En vain, d’Alsace ; épisode 137 : LE MÉPRIS

Ambroise Perrin

De suite il a trouvé le mot juste : amertume. Pendant près de quarante ans cet instituteur avait cherché les mots justes pour raconter la vie quotidienne des gens de son village, les associations, les clubs de sport, les réunions du conseil municipal.

Quarante années à avoir été le correspondant du ‘journal’, à signer modestement de son numéro 3337, avec parfois son nom pour légende d’une photo, mais 3337, tout le monde au village savait que c’était lui.

Il aimait cela, et en tant que secrétaire de mairie il savait tout. Il savait équilibrer les demandes, alterner les passages, débusquer de petites originalités, il savait répondre toujours présent lorsque ‘Strasbourg’ le sollicitait sur un thème particulier qui allait dépasser ‘la locale’. Un article pour ‘la région’, le Graal ! Les boulangers qui cuisaient encore leur pain au feu de bois, les Allemands qui achetaient de vieilles maisons à retaper pour des résidences secondaires, la fermeture des petites épiceries et la dernière tournée de la bouchère dans son tube Citroën gris.

C’est lui qui eut l’idée de raconter l’histoire des trois agriculteurs qui refusaient de vendre leurs terres pour l’installation d’un élevage industriel de 50 000 poules. L’article fut repris en première page, mais sans son nom. Il avait dû monter en voiture au journal pour apporter sa pellicule photo, d’habitude il la confiait au conducteur de l’autorail et un coursier de la rédaction la récupérait à la gare.

L’article sur le poulailler fit venir la radio et la télévision, FR3 Strasbourg mais aussi une équipe de Baden-Baden. Et même le Nouvel Obs envoya son journaliste régional dans le village.

Sa mission était reconnue comme essentielle dans la bonne marche de la petite communauté, et lui se voulait impartial. Il ne se fâchait avec personne et n’acceptait aucune, comme il disait, influence. Il fallait comprendre des petits cadeaux, certes anodins, mais quand même. Parfois il devait faire face à des vexations, par exemple lorsqu’il manqua des joueurs sur la photo du club de basket. La photo avait été recadrée à Strasbourg pour qu’elle rentre mieux dans la page.

L’argent des piges couvrait juste ses frais. Seul avantage, son abonnement au journal était gratuit. Il se levait tôt chaque matin pour ramasser son exemplaire devant la porte et vérifier, en ouvrant l’édition par les dernières pages, que son article avait bien paru. Son épouse les découpait systématiquement, et les collait dans de grands cahiers.

Il y eut une époque où la ‘locale’ de Wissembourg bénéficiait de neuf pages, avec un peu de publicité et les annonces mortuaires, pour couvrir 68 communes. Il publiait un article sur sa grande petite ville tous les deux ou trois jours.

Et puis ce fut le Covid, alors plus rien, plus de pages locales. C’est vrai qu’il ne se passait plus grand-chose. Mais ensuite le bureau de Wissembourg est resté fermé, bonne occasion pour le journal de faire des économies, et rompre avec une institution qui pourtant était un vrai service public. En fait ce fut la fin du journal. Il ne resta que trois ou quatre pages où l’on mélangeait Wissembourg, Haguenau, Erstein et Sarreguemines. Il envoya encore quelques articles, on lui dit que c’était inutile. Un journaliste lui expliqua que maintenant le journal cherchait des lecteurs pour son site web sur internet et pour Facebook.

Chaque année, après le nouvel an, le responsable des ‘arrondissements’ organisait dans une brasserie de Strasbourg, la Bague d’Or en face de la Nuée Bleue, une grande réception pour tous les correspondants, qui étaient invités avec leurs épouses. On se saluait, le directeur du journal remettait quelques médailles et le rédacteur en chef exprimait sa considération, elle était sincère, et donnait quelques consignes liées à l’évolution technologique. C’était un vrai banquet et au dessert on prenait une ‘photo de famille’, un cliché qui allait paraître sur une demie page complète à la Une de la Région. Avant de rentrer dans son village on allait visiter les rotatives.

Aujourd’hui plus rien. Aucune réponse aux appels téléphoniques. Qu’il est loin le temps des aimables sténos qui prenaient le texte au téléphone. Au village il s’ennuie presque de ne plus être aux aguets de ce qui se passe. Parfois il découvre qu’un journaliste y est venu. Il a pondu un article plein d’imprécisions. Lui, il n’avait même pas été prévenu. On nous a jeté, discutait-il avec d’autres correspondants des villages voisins.

Il a donné quarante années de sa vie au journal, il a passé des soirées et des week-ends à rencontrer ses concitoyens pour à chaque fois quelques trente lignes… Trente lignes que tout le monde allait lire, et qui créaient un véritable lien entre tous les habitants.

Aujourd’hui le journal alsacien est fait à Paris, et on murmure que bientôt le magnifique et immense bâtiment de la Nuée Bleue sera vendu et transformé en un hôtel de luxe, comme le commissariat de police voisin. Un agent commercial expliquera que maintenant, grâce au numérique, le journal n’a plus besoin de bureaux. Juste des articles de plus en plus courts, et tous coupés par de la publicité.

Finies les pages ‘anniversaires’ sur les octogénaires du canton félicités par le maire du village. Finis les titres inoxydables comme ‘deux oui pour un nom’ félicitant un mariage.

Pour les accidents, il faut qu’il y ait un mort, alors vous pouvez téléphoner lui a dit un journaliste, sinon cela n’intéresse plus personne.

Il n’avait jamais couru après les honneurs, même s’il ne pouvait s’empêcher d’être flatté lorsqu’on le félicitait pour son article. Il déclina une place éligible aux élections municipales, on raconta qu’il aurait fait un excellent maire. Il préféra la fausse humilité d’un modeste émissaire de tous les villageois, comme un phare dans les tempêtes de la vie quotidienne de ce village qu’il aimait tant, et dont il avait rédigé l’histoire qui remontait à 1145, et qui devint français après la Révolution. Un bel ouvrage, préfacé par le député, et qui fait encore autorité.

Non, ce qui l’affligeait, ce n’était pas d’être le sujet de la tristesse qui est si commune lorsque l’on refuse de faire face aux ingratitudes, ce n’était pas la triste histoire d’une fin de carrière qui reflétait les inconstances de l’air du temps. C’était le manque d’humanité qui avait provoqué cette situation plus banale et plus pitoyable qu’un fait divers, cette indifférence dont il ne pouvait se confier à aucun lecteur.

Car cette histoire n’aurait aucun intérêt si elle ne révélait la cruelle grisaille, si commune, qui résume une existence à l’usage d’un Kleenex.

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