En vain, d’Alsace ; épisode 124 : L’ÉDUCATION NARCOLEPTIQUE

Ambroise Perrin

Dormir a été la belle découverte de son grand âge. Il savait que bientôt ce serait 24 heures sur 24, en attendant il prolongeait un peu plus chaque jour les six heures qui avaient façonné sa vie hyperactive.

Quand il était 7 heures il se retournait sur son oreiller après avoir mis le réveil sans la sonnerie sur midi. À 13 heures il écoutait les informations et ressentait de suite une grande fatigue. Petite sieste, avec un bouquin, il s’endormait après trois lignes. Dans la soirée il cherchait une cassette VHS enregistrée au « Cinéma de Minuit » trente ans plus tôt, il y avait des publicités désuètes rigolotes avant le film qui commençait en retard, et pendant le générique l’image devenait blanche, comme les nuits noires de son enfance. Il n’avait plus personne contre qui bouder, il entendait encore son père gronder « sois un grand garçon, va ranger ta chambre ».

Aujourd’hui c’était toujours un sacré bazar, la moitié du lit, côté mur, jouait à la Tour de Pise avec des piles hétéroclites de journaux, il lui restait juste de quoi s’effondrer, il s’endormait en faisant semblant d’oublier d’éteindre la lumière pour pouvoir éventuellement se relever de suite.

Le samedi, dix minutes après l’heure de fermeture, il filait au marché Boulevard de la Marne remplir un sac, des bananes trop mûres, un demi camembert bio en souffrance sur l’étagère d’un camion frigorifique et des rouleaux de printemps l’automne venu de la dame vietnamienne qui souriait même quand elle ne vendait rien. Le marchand de fleurs libanais l’attendait, c’était un rituel, il tendait un billet de dix euros et repartait avec une brassée disparate de bouquets dépareillés et un peu fanés.

La trotte l’avait épuisé, il se recouchait, rêvait éveillé, inventait une histoire, prenait la peine de prendre un carnet et il se mettait à remplir trois ou quatre pages qu’il trouvait géniales. Il aurait fallu avoir de la persévérance, se lever, faire un plan, écrire, travailler, arrêter de glander. Alors il se rendormait, le bienheureux.

La nuit, à 3 heures du matin, il faisait un peu de ménage, il n’osait pas lancer une machine à laver, le bruit pour les voisins, il se faisait un paquet entier de spaghettis, assez pour deux ou trois jours, lisait ses mails, faisait une liste à qui répondre et passait trois heures à fouiller tout l’appartement pour retrouver l’édition du Club de l’Honnête Homme de l’Éducation sentimentale, peut-être l’avait-il prêtée, mais à qui ? Du coup il lisait des nouvelles de Raymond Carver, traduites par Jean Vautrin, comme des vitamines de bonheur.

Un jour il se dit que dormir à ne rien faire, vivre la nuit, dormir la vie, ce n’était pas bien ennuyeux.

Une vieille amie qui par politesse s’inquiétait de sa misanthropie lui conseilla de faire du sport, il se fit livrer un tapis roulant qu’il installa dans la cuisine, il était prêt à courir 10 km par jour mais au bout de 300 mètres il s’ennuya à faire le cochon d’Inde, même avec Deep Purple à fond.

Non, il n’était pas déprimé, plus rien ne l’intéressait, ses amis lui semblait insipides, France Culture ne passait que des rediffusions, quand il prenait la plume il radotait. 

À la rigueur passer du temps à scruter la pointe de l’érable qui dépasse du toit voisin, pour observer un éventuel oiseau. Et comme aujourd’hui il pleut, il va se recoucher.

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