En vain, d’Alsace ; épisode 126 : LE BANC AUX CROISSANTS

Ambroise Perrin

Dans ce vieux quartier, il y a une boulangerie qui fait la meilleure tarte au fromage de Strasbourg, et qui vend à la pause de midi des sandwiches aux filles de l’école privée, celles qui sèchent la cantine. Avec une pâtisserie, un Dampfnudle à la compote de pomme le mardi, des Streusel, des Bredele en hiver, ou bien une tranche de Schneckekueche, que les parisiens appelle chinois mais qui est un escargot roulé aux amandes. Les gros gâteaux à la crème, ce sont plutôt les personnes âgées qui les choisissent. C’est assez drôle d’observer la file à l’entrée sur le trottoir, les jeunes font des politesses aux personnes âgées, et ainsi les générations s’alternent devant le comptoir de verre et de formica. Et pour vous mademoiselle ? Un croissant aux amandes s’il vous plaît.

On apprit qu’une jeune fille de 16 ans s’était suicidée, chez elle, le week-end. Tous voyaient très bien de qui il s’agissait, et forcément on n’a parlé que de cela pendant 15 jours. Dans les bavardages il y avait de la pudeur, de la compassion et bien de l’incompréhension. Elle semblait toujours seule, c’est vrai, mais quand même…

On aurait voulu savoir mais personne ne cherchait de détails, il y eut très peu de ‘’il paraît que’’ et de ‘’j’ai entendu que’’. Au bout de trois jours un professeur colla sur la vitrine la photocopie de la note de la classe principale de l’élève. Le texte disait qu’il fallait respecter le deuil des parents mais aussi celui des camarades de classe, qu’il valait mieux parler que de se taire et qu’une infirmière et une psychologue allaient passer la semaine au collège et que tout le monde, même les gens du quartier, pouvait aller les rencontrer.

On rigole moins déclara un des gamins au gérant du Carrefour Express qui filtrait les entrées à l’heure du grand rush de midi. Ce n’est pas quelque chose que l’on oublie en quelques jours… Les gens du quartier relevèrent, intrigués, un sage climat de torpeur chez les groupes de jeunes d’habitude si turbulents… 

C’est au lendemain des funérailles que les pleurs éclatèrent. Elle aimait la quiche brocolis-saumon, tous demandèrent la quiche brocolis-saumon, la boulangère avait compris, et elle leur dit je vous comprends. Complicité si douce lorsque l’on a 15 ans. Va t’asseoir, je te la réchauffe…

Car il y a un banc à l’entrée de la boulangerie, on ne se demande pas ce qu’il fait là, à encombrer, car il a toujours été là. On y voit des dames qui y font la pause avec leur chien ou le cuisinier du petit restaurant chinois qui y grille une clope. A midi ce sont les élèves… C’est un vrai banc, sans anti-squat ni entraves contre les SDF, c’est un banc à l’ancienne, avec de belles planches en bois.

La boulangère laisse les clients aux bons soins du jeune vendeur et sort avec la quiche brocolis-saumon passée au micro-ondes. L’élève est seul sur le banc, il lève les yeux. Il y a du monde dans la boutique, mais elle s’assied à côté de lui, et pose entre eux la quiche, qui n’a pas besoin d’être mangée. Elle est là juste à côté de lui, cela lui fait du bien, il ne la connaît pas, même pas son nom, mais il poserait bien sa tête sur son épaule. C’est elle qui pose sa main sur la sienne. Ce n’est pas la peine de parler.

On le verra parfois revenir s’asseoir sur le banc, il reste là, quelques minutes. Et parfois aussi la boulangère sort s’y asseoir, elle y reste un petit instant. Un jour la dame du balcon du troisième en face de la boulangerie descend à l’heure de la pause des élèves, elle s’assied à côté du garçon. C’était ta copine, si tu veux me parler tu peux… Un autre jour, la vieille dame s’installa sur le banc déserté, elle s’attardait… La boulangère l’observait à travers la vitrine, elle sortit une minute, et la dame du balcon lui dit qu’elle aussi se sentait souvent seule. C’était étonnant de dire quelque chose de si intime sans rien dire d’autre… La boulangère lui répondit que oui, elle aimait bien ce banc.

Un matin, c’était un dimanche, la boulangerie est ouverte jusqu’à 13 heures, le copain de la suicidée arriva avec une brosse, des chiffons, de vieux journaux et un pot de peinture. Maintenant le banc repeint appartient à tous les gens du quartier, comme un souvenir offert par les élèves. Les copains et les copines savent que l’on peut y prendre place et attendre que quelqu’un s’assoit à côté de vous pour parler. Ne rien dire, rester silencieux n’est plus quelque chose d’étrange. 

Il avait choisi une sorte de rouge foncé, il expliqua que c’était le rouge Caravage, celui du tableau avec Judith et Holopherne. On comprit qu’il y avait là un message très personnel. Il dit aussi qu’elle méritait mieux qu’un banc du cœur, ou un banc de l’amitié, d’une trop grande banalité.

5 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 126 : LE BANC AUX CROISSANTS

  1. Ma mairie a installé en ville un banc rouge, symbole de la lutte contre les violences faites aux femmes. Action inspirée d’un mouvement initié en Corse en 2017 par l’association Femmes Solidaires.

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  2. Joliment écrit, fiction ou pas, on pense aux enfants ou adolescents en souffrance, et on pleure pour ces vies perdues…il y en a trop. Je connais un médecin généraliste remarquable, qui fait des remplacements pour notre généraliste, seulement pendant l’été, j’ai regardé sur la toile et je pense qu’il assure des consultations pour les étudiants en ville et à Illkirch. Dans les facs aussi il y a des jeunes perdus, qui ont besoin de soutien et/ou de soins. Cet homme ,d’après moi, est la personne idéale pour cela, il est très à l’écoute et très compétent ! C’est sans doute plus facile de le voir lui plutôt qu’un psy, en tout cas dans un premier temps…..

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  3. Très profond, triste et beau à la fois. La solitude peut être un bienfait lorsqu’elle est choisie. Subie pendant longtemps elle peut mener au drame. Et là seulement, l’être humain prend conscience de la douleur qui a abouti à l’inexorable. Le banc est un lieu de rencontre et d’échanges. Il est le symbole du repos, mais aussi du premier baiser. Il offre la pause et invite à un moment de complicité. Le lien entre la bienfaisante boulangère et le malheureux garçon anéanti par le drame, est né de l’échange rendu possible par la capacité d’observer avec le coeur.

    Puisse-t-il exister d’autres boulangères attentives pour que naissent de nouveaux bancs de couleur !

    Monique D.

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