En vain, d’Alsace ; épisode 148 : LES VINGT ANS DU NONAGÉNAIRE

Ambroise Perrin

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Il n’est pas tellement vieux, il est né en 1931. Avoir été un adolescent au sortir de la guerre, c’était pouvoir assurer à ses souvenirs un label d’authenticité, même si adulte on ne parlait jamais des horreurs que l’on avait vécues, avant de se mettre à répéter, le grand âge venu, toujours les mêmes anecdotes. Et là cela devint des témoignages qui à force d’insistance empruntaient leur style à la fiction.
‘’Quelle horreur, la guerre‘’ récidivait-il, pour se débarrasser de questions plutôt bêtasses. Les auditoires de lycéens n’attendaient que des réponses standardisées et donc convenues.
Quand il fut au milieu du siècle et qu’il eut donc vingt ans, il ne vint pas à penser que ce n’était pas le plus bel âge de la vie. Ses racines plongeaient dans l’Histoire tourmentée des dernières années et son avenir était le devoir de faire l’Histoire des années suivantes.
Sa prestance en 2025 au café Brant, toujours en présidant un stammtisch composé d’un dentiste facétieux, érudit et pas encore retraité et d’un ancien champion de tennis joyeusement taciturne, incitait les serveurs à faire montre de déférence. Ces habitués accueillaient volontiers autour d’eux des clients d’autres tables, et à leur âge, ils connaissaient tout le monde. On parlait fort, on buvait des tisanes, des expressos, des bières en panaché et aussi de bons whiskys. On observait, flatté, les autres buveurs qui guettaient le bon moment pour passer les saluer.
Il avait fait fortune dans ce qui était fort hasardeux l’année de ses vingt ans, la production de pétrole et d’uranium. Lui l’Alsacien tellement enraciné dans son village d’Outre-Forêt débutait toutes ses phrases par un solennel ‘’en France, à l’époque‘’…
À l’époque on parlait de solidarité planétaire, du prix du pain qui grimpait et de la valeur de la vie à Paris. Lui, avait lu les Nus et les Morts dès sa parution et il s’identifiait à la révolte des soldats qui ne voulaient pas être des héros. Il était allé avec ses copains faire un tour à Saint-Germain-des-Prés. Il parle encore aujourd’hui de cette frénésie d’aller sillonner d’autres mondes, et la porte d’entrée, avait-il découvert en 1951, c’était la culture.
Le petit-fils de son voisin de table a justement vingt ans, ils bavardent et le nonagénaire, un peu retord, s’amuse à quelques questions de connaissances générales. Les réponses le laisseront éploré : le gamin confond tout, Napoléon, Jules César et de Gaulle, Victor Hugo il connaît il a vu le film, Beethoven est un chien, le Biafra c’est la maladie du gros ventre et Auschwitz une bataille des juifs contre les nazis. Qui a perdu ? euh… Alors qui a gagné ? Les juifs ?
Avoir vingt ans chez nous en 2025 c’est débouler tout neuf tout frais dans un monde de paix (sauf en Ukraine, etc.…). Pour le papy, ce fut y arriver en passant par les pires épreuves. Ils forment tous deux, le gamin et le vieillard, une masse commune devant les urnes, mais leurs bouillons de culture sont inassimilables. 
À la sortie de la guerre les jeunes gens rêvent d’un modèle qui est un mythe, et les jeunes filles rêvent d’aimer ces affabulations. Aujourd’hui les garçons rêvent toujours des jeunes filles, qui elles, leur affranchissement conquis, ne perdent plus de temps à rêver. Le monde bruisse de vieilles histoires, comme celle d’être amoureux. Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées ! Mais les étoiles au ciel n’ont plus de doux frou-frou, les soupirants croient toujours à l’amour mais n’osent plus le dire.
‘’Quand j’avais vingt ans en 1951, mes parents estimaient me larguer dans un monde meilleur. La misère matérielle n’était que transitoire, j’allais vivre des années glorieuses, et mes enfants pourraient encore améliorer tout cela‘’. C’est ce qui s’est passé, non ? -Vous croyez me répond-t-il, bien sûr on mange à sa faim… les gamins nés en 2005 me semblent tellement immatures et incultes…‘’
Je m’indigne mollement, la perception d’une génération catastrophiquement ignare n’est en rien une réalité scientifiquement établie. Et vous à vingt ans, vous aimiez quels écrivains, quels peintres, quels musiciens ?
Il plisse les yeux et déroule sans barguigner une liste comme si elle était l’inventaire d’un bonheur de receleur : À vingt ans, moi, Malraux, Gide, Stendhal, Saint-Exupéry, Claudel, Verlaine, Racine, Valérie, Rimbaud, Proust, Montherlant, Musset, Shakespeare, Cocteau, Sartre, Prévert, Dostoïevski, Victor Hugo, Anouilh, La Tour-du-Pin. Et puis Van Gogh, Rembrandt, le Greco, Goya, Rubens, Utrillo, tous les impressionnistes, Monet, Toulouse-Lautrec, Corot. Et enfin Mozart, Bach, Beethoven, Chopin, Debussy, Wagner, Brahms, Schuman, Ravel, Granados.
Le petit jeune voisin de vingt ans n’a pas écouté, il est déjà reparti. Le nonagénaire ajoute qu’aujourd’hui bien sûr il aurait 50 autres noms à ajouter. ‘’Mais je déteste le rap, vraiment, et pour toujours. Je n’aimerais pas avoir vingt ans aujourd’hui‘’.

Un commentaire sur “En vain, d’Alsace ; épisode 148 : LES VINGT ANS DU NONAGÉNAIRE

  1. C’est bien ficelé, comme d’habitude, cher Ambroise. Depuis que je suis moi-même nonagénaire, j’ai pris ce terme en horreur. Le tien a même une longueur d’avance sur moi (trois ans). Je crois qu’il y a moyen d’être heureux à tout âge de la vie, le problème, c’est qu’il faut avoir atteint le grand âge pour savoir cela. Je ne ferais pas la morale aux jeunes, ils vont connaître un monde peut-être pire que celui dans lequel nous avons vécu, et nous savons pourquoi.

    Gardons confiance.

    Salut, vieux frère

    Daniel

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