En vain, d’Alsace ; épisode 135: GÉNÉRATIONS

Ambroise Perrin

Dire ‘je’, c’est jeliment une imposture, quand on invente de jolies histoires. Je rencontre en ce moment beaucoup de profs, des connaissances de la fac et du lycée, et des instits que je trouve souvent émouvants, empêtrés dans des combats logistiques et psychologiques, avec les parents, les collègues, les directives du rectorat, avec leur fougue naïve et les écueils de leur mauvaise conscience.

Quand un mioche dit ‘maman’ à la maîtresse, c’est gentil, quand il a besoin d’un bisou pour se calmer, c’est naturel. J’ai dit un jour que le plus beau métier du monde, avant même celui d’écrire des histoires, c’était d’apprendre à lire à un enfant.

Mon ami instituteur avait organisé une sortie ‘pédagogique’ pour sa classe et celle parallèle, 60 adolescents d’une quinzaine d’années encadrés par les deux enseignants et leurs dévouées épouses pour l’intendance, un camp au bord du lac de Retournemer dans les Hautes Vosges. C’était encore une époque où la bureaucratie et les angoisses de prise de responsabilité n’entravaient pas les enthousiasmes créateurs. Les élèves admiraient leurs profs et les profs ouvraient des mondes éclatants aux élèves. Nous étions au bord de la cascade Charlemagne.

On avait donné quelques consignes de prudence, qui devaient être respectées dans une atmosphère de confiance. Le soir à la veillée comme chez les scouts, la lecture à la lueur du feu de camp des textes du ‘Lagarde et Michard’ était passionnante ! Ah ! Chevaucher avec Emma et Rodolphe dans les bois des alentours, que d’émois insoupçonnés se réveillaient, alors que dans une salle de classe ces tendres petits galops auraient été tellement ennuyeux !

Et ce fut le drame. Deux lascars se lancèrent sur le lac à bord d’une barque découverte dans les roseaux, et au milieu de l’eau, elle chavira. L’un nagea, l’autre coula.

Quelques jours plus tard j’ai retrouvé mon ami qui venait de présenter sa démission au directeur. 

« – Je comprends vos raisons mais revenez sur votre décision, ce n’est pas possible, vous vous sentez responsable mais vous avez fait de votre mieux. Les parents l’ont également bien compris.

– J’avais dit aux élèves de faire attention. Si je l’avais dit plus fermement, personne n’aurait pris de barque, tout le monde m’aurait écouté. Cela fait trois ans que je suis avec eux, on se connaît bien. Tout le monde doit m’écouter. Je n’ai pas fait assez attention, j’ai manqué à mon devoir.

– Vous ne devez pas exagérer vos responsabilités…

– Merci de vous faire du souci pour moi, mais ma décision est prise.

– Je sais bien, pourtant…

– J’ai remis ma lettre de démission, Monsieur le directeur m’a compris.

– Ce n’est pas la question.

– Écoutez, laissez-moi partir. J’y ai bien réfléchi, mais je ne veux plus garder les enfants des autres. Cela me fait peur. Je n’ai pas cessé de penser aux parents de cet élève qui s’est noyé. Moi aussi, j’ai un enfant. L’avoir élevé jusqu’à cet âge et le perdre, c’est insupportable. Leur fils partait joyeux avec sa classe, trois jours plus tard, il revient mort alors que son professeur l’accompagnait. C’est inacceptable pour les parents. En plus il avait acheté un souvenir pour sa mère. À leur place je ne confierais plus jamais un enfant à un professeur. Ce métier me fait peur maintenant. J’ai peur. Je n’en suis pas digne.

– Mais qu’allez-vous faire demain ?

– Je vais retourner dans ma petite ville, je trouverai un travail pour nourrir ma famille, et puis, j’ai toujours rêvé d’organiser un ciné-club pour projeter des films tournés dans des horizons lointains. Le cinéma est merveilleux pour connaître d’autres cultures. Je sais qu’une séance de cinéma ne pourra jamais faire oublier ce malheureux élève ; mais au cinéma on s’approprie la vie des autres, le cinéma permet de vivre par procuration. Je commencerai par des films qui réussissent à rendre visible et sonore le temps qui passe, dans la vie quotidienne et sa banalité à laquelle j’aspire. Des films où à l’image, les personnages sont souvent absents. J’aime les paysages impersonnels qui ont le charme de la tristesse des choses.

J’imagine qu’un jour les élèves de ma dernière classe viendront me rendre visite, nous évoquerons le lac de Retournemer et le souvenir de leur camarade. Ils assisteront à une séance du film Il était un père de Yasujiro Ozu, ils m’inviteront au restaurant et ils me raconteront qu’ils sont mariés et qu’ils ont maintenant des enfants ».

6 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 135: GÉNÉRATIONS

  1. Pourquoi « Générations » m’a fait penser à La dernière classe ? Sans doute parce que les deux textes, très prenants, montrent chacun à sa manière quel engagement et quelles qualités nous ont fait, au cours de nos années d’école,  aimer certains de nos professeurs – c’est ainsi que nous les nommions, dès les petites classes – et leur vouer une inépuisable et affectueuse reconnaissance. Merci de nous porter, pour un moment d’émotion douce et un peu nostalgique, à évoquer leur précieuse mémoire et de chers souvenirs. Jean-Luc SEEGMULLER

    http://jeanlucseegmuller.wordpress.com

    presencegaullienne.fr

    J’aime

  2. Bien cher Ambroise,

    Je lis ton épisode 135. Dès le départ, une grave erreur d’encadrement quant au ratio élèves/ professeurs. La toujours différence entre être professeur et être prof. Le premier est une profession répondant à un cadre sans empêcher la convivialité responsable. Le second, hum …!! Merci de l’avoir souligné ici.

    Bien amicalement, Alain Leclercq

    J’aime

  3. Quelle émotion, quelle responsabilité et surtout* l’honnêteté* dans la responsabilité ! Ne pas sombrer dans le désespoir et l’autoflagellation mais agir dans l’unique voie de la conscience. C’est bon de savoir qu’existent encore des valeurs morales estimables qui animent des êtres humains dans le sens du devenir. Plutôt que d’opter pour une substance faussement apaisante, traîtresse et définitivement mensongère. Bravo à cette qualité humaine : le courage.

    J’aime

Répondre à henridarbourg Annuler la réponse.