Ambroise Perrin
Nous avons rendez-vous très tôt, à 9h, au Brant. Pour tous les deux, ensuite, des journées très chargées. Je trouve qu’il a l’air bien fatigué. Je dors mal me dit-il. Et ce depuis l’enfance. Ah bon ? Oui chaque nuit je rencontre le diable, c’est épuisant. Difficile de prendre au sérieux une telle confidence.
Quand j’avais neuf ans, la confession était obligatoire. Et le curé m’a nargué en prétendant pouvoir être non seulement le Bon Dieu, mais aussi le Diable. Je ne me souviens plus des péchés que j’avais débités, il fallait en inventer pour être crédible. Mais l’ecclésiastique, dont bizarrement je n’ai retenu que le prénom, Jean-Paul, parce qu’il était gravé sur un burlesque écriteau en bois, amovible, à la porte du confessionnal, est devenu effrayant, grossier, rugissant, hautain, et même faux-jeton et menaçant, en prétendant être, derrière la crasseuse petite grille en bois souillée de tant de péchés et dont les trous en losanges rabougris et opaques sentaient la sueur, le Prince des Ténèbres.
J’imaginais qu’il s’agissait de m’inciter à trouver un droit chemin. La scène me poursuivra pendant toute ma destinée, même si parfois, en me réveillant au milieu de la nuit, je me raisonne en pensant que la créature diabolique exagère.
C’est le Rôdeur de mes cauchemars, l’esprit du Mal qui erre, épie et soudain passe à l’attaque. Je garde farouchement le vivace souvenir d’une peur bleue. J’ai bien pensé à en faire un roman pour me débarrasser de la présence de cet esprit malfaisant qui tourne inlassablement autour de moi, en le métamorphosant en fiction avec un accident interrompant les apparitions. Je suis resté terrorisé comme lors de la première nuit, et j’attends que, sous l’édredon, il surgisse de l’obscurité.
Dans l’obscurité, je le distingue parfaitement, Lucifer et ses forces du Mal. Le Prince de la Mort est plus présent que jamais. Je me réveille immensément fatigué, et je ressens une grande tristesse, impossible à partager. Oui, j’ai la trouille de me lever. Cela fait 70 ans que cela dure. Et pour disparaître, ce sentiment attendra probablement que je prenne le temps de mourir.
Cher Ambroise,
Excellent, comme d’habitude. À Ingwiller, mon ami d’enfance Bernard était catholique, moi protestant. J’accompagnais Bernard jusqu’aux portes de son église quand il devait aller se confesser. Merde, qu’est-ce que je vais pouvoir dire ? Et il se mettait à jurer copieusement pour avoir quelque chose à confesser. Et je l’attendais à la sortie et nous repartions pour faire un de nos coups…qu’il n’a jamais confessés, bien entendu. Faire des coups, c’était notre sport quotidien.
Ah notre lointaine enfance ! Et nous parlions alsacien.
Daniel
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confession : un tribut à Robert Bresson (son film de 1977) pour le titre, et Jean-Paul Kauffmann, pour l’Accident (chapitre Lucifer)
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