En vain, d’Alsace ; épisode 118 : IL CONNAISSAIT TOUT LE MONDE ET TOUT LE MONDE L’AIMAIT

Ambroise Perrin

Ce fut quelques jours après le nouvel An. Personne ne s’était soucié de savoir qu’il avait passé le réveillon seul chez lui. 

C’était quelqu’un de formidable. On le savait obsédé par ses souvenirs, on l’écoutait, fasciné, amusé, goguenard. Quand il parlait, sa force était celle d’un champ magnétique. Un récit enthousiaste, on y croyait. Le talent des hâbleurs, c’est l’excès. Parfois c’était tellement gros, on ne pouvait qu’y croire. Et on y croyait parce qu’autrement cela aurait été vraiment invraisemblable.

Quand il répétait dix fois les mêmes détails mais en les racontant chaque fois autrement, c’était la preuve qu’il n’inventait pas. Ce n’était pas un récit bien construit, c’était du vécu. Ses impostures révélaient sa carrière professionnelle, ses exploits sportifs, la réussite de ses enfants tous déjà mariés, mais aussi la sienne d’enfance, malheureuse. Et cet accident où tous étaient morts sauf lui quand la voiture avait glissé dans un ravin, ou bien quand la porte de l’avion s’était ouverte en plein vol, et quand il fut victime d’une intoxication alimentaire en Chine, quand il se trouva pris en otage dans un hold-up, quand un mari jaloux scia le câble des freins de sa Volvo.

Il aurait certainement fait un excellent vendeur dans un magasin de fauteuils en cuir en promotion. Il était capable de baratiner des flics au bord de l’autoroute jusqu’à ce qu’ils disent ‘’c’est bon pour cette fois mais soyez prudents’’. Il avait lu cette histoire d’un président d’une association d’anciens combattants, toujours invité à la télévision et qui en fait n’avait jamais tenu un fusil ni n’était allé à la guerre, ou autre histoire, celle de ce faux médecin qui partait tous les matins en consultation et qui après 19 années de mensonges avait assassiné sa famille.

Mais il n’était pas un escroc, il se pensait Robin des bois, il ne cherchait pas une reconnaissance publique et il n’avait même pas envie qu’on l’aime de trop.

C’était un jeu, des pirouettes d’imagination, il aimait embellir la vie et raconter des histoires en était un bon moyen.

Il fut élu maire de Taüschenheim au bord du Rhin, parce qu’il avait répété aux électeurs l’histoire que chacun avait voulu entendre, alors forcément une belle majorité vota pour lui. Il baratina le président de la communauté de communes, la sous-préfète, le directeur de la banque, tout le monde, pour le bien de sa commune : tel Jean Valjean il réalisa des projets grandioses. Les conseils municipaux tiraient en longueur car il justifiait chacune des décisions avec un langage si fleuri que les séances devinrent des attractions pour les citoyens.

Un problème ? Il connaissait quelqu’un. Il possédait le plus beau carnet d’adresses du département. Lors des spectacles au centre culturel, il connaissait toutes les vedettes, il avait travaillé avec elles il y a 20 ans, elles ne s’en souvenaient plus mais en étaient encore reconnaissantes.

Il dépensa l’ensemble de sa fortune personnelle pour l’épicerie sociale et les colonies de vacances des enfants aux parents sans ressources, il prit en charge la restauration du vieux musée, l’achat d’une collection complète de Pléiades pour la bibliothèque de la ville, des dons discrets, de très grands montants. Il prit sa retraite municipale pour laisser la place aux plus jeunes. Il fut actif dans de nombreuses associations, mais on apprécia de moins en moins son dynamisme envahissant. Ses idées pertinentes étaient maintenant considérées comme les lubies d’un farfelu. 

Personne n’avait pris la peine de comprendre qu’il vivait en solitaire. Ses histoires, aujourd’hui, il devait se les raconter à lui tout seul. Il édita à compte d’auteur, avant son suicide, un roman, fort bien écrit, qu’il intitula La solitude.

8 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 118 : IL CONNAISSAIT TOUT LE MONDE ET TOUT LE MONDE L’AIMAIT

  1. Ouf.. Super bien écrit Ambroise, mais c’est triste ! 😉

    Eh oui, la reconnaissance des gens n’est pas toujours au rdv.

    Tu vas en faire un livre de tes articles ? Ce serait chouette !

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  2. Ah la la ! le besoin de reconnaissance, qui est vital pour la plupart des gens, en fait des mythomanes, ou au mieux des hyperactifs qui s’épuisent dans la pléthore de leurs engagements… Autre thème : j’ai vu récemment un film US « Misanthrope », quasiment prémonitoire concernant les tueries de masse récentes, voire plus anciennes… Le réalisateur décrit en filigrane de la traque policière, l’absence d’attention à l’autre, les manques de suivi des personnes fragilisées dans leur vie, avec en + la guerre des services, ce qui n’arrange rien !

    « Eleanor, une jeune enquêtrice au lourd passé, est appelée sur les lieux d’un crime de masse. La police et le FBI lancent une chasse à l’homme sans précédent, mais face au mode opératoire constamment imprévisible de l’assassin, l’enquête piétine. Eleanor, quant à elle, se retrouve de plus en plus impliquée dans l’affaire et se rend compte que ses propres démons intérieurs peuvent l’aider à cerner l’esprit de ce tueur si singulier ». Et elle seule survit à la folie meurtrière du gars, en trouvant les mots pour lui parler…. pas lui, bien sûr ! Fiction, mais riche de sens !

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