En vain, d’Alsace ; épisode 150 : LES AGRAFES NUCLÉAIRES

Ambroise Perrin

Il n’y avait plus d’agrafes dans l’agrafeuse, et il y avait un paquet dans le bureau de son père. Dans le tiroir, la petite boîte est bien là. Il l’ouvre, à l’envers, toutes les agrafes tombent au fond, sous les paquets d’enveloppes, les documents, les stylos, la chemise avec les factures en cours.


Il soulève le tout pour récupérer les petits bouts d’agrafes, les barres étaient cassées, c’est pour cela qu’elles se sont éparpillées. Il soulève tous les papiers et les pose sur la chaise. Il y a au fond du tiroir une plaque en carton, comme un double fond, des agrafes se sont glissées dessous.


Il soulève, il y a aussi une grande enveloppe, avec des tampons officiels, ministère de la justice.
Il sait qu’il ne devrait pas l’ouvrir, il lit en 20 secondes, son père a été libéré de prison, au bout de neuf mois ‘’ayant manifesté des efforts de réinsertion’’ et ‘’ayant présenté des gages sérieux de réadaptation sociale’’. Il range le tout, ses jambes flageolent, il est effaré. Le juge d’application des peines a prononcé la présomption de bon comportement avait-il cru lire.


Il ne dit rien, des jours et des jours. Il passe de ‘’pourquoi papa n’a rien dit’’ à ‘’qu’est-ce qu’il a fait, papa’’. Il se décide à chercher sur Google, rien. Il passe des heures sur Internet, il ne trouve rien. Qu’est-ce qui mérite un an de prison ? Ce n’est peut-être pas si grave que cela, et pourtant un an, c’est une lourde de peine, c’est un procès, une condamnation. Une escroquerie, une affaire de mœurs, un hold-up, du sang sur les mains ? Peut-être était-il innocent, et il n’a pas voulu dénoncer quelqu’un ?


Il faudrait qu’il rouvre le tiroir pour lire à nouveau les papiers et trouver la date. C’est cela qui lui manque, et avec la date du procès il trouvera dans les vieux Journaux sur Gallica ce qui s’est passé. Il meurt de peur à l’idée de l’ouvrir ce tiroir, il prend une photo avec son portable de l’agencement des enveloppes pour tout remettre exactement en place.


La date, le 3 mai 1975. Un article du Monde évoque un attentat à l’explosif contre la centrale de Fessenheim, avec l’écrivain Françoise d’Eaubonne, qui se vantera de ce ‘’terrorisme’’ au micro de Jacques Chancel, Radioscopie sur France Inter.


C’est donc son père qui a manié les explosifs, il venait de faire son service militaire, il savait comment se procurer et placer des bâtons de dynamite. Il a de suite été interpellé, déjà connu pour son activisme depuis la manifestation du 12 avril 1971, contre l’implantation de la centrale, ‘’la signature était évidente’’.


Il a surtout été condamné pour sa collusion avec le commando allemand Ulrich-Meinhof, organisateur de l’attentat. Il avait 23 ans. Pourquoi garde-t-il le secret de ce fait d’armes ? Est-ce une honte dans la famille ? Un demi-siècle plus tard, ce militantisme serait presque glorieux.
Son papa n’est pas encarté chez les Verts, il se moque des écolos, il fustige les khmers verts qui pourrissent la vie des citoyens sous prétexte de sauver la planète, et qui imposent des mesures contraignantes et punitives qui n’ont aucune efficacité, si ce n’est que de manier du symbolisme culpabilisant.


Et les symboles, c’est terminé, non merci. Simplement, par nostalgie, il continue à voter communiste quand c’est possible. Et pour se battre contre les suppressions d’emplois, il est allé manifester samedi 22 février 2020 contre la fermeture de sa fameuse centrale nucléaire à Fessenheim ! Il y avait bien peu de jeunes à cette manif pépère. Retour sur le lieu du crime ! Les forces de l’ordre furent fort aimables. Ce n’est pas le temps qui passe, c’est l’envie de foutre le bazar qui a trépassé. Ça l’a bien fait marrer !

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