En vain, d’Alsace ; épisode 136 : IN MEMORIAM

Ambroise Perrin

On a trouvé dans ses papiers des lettres d’amour. Elles n’étaient pas cachées, c’était simplement de vieilles lettres. Juste avant de mourir on devrait pouvoir écrire si on a été heureux ou malheureux, l’amour étant souvent une boussole dans une existence vénérable.

Mais écrire à qui ? Parfois en pensant au laboureur sentant sa mort prochaine, on ne fait pas venir ses enfants pour leur parler sans témoin, mais on brûle des lettres, petit sursaut pour que la trace que l’on espère laisser dans l’éternité, qui dure 5 ans, 10 ans, après c’est un majuscule oubli, soit conforme à l’image sympathique que l’on a dessinée pendant les plus ou moins 80 années passées ici, avant l’au-delà.

Si on a un peu de chance, quelqu’un, un héritier, fera un tri, plus pour une question de place que par morale familiale. Vider un appartement c’est aussi faire disparaître par mégarde la vie secrète de son occupant.

Et l’ère du numérique est une catastrophe pour la mémoire des simples gens. Quelle chance de pouvoir se réjouir en trouvant un paquet de lettres parfumées dans une boîte à chaussures. Aujourd’hui au décès d’un être proche, on ne recopie pas le disque dur de son ordinateur. Les albums photos sommeillaient dans la bibliothèque du salon avec des légendes énigmatiques, ‘le Donon 1963’. Les lettres et les photos numériques, elles, s’évanouissent sans cliquer gare. Un bug aura suffi pour que de ces 30 dernières années l’on n’ait plus comme souvenir que la photo d’une carte d’identité.

Alors que restera-t-il de soi ? Une action que l’on aurait faite, une phrase que l’on aurait dite. Une parole invérifiable, qui se diluera dans les récits d’intermédiaires peu fiables. Une vie réduite à un cliché : d’après ce que l’on dit, et on m’a dit que, ce que l’on sait, il paraît… d’après moi, et avec tout ce que l’on entend, ce devait être cela, ce cher papy.

Ah, peut-être que je confonds… Et l’on peut tenir compte de quelques précautions oratoires, pour introduire une marge d’incertitude dans la bonne description de votre personnage… Si encore quelques 30 années après votre mort on dit que vous avez dit Madame Bovary, c’est moi, ce n’est pas certain que vous soyez Flaubert (qui n’a jamais écrit ni probablement dit cette phrase).

Que disait-il dans ces lettres d’amour qu’une vague cousine parcourt en lisant debout, avant de décider si elles iront à droite ou à gauche, le carton ‘à garder’, ou le carton ‘à jeter’ ? : ‘’Quant à l’amour, c’est le grand sujet de réflexion de toute ma vie. Ce que je ne donne pas à l’art pur, au métier en soi, est là, et le cœur que j’étudie, c’est le mien. Que de fois j’ai senti à mes meilleurs moments le froid du scalpel qui entrait dans la chair’’.

La vie du pauvre défunt va se résumer à ces quelques mots sans contraintes, alors que son bonheur fut peut-être tout de calcul et de ruse. Imaginons qu’il aurait aimé que l’on se souvienne de la rectitude de ce cœur scalpélisé ayant la même justesse d’esprit que ce qu’il portait à l’art. Que son œuvre, plongée dans l’oubli par sa mort, était liée à son âme, et qu’il aurait fallu aller au-delà de la surface pour cerner sa propre personnalité. Que s’il avait vécu quelques fractions de siècle de plus, en refusant les jalousies inhérentes à l’égoïsme et à l’orgueil, il aurait pleuré sur sa vie et il se serait levé pour voir dans la glace ses larmes couler. C’eût été une chose drôle d’en ressentir le comique. Il aurait accepté d’être le témoin pédant de son amour-propre obnubilé par la postérité.

Mais la vie est courte. Qui saura qu’il venait de lire tout l’Enfer de Dante, qu’il y avait trouvé de grandes allures avec un souffle immense et de fatigantes répétitions ? … Les rabâcheries qu’il condamnait ainsi résument pourtant sa vie. Dans une autre lettre il dit qu’il aurait aimé tout lire, qu’il aurait fallu boire des océans et les pisser.

La mémoire de son existence va jouer à saute-mouton en passant de bouche-à-oreille. Les quelques banalités proférées aux funérailles vont faner plus vite que les bouquets sur la tombe.

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