En vain, d’Alsace ; épisode 128 : UNE VIE DE PROF, QUELQU’UN DE BIEN

Ambroise Perrin

Il a été prof d’Histoire pendant près de 40 ans, d’abord dans des collèges, puis un lycée en rase campagne, puis une nomination à Wissembourg, d’où il n’a plus eu envie de bouger. Il a vite fait partie des meubles, car il fut la référence et la mémoire de ce bahut alsacien, et il s’engagea avec dynamisme dans la vie active de la cité. 

Il a ainsi rénové tout le service des archives de la Ville, il est devenu président du ciné-club, il a organisé les voyages de fin d’année, et c’était lui le commentateur des défilés des fêtes folkloriques. Quand il a commencé à avoir en cours les enfants de ses anciens élèves, qui venaient maintenant aux réunions des parents en fin de trimestre, il a réalisé qu’il prenait, comme il disait, un coup de vieux. ‘’Demande un peu à ton père de ressortir son cahier d’Histoire, que je vois comment je faisais il y a 20 ans’’.

Bien entendu il y avait des directives de l’Académie, des changements de programme, des ministres qui voulaient tout bousculer, comme abandonner la chronologie ; il passait encore un peu de temps à préparer ses cours, mais bon, c’était la routine, et comme le bahut était vraiment tout petit, chaque année il était le seul prof d’Histoire-Géo. Donc tous les élèves de la ville passaient dans sa classe, il aurait pu se présenter aux élections à la mairie, il était un vrai champion question notoriété. Quand pendant quelques années des classes plus fournies furent dédoublées et qu’ils furent deux à enseigner l’Histoire-Géo, cela se passait bien avec le ou la collègue, « chacun a sa méthode » disait-il.

Sa phrase préférée, prononcée toujours les premiers et derniers jours de classe, et à chaque remise des interros, -il adorait commenter chaque copie, et cela pouvait durer une heure pour les 30 élèves-, ce qu’il répétait toujours c’était ’’ayez l’esprit critique’’.

Et il expliquait avec bonheur l’art de la contradiction, la remise en cause des évidences, le plaisir de rechercher des arguments dans des lectures complémentaires ; l’Histoire, ce n’est pas une succession d’évènements et de dates, c’est comprendre comment l’on vivait dans les siècles passés, c’est analyser les faits et les décisions qui ont bouleversé les populations, c’est connaître les mécanismes qui ont mené aux guerres, c’est tirer les leçons du passé pour devenir de bons citoyens épris de liberté, d’égalité et de fraternité, avec pour ambition de participer à une société la plus démocratique possible.

Il adorait raconter, il maîtrisait les digressions et les anecdotes, il n’avait de cesse d’interpeller les cancres avec bienveillance au détour d’une phrase. ‘’Le cours est passionnant’’ avait dit un jour un élève, ‘’c’est comme un spectacle’’. ‘’Si vous ne complétez pas le cours par des lectures je perds mon temps, et vous perdez votre temps’’ répétait le professeur, qui citait alors l‘un ou l’autre ouvrage. La bibliothécaire du centre culturel et le petit libraire marchand de journaux suivaient la progression de son cours grâce aux commandes de livres des élèves.

‘’L’Histoire, avertissait-il, ce n’est pas le monopole des historiens, vous devez aussi vous y intéresser par la musique, le théâtre, la littérature, les sciences, tous les arts ; l’ensemble de la culture doit vous permettre de vivre dans un monde que vous rendrez meilleur’’. 

En salle des profs on l’appelait le rêveur, mais son surnom, celui que les élèves se transmettaient à chaque génération, c’était Mapomeléon, gagné le jour où il était arrivé le bras plâtré, plié comme celui de l’Empereur, les doigts dans le gilet, à la suite d’une chute d’un pommier.

Les périodes de guerre étaient celles où l’attention des élèves était la plus sollicitée, et toujours il proposait un récit transnational. La fête de la Victoire, le 11 novembre 1918 : au lycée de Bad Bergzabern, à 5 km d’ici en Allemagne, comment l’appelle-t-on ?

Enseigner l’Histoire ce n’est pas seulement raconter ce qui s’est passé, mais aussi relever les traces successives, c’est-à-dire comment on se souvient de ce qui s’est passé. ‘’Demandez à vos parents et à vos grands-parents s’ils savent ce qu’a vécu votre famille pendant la dernière guerre. Vos grands-parents ont-ils questionné leurs propres parents, ont-ils raconté cette période à leurs enfants, et s’ils n’ont rien dit, essayez de comprendre pourquoi. Mettez tout cela par écrit, et si c’est trop personnel, gardez-le pour vous, vous le ferez lire à vos propres enfants un jour’’.

Le cours le plus important était celui consacrée à la Shoah. Les élèves visionnaient des films, Nuit et BrouillardLa liste de Schindler, pour comprendre la spécificité de cette période et les implications avec l’antisémitisme d’aujourd’hui, et l’actualité de la lutte contre le racisme et la xénophobie. Il expliquait la Shoah comme élément charnière de la mémoire européenne. Une élève d’origine polonaise dit un jour ‘’mes parents sont venus en Alsace avec leurs morts’’.

Tous lurent Si c’est un Homme de Primo Lévi. Jusque dans les années 2010, des survivants étaient invités au lycée, des rencontres toujours émouvantes avec les élèves. Le rectorat favorisait les voyages scolaires sur les lieux de mémoire, le Struthof, Mauthausen, Auschwitz.

Lui le prof, il veillait à ne pas céder à la routine. Il était conscient que la mémoire historique se ritualisait d’année en année et devenait moins importante à chaque génération. Jusqu’à sa retraite, il discutait avec les autres profs des risques de faire un cours englobant et harmonieux sous prétexte de mieux communiquer. Il est toujours plus facile de simplifier que de conceptualiser : ‘’mon rôle de prof, disait-il, c’est de ne pas perdre la force de la provocation’’.

Aujourd’hui le retraité de l’éducation nationale donne des conférences à l’Université du temps libre, une sorte de club du troisième âge où il faut parler fort et ne pas bousculer ceux du premier rang qui s’endorment. Et son plus grand plaisir, venu le temps des questions à l’issue de son exposé, c’est quand un ancien élève joue au frondeur anticonformiste, et lui pose une question contradictoire avec une petite touche d’insolence, jolie réminiscence des injonctions de son professeur d’Histoire lorsqu’il avait 15 ans.

5 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 128 : UNE VIE DE PROF, QUELQU’UN DE BIEN

  1. 👍❤️ me fait penser au « Premier Homme » de Camus, au Cercle des Poètes Disparus. Des instits qui avaient la vocation, la passion du bien transmettre, du donner envie. Des instits qui croyaient au potentiel de chacun de nous. Des gens comme ça il faudrait leur décerner un prix nobel.

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