En vain, d’Alsace; épisode 132 : TATIE CHOUCHOU

Ambroise Perrin

Elle pleura plus à la mort de son chien qu’à celle de sa mère. Dans la famille, on l’avait toujours appelée ´Tante´ et à 18 ans elle était déjà vieille fille. Les frères et sœurs, ensuite, cessèrent de lui demander pourquoi elle ne se mariait pas.

Elle se plaignait toujours de la vie chère et ses chagrins ne concernaient que la santé de son chien. Parfois on ne l’invitait pas aux fêtes de famille et quand sa nièce Adèle se maria, un raout de 100 personnes, elle ne l’apprit que six mois plus tard, lorsqu’un autre cousin, Philippe, lança l’idée d’un cadeau commun pour le baptême de la gamine, Anaïs, déjà arrivée.

Elle ne se vexa pas, elle devint donc encore plus méchante. Au fil des ans, Tante Rita fut l’objet des soins attentifs et des bonnes œuvres constantes de son entourage, la boîte de chocolats à Noël et les bisous des enfants (´ça sent pas bon´) lors des visites obligatoires.

On savait que son chien dormait dans son lit, c’était une minuscule boule blanche qui lui coûtait fort cher en vétérinaire, en salon de toilettage et en croquettes. Chouchou était aussi méchante que sa maîtresse, elle mordillait les bas de pantalon et jappait son discontinuer pour la grande exaspération des voisins, lorsque le monstre observait les passants du haut de son balcon.

Au bureau, on interdit à madame Rita de garder chouchou à ses pieds. Le chien somnolait toute la journée de travail dans la voiture sur le parking, avec par conséquence des visites continuelles, ce qui perturbait la continuité et la sérénité du service. La directrice des ressources humaines demanda au bureau de prévention et de santé du travail son avis, la médecin déclara qu’il valait mieux accepter la situation pour le bien-être psychologique de l’employée.

On se revit donc pour les funérailles de la maman, et chacun fut comme toujours très gentil. Chouchou resta sagement tranquille dans un panier au bras de sa maîtresse, la chienne commençait à se faire vieille et à perdre de la voix.

Après la cérémonie, on se retrouve pour un café-brioche où trône encadrée la photo de la défunte, celle du cercueil, pour ne pas l’oublier trop vite. Ceux qui se sont déplacés de loin sont chaleureusement salués, on se demande qui sont ces quatre personnes à la table ronde, et on se dit gravement que c’est bien triste de ne se revoir que dans de telles circonstances.

Comme Tante Rita est un peu seule, Tante Elisabeth se sacrifie pour lui faire la conversation, tout le monde sait qu’Élisabeth est la tante la plus aimable de la famille ; incidemment elle demande ´et Chouchou, comment ça va ?´ 

Sans que l’on comprenne bien pourquoi, Rita explose en insultes, crie que l’on se moque d’elle et quitte le café en grondant.

C’est un voisin de l’immeuble, monsieur Anton, qui téléphona pour prévenir que la dame au petit chien n’allait pas bien. Chouchou était morte…

Depuis une semaine Rita restait prostrée et refusait de se nourrir. Elle hurla à la mort, comme un loup un soir de pleine lune, lorsque le pompier qui accompagnait le vétérinaire s’empara de la petite chose qui commençait à empester.

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