En vain, d’Alsace ; épisode 130 : LA TRACE ET LE PRISONNIER

Ambroise Perrin

C’est une dame que l’on connaissait dans la famille, commerçante comme les grands-parents à Wissembourg, mais je crois que j’étais trop jeune pour l’avoir bien connue.

Pourquoi je pense aujourd’hui à elle ? Les incohérences téméraires d’internet m’ont proposé un extrait du film La Vache et le Prisonnier, sans lien aucun avec ma recherche documentaire, et je me souviens maintenant que l’on parlait de cette dame parce qu’elle avait permis à 60 prisonniers de s’évader. Elle les cachait, leur donnait un peu de nourriture et des habits civils, et organisait leur fuite par des chemins dans la forêt, jusqu’à Gérardmer, la ville de papa, dans les Vosges, en France.

Pendant la guerre toute la famille de maman était allemande puisque l’Alsace était annexée au troisième Reich. La dame qui avait un débit de tabac s’est faite prendre, avec d’autres femmes de la filière d’évasion, par la Gestapo. Je me souviens, enfant, qu’on racontait qu’elle avait été condamnéeà mort et transférée dans des prisons terribles et des camps encore pires. Quand elle est rentrée, à la Libération, elle ressemblait à un cadavre.

Cette dame avait agi quand les autres n’osaient rien faire. Elle avait résisté, a-t-on dit ensuite, la résistance contre les Allemands qui occupaient Wissembourg, les nazis. C’était une héroïne peut-être sans vraiment s’en rendre compte, et ensuite après la guerre, on n’en a plus parlé.

Des années plus tard, en fait une génération plus tard, ‘’on a ressorti ces histoires’’ comme disait maman dans l’épicerie, avec dans la voix une admiration, et même une exaltation faite de reconnaissance. Mais pourquoi on n’en avait pas parlé plus tôt ? On savait qu’il y avait eu des actes de solidarité, que des gens avaient pris des risques par humanité, et aussi par patriotisme français, mais après la guerre, oui, ‘’on ne voulait plus en parler’’, m’avait-elle dit, presque gênée. Elle avait un 33 tours en alsacien de Germain Muller, du théâtre, qui disait Enfin… redde m’r nimm devun, enfin, on n’en parle plus.

La dame résistante, qui avait été torturée et tellement maltraitée, ne voulait peut-être pas chercher des mots pour raconter et préférait s’enfermer dans son silence comme dans une chasse gardée, même pour sa famille, parce que probablement elle savait que c’était impossible à écouter et à comprendre.

Elle n’était pas la seule. Bien sûr, elles reçurent des médailles et elles se sont regroupées dans des associations. Mais après la guerre, il y avait tellement de problèmes matériels, des membres de la famille qui avaient disparu et d’autres dont on découvrait qu’ils avaient été des traîtres, et les maisons détruites, et les voisins allemands qui avaient exterminé tant de juifs et de tziganes, comment était-ce possible, et il y avait un climat de misère tel qu’on ne voulait penser qu’à sa survie ‘’maintenant que tout était fini’’. Tout le monde affichait être une victime dans cette pauvreté, ce qui permettait de ne pas se sentir coupable de ce qui s’était passé.

Cette dame avait-elle réfléchi avant de commencer à aider les prisonniers ? Cela avait été un réflexe spontané, sans préparation préalable à l’organisation clandestine, une générosité d’instinct… Peut-être avait-elle été chez les scouts, où elle avait appris la débrouillardise ? Mais apprendre à faire face au danger, c’est autre chose. Des femmes se sont levées, parce qu’être une femme, c’était avoir vraisemblablement plus la propension à porter assistance à autrui, à ne pas être indifférente à la détresse.

J’ai lu dans le texte d’une historienne que ces silencieuses héroïnes se sont emparées de leur destin à une époque où la femme était encore considérée comme une mineure civique et politique. Elles n’ont pas hésité à traverser des zones forestières isolées pour accompagner les prisonniers dans leur fuite, elles ont organisé des transferts, elles ont trouvé des cachettes et des faux papiers. Elles ont risqué leur vie.

En regardant le film avec Fernandel, on rigole. En cherchant dans notre mémoire les traces de ces quelques petits récits de notre enfance, on se dit qu’il y a des histoires qu’il ne faut pas oublier.

Un commentaire sur “En vain, d’Alsace ; épisode 130 : LA TRACE ET LE PRISONNIER

  1. il y a eu un article sur elle dans l’OF de BW, je crois

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    myfairladyleone

    Je te réponds ici sur l’article suivant « la trace et le prisonnier » ! Notre mère, elle, nous a raconté son accueil pour cacher des aviateurs anglais, puis son engagement avec Les Services anglais, son aide pour faire passer en Suisse des personnes juives en danger, et son réseau Français aussi (Général Delestraint). Elle n’avait pas d’enfants à l’époque, a pris des risques. Un journaliste du Progrès (ou du Dauphine?), Paul Dreyfus, en a fait un feuilleton dans ce journal, « Celle qui tenta de sauver Jean Moulin », il publia ensuite un livre à ce sujet. Il y eut aussi l’historien Henri Noguères (je crois que le titre est « la vérité aura le dernier mot » ?) Des bises D.

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