En vain, d’Alsace ; épisode 139 : VIVRE

Ambroise Perrin

Cette dame est une victime, une survivante de la Shoah. À 95 ans elle témoigne inlassablement, invitée dans des manifestations littéraires, des rencontres historiques ; elle accepte volontiers de se rendre dans les écoles, les élèves ne posent pas toujours la même question, « vous avez rencontré Hitler ? ».

Elle avait 15 ans à Auschwitz. Quand elle est revenue personne ne l’attendait, Wissembourg ce n’était plus chez elle. Elle passa trois années dans des hôpitaux inconnus, des sanatoriums anonymes. Qui aurait voulu entendre l’histoire de son arrestation, dénoncée dans un petit village près de Toulouse, les gendarmes français ayant trouvé les juifs réfugiés qui se cachaient pour les donner aux Allemands.

Le journaliste avec qui elle avait enfin rédigé ses mémoires, 75 années plus tard, s’efface quand elle parle du livre. Ce sont toujours les mêmes mots, la même émotion, la répétition de la sidération, le silence dans la salle. Lui dit juste qu’il a une extrême empathie pour cette dame si digne. L’éditeur l’a sollicité parce qu’il est un spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, il est aussi historien.

En fait il est l’auteur de plusieurs ouvrages de témoignages sur des gens ‘’de l’autre côté’’, des anciens nazis, des alsaciens qui se sont de suite ralliés au national-socialisme, souvent plus par facilité que par conviction, une dictature étant confortable puisque l’on n’y a pas besoin de prendre des responsabilités et que l’on pense pour vous. L’épuration le passionne, la vie de gens ordinaires qui se sont ‘’vraiment mal comportés’’ par veulerie, par lâcheté, par petit intérêt immédiat. On fait une petite action qui a de terribles conséquences, on s’en doutait, mais quoi, à l’époque, c’était chacun pour soi.

Le journaliste n’a pas rédigé un chapitre dans le livre des mémoires, celui où elle raconte la déshumanisation de sa petite personne adolescente, dès l’arrivée à Auschwitz. Elle, qui était pétrie de belles valeurs familiales pour avoir la tête haute en société, n’eut pas à réfléchir pour oublier tout esprit de solidarité et d’entraide. Survivre, c’était le hasard qui permettait d’atteindre la fin de la journée, une chance où les notions de bien et de mal, de juste et d’injuste, ne pouvaient exister. Il fallait être indifférent au sort des autres, et aujourd’hui elle ne saurait comment raconter qu’elle était en concurrence avec les détenus à ses côtés pour simplement vivre, et sans ressentir de pitié. Les autres étaient des choses.

Le journaliste l’avait amenée à donner des exemples précis. En relisant le chapitre elle dit que rester humain tout seul était impossible. Mais comprendre cela, en 2025, était aussi impossible, supprimons ce passage. Étais-je aussi monstrueuse que mes bourreaux ?

Le survivant strasbourgeois Jean Samuel, cité comme Pikolo par Primo Lévi dans son livre ‘’Si c’est un homme’’, racontait toujours aux élèves qu’il rencontrait que le plus beau cadeau de sa vie, et qui ne pouvait être égalé par aucun autre, c’était une tranche de pain fine comme du papier de cigarette qu’un autre détenu lui avait offerte dans le Lager. Tous les survivants affirmeront ensuite souffrir d’avoir manqué au devoir de solidarité. Il n’était pas question de philosophie, il y avait seulement parfois des exemples, comme celui de Jean Samuel.

À la parution du livre, le journaliste ressenti ce malaise inévitable après une grande période de tensions et de rigueur pour finaliser un travail. Il avait déjà entamé un autre récit, une famille qui avait découvert 20 ans après la guerre que leur père avait été un volontaire de la LVF, un soldat français Waffen SS qui avait participé aux massacres en Biélorussie. La survivante-rescapée-écrivain était sollicitée pour des rencontres orchestrée par l’attachée de presse de la maison d’édition. 

Il vint assister à une présentation publique, c’était très émouvant, les spectateurs applaudissaient sincèrement, il se retrouva en tête-à-tête avec elle, et ce fut presque un moment de gêne, comme si elle lui avait transmis un secret qu’il refusait d’entendre. Ce n’est pas parce que mes souvenirs sont flous, c’est parce qu’ils sont glauques, dit-elle. 

Ils se dirent qu’ils s’aimaient beaucoup ; ils avaient vécu une année ensemble, à se voir trois ou quatre fois par semaine pendant une heure, et il se retrouvait avec elle le soir, devant son ordinateur, où il tentait des phrases sans pathos et qu’il remplissait un petit carnet de questions pour le lendemain. Ils s’aimaient beaucoup mais ils n’avaient plus rien à se dire.

5 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 139 : VIVRE

  1. Très émouvant !

    Mon père, qui a été délivré dans un état squelettique de Ravaruschka, un camp disciplinaire en Pologne, est resté toute la vie fidèle à un ami. Cet ami était un bureaucrate qui ne parvenait jamais à couper le stère de bois journalier dans la forêt et il partageait les colis envoyés par sa femme avec mon papa, sans famille mais ouvrier agricole, rompu aux travaux durs et qui terminait son quota pour lui chaque jour. Il y avait donc une solidarité entre eux deux. Mais ce n’était pas un camp de concentration !

    Cependant certains y mouraient doucement de privations, de froid et de mauvais traitements. Un jour d’hiver, en revenant au camp le soir, en rang, mon père a vu une bettetave sur le bord de la route. Pourvu que personne ne la prenne avant lui ! Arrivé à sa hauteur, il la ramasse et la coince sous son aisselle pour la dégeler, mais un gardien l’a vu et lui ordonne de la rejeter par terre. Il refuse et le gardien est arrivé avec la baïonnette sur lui, il lui a blessé la main et il en a gardé une grosse cicatrice… et il.a perdu la betterave !

    J’aime

Répondre à ambroisefictio Annuler la réponse.