourg est l’une des capitales de l’Europe, la capitale des hommes d’affaire, la capitale du livre, la capitale du business de Noël, la capitale de l’association des amis des capitales en congrès, et même si tout se passe à Paris, il y a des réunions qui se tiennent dans la capitale alsacienne une fois par mois. 

Alors mon copain qui a changé de job et écrit maintenant des fictions pour une série de la télévision locale, Chez nous derrière le nid de cigogne, a inventé cette histoire : il y a des gens importants qui ne payent pas leur billet, puisque c’est leur boîte qui s’occupe des factures. Ils arrivent en train super première classe pour être tranquille, travailler douillettement et pour somnoler. La SNCF a une idée de marketing très puissante, faire une voiture spéciale très confortable et sobrement décorée, sans passage intempestif vers une voiture-bar, sans annonce dans les haut-parleurs, sans sonnerie de téléphone portable et surtout, surtout, sans enfant ! Rien de plus énervant que ces gosses qui s’égosillent en se chamaillant pour jouer aux cartes. Et ces morveux qui font des batailles de jeu vidéo bip bip bip, ces mioches qui se convoquent sur leur portable réglé haut-parleur d’un bout du wagon à l’autre !

Un billet super première classe garanti sans garnements ! Quelle bonne idée, moyennant supplément, mais le calme, c’est indispensable, quel luxe, quelle volupté. La série télé est construite sur des épisodes rigolos : à Strasbourg on a des trains, on a des principes d’équité, on a les Droits de l’homme, et on a aussi des parents et des enfants ! On a l’esprit frondeur, on a de l’imagination, du pétrole et des idées. Alors dans le bon wagon ouaté aux sourires feutrés de l’entre-nous, soudain, Monsieur costume-cravate Hermès se met à geindre. Trois sièges plus loin une dame en costume Chanel pousse des petits cris et appelle sa maman. Et à l’autre bout un monsieur à tête de PDG à l’ancienne sanglote si fort que son voisin lui donne un biberon. Le contrôleur, alerté par les discrets micros et caméras de la voiture reliés à sa cabine déboule, effaré. Dans le wagon de munificence, ambiance crèche le jour où pas un gosse ne veut dormir. Les passagers grand luxe donnent maintenant un concert de pleurs, de hurlements et de saine petite rébellion. Ouf, son histoire est terminée, heureusement que cela fait longtemps que je ne regarde plus la télé avec ses émissions maladroitement farfelues et insolentes pour racoler des spectateurs entre les pages de publicité. 

4 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 153 : GARE AUX LARMES

Répondre à ambroisefictio Annuler la réponse.