En vain d’Alsace; épisode 131: LE CLOCHARD CÉLESTE

Ambroise Perrin

Il m’a appelé par mon prénom, je me retourne, il me crie d’une voix éraillée, salut ! Je pose mon vélo… salut ?…

C’est Maurice, me dit-il. Maurice ? Le gars a l’air d’un clodo, en fait c’est un clodo, la barbe hirsute, un bonnet vraiment crade, trois couches de fringues, il est entouré de sacs de supermarché qui semblent remplis d’autres sacs en plastique…

Maurice ! On était en journa ensemble ! Journa, le CUEJ, l’école de journalisme, diplôme en 1976… Bien sûr, Maurice ! L’excellent, le génial Maurice, il a de suite décroché un stage en or à l’AFP, de temps en temps je voyais son nom; puis chef d’agence à Berlin, à Moscou et à Bruxelles pour les 28 pays de l’Union en 2004…

Surtout ne pas lui demander « qu’est-ce que tu deviens ». Mais faire comme si de rien n’était, ce n’est pas possible… tu vis à Strasbourg ? Je m’arrête, je fais comme si c’était une évidence, je m’assied sur le rebord en béton à côté de lui.

Mais qu’est-ce qu’il schlingue, s’il est en reportage infiltré chez les SDF, c’est réussi… Oui je voulais revoir la rue Schiller… Je sais, ça fait quelques années que je suis sur la route, je n’ai pas trop envie de remonter la pente…

Je me dis, le picolo, la drogue, une histoire de cœur… J’essaye quand même… ça me fait plaisir de te revoir, depuis… oui, un demi-siècle ! On passe en revue le nom de nos profs, ben oui tous morts, et des autres étudiants ; lui a fait carrière au Monde, il a écrit une biographie de Coluche, et de Boris Vian, lui a été directeur de la rédaction de RTL, il faisait de la merde, et machin, vedette à Antenne 2…

Je me demande, je le ramène à la maison ? Ça va être craignos, et il va peut-être rester 15 jours ; je ne peux plus maintenant le lâcher. OK, je lui dis « je vois que t’es un peu dans la merde, je vais te filer du pognon »… « Non, non, ne t’en fais pas, le pognon, je veux bien, mais je ne suis pas malheureux, tu sais ! »

Oups, manœuvre de diversion, dis-moi, comment tu m’as reconnu ? Ce sont les lunettes, tu n’as pas changé… Et puis je te voyais parfois à la télé, avec des pontes… J’enchaîne en lui demandant si cela fait vraiment longtemps qu’il est comme cela ? Raconte-moi, viens, je t’emmène au resto !

Au resto, c’est le patron en personne qui vient nous voir pour dire qu’il y a un problème… « Monsieur, il y a 55 ans, on venait déjà ici, on a connu Fernand avant vous, avec son bibeleskaes, ail, oignons, ciboulette et pommes sautées… ». Bon, je vais vous mettre là… c’est la table qui fait le coin entre le quai et le boulevard… On a gagné une victoire me souffle Maurice…

Deux cordons-bleus… Et tu bois quoi ? Carola verte, tu sais c’est pas l’alcool qui… J’écoute, mais il ne raconte rien, on parle de géopolitique et de country music, j’essaye le terrain de la famille, tu es grand-père ? Il prend l’air d’un épagneul dans un dessin animé, j’ai dû toucher la corde sensible, et il enchaîne sur Boris Eltsine qui était beaucoup moins stupide qu’on ne le pensait.

Je parie que tu es pressé, tu allais où sur ta bécane ? Oui je suis dans une dizaine d’associations et j’essaye d’écrire des romans, j’ai souvent de bons sujets en tête, mais cela s’arrête à quelques paragraphes dans un blog…

Il sourit, il me dit, tu te souviens d’Yves Lefromment, notre prof à tout faire ? Il nous bassinait avec de la persévérance, de la persévérance…

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